L’homme qui marche de Jirô Taniguchi

L’homme qui marche de Jirô Taniguchi.

Casterman, collection Manga, septembre 1995, 144 pages, ISBN 2-203-37202-8. 歩くひと (Aruku hito, 1992) est traduit du japonais par Takako Hasegawa.

C’est une ancienne édition que j’ai (la première édition en fait), pour une édition récente, cliquez ci-dessus sur Casterman.

Genres : bande dessinée japonaise, manga, seinen.

Jirô Taniguchi… 谷口 ジロー (14 août 1947-11 février 2017). Vous pouvez lire mon billet qui lui est consacré (biographie et bibliographie). Les histoires de Aruku hito ont été écrites et dessinées en 1990-1991 et publiées en 1992. Aruku c’est le verbe marcher, hito c’est pour homme mais il signifie en fait une personne (donc homme ou femme).

J’ai déjà lu beaucoup de titres de Jirô Taniguchi, un de mes mangakas préférés, même s’il m’en reste quelques-uns à lire (parmi les derniers parus). Pour le challenge Des histoires et des bulles, il faut lire une BD de Jirô Taniguchi (c’est même la première catégorie) alors voici L’homme qui marche. J’ai choisi ce titre parce que c’est le premier de l’auteur traduit en français (et donc paru en France).

Si vous n’avez pas connu cet événement, vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il fut pour les amoureux du Japon et de la culture japonaise (et aussi pour les curieux de bande dessinée), mais vous pouvez toujours lire ce titre ou un autre titre de ce merveilleux auteur et dessinateur qui me manque (comme sûrement à tous ses fans). Pour moi en tout cas, c’est une énième relecture et c’est toujours un pur bonheur, je ne m’en lasse pas.

« C’est beau ! – Oui, quelle vue ! – Je sors faire un tour ! – Bon… d’accord ! – Ça me fait beaucoup de bien. » (p. 6). Voici comment commence ce manga. Il y a très peu de texte. L’homme dit à son épouse qu’il sort, prendre l’air, observer le quartier, les oiseaux… Comme ça fait du bien ! Et les promenades, l’homme va en faire d’autres, d’autant plus qu’un chien abandonné par son ancien « propriétaire » s’est invité chez eux (comme les premiers flocons de neige tombent, le couple l’appelle Neige). Au gré des rencontres et de la météo, avec ou sans Neige, parfois avec son épouse, cet homme (l’auteur) se balade, observe, fait parfois des rencontres ou se perd dans des ruelles.

C’est tout simple tant au niveau du dessin tout en délicatesse que des histoires, des anecdotes plutôt, et pourtant c’est grandiose ! Et je vais tout simplement vous laisser découvrir par vous-même ce magnifique manga intimiste et contemplatif. À noter que l’auteur aimait la culture française, il loue la cassette vidéo de La petite voleuse (p. 95).

Pour ceux qui n’aiment pas lire les mangas à cause du sens de lecture japonais, rassurez-vous car les mangas de Jirô Taniguchi sont dans le sens européen, alors plus d’excuse, lancez-vous !

En plus de Un mois au Japon, La BD de la semaine et Des histoires et des bulles, je mets cette lecture dans Animaux du monde (chats, oiseaux, chiens), BD, 2021 cette année sera classique (oui, pour moi c’est un classique !), Challenge lecture 2021 (catégorie 14, un roman graphique, 2e billet), Hanami Book Challenge pour le menu 3 (le Japon d’aujourd’hui) et le sous-menu 1 (Fly to me Saitama, vie à la campagne) et Petit Bac 2021 (catégorie Être humain pour Homme).

Plus de BD de la semaine chez Moka.

La guerre des salamandres de Karel Čapek au théâtre

La guerre des salamandres de Karel Čapek.

L’avant-scène théâtre, décembre 2018, n° 1453-1454, 168 pages (80 pages pour La guerre des salamandres), 16 €, ISBN 978-2-7498-1436-0. Válka s Mloky (1936) est traduit du tchécoslovaque par Claudia Ancelot (en 1960) et adapté pour la mise en scène de Robin Renucci par Évelyne Loew.

Genres : littérature tchécoslovaque, science-fiction, théâtre.

Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et à Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague. Du même auteur : La mort d’Archimède, L’empreinte et R.U.R..

L’avant-scène théâtre est une revue bimensuelle qui présente « une pièce, un dossier, une actualité ». Ici, le numéro est double puisque deux pièces sont proposées, R.U.R. que j’ai déjà lue et La guerre des salamandres que je suis ravie de pouvoir enfin lire.

Prague. Chaleur estivale. Salle de rédaction du Lidové noviny, le grand journal du soir. Des journalistes vont interviewer Van Toch, un capitaine au long cours originaire de Bohème et qui, depuis plus de trente ans, « navigue du côté de Java, de Sumatra, des îles de la Sonde, de ce côté-là. » (p. 18). La journaliste Valenta Tchanik dirige l’interview et Julian Krakatit prend les photos (le lecteur les retrouvera tout le long).

Mais Van Toch a besoin d’un nouveau bateau, il a besoin de seize millions (peu importe la monnaie, c’est beaucoup d’argent !). Peut-être que l’armateur, monsieur Bondy, président du conseil d’administration de la MEAS (Métallurgie Énergie Aéronautique Services) peut l’aider ? L’auteur précise « Universal Robots, c’est lui ; le sur-carburateur à fusion nucléaire, c’est lui ; toutes ces inventions modernes qui changent notre vie, c’est lui. » (p. 21).

Max Bondy habite dans une belle propriété verdoyante à Prague mais, comme le dit son majordome, Marek, « Puissance. Élégance. Discrétion. » (p. 22). Van Toch lui propose une « affaire en or, big business » (p. 24) sur l’île de Tana Masa. Devil Bay, les Cingalais en ont peur, ils disent qu’il y a des diables qui marchent sous l’eau.

