Le quartier chinois de Oh Jung-hi

quartierchinoisLe quartier chinois de Oh Jung-hi.

Serge Safran [lien], août 2014, 216 pages, 17,50 €, ISBN 979-10-90175-24-2. Chunggugin kôri (1979) est traduit du coréen par Jeong Eun-jin et Jacques Batilliot.

Genres : littérature coréenne, nouvelles.

Oh Jung-hi 오정희 naît le 9 novembre 1947 à Séoul. Connue dans le monde littéraire dès ses années de lycée, elle étudie l’écriture créative à l’Institut des Arts Sorabol. Guerre, dictature militaire, frère handicapé qui meurt… : elle raconte la Corée et la famille coréenne dans une œuvre énormément traduite dans le monde et qui lui a valu plusieurs prix (Prix Yi Sang 이상문학상, Prix Dong-in 동인문학상).

En commençant ce livre, j’ai cru que Le quartier chinois était un seul roman mais en fait, cet ouvrage contient trois nouvelles : Le quartier chinois, La cour de l’enfance et Le feu d’artifice qu’on peut penser indépendantes mais qui ont une continuité chronologique dans l’évolution de la Corée du Sud. Ma note de lecture est un peu longue mais j’avais des choses à dire sur chacune de ces trois histoires !

Le quartier chinois 중국인 거리 Chunggugin kôri (également connu sous le titre Chinatown) est paru en 1979. « Notre quartier, qu’on appelait le quartier de la mer ou le quartier chinois, était recouvert par la poussière de charbon que charriait le vent d’hiver. Le soleil, qui semblait suspendu dans une brume noirâtre, était aussi flou que la lune en plein jour. » (p. 11). La narratrice est une fillette de 9 ans en troisième année de primaire. Son père est au chômage, sa mère est vendeuse de feuilles de tabac ; elle a un frère aîné, une sœur aînée, un frère cadet, un autre qui est bébé et une grand-mère. La famille est nombreuse et a peu de moyen. Heureusement le père trouve un travail et la famille va vivre dans une autre ville. « Le camion s’arrêta aussi une fois pour prendre de l’essence et deux fois à cause d’une panne, passa par de nombreux points de contrôle, longea des rivières et des montagnes, traversa toute la nuit des bourgades endormies et c’est au lever du jour qu’il arriva dans cette ville. Les rues furent tirées du sommeil par le tintamarre que produisait le moteur asthmatique du camion. » (p. 20). Une allégorie pour dire que la famille quitte le nord ou en tout cas une zone de guerre pour le sud ; pour Incheon, je crois. La famille s’installe dans une maison (élévation dans l’échelle sociale même si la maison est petite et en rez-de-chaussée) avec des portes-fenêtres (ouvertures sur le monde) et le père travaille au point de distribution de pétrole (utilité à la collectivité). Cette ville est aussi occupée par des Chinois (les Japonais sont déjà partis). « Même si nous n’avions aucun contact avec eux, ces maisons à un étage sur la colline et leurs occupants alimentaient en permanence notre imagination et notre curiosité. » (p. 29). Mais, de l’autre côté de la ville, il y a une caserne, des soldats américains et de nombreuses filles deviennent des « putes à yankee »… Dans ce récit, on sent à la fois la douceur de l’enfance et la dureté de la vie coréenne des années 50. Bien que la narratrice soit une fillette, elle voit, elle entend, elle sait et le texte est poétique et cru. La fillette dont on ne connaîtra pas le nom (mais elle est à la fois un souvenir de l’auteur et elle représente tant de fillettes !) passera de l’enfance à l’âge adulte pendant que sa mère accouche de son huitième enfant dans la douleur.

