Little Nemo 1905-2005 – Un siècle de rêves

Little Nemo 1905-2005 – Un siècle de rêves.

Les impressions nouvelles, Hors collection, septembre 2005, 104 pages, 28 €, ISBN 978-2-87449-000-8.

Genres : bande dessinée, dessins de presse, classique.

Ouvrage collectif avec David B, Igort, Jean-Philippe Bramanti, Dylan Horrocks, Craig Thompson, Katsuhiro Otomo, Peter Maresca, Gilles Ciment, Marc-Antoine Mathieu, Miguelanxo Prado, Lorenzo Mattotti, Mœbius, Art Spiegelman, Serge Tisseron, Jacques Samson, François Schuiten, Thierry Smolderen, Pierre Sterckx, Frédéric Boilet, Thierry Groensteen, Benoît Peeters, Pierre Fresnault-Deruelle, Jean-Marie Apostolidès.

Winsor McCay naît le 26 septembre soit en 1867 (au Canada, selon les archives de recensement), soit en 1869 (ce qui est inscrit sur sa tombe) soit en 1871 à Spring Lake dans le Michigan (aux États-Unis, ce qu’il déclarait). Il étudie en tout cas l’Art à Chicago (Illinois) et à l’Université d’Eastern Michigan. Il est doué pour le dessin et particulièrement pour les perspectives architecturales. Il meurt le 26 juillet 1934 à Brooklyn (New York, États-Unis). Ses œuvres les plus connues sont Le petit Sammy éternue (1904-1906), Cauchemars de l’amateur de fondue au Chester (1904-1913), Little Nemo in Slumberland (1905-1914) et des films d’animation comme Little Nemo (1911) et Gertie le dinosaure (1909).

Little Nemo naît en couleurs le 15 octobre 1905 « dans le supplément du dimanche d’un des plus fameux quotidiens américains, le New York Herald. » (p. 5, préface de Benoît Peeters). Winsor McCay est un précurseur non seulement de la bande dessinée mais aussi de l’animation.

Nemo et son petit cheval de la nuit, Semnus, explorent le monde des rêves, « le paysage intérieur des rêves » dit Art Spiegelman (p. 6) qui considère que McCay a créé un chef-d’œuvre méconnu. Le dernier Little Nemo paraît en 1927 puis il est oublié jusque dans les années 70…

Cette bande dessinée d’hommage pour le centenaire (1905-2005) mélange des dessins de presse de McCay (en VO) en noir et blanc ou en couleurs, des planches hommages de dessinateurs illustres (voir leurs noms ci-dessus), il y a une biographie et des infos très intéressantes par Thierry Smolderen (p. 9-17) et des photos d’archives.

« Je rêvais encore ! J’aimerais dormir. Sans presque jamais me réveiller. » (planche de Jean-Philippe Bramanti, p. 8).

Parmi mes hommages préférés, celui de David B. « Je dois noter tous ces rêves avant de les oublier. » (p. 19), le strip géant de François Schuiten, le dessin pleine page de Moebius et celui de Miguelanxo Prado.

Il y a même des poèmes (de Jan Baetens, p. 43). Et Igort a réalisé une grande fresque dépliante, un strip géant de 4 pages.

Chacun, dans son style, dans son univers, a rendu hommage à McCay et à Little Nemo que je ne connaissais que de noms.

En fin de volume, « Autres Nemos, autres rêves » par Peter Maresca avec Billy Make Believe de H.E. Homan, Danny Dreamer de Clare Briggs, Drowsy Dick’s Dime Novel Dream de Charles Reese, Bad Dream Bill ou Happy Hooligan que je ne connais pas mais qui sont soit des pionniers soit des imitations (dont McCay ne s’offusque d’ailleurs pas).

« Il aurait fallu deux vies à Winsor McCay : celle qu’il vécut pour accomplir son immense œuvre de dessinateur de presse, une autre pour se consacrer pleinement à l’art dont il a bâti presque seul les fondations : le cinéma d’animation. » (Gilles Ciment, p. 82).

Little Nemo 1905-2005 – Un siècle de rêves est une très belle bande dessinée à la fois hommage, historique, biographique et une anthologie est parue pour le centenaire : Little Nemo in Slumberland – So many splendid Sundays chez Sunday Press.

Pour le challenge Des histoires et des bulles, la catégorie 27 demande un recueil de dessins de presse et j’avais pensé à Mana Neyestani mais j’ai déjà rédigé un billet à l’été 2015 alors j’ai choisi Little Nemo.

Je mets également cette lecture enrichissante dans 2021 cette année sera classique, BD, La BD de la semaine (cependant en pause estivale).

Fantômes et samouraïs d’OKAMOTO Kidô

Fantômes et samouraïs – Hanshichi mène l’enquête à Edo d’OKAMOTO Kidô.

