Atar Gull de Nury et Brüno

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle de Nury et Brüno.

Dargaud, collection Long Courrier, octobre 2011, 88 pages, 16,95 €, ISBN 978-2-20506-746-0.

Genres : bande dessinée française, Histoire, adaptation d’une œuvre littéraire.

Fabien Nury naît le 31 mai 1976 en France. Il étudie le commerce dans une grande école à Paris mais devient scénariste de bandes dessinées, W.E.S.T., Je suis légion, Il était une fois en France… Des BD historiques ou science-fiction ou policières. Il est aussi scénariste pour le cinéma.

Bruno Thielleux, dit Brüno, naît le 1er mars 1975 à Albstadt en Allemagne mais il est Français (son père y est militaire). Il étudie les arts plastiques à l’École Estienne à Paris puis à Rennes. Il débute sa carrière de dessinateur en 1996 mais il est aussi scénariste. Plus d’infos sur son site officiel.

Laurence Croix naît le 29 janvier 1974 à Châteaubriant en Loire-Atlantique. Elle est coloriste et travaille avec de nombreux auteurs de bandes dessinées (Apollo, Brüno, Jean Dufaux, Li-An…).

1830. Afrique. « Moi, Atar Gull, je ne pleurerai jamais. Jamais. » (p. 4).

Monsieur Benoît, capitaine de la Catherine, fait du trafic de « bois d’ébène » (p. 11). Atar Gull est une des marchandises, il est vendu par Van Hop pour 100 guinées et pourra en rapporter 500 « au bas mot » (p. 17) à la Jamaïque. Mais le brick du capitaine Benoît est attaqué par une goélette sans pavillon. C’est la Hyène du capitaine Brulart, un pirate qui embarque plusieurs esclaves pour les vendre à son compte. Bon, sur les 100 du départ, il n’en reste plus que 17… dont Atar Gull – fils du roi des petits Namaquas – qui est acheté « par monsieur Tom Will, planteur à Greenwiew » (p. 46).

Ce Tom Will est un humaniste et il traite bien ses esclaves, du moins mieux que les autres planteurs… On parle déjà des « abolitionnistes », des « nègres marrons » mais il y a de nombreuses exactions…

Cette bande dessinée possède des couleurs chatoyantes et quelques personnages hauts en couleurs mais c’est surtout la vengeance d’Atar Gull qui est terrible ! « Moi, Atar Gull, je suis ton bourreau, et ton supplice sera plus long que le mien la été. » (p. 83).

Atar Gull est une adaptation du roman éponyme d’Eugène Sue, un roman de 400 pages paru en 1831 (disponible librement sur Wikisource). Roman maritime (avec une sacrée tempête puis un abordage par des pirates), roman social sur la traite des Noirs et récit d’une vengeance impitoyable, Eugène Sue a accompli un coup de maître en « dénonçant » toute la chaîne aussi bien noire que blanche (du côté des Noirs il y a les tribus qui se font des guerres incessantes et qui pratiquent le cannibalisme ou vendent aux hommes blancs les prisonniers des autres tribus, et du côté des Occidentaux il y a la traite d’êtres humains et l’esclavage). Nury, Brüno et Laurence Croix rendent parfaitement l’intensité dramatique de cette histoire qui se déroule au début du XIXe siècle.

Une très belle adaptation lue pour Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’août est de l’écrit à l’écran en passant par les cases) que je mets également dans La BD de la semaine et les challenges 2021, cette année sera classique, À la découverte de l’Afrique (les Namaquas viennent d’Afrique australe, c’est-à-dire Namibie et Afrique du Sud), BD, Challenge de l’été #2 (voyage en Jamaïque), Des histoires et des bulles (catégorie 49, une BD avec des pirates) et Les textes courts.

Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

Quand nous nous réveillerons d’entre les morts de Henrik Ibsen

Quand nous nous réveillerons d’entre les morts de Henrik Ibsen.

Actes Sud-Papiers, janvier 2005, 80 pages, 13,20 €, ISBN 978-2-7427-5285-0. Når vi døde vågner (1899) est traduit du norvégien par Eloi Recoing.

Genres : théâtre norvégien, classique.

Henrik Ibsen naît le 20 mars 1828 à Skien (Norvège). Ruiné par ses affaires et de mauvaises spéculations, le père Ibsen devient alcoolique et la mère se réfugie dans la religion. Le jeune Henrik est apprenti en pharmacie et fait des études de médecine mais devient finalement dramaturge et directeur artistique du théâtre de Bergen puis du théâtre de Christiana (Oslo). Puis il s’intéresse au socialisme, au syndicalisme et voyage en Europe, Copenhague (Danemark), Rome (Italie), Dresde puis Munich (Allemagne) où il écrit plusieurs pièces. Il est considéré comme un auteur libéral et réaliste. Il meurt le 23 mai 1906 à Christiania (Oslo, Norvège).

Je ne comprends absolument pas le norvégien mais le titre original ouvrirait sur une « équivoque temporelle ouvrant à la fois sur le passé, le présent et le futur. » (note liminaire, p. 5).

L’acte I se déroule dans une station balnéaire avec le maître sculpteur Arnold Rubek, son épouse Maja et l’inspecteur des bains.

Matin d’été dans le nord de la Norvège, vue sur le fjord. Le couple Rubek a pris son petit-déjeuner et boit du Champagne (lui) et de l’eau de Seltz (elle) en lisant chacun son journal mais quel silence… et quel ennui ! Car, depuis que Rubek a fini son chef-d’œuvre, Le Jour de la Résurrection, il tourne comme un lion en cage, ne trouve « aucun repos nulle part » (p. 13) et est « devenu proprement un sauvage pour finir » (p. 13). Mais le hoberau Ulfheim, chasseur d’ours, leur propose de l’accompagner à la montagne plutôt que de faire du cabotage. « Non, venez plutôt avec moi dans la montagne. Là-haut, pas de présence humaine, pas de souillure humaine. » (p. 24). Rubek a un échange avec une cliente de l’hôtel qu’il a connue par le passé, Irène, qui l’appelle Arnold.

Les actes II et III se déroulent près d’un sanatorium en montagne avec les mêmes (sauf l’inspecteur des bains).

Le couple Rubek est au bord d’un lac de montagne. Maja va partir à la chasse avec le hobereau Ulfheim, son serviteur Lars (le valet de chasse) et les deux chiens. Mais, avant, elle a une discussion avec son époux. « […] tu es laid, Rubek. » (p. 38), « Peu à peu t’es venue cette méchanceté dans le regard. » (p. 39). En fait Maja fait une crise de jalousie à cause d’Irène. « Tu es bien difficile à satisfaire, Maja ! Bien difficile ! » (p. 44). Quant à Rubek, il est prêt à la séparation d’avec Maja puisqu’il a retrouvé Irène et il n’y a qu’elle qui peut lui redonner l’inspiration, du moins le pense-t-il. « Tu as la clef ! Tu es la seule à l’avoir ! (Suppliant). Aide-moi – à revenir à la vie ! » (p. 59).

Vous le voyez le tiret dans l’extrait ci-dessus ? Henrik Ibsen en utilise de nombreux pour marquer l’hésitation ou l’interruption. D’autant plus qu’Irène n’est pas sur la même longueur d’ondes que Rubek. « (impassible, comme avant). Rêves creux – inutiles – rêves morts. Notre vie commune ne connaîtra pas de résurrection. » (p. 59). Mais aussi bien Maja que Rubek devraient prendre garde à leur petit jeu car « au début, rien n’est dangereux. Mais, tout à coup, on arrive à un étranglement et alors, impossible d’avancer ou de reculer. » (p. 70).

Sous-titré : un épilogue dramatique en trois actes, Quand nous nous réveillerons d’entre les morts est la dernière pièce d’Ibsen. Rédigée en 1899, elle est publiée en 1900 et jouée au Hoftheater à Stuttgart (Allemagne) le 26 janvier 1900.

