Haïkus des quatre saisons avec des estampes de Hokusai

Haïkus des quatre saisons avec des estampes de Hokusai.

Seuil, octobre 2010, 128 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-02102-293-3. Haïkus traduits du japonais par Roger Munier.

Genres : littérature japonaise, poésie, classique.

Différents auteurs très connus comme Bashô, Buson, Issa, Shiki (plusieurs haïkus de chacun) et moins connus comme Chiyo-ni, Chora, Gonsui, Hashin, Kikaku, Kitô, Koyû-ni, Kubonta, Moritake, Onitsura, Saikaku, Senkaku, Shara, Taigi, Yayû, Yûsui (un ou deux haïkus de chacun).

Que dire sur ce recueil de poésie en dehors du fait que, bien sûr, il est magnifique tant au niveau des haïkus qu’au niveau des estampes. Je vais donc parler un peu du haïku et des haijin, des estampes et de Hokusai puis donner mes quatre haïkus préférés (un par saison). Hier, j’ai publié une photo qui montre un extrait de ce recueil.

Le haïku. Le haïku 俳句 est un poème japonais court se composant obligatoirement de : 1. 17 mores (syllabes pour les Occidentaux) disposées d’une certaine façon (5/7/5), 2. un kigo (un mot de saison) et 3. un kireji (une césure). Le haïku est très codifié et s’il ne comporte pas de saison ou pas de césure, ce n’est pas un haïku, c’est un muki. Ou un senryu qui parle des faiblesses humaines de façon cynique (*). Le mot haïku est créé en 1891 par Masaoka Shiki (qui fait partie des auteurs de ce recueil). Car au XVIe siècle, les Japonais utilisaient haïkaï-renga ou renga (au moins deux strophes). Et le mot hokku désigne la première strophe d’un renga. Shiki a donc contracté haïkaï et hokku pour créer haïku. Pour conclure, le haïku parle de ce qu’a vu ou ressenti son auteur durant une saison (par exemple des cerisiers en fleurs symbolisent le printemps). (*) J’ai rencontré des gens qui disent écrire des haïkus mais qui n’y parlent que de leurs problèmes personnels et existentiels, ils ont bien du mal à comprendre que ce ne sont pas des haïkus… Ces gens regardant uniquement en eux et n’observant pas du tout la Nature et les saisons !

Les haijin. Les auteurs de haïkus sont des haijin 俳人 (ou haïkistes pour les Occidentaux). Les premiers haijin vivaient au XVIe siècle : Sôkan Yamazaki (1465-1553) dit Sôkan n’est pas présent dans ce recueil mais Arakida Moritake (1473-1549) dit Moritake y est. Les haijin les plus connus sont Bashô Matsuo (1644-1694) dit Bashô, Buson Yosa (1716-1783) dit Buson dont j’ai déjà publié 66 haiku, Issa Kobayashi (1763-1828) dit Issa et Masaoka Shiki (1867-1902) dit Shiki qui représentent les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles apportant chacun des évolutions. Quatre siècles sont donc représentés dans ce recueil. À noter que le célèbre romancier et nouvelliste Natsume Sôseki (1867-1916) dit Sôseki a écrit des haïkus après sa rencontre avec Masaoka Shiki en 1887.

Les estampes japonaises. L’ukiyo-e (浮世絵) signifiant « image du monde flottant » est une technique artistique japonaise de peinture (e) gravée sur bois créée à l’époque d’Edo (1603-1868). Sont représentés des paysages naturels (incluant les animaux) et des lieux célèbres mais aussi des personnes réelles comme des acteurs du théâtre kabuki, des lutteurs de sumô… et des femmes, des femmes belles (bijin), des courtisanes (oiran), parfois dans des scènes érotiques (« maisons vertes », Yoshiwara le quartier des plaisirs…), et aussi des créatures fantastiques comme les yôkai (fantôme, esprit, démon). Les ukiyo-e peuvent aussi être des illustrations de calendrier (egoyomi) et de cartes de vœux privées luxueuses (surimono).

Hokusai. Parmi les artistes d’estampes japonaises les plus célèbres, il y a Kitagawa Utamaro (c. 1753-1806) dit Utamaro, spécialiste des portraits (okubi-e qui signifie « image de grosse tête »), Utagawa Hiroshige (1797-1858) dit Hiroshige, spécialiste des estampes de la ville d’Edo et du Mont Fuji et Katsushika Hokusai (1760-1849) dit Hokusai et surnommé le « Vieux fou de dessin » spécialement connu pour ses vues du Mont Fuji et pour sa Grande vague de Kanagawa. Mais les estampes de ce recueil ne se limitent pas au Fuji et à la vague, elles montrent des paysages (des arbres, des fleurs, des points d’eau, des montagnes…), des animaux, des personnages (à l’intérieur ou à l’extérieur) et même des objets. Né à Edo (l’ancien nom de Tôkyô), Hokusai a vécu pratiquement toute sa vie à Asakusa (quartier que j’aime beaucoup) mais il a voyagé en particulier à Kyôto et a eu une carrière de 70 ans (durant laquelle il a régulièrement changé de nom d’artiste). Ses œuvres sont visibles dans deux musées : le Hokusai-kan à Obuse dans la préfecture de Nagano (depuis 1976) et le Sumida Hokusai Bijutsukan (Musée Sumida Hokusai) à Tôkyô (depuis 2016). À noter que sa fille cadette, Katsushika Ôi (c. 1800–c. 1866), est devenue peintre et est connue grâce à une série de manga Sarusuberi de Hinako Sugiura (3 tomes, 1983-1987) et un très beau film d’animation Sarusuberi Miss Hokusai réalisé par Keiichi Hara (2015).

Voilà, j’espère que ce billet vous a plu, vous a donné envie de lire ces haïkus et, avant de vous donner mes quatre haïkus préférés (un par saison donc, mais ils peuvent changer au gré de mes relectures et de mon humeur), je voulais vous dire que les Japonais sont fiers d’avoir quatre saisons et ont du mal à croire qu’en Europe aussi il y a quatre saisons (peut-être qu’au Japon, les saisons sont plus « marquées » qu’ici).

Printemps : Rien d’autre aujourd’hui / que d’aller dans le printemps / rien de plus (Buson).

Été : Montagnes au loin / où la chaleur du jour / s’en est allée (Onitsura).

Automne : De temps à autre / les nuages accordent une pause / à ceux qui contemplent la lune (Bashô).

Hiver : Les chiens poliment / laissent passage / dans le sentier de neige (Issa).

Pour le Mois au Japon et 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 55, un recueil de poèmes), Hanami Book Challenge pour le menu 1, Au temps des traditions, pour le sous-menu 4, fête traditionnelle, nature, écologie (chaque changement de saison est une fête au Japon et aussi bien les haïkus que les estampes font ici honneur à la Nature), Petit Bac 2021 (catégorie Météo, les saisons étant acceptées).

Aux jeunes gens de Piotr Kropotkine

Aux jeunes gens de Piotr Kropotkine.

Temps Nouveaux (Paris), 1904, 42 pages. Date d’origine : 1881.

Genres : littérature russe, essai politique et sociologique.