Philippe Picquier, avril 2004, 416 pages, 21 €, ISBN 978-2-87730-715-4. Hanshichi Torimonochô 半七捕物帳 (1917-1937) est traduit du japonais par Karine Chesneau. Je l’ai lu en poche : Picquier poche, n° 298, collection L’Asie en noir, septembre 2007, 464 pages, 9,50 €, ISBN 978-2-87730-964-6.

Genres : littérature japonaise, nouvelles policières.

OKAMOTO Kidô (岡本 綺堂) est le nom de plume d’Okamoto Keiji (岡本 敬二), né le 15 octobre 1872 à Tôkyô. Son père, samouraï, travaille avec la légation britannique. Ses parents et sa sœur aînée se passionnent pour le kabuki (théâtre japonais traditionnel) et Okamoto les suit lorsqu’il est plus âgé. Entre le kabuki, les histoires de fantômes britanniques, la découverte de la poésie chinoise mais aussi de Shakespeare et de Sherlock Holmes et le voici paré pour devenir dramaturge et romancier ! Mais il rédige aussi, dès 1890, des comptes-rendus de représentations théâtrales pour le Tôkyô Nichi Nichi Shimbun et le Mainichi Shimbun (deux journaux quotidiens japonais) et devient reporter pour le Chûô Shimbun. Ses deux pièces les plus connues sont Histoire du fabricant de masques (Shuzenji monogatari 修善寺物語) et Histoire d’un plat brisé à Banchô (Banchô Sarayashiki 番町皿屋敷) et ses nouvelles policières, regroupées sous le titre L’étrange affaire de l’inspecteur Hanshichi (Hanshichi Torimonochô 半七捕物帳), sont publiées en feuilleton entre 1917 et 1937. Il meurt le 1er mars 1939 à Meguro (Tôkyô).

Le thème de mai pour Les classiques c’est fantastique #2 est voyage alors je vous emmène à Edo (ancien nom de Tôkyô) à deux périodes différentes, Edo et Meiji (explications plus bas), à savoir qu’à cette époque Edo était plutôt constituée de plusieurs villages qui sont devenus les quartiers de Tôkyô. J’espère que vous prendrez plaisir à cette visite d’Edo et de ses villages à travers ces nouvelles policières dont certaines ont plus d’un siècle. Kidô Okamoto est un des précurseurs de la littérature policière japonaise et il développe un genre spécifique, le torimonochô, littérature policière historique avec traditionnel japonais (fantômes…) et modernité (influence occidentale).

L’esprit d’Ofumi – Le narrateur entend parler de l’affaire d’Ofumi lorsqu’il a 12 ans mais ni son père ni son oncle ne veulent lui en parler parce qu’un samouraï donc « un guerrier se doit de ne pas croire aux êtres surnaturels » (p. 7). Ce n’est que deux ans plus tard qu’oncle K. (un autre oncle) lui en parle. « Ce genre de soirée convient parfaitement pour une histoire de fantômes. Tu n’es pas froussard, toi ? Je l’étais. Mais fasciné par tout ce qui fait peur, j’adorais écouter, oreilles grandes ouvertes et muscles tendus, toutes sortes de récits fantastique. » (p. 10). Toutes les nuits Omichi et sa fille de 3 ans, Oharu, voient une femme mouillée et blafarde en rêve, Ofumi, mais le mari, Obata, samouraï, refuse d’y croire. Le frère d’Omichi, Matsumura, décide d’enquêter. Oncle K., voisin des Obata, cadet oisif, 20 ans, propose son aide et c’est comme ça qu’il rencontre l’enquêteur Hanshichi. « Hanshichi était un personnage influent dans la corporation des enquêteurs. Mais pour quelqu’un exerçant ce genre de métier, il surprenait par son caractère d’un natif d’Edo, simple, ouvert et d’une rare intégrité ; jamais on n’avait entendu médire de lui ou laissé entendre qu’il se servait de son autorité d’agent du gouvernement pour se montrer dur envers les faibles. En un mot, il faisait preuve de compréhension envers tous. » (p. 26-27). « Beaucoup d’enquêtes allaient encore exciter mon imagination, car ces énigmes n’étaient qu’un jeu d’enfant pour Hanshichi qui les résolvait avec une grande facilité. Il était un peu le Sherlock Holmes de l’époque Edo. ». Cette histoire se déroule vers 1885, c’est-à-dire durant l’ère Meiji (1868-1912) qui fait entrer le Japon dans la modernité mais Hanshichi a commencé sa carrière à la fin de l’ère d’Edo (l’ère précédente, 1600-1868). Dix ans après (1895 donc, parce qu’il dit que la guerre sino-japonaise se termine), l’oncle K est mort et le narrateur, jeune journaliste, devient proche de Hanshichi à la retraite (il a plus de 70 ans). Les histoires qui suivent sont les enquêtes que Hanshichi raconte.

J’ai été un peu longue pour cette première enquête, histoire de présenter les personnages et la période mais je vais faire plus court pour les enquêtes suivantes.