Rubek est un grand artiste reconnu dans le monde entier mais il a perdu de sa superbe depuis qu’il ne crée plus rien et Maja, sûrement plus jeune, s’ennuie avec lui… Chacun va se laisser tenter de son côté, Maja par l’aventure bien plus excitante que la prison dorée dans laquelle elle a l’impression de vivre, Rubek par le passé qui le rattrape mais lui échappe. L’auteur se reconnaît-il en Rubek ? Je ne sais pas. Je ne connais que trop peu l’œuvre de Henrik Ibsen pour l’affirmer ou l’infirmer. J’ai bien aimé (même si je n’ai pas grand-chose de plus à dire) et je lirai d’autres de ses pièces dans le futur (si vous avez un titre incontournable à me conseiller !).

Pour 2021, cette année sera classique, Challenge de l’été #2 (voyage en Norvège, dans une station balnéaire puis au bord d’un lac de fjord et en montagne), Challenge lecture 2021 (catégorie 25, une pièce de théâtre, 2e billet), Challenge nordique et Les textes courts.

Maître Zacharius ou l’horloger qui avait perdu son âme de Jules Verne

Maître Zacharius ou l’horloger qui avait perdu son âme de Jules Verne.

In Contes et nouvelles de Jules Verne, Ouest France, mars 2000, 392 pages, 28 €, ISBN 978-2-73732-654-7, épuisé. Disponible librement sur Wikisource.

Genres : littérature française, fantastique, nouvelle, conte.

Jules Verne : consulter ce que j’ai écrit pour ma note de lecture de Le Chancellor : journal du passager J.-R. Kazallon. D’ailleurs, après avoir lu ce titre, je me suis dit que je pouvais encore lire une nouvelle (eh oui, Jules Verne était aussi nouvelliste) pour Les classiques c’est fantastique #2 et La bonne nouvelle du lundi.

Attention, je n’ai pas lu ce livre entièrement ! J’ai lu l’introduction et le premier texte soit 70 pages.

Dans l’introduction, Volker Dehs explique que les nouvelles de Jules Verne sont peu nombreuses (une vingtaine) et peu connues, « une première moitié se constitue de textes de jeunesse […] ; la seconde moitié, écrite après 1863, doit sa genèse bien plus à l’opiniâtreté de quelques directeurs de revues qu’à l’impulsion personnelle de l’écrivain […]. » (p. 9).

Maître Zacharius ou l’horloger qui avait perdu son âme fait partie des œuvres de jeunesse (rédaction en 1853 et publication en 1854), œuvre probablement inspirée par les Contes fantastiques d’Ernst Theodor Amadeus (1776-1822) et par Edgar Allan Poe que Jules Verne admirait, et Volker Dehs pense qu’elle « constitue probablement le coup de maître du jeune auteur. » (p. 11).

Cette nouvelle est un conte fantastique paru en deux fois dans Musée des familles en avril et mai 1854 (avant d’être remaniée et publiée par Hetzel en 1874). Jules Verne emmène ses lecteurs chez un horloger à Genève en Suisse, sûrement au XVe siècle.

Dans une maison traditionnelle genevoise vivent le vieil horloger Zacharius, sa fille de 18 ans Gérande, son apprenti Aubert Thün et sa servante Scholastique. Impossible de donner l’âge de maître Zacharius, « Cet homme ne vivait pas ; il oscillait à la façon du balancier de ses horloges ; sa figure, sèche et cadavérique, affectait des teintes sombres […]. » (p. 32). Maître Zacharius est respecté en Suisse, connu en France et en Allemagne, il est habile (il a fabriqué de nombreux instruments d’horlogerie) et inventeur (il a inventé l’échappement).

Mais depuis quelques jours, « les montres [qu’il] a faites et vendues s’arrêtent subitement. On lui en a rapporté un grand nombre ; il les a démontées avec soin ; les ressorts étaient en bon état et les rouages parfaitement établis ; il les a remontées avec plus de soin encore ; mais, en dépit de son habileté, elles sont demeurées sans mouvement. » (p. 35). Or Zacharius pense être l’âme de ces montres car il a mis un peu de son âme dans chacune d’elles. « Chaque fois que s’arrête une de ces horloges maudites, je sens mon cœur qui cesse de battre, car je les ai réglées sur ses pulsations !… Fatalité ! Malheur et tourment !… » (p. 37). Ces arrêts seraient-ils surnaturels ?

C’est que l’horlogerie a suivi le progrès des sciences mais « elle fut toujours arrêtée par une insurmontable difficulté : la mesure régulière et continue du temps. » (p. 42) or l’invention du vieil horloger, l’échappement « lui permettait d’obtenir une régularité mathématique, en soumettant le mouvement à une force constante. » (p. 42), il a transformé le temps en Temps.

Lorsque Maître Zacharius tombe malade, son cœur s’arrête parfois de battre, comme ses montres, et aucun médecin ne peut rien y faire… Les habitants jasent, tout cela est surnaturel pour sûr ! Ses concurrents le plaignent mais ils se réjouissent aussi de leur fortune. Et un jour, il reçoit la visite d’un bizarre petit vieillard qui lui parle des montres. « Eh bien, elles mourront avec vous, puisque vous êtes si empêché de redonner l’élasticité à vos ressorts. » (p. 51). Ce n’est pas possible, maître Zacharius ne peut pas mourir, « maître Zacharius a créé le temps, si Dieu a créé l’éternité. » (p. 51). Orgueil ? Folie ? Il se rappelle subitement qu’une vieille horloge de fer, vendue à un certain Pittonaccio, ne lui a pas été rapportée, « elle existe encore, elle marche encore, elle vit toujours !… Ah, je la veux ! » (p. 59). Lui faudra-t-il faire des sacrifices, se damner pour récupérer cette horloge ?

Les lecteurs connaissent plus Jules Verne pour ses romans d’aventures mêlés de sciences et de science-fiction mais l’auteur a aussi écrit dans le genre fantastique, on l’a vu avec Le Chancellor : journal du passager J.-R. Kazallon (fantastique plutôt horreur) et on le voit encore avec Maître Zacharius (fantastique plutôt gothique, genre mythe de Faust revisité). Il y a 4 personnages principaux, Zacharius, Gérande, Aubert, Scholastique, qui vivent ensemble, qui sont unis par des liens d’amitié ou d’amour, de respect en tout cas, et un personnage étrange, presque diabolique, Pittonaccio. C’est presque un huis-clos dans la maison et l’atelier de Zacharius, si ce n’est la « balade » en montagne. Je confirme que c’est un coup de maître, à découvrir.

Cette lecture entre aussi dans 2021 cette année sera classique, Challenge de l’été #2 (Suisse), Contes et légendes #3, Littérature de l’imaginaire #9, Projet Ombre 2021, Les textes courts et S4F3 #7.

Pour Les classiques c’est fantastique, d’autres titres de Jules Verne chez Moka, FannyLolo, Natiora, Cristie, George, Alice, MumuHéliena, L’Ourse bibliophile, Céline, ManonMadame Lit, Lili.

 

Le Chancellor de Jules Verne

Le Chancellor : journal du passager J.-R. Kazallon de Jules Verne.

Publication en feuilleton dans Le Temps du 17 décembre 1874 au 24 janvier 1875.

Édition originale : Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie, collection Les voyages extraordinaires couronnés par l’Académie, 1875, illustrations d’Édouard Riou.

Édition lue : Omnibus, Les romans de l’air, octobre 2001, 1344 pages, 22,50€, ISBN 978-2-25805-788-3, épuisé. Pages 809 à 962 soit 154 pages.

Il existe sûrement d’autres éditions et Le Chancellor est disponible librement sur Wikisource.

Genres : littérature française, roman d’aventure.