Piotr Alexeïevitch Kropotkine (Пётр Алексеевич Кропоткин) naît le 9 décembre 1842 à Moscou. Il fait des études scientifiques, il est anthropologue, géographe, géologue, zoologiste, naturaliste (et écrit donc des textes scientifiques) mais il est aussi théoricien du communisme libertaire ou anarcho-communisme (c’est-à-dire autogestion et démocratie directe en politique et production du nécessaire au besoin des individus pour l’économie). Il est arrêté plusieurs fois en Russie ainsi qu’une fois à Lyon (France). Il y a beaucoup à dire sur Kropotkine car il est issu de la noblesse militaire Riourikide (ou Rurikide) d’origine Varègue (Scandinave) mais je veux surtout donner quelques-uns de ses titres : Paroles d’un révolté (1885), La conquête du pain (1892), L’entraide, un facteur de l’évolution (1906), La guerre (1912), L’esprit de révolte (1914). Il meurt le 8 février 1921 à Dmitrov (près de Moscou).

Kropotkine écrit Aux jeunes gens en 1880 et le publie dans Paroles d’un révolté en 1881. Il est ensuite publié en 1904 par Temps Nouveaux, un journal anarchiste français dirigé par le militant Jean Grave (1854-1939).

« C’est aux jeunes gens que je veux parler aujourd’hui. Que les vieux — les vieux de cœur et d’esprit, bien entendu — mettent donc la brochure de côté, sans se fatiguer inutilement les yeux à une lecture qui ne leur dira rien. » (p. 3). Donc l’auteur s’adresse particulièrement aux jeunes gens (c’est le titre !), à ceux qui ont étudié et appris un métier, à ceux qui ne sont pas des gommeux (élégants désœuvrés et vaniteux) ou des dépravés et qui se demandent ce qu’ils vont faire de leur vie, à ceux qui veulent « appliquer un jour [leur] intelligence, [leurs] capacités, [leur] savoir, à aider à l’affranchissement de ceux qui grouillent aujourd’hui dans la misère et dans l’ignorance. » (p. 4).

Que les jeunes gens soient bien nés ou pas, qu’ils deviennent médecins, avocats, hommes de lettres, hommes de science, honnêtes artisans, le message est pour eux en priorité car l’auteur souhaite éveiller les consciences aux deux mondes différents, celui des nantis (riches, privilégiés) et celui des démunis (plus que pauvres, opprimés).

Imaginons un jeune médecin qui devrait soigner des riches et des pauvres, eh bien Kropotkine lui dit : « Si vous êtes une de ces natures mollasses qui se font à tout, qui à la vue des faits les plus révoltants se soulagent par un léger soupir et par une chope, alors vous vous ferez à la longue à ces contrastes et, la nature de la bête aidant, vous n’aurez plus qu’une idée, celle de vous caser dans les rangs des jouisseurs pour ne jamais vous trouver parmi les misérables. Mais si vous êtes ‘un homme’, si chaque sentiment se traduit chez vous par un acte de volonté, si la bête en vous n’a pas tué l’être intelligent, alors, vous reviendrez un jour chez vous en disant : ‘Non, c’est injuste, cela ne doit pas traîner ainsi. Il ne s’agit pas de guérir les maladies, il faut les prévenir. Un peu de bien-être et de développement intellectuel suffiraient pour rayer de nos listes la moitié des malades et des maladies. Au diable les drogues ! De l’air, de la nourriture, un travail moins abrutissant, c’est par là qu’il faut commencer. Sans cela, tout ce métier de médecin n’est qu’une duperie et un faux-semblant.’ » (p. 6-7).

Comprenez-vous ce message ? Connaissez-vous l’altruisme ? Ne vivez-vous pas pour l’égoïste jouissance personnelle ? Alors vous comprenez et connaissez le socialisme ! Vous pensez à l’humanité et vous pourrez sûrement aider à sortir les centaines de millions qui vivent dans les préjugés et les superstitions. Avec ce moyen : « de répandre les vérités acquises par la science, de les faire entrer dans la vie, d’en faire un domaine commun. » (p. 10).

Ce message (rédigé en 4 parties) peut faire sourire à notre époque (en particulier parce qu’on ne pense plus seulement à l’humanité mais aussi à la planète avec sa faune, sa flore, au climat…) mais je comprends la portée qu’il pouvait avoir il y a cent-quarante ans, eh oui cent-quarante ans, Kropotkine développant ses thèmes de prédilection : la collectivisation, l’entraide et la morale mais je préfère dire l’éthique, ceci pour la justice, la science et l’impartialité.

Kropotkine donne d’autres exemples, comme un jeune homme qui deviendrait avocat : va-t-il se ranger du côté du propriétaire contre le paysan qui valorise les terres, du côté du patron contre les ouvriers qui font tourner les usines, du côté du commerçant contre le voleur dont la famille n’a pas mangé depuis plusieurs jours ? « Et votre conscience ne se révoltera pas contre la loi et contre la société, en voyant que des condamnations analogues se prononcent chaque jour ! » (p. 14). Tout cela est plus qu’une question de loi et de justice mais une question d’équité. Bref, les idées doivent évoluer ! Il faut raisonner ! « […] si vous analysez et dégagez la loi de ces nuages de fictions dont on l’a entourée pour voiler son origine, qui est le droit du plus fort, et sa substance, qui a toujours été la consécration de toutes les oppressions léguées à l’humanité par sa sanglante histoire, — vous aurez un mépris suprême de cette loi. » (p. 15), oui, c’est révolutionnaire !

Et le message de l’auteur est le même pour les ingénieurs qui construisent le pays, les maîtres d’école qui instruisent les nouvelles générations, les artistes (peintres, poètes, musiciens…) qui apportent « le beau, le sublime » (p. 21) parce que Kropotkine veut les emmener « dans le sens de l’égalité, de la solidarité, de la liberté. » (p. 20). Il s’adresse aussi aux jeunes gens du peuple, il les encourage à avoir « le courage de raisonner et d’agir en conséquence » (p. 31) pour ne pas « s’user au travail et ne connaître que la gêne, si ce n’est la misère, lorsque le chômage arrivera » (p. 33).

Eh bien ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un tel ouvrage, politique, économique et sociologique ! Je le replace bien sûr dans le contexte de son époque mais je me dis qu’il y a encore à notre époque des choses à régler ! Attention, je n’appelle pas aux barricades et aux lancers de pavés, je pense plutôt à un état de conscience. D’ailleurs cet état sera-t-il constant ? L’auteur dit : « Quelle série d’efforts continuels ! Quelle lutte incessante ! » (p. 24) et il s’insurge en fait plus contre les riches bourgeois qui avilissent leurs ouvriers et employés que contre les nobles.

J’ai remarqué que Kropotkine s’adresse plutôt aux jeunes hommes et puis tout à coup, il dit : « Enfin, vous tous qui possédez des connaissances, des talents, si vous avez du cœur, venez donc, vous et vos compagnes, les mettre au service de ceux qui en ont le plus besoin. » (p. 29). Ah, il y a tout de même une place pour les (jeunes) femmes ! D’ailleurs plus loin, il exhorte les femmes du peuple à se battre, pour elles, pour leurs jeunes sœurs, pour leurs enfants, parce qu’elles peuvent aussi faire évoluer les mentalités.

