Neverland de Timothée de Fombelle

Neverland de Timothée de Fombelle.

L’iconoclaste, août 2017, 128 pages, 16 €, ISBN 979-10-95438-39-7.

Genre : roman sur l’enfance.

Timothée de Fombelle naît en 1973 à Paris. Il est auteur pour la jeunesse (Tobie Lolness, Vango) multi-récompensé, dramaturge et metteur en scène (il fonde une troupe de théâtre dans les années 90). Neverland est son premier roman destiné à un lectorat adulte.

Après une « enfance intacte », une « enfance absolue », comment devient-on adulte ? « On ne se sent ni préparé ni volontaire pour le voyage. » (p. 10). Peut-être que c’est lorsqu’on oublie le « paradis de l’enfance », le « pays perdu »… « Moi, je suis sorti à petits pas, en m’aventurant vers la lisière, en perdant mon chemin, en oubliant de me retourner. » (p. 25). Car « L’enfant est une île. Il ne sait et ne possède rien. […] Pour lui, le lendemain n’existe pas. Le passé a déjà disparu. » (p. 27). Trente ans après, le narrateur retourne dans la maison de son enfance, la maison où ses grands-parents le recevaient lui et ses frères durant l’été, à la recherche d’un sonnet qu’il avait écrit à la demande de son grand-père. Il va « Tenter d’attraper l’enfance […]. » (p. 39). Mais y a-t-il des résurgences où « l’enfance affleure » (p. 52) dans notre vie ? Peut-on réellement se souvenir de l’enfance ? « L’enfance n’habite pas la mémoire. Elle habite notre chair et nos os. » (p. 71).

Mon passage préféré (en dehors de la première page ci-dessus, cliquez pour la voir en taille réelle) : « Je n’ai jamais pensé qu’un tiroir ou une armoire ou même un coffre étaient autre chose que des fenêtres qui s’ouvraient vers des mondes ignorés. » (p. 97).

Si vous aimez les extraits cités dans ce billet, ce magnifique roman (presque trop court) sur l’enfance est pour vous ! Sinon, passez votre chemin, insensibles que vous êtes ! Des extraits, j’aurais pu en mettre d’autres, tellement ce roman est beau, tout en finesse, en délicatesse, tourné vers l’imaginaire et la nostalgie. Une petite pépite de la rentrée littéraire de cet automne, j’adore ! ❤

Lu dans le cadre des 68 premières fois 2017 (session d’automne), je le mets dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2017 et Feel good.

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La BD de la semaine 2017

Longtemps, j’ai suivi La BD de la semaine sans participer, et puis je me suis dit que vu le nombre peu élevé (niveau catastrophique) de bandes dessinées sur le blog, le fait de participer à cet événement hebdomadaire allait me motiver. Bien m’en a pris ! Voici mes liens pour ces derniers mois 2017 (mes goûts sont diversifiés en bande dessinée donc vous trouverez un peu de tout, des classiques, des récentes, des franco-belges, des auteurs d’autres nationalités, un peu de comics, des mangas, chez des éditeurs différents, et de tous les genres, aventure, fantastique, humour, roman graphique, etc.) et le lien vers le groupe FB que j’ai rejoint fin août.

1. Conduite interdite de Chloé Wary (Steinkis, 2017)

2. Astérix chez les Pictes de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad (Les éditions Albert René, 2013)

3. Au pays des mollahs de Hamid-Reza Vassaf (Même pas mal, 2011)

4. Madame, l’année du chat de Nancy Peña (La boîte à bulles, 2015)

5. ?

Madame, l’année du chat de Nancy Peña

Madame, l’année du chat de Nancy Peña.

La Boîte à bulles, novembre 2015, 80 pages, 13 €, ISBN 978-2-84953-254-6.

Genre : bande dessinée.

Nancy Peña, née le 31 août 1979 à Toulouse, est auteur et illustratrice de bandes dessinées. J’ai particulièrement aimé Le cabinet chinois (2003) et Le chat du kimono (2007). Plus d’infos sur son site et le blog de Madame.

Madame est une petite chatte écaille de tortue qui vient d’arriver dans la vie de l’auteur. « Bon sang, cet appartement possède un potentiel de bêtises incroyable ! » (p. 3).

Vous l’avez deviné, on ne s’ennuie pas avec Madame ! Elle est intelligente et… cynique. Elle a peur des oiseaux, ne supporte pas le bain ; par contre elle aime le thon et… les bêtises !

Mon passage préféré

Madame glose : « Elle lit quoi ta maîtresse ? – Un classique, je crois… La chatte heureuse de Parme. – C’est normal qu’elle soit heureuse… – Ben oui, vu qu’à Parme… y a du jambon. » (p. 66).