Jules Verne naît le 8 février 1828 à Nantes (Loire Atlantique). Il y a beaucoup à dire alors je vais faire simple. Après le baccalauréat, son père l’envoie étudier le Droit à Paris. Esprit libre, antimilitariste, espérantiste, il devient un écrivain éclectique (romans, nouvelles, autobiographies, poésie, pièces de théâtre) dans plusieurs genres en particulier aventure et science-fiction. Ses Voyages extraordinaires contiennent 62 romans et 18 nouvelles pour 40 ans de travail. Il meurt le 24 mars 1905 à Amiens (Hauts de France) et l’année 2005 fut année Jules Verne pour le centenaire de sa mort. Vous pouvez en savoir plus dans des biographies, sur Internet ou grâce à la Société Jules Verne (fondée en 1935) ou le Centre international Jules Verne (fondé en 1971).

Édouard Riou naît le 2 décembre 1833 à Saint Servan (Ille et Villaine, Bretagne). Il grandit au Havre où il étudie le dessin. Il est élève du peintre Charles-François Daubigny (1817-1878). Il devient caricaturiste, peintre et illustrateur et travaille pour plusieurs journaux et revues satiriques. Il illustre plusieurs œuvres de Jules Verne et une expo À l’aventure ! Edouard Riou, illustrateur de Jules Verne est montée à la Bibliothèque Armand Salacrou au Havre de janvier à avril 2019. Il meurt le 26 janvier 1900 à Paris.

Charleston, 27 septembre 1869. Le Chancellor, « beau trois-mâts carré de neuf cents tonneaux » (p. 811) quitte le quai avec aux commande le capitaine John-Silas Huntly, un Écossais. C’est un beau bateau, de deux ans, confortable, solide, « première cote au Veritas » (p. 811) qui effectue son troisième voyage entre Charleston (Caroline du sud, États-Unis) et Liverpool (Angleterre). La traversée de l’Atlantique dure entre vingt à vingt-cinq jours.

Le narrateur, J.-R. Kazallon, est un passager qui préfère la navigation à la voile qu’à la vapeur et qui écrit son journal au jour le jour. Ses descriptions – et donc celles de l’auteur – montrent que Jules Verne fut influencé par les travaux des physionomistes en particulier Johann Caspar Lavater (1741-1801) et De la physionomie et des mouvements d’expression de Louis Pierre Gratiolet (1815-1865) édité par Hetzel en 1865.

À bord du Chancellor, dix-huit marins, « [le] capitaine Huntly, [le] second Robert Kurtis, [le] lieutenant Walter, un bosseman, et quatorze matelots, anglais ou écossais » (p. 813) [il y a en fait aussi un Irlandais, O’Ready, p. 884], en cuisine, « le maître d’hôtel Hobbart, le cuisinier nègre Jynxtrop » (p. 813) et huit passagers, Américains, Anglais et Français, dont deux dames. Le voyage se passe bien, « L’Atlantique n’est pas très tourmenté par le vent. » (p. 816), les passagers s’entendent normalement et prennent leurs repas ensemble. Kazallon discute plus particulièrement avec monsieur Letourneur, un Français, et avec son fils André, infirme de naissance, ainsi qu’avec le second, Robert Kurtis, qui en sait beaucoup sur les autres passagers et la direction que prend le Chancellor.

D’ailleurs, il apprend à Kazallon que le navire, qui fait « bonne et rapide route » (p. 820), ne va pas plein nord en suivant le courant du Gulf Stream mais fait route à l’est en direction des Bermudes, ce qui est inhabituel pour se rendre en Angleterre. Les Bermudes seront-elles pour le Chancellor les îles paradisiaques vantées par Walter et Thomas Moore ou terriblement dangereuses comme dans la Tempête de Shakespeare ?

Mais le vent se déchaîne, le temps est de plus en plus mauvais et le bateau dérive sud-est vers l’Afrique au lieu de nord-est vers l’Angleterre… Le capitaine Huntly est-il devenu fou ? Le Chancellor est entravé par les varechs… « le Chancellor […] doit ressembler à un bosquet mouvant au milieu d’une prairie immense. » (p. 824).

Après ce passage difficile, Kazallon et Letourneur sont réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres, ensuite le capitaine se montre taciturne, le second inquiet, les matelots semblent comploter quelque chose, les passagers se plaignent de la longueur inhabituelle du voyage… Et c’est le 19 octobre que Kazallon apprend de Kurtis que « le feu est à bord » (p. 829) et ce depuis six jours parce que les marchandises ont pris feu dans la cale… Et le feu est sûrement alimenté par une arrivée d’air que l’équipage n’a pas trouvée car refroidir le pont ne suffit pas. « Il est évident que le feu ne peut être maîtrisé et que, tôt ou tard, il éclatera avec violence. » (p. 833). Il faut se diriger le plus rapidement vers une côte et la plus proche est apparemment celle des Petites Antilles au sud-ouest.

Le Chancellor, de plus en plus chaud, continue sa route, essuie une tempête, l’équipage fait ce qu’il peut, une partie des vivres et du matériel au cas où il faudrait quitter rapidement le navire est mis à l’abri et les passagers (tous ne sont pas au courant de tout) sont réfugiés dans les endroits les moins risqués. Mais « L’homme, longtemps menacé d’un danger, finit par désirer qu’il se produise, car l’attente d’une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité ! » (p. 843).

Arrive ce qui devait arriver… « Quelle nuit épouvantable, et quelle plume saurait en retracer l’horreur ! […] Le Chancellor court dans les ténèbres, comme un brûlot gigantesque. Pas d’autre alternative : ou se jeter à la mer ou périr dans les flammes ! » (p. 848). J’aime bien le nom donné par André à l’îlot basaltique inconnu sur lequel s’est échoué le Chancellor, Ham-Rock, parce qu’il ressemble à un jambon ! Mais « les avaries sont beaucoup plus graves que nous le supposions, et la coupe du bâtiment est fort compromise. » (p. 867).

Il s’est déroulé 72 jours depuis le départ mais l’histoire n’est pas terminée, loin de là. « Suite du 7 décembre. – Un nouvel appareil flottant nous porte. Il ne peut couler, car les pièces de bois qui le composent surnageront, quoi qu’il arrive. Mais la mer ne le disjoindra-t-elle pas ? Ne rompra-t-elle pas les cordes qui le lient ? N’anéantira-t-elle pas enfin les naufragés qui sont entassés à sa surface ? De vingt-huit personnes que comptait le Chancellor au départ de Charleston, dix ont déjà péri. » (p. 893) et « il en est parmi nous dont les mauvais instincts seront bien difficiles à contenir ! » (p. 894). Effectivement, les survivants vivront l’horreur pendant des semaines…

Ah, je n’avais pas lu Jules Verne depuis longtemps, ça fait plaisir ! Et je suis toujours émerveillée de son imagination et de sa facilité à raconter des voyages, des périples alors qu’il ne bougeait pas de chez lui ! La tension monte peu à peu dans Le Chancellor qui commence comme un roman d’aventure maritime, vire à la catastrophe et continue comme un roman d’initiation. J’ai appris ce qu’était le picrate de potasse (je connaissais le mot picrate qui signifie mauvais vin mais ici rien à voir, bien plus explosif !).

Bien qu’inspiré par le naufrage de la Méduse (1816) [Kurtis cite l’état similaire de la Junon en 1795, avec le Chancellor, p. 882], Jules Verne ne sacrifie par les faibles par les forts (critères sociaux, physiques…) mais analyse les comportements de chacun (lâcheté, folie, stupidité, égoïsme… chez les uns, courage, dévouement, intelligence… chez les autres, le désespoir gagnant tout de même tout un chacun à un moment ou un autre) et raconte très bien la faim, la soif, la sauvagerie, le cannibalisme car certains feront « Chacun pour soi » et d’autres se serreront les coudes. « Et maintenant, dans quel état moral sommes-nous les uns et les autres ? » (p. 889).