« Vous tous, jeunes gens, sincères, hommes et femmes, paysans, ouvriers, employés et soldats, vous comprendrez vos droits et vous viendrez avec nous ; vous viendrez travailler avec vos frères à préparer la révolution qui, abolissant tout esclavage, brisant toutes les chaînes, rompant avec les vieilles traditions et ouvrant à l’humanité entière de nouveaux horizons, viendra enfin établir dans les sociétés humaines, la vraie Égalité, la vraie Liberté ; le travail pour tous, et pour tous la pleine jouissance des fruits de leurs labeurs, la pleine jouissance de toutes leurs facultés ; la vie rationnelle, humanitaire et heureuse ! » (p. 37-38). Eh bien, quel beau message ! Dommage que ces belles idées et théories aient conduit à la catastrophe à cause de ceux qui ont pris le pouvoir en Union soviétique et dans les autres pays devenus communistes au XXe siècle, avilissant encore plus leur peuple en l’exploitant et en le terrorisant…

Un essai à lire au moins par curiosité pour comprendre ce qui a motivé quelques générations d’idéalistes et de révolutionnaires ! Et puis, vous savez quoi, j’ai deux ou trois autres titres de Kropotkine 😉

Pour les challenges 2021, cette année sera classique, Les classiques c’est fantastique (le thème de mars est moi(s) à contre-emploi : ces livres que je suis censée détester, eh bien, je vais vous dire que les livres politiques, c’est pas mon truc !), Les textes courts et bien sûr le Mois Europe de l’Est.

La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac

La Peau de chagrin d’Honoré de Balzac.

France Loisirs, intégrale Balzac, 1987, tome XXII, 331 pages avec la préface. Parution d’origine en 1830-1831. Vous pouvez lire ce roman librement sur Wikisource : édition de 1839 ou édition de 1855 (dans l’édition des œuvres complètes) et il existe des éditions en poche (Flammarion, Folio, Le livre de poche).

Genres : littérature française, roman, fantastique, classique.

Honoré de Balzac naît le 20 mai 1799 à Tours (Touraine). Romancier, dramaturge, journaliste, critique littéraire, imprimeur, cofondateur de la Société des gens de lettres (en 1837), il est plus spécialement connu pour sa Comédie humaine (près de 100 romans et nouvelles) dans laquelle il analyse ses contemporains (bourgeoisie, commerçants, ouvriers, petites gens…) et la montée du capitalisme, plutôt dans le genre réaliste mais en abordant aussi parfois les côtés philosophique, poétique et même fantastique. Il inspire entre autres Gustave Flaubert (parallèles entre L’éducation sentimentale et Le lys dans la vallée ou entre Madame Bovary et Une femme de trente ans), Marcel Proust et Émile Zola. Il dévore les livres depuis l’enfance et étudie le Droit puis se consacre à la littérature. Il y a tant d’autres choses à dire sur Balzac mais je vous laisse les découvrir dans la biographie Honoré de Balzac, le roman de sa vie de Stefan Zweig ou ailleurs. Il meurt le 18 août 1850 à Paris. Je (re)lis Balzac de temps en temps. En février 2010, j’avais publié une note de lecture de La maison du Chat-qui-pelote (pour un autre challenge concernant les classiques), en octobre 2020, une note de lecture de Gobseck (Pour Les classiques c’est fantastique, Balzac vs Flaubert) et tout récemment Le cabinet des antiques (pour une autre lecture commune).

Octobre 1829. Un jeune homme de 25 ans entre dans une maison de jeu au Palais-Royal. « Ici bas, rien n’est complet que le malheur. » (p. 363). C’est un novice, cela se voit. « Le jeune homme se présentait là comme un ange sans rayons, égaré dans sa route. » (p. 366). Le jeune homme perd, il se dirige vers les Tuileries, le Pont Royal, va-t-il se suicider ? Que faire à Paris lorsqu’on voit l’élégance, le luxe et qu’on est encore plus pauvre que les pauvres ? En attendant la nuit (pour se suicider, on ne fait pas ça en plein jour !), il visite les magasins et dans l’un d’eux qui ressemble à un musée hétéroclite, le vieux marchand (un genre d’antiquaire) lui montre la Peau de chagrin, un « prétendu talisman qui devait le préserver du malheur » (p. 392). Le jeune homme, instruit, ne veut pas être dupe mais les mots lui échappent… « je veux » (p. 399), le pacte est scellé ! « Maintenant, vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette Peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus exorbitant. » (p. 400). Ne pas parler à tort et à travers, toujours faire attention à ce qu’on dit…

C’est seulement lorsqu’il sort précipitamment du magasin et heurte trois jeunes gens qui sont en fait de ses amis qu’on apprend que le jeune homme s’appelle Raphaël. Il les suit et se rend compte que « Son souhait était certes bien complètement réalisé. » (p. 409). Tout ce petit monde a bien discuté, bien mangé, bien bu (je dirais même que tout le monde est ivre) et l’auteur n’y va pas par le dos de la cuillère. « La Parisienne, dont toute la beauté gît dans une grâce indescriptible, vaine de sa toilette et de son esprit, armée de sa toute-puissante faiblesse, souple et dure, sirène sans cœur et sans passion, mais qui sait artificieusement créer les trésors de la passion et contrefaire les accents du cœur, ne manquait pas à cette périlleuse assemblée […]. » (p. 428-429).

Il est attachant ce jeune Raphaël de Valentin, marquis infortuné, il n’est pas vaniteux et oisif comme le désagréable Victurnien de Le cabinet des antiques ! On comprend qu’il ait quelques envies et quelques folies dans sa pauvre vie, et quelque honnêteté puisqu’il s’ouvre librement à son ami Émile. D’ailleurs, il était pauvre mais pas trop malheureux jusqu’à ce que Rastignac lui présente Fœdora, « une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne ! » (p. 476). Mais il est conscient du monde qui l’entoure. « Oh ! m’écriai-je, pourquoi suis-je sorti de ma vertueuse mansarde ? Le monde a des envers bien salement ignobles ! » (p. 505). Et puis, il y a la jeune Pauline, la fille de sa logeuse à qui il donne des cours de piano, l’aime-t-elle ? Mais elle est pauvre…

Vous imaginez bien ce qu’il advient de Raphaël au contact de cette Peau de chagrin. « Oh ! ma vie ! ma belle vie !… dit-il. Plus de bienfaisantes pensées ! plus d’amour ! plus rien ! » (p. 578).

« […] les Études philosophiques et les Études de mœurs se rejoignent : les Études de mœurs montrent les effets, les Études philosophiques en révèlent la cause. » (préface, p. X). Ce qui use la vie (et donc cause la mort), c’est vouloir et pouvoir mais n’en est-il pas de même finalement pour tous, même pour ceux qui ne possèdent pas de Peau de chagrin ? Ce roman intense est inspirant, il permet aux lecteurs de réfléchir (en particulier durant cette période troublée de monarchie de juillet) sur la vanité de la richesse et de l’ambition mais Raphaël ne s’est-il pas tout simplement laissé entraîner dans la superstition, ne s’est-il pas laissé hanter par des paroles pas du tout scientifiques et réalistes ? J’aime en tout cas ce côté fantastique chez Balzac !

