Âme brisée d’Akira Mizubayashi

Âme brisée d’Akira Mizubayashi.

Gallimard, collection blanche, août 2019, 256 pages, 19 €, ISBN 978-2-07284-048-7.

Genres : littérature japonaise, littérature francophone.

Akira Mizubayashi naît le 5 août 1951 à Sakata (dans la préfecture de Yamagata, au nord-ouest de Sendai). Il étudie les langues et les civilisations étrangères à l’université de Tôkyô et vient se perfectionner en français à Montpellier puis à l’École normale supérieure de Paris. Depuis 1989, il enseigne le français à l’université Sophia de Tôkyô. Il est aussi écrivain, un très grand écrivain ! Du même auteur : Une langue venue d’ailleurs (Gallimard, 2011), Mélodie : chronique d’une passion (Gallimard, 2013), Petit éloge de l’errance (Gallimard, 2014), Un amour de mille ans (Gallimard, 2017) et Dans les eaux profondes – Le bain japonais (Arléa, 2018) qui sont des essais (écrits en japonais et traduits en français).

Tokyo, quartier de Shibuya. Yu Mizusawa, Japonais, veuf, professeur d’anglais et violoniste amateur, répète avec trois étudiants chinois : Yanfen Lin, la seule femme, est altiste, Kang Song est le deuxième violon et Cheng Wang est violoncelliste. Ensemble, ces amis forment un quatuor de musique classique occidentale. « Le quatuor sino-japonais, fraîchement constitué, n’avait pas de nom. Il était fondé sur le seul principe du plaisir musical partagé, au-delà de toute autre considération, oubliant tout ce qui était en dehors de la musique schubertienne, à l’écart du reste du monde, à l’écoute de lui-même et des autres. » (p. 32). Mais ce jour-là, le dimanche 6 novembre 1938, lors de la troisième répétition de Rosamunde, des soldats font brutalement irruption dans le Centre culturel : ils embarquent les quatre adultes et un des soldats écrase méchamment le violon de Yu.

Rei, 11 ans, le fils de Yu, qui lisait Dites-moi comment vous allez vivre [voir la note en bas du billet], s’est caché dans une armoire et, bien que découvert par le lieutenant Kurokami (son prénom est Kengo, on le connaîtra plus tard), celui-ci ne le dénonce pas et lui remet même le violon à l’âme brisée. Mais Yu ne reverra jamais son père… Le Japon et la Chine sont en guerre depuis un an et Yu, qui fréquente des étrangers (ce qui est pourtant normal en tant que professeur universitaire… !), est considéré comme un hikokumin, un traître de la nation.

Après que les soldats soient tous partis, Rei sort de sa cachette avec son livre, le violon détruit de son père et se dirige vers chez lui mais il n’a pas la clé pour rentrer dans la maison. Il croise un chien qui le suit. « Rei garda longtemps dans la main la patte blanche du shiba. On voyait leurs deux ombres confondues et superposées sur la surface irrégulière de la ruelle en terre battue. » (p. 74). Heureusement, Philippe Maillard, le meilleur ami de Yu, un journaliste français, devait leur rendre visite le soir même avant d’être rapatrié en France avec son épouse, Isabelle.

Des années plus tard, Jacques Maillard est maître luthier à Mirecourt (dans les Vosges). Il rencontre Hélène, archetière, et lui raconte son histoire. « Je me suis retrouvé orphelin à Tokyo et j’ai été adopté par M. et Mme Maillard qui m’ont élevé comme si j’étais leur fils… » (p. 109-110). En 2003, Rei/Jacques va rencontrer une jeune violoniste japonaise, Midori Yamazaki, une prodige récompensée par un prix international, mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas en dévoiler trop sur ce roman magnifique… à part cet extrait. « Le violon de mon père était extrêmement abîmé. […] c’était la seule chose qui me restait de mon père… Il était vraiment dans un piteux état. Un militaire barbare l’avait piétiné de tout son poids. Il était brisé… en miettes… jusqu’à l’âme. – Mon Dieu ! s’écria la violoniste. Même l’âme était brisée ! » (p. 153).

Âme brisée est un roman envoûtant et précieux car il montre non seulement les relations entre les humains et ce que l’on transmet (Yu a transmis à son unique fils le goût de la lecture, de la musique, des relations saines) mais aussi le pouvoir de la musique. Car la musique est un langage universel qui permet d’aller au-delà des relations sociales (en particulier sur les notions de supériorité et d’infériorité, par rapport à l’utilisation spécifique de la langue japonaise qui est parfois transcrite dans le roman) et elle fait partie du patrimoine de l’humanité. Écrit en français, il est également d’une grande finesse, tout en élégance, en poésie musicale (comme une mélodie, un des titres de l’auteur), et je dois dire qu’il m’a arraché des larmes tant l’histoire est émouvante, plus même bouleversante. Ce roman paru le jour de mon anniversaire (le 29 août 2019) est sûrement mon dernier coup de cœur de l’année ! J’ai très envie de lire d’autres titres de Mizubayashi, si vous en avez un à me conseiller parmi ses essais parus avant Âme brisée ?

Deux notes

Dites-moi comment vous allez vivre (君たちはどう生きるか Kimi-tachi wa dô ikiru ka) est un roman d’aventures de Genzaburô Yoshino (吉野源三郎 1899-1981) paru en 1937. « C’est un livre magnifique. En pleine période de folie fasciste et d’engouement militariste et ultranationaliste, Yoshino a eu l’audace d’écrire, à l’intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l’usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l’amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l’égard des aînés et des dominants. Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s’insurger contre les aberration… » (p. 191). Et vous savez quoi ? Le studio Ghibli travaille sur son adaptation animée depuis 2016 et la sortie dans les salles est prévue pour 2020-2021 !

Page 188, il est question du Bateau-usine de Takiji Kobayashi, un roman « ouvrier » paru en 1929 et je vous rappelle que j’ai lu ce roman il y a 10 ans ainsi que son adaptation très réussie en manga (parue en 2016).

Un roman que je mets dans le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019 et que je vous conseille chaleureusement !

9 réflexions sur “Âme brisée d’Akira Mizubayashi

  1. Bonsoir’ comme il s’agissait de musique, et après avoir lu ta chronique, je l’ai acheté. Un grand merci à toi pour cette belle suggestion. Un livre coup de cœur, d’une magnifique écriture où les destins vont se croiser et rendre au luthier Rei son passé d’une façon inattendue. C’est tendre, émouvant, grave, effrayant au début. Un grand merci à toi de l’avoir si bien résumé. A conseiller à toute personne aimant la délicatesse de l’âme Nipponne. Toute cette culture transparaît chez cet écrivain.

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    • Merci Brindille, quel beau commentaire de ta part, et surtout je suis ravie que tu aies autant apprécié ce roman, coup de cœur pour moi aussi 🙂
      J’ai rajouté ton blog dans le reader de WP, je recevrai ainsi tes nouveaux billets.
      Je vois que tu aimes la photographie : tu ne participes pas à un Projet photo annuel ? Genre Projet 52-2020 (je sais qu’il y en a d’autres mais c’est à celui-ci que je participe depuis quelques années).
      Par le passé, j’ai visité la région bordelaise et le Blayais 😉

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