En plus du narrateur, J.-R. Kazallon, j’ai particulièrement apprécié deux personnages. Le second, Robert Kurtis, un homme énergique, intelligent, courageux, un vrai marin, qui devient capitaine après la défection de Huntly qui a plus ou moins perdu la tête. Et surtout le jeune André Letourneur, 20 ans, orphelin (sa mère est morte en couches) et infirme de naissance à la jambe gauche (il marche avec une béquille), son père prend bien soin de lui, et lui aime aussi beaucoup son père ; le jeune homme va tomber amoureux de Miss Herbey, la jeune Anglaise demoiselle de compagnie de Mrs Kear, une Américaine dont le mari, un homme d’affaires enrichi, ne s’occupe pas… Voici ce que dit Kazallon du jeune André : « Cet aimable jeune homme est l’âme de notre petit monde. Il a un esprit original, et les aperçus nouveaux, les considérations inattendues abondent dans sa manière d’envisager les choses. Sa conversation nous distrait, nous instruit souvent. Pendant qu’André parle, sa physionomie un peu maladive s’anime. Son père semble boire ses paroles. Quelquefois, lui prenant la main, il la garde pendant des heures entières. » (p. 898), sûrement mon passage préféré.

Jules Verne voulait un récit « d’un réalisme effrayant » (ce qu’il annonce à son éditeur), c’est réussi avec ce huis-clos à bord du bateau puis en plein océan. Le Chancellor n’a d’ailleurs pas eu le même succès que les romans d’aventure se basant sur les progrès de la science et l’optimisme de l’auteur et des personnages. Pourtant le journal intime de Kazallon, semblable à un journal de bord maritime, est une idée novatrice d’autant plus que Kazallon n’utilise pas le passé simple (à la mode à cette période) mais le présent et donc le lecteur a l’impression d’y être lui aussi et comprend que les décisions doivent être prises de façon rationnelle et non guidées par l’émotion. C’est sûrement le récit le plus dramatique et le plus horrifique de Jules Verne. Quelques mots sur les illustrations en noir et blanc d’Édouard Riou, elles sont superbes et montrent bien les décors et l’évolution des personnages (bien sur eux au départ puis de plus en plus dépenaillés et hagards).

Lu pour le thème de mai (Jules Verne) de Les classiques c’est fantastique #2, je mets également cette lecture dans 2021 cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 23, un huis-clos, 2e billet), Littérature de l’imaginaire #9 et S4F3 #7.

Pour Les classiques c’est fantastique, d’autres titres de Jules Verne chez Moka, FannyLolo, Natiora, Cristie, George, Alice, MumuHéliena, L’Ourse bibliophile, Céline, ManonMadame Lit, Lili.

 

Haïkus des quatre saisons avec des estampes de Hokusai

Haïkus des quatre saisons avec des estampes de Hokusai.

Seuil, octobre 2010, 128 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-02102-293-3. Haïkus traduits du japonais par Roger Munier.

Genres : littérature japonaise, poésie, classique.

Différents auteurs très connus comme Bashô, Buson, Issa, Shiki (plusieurs haïkus de chacun) et moins connus comme Chiyo-ni, Chora, Gonsui, Hashin, Kikaku, Kitô, Koyû-ni, Kubonta, Moritake, Onitsura, Saikaku, Senkaku, Shara, Taigi, Yayû, Yûsui (un ou deux haïkus de chacun).

Que dire sur ce recueil de poésie en dehors du fait que, bien sûr, il est magnifique tant au niveau des haïkus qu’au niveau des estampes. Je vais donc parler un peu du haïku et des haijin, des estampes et de Hokusai puis donner mes quatre haïkus préférés (un par saison). Hier, j’ai publié une photo qui montre un extrait de ce recueil.

Le haïku. Le haïku 俳句 est un poème japonais court se composant obligatoirement de : 1. 17 mores (syllabes pour les Occidentaux) disposées d’une certaine façon (5/7/5), 2. un kigo (un mot de saison) et 3. un kireji (une césure). Le haïku est très codifié et s’il ne comporte pas de saison ou pas de césure, ce n’est pas un haïku, c’est un muki. Ou un senryu qui parle des faiblesses humaines de façon cynique (*). Le mot haïku est créé en 1891 par Masaoka Shiki (qui fait partie des auteurs de ce recueil). Car au XVIe siècle, les Japonais utilisaient haïkaï-renga ou renga (au moins deux strophes). Et le mot hokku désigne la première strophe d’un renga. Shiki a donc contracté haïkaï et hokku pour créer haïku. Pour conclure, le haïku parle de ce qu’a vu ou ressenti son auteur durant une saison (par exemple des cerisiers en fleurs symbolisent le printemps). (*) J’ai rencontré des gens qui disent écrire des haïkus mais qui n’y parlent que de leurs problèmes personnels et existentiels, ils ont bien du mal à comprendre que ce ne sont pas des haïkus… Ces gens regardant uniquement en eux et n’observant pas du tout la Nature et les saisons !

Les haijin. Les auteurs de haïkus sont des haijin 俳人 (ou haïkistes pour les Occidentaux). Les premiers haijin vivaient au XVIe siècle : Sôkan Yamazaki (1465-1553) dit Sôkan n’est pas présent dans ce recueil mais Arakida Moritake (1473-1549) dit Moritake y est. Les haijin les plus connus sont Bashô Matsuo (1644-1694) dit Bashô, Buson Yosa (1716-1783) dit Buson dont j’ai déjà publié 66 haiku, Issa Kobayashi (1763-1828) dit Issa et Masaoka Shiki (1867-1902) dit Shiki qui représentent les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles apportant chacun des évolutions. Quatre siècles sont donc représentés dans ce recueil. À noter que le célèbre romancier et nouvelliste Natsume Sôseki (1867-1916) dit Sôseki a écrit des haïkus après sa rencontre avec Masaoka Shiki en 1887.

Les estampes japonaises. L’ukiyo-e (浮世絵) signifiant « image du monde flottant » est une technique artistique japonaise de peinture (e) gravée sur bois créée à l’époque d’Edo (1603-1868). Sont représentés des paysages naturels (incluant les animaux) et des lieux célèbres mais aussi des personnes réelles comme des acteurs du théâtre kabuki, des lutteurs de sumô… et des femmes, des femmes belles (bijin), des courtisanes (oiran), parfois dans des scènes érotiques (« maisons vertes », Yoshiwara le quartier des plaisirs…), et aussi des créatures fantastiques comme les yôkai (fantôme, esprit, démon). Les ukiyo-e peuvent aussi être des illustrations de calendrier (egoyomi) et de cartes de vœux privées luxueuses (surimono).

Hokusai. Parmi les artistes d’estampes japonaises les plus célèbres, il y a Kitagawa Utamaro (c. 1753-1806) dit Utamaro, spécialiste des portraits (okubi-e qui signifie « image de grosse tête »), Utagawa Hiroshige (1797-1858) dit Hiroshige, spécialiste des estampes de la ville d’Edo et du Mont Fuji et Katsushika Hokusai (1760-1849) dit Hokusai et surnommé le « Vieux fou de dessin » spécialement connu pour ses vues du Mont Fuji et pour sa Grande vague de Kanagawa. Mais les estampes de ce recueil ne se limitent pas au Fuji et à la vague, elles montrent des paysages (des arbres, des fleurs, des points d’eau, des montagnes…), des animaux, des personnages (à l’intérieur ou à l’extérieur) et même des objets. Né à Edo (l’ancien nom de Tôkyô), Hokusai a vécu pratiquement toute sa vie à Asakusa (quartier que j’aime beaucoup) mais il a voyagé en particulier à Kyôto et a eu une carrière de 70 ans (durant laquelle il a régulièrement changé de nom d’artiste). Ses œuvres sont visibles dans deux musées : le Hokusai-kan à Obuse dans la préfecture de Nagano (depuis 1976) et le Sumida Hokusai Bijutsukan (Musée Sumida Hokusai) à Tôkyô (depuis 2016). À noter que sa fille cadette, Katsushika Ôi (c. 1800–c. 1866), est devenue peintre et est connue grâce à une série de manga Sarusuberi de Hinako Sugiura (3 tomes, 1983-1987) et un très beau film d’animation Sarusuberi Miss Hokusai réalisé par Keiichi Hara (2015).