Ce roman de la Comédie Humaine est pré-publié dans la Revue des deux mondes puis dans la Revue de Paris. Il est considéré comme un des premiers romans à succès de Balzac, un roman dans lequel Balzac montre sa valeur littéraire et imaginaire. Les éditeurs placent d’abord La Peau de chagrin dans les Romans et contes philanthropiques (1831) puis dans les Études philosophiques (1834). Ce roman est apprécié par George Sand et par Johann Wolfgang von Goethe. Il y a deux versions illustrées, une avec 100 vignettes gravées sur acier (1838), une avec 16 hors-texte (1930) et le roman est adapté plusieurs fois à l’opéra, au ballet puis au cinéma.

Lecture commune (LC) du 21 mars pour 2021, cette année sera classique que je mets dans les challenges Littérature de l’imaginaire #9 et Printemps de l’imaginaire francophone 2021 puisque La Peau de chagrin est un conte fantastique.

Le rendez-vous dans trois cents ans d’Alekseï Tolstoï

Le rendez-vous dans trois cents ans d’Alekseï Tolstoï.

Ebook Wikisource, 1840, 37 pages.

Genres : littérature russe, nouvelle, fantastique, classique.

Alekseï Konstantinovitch Tolstoï (Алексей Константинович Толстой) naît le 24 août 1817 à Saint-Pétersbourg Russie). Il est romancier, nouvelliste, poète et dramaturge. Il est un cousin de Lev (Léon) Tolstoï (1828-1910). Il meurt le 28 septembre 1875 à Krasnyï-Rog.

Une belle nuit d’été, dans le jardin de la grand-mère. « Eh bien ! mes enfants, nous dit notre grand-mère, vous m’avez souvent demandé une vieille histoire de revenants… Si le cœur vous en dit, venez vous asseoir autour de moi, je vous raconterai un événement de ma jeunesse qui vous donnera de bons frissons quand vous vous trouverez tout seuls, couchés dans vos lits. » (p. 2).

En 1759, alors qu’elle est courtisée par l’homme qui est le grand-père des petits-enfants, elle est aussi courtisée par le marquis d’Urfé qui lui fait livrer des pêches en octobre pour la Sainte-Ursule. Elle le voit régulièrement et le commandeur de Bélièvre la met en garde. « Vous n’ignorez pas madame, que monsieur votre père, mon honoré ami, vous a confiée à ma garde et que je réponds de vous à Dieu comme si j’avais le bonheur de vous avoir pour fille… […] Je suppose, madame, que le marquis connaît trop bien le respect qu’il vous doit pour oser former un pareil projet. Cependant il est de mon devoir de vous avertir que ses assiduités deviennent le sujet des conversations de la cour, que je me les reproche d’autant plus que c’est moi qui ai eu le malheur de vous présenter le marquis et que si vous ne l’éloignez bientôt, je me verrai, à mon grand regret, forcé de rappeler en combat singulier. » (p. 7). Il en va de l’honneur de la jeune femme !

Cette histoire ne se passe pas en Russie mais en France, à Paris d’abord et dans les Ardennes ensuite puisque la jeune femme et le commandeur se rendent au domaine familial pour un bal costumé. Mais, suite à un violent orage, la jeune femme chute du carrosse et se retrouve avec des inconnus qui parlent en ancien français. « Une terreur impossible à rendre s’empara de moi. Je me sentis défaillir et j’appuyai ma main sur le cœur. Mes doigts rencontrèrent la petite croix que peu de temps auparavant j’avais portée à mes lèvres, et de nouveau j’entendis la voix du commandeur qui m’appelait. Je voulus fuir, mais le chevalier me serra la main avec son gantelet de fer et m’obligea de rester. » (p. 27). Le chevalier, c’est le sire Bertrand d’Haubertbois dont le fief a été confisqué en 1459 par Charles VII pour cause « d’impiété et de différents crime » (p. 32) et qui a alors déclaré « Par la mort de mon aame ! Poinct n’y a de vie future, et si peu en ai croyance, qu’en cas contraire serment fais et parfois de revenir me gaudir et me goberger en mon chastel dans trois cents ans à compter d’huy, quand mesme pour ainsi faire devroys bailler mon aame à Satan ! » (p. 33).

Nous sommes ici dans une histoire gothique ! D’ailleurs, Alexeï Tolstoï crée le vampire russe avec Oupyr (Le vampire) en 1841. Plusieurs de ses titres sont adaptés au cinéma.

J’ai malheureusement remarqué quelques fautes (ponctuation, majuscules, orthographe…).

Pour le Mois Europe de l’Est et 2021, cette année sera classique, Littérature de l’imaginaire #9, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Bartleby de Herman Melville

Bartleby de Herman Melville.

Mille et une nuits, n° 39, juillet 1997, 80 pages, 3 €, ISBN 978-2-91023-344-0. Bartleby, the Scrivener. A Story of Wall-Street (1853) est traduit de l’américain par Bernard Hœpffner.

Genres : littérature états-uniennes, nouvelle, classique.

Herman Melville naît le 1er août 1819 à Pearl Street (Manhattan, NY, États-Unis) dans une famille d’origine néerlandaise (côté maternel) et écossaise (côté paternel). Ne pouvant poursuivre ses études à la mort de son père, il travaille et voyage ce qui inspire plus tard ses écrits. Il meurt le 28 septembre 1891 à New York. Il est auteur de romans, nouvelles, poésie et un essai. Je n’ai lu que Moby Dick il y a… bien 40 ans ! et je n’ai pas envie de relire cette horrible histoire…

Première parution dans Putnam’s Monthly Magazine en décembre 1853 et réédition dans le recueil The Piazza Tales (Les contes de la véranda) en 1856.

Bon, eh bien, je connaissais déjà l’histoire puisque, déjà il y a plusieurs adaptations cinématographiques, et en plus j’ai lu le mois dernier la somptueuse bande dessinée espagnole adaptée de Melville, Bartleby le scribe de José-Luis Munuera.

Le narrateur est « un homme assez avancé en âge » (p. 7), un homme de loi de Wall Street, prudent et méthodique, maintenant à la retraite, qui a connu de nombreux « copistes de documents légaux, ou scribes » (p. 7) et qui souhaiterait écrire sur un en particulier, Bartleby, même s’il sait qu’il est incapable d’écrire sa biographie faute d’informations, ce qui est « une perte irréparable pour la littérature » (p. 7).

Ce notaire embauchait Dindon (la soixantaine), Pincettes (dans les vingt-cinq ans) en tant que copistes et Gingembre (« un gamin d’une douzaine d’années », p. 17) comme garçon à tout faire (ménage, ravitaillement). Il y a une belle description de chacun de ces trois personnages et de son étude.