En fait, les diables sont des salamandres géantes (environ 1 mètre). Van Toch les apprivoise en leur ouvrant des huîtres, les salamandres mangent les huîtres, Van Toch garde les perles, c’est un bon plan ! Il leur apprend même à se défendre contre les requins qui font des ravages parmi leurs semblables. « C’est des bêtes intelligentes, vous savez, intelligentes, sociables, gentilles, et faciles à apprivoiser. » (p. 27).

Bondy, attiré par l’aventure et l’exotisme, accepte le marché, il achète un bateau à Van Toch (qui lui a tout de même donné plusieurs superbes perles), il l’aide à déplacer les salamandres trop nombreuses dans d’autres lagons paisibles et magnifiques où elles peuvent se reproduire sans danger, et bien sûr il amasse des perles dans les coffres de la MEAS. « Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. » (p. 31). Mais… les hommes sont pires que les requins pour les salamandres.

D’autant plus que le secret des salamandres va être éventé à cause de deux couples de tourtereaux avec papa magnat du cinéma… Leur « petit film amateur […] allait faire le tour du monde en première partie des longs métrages de papa Loeb et connaître un succès extraordinaire. » (p. 35). Et les salamandres deviennent célèbres, sont enfermées dans des zoos, participent à des émissions à la radio…

Par exemple, Andy dans sa baignoire au zoo de Londres a appris à lire, elle lit le journal chaque jour alors elle est ravie de recevoir un journaliste, qui n’est autre que Julian Krakatit. Question de Krakatit : « Combien y a-t-il de continents ? » Réponse d’Andy : « Quatre. » Question de Krakatit : « Quatre ? Peux-tu les citer ? » Réponse d’Andy : « L’Angleterre et les autres. » Question de Krakatit : « L’Angleterre et les autres ? Quels autres ? » Réponse d’Andy : « Les nazis, les bolcheviks et Paris. » (p. 39), j’adore ! Malheureusement, Andy va mal finir…

Et les choses vont empirer car sept ans après le début du big business, le capitaine Van Toch rend l’âme. Bondy déclare à ses actionnaires « Maintenant, mesdames, messieurs, je dois vous annoncer des changements radicaux. » (p. 43). Eh bien, il ne perd pas de temps… Les salamandres vont être cotées en bourse ! Avec le Salamander Syndicate, une puissante multinationale, pauvres salamandres… « Je voudrais dire, les salamandres, en premier lieu, il faudrait leur apprendre à dire non, non. Elles sont dociles, elles sont dévouées, elles sont minutieuses, on les déplace, on les utilise à tout, pour tout, partout. Nous leur causons de grandes souffrances, sans y penser, pour notre bien-être, pour notre niveau de vie. Moi je crois que quand on devient insensible à la souffrance, c’est dangereux, et c’est très dangereux pour tout le monde. » (Palméla, l’épouse de Marek, p. 51-52).

Dix ans après, les salamandres se rebellent contre les humains et déclarent la guerre. « Les salamandres ont assez construit pour vous, elles sont fatiguées, elles sont pressées, maintenant elles veulent détruire. » (Aurélia, une des deux avocates des salamandres, p. 61). Les salamandres retrouveront-elles leurs beaux lagons et leur vie tranquille ?

La guerre des salamandres est un roman satirique à la fois conte philosophie et science-fiction dystopique ici judicieusement adapté en pièce de théâtre (en 2018). Karel Čapek s’inspire de la montée du nazisme, du stalinisme et de la tension constante dans les années 30 avec les bruits d’une prochaine guerre pour parler librement de la politique, de l’économie et plus ou moins de la protection des animaux, pour condamner l’exploitation abusive des travailleurs et le totalitarisme. Ce texte est écrit en 1936 mais il y a déjà tout ce qui fera l’humanité d’après la Seconde guerre mondiale, l’hyper-capitalisme avec son intense exploitation de la planète (incluant ici le monde marin et ses créatures) jusqu’à sa destruction, la mondialisation de l’économie et du monde du spectacle. Marek, le majordome, fait figure de dinosaure en collectionnant tous les articles de presse parlant des salamandres. Ce roman ne paraît en France qu’en 1960 (aux Éditeurs français réunis) puis est réédité en 2012 (aux éditions La Baconnière) mais il n’est pas facile à trouver. Pourtant, il est à mon avis équivalent au niveau littéraire et politique à 1984 de George Orwell, à Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et à Nous d’Evgueni Zamiatine, un chef-d’œuvre injustement méconnu donc. Toutefois, je n’ai lu ici que l’adaptation en pièce de théâtre alors je veux encore lire le roman dans son intégralité (un jour) !

Une excellente lecture pour Animaux du monde #3, 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 18, un livre sur l’écologie), Littérature de l’imaginaire #9, Mois Europe de l’Est (ça change, je n’avais publié que des notes de lecture russes jusqu’à maintenant), Petit Bac 2021 (catégorie Animal), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

La misère de Nikolaï Telechov

La misère de Nikolaï Telechov.

Bibliothèque russe et slave, 15 pages. La misère (Нужда 1903) est traduit du russe par S. Kikina et P.G. La Chesnais (in Mille nouvelles nouvelles tome 12, 1910).

Genres : littérature russe, nouvelle, classique.