Voilà, j’espère que ce billet vous a plu, vous a donné envie de lire ces haïkus et, avant de vous donner mes quatre haïkus préférés (un par saison donc, mais ils peuvent changer au gré de mes relectures et de mon humeur), je voulais vous dire que les Japonais sont fiers d’avoir quatre saisons et ont du mal à croire qu’en Europe aussi il y a quatre saisons (peut-être qu’au Japon, les saisons sont plus « marquées » qu’ici).

Printemps : Rien d’autre aujourd’hui / que d’aller dans le printemps / rien de plus (Buson).

Été : Montagnes au loin / où la chaleur du jour / s’en est allée (Onitsura).

Automne : De temps à autre / les nuages accordent une pause / à ceux qui contemplent la lune (Bashô).

Hiver : Les chiens poliment / laissent passage / dans le sentier de neige (Issa).

Pour le Mois au Japon et 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 55, un recueil de poèmes), Hanami Book Challenge pour le menu 1, Au temps des traditions, pour le sous-menu 4, fête traditionnelle, nature, écologie (chaque changement de saison est une fête au Japon et aussi bien les haïkus que les estampes font ici honneur à la Nature), Petit Bac 2021 (catégorie Météo, les saisons étant acceptées).

Aux jeunes gens de Piotr Kropotkine

Aux jeunes gens de Piotr Kropotkine.

Temps Nouveaux (Paris), 1904, 42 pages. Date d’origine : 1881.

Genres : littérature russe, essai politique et sociologique.

Piotr Alexeïevitch Kropotkine (Пётр Алексеевич Кропоткин) naît le 9 décembre 1842 à Moscou. Il fait des études scientifiques, il est anthropologue, géographe, géologue, zoologiste, naturaliste (et écrit donc des textes scientifiques) mais il est aussi théoricien du communisme libertaire ou anarcho-communisme (c’est-à-dire autogestion et démocratie directe en politique et production du nécessaire au besoin des individus pour l’économie). Il est arrêté plusieurs fois en Russie ainsi qu’une fois à Lyon (France). Il y a beaucoup à dire sur Kropotkine car il est issu de la noblesse militaire Riourikide (ou Rurikide) d’origine Varègue (Scandinave) mais je veux surtout donner quelques-uns de ses titres : Paroles d’un révolté (1885), La conquête du pain (1892), L’entraide, un facteur de l’évolution (1906), La guerre (1912), L’esprit de révolte (1914). Il meurt le 8 février 1921 à Dmitrov (près de Moscou).

Kropotkine écrit Aux jeunes gens en 1880 et le publie dans Paroles d’un révolté en 1881. Il est ensuite publié en 1904 par Temps Nouveaux, un journal anarchiste français dirigé par le militant Jean Grave (1854-1939).

« C’est aux jeunes gens que je veux parler aujourd’hui. Que les vieux — les vieux de cœur et d’esprit, bien entendu — mettent donc la brochure de côté, sans se fatiguer inutilement les yeux à une lecture qui ne leur dira rien. » (p. 3). Donc l’auteur s’adresse particulièrement aux jeunes gens (c’est le titre !), à ceux qui ont étudié et appris un métier, à ceux qui ne sont pas des gommeux (élégants désœuvrés et vaniteux) ou des dépravés et qui se demandent ce qu’ils vont faire de leur vie, à ceux qui veulent « appliquer un jour [leur] intelligence, [leurs] capacités, [leur] savoir, à aider à l’affranchissement de ceux qui grouillent aujourd’hui dans la misère et dans l’ignorance. » (p. 4).

Que les jeunes gens soient bien nés ou pas, qu’ils deviennent médecins, avocats, hommes de lettres, hommes de science, honnêtes artisans, le message est pour eux en priorité car l’auteur souhaite éveiller les consciences aux deux mondes différents, celui des nantis (riches, privilégiés) et celui des démunis (plus que pauvres, opprimés).

Imaginons un jeune médecin qui devrait soigner des riches et des pauvres, eh bien Kropotkine lui dit : « Si vous êtes une de ces natures mollasses qui se font à tout, qui à la vue des faits les plus révoltants se soulagent par un léger soupir et par une chope, alors vous vous ferez à la longue à ces contrastes et, la nature de la bête aidant, vous n’aurez plus qu’une idée, celle de vous caser dans les rangs des jouisseurs pour ne jamais vous trouver parmi les misérables. Mais si vous êtes ‘un homme’, si chaque sentiment se traduit chez vous par un acte de volonté, si la bête en vous n’a pas tué l’être intelligent, alors, vous reviendrez un jour chez vous en disant : ‘Non, c’est injuste, cela ne doit pas traîner ainsi. Il ne s’agit pas de guérir les maladies, il faut les prévenir. Un peu de bien-être et de développement intellectuel suffiraient pour rayer de nos listes la moitié des malades et des maladies. Au diable les drogues ! De l’air, de la nourriture, un travail moins abrutissant, c’est par là qu’il faut commencer. Sans cela, tout ce métier de médecin n’est qu’une duperie et un faux-semblant.’ » (p. 6-7).

Comprenez-vous ce message ? Connaissez-vous l’altruisme ? Ne vivez-vous pas pour l’égoïste jouissance personnelle ? Alors vous comprenez et connaissez le socialisme ! Vous pensez à l’humanité et vous pourrez sûrement aider à sortir les centaines de millions qui vivent dans les préjugés et les superstitions. Avec ce moyen : « de répandre les vérités acquises par la science, de les faire entrer dans la vie, d’en faire un domaine commun. » (p. 10).

Ce message (rédigé en 4 parties) peut faire sourire à notre époque (en particulier parce qu’on ne pense plus seulement à l’humanité mais aussi à la planète avec sa faune, sa flore, au climat…) mais je comprends la portée qu’il pouvait avoir il y a cent-quarante ans, eh oui cent-quarante ans, Kropotkine développant ses thèmes de prédilection : la collectivisation, l’entraide et la morale mais je préfère dire l’éthique, ceci pour la justice, la science et l’impartialité.

Kropotkine donne d’autres exemples, comme un jeune homme qui deviendrait avocat : va-t-il se ranger du côté du propriétaire contre le paysan qui valorise les terres, du côté du patron contre les ouvriers qui font tourner les usines, du côté du commerçant contre le voleur dont la famille n’a pas mangé depuis plusieurs jours ? « Et votre conscience ne se révoltera pas contre la loi et contre la société, en voyant que des condamnations analogues se prononcent chaque jour ! » (p. 14). Tout cela est plus qu’une question de loi et de justice mais une question d’équité. Bref, les idées doivent évoluer ! Il faut raisonner ! « […] si vous analysez et dégagez la loi de ces nuages de fictions dont on l’a entourée pour voiler son origine, qui est le droit du plus fort, et sa substance, qui a toujours été la consécration de toutes les oppressions léguées à l’humanité par sa sanglante histoire, — vous aurez un mépris suprême de cette loi. » (p. 15), oui, c’est révolutionnaire !

