Les nuages de Juan José Saer

Les nuages de Juan José Saer.

Le Tripode, octobre 2020, 224 pages, 19 €, ISBN 978-2-37055-226-6. Las nubes (1997) est traduit de l’espagnol (Argentine) par Philippe Bataillon.

Genres : littérature argentine, roman.

Juan José Saer naît le 28 juin 1937 à Serodino dans la province de Santa Fe en Argentine (sa famille est Syrienne, originaire de Damas). Il étudie à l’Université national du Littoral et devient écrivain dès 1960 puis il s’installe à Paris en 1968 et devient professeur (à l’université de Rennes, entre autres). Il laisse à la postérité plus de 30 œuvres (recueils de nouvelles, romans, essais) dont, pour l’instant, moins de 20 sont traduites en français (Seuil, Le Tripode, Flammarion, Verdier). Il meurt le 11 juin 2005 à Paris en France. Autres titres de l’auteur publiés par Le Tripode : L’ancêtre (2014), Glose (2015), Le fleuve sans rives (2018) et L’enquête (2019).

Résumé de l’éditeur (site et 4e de couv) : « Argentine, 1804 : le docteur Weiss, adepte de la nouvelle psychiatrie parisienne, fonde une maison de santé pour malades mentaux. Les « aliénés » y sont traités avec humanité et l’établissement acquiert une réputation aux quatre coins de la Vice-Royauté du Río de la Plata. Son disciple, Real, reçoit une mission déraisonnable : convoyer de Santa Fe à Buenos Aires une caravane de fous. Il y a un jeune homme mélancolique, une nonne nymphomane, un dandy maniaque et deux frères qui souffrent de délire linguistique. À cet hôpital ambulant se joignent un guide, deux soldats, trois prostituées. Mais la pampa est immense, désespérément vide, et la civilisation lointaine. Au cours de la traversée du désert, la frontière entre folie et normalité devient plus que trouble… ». Comme je m’intéresse à l’histoire de l’aliénisme (psychiatrie), vous comprendrez aisément que ce roman ne pouvait que m’intriguer mais je suis vraiment déçue de ne pas avoir pu le lire pour le Mois espagnol et sud-américain

Paris vidée de ses habitants, été, chaleur excessive. Pigeon Garay reçoit de son ami Tomatis (qui vit en Argentine), un manuscrit (enfin ‘un disket’) intitulé Les nuages.

Le mémoire est rédigé par le docteur Real, un Argentin, qui a étudié à Madrid chez les Franciscains puis à Paris à la Salpêtrière avec le docteur Weiss avant de retourner dans son pays. En août 1804, il convoie, avec trois cavaliers dont un guide, Osuna, un groupe d’aliénés de Santa Fe à Buenos Aires soit (j’ai cherché sur internet près de 800 km (moins de 10 heures en voiture à notre époque mais imaginez il y a plus de 2 siècles avec des ‘fous’ et des chariots en bois !). « […] je suis le docteur Real, spécialiste des maladies qui affligent non pas le corps mais l’âme. » (p. 20).

Le docteur Weiss était un Hollandais et « Dès que je fus arrivé, l’idée devint pour moi une évidence passionnée, et le docteur Weiss mon ami, mon maître et mon mentor. » (p. 21). Ce docteur Weiss avait prévu de s’installer en Argentine avant de rencontrer Real et ce dernier est devenu son assistant à la Maison de Santé Les Trois Acacias fondée en avril 1802 au nord de Buenos Aires, « un hôpital idéal » (p. 23) « refusant les chaînes, la prison, les cachots » (p. 23). Cette Maison, « ce fut peut-être la première de cette espèce sur tout le territoire américain » (p. 24) et durant les 14 ans de vie de la Maison, « Nous vivions en communauté avec nos fous. » (p. 33) et « les tâches domestiques [étaient] accomplies en commun » (p. 37) sur le principe du volontariat, potager et jardinage, peinture et réparations, entretien, cuisine…

Le récit est un peu difficile à lire parce qu’il n’y a pas de chapitres (donc nul endroit propice pour s’arrêter) et que la police de caractère est vraiment petite… Mais, évidemment le récit est passionnant. Ça raconte les conditions de vie du début du XIXe siècle en Argentine dans les petites villes et les villages isolés, conditions spartiates, le dangereux fleuve Paraná, les relations entre les autochtones, les Blancs et les religieux, les esclaves et le mauvais alcool qui circule…

« Il vaut la peine de faire remarquer que les malades mentaux, quand ils sont une certaine éducation, ont presque toujours un penchant irrésistible à s’exprimer par écrit, tentant de canaliser leurs divagations dans le moule d’un traité philosophique ou d’une composition littéraire. Ce serait une erreur de les prendre à la légère car ces écrits peuvent être une source inestimable de renseignements significatifs pour l’homme de science qui, dans les mots écrits, a sous la main, protégées de la fugacité du délire oral et des actions fugitives, quantité de pensées mises à l’abri, semblables aux insectes immobilisés par une épingle ou à la flore séchée d’un herbier sur lesquels le naturaliste concentre son attention. » (p. 111-112).