Nikolaï Dmitrievitch Telechov (Николай Дмитриевич Телешов) naît le 10 octobre 1867 à Moscou (Russie). Dès l’âge de 10 ans, il assiste à des célébrations littéraires (statue de Pouchkine, discours de Dostoïevski et de Tourgueniev, rencontre avec l’éditeur Ivan Sytin avec qui il devient ami). Il fait des études à l’Académie pratique des sciences commerciales de Moscou pour devenir homme d’affaires. Il hérite de l’entreprise commerciale fondée par son père et il est chef de la Guilde du conseil des marchands de la société marchande de Moscou (1894-1898). Mais il est aussi écrivain, poète et fondateur du cercle littéraire moscovite Sreda (Среда) ou Mercredi littéraire moscovite (Московская литературная среда), un cercle littéraire et artistique (1899-1916) qui se déroule souvent chez Telechov lui-même. Ses premières histoires racontent la vie marchande et la vie bourgeoise (Coq, Drame bourgeois, Duel…) et il est comparé à Anton Tchekhov qu’il rencontre d’ailleurs et qui lui conseille un voyage en Sibérie, ce qui lui inspire plusieurs récits (À travers la Sibérie, Entre deux rives, Migrants, Pour l’Oural…). Il rencontre de nombreux écrivains et artistes grâce à son cercle littéraire (Ivan Bouvine, Alexandre Golovine, Maxim Gorki, Sergueï Rachmaninov, entre autres). Son épouse Elena Andreevna Karzinkina (1869-1943), issue elle aussi d’une célèbre dynastie de marchands, est diplômée de l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou. J’imagine l’intensité de l’activité littéraire et artistique à cette époque ! Malheureusement Telechov est très peu traduit en français… (voilà pourquoi j’aimerais tellement pouvoir lire en russe, mais j’ai laissé tomber, c’est trop difficile d’apprendre seule…). Il meurt le 14 mars 1957 à Moscou.

Après L’anniversaire de Nikolaï Pavlov, voici donc un autre Nikolaï (moins connu que Nikolaï Gogol) de la littérature russe !

La misère se déroule en Sibérie, « après la fonte des neiges, au printemps » (p. 4). Dans un champ, vingt mille réfugiés attendent de passer un contrôle pour aller de l’autre côté du fleuve sur des bateaux à vapeur.

Nicolka, 5 ans, est maigrichon, il va mourir, c’est sûr, alors son père, Matveï hésite à payer le bateau pour lui, à quoi ça sert de payer s’il meurt… Et puis, comme il est malade, aura-t-il le droit de passer ? « il avait honte de le laisser mourant, mais comment faire ? » (p. 5). C’est le dilemme de Matveï et Arina, doivent-ils attendre que leur enfant meurt ou doivent-ils l’abandonner et partir avec les autres bouches à nourrir ? « Dieu a donné, Dieu a repris, dit-il, pour calmer sa femme. Si nous vivons… un autre Nicolka viendra au monde, et quant à celui-ci… c’est fini !… » (p. 7). Arina ne peut que pleurer en regardant les étoiles la nuit.

Effectivement, c’est vraiment la misère, une grande misère… C’est désespérant même pour le lecteur, plus de 100 ans après… Je comprends que les idées socialistes aient vu le jour… « C’est la volonté de Dieu !… Nicolka ne se remettra pas… C’est tout un… il mourra ! » (p. 14) se dit le père pour se rassurer recroquevillé au fond de la péniche…

Cette nouvelle est dramatique au possible mais Telechov a aussi écrit des nouvelles fantastiques. Il est parmi les auteurs de La grande anthologie du fantastique russe et ukrainien réalisée par Patrice Lajoye et André Cabaret parue aux éditions Lingva en septembre 2020 (je rappelle que Lingva est spécialisée dans la littérature russe, de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie).

Voilà encore une découverte pour le Mois Europe de l’Est et les challenges 2021, cette année sera classique, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

La hache d’or de Fang Yuan et Yang Yongqing

La hache d’or de Fang Yuan et Yang Yongqing.

Éditions en langues étrangères est une maison d’éditions chinoise, basée à Beijing, qui publie depuis 1952 des œuvres chinoises dans plus de 40 langues (dont le français) pour faire découvrir la littérature chinoise. 30 pages.

Genres : littérature chinoise, conte illustré, fantastique.

Fang Yuan est un auteur chinois.

Yang Yongqqing est un illustrateur chinois (1928-2011). Quelques œuvres sur Artnet.

Petit Suo est orphelin depuis l’âge de 5 ans. Il vit donc avec son frère aîné et son épouse.

Petit Suo a maintenant 12 ans et il travaille beaucoup : chercher l’eau, couper le bois, faire fonctionner la meule, décortiquer le riz…

Mais un jour, en passant sur une passerelle avec le bois, sa hache tombe dans la rivière dont le courant est très fort. Alors que Petit Suo est en larmes, un vieil homme le console et plonge dans la rivière pour récupérer sa hache.

Est-ce une hache en argent ? Non, répond Petit Suo. Une hache en or ? Non, répond Petit Suo. Le soir, comme Petit Suo rentre tard, il raconte son histoire et le frère aîné est bien intéressé par la hache en or !

Dans ce conte chinois, Petit Suo est le symbole de l’honnêteté avec un album joliment illustré.

Pour les challenges Contes et légendes #3, Jeunesse young adult #10, Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour la hache) et Les textes courts.

Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez

Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez.

Grasset, décembre 1981, 210 pages, 16 €, ISBN 978-2-24626-741-6. Réédition Grasset, collection Les cahiers rouges, avril 2002, 200 pages, 7,05 €, ISBN 978-2-24626-744-7. Crónica de una muerte anunciada (1981) est traduit de l’espagnol (Colombie) par Claude Couffon. Je l’ai lu en poche : Le livre de poche, novembre 1987 (réédition n° 32, octobre 2019), 128 pages, 5,70 €, ISBN 978-2-25304-397-3.

Genres : littérature colombienne, roman (polar).