Ayant besoin d’un assistant supplémentaire, le notaire embauche alors le jeune homme qui se présente, Bartleby, qui avec ses qualifications et son air posé aura sûrement « une influence bénéfique » (p. 18-19) sur ses collègues. Mais son assiduité mécanique dérange… Il fait son travail sans joie, « en silence, sans éclat » (p. 20) et refuse de collationner les copies (vérifier si leur contenu est conforme à l’original). « Imaginez ma surprise – non, ma consternation – quand, sans abandonner sa solitude, Bartleby, d’une voix singulièrement douce et ferme, me répondit : ‘J’aimerais mieux pas.’ » (p. 21). Le fameux I would prefer not to.

Et ce comportement dure… Ce Bartleby est tellement déconcertant que le notaire ne pense même pas à le mettre à la porte alors que Dindon et Pincettes n’hésiteraient pas une seconde ! Durant les jours suivants, le notaire observe Bartleby et découvre qu’il travaille à ses copies et ne part jamais de son bureau, qu’il ne se nourrit que de quelques gâteaux au gingembre que Gingembre lui livre le matin à onze heures… Le notaire le prend en fait en pitié, « Pauvre garçon ! pensais-je, ses intentions ne sont pas mauvaises ; il est évident qu’il n’a pas l’intention insolent ; son aspect prouve assez que ses excentricités sont involontaires. » (p. 26-27). Il est bien conciliant, ce patron, devant un employé qui refuse de faire une partie de ce pour quoi il est embauché ! Ou alors son indulgence soulage sa conscience d’employeur qui ne vit pas dans le besoin ?

C’est bizarre, parce que dans la bande dessinée, tout coulait de source, l’influence des images peut-être, alors que dans le récit de Melville, je ne comprends pas le comportement de Bartleby qui refuse de vérifier ses copies (ce qui est la moindre des choses), d’aller à la poste… C’est qu’en fait, avec son travail assidu et sa tranquillité perpétuelle, le désagrément des ‘J’aimerais mieux pas’ ou ‘J’aime mieux pas’, font quand même de lui « une recrue des plus précieuses […] il était toujours là. […] J’avais une extraordinaire confiance en son honnêteté. Je sentais que mes documents les plus précieux étaient en parfaite sécurité entre ses mains. » (p. 31).

Une relation professionnelle et humaine plutôt malsaine finalement… D’autant plus que le notaire découvre consterné, un dimanche matin, que Bartleby vit carrément dans l’étude notariale et que deux jours après, il décide « de ne plus faire d’écritures » (p. 42) ! Le notaire lui donne son congé mais, au bout de plusieurs jours, Bartleby refuse de partir et ne travaille toujours pas. Évidemment tout ça va mal se finir…

J’ai en moi une petite question que je n’avais pas après la lecture de la BD : les spécialistes parlent de « résistance passive » par rapport au travail, faut pas se plaindre non plus, le travail de Bartleby n’était pas la mine, et que penser du fait qu’il était payé alors qu’il ne travaillait plus et passait son temps debout à regarder par la fenêtre ? Pour moi, ce n’est pas de la résistance, ce n’est même pas de la désobéissance, c’est de la folie ! Cette lecture est vraiment étrange, elle questionne en tout cas mais le lecteur n’a pas plus de réponses que le notaire, Bartleby reste une énigme malgré la postface de Benjamin Orteski.

Lecture commune avec Noctenbule (qui m’a envoyé le livre, merci beaucoup !) que je mets dans 2021, cette année sera classique, La bonne nouvelle du lundi, Challenge lecture 2021 (catégorie 52, une lecture commune), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Roman en neuf lettres de Fédor Dostoïevski

Roman en neuf lettres de Fédor Dostoïevski.

Ebooks libres et gratuits, juin 2006, 27 pages. Traduction par Ely Halpérine-Kaminski.

La nouvelle Роман в девяти письмах (Romane v deviati pismah) fut écrite en une nuit en octobre 1845 mais est parue dans Le Contemporain (Sovremennik) en janvier 1847.

Le Contemporain (Sovremennik Современник) est une revue politique et littéraire trimestrielle fondée par Alexandre Pouchkine à Saint-Pétersbourg en 1836 et qui a publié Gogol, Goncharov, Sollogoub, Tolstoï, Tourguéniev, entre autres, ainsi que des traductions de Balzac, Flaubert, George Sand, Dickens, entre autres.

Genres : littérature russe, nouvelle, épistolaire, classique.

Fiodor Dostoïevski ou au complet Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) naît le 30 octobre 1821 (11 novembre 1821 dans le calendrier grégorien) à Moscou. Fils d’un médecin militaire (alcoolique…), enfance difficile, École supérieure des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg, mouvements progressistes… Arrêté et condamné à mort, il est finalement déporté en Sibérie pour quatre ans. Ensuite il erre en Europe et joue beaucoup, il est couvert de dettes… Dès l’enfance, il lit énormément les auteurs européens, Johann Wolfgang von Goethe, Victor Hugo, Friedrich von Schiller, William Shakespeare… À 22 ans, il écrit son premier roman, Les pauvres gens (1844-1846) que j’ai lu il y a des années et qui m’a fait aimer cet auteur. Suivent Le double (1846), Nétotchka Nezvanova (inachevé, 1848-1949), Le rêve de l’oncle (1859), Le bourg de Stépantchikovo et sa population ou Carnet d’un inconnu (1859), Humiliés et offensés (1861), Souvenirs de la maison des morts (1860-1862), Les carnets du sous-sol (1864), Crime et châtiment (1866), Le joueur (1866), L’idiot (1868-1869), L’éternel mari (1870), Les démons (1871), L’adolescent (1875), Les frères Karamazov (1880) ainsi que de nombreuses nouvelles (entre 1846 et 1880) et quelques chroniques (Annales de Pétersbourg, 1847), correspondances et carnets (1872-1881). Il meurt le 28 janvier 1881 (9 février 1881 dans le calendrier grégorien) à Saint-Pétersbourg.

Roman en neuf lettres est donc un court roman (une nouvelle en fait) qui contient… des lettres. La première datée du 7 novembre est de Petre Ivanitch à son ami Ivan Piètrovitch qu’il n’arrive à joindre nulle part et donc il l’invite (tout en le prévenant que son fils est malade, il fait ses dents). Ivan Piètrovitch lui a présenté Eugène Nikolaïtch mais « il y a dans la capitale beaucoup d’autres maisons que la mienne. Je suis excédé, mon petit père ! » (p. 5). La deuxième datée du 9 novembre est la réponse d’Ivan Piètrovitch à Petre Ivanitch, il est fort mécontent et il n’a pas de temps et d’argent à dépenser car son épouse est enceinte. S’ensuit un échange entre les deux hommes qui n’arrivent pas à se voir. « Ne soyez pas fâché contre moi, cher ami. » (p. 10).

Mais la situation s’envenime, et pas seulement pour la question d’argent ! Puisque Petre Ivanovitch a emprunté il y a huit jours trois-cent-cinquante roubles à Ivan Piètrovitch mais sans signer de reçu… « Permettez-moi de vous dire franchement, Petre Ivanovitch, mon opinion sur votre inconvenante façon d’agir. […] Je ne sais ce qui me retient de vous dire toutes vos vérités. Vous retardez l’exécution de certaines de nos conventions, et en calculant toute cette affaire, je ne puis m’empêcher de constater que la tendance de votre esprit est extraordinairement rusée. Je vois cela clairement aujourd’hui : vous avez machiné la chose de longue main. » (p. 11). Et, effectivement, Petre Ivanovitch, est un escroc… Et Ivan Piètrovitch, un naïf. Mais tel est pris qui croyait prendre !

