La valise de Sergueï Dovlatov

La valise de Sergueï Dovlatov.

La Baconnière, avril 2021, 176 pages, 14 €, ISBN 978-2-88960-045-8. Chemodan Чемодан (1986) est traduit du russe par Jacques Michaut-Paternò et la traduction a été révisée par Annick Morard.

Genres : littérature russe (soviétique), nouvelles, humour.

Sergueï Donatovitch Dovlatov (Сергей Донатович Довлатов) naît le 3 septembre 1941 à Oufa en Bachkirie (Union soviétique) d’une mère arménienne et d’un père russe aux origines juives. Déplacée pendant la guerre en Bachkirie, la famille retourne à Léningrad (Saint-Pétersbourg) après 1945. Dovlatov étudie le finnois à l’université, fait son service militaire (une nouvelle du recueil La valise en parle) puis devient journaliste. Il est aussi romancier et nouvelliste. Il quitte l’Union soviétique en 1979 et passe par l’Italie avant de rejoindre son épouse et leur fille à New York (une nouvelle du recueil La valise en parle) où il meurt le 24 août 1990. Parmi ses titres, Le livre invisible. Le journal invisible (1977), Le compromis (1981), La Zone. Souvenirs d’un gardien de camp (1982), Le domaine Pouchkine (1983), Le colonel dit que je t’aime (1983), L’étrangère (1986), La filiale (1990).

Alors que je lisais pas mal de littérature russe dans les années 80 et 90, je ne connais pas cet auteur mais je me rends compte qu’il est traduit en français depuis quelques années seulement (années 2000 aux éditions du Rocher et années 2010 à La Baconnière).

Le narrateur a 36 ans et il quitte la Russie, enfin l’Union soviétique. « Chaque partant a droit à trois valises. » (p. 7). Seulement ? Mais finalement une seule valise lui suffit. Après avoir vendu, donné, jeté, sa vie tient dans une valise ! Heureusement ses manuscrits étaient « depuis longtemps envoyés clandestinement à l’Ouest » (p. 8). La valise ficelée voyage donc à Rome en Italie où elle est glissée sous le lit pendant trois mois puis à New York aux États-Unis où elle finit, toujours non ouverte, au fond d’un placard. C’est quatre ans plus tard que le narrateur l’ouvre. « J’examinais la valise vide. Karl Marx au fond. Brodsky sur le couvercle. Et entre les deux, une vie foutue, inestimable, unique… » (p. 9). Remarquez que, même s’il considère sa vie comme foutue, elle lui est toutefois inestimable et unique. « C’est alors que les souvenirs, comme on dit, refirent surface. » (p. 10), ces souvenirs étant liés aux huit objets sortis de la valise.

Les chaussettes finlandaises en crêpe – Lorsqu’il était étudiant à Leningrad, Assia (une étudiante étrangère) est tombée amoureuse de lui et lui a présenté des amis. Parmi eux, Fred Kolesnikov qui fait des trafics. Et voici notre narrateur embarqué embarqué dans une histoire avec deux Finlandaises et leurs chaussettes à « soixante kopecks la paire » (p. 20).

Les chaussures du maire – Voici ce que répondait l’historien Karamzine lorsqu’on lui demandait « En deux mots, que se passe-t-il en Russie : On vole. » (p. 27). Eh bien, les « solides chaussures soviétiques destinées à l’exportation » (p. 28), le narrateur les a volées au maire. Il explique dans quelles circonstances et, au passage, vous apprendrez tout sur la confection d’une sculpture monumentale en marbre. Vous en préféreriez une de Lénine ou de Lomonossov ?

Un costume croisé tout à fait convenable – Lorsqu’il était journaliste, le narrateur devait assister à des obsèques et rédiger des articles « de portée sociale » (p. 44) mais, comme il est toujours mal habillé, son directeur lui reproche de compromettre l’intégrité du journal. « La rédaction n’a qu’à m’acheter une veste. Mieux encore, un costume. Pour ce qui est de la cravate, c’est d’accord, je l’achèterai moi-même. » (p. 44). Il fallait oser, n’est-ce pas ? Et il obtient son « complet croisé, sobre, de marque est-allemande » (p. 54).

Le ceinturon d’officier – « Durant l’été 1963, dans le sud de la République des Komis » (p. 61), le narrateur fait son service militaire en tant que surveillant de camp. Il doit accompagner (à pieds) un zek (un prisonnier) du baraquement 14 « qui est devenu fou » (p. 62) à l’asile de Iosser. Mais, avec Tchouriline, son collègue, ils s’arrêtent pour boire et il y a… un incident. « On entendit un bruit sourd, un craquement de bois mort… le pistolet tomba à terre. » (p. 68). En tout cas, le narrateur est blessé à la tête, au bras et il récupère ce ceinturon orné d’une boucle en laiton.