Gabriel García Márquez naît le 6 mars 1927 à Aracataca en Colombie. Journaliste, critique cinématographique, militant politique, romancier, nouvelliste, conteur, scénariste de films ,essayiste, il est considéré comme un des plus grands auteurs sud-américains du XXe siècle, à la fois dans le réalisme et dans le merveilleux, dans le dramatique et l’humoristique, dans l’historique et le satirique. Il étudie le Droit à l’université de Bogota mais se passionne pour la littérature, en particulier l’œuvre de Franz Kafka mais aussi mais aussi de William Faulkner, James Joyce, Virginia Woolf, et devient journaliste. En 1955 et 1956, il est correspondant en Europe y compris en Europe de l’Est, puis il revient sur le continent américain (Cuba, États-Unis, Mexique). Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1982. Ses plus grands romans sont Cent ans de solitude (Cien años de soledad, 1967), Chronique d’une mort annoncée (Crónica de una muerte anunciada, 1981), L’amour aux temps du choléra (El amor en los tiempos del cólera, 1985) et il était temps que j’en lise un ! Il meurt le 17 avril 2014 à Mexico. Le roman Chronique d’une mort annoncée a été adapté au cinéma par Francesco Rosi (réalisateur italien) en 1987.

Santiago Nasar, 21 ans, a été « éventré comme un cochon » (p. 10) devant chez lui un lundi matin de février, le jour où l’évêque arrivait par bateau. « Santiago Nasar était gai, pacifique, et, de surcroît, il était homme de cœur. » (p. 13). Pedro et Pablo Vicario, des frères jumeaux de 24 ans, l’attendaient avec leurs couteaux alors que tout le village avait célébré la veille un mariage.

Vingt-sept ans après, le narrateur (l’auteur lui-même ?) revient au village et mène l’enquête, interrogeant les gens, Placida Linero, la mère de Santiago (pauvre vieille femme qui, après la mort de son mari, n’avait plus que son fils unique), Victoria Guzman, la cuisinière, et Divina Flor, sa fille alors adolescente, Clotilde Armenta, la patronne du débit de lait près de l’église où Pedro et Pablo s’étaient endormis, Margot, la sœur du narrateur, Dionisio Iguaran, le docteur, Faustino Santos, le boucher chez qui les frères ont aiguisé leurs couteaux, le père Carmen Amador qui a pratiqué l’autopsie « en l’absence du docteur Dionisio Iguaran » (p. 73), et les jumeaux Vicario eux-mêmes.

La mort avait été largement annoncée par Pedro et Pablo Vicario mais les habitants ont-ils cru à des « rodomontades d’ivrognes » (p. 18) ou espéraient-ils que Santiago Nasar, jeune homme aisé suite à son héritage et d’origine arabe par son père, soit tué ? « La plupart de ceux qui se trouvaient au port savaient qu’on allait tuer Santiago Nasar. » (p. 24). C’est que « la belle Angela Vicario, qui s’était mariée la veille, avait été restituée à ses parents par son époux qui avait découvert qu’elle n’était pas vierge. » (p. 26). L’époux, c’est Bayardo San Roman, arrivé au village six mois avant, un trentenaire charmant mais bizarre. « Personne ne sut jamais ce qui l’avait amené chez nous. » (p. 30). Mais Angela Vicario, 20 ans, issue d’une famille modeste, ne voulait pas l’épouser. « Il était trop homme pour moi. » (p. 37).

Bayardo San Roman a donc dit qu’Angela Vicario n’était plus vierge mais était-ce vrai ? Angela Vicario, répudiée, battue par sa mère, interrogée par ses frères, Pedro et Pablo, a lâché le nom de Santiago Nasar mais n’était-ce pas un mensonge ? « Personnellement, je conservais un souvenir très vague de la fête avant ma décision de la reconstituer à partir des bribes éparpillées dans les souvenirs d’autrui. » (p. 45).

Alors, « homicide en état de légitime défense de l’honneur » (p. 51) ? C’est en tout cas ce qui est ressorti de cette histoire tragique. Les jumeaux se sont rendus, reconnaissant avoir tué sciemment, mais se sentant innocents et n’éprouvant aucun repentir. En tout cas, « Jamais mort ne fut davantage annoncée. » (p. 53). Le fait d’annoncer le crime qu’ils allaient commettre, était-ce pour se persuader l’un l’autre de le commettre ou pour que les gens les en empêchent ? Malheureusement tout le monde avait beaucoup bu durant la noce et peut-être que les gens n’avaient pas les idées bien claires…

« Mais la plupart de ceux qui auraient pu faire quelque chose pour empêcher le crime et qui se dérobèrent se consolèrent en invoquant le préjugé selon lequel les affaires d’honneur sont des cases hermétiques auxquelles ont seul accès les maîtres du drame. » (p. 95-96). Les autres ont quitté le village ou sont subitement tombés malades. « Douze jours après le crime, ce fut un village d’écorchés vifs que le juge découvrit. » (p. 96).

Jusqu’à maintenant, il me semble que je n’avais lu que quelques nouvelles et contes de Gabriel García Márquez. Je suis donc ravie d’avoir lu et aimé ce roman construit comme un polar (même s’il n’est pas classé en roman policier) et je relirai cet auteur assurément.

Excellente lecture pour le Mois Amérique latine que je mets aussi dans Challenge lecture 2021 (catégorie 57, un livre conseillé par un libraire), Mois du polar, Petit Bac 2021 (catégorie Adjectif pour annoncée) et Polar et thriller 2020-2021.

Les histoires du Petit Renaud de Léopold Chauveau

Les histoires du Petit Renaud de Léopold Chauveau.

Gallimard, NRF, janvier 1927, 96 pages, ISBN 978-2-07100-526-9. Illustrations couleurs de Pierre Bonnard. Vous pouvez lire ces 5 histoires aux éditions MeMo, en coédition avec la Bibliothèque nationale de France, octobre 2020, 100 pages, 18 €, ISBN 978-2-35289-458-2.

Genres : littérature française, littérature jeunesse, contes.