Et puis, il y a le fleuve dont les eaux (les crues) sont comme la folie et l’inondation « insidieuse, brutale, démesurée » (p. 118) « retardait les malades que nous attendions, en provenance de Córdoba et du Paraguay, et en même temps nous confinait dans la ville. » (p. 119).

Certains habitants sont cultivés comme monsieur Parra, dont le fils, Prudencio, en état de prostration, fera partie du voyage jusqu’à la capitale. Il y aura aussi Teresita, une nonne qui a perdu la raison après avoir subi des viols par le jardinier du couvent… (jardinier qui n’a pas la même version que la mère supérieure du couvent). Monsieur Troncoso, homme riche et autoritaire qui arrive de Córdoba, et qui passe de l’excitation à la mélancolie. Et les deux malades qui arrivent du Paraguay, Juan Verde soit silencieux soit véhément (il répète toujours « le matin, le soir, la nuit » (p. 139) avec des intonations différentes) et son jeune demi-frère surnommé Verdecito (cas de démence héréditaire ?). Real raconte la rencontre et le problème de chacun de ces cinq patients et, durant le voyage de retour, il lit l’intégrale de Virgile, offerte par l’agréable monsieur Parra (l’auteur s’inspire pas mal de Virgile, Cicéron et Zénon, philosophes antiques).

Retour à Buenos Aires qui évidemment est fort compliqué (retards, intempéries, inondations, mauvais état des chemins, détours, crainte d’une attaque des Indiens conduits par le violent cacique Josesito, feu de forêt en pleine pampa…), « une laborieuse caravane, trop lente et trop longue, ralentie par de continuelles indécisions » (p. 147) avec les malades mais aussi un marchand ambulant, des soldats et des prostituées « Et enfin, dix ou douze chiens vagabonds nous suivaient avec une obstination, une indigence et une avidité semblable à celles des mouettes qui suivent le sillage des bateaux en quête de nourriture. » (p. 152), sûrement ma phrase préférée, mais j’ai aussi beaucoup apprécié le moment que Real passe seul au bord d’un étang, enfin seul avec son cheval, observant l’horizon et les animaux refoulés par la montée des eaux (p. 164-170).

Quelques réflexions complémentaires. Je ne dirais pas que l’auteur est anticlérical mais il (Real en tout cas) a sa propre vision de la théologie qui diffère de la vision scientifique et médicale, ce qui est logique (sans parler de la vision théologique de Teresita rédigée dans son Manuel d’amours, hi hi hi). Quant au roman en lui-même, c’est un roman atypique, à la fois historique (l’Argentine du XIXe siècle), à la fois aventure avec ce voyage incroyable, à la fois médical avec la folie représentée sous toutes ces formes (Prudencio représenterait la philosophie, Tronsoco la richesse et le pouvoir, Teresita la religion ou plutôt le mysticisme, Juan Verde et Verdecito la famille et ses problèmes de communication), et utopique parce que c’était folie d’accomplir un tel voyage à cette époque et aussi de vouloir soigner différemment (sûrement une grande innovation en ce début de XIXe siècle). Chaque malade, chaque accompagnateur est un nuage différent à lui seul (avec ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, ce qu’on sait – ou qu’on devine – et ce qu’on ne sait pas) et puis il y a les nuages, les vrais, c’est-à-dire les météorologiques, sur lesquels l’humain est impuissant.

Alors, ce n’est pas un roman estival parce qu’il est dense et qu’il faut vraiment se concentrer… J’aurais dû le lire plus tôt, mais je suis ravie d’avoir découvert cet auteur considéré comme un des plus grands écrivains argentins du XXe siècle, considéré autant que Jose Luis Borges (c’est dire !) et je veux lire d’autres de ses titres, peut-être L’enquête, son seul roman policier qu’il a rédigé à Paris. Et vous, connaissiez-vous cet auteur ?

Pour Challenge de l’été – Tour du monde 2022 (Argentine), Challenge lecture 2022 (catégorie 25, un roman historique), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 3 – Sable chaud, sous menu 2 – Une oasis dans le désert = le voyage d’une vie, 2e billet) et Tour du monde en 80 livres (Argentine). Par le passé, il y a eu un Challenge Amérique du sud et Amérique latine mais je ne l’ai pas retrouvé…

12 réflexions sur “Les nuages de Juan José Saer

  1. Quelle étrange couverture ! Je ne connais l’auteur que de nom, pour avoir déjà croisé quelques-uns de ses livres, mais je n’ai jamais eu l’occasion de le découvrir. J’espère que je pourrai remédier à cela.

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  2. nathaliesci dit :

    Le nom de l’auteur me parle. Probablement croisé lors de recherches… Ce que tu en dis me tente, sauf pour une chose : la police de caractère trop petite !! En vieillissant, mes yeux deviennent feignants.

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