Et le message de l’auteur est le même pour les ingénieurs qui construisent le pays, les maîtres d’école qui instruisent les nouvelles générations, les artistes (peintres, poètes, musiciens…) qui apportent « le beau, le sublime » (p. 21) parce que Kropotkine veut les emmener « dans le sens de l’égalité, de la solidarité, de la liberté. » (p. 20). Il s’adresse aussi aux jeunes gens du peuple, il les encourage à avoir « le courage de raisonner et d’agir en conséquence » (p. 31) pour ne pas « s’user au travail et ne connaître que la gêne, si ce n’est la misère, lorsque le chômage arrivera » (p. 33).

Eh bien ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un tel ouvrage, politique, économique et sociologique ! Je le replace bien sûr dans le contexte de son époque mais je me dis qu’il y a encore à notre époque des choses à régler ! Attention, je n’appelle pas aux barricades et aux lancers de pavés, je pense plutôt à un état de conscience. D’ailleurs cet état sera-t-il constant ? L’auteur dit : « Quelle série d’efforts continuels ! Quelle lutte incessante ! » (p. 24) et il s’insurge en fait plus contre les riches bourgeois qui avilissent leurs ouvriers et employés que contre les nobles.

J’ai remarqué que Kropotkine s’adresse plutôt aux jeunes hommes et puis tout à coup, il dit : « Enfin, vous tous qui possédez des connaissances, des talents, si vous avez du cœur, venez donc, vous et vos compagnes, les mettre au service de ceux qui en ont le plus besoin. » (p. 29). Ah, il y a tout de même une place pour les (jeunes) femmes ! D’ailleurs plus loin, il exhorte les femmes du peuple à se battre, pour elles, pour leurs jeunes sœurs, pour leurs enfants, parce qu’elles peuvent aussi faire évoluer les mentalités.

« Vous tous, jeunes gens, sincères, hommes et femmes, paysans, ouvriers, employés et soldats, vous comprendrez vos droits et vous viendrez avec nous ; vous viendrez travailler avec vos frères à préparer la révolution qui, abolissant tout esclavage, brisant toutes les chaînes, rompant avec les vieilles traditions et ouvrant à l’humanité entière de nouveaux horizons, viendra enfin établir dans les sociétés humaines, la vraie Égalité, la vraie Liberté ; le travail pour tous, et pour tous la pleine jouissance des fruits de leurs labeurs, la pleine jouissance de toutes leurs facultés ; la vie rationnelle, humanitaire et heureuse ! » (p. 37-38). Eh bien, quel beau message ! Dommage que ces belles idées et théories aient conduit à la catastrophe à cause de ceux qui ont pris le pouvoir en Union soviétique et dans les autres pays devenus communistes au XXe siècle, avilissant encore plus leur peuple en l’exploitant et en le terrorisant…

Un essai à lire au moins par curiosité pour comprendre ce qui a motivé quelques générations d’idéalistes et de révolutionnaires ! Et puis, vous savez quoi, j’ai deux ou trois autres titres de Kropotkine 😉

Pour les challenges 2021, cette année sera classique, Les classiques c’est fantastique (le thème de mars est moi(s) à contre-emploi : ces livres que je suis censée détester, eh bien, je vais vous dire que les livres politiques, c’est pas mon truc !), Les textes courts et bien sûr le Mois Europe de l’Est.

La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac

La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac.

France Loisirs, intégrale Balzac, 1987, tome XXII, 331 pages avec la préface. Parution d’origine en 1830-1831. Vous pouvez lire ce roman librement sur Wikisource : édition de 1839 ou édition de 1855 (dans l’édition des œuvres complètes) et il existe des éditions en poche (Flammarion, Folio, Le livre de poche).

Genres : littérature française, roman, fantastique, classique.

Honoré de Balzac naît le 20 mai 1799 à Tours (Touraine). Romancier, dramaturge, journaliste, critique littéraire, imprimeur, cofondateur de la Société des gens de lettres (en 1837), il est plus spécialement connu pour sa Comédie humaine (près de 100 romans et nouvelles) dans laquelle il analyse ses contemporains (bourgeoisie, commerçants, ouvriers, petites gens…) et la montée du capitalisme, plutôt dans le genre réaliste mais en abordant aussi parfois les côtés philosophique, poétique et même fantastique. Il inspire entre autres Gustave Flaubert (parallèles entre L’éducation sentimentale et Le lys dans la vallée ou entre Madame Bovary et Une femme de trente ans), Marcel Proust et Émile Zola. Il dévore les livres depuis l’enfance et étudie le Droit puis se consacre à la littérature. Il y a tant d’autres choses à dire sur Balzac mais je vous laisse les découvrir dans la biographie Honoré de Balzac, le roman de sa vie de Stefan Zweig ou ailleurs. Il meurt le 18 août 1850 à Paris. Je (re)lis Balzac de temps en temps. En février 2010, j’avais publié une note de lecture de La maison du Chat-qui-pelote (pour un autre challenge concernant les classiques), en octobre 2020, une note de lecture de Gobseck (Pour Les classiques c’est fantastique, Balzac vs Flaubert) et tout récemment Le cabinet des antiques (pour une autre lecture commune).

Octobre 1829. Un jeune homme de 25 ans entre dans une maison de jeu au Palais-Royal. « Ici bas, rien n’est complet que le malheur. » (p. 363). C’est un novice, cela se voit. « Le jeune homme se présentait là comme un ange sans rayons, égaré dans sa route. » (p. 366). Le jeune homme perd, il se dirige vers les Tuileries, le Pont Royal, va-t-il se suicider ? Que faire à Paris lorsqu’on voit l’élégance, le luxe et qu’on est encore plus pauvre que les pauvres ? En attendant la nuit (pour se suicider, on ne fait pas ça en plein jour !), il visite les magasins et dans l’un d’eux qui ressemble à un musée hétéroclite, le vieux marchand (un genre d’antiquaire) lui montre la Peau de chagrin, un « prétendu talisman qui devait le préserver du malheur » (p. 392). Le jeune homme, instruit, ne veut pas être dupe mais les mots lui échappent… « je veux » (p. 399), le pacte est scellé ! « Maintenant, vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette Peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus exorbitant. » (p. 400). Ne pas parler à tort et à travers, toujours faire attention à ce qu’on dit…

C’est seulement lorsqu’il sort précipitamment du magasin et heurte trois jeunes gens qui sont en fait de ses amis qu’on apprend que le jeune homme s’appelle Raphaël. Il les suit et se rend compte que « Son souhait était certes bien complètement réalisé. » (p. 409). Tout ce petit monde a bien discuté, bien mangé, bien bu (je dirais même que tout le monde est ivre) et l’auteur n’y va pas par le dos de la cuillère. « La Parisienne, dont toute la beauté gît dans une grâce indescriptible, vaine de sa toilette et de son esprit, armée de sa toute-puissante faiblesse, souple et dure, sirène sans cœur et sans passion, mais qui sait artificieusement créer les trésors de la passion et contrefaire les accents du cœur, ne manquait pas à cette périlleuse assemblée […]. » (p. 428-429).

Il est attachant ce jeune Raphaël de Valentin, marquis infortuné, il n’est pas vaniteux et oisif comme le désagréable Victurnien de Le cabinet des antiques ! On comprend qu’il ait quelques envies et quelques folies dans sa pauvre vie, et quelque honnêteté puisqu’il s’ouvre librement à son ami Émile. D’ailleurs, il était pauvre mais pas trop malheureux jusqu’à ce que Rastignac lui présente Fœdora, « une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne ! » (p. 476). Mais il est conscient du monde qui l’entoure. « Oh ! m’écriai-je, pourquoi suis-je sorti de ma vertueuse mansarde ? Le monde a des envers bien salement ignobles ! » (p. 505). Et puis, il y a la jeune Pauline, la fille de sa logeuse à qui il donne des cours de piano, l’aime-t-elle ? Mais elle est pauvre…

Vous imaginez bien ce qu’il advient de Raphaël au contact de cette Peau de chagrin. « Oh ! ma vie ! ma belle vie !… dit-il. Plus de bienfaisantes pensées ! plus d’amour ! plus rien ! » (p. 578).