La veste de Fernand Léger – Nikolaï et Nina Tcherkassov, connus dans le monde du théâtre sont amis avec les parents du narrateur (les parents de l’auteur travaillent tous deux au théâtre en tant que metteur en scène et actrice). Leur fils Andreï naît en mars 1941 et le narrateur en septembre 1941. C’est l’histoire « d’un prince et d’un miséreux » (p. 79). Andreï (Andriouchka) et le narrateur grandissent ensemble et deviennent amis. « Nous courions dans le jardin, mangions des groseilles, jouions au ping-pong, attrapions des scarabées. […] nous allions à la plage […] jouions avec la pâte à modeler sous la véranda. » (p. 82). Lorsqu’il est adulte, Nina Tcherkassov lui offre une vieille veste ayant appartenu au peintre Fernand Léger.

La chemise en popeline – L’auteur se souvient de la rencontre avec Elena Borissovna, une « des agitateurs politiques qui passaient de maison en maison, histoire de persuader les gens d’aller voter le plus tôt possible » (p. 96) mais lui ne se presse pas et même parfois ne va pas voter. Finalement, ce jour-là, aucun des deux jeunes gens n’a voté ! « Nous avons derrière nous vingt ans de mariage. Vingt ans d’isolement réciproque et d’indifférence à l’égard de la vie. » (p. 102) et une fille, Katia. Ici, j’ai remarqué une faute : « nous attaquâme » (p. 99).

La chapka – Un jour que le narrateur arrive à la rédaction du journal qui l’emploie, ses collègues lui apprennent que Raïssa, leur dactylo, s’est empoisonnée. « Non mais Raïssa, quoi ! Une fille jeune, en pleine santé ! » (p. 113). Ensuite son cousin l’emmène à l’hôtel Sovietskaïa pour rejoindre Sofa, Rita et Galina Pavlovna qui réalisent un film documentaire mais après une chute – « le sol était-il glissant ? Ou mon centre de gravité trop haut ? » (p. 117) – le narrateur se retrouve aux urgences de la rue Gogol et il repart avec la chapka qui était à son cousin Boria, enfin pas tout à fait !

Les gants d’automobiliste – Alors que le narrateur représente le journal Le Constructeur de turbines, il est abordé par Ioura Schlippenbach qui décide que sa carrure et son 1m94 conviennent pour le rôle principal de son film amateur de dix minutes. Voici le journaliste embarqué dans un rôle d’acteur, déguisé et maquillé ! « Qu’est-ce que je dois dire ? – Ce qui te vient à l’esprit. Les mots n’ont pas d’importance. L’important c’est la mimique, les gestes… » (p. 139). Il lui restera ces gants d’automobiliste.

Dans ces huit nouvelles, le narrateur est bien sûr un alter ego de l’auteur mais il y mélange réalité et fiction. J’ai aimé les souvenirs de l’auteur, sa façon de les raconter (avec des éléments fictifs tout à fait plausibles), ses digressions et surtout son humour (les auteurs russes (soviétiques) n’étant pas particulièrement réputés pour leur humour ! À part quelques-uns comme Dovlatov ou Bokov). Il y a 8 pages d’illustrations en noir et blanc, ma préférée est celle page 78 (Le ceinturon d’officier).

Les romans et les nouvelles de Sergueï Dovlatov n’ont pas été publiés en Union soviétique (que ses articles journalistiques). C’est seulement en 1989 (moins d’un an avant sa mort) que le magazine littéraire, Zvezda, publie un de ses textes grâce à un de ses amis, Andreï Arev (1940-…) qui est présent dans le recueil La valise. Zvezda (Звезда́ signifie étoile) est un magazine littéraire fondé en janvier 1924 à Saint-Pétersbourg et qui existe toujours, d’ailleurs si vous lisez le russe voici le lien vers le site officiel.

Dovlatov (Довлатов), un film biographique réalisé par Alexeï Alexeïevitch Guerman (1976-…) est récompensé à Berlin (Ours d’argent de la meilleure contribution artistique pour les costumes et les décors, à la Berlinale de février 2018) et à Moscou (Aigle d’or de la meilleure actrice dans un second rôle pour Svetlana Khodtchenkova, 17e cérémonie des Aigles d’or en janvier 2019) et il est présenté à Paris (16e Semaine du nouveau cinéma russe en novembre 2018). J’aimerais le voir un jour.

Une exceptionnelle lecture que je mets dans Challenge de l’été #2 (Russie), Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour Valise), Les textes courts (le livre compte 176 pages mais chaque nouvelle contient dans les 20 pages en moyenne) et Voisins Voisines 2021 (Russie).

Je mets aussi La valise dans le Mois américain. Pourquoi ? Parce que Sergueï Dovlatov a émigré à New York et c’est en y ouvrant sa valise que les souvenirs de ces huit nouvelles lui sont revenus, nouvelles écrites donc à New York, qui n’auraient pas été publiées en Union soviétique mais qui ont été publiées sans problème aux États-Unis, parce que les exilés d’Europe de l’Est (Russes ou autres), c’est ça aussi l’Amérique.

6 réflexions sur “La valise de Sergueï Dovlatov

  1. C’est assez drôle ce retour anecdotique et farfelu sur des objets du passé. En un sens, ça me rappelle un peu « Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » (je parle du film car je n’ai pas lu le livre).

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