La cour de l’enfance 유년의 뜰 Yunyônûi ttûl (également connu sous le titre Le jardin de l’enfance) est paru en 1980. Une fillette en cinquième année de primaire (elle doit avoir dans les 10 ans) est fascinée par sa mère qui se maquille devant un miroir, le seul bel objet de la pièce dans laquelle la famille vit. Le frère aîné de son côté répète inlassablement des phrases d’anglais pour passer l’examen d’entrée au lycée. « Il étudie dur ! On croirait entendre jacasser un Américain. » (p. 67), se moquent les voisins. Le père est parti à la guerre, la mère travaille comme serveuse dans un restaurant et rentre tard la nuit. La famille s’est réfugiée dans cette chambre que leur louent les propriétaires de la maison des plaqueminiers. Une seule pièce pour la mère, la grand-mère, le frère aîné, la sœur aînée, la fillette et encore deux autres frères dont un bébé… Vous imaginez ?! « L’obscurité montait imperceptiblement du sol, mais le pont était encore illuminé par les rayons pâles du soleil. Des gens qui le traversaient entrèrent dans mon champ visuel rendu flou par les larmes. Je distinguai vaguement des hommes et des femmes, des adultes et des enfants. Les adultes portaient sur le dos une lourde charge. Je compris qu’il s’agissait de gens qui venaient se réfugier dans ce village. Des familles avaient afflué durant tout l’hiver et tout le printemps, leur reflet fatigué se traînant à la surface du ruisseau. » (p. 73). La fillette, surnommée Yeux-Jaunes par les membres de sa famille, se rend compte que la guerre est « loin » mais elle entend les bruits de la guerre, elle voit les réfugiés arriver, le malheur des familles qui ont tout laissé derrière elles, à part leurs biens les plus précieux : leurs enfants et quelques objets indispensables ou de valeur. Des propriétaires pas commodes et des réfugiés toujours plus nombreux à tel point qu’on ne sait plus où les caser… « Tout ce qui appartient aux autres, il ne faut pas le regarder, ni même le montrer. Ils sont hypocrites, ces gens… Ils sont en train de vous tester. Ils pensent que tous ceux qui viennent ici pour fuir la guerre sont des voleurs et des mendiants. C’est déjà un problème que vous soyez si nombreux et si on apprend que vous volez, on ne pourra même pas louer une étable. » (p. 77). Terriblement d’actualité, les réfugiés ! Et puis, un père absent, une mère peu présente, une grand-mère âgée et autoritaire, un frère aîné violent. « Les coups de mon frère étaient terribles. C’était un jeune tyran. Depuis le départ de notre père, il avait insidieusement pris sa place et comme notre mère travaillait dans un restaurant du bourg, nous donnant l’impression, en découchant pour des raisons suspectes, qu’elle s’éloignait de nous, les coups qu’il distribuait fréquemment étaient sa façon de nous faire savoir qu’il assumait cette place de chef de famille. » (p. 90-91). Il reste un espoir, le retour du père… « Il devait rentrer quand la guerre serait terminée. Il ne nous avait pas donné de nouvelles depuis deux ans, mais la grand-mère l’attendait patiemment. Cependant, malgré le souvenir que nous gardions d’un père affectueux et malgré notre impatience, nous éprouvions tous quelques craintes à la perspective de son retour. » (p. 121). La fillette n’est pas stupide, elle sait qu’elle a changé, que les membres de la famille ont changé, que le monde a changé et que son père reviendra changé par la guerre, mais de quelle façon et à quel point ? Une tradition m’a intriguée : c’est le mariage de personnes décédées (afin qu’elles ne soient pas seules dans la mort).