« […] les Études philosophiques et les Études de mœurs se rejoignent : les Études de mœurs montrent les effets, les Études philosophiques en révèlent la cause. » (préface, p. X). Ce qui use la vie (et donc cause la mort), c’est vouloir et pouvoir mais n’en est-il pas de même finalement pour tous, même pour ceux qui ne possèdent pas de Peau de chagrin ? Ce roman intense est inspirant, il permet aux lecteurs de réfléchir (en particulier durant cette période troublée de monarchie de juillet) sur la vanité de la richesse et de l’ambition mais Raphaël ne s’est-il pas tout simplement laissé entraîner dans la superstition, ne s’est-il pas laissé hanter par des paroles pas du tout scientifiques et réalistes ? J’aime en tout cas ce côté fantastique chez Balzac !

Ce roman de la Comédie Humaine est pré-publié dans la Revue des deux mondes puis dans la Revue de Paris. Il est considéré comme un des premiers romans à succès de Balzac, un roman dans lequel Balzac montre sa valeur littéraire et imaginaire. Les éditeurs placent d’abord La Peau de chagrin dans les Romans et contes philanthropiques (1831) puis dans les Études philosophiques (1834). Ce roman est apprécié par George Sand et par Johann Wolfgang von Goethe. Il y a deux versions illustrées, une avec 100 vignettes gravées sur acier (1838), une avec 16 hors-texte (1930) et le roman est adapté plusieurs fois à l’opéra, au ballet puis au cinéma.

Lecture commune (LC) du 21 mars pour 2021, cette année sera classique que je mets dans les challenges Littérature de l’imaginaire #9 et Printemps de l’imaginaire francophone 2021 puisque La Peau de chagrin est un conte fantastique.

Le rendez-vous dans trois cents ans d’Alekseï Tolstoï

Le rendez-vous dans trois cents ans d’Alekseï Tolstoï.

Ebook Wikisource, 1840, 37 pages.

Genres : littérature russe, nouvelle, fantastique, classique.

Alekseï Konstantinovitch Tolstoï (Алексей Константинович Толстой) naît le 24 août 1817 à Saint-Pétersbourg Russie). Il est romancier, nouvelliste, poète et dramaturge. Il est un cousin de Lev (Léon) Tolstoï (1828-1910). Il meurt le 28 septembre 1875 à Krasnyï-Rog.

Une belle nuit d’été, dans le jardin de la grand-mère. « Eh bien ! mes enfants, nous dit notre grand-mère, vous m’avez souvent demandé une vieille histoire de revenants… Si le cœur vous en dit, venez vous asseoir autour de moi, je vous raconterai un événement de ma jeunesse qui vous donnera de bons frissons quand vous vous trouverez tout seuls, couchés dans vos lits. » (p. 2).

En 1759, alors qu’elle est courtisée par l’homme qui est le grand-père des petits-enfants, elle est aussi courtisée par le marquis d’Urfé qui lui fait livrer des pêches en octobre pour la Sainte-Ursule. Elle le voit régulièrement et le commandeur de Bélièvre la met en garde. « Vous n’ignorez pas madame, que monsieur votre père, mon honoré ami, vous a confiée à ma garde et que je réponds de vous à Dieu comme si j’avais le bonheur de vous avoir pour fille… […] Je suppose, madame, que le marquis connaît trop bien le respect qu’il vous doit pour oser former un pareil projet. Cependant il est de mon devoir de vous avertir que ses assiduités deviennent le sujet des conversations de la cour, que je me les reproche d’autant plus que c’est moi qui ai eu le malheur de vous présenter le marquis et que si vous ne l’éloignez bientôt, je me verrai, à mon grand regret, forcé de rappeler en combat singulier. » (p. 7). Il en va de l’honneur de la jeune femme !

Cette histoire ne se passe pas en Russie mais en France, à Paris d’abord et dans les Ardennes ensuite puisque la jeune femme et le commandeur se rendent au domaine familial pour un bal costumé. Mais, suite à un violent orage, la jeune femme chute du carrosse et se retrouve avec des inconnus qui parlent en ancien français. « Une terreur impossible à rendre s’empara de moi. Je me sentis défaillir et j’appuyai ma main sur le cœur. Mes doigts rencontrèrent la petite croix que peu de temps auparavant j’avais portée à mes lèvres, et de nouveau j’entendis la voix du commandeur qui m’appelait. Je voulus fuir, mais le chevalier me serra la main avec son gantelet de fer et m’obligea de rester. » (p. 27). Le chevalier, c’est le sire Bertrand d’Haubertbois dont le fief a été confisqué en 1459 par Charles VII pour cause « d’impiété et de différents crime » (p. 32) et qui a alors déclaré « Par la mort de mon aame ! Poinct n’y a de vie future, et si peu en ai croyance, qu’en cas contraire serment fais et parfois de revenir me gaudir et me goberger en mon chastel dans trois cents ans à compter d’huy, quand mesme pour ainsi faire devroys bailler mon aame à Satan ! » (p. 33).

Nous sommes ici dans une histoire gothique ! D’ailleurs, Alexeï Tolstoï crée le vampire russe avec Oupyr (Le vampire) en 1841. Plusieurs de ses titres sont adaptés au cinéma.

J’ai malheureusement remarqué quelques fautes (ponctuation, majuscules, orthographe…).

Pour le Mois Europe de l’Est et 2021, cette année sera classique, Littérature de l’imaginaire #9, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Bartleby de Herman Melville

Bartleby de Herman Melville.

Mille et une nuits, n° 39, juillet 1997, 80 pages, 3 €, ISBN 978-2-91023-344-0. Bartleby, the Scrivener. A Story of Wall-Street (1853) est traduit de l’américain par Bernard Hœpffner.

Genres : littérature états-uniennes, nouvelle, classique.

Herman Melville naît le 1er août 1819 à Pearl Street (Manhattan, NY, États-Unis) dans une famille d’origine néerlandaise (côté maternel) et écossaise (côté paternel). Ne pouvant poursuivre ses études à la mort de son père, il travaille et voyage ce qui inspire plus tard ses écrits. Il meurt le 28 septembre 1891 à New York. Il est auteur de romans, nouvelles, poésie et un essai. Je n’ai lu que Moby Dick il y a… bien 40 ans ! et je n’ai pas envie de relire cette horrible histoire…

Première parution dans Putnam’s Monthly Magazine en décembre 1853 et réédition dans le recueil The Piazza Tales (Les contes de la véranda) en 1856.

Bon, eh bien, je connaissais déjà l’histoire puisque, déjà il y a plusieurs adaptations cinématographiques, et en plus j’ai lu le mois dernier la somptueuse bande dessinée espagnole adaptée de Melville, Bartleby le scribe de José-Luis Munuera.

Le narrateur est « un homme assez avancé en âge » (p. 7), un homme de loi de Wall Street, prudent et méthodique, maintenant à la retraite, qui a connu de nombreux « copistes de documents légaux, ou scribes » (p. 7) et qui souhaiterait écrire sur un en particulier, Bartleby, même s’il sait qu’il est incapable d’écrire sa biographie faute d’informations, ce qui est « une perte irréparable pour la littérature » (p. 7).

Ce notaire embauchait Dindon (la soixantaine), Pincettes (dans les vingt-cinq ans) en tant que copistes et Gingembre (« un gamin d’une douzaine d’années », p. 17) comme garçon à tout faire (ménage, ravitaillement). Il y a une belle description de chacun de ces trois personnages et de son étude.

