Outre-Mère de Dominique Costermans

Outre-Mère de Dominique Costermans.

Luce Wilquin, collection Sméraldine, février 2017, 176 pages, 17 €, ISBN 978-2-88253-529-0.

Genres : premier roman, littérature belge.

Dominique Costermans naît le 9 septembre 1962 à Bruxelles en Belgique. Elle est nouvelliste (Luce Wilquin, Quadrature), essayiste (Luc Pire, Eranthis) et a reçu plusieurs prix littéraires dont le Prix Annie Ernaux en 2006 ; elle est aussi photographe et a été plusieurs fois exposée (en Belgique). Outre-Mère est son premier roman. Plus d’infos sur https://www.dominiquecostermans.be/.

« Lucie sait que, dans cette famille, il y a des questions à ne pas poser et des sujets à ne pas aborder. Mais c’est la première fois qu’elle en prend conscience. » (p. 13). Qui est cette Hélène Morgenstern qui a reçu Jésus dans son cœur en mai 1946 et dont sa mère (qui porte le même prénom) dit que c’était une amie de classe ? Lucie est née à Bruxelles en 1962. En mai 1969, elle va faire sa communion. « À vingt ans, sa route croise celle de Georges, un veuf rentré d’Afrique, de vingt ans son aîné. Elle était mineure, il l’a enlevée, ils se sont mariés. Je suis arrivée. » (p. 19).

À force d’opiniâtreté Lucie découvre qui est sa mère : Hélène Morgenstern, née en 1939, est la fille de Charles Morgenstern, condamné pour traîtrise contre la Belgique et les Alliés en 1946 ! Un passé douloureux qu’Hélène a totalement rejeté car elle a été placée enfant dans une institution catholique puis a été adoptée à l’âge de 6 ans par Inès et Henri. Et une recherche douloureuse également pour Lucie et le reste de la famille (elle passe « outre-mère », par-dessus l’avis négatif de sa mère), trente ans de recherches, de découvertes, de (re)trouvailles, d’horreur mais aussi de bonheur ! « Je l’écris pour Hélène. Je l’écris contre son gré. J’écris aussi cette histoire pour mes enfants. Je l’écris pour mettre à plat, comprendre, reconstituer, mettre de l’ordre. Pour transmettre. Dans les caves de cette histoire dont personne ne m’a donné les clés, j’ai trouvé des cadavres et des monstres ; quelques trésors, aussi. J’ai trié, rangé, empaqueté, nettoyé les toiles d’araignée et chassé la poussière. Ça m’a pris des années. Et maintenant, je suis assise sur mes caisses et je ne sais pas par où commencer. » (p. 19-20).

Que faut-il faire ? Se taire pour ne pas déranger les morts et les susceptibilités ou chercher et parler (ou écrire) et parfois faire du mal ? Dans ce cas, la famille peut connaître la vérité, l’origine du mal-être et peut faire un travail sur soi. Un « procédé qui a muselé toute une génération après la guerre, celle des rescapés, celle des revenus-de-l’enfer, celle des enfants cachés, celle des survivants. De tous ceux qui tentaient de raconter leur épouvantable histoire et qu’on a fait taire d’un « Tu n’as pas à te plaindre ; au moins, toi, tu es vivant ». Ils avaient survécu, leur souffrance était inaudible : on les priva de parole. Ou ils se résignèrent d’eux-même au silence. » (p. 26). Certains ont « reproché » à leurs parents et grands-parents de ne pas avoir parlé, de leur avoir caché tout ce lourd passé, ils ont fait des recherches et ont partagé ce qu’ils avaient découvert (je pense par exemple à l’excellent – et terrible – Maus d’Art Spiegelman, entre autres) ; certains ont témoigné, peut, trop peu et difficilement c’est sûr, mais ils ont laissé une trace, des dessins, des peintures, des poèmes, des récits, quelques photos même. Mais c’est vrai que beaucoup, la plus grande majorité, n’ont pas parlé… Les en a-t-on empêché ? Ce sont-ils murés dans leur silence et dans leur souffrance ? Que la vie a dû être difficile pour eux ! Et aussi pour leur famille qui peut-être se posait des questions, sentait une souffrance incompréhensible, un non-dit, un secret, un tabou…

« Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je n’étais pas préparée au pire. Je n’ai pas été déçue. » (p. 63). Après « déçue, j’aurais mis un point d’exclamation (je suis extravertie), l’auteur mais un point, pudiquement. Et vous comprenez sa démarche, tout en retenue, en sagesse, avec respect pour les membres de la famille qu’elle découvre. « Pendant des années, j’ai accumulé les questions, les traces, les signes et les preuves. J’ai fréquenté les administrations, les archives, les palais de justice. J’ai envoyé des requêtes, interrogé des fichiers, rencontré des témoins. Pendant des années, j’ai pris des notes. Le temps est venu de rassembler les fragments de cette histoire et de les articuler en un récit éclairant. […] j’écris. Ce travail m’est pénible. » (p. 93).

Un travail de titan, et parfois l’horreur au détour d’un chemin… « Avec le temps et la confiance qui s’installe, nous parvenons à dire que si avoir échappé à la Shoah est parfois une histoire de courage et de bravoure inouïe, c’est parfois aussi une affaire de hasard et d’opportunité. Voire d’opportunisme. De lâcheté. Ou de trahison. » (p. 100). Eh oui, le passé n’est pas toujours celui que l’on croit, on le sait tout le monde n’a pas été Résistant, tout le monde n’a pas été intègre, certains ont préféré montrer leur plus bas instincts… Et ont légué sans le savoir leur malaise et leur mal-être à leurs descendants.

Alors Outre-Mère est un roman difficile, oui, et j’ai vu que plusieurs lecteurs l’avaient carrément arrêté, je ne connais pas leur(s) raison(s), peut-être qu’ils étaient déroutés, perturbés, horrifiés ou qu’ils ont trouvé le style pas assez littéraire (le seul petit défaut de ce roman)… Mais, pour moi, c’est un coup de cœur, un roman familial éprouvant mais sûrement nécessaire avant que tout ceci ne disparaisse des mémoires… Un « beau » roman sur la filiation, la transmission, la mémoire, la délivrance et la résilience. Nous voulons tous savoir d’où nous venons (et où nous allons) pour finalement savoir qui nous sommes, malgré le malaise et la souffrance que cela engendre souvent. Alors fallait-il écrire ce roman ? « Faut-il écrire cette histoire ? Lucie est saisie par le découragement. » (p. 161). Je dis oui ! Sans hésitation. Et lisez-le, vous en sortirez différents ! Plus forts ?

Je remercie Annie qui fait circuler son exemplaire et Natacha qui me l’a envoyé dans le cadre des 68 premières fois 2017. Je le mets dans les challenges Défi Premier roman 2017, Rentrée littéraire janvier 2017 et Voisins Voisines 2017 (Belgique).

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2 réflexions sur “Outre-Mère de Dominique Costermans

  1. J’aime beaucoup les secrets de famille dévoilés dans les romans. D’un autre côté je suis assez attachée à l’écriture, au style. Damned, dois-je le lire ?

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