Le feu d’artifice 불꽃놀이 Pulkhon nori est paru en 1986. « L’île de Hamyon semblait pelotonnée, silhouette noire, flottante et floue où on ne distinguait aucune lueur. » (p. 151). La guerre est finie : la ville change de nom pour devenir Unyang et une grande fête se prépare mais la vie quotidienne suit son court. Une guêpe perturbe la classe, Yôngjo enfant rêveur fasciné par le feu enflamme un bout de papier, et, à la maison, sa mère, Inja, n’arrive pas à sauver le poulailler qui permet à la famille de vivre car les poules meurent de diarrhée… Enfant ou adulte, chacun vit sa vie, indépendamment des autres, même de sa propre famille. La fête et le feu d’artifice arriveront-ils à réunir les familles et les habitants ? Bizarrement, cette histoire m’a moins intéressée que les deux autres mais c’est elle qui contient mon passage préféré ! « Dans les histoires, à part quelques benêts incroyablement stupides, les enfants sont tous intelligents et courageux. Ils accordent une grande importance à la confiance, aux promesses ; ils se forment en étudiant à la seule lueur des lucioles ou des reflets sur la neige. Quand leur père est malade, ils fabriquent un remède avec la chair qu’ils prélèvent dans leur propre cuisse ; quand le pays est en danger, ils accourent sur le champ de bataille, prêts au sacrifice. Leur corps est sain, leur esprit profond et ils deviennent en grandissant de bons patriotes. » (p. 157). Je me suis dit que finalement, le discours politique est différent mais a le même résultat de conditionnement au sud et au nord : former de bons patriotes, prêts à se battre, prêts à mourir, à se sacrifier ! Et pourtant l’entrée dans la modernité de la Corée du Sud et ce qui en a découlé, la société de consommation, l’avènement des loisirs (un parc d’attraction est en construction sur l’île) a poussé les Coréens du Sud à étudier, à s’élever dans l’échelle sociale, à réfléchir, à penser (à l’instar des Occidentaux). « L’homme est-il bon ou mauvais ? La facilité, c’est de dire qu’il est les deux ! Tout le monde veut vivre, mais il y a sans arrêt des meurtres. Tout le monde veut la paix, mais il y a partout des guerres. Ce genre de paradoxe… » (p. 181). Alors, peut-on construire un pays sain en oubliant son passé, son histoire, ses traditions, ses croyances (même les plus fantaisistes comme celle du croquemitaine) ?

Dans ces trois récits, Oh Jung-hi parle de la guerre, de la famille, de la séparation des familles, de l’enfant traumatisé qui observe tout, qui perd vite son innocence et devient adulte très tôt, de l’abandon ou de la violence omniprésente ; elle explore la vie et l’âme humaine, sans fioritures, mais avec beaucoup de détails et par touches successives comme une peinture de la Corée (du Sud) qui se modernise – en particulier au contact des étrangers (Chinois, Japonais, Américains) – mais dans la souffrance, dans l’abandon de certaines traditions devenues trop ancestrales et dans l’objectif d’une société de consommation en devenir. De nombreux points rejoignent ce qui était dit dans la série documentaire La Corée du Sud, le pays aux multiples miracles. CoreeLogo3Un point positif : alors que les réfugiés ont quitté leurs villages pour vivre dans d’autres bourgs, parfois portuaires, qui ont grandi au point de devenir des villes tentaculaires, la Nature a toujours sa place dans le cœur des Coréens, l’eau, les arbres, les fruits, tout ce qui est important à la vie et à la bonne santé.

Une note de lecture pour le Challenge coréen. Et merci à Serge Safran. Ce livre voyage chez les autres participants du challenge.

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9 réflexions sur “Le quartier chinois de Oh Jung-hi

  1. Un bel aperçu d’un livre triptyque. Les Coréens savent d’où ils viennent et l’image d’une Corée du Nord prisonnière du passé est là pour le leur rappeler. Leur goût pour la modernité et la compétition économique ne les empêche pas de se souvenir d’une histoire trop mal connue en Occident. Les difficultés deviennent une force pour qui ne voit pas en elles un alibi.

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    • Dommage que tu n’aies jamais été en Corée, c’est un pays que tu connais d’une certaine façon et un voyage là-bas te conviendrait tout à fait 🙂 D’ailleurs, à moi aussi 😛

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