La sérénade d’Ibrahim Santos de Yamen Manai

[Article archivé]

La sérénade d’Ibrahim Santos est un roman de Yamen Manai paru aux éditions Elyzad en août 2011 (273 pages, 18,90 €, ISBN 978-9973-58-035-1).

Mieux vaut tard que jamais ! Vous rappelez-vous de ma note de lecture de La marche de l’incertitude de Yamen Manai ? C’était en février 2012 et j’avais beaucoup aimé ce premier roman de l’auteur. Eh bien, j’avais reçu La sérénade d’Ibrahim Santos… en même temps… Alors, avec énormément de retard, je remercie encore Libfly !

Yamen Manai est né en 1980 à Tunis. Il a fait ses études en France et vit à Paris. Il est ingénieur en nouvelles technologies de l’information. La sérénade d’Ibrahim Santos est son deuxième roman. Pour le plaisir, je remets la photo de l’auteur (ci-dessous).

Puerto Novo, Caraïbes. Santa Clara, ville de la canne à sucre et du rhum, a été fondée il y a plus de 300 ans par… des ivrognes qui avaient embarqué avec eux quelques prostituées ! Un jour, le Président-Général Alvaro Benitez qui gouverne le pays « d’une main de fer depuis une vingtaine d’années » goûte du rhum de 15 ans d’âge de Santa Clara (ah, quel rhum !) mais il ne trouve pas la ville sur sa carte pourtant récente. « D’où vient ce putain de rhum ? » (pages 11 et 12). Tout est alors mis en œuvre pour trouver Santa Clara.

Pendant ce temps, à Santa Clara, la gitane Lia Carmen Sangalo voit dans son marc de café de sombres présages. « Il n’y a plus rien à faire […]. Les dés sont jetés et le pire est à craindre. » (page 18). Or, à Santa Clara, personne – même le maire José Ricardo Silva – ne sait que la Révolution a eu lieu et qu’un nouveau pouvoir est en place depuis 20 ans. Tout le monde est heureux et, chaque soir, c’est la fête sur la place principale avec les sérénades d’Ibrahim Santos qui prédit avec son violon le temps du lendemain.

Mais le capitaine Manuel Jésus del Horno, ayant découvert Santa Clara avec ses deux lieutenants, annonce aux habitants que dans trois jours arriveront pour goûter le rhum et décider du sort du village le Premier ministre, Alfonso Benitez, frère du nouveau Président, et le Ministre de l’agriculture, Alvaro Uribe qui a créé une Académie agricole. « La situation à laquelle nous sommes confrontés ici est très sérieuse, annonça sèchement le capitaine Manuel Jésus del Horno. Il y a une vingtaine d’années, la Révolution menée par notre Général Alvaro Benitez et ses fidèles compagnons a mis fin à la dictature du Général Burgos. Une nouvelle ère d’égalité, de devoir et de justice a alors commencé, et grâce à Dieu, elle perdure encore. […] Tout le pays a célébré la Révolution, hormis ce patelin perdu ! » (page 30).

« L’hymne a changé, le drapeau a changé, la maxime de l’État a changé. Le nom des rues, le nom des écoles… Il faut tout reprendre, tout réapprendre, et nous ne disposons que de trois jours. Est-ce que c’est compris ? » (page 32). Ibrahim Santos doit écouter les trois militaires chanter le nouvel hymne national pour en trouver les notes et s’entraîner à le jouer avec ses musiciens. C’en est presque burlesque…

Mais, après la visite des deux ministres, Uribe envoie son poulain : Joaquín Calderon, un orphelin qui est le premier sorti Major de promotion de l’Académie agricole. Les habitants voient le jeune ingénieur agricole comme « un vautour menaçant qui convoite la terre chérie des paysans ! » (page 147).

Pourquoi changer les méthodes d’aimer la terre ? Ils avaient « des pratiques centenaires, héritées de leurs ancêtres, qui n’avaient jamais été dictées par des militaires ou des politiciens. » (page 154). Pour affirmer leur autorité et éviter la rébellion (tu parles !), les militaires confisquent les instruments de musique considérés comme antirévolutionnaires et placent Calderon à la tête de la mairie.

Vous vous en doutez, tout ça va mal se terminer ! La population de Santa Clara vivait bien, la famille, le travail, la fête : c’était une vie insouciante et calme. Le maire et le prêtre avaient chacun leur place et il y avait même Eddie Tortino, l’idiot du village qui jouait de la trompette. Mais tout va changer le jour où le gouvernement, le ministère de l’agriculture et les militaires viennent mettre leur grain de sel. Calderon, l’ingénieur envoyé par Uribe avec la mission de mettre l’agriculture aux nouvelles normes, a de la technologie chimique (désherbant, engrais) et installe le progrès (nouvelle rhumerie, cuves en inox, baromètre) mais il ne connaît pas la terre, le terroir, il ne l’aime pas comme les gens qui ont toujours vécu à Santa Clara depuis plusieurs générations. « Le rhum qui en sortira aura le goût du sang que le maire a fait couler. Là sera le moment des comptes. » (page 197).

Pas sûre qu’en remplaçant un dictateur quel qu’il soit par un autre dictateur, on arrive à quelque chose de mieux, même si c’est soi-disant pour le bien du peuple. « On parviendra à l’autosuffisance, même s’il faut pour cela que le peuple arrête de manger » (page 71) : voici l’objectif du Président-Général Alvaro Benitez !

Ainsi, ce roman dénonce la dictature, toutes les dictatures où qu’elles soient dans le monde. Partout où des gens n’ont plus de liberté, plus le droit de dire ou même de penser, partout où ils sont obligés de faire ce qu’ils ne veulent pas, il en faut qui se lèvent et qui risquent leur vie pour changer les choses !

Et pour Santa Clara, ils sont là et j’ai bien apprécié que l’auteur fasse des flash backs pour raconter leur passé, parce que ce sont des êtres qui ont une histoire, une vision différente de la vie, un don, un espoir qui emporte tout le monde avec eux.

Un mot que je ne connaissais pas : angélophanie (page 89). C’est la vision ou l’apparition d’un (ou de plusieurs) ange(s).

Ma phrase préférée. « Peu importe d’où viennent les hommes, tant qu’ils vont de l’avant. » (page 122).

La sérénade d’Ibrahim Santos a reçu trois prix littéraires en 2012 : Prix Alain-Fournier, Prix de la Bastide du Salon du livre de Villeneuve-sur-Lot et Prix Biblioblog. Et il les mérite ! Ce « conte, avec une pincée de réalisme magique » (dixit la 4e de couverture) est un grand récit poétique et philosophique qui fait la part belle à la musique et qui dénonce le totalitarisme (pas seulement la dictature en Tunisie mais toutes les dictatures). D’ailleurs, sur la page de titre, l’éditeur a ajouté : « À tous les dictateurs du monde, regardez donc défiler les heures à vos montres d’or et de diamants. Les peuples vous arracheront leurs rêves, les peuples sonneront votre glas. »

Une lecture pour les challenges Amérique Centrale, Amérique du Sud (l’histoire se déroule aux Caraïbes et l’auteur s’est inspiré de Cuba), Des contes à rendre, Des livres et des îles (Caraïbes), Littérature francophone (Tunisie), Petit Bac 2013 (catégorie Prénom) et Tour du monde en 8 ans (Tunisie).

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