Une lecture amusante et poétique pour le challenge BD et La BD de la semaine.

Les liens du sang d’Errol Henrot

Les liens du sang d’Errol Henrot.

Le Dilettante, août 2017, 192 pages, 16,50 €, ISBN 978-2-84263-916-7.

Genre : premier roman.

Errol Henrot naît en 1982. Il grandit au milieu des animaux et découvre « à quoi servaient ces curieux bâtiments à l’entrée de la ville, d’où sortaient des cris et des odeurs épouvantables. »

« La nature jouissait d’elle-même. Mais à l’autre bout de la ville, l’abattoir n’accordait aucune place à la rêverie. […] Les cris, les odeurs, les couleurs froides et contraintes, tout, dans ce tourbillon blême, avait pour dessein l’étouffement, la répression du mouvement. » (p. 12). Après le lycée, François choisit de ne pas faire d’études scientifiques et reste chez ses parents. C’est donc tout naturellement que son père le fait entrer à l’abattoir où il travaille depuis bientôt 40 ans. « Soit il quittait le foyer, soit il obéissait aux règles et assumait la décision de son père : exercer le même métier que lui. […] Puisqu’il vivait sans durée, il ne chercha pas la confrontation. » (p. 24-25). François a toujours été triste et s’est réfugié dans les livres. C’est donc avec des animaux blessés, terrorisés, au milieu du sang chaud, des excréments, des cris que va se faire sa vie, dans une totale déshumanisation. Il va devenir tueur, comme son père. « Les ouvriers de l’abattoir assimilaient toute la cruauté, et plongeaient dans le feu. Tout était possible dans un tel microcosme. » (p. 41). Et même si des éleveurs prennent soin de leurs animaux comme Robert avec ses cochons, François a bien compris que ça n’empêche pas les bêtes de finir à l’abattoir… « François s’était fait une promesse. […] Il ne participerait plus au monde. Pas d’humiliation, pas de blessures à infliger à l’autre, pas de déceptions. » (p. 64). Mais un jour, Angelica, sa copine, fait tout un discours à table alors que le sujet est tabou chez les parents de François. « […] On croit sentir encore la bête trembler. J’ai le sentiment qu’elle n’a pas fini de mourir. […] C’est pour cela que je ne tue pas mes animaux. La chair a de la mémoire. Elle continue de murmurer longtemps après la mort. Le temps n’a pas passé. Elle se souvient d’avoir hurlé. Hurlé à la mort. » (p. 87).

Quand j’ai reçu ce livre, dans le cadre des 68 premières fois 2017 – session d’automne, je vous en ai parlé ici. Le thème, difficile pour moi qui ne mange pratiquement plus de viande depuis des années (et encore de moins en moins), me… m’interloquait et j’ai carrément mis de côté mes deux lectures du weekend pour me plonger dans ce roman. C’était peut-être aussi pour le lire rapidement et… m’en débarrasser au plus vite, je ne sais pas trop. En tout cas, j’ai un jour préféré savoir et j’ai agi dans mon alimentation en toute connaissance de cause. Mais j’ai dû faire plusieurs arrêts tant ma lecture était empêchée, mes yeux et mes nerfs étant mis à rude épreuve…

Les liens du sang, c’est l’histoire d’une famille, ouvrière, pauvre, ne sachant pas comment communiquer (François a une sœur aînée partie depuis longtemps mais qui ne se gêne pas pour lui faire la morale), vivant presque dans l’indifférence les uns des autres, sans affection, sans haine, sans heurts. François est fragile, un peu lâche (c’est lui qui le dit), rêveur, il a été dépossédé de sa vie… Mais, après la mort du père, le travail devient dégoût et horreur quotidienne pour François d’autant plus quand il est témoin de la brutalité de ses collègues, que le directeur ne veut rien (sa)voir, que le rendement est infernal et que le directeur fait augmenter la cadence… Il en est de même pour la lecture, c’est violent, insoutenable, du moins ce qui se passe dans les abattoirs est insoutenable, je n’ose dire inhumain car cette façon de (mal)traiter les animaux est tellement humaine (et quand on voit les chiffres d’abattage, c’est… immonde !). Quant au roman, lui, il est très littéraire, profond, intense, réaliste, brutal, engagé et c’est ça aussi qui fait cette violence, cette fureur, cette envie de vomir, de tout casser, de fuir ! Et puis, il emmène le lecteur vers une secousse, un déclic, une issue poétique. Vous ne regarderez plus votre morceau de viande de la même façon.