Au fur et à mesure des lettres, du 7 au 15 novembre, la tension monte et, comme il y a des non-dits, le lecteur ne comprend que peu à peu. Cette histoire est presque drôle (genre vaudeville en fait), il me semble que c’est rare chez Dostoïevski ! Vous pouvez lire Roman en neuf lettres sur Wikisource (en français) et sur Lib.ru (en russe).

Pour le Mois Europe de l’Est et aussi pour 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 11, un livre dont le titre comprend un nombre), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

L’anniversaire de Nikolaï Pavlov

L’anniversaire de Nikolaï Pavlov.

Bibliothèque russe et slave, 28 pages. L’anniversaire (Именины 1835) est traduit du russe par Xavier Marmier (in Les perce-neige. Nouvelles du Nord, 1854).

Genres : littérature russe, nouvelle, classique.

Nikolai Filippovich Pavlov (Николай Филиппович Павлов) naît le 19 septembre 1803 à Moscou (Russie). Il étudie à l’université de Moscou (1822-1825) et commence sa carrière littéraire avec des pièces de théâtre. Il écrit des fables, des poèmes, des vaudevilles, des essais, des critiques littéraires, il est aussi traducteur, de l’allemand, de l’anglais et du français, il écrit pour des almanachs, des journaux. Son livre le plus connu est Tri povesti (Trois nouvelles, incluant Yatagan, L’anniversaire et La vente aux enchères, 1835) sur la justice sociale en Russie et il reçoit des éloges d’Alexandre Pouchkine, entre autres. Son épouse, Karolina Karlovna Pavlova (Кароли́на Ка́рловна Па́влова) (1807-1893) est poétesse et traductrice. Il meurt le 10 avril 1864 à Moscou. L’emplacement de sa tombe au cimetière de Pyatnitskoye ainsi que plusieurs de ses œuvres sont perdus… Ses six nouvelles, ses poèmes, ses essais et sa correspondance sélectionnés sont réédités en 1985 par Sovetskaya Rossiya Publishers.

Le narrateur a connu une famille, le père, la mère et leur enfant, tous les trois morts, comme s’ils n’avaient pas existé, mais « chaque homme est digne d’attention, chaque homme peut, par un incident de sa vie, par un sentiment, par un mot, éveiller en nous une émotion. » (p. 3). Alors le narrateur veut en raconter un peu sur N. et son épouse, car ils étaient de « très bons amis » (p. 4). Alors qu’ils ne se sont pas vus depuis des années, le narrateur revoit N. à l’opéra mais celui-ci a changé, il a reçu une balle qui le fait boiter et n’aime plus son épouse comme avant… Comme il ne veut pas parler, N. remet un manuscrit à son ami et c’est ce manuscrit que le narrateur délivre aux lecteurs.

Pressé de retrouver son épouse bien-aimée pour son anniversaire, N. rencontre dans une auberge un officier qui chante et joue fort bien de la guitare. Il l’invite à faire la route avec lui le lendemain, en pensant à son épouse. « Qu’elle sera heureuse, me disais-je, de recevoir un tel hôte elle qui est douée à un si haut degré du goût musical ! » (p. 9).

Avec un peu de vin et de Champagne, N. fait parler son nouvel ami, Pierre, né serf, enlevé à ses parents, devenu chanteur et musicien, professeur de la jeune Alexandrine, 16 ans, puis soldat.

Il y a donc trois degrés de narration : le narrateur, le manuscrit de N. et l’histoire du musicien. Ça m’a fait penser aux poupées russes. Et vous allez voir, tout est imbriqué et porte la tristesse de l’âme russe…

À défaut d’être une ode à l’amour, cette nouvelle est une ode à la musique et au chant. « La parole, c’est l’intelligence ; le chant, c’est l’âme ; les paroles sont limitées comme l’intelligence, et la puissance du chant est sans bornes comme l’âme. » (p. 20).

Lue pour le Mois Europe de l’Est, cette nouvelle entre aussi dans les challenges 2021, cette année sera classique, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá

L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá.

Urban Comics, collection Indies, septembre 2014, 72 pages, 15 €, ISBN 978-2-36577-541-0. Traduit du portugais par Marie-Hélène Torres.

Genres : bande dessinée brésilienne, comics, adaptation d’un classique brésilien.

Fábio Moon (dessinateur) et Gabriel Bá (scénariste) sont des frères jumeaux nés le 5 juin 1976 à São Paulo au Brésil. Il sont connus pour Daytripper, bande dessinée (en 10 volumes parus entre 2009 et 2010) qui a reçu le Prix Eisner de la meilleure mini-série en 2010 et le Prix Harvey de la meilleure histoire en 2011. J’ai déjà parlé de Gabriel Bá pour Umbrella Academy 1 (d’ailleurs il faut que je lise les deux autres tomes).

Lorsque j’ai emprunté L’aliéniste de J.M. Machado de Assis, j’ai aussi emprunté la bande dessinée – que j’avais repérée chez Antigone – parce que j’étais curieuse de lire le texte puis de voir la mise en images.

Je ne vous refais pas un résumé, l’histoire est la même.

« La science est mon unique emploi. Itaguaï est mon univers. » (Simon Bacamarte, p. 7). C’est que, à Itaguaï, les fous inoffensifs vivaient libres et les fous furieux étaient enfermés chez eux jusqu’à ce qu’ils meurent. L’objectif de Simon Bacamarte était donc de les soigner.

Les personnages sont bien dessinés, l’aliéniste Simon Bacamarte, son épouse, Dona Evarista, son ami l’apothicaire, Crispin Soares, le père Lopes, les malades… L’asile, la Maison Verte, est beau aussi, et immense, même si, dans la bande dessinée, la maison est plus jaune que verte. Mais j’ai aimé ce jaune (identique à ce que vous voyez sur la couverture), je l’ai trouvé très… brésilien ! En tout cas, ça m’a plu de voir les gens si bien dessinés, tous différents, et de voir la révolte et l’évolution de l’histoire en images.

« Si un homme donnait cours à son imagination ou même s’il songeait à dire le plus petit mensonge, on le mettait immédiatement à la Maison Verte. Tout était folie. Les passionnés d’énigmes, les auteurs de charades, d’anagrammes, les médisants, les curieux de la vie d’autrui, ceux qui ne pensaient qu’à la débauche, les contrôleurs municipaux, personne n’échappait aux émissaires de l’aliéniste. S’il respectait les fiancées, il n’épargnait pas les galantes, disant que les premières cédaient à une impulsion naturelle et les secondes à un vice. Qu’un homme soit avare ou généreux, il allait quand même à la Maison Verte ; d’où l’allégation qu’il n’y avait pas de règle pour la pleine santé mentale. » (p. 53).

Alors, êtes vous gens de raison ou déments ? Mais, attention à la lucidité, elle est signe de folie, de désordre mental… Eh oui, personne n’est parfait !