Léopold Chauveau naît le 19 février 1870 à Lyon (Rhône-Alpes). Il est le fils d’Auguste Chauveau, vétérinaire, anatomiste et physiologiste (1827-1917). Il devient chirurgien mais il est aussi écrivain et artiste (sculpture sur bois, dessin). Il réalise 180 dessins à l’encre de Chine entre 1910 et 1920, intitulés La maison des monstres (voir la vidéo du Musée d’Orsay tout en bas du billet). Parmi ses titres, Derrière la bataille (1916), un récit sur le front de la première guerre mondiale, des contes pour enfants illustrés soit par lui soit par le peintre Pierre Bonnard (1867-1947) comme Histoires du Petit Renaud (1926) et des romans pour adultes comme Ramponnot (1931), Pauline Grospain (1932), Grelu (1934) parus chez Gallimard. Il meurt le 17 juin 1940 à Sérigny (Normandie).

Les histoires du Petit Renaud sont des histoires amusantes qu’un père, écrivain, raconte à son fils, surnommé Petit Père Renaud.

Histoire du gros Escargot raconte comment un escargot avance sur une route qui ne s’arrête jamais, et comment il se presse pour ne pas se faire écraser. C’est que des escargots écrasés, il en a vu beaucoup sur la route, des petits, des gros… Mais le lendemain, le voici ramassé avec plusieurs de ses congénères par une paysanne et jeté dans un arrosoir fermé ! « Il est très gentil mon escargot. ». (p. 30). Rien ne vaut la liberté !

Histoire du petit serpent ou comment le petit serpent, pour échapper à la punition de sa mère parce qu’il avait mis son doigt dans le nez, se met à courir, perd ses pattes et doit ramper sur le ventre. Durant sa course, le petit serpent rencontre un crocodile, un hippopotame, un lion, une girafe et un éléphant qui va devenir plus malicieux et intelligent. « Il se sauva pendant si longtemps, elle le poursuivait si assidûment, qu’elle oublia pourquoi elle tenait tant à lui donner une claque. […] Il se sauvait. Il avait oublié, lui aussi, depuis bien longtemps, pourquoi il méritait une claque. » (p. 38). Une réflexion sur la punition, ses causes et ses conséquences.

Histoire du gros arbre est l’histoire d’un arbre qui est énorme car il mange depuis longtemps les enfants mais seulement un enfant seul, ou deux ou trois, pas plus. « Il n’y aurait pas eu de place pour le quatrième dans son estomac, ce quatrième-là se serait sauvé et aurait raconté pourquoi les autres ne revenaient pas. » (p. 54). Un bûcheron qui se repose contre son tronc découvre le secret de l’arbre. Heureusement parce que les villageois, pour se venger, tuent tout ce qui bouge dans la forêt (charbonniers, animaux et même les lapins… comme si les lapins pouvaient manger des enfants !).

Histoire du petit Ours est une histoire que raconte le père à Petit Renaud pour qu’il digère parce qu’il a trop mangé. Le petit Ours brun en velours, Rounichond, dort tous les soirs avec Toto. Mais une nuit, Toto se réveille et Rounichond n’est pas là… « […] il est parti se promener, il reviendra, il n’est pas perdu ! Allons ! ne pleure plus ! c’est fini ! » (p. 72) dit la maman. Rounichond revient, effectivement, six mois après et il a bien changé ! Mais attention, trop d’éducation nuit à l’éducation.

Le loup et la tortue est une fable que Petit Renaud récite à son papa. La nuit, la tortue rentre dans sa carapace pour que le loup ne la mange pas. « Et la tortue retira tant qu’elle put, sa tête et ses pattes, bien au chaud, au fond de sa maison […]. » (p. 88). Mais elle oublie de rentrer sa queue…

Histoire supplémentaire enregistrée dans cette vidéo du Musée d’Orsay. Histoire de Limace raconte comment Limace Basset, chien savant dans un cirque, et Chocolat Caniche, chien d’aveugle, se rencontrent et deviennent amis, ainsi qu’avec la grenouille Pythagore. Une jolie parabole animalière qui explique qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Ces histoires qui ont bientôt 100 ans se lisent toujours avec plaisir parce que les enfants (et les grands) aiment toujours les histoires amusantes, les histoires d’animaux, les contes, les fables. J’imagine qu’à sa parution, avec les belles illustrations de Pierre Bonnard, ce livre était considéré comme un beau livre d’artiste pour la jeunesse. Pas de morale mais quelques petites idées subversives qui raviront assurément les lecteurs adultes.

Premier livre lu pour le nouveau challenge Les textes courts. Avec tous ces animaux, je le mets aussi dans Animaux du monde #3 ainsi que dans 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 3, un prénom dans le titre), Contes et légendes #3, Jeunesse Young Adult #10 et Projet Ombre 2021.

Le courtier Delaunay de Georges-Olivier Châtaureynaud

Le courtier Delaunay de Georges-Olivier Châtaureynaud.

In Le jardin dans l’île, Zulma, mars 2010, 176 pages, 14,20 €, ISBN 978-2-84304-301-7.

Genres : littérature française, nouvelle, fantastique.

Georges-Olivier Châteaureynaud naît le 25 septembre 1947 à Paris. Il est romancier, nouvelliste et reçoit plusieurs prix littéraires. Parmi ses titres : La faculté des songes (1982), Singe savant tabassé par deux clowns (2005), Jeune vieillard assis sur une pierre en bois (2013). Plus d’infos sur son site officiel.

Le narrateur est dans son magasin d’antiquités lorsque le client entre. Edmond Thyll, l’antiquaire, n’aime pas la médiocrité et ce client est mal habillé mais il a un regard et une voix… « […] cet homme-là n’était pas quelconque. » (p. 45). Ce client, c’est en fait le courtier Delaunay. « – Ah ! Ainsi, vous existez ? Il eut un sourire amusé. – Il faut croire. » (p. 46).