$^^^^^^^^^^^^^^^^^ : ça, c’est un message écrit par le matou, et il a raison, le petit trésor, tout ça, ce n’est que pour gagner de l’argent sur la peau d’animaux qui sont devenus esclaves…

Un auteur à suivre, avec son écriture à la fois brutale et poétique, je me demande bien quel sujet il abordera dans son deuxième roman.

Si ce thème vous intéresse, il y a L’été des charognes de Simon Johannin chez Allia (premier roman d’un tout jeune auteur) et Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo chez Gallimard (Prix Livre Inter 2017), deux romans qui sont dans ma wishlist.

Une lecture pour les challenges 1 % rentrée littéraire 2017 et Défi Premier roman 2017. Je le mets aussi dans le Pumpkin Autumn Challenge dans le Menu 1 – L’automne frissonnant dans la catégorie Hurlons dans les bois : lire un livre angoisse, horreur ou thriller car, si ce roman n’est pas un roman d’horreur dans le sens classique du terme, il entre bien pour moi dans ce thème horreur et il est bien angoissant.

L’Étal de boucherie – Pieter Aertsen (1551)

Roland est mort de Nicolas Robin

Roland est mort de Nicolas Robin.

Anne Carrière, mars 2016, 185 pages, 17 €, ISBN 978-2-8433-7815-7.

Genre : ovni littéraire !

Nicolas Robin naît dans les Landes en 1976. Du même auteur : Bébé requin (2006), Super tragique (2007) et Je ne sais pas dire je t’aime (2017). Plus d’infos sur sa page FB.

« Roland est mort mais je m’en fous. Je ne le connaissais pas après tout. C’était le voisin d’à côté. Il avait l’air vieux, pas de cheveux. […] Il vivait seul avec son caniche et il écoutait des disques de Mireille Mathieu. » (p. 9-10). Lorsque les sapeurs-pompiers descendent le corps de Roland avec la voisine du dessous qui les suit, leur chef donne le caniche au voisin de palier, le narrateur. « Je me suis retrouvé de force avec le chien de Roland. Il a du caca au coins des yeux. Son pelage est rêche et délavé. D’un coup de langue, il me lèche la joue. Il pue. » (p. 14). Ce voisin narrateur dont on ne connaîtra pas le prénom, c’est un célibataire (son amoureuse l’a mis dehors), bientôt quarante ans, infographiste au chômage depuis qu’il a insulté son patron, quelques problèmes avec sa banque, et le voisin, il n’en veut pas du caniche ! Une femelle, qui s’appelle Mireille, lui apprend la voisine du dessous. « Roland est mort dans la plus grande solitude. Il ne laisse aucun contact, aucun ami. Il n’avait pas de vie sociale. Il n’avait qu’un caniche. » (p. 33). Le voisin va chez ses parents, ils ont une petite maison, un jardin, c’est bien pour le chien, mais mamie se traîne et a perdu la boule, le père a la tête dans les nuages depuis des années et la mère qui gère tout ne veut pas de chien en plus. « Maman veut savoir où j’en suis sur le marché de l’emploi. Mamie veut savoir où j’en suis sur le marché du célibat. C’est l’instant où tout se fige dans la salle à manger. » (p. 47). Le voisin décide alors de laisser Mireille à la SPA. « Mireille se paralyse contre le grillage. Elle me fixe de ses yeux noirs bordés de poils frisés. Elle me juge. Elle sait que je suis un type méprisable. […] Elle pense ‘Pourquoi tu m’abandonnes ?’. Elle pense ‘Pourquoi tu ne veux pas de moi dans ta vie ?’. Mireille a le museau triste des mal-aimés, de ceux qu’on quitte un jour […]. Elle pense ‘Pourquoi je ne suis pas assez bien pour toi ?’. Elle pense ‘Tu m’aimerais si je sentais bon et que j’étais jolie ?’ […] C’est là que se termine l’aventure entre Mireille et moi et pourtant j’hésite. » (p. 56) ; « En fait… je vais garder le chien. » (p. 57). Peu après, un agent des pompes funèbres sonne chez le voisin et lui donne l’urne avec les cendres de Roland. « Roland est mort et je le tiens entre les mains. […] La céramique est froide. Mon voisin est à l’intérieur. » (p. 69).