Ayant besoin d’un assistant supplémentaire, le notaire embauche alors le jeune homme qui se présente, Bartleby, qui avec ses qualifications et son air posé aura sûrement « une influence bénéfique » (p. 18-19) sur ses collègues. Mais son assiduité mécanique dérange… Il fait son travail sans joie, « en silence, sans éclat » (p. 20) et refuse de collationner les copies (vérifier si leur contenu est conforme à l’original). « Imaginez ma surprise – non, ma consternation – quand, sans abandonner sa solitude, Bartleby, d’une voix singulièrement douce et ferme, me répondit : ‘J’aimerais mieux pas.’ » (p. 21). Le fameux I would prefer not to.

Et ce comportement dure… Ce Bartleby est tellement déconcertant que le notaire ne pense même pas à le mettre à la porte alors que Dindon et Pincettes n’hésiteraient pas une seconde ! Durant les jours suivants, le notaire observe Bartleby et découvre qu’il travaille à ses copies et ne part jamais de son bureau, qu’il ne se nourrit que de quelques gâteaux au gingembre que Gingembre lui livre le matin à onze heures… Le notaire le prend en fait en pitié, « Pauvre garçon ! pensais-je, ses intentions ne sont pas mauvaises ; il est évident qu’il n’a pas l’intention insolent ; son aspect prouve assez que ses excentricités sont involontaires. » (p. 26-27). Il est bien conciliant, ce patron, devant un employé qui refuse de faire une partie de ce pour quoi il est embauché ! Ou alors son indulgence soulage sa conscience d’employeur qui ne vit pas dans le besoin ?

C’est bizarre, parce que dans la bande dessinée, tout coulait de source, l’influence des images peut-être, alors que dans le récit de Melville, je ne comprends pas le comportement de Bartleby qui refuse de vérifier ses copies (ce qui est la moindre des choses), d’aller à la poste… C’est qu’en fait, avec son travail assidu et sa tranquillité perpétuelle, le désagrément des ‘J’aimerais mieux pas’ ou ‘J’aime mieux pas’, font quand même de lui « une recrue des plus précieuses […] il était toujours là. […] J’avais une extraordinaire confiance en son honnêteté. Je sentais que mes documents les plus précieux étaient en parfaite sécurité entre ses mains. » (p. 31).

Une relation professionnelle et humaine plutôt malsaine finalement… D’autant plus que le notaire découvre consterné, un dimanche matin, que Bartleby vit carrément dans l’étude notariale et que deux jours après, il décide « de ne plus faire d’écritures » (p. 42) ! Le notaire lui donne son congé mais, au bout de plusieurs jours, Bartleby refuse de partir et ne travaille toujours pas. Évidemment tout ça va mal se finir…

J’ai en moi une petite question que je n’avais pas après la lecture de la BD : les spécialistes parlent de « résistance passive » par rapport au travail, faut pas se plaindre non plus, le travail de Bartleby n’était pas la mine, et que penser du fait qu’il était payé alors qu’il ne travaillait plus et passait son temps debout à regarder par la fenêtre ? Pour moi, ce n’est pas de la résistance, ce n’est même pas de la désobéissance, c’est de la folie ! Cette lecture est vraiment étrange, elle questionne en tout cas mais le lecteur n’a pas plus de réponses que le notaire, Bartleby reste une énigme malgré la postface de Benjamin Orteski.

Lecture commune avec Noctenbule (qui m’a envoyé le livre, merci beaucoup !) que je mets dans 2021, cette année sera classique, La bonne nouvelle du lundi, Challenge lecture 2021 (catégorie 52, une lecture commune), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Roman en neuf lettres de Fédor Dostoïevski

Roman en neuf lettres de Fédor Dostoïevski.

Ebooks libres et gratuits, juin 2006, 27 pages. Traduction par Ely Halpérine-Kaminski.

La nouvelle Роман в девяти письмах (Romane v deviati pismah) fut écrite en une nuit en octobre 1845 mais est parue dans Le Contemporain (Sovremennik) en janvier 1847.

Le Contemporain (Sovremennik Современник) est une revue politique et littéraire trimestrielle fondée par Alexandre Pouchkine à Saint-Pétersbourg en 1836 et qui a publié Gogol, Goncharov, Sollogoub, Tolstoï, Tourguéniev, entre autres, ainsi que des traductions de Balzac, Flaubert, George Sand, Dickens, entre autres.

Genres : littérature russe, nouvelle, épistolaire, classique.

Fiodor Dostoïevski ou au complet Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) naît le 30 octobre 1821 (11 novembre 1821 dans le calendrier grégorien) à Moscou. Fils d’un médecin militaire (alcoolique…), enfance difficile, École supérieure des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg, mouvements progressistes… Arrêté et condamné à mort, il est finalement déporté en Sibérie pour quatre ans. Ensuite il erre en Europe et joue beaucoup, il est couvert de dettes… Dès l’enfance, il lit énormément les auteurs européens, Johann Wolfgang von Goethe, Victor Hugo, Friedrich von Schiller, William Shakespeare… À 22 ans, il écrit son premier roman, Les pauvres gens (1844-1846) que j’ai lu il y a des années et qui m’a fait aimer cet auteur. Suivent Le double (1846), Nétotchka Nezvanova (inachevé, 1848-1949), Le rêve de l’oncle (1859), Le bourg de Stépantchikovo et sa population ou Carnet d’un inconnu (1859), Humiliés et offensés (1861), Souvenirs de la maison des morts (1860-1862), Les carnets du sous-sol (1864), Crime et châtiment (1866), Le joueur (1866), L’idiot (1868-1869), L’éternel mari (1870), Les démons (1871), L’adolescent (1875), Les frères Karamazov (1880) ainsi que de nombreuses nouvelles (entre 1846 et 1880) et quelques chroniques (Annales de Pétersbourg, 1847), correspondances et carnets (1872-1881). Il meurt le 28 janvier 1881 (9 février 1881 dans le calendrier grégorien) à Saint-Pétersbourg.

Roman en neuf lettres est donc un court roman (une nouvelle en fait) qui contient… des lettres. La première datée du 7 novembre est de Petre Ivanitch à son ami Ivan Piètrovitch qu’il n’arrive à joindre nulle part et donc il l’invite (tout en le prévenant que son fils est malade, il fait ses dents). Ivan Piètrovitch lui a présenté Eugène Nikolaïtch mais « il y a dans la capitale beaucoup d’autres maisons que la mienne. Je suis excédé, mon petit père ! » (p. 5). La deuxième datée du 9 novembre est la réponse d’Ivan Piètrovitch à Petre Ivanitch, il est fort mécontent et il n’a pas de temps et d’argent à dépenser car son épouse est enceinte. S’ensuit un échange entre les deux hommes qui n’arrivent pas à se voir. « Ne soyez pas fâché contre moi, cher ami. » (p. 10).

Mais la situation s’envenime, et pas seulement pour la question d’argent ! Puisque Petre Ivanovitch a emprunté il y a huit jours trois-cent-cinquante roubles à Ivan Piètrovitch mais sans signer de reçu… « Permettez-moi de vous dire franchement, Petre Ivanovitch, mon opinion sur votre inconvenante façon d’agir. […] Je ne sais ce qui me retient de vous dire toutes vos vérités. Vous retardez l’exécution de certaines de nos conventions, et en calculant toute cette affaire, je ne puis m’empêcher de constater que la tendance de votre esprit est extraordinairement rusée. Je vois cela clairement aujourd’hui : vous avez machiné la chose de longue main. » (p. 11). Et, effectivement, Petre Ivanovitch, est un escroc… Et Ivan Piètrovitch, un naïf. Mais tel est pris qui croyait prendre !

Au fur et à mesure des lettres, du 7 au 15 novembre, la tension monte et, comme il y a des non-dits, le lecteur ne comprend que peu à peu. Cette histoire est presque drôle (genre vaudeville en fait), il me semble que c’est rare chez Dostoïevski ! Vous pouvez lire Roman en neuf lettres sur Wikisource (en français) et sur Lib.ru (en russe).

Pour le Mois Europe de l’Est et aussi pour 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 11, un livre dont le titre comprend un nombre), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.