Pour La BD de la semaine et les challenges 2021, cette année sera classique, BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 60, un livre qui a deux auteurs), Mois Amérique latine et Les textes courts. D’autres BD de la semaine chez Noukette.

Le Cabinet des antiques d’Honoré de Balzac

Le Cabinet des antiques d’Honoré de Balzac.

France Loisirs, intégrale Balzac, 1986, tome X, 177 pages + préface 10 pages. Parution d’origine en 1838. Vous pouvez le lire librement sur WikiSource et il existe des éditions poche comme celles de Folio Gallimard (couverture ci-contre), de Flammarion (avec La vieille fille) ou de Garnier (Classiques jaunes).

Genres : littérature française, roman, classique.

Honoré de Balzac naît le 20 mai 1799 à Tours (Touraine). Romancier, dramaturge, journaliste, critique littéraire, imprimeur, cofondateur de la Société des gens de lettres (en 1837), il est plus spécialement connu pour sa Comédie humaine (près de 100 romans et nouvelles) dans laquelle il analyse ses contemporains (bourgeoisie, commerçants, ouvriers, petites gens…) et la montée du capitalisme, plutôt dans le genre réaliste mais en abordant aussi parfois les côtés philosophique, poétique et même fantastique. Il inspire entre autres Gustave Flaubert (parallèles entre L’éducation sentimentale et Le lys dans la vallée ou entre Madame Bovary et Une femme de trente ans), Marcel Proust et Émile Zola. Il dévore les livres depuis l’enfance et étudie le Droit puis se consacre à la littérature. Il y a tant d’autres choses à dire sur Balzac mais je vous laisse les découvrir dans la biographie Honoré de Balzac, le roman de sa vie de Stefan Zweig ou ailleurs. Il meurt le 18 août 1850 à Paris. En février 2010, j’avais publié une note de lecture de La maison du Chat-qui-pelote (pour un autre challenge concernant les classiques) et en octobre 2020, une note de lecture de Gobseck (Pour Les classiques c’est fantastique, Balzac vs Flaubert).

Victurnien n’a pas connu sa mère, morte en couches. Il est élevé par sa tante, Armande, la sœur de son père. Son père, le Marquis d’Esgrignon a été expulsé de ses terres, de son domaine qui a été vendu, écartelé… Mais il ne se résout pas à cette révolution française qui dénigre la noblesse et devient pour certains comme le garant de la Royauté et des valeurs ancestrales (féodales). « Cette admirable ruine avait toute la majesté des grandes choses détruites. » (p. 192-193).

Mais le sieur du Croisier a demandé la main d’Armande d’Esgrignon et le Marquis a refusé (elle est comme une mère pour Victurnien). Du Croisier a alors pris toute la famille d’Esgrignon et leurs amis aristocrates ruinés en grippe et fera tout pour se venger du camouflet. Il surnomme tous ces vieillards le Cabinet des antiques.

Malheureusement, en 1822, le Marquis ne profita pas de la Restauration, sous Louis XVIII. Il n’y a eu aucune restitution de ses biens et aucune indemnisation… Sa famille est comme tant d’autres familles « ruinées sans aucun espoir de retour. » (p. 197). Il est pourtant pratique pour les bourgeois enrichis d’épouser un(e) noble, même ruiné(e), pour le prestige, le nom, la particule. Mais la jalousie, la haine, la vanité et la rivalité n’engendrent rien de bon et « En province surtout les deux partis se prêtèrent réciproquement des horreurs et se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions les plus noires pour attirer à soi l’opinion publique […]. » (p. 199).

Ainsi tous les espoirs de « reprendre un nouveau degré de splendeur en la personne de Victurnien, au moment où les nobles spoliés rentreraient dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître à la Cour pour entrer au service du Roi, par suite épouser, comme jadis faisaient les d’Esgrignon […]. » (p. 204). Heureusement le vieux notaire Chesnel, ancien intendant du domaine, est resté fidèle à la famille d’Esgrignon. Il sera bien mal récompensé, le malheureux, parce que, idolâtré par son père et sa tante (mère de substitution), Victurnien est un enfant gâté et capricieux, et bien que beau et bien éduqué, il devient égoïste, impertinent et vaniteux (dommage que les Lumières ne soient pas passées par son éducation…). Bref, Victurnien est un sacré « petit con » et le vieux Chesnel dilapide sa fortune – dûment acquise par un travail rigoureux – pour effacer les frasques et les dettes du jeune homme… « Mais il n’y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui avouent leurs fautes, s’en repentent et les recommencent. Les hommes à grands caractères n’avouent leurs fautes qu’à eux-mêmes, ils s’en punissent eux-mêmes. Quant aux faibles ils retombent dans l’ornière, en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. » (p. 216). C’est mon passage préféré mais ensuite je me suis ennuyée…

Le Marquis d’Esgrignon envoie Victurnien à Paris pour qu’il s’engage auprès du Roi. Évidemment il faut de l’argent et bien sûr le bon Chesnel est là. « Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n’éprouva pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, qui le chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence fatale, il s’y était toujours transporté par la pensée comme dans le monde de la féerie et y avait mis la scène de ses plus beaux rêves. » (p. 236). Il va bien sûr rencontrer de mauvaises personnes qui vont abuser de lui (le pousser au jeu, le pousser à dépenser), de sa naïveté, de sa vanité… Oisif, joueur, dandy, dépensant beaucoup, beaucoup plus que ce qu’il n’a (d’ailleurs, sans Chesnel, il n’a rien), il va devenir l’amant de Diane de Maufrigneuse, une femme mariée et croqueuse de fortune.

Balzac prévient qu’il s’inspire d’un fait réel mais qu’il brouille les pistes en changeant tous les noms et en ne donnant pas le nom de la ville où habite la famille d’Esgrignon (ce qui est rare dans ses récits). « Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre de la ville, au coin d’une rue, est une maison ; mais les noms de cette rue et de cette ville doivent être cachés ici. » (p. 181). Cependant il se trahit quand il parle des ancêtres de l’épouse de du Croisier. « Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les intendants des ducs d’Alençon […]. » (p. 302). Une petite ville normande donc. De plus, il change l’histoire pour qu’elle se termine bien ce qui n’est pas le cas pour le jeune homme et la famille qui lui servent de base. Franchement, Victurnien ne mérite pas le subterfuge créé par le vieux Chesnel pour le sortir du merdier dans lequel il s’est fourré et ce happy end… que je ne trouve pas digne de Balzac.

Ce roman est d’abord paru en 1838 sous le titre Les rivalités en province dans le journal politique Le Constitutionnel puis aux éditions Hippolyte Souverain en 1839 dans les Scènes de la vie de province dans le sous-groupe Rivalités qui réunit également La vieille fille (1836) et Illusions perdues (1836-1843).

J’ai bien aimé le premier tiers mais ensuite, comme je le disais plus haut, je me suis ennuyée… Les frasques de Victurnien, son indélicatesse, ses dépenses inconsidérées, son orgueil m’ont réellement lassée… Autant je m’étais attachée à Alexis Alexandrovitch dans Le joueur de Fiodor Dostoïevski, autant ce Victurnien, qui n’a aucune qualité à part d’être beau, m’a énervée… D’habitude, j’aime bien Honoré de Balzac avec ses personnages et ses descriptions de lieux, mais ici je n’y ai pas trouvé mon compte… Quant à lire des histoires de noblesse, autant qu’elles soient nobles ! N’est-il pas ? Je relirai Balzac mais pas tout de suite.