Chaque chapitre commence par « Roland est mort » qui donne son titre au roman et qui est presque le personnage principal. Ces événements, la mort de Roland, l’arrivée de Mireille, l’urne mortuaire (mais que va-t-il bien pouvoir en faire ?) sont l’occasion pour le voisin solitaire qui passe ses journées à boire du Campari et à mater des films pornos – « Ai-je raté ma vie ? » (p. 97) – de faire le point sur sa vie, son passé, son avenir. Et finalement, ces événements – et en particulier Mireille le caniche – vont modifier sa perception de la vie et même plus, bouleverser sa vie. Je ne vous en raconte pas plus mais c’est amené avec beaucoup d’humour, avec tendresse, avec une grande sensibilité, avec des mots parfois crus aussi, ce qui rend le roman incisif, rythmé et percutant, passionnant, enrichissant, et je l’ai dévoré alors que je l’avais découvert totalement par hasard ! Ce livre sur le deuil – et la solitude – est un livre drôle, vraiment drôle et il serait dommage de passer à côté. Et, promis, vous ne serez pas obligés d’écouter Mireille Mathieu !

Un roman exceptionnel qui ne rentre dans aucun challenge ! Peut-être le Feel good.

Au pays des mollahs de H.R. Vassaf

Au pays des mollahs de H.R. Vassaf.

Même pas mal, octobre 2011, 128 pages, 16 €, ISBN 978-2-918645-08-5.

Genres : bande dessinée, roman graphique historique.

Hamid-Reza Vassaf est né le 9 juin 1970 à Téhéran en Iran. Il fut professeur en communication visuelle graphique à la faculté d’art et d’architecture de Téhéran. Plusieurs romans graphiques ont été publiés en Iran mais ils sont maintenant interdits car jugés subversifs. Exilé en France depuis décembre 2006, il est auteur, dessinateur et dirige un atelier graphique à Lyon. Au pays des mollahs est son premier livre paru en français. Plus d’infos sur son site.

Janvier 2008, dans le Golfe persique, dans le Détroit d’Ormuz. Des bateaux rapides iraniens foncent sur un porte-avions américain et menacent de le faire exploser. Le Falkland commandé par le capitaine Douglas est pourtant dans les eaux internationales. Mais la zone est minée (par les Iraniens) et un bateau iranien explose ; Hadji se retrouve seul à l’eau et réussit à nager jusqu’à une plage ; il est recueilli et soigné par Sohaile, journaliste et écrivain qui vit seul sur cette île abandonnée dans la maison de son défunt grand-père.

À travers les souvenirs de Sardar Hadji, chef de la milice islamique bassidji, considéré comme mort en martyr par les dirigeants du pays, c’est plus de trente ans de l’histoire de l’Iran que nous délivre Hamid-Reza Vassaf. De l’école dans les années 60 dont Hadji garde un mauvais souvenir car il avait de mauvaises notes, à son merveilleux mariage avec Effat à l’époque du Shah, en passant par la prison et l’intégrisme religieux.

Avec Sohaile, l’auteur raconte simplement la révolution de 1979, la prise de pouvoir par l’ayatollah Khomeini, la répression, la censure, les relations des religieux avec la littérature, le cinéma, la musique, l’art. « Tous les artistes de l’époque Pahlavi doivent être éliminés ». La musique, l’art sont mauvais et méritent d’être interdits car ils éloignent de l’islam ; par contre le cinéma ou certains arts peuvent être utilisés comme arme et servir à la propagande du régime… Jusqu’à l’été 2009, été durant lequel les nouvelles générations sont descendues dans la rue pour réclamer un passage du « monde mythique » au « monde rationnel ».

En fin de volume, un chapitre intitulé Le trône vide raconte l’histoire perse et les mythologies de Mithra « le sauveur du monde, « dieu du soleil et de la lumière, et l’ennemi des ténèbres et des Dives (démons) » au 6e siècle avant J.C. et de Saoshyant « sauveur du monde » à la « fin des temps ». Ce sont les anciennes mythologies mazdéenne et zoroastrienne (j’ai l’impression que ce sont les équivalents du Dieu des juifs et des chrétiens avec son fils Jésus) avant que les musulmans arabes n’arrivent (637-751) et ne remplacent Mithra ou Saoshyant par leur Mahdi ou imam du temps (zaman).

Un noir et blanc extraordinaire, à la fois sombre et lumineux, presque surréaliste et pourtant tout est si réel ; il est devenu si difficile de vivre dans ce pays à la culture multi-millénaire si belle et si riche.

H.R. Vassaf utilise des personnages de fiction pour des personnes ayant réellement existé : Sardar Hadji pour Hadji Zabihollah Bakhshi, Sohaile le journaliste écrivain pour Masoud Behnoud, Mohsen Chérik le cinéaste pour Mohsen Makhmalbaf (exilé en France) par exemple.

Une bande dessinée – plutôt roman graphique – vraiment réussie, pour comprendre comment s’est déroulée la révolution islamique et comment fonctionne le système politique en Iran.

Je mets cette lecture enrichissante dans les challenges BD, Raconte-moi l’Asie (Iran) et La BD de la semaine.