Le courtier n’a plus de travail depuis que Raymann est mort alors il compte sur cet antiquaire. Et leur collaboration fonctionne ! « Je l’accorde, nous étions chers, Delaunay et moi. Mais nous procurions à nos chalands ce qu’ils nous avaient eux-mêmes dépeint comme des merveilles. Il était naturel qu’ils les paient merveilleusement cher. » (p. 47-48).

Mais l’antiquaire est curieux et Delaunay refuse de parler de ses filières. « Je vais vous dire ! Si je vous révélais où je me fournis, vous ne seriez pas plus avancé… Et maintenant foutez-moi la paix avec ça, ou je vous quitte ! » (p. 48).

Mais un jour, Delaunay apporte au magasin une tabatière, non pas commandée par un client mais dessinée par Thyll ! « À compter de ce jour je ne connus plus de repos. Il avait fallu cet épisode pour que l’évidence m’apparût : tout cela n’était pas naturel. J’aurais dû m’en aviser plus tôt, bien entendu. » (p. 51). Il embauche donc Lambert, un détective privé.

Oh, avec son petit côté fantastique inattendu, qu’elle est bonne, cette nouvelle (de 17 pages) écrite en avril 1988 en Lozère (première publication en 1996 chez Librio avant rééditions chez Zulma en 2004 et 2010). Et qui me donne très envie de relire cet auteur que je découvrais ici ! Avez-vous déjà lu Georges-Olivier Châteaureynaud ? Avez-vous un titre à me conseiller ?

Peut-être la dernière nouvelle pour le Mois des nouvelles (janvier) que je mets aussi dans le challenge Littérature de l’imaginaire #9 et le Projet Ombre 2021.

R.U.R. de Karel Čapek

R.U.R. de Karel Čapek.

Rossumovi univerzální roboti sous-titré en anglais Rossum’s Universal Robots (1920) est traduit du tchécoslovaque par Hanuš Jelínek (1878-1944).

Genres : littérature tchécoslovaque, théâtre, science-fiction.

Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague. Du même auteur : La mort d’Archimède et L’empreinte.

Le prologue se déroule dans le Bureau central de l’usine Rossum’s Universal Robots, le bureau d’Harry Domin, 38 ans, directeur général. Alors qu’il dicte le courrier à sa secrétaire Sylla, Hélène Glory, 21 ans, fille du président, entre dans son bureau. Elle veut voir la fabrication qui est normalement secrète. Alors Domin raconte. « Ce fut en 1920, que le vieux Rossum, un grand physiologiste, mais à cette époque encore un jeune savant, vint en cette île lointaine pour y étudier la faune maritime. Il essayait d’imiter par la synthèse chimique la substance vivante qu’on appelle le protoplasme et, un beau jour, il découvrit une matière qui avait absolument les qualités de la substance vivante, tout en étant de composition chimique différente. » (p. 7). En fait, le vieux Rossum était fou, il voulait créer des hommes et prendre la place de Dieu. C’est lorsque son jeune neveu, ingénieur, est arrivé que les choses ont évolué. « Ce ne fut que le jeune Rossum, qui eut l’idée d’en faire des machines de travail vivantes et intelligentes. » (p. 9). En créant le Robot, on supprime l’homme qui a besoin de repos et de divertissements, donc qui coûte cher. Mais Hélène est horrifiée lorsqu’elle apprend que Sylla est une Robote ! Elle ne comprend pas que les Robots sont fabriqués comme le sont les automobiles. En fait elle représente la Ligue de l’Humanité qui « compte déjà plus de deux cent mille adhérents » (p. 18) et les membres veulent protéger les Robots. Mais pour 150 $, chaque humain a son robot et même plusieurs !

Les directeurs de l’usine, eux, sont humains : « M. Fabry, ingénieur, directeur technique général de R.U.R., docteur Gall, chef du département des recherches physiologiques, docteur Hallemeier, chef du département de psychologie et d’éducation des Robots, le consul Busman, directeur commercial, et M. Alquist, architecte, chef des constructions de R.U.R. » (p. 19). Tous les autres employés sont des Robots. « Un Robot remplace deux ouvriers et demi. La machine humaine est trop incomplète, mademoiselle. Il fallait la remplacer un jour. » (p. 20). Le mot est lancé, rendement. Mais Hélène fait penser à une ravissante idiote qui n’y connaît rien du tout ! L’objectif de la R.U.R. est de fabriquer tellement de Robots que les humains n’auront plus de travail mais pourront profiter largement de tout car il n’y aura plus de misère non plus. « Le travail sera supprimé. L’homme ne fera que ce qu’il aimera faire. Il sera débarrassé des soucis et de l’humiliation du travail. Il ne vivra que pour se perfectionner. » (p. 24). Est-ce une belle idée ou le début de la fin ?

Le premier acte se déroule dans le salon d’Hélène dix ans après. Il s’en est passé des choses, en dix ans… Les Robots ont été améliorés mais il y a eu des émeutes, des Robots armées, des guerres… Harry Domin, devenu le mari d’Hélène, n’est pas inquiet. « Tout cela était prévu, Hélène. Ce n’était qu’une transition vers le nouvel état des choses, tu comprends. » (p. 37). Pourtant Hélène est terriblement angoissée, elle se doute que son mari ne lui révèle pas tout, et ce n’est pas sa Nounou qui va arranger les choses en lui lisant les guerres et les massacres publiés dans le journal… Tout va mal et le Robot Radius qu’Hélène avait placé à la bibliothèque est devenu fou, il ne veut plus de maître, il ne veut plus recevoir d’ordres, il veut devenir le maître des humains ! En plus, dans l’humanité, il se passe une chose que certains universitaires avaient prédit : les humaines ne font plus d’enfants et personne ne peut expliquer pourquoi à part en disant que des nouveaux-nés ne serviraient à rien puisque les humains ne travaillent plus. Les Robots lancent leur révolution, bref la guerre. « À tous les Robots du monde ! Nous, la première organisation de la race de Rossum’s Universal Robots, nous déclarons l’homme ennemi et proscrit dans l’univers… […] Robots du monde, nous vous ordonnons de massacrer l’humanité. Pas de quartier pour les hommes. Pas de quartier pour les femmes ! Ménagez les usines, les chemins de fer, les machines, les mines et les matières premières. Détruisez le reste. Ensuite, rentrez au travail. Le travail ne doit pas être arrêté. » (p. 60). N’est-il pas trop tard pour l’humanité ? Vous le saurez en lisant les deuxième et troisième actes !