C’est Rachel – du blog Rachel 17, le tricot du bout du monde – qui m’a proposé cette lecture commune pour le 24 février avec 1001 classiques. Je me suis dit pourquoi pas puisque j’aime Balzac et que ça entre dans le challenge 2021, cette année sera classique et dans la thématique de Les classiques c’est fantastique. Aussi pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 29, un livre choisi par un ami) et le Petit Bac 2021 (catégorie Être humain puisque Antiques est utilisé pour les vieillards de la vieille noblesse française ruinée et oubliée).

Les autres participantes à cette LC : Rachel a lu Le Cabinet des antiques, Maggie, Miriam et Claudia Lucia ont lu La maison du Chat-qui-pelote.

L’aliéniste de J.M. Machado de Assis

L’aliéniste de J.M. Machado de Assis.

Métailié, collection Suites, janvier 1984, réédition mars 2005, 98 pages, 6,50 €, ISBN 978-2-86424-534-5. O Alienista (1881) est traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli.

Genres : littérature brésilienne, novella, classique.

Joaquim Maria Machado de Assis est né le 21 juin 1839 à Rio de Janeiro (Brésil). Ses parents étaient pauvres mais travaillaient dans un domaine appartenant à une aristocrate. Il a appris à lire, à écrire, et même le français, l’anglais, l’allemand, le grec ancien et est devenu typographe dès l’âge de 13 ans. Puis il est entré au Ministère de l’Agriculture et, passionné de littérature, a fondé (avec avec Joaquim Maria et Manuel de Oliveira Lima) l’Academia Brasileira de Letras en juillet 1897 (sur le modèle de l’Académie française). Journaliste, romancier, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et poète, il décrivait parfaitement les évolutions du Brésil à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe siècle (abolition de l’esclavage, proclamation de la république, bouleversements sociaux, progrès scientifique et technique…). Il est considéré comme le plus grand auteur brésilien et une petite info : passionné par le jeu d’échecs, il fit partie des cercles précurseurs du jeu d’échecs au Brésil (première référence à ce jeu dans la nouvelle Questão de Vaidade soit Question de vanité en 1864, fréquentation d’un club d’échecs dès 1868, premier problème d’échecs d’un auteur brésilien, Machado, publié en 1877 et premier tournoi d’échecs organisé au Brésil en 1880). Il est mort le 29 septembre 1908 à Rio de Janeiro laissant une bibliothèque de quelques 1400 ouvrages.

« Un médecin fonde un asile pour les fous dans la ville et fait le diagnostic de toutes les manifestations d’anormalité mentale qu’il observe. Peu à peu l’asile se remplit, bientôt il abrite la population presque tout entière, jusqu’à ce que l’aliéniste, en conséquence, sente que la vérité réside dans le contraire de sa théorie. Il fait alors relâcher les internés et enfermer la petite minorité de personnes équilibrées, parce que, en tant qu’exceptions, c’est elles qui sont réellement anormales. Puis il les libère. N’y aurait-il pas un seul homme normal ? […] » (préface de Pierre Brunel, p. 5). Voilà le postulat de départ de ce récit. Qu’est la normalité ? Qu’est la maladie mentale ? Le médecin a-t-il toujours raison ? Interrogeons-nous avec Machado !

Simon Bacamarte (Simão Bacamarte en portugais) a étudié en Europe, il est aliéniste diplômé. Il revient dans son Brésil natal, dans la petite ville d’Itaguaï, et y installe un asile, la Maison Verte (Casa Verde en portugais). Le conseil municipal et une partie de la population le suivent (sauf le père Lopes qui pense que vouloir enfermer les fous est un symptôme de démence) car il est bon de se « débarrasser » des fous, des monomaniaques, des illuminés, des violents. D’ailleurs le premier chapitre s’intitule « Où il est raconté comment Itaguaï s’enrichit d’une maison de fous » donc cet asile est un enrichissement pour la petite ville et « L’inauguration eut lieu en grande pompe […]. » (p. 29).

Le brave aliéniste espère « découvrir enfin la cause du phénomène et le remède universel » (p. 30), ainsi il pense « faire là œuvre utile pour l’humanité. » (p. 30). L’apothicaire Crispim Soares, avec qui l’aliéniste est ami pense même que cette œuvre est « Utile et excellente » (p. 30). L’aliéniste s’attelle « à une vaste classification de ses pensionnaires » (p. 33) [vous remarquerez l’utilisation du possessif] et devient même lyrique, « Donc il s’agit d’une expérience, mais une expérience qui va changer la face de la terre. Jusqu’ici, la folie, objet de mes travaux, était une île perdue dans l’océan de la raison. J’en viens à soupçonner qu’il s’agit d’un continent. » (p. 40).

Mais que faire si, au bout de quelques mois, pratiquement tout le monde est enfermé ? « La Maison Verte est une prison privée » (p. 51) déclara un médecin et même « Bastille de la raison humaine » (p. 59) selon un poète local. « La terreur s’accentua. […] La terreur positivement. » (p. 55). Une rébellion s’installe et ses membres sont de plus en plus nombreux. « À mort le docteur Bacamarte ! À mort le Tyran ! » (p. 61). Cette révolte menée par les canjicas serait-elle une allégorie politique et du pouvoir ? C’est qu’il y a eut un changement de gouvernement au conseil municipal et « Onze morts et vingt-cinq blessés » (p. 74).

Même l’épouse de Simon Bacamarte, Dona Evarista de Costa e Mascarenhas, est internée soi-disant pour démence ! Mais « la science est la science » (p. 46), n’est-ce pas ? Même si l’aliéniste décide subitement de « réexaminer les fondements de sa théorie concernant les affections cérébrales […]. » (p. 82). Et donc le lecteur sera bien surpris du retournement de situation !

Les premiers titres de Machado sont classés par les spécialistes en romantisme puis, après 1880, en réalisme (personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé pour que le « nouveau Machado » soit si différent et l’auteur est toujours resté discret). L’aliéniste paru en 1881 est donc dans la deuxième partie de ses textes, en réalisme. En tout cas, il existe un débat : est-ce un court roman ou une longue nouvelle ? De mon côté, je dirais que L’aliéniste est effectivement un texte réaliste empli d’absurde et d’humour (voire d’ironie), qu’il est résolument moderne dans sa façon d’analyser l’âme humaine alors qu’il a été écrit il y a 140 ans, et qu’il m’a beaucoup plu, c’est pourquoi je lirai d’autres titres de J.M. Machado de Assis (si vous en avez un particulièrement à me conseiller ?).

En tout cas, lorsque j’ai choisi ce titre pour le Mois Amérique latine, je ne savais pas qu’il était paru en 1881 ! Il entre donc dans le challenge 2021, cette année sera classique, ainsi que dans le Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Demain, l’adaptation en bande dessinée, L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá, scénariste et dessinateur de bandes dessinées, frères jumeaux nés à São Paulo au Brésil.