Les bonnes intentions, ah… les bonnes intentions, ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions… Les robots s’en prennent aux humains en littérature comme en image : Metropolis de Fritz Lang (1927), 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968), Galactica de Glen A. Larson (série, 1978), Blade Runner de Ridley Scott (1982), Terminator de James Cameron (1984), Matrix de Larry et Andy Machowski (1999), I Robot d’Alex Proyas (2004), Battlestar Galactica de Ronald D. Moore (série, 2004), Real Humans de Lars Lundström (série, 2012), entre autres.

C’est la première fois que le mot robot est utilisé. C’est le frère de Karel, Josef, qui l’a inventé à partir du mot tchèque robota qui signifie travail ou corvée et du mot russe rabotat qui signifie travailler. Mais, dans une pièce écrite en 1947, Opilec, l’auteur avait utilisé le terme automaton. Robot est resté dans l’histoire.

La pièce fut jouée le 25 janvier 1921 au Théâtre national à Prague puis en 1922 à New York et ensuite en mars 1924 à la Comédie des Champs-Élysées à Paris. Du théâtre et de la science-fiction (l’histoire se déroule dans le futur), c’est assez rare et c’est pourquoi je voulais lire cette œuvre de Karel Čapek depuis longtemps !

En France, différentes éditions sont parues (mais ce n’est pas facile de les trouver). R.U.R. Rezon’s Universal Robots traduit par Hanuš Jelínek aux éditions Jacques Hébertot en 1924. R.U.R. traduit par Hanuš Jelínek aux éditions Hachette en 1961. R.U.R. Reson’s Universal Robots traduit par Jan Rubeš aux éditions de l’Aube en 1997. R.U.R. Les Robots Universels de Rossum dans l’anthologie Robot Erectus en 2012. R.U.R. Rossum‘s Universal Robots traduit par Jan Rubeš aux éditions de la Différence en 2019.

Cette pièce d’anticipation, parfaitement écrite dans une logique implacable mais dans un style simple, est empreinte de philosophie et d’humanisme. C’est que l’auteur était un réaliste qui savait rester optimiste. Si j’en ai encore l’occasion, je relirai cet auteur talentueux et passionnant.

Lu pour Les classiques c’est fantastique, R.U.R. entre aussi dans les challenges 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 25, une pièce de théâtre mais il aurait pu être dans les catégories 30, 39, 42, 48) et Littérature de l’imaginaire #9.

Le talisman de Vaikom Muhammad Basheer

Le talisman de Vaikom Muhammad Basheer.

In Le talisman, Zulma, mars 2012, 192 pages, 18 €, ISBN 978-2-84304-577-6. Nouvelles traduites du malayalam (Inde) par Dominique Vitalyos (Grand Prix de traduction de la ville d’Arles).

Genres : littérature indienne, nouvelle.

Vaikom Muhammad Basheer naît le 21 janvier 1908 à Thalayolaparambu dans le district du Kottayam (Kerala, sud-ouest de l’Inde). Militant pour l’indépendance de l’Inde, il s’engage à l’âge de 16 ans et devient journaliste mais il vit dans la clandestinité puis il est arrêté. Il commence à écrire des nouvelles puis des romans dont peu sont traduits en français et reçoit la Padma Shri (un ordre honorifique civil) en 1982. Il meurt le 5 juillet 1994 à Beypore (Kerala).

Abdul Aziz est sous le manguier lorsqu’il reçoit une mangue sur la tête. Khan est « un beau chien blanc à grandes taches brunes » (p. 9) qui raffole des mangues et qui est tombé amoureux de la chienne des voisins. « Khan et Malou, c’était une histoire d’amour hindou-musulmane. Malou-aime-Khan-Khan-aime-Malou. » (p. 9). Mais six molosses hindous s’en sont pris à Khan et lui ont mis une dérouillée, le laissant presque sur le carreau. Khan en a gardé une haine de la gente féminine, canine et humaine !

En racontant l’histoire d’un chien mâle dans une famille musulmane et d’une femelle dans une famille hindou, l’auteur met en évidence les relations amoureuses contrariées à cause de l’ordre social et de la religion. Il m’a un peu fait penser à La Fontaine qui donne la parole à des animaux en place des humains.

Mais ce jour-là où la mangue tombe sur la tête d’Abdul Aziz, Khan n’a pas le cœur à la manger et le facteur arrive avec une lettre « de Shankara Ayyer, un vieux camarade de collège » (p. 11). Les deux amis, Abdul Aziz et Shankara Ayyer sont chauves et aspirent « ardemment à se voir repousser, de leur vivant, des cheveux sur le crâne. » (p. 11). Pourtant ils ont beau utiliser tous les produits miracles, « aucun résultat, pas l’ombre d’un duvet. » (p. 11). Puis arrive Sainul Abidin et son jeune assistant, il aurait un talisman pour empêcher Khan de mordre. « Quatre roupies quatre-vingt-quinze paisa. » (p. 15). Et miracle, il a aussi un talisman pour faire pousser les cheveux ! Mais quelle belle arnaque ! « En dépit des talismans, Khan avait mordu des femmes et ses propres cheveux ne repoussaient pas. Pourquoi ? » (p. 22). C’est avec l’humour malicieux d’un vieux sage que Vaikom Muhammad Basheer parle de la crédulité des humains.

Je continue ma découverte des auteurs indiens (ou sri-lankais) grâce à Zulma (bon plan de la part de l’éditeur d’avoir proposé des nouvelles librement pour donner envie aux lecteurs de lire le recueil complet). Ici, je me suis vraiment cru chez Abdul Aziz et son épouse Ummusalma, presque je cueillais une mangue sur l’arbre pour la manger !

Le talisman (Visappu) est une nouvelle de 24 pages parue en Inde en 1954, elle est donc un classique et entre dans le challenge 2021, cette année sera classique ainsi que dans Animaux du monde #3 (pour les chiens Khan et Malou), Les étapes indiennes #2, Mois des nouvelles et Projet Ombre 2021.

Jean de Kolno de Stefan Żeromski

Jean de Kolno de Stefan Żeromski.

Bibliothèque russe et slave, 22 pages. Jan z Kolna (1922) est traduit du polonais par Thérèse Le Gal La Salle et cette nouvelle est parue dans la Revue politique et littéraire, année 63, n° 3, en 1925.

Genres : littérature polonaise, nouvelle.

Stefan Żeromski naît le 14 octobre 1864 dans le village de Strawczyn près de Kielce (région de Sainte-Croix, Pologne). Dans une Pologne partagée entre les empires allemand, austro-hongrois et russe, il s’engage jeune pour la justice social et la politique. D’ailleurs son premier roman, Les travaux de Sisyphe (Syzyfowe prace, 1897), plutôt autobiographique, met en scène des lycéens polonais qui résistent à la germanisation et à la russification de la Pologne. D’abord précepteur puis responsable de la bibliothèque polonaise de Rapperswil en Suisse (1892-1896) et de la bibliothèque Zamoyski de Varsovie (1897-1903), il écrit des nouvelles, des romans et du théâtre. Il est journaliste de guerre durant la guerre entre l’Union soviétique et la Pologne (1919-1921). Certaines œuvres sont écrites sous des pseudonymes, Stefan Iksmoreż, Józef Katerla et Maurycy Zych. Et plusieurs de ses œuvres sont adaptées au cinéma en Pologne. Il est comparé à Fiodor Dostoïevski et à Gustave Flaubert « tant pour ses recherches artistiques audacieuses que pour la finesse et la complexité psychologique de ses personnages pris dans la tourmente de la grande histoire » (source Wikipédia). Il meurt le 20 novembre 1925 au Palais royal de Varsovie. Sa maison d’été à Nałęczów est devenue un musée en son honneur en 1928.

Jean de Kolno, célèbre navigateur « au service des états scandinaves et danois » (p. 5) dans les mers du Nord, construit son nouveau navire dans son pays natal, la Pologne. C’est que les ouvriers polonais et les mâts polonais sont réputés.

Voici la description de Jean de Kolno. « C’était un homme de haute taille, aux épaules larges, au cou solide, au ventre gros, aux genoux et aux pieds puissants. L’été comme l’hiver, il travaillait avec sa chemise déboutonnée sur sa poitrine ; il avait la tête nue, portait une culotte de peau montant seulement jusqu’à l’aine et un léger caftan sur les épaules. Il se plaisait par la pluie et la glace, ne respirant largement, de ses vastes poumons, que parmi les ouragans du Nord. » (p. 5). C’est qu’après avoir fait deux fois le tour de l’Islande, il est attiré par le Groenland et l’Océan arctique.

Les descriptions de l’Islande, de l’Océan, des vents, des lumières et aurores boréales, de la Nature sont superbes, pleines de vie, de poésie et de réalisme et donnent envie de voyager malgré le froid polaire. « Ce spectacle éveillait dans son âme une passion dominante qui chantait en lui comme une musique éternellement neuve et toujours inconnue et lui inspirait un amour des dangers toujours renaissants. » (p. 7).

Le voyage l’appelle, la curiosité le fait vivre, il ne supporte plus la ville. « Il était dévoré par une curiosité inassouvie, par un désir inextinguible, par un feu qui lui brûlait la plante des pieds sur les terres peuplées et habitées par la race humaine. Sans cesse à son esprit se posait cette question : Qu’est-ce qu’il y a plus loin ? Qu’y a-t-il là encore ? Qu’est-ce qui se cache au delà de ce grand continent que tu as déjà aperçu ? » (p. 9-10).

Il lui faut alors le navire parfait pour supporter l’Océan, les vents, les tempêtes. « À présent il voulait construire son galion selon son idée propre, suivant sa connaissance du problème de ses destinées, parfait, capable de vaincre le Nord. Il voulait le doter de tout, lui donner sa propre raison, sa force, son endurance, son inflexibilité, sa puissance indestructible. Dans ses rêves, il lui donnait la forme d’un cygne. Il faisait le dessin de son navire semblable à cet oiseau qui annonce le Nord aux mers du Sud. » (p. 13).

Bon, il faut aimer le froid glacial, les peaux de bêtes, l’huile de foie de morue… Mais c’est un beau voyage littéraire. Et, à travers ses rêveries au bord de la Vistule et les matériaux de construction – dont le bois – qui viennent de toutes les régions, c’est la richesse de la Pologne que l’auteur (dé)montre, la maîtrise de leurs métiers qu’ont les ouvriers et les artisans polonais, « charpentiers, tourneurs, menuisiers, scieurs, forgerons, fondeurs de cuivre, verriers, et maîtres en voilure. » (p. 16). Prêts à embarquer sur le Cygne avec Jean de Kolno ?

J’ai aimé le côté à la fois humaniste et dramatique de cette nouvelle et je relirai cet auteur que je découvrais !

Pour le Mois des nouvelles et les challenges 2021, cette année sera classique et le Projet Ombre 2021.