La lanterne en pierre – Hanshichi raconte comment il est entré parmi les agents du gouvernement en devenant, à 19 ans (en 1842), le subordonné de l’enquêteur Kichigorô. Après avoir été prié au temple de Kannon, Okiku, 18 ans, a disparu et Seijirô, un des commis de la boutique, s’inquiète. « […] tous ne faisaient que soupirer, le visage décomposé et lugubre, incapables d’apporter à Hanshichi la moindre suggestion concernant la cachette de la jeune fille. » (p. 49). Et le lendemain, la mère d’Okiku est tuée… Cette énigme est la première enquête de Hanshichi qui est rapidement devenu chef enquêteur.

La mort de Kanpei – En décembre 1859, une « affaire a fait beaucoup de bruit à l’époque. Et elle m’a un peu cassé la tête. » (p. 78). C’est Okume, la sœur de Hanshichi, qui lui demande d’aider sa collègue, Moji Kiyo. Lors d’un spectacle de kabuki, Kakutarô, un jeune acteur qui jouait le rôle du samouraï Hayano Kanpei, faisant seppuku, est vraiment mort. Ce qui est amusant, c’est que Hanshichi fait semblant d’être ivre pour mener cette enquête.

À l’étage de la maison de bains – « Comme jusqu’à présent je ne t’ai conté que des réussites, aujourd’hui je vais te narrer l’une des erreurs que j’ai faites. Quand j’y repense, l’histoire était franchement ridicule. » (p. 112). Printemps 1863. Kumazô, un indic de Hanshichi tient une maison de bains et il trouve bizarre que, depuis près de deux mois, deux samouraïs viennent tous les jours après avoir déposé leurs sabres à l’étage (comme le veut le règlement). Seraient-ils de faux samouraïs ?

Le professeur-monstre – Juillet 1855. Mizuki Kameju, une professeur de danse, est morte. Elle était surnommée le professeur-monstre. « Mizuki Kameju était une femme sophistiquée dans le style des citadines, qui ne faisait pas son âge malgré ses quarante-huit ans. » (p. 148). Sa fille adoptive, Kameyo, qui devait prendre la relève avait la santé fragile et elle est morte d’épuisement à l’âge de 18 ans il y a un an. Les deux morts seraient-elles liées ?

Le mystère de la cloche d’incendie – « Il va sans dire que sonner la cloche d’incendie sans motif et perturber la ville du shôgunat et de sa cour était considéré comme un crime grave. » (p. 181). Mais, en plus de la cloche qui sonne toute seule, l’agression d’une femme, un kimono d’enfant qui marche seul, les gens prennent peur, « on en vint à penser que ce n’était probablement par l’œuvre d’un humain. » (p. 187).

La dame de compagnie – Août 1863. Ochô qui sert à la boutique de thé avec sa mère a disparu mais elle n’a pas d’amoureux. Okame, sa mère, et Hanshichi craignent un enlèvement. Dix jours après, Ochô est de retour mais elle est de nouveau enlevée. « Et cette fois, elle n’est pas rentrée ? Non, répondit Okame dont le visage s’assombrit. » (p. 226).

L’étang de la Ceinture-voleuse – Cet étang n’existe plus mais « C’est à une mystérieuse légende que l’étang de la Ceinture-voleuse doit son nom. » (p. 243). Mars 1859, « une ceinture de femme a été aperçue à la surface de l’eau, ce fut la panique générale. » (p. 244). Or la ceinture appartenait à Omiyo, 18 ans, qui est morte étranglée. En même temps, Senjirô, un jeune commerçant de 24 ans a disparu… Les deux affaires seraient-elles liées ?

La fonte des neiges au printemps – Janvier 1865. Alors qu’il neige, Hanshichi croise Tokuju, un masseur aveugle, mais celui-ci n’aime pas travailler au pavillon du Tatsuise car, bien que non-voyant, il trouve cette maison lugubre. « Comment dire, je ne peux pas vous expliquer, murmura Tokuju en se renfrognant. » (p. 280). Une terrible histoire d’amour…

Hiroshige et la loutre – Janvier 1858. Le corps d’une fillette inconnue de 3 ou 4 ans gît sur le toit de la maison d’une riche famille à Asakusa… « Quand une affaire de cette importance se produisait dans la demeure d’un grand samouraï, elle pouvait être réglée dans la plus grande discrétion sans être rendue publique. » (p. 309). La fillette n’a sûrement pas été enlevée par un tengu qui l’aurait laissée tomber ! Hanshichi raconte une deuxième histoire, septembre 1947, une histoire de loutre.

La demeure Belles-de-jour – Novembre 1956. Chaque année, les « fils des vassaux directs du shôgun » (p. 342) qui ont 12 ou 13 ans participent à un « examen de lecture à haute voix des classiques chinois à l’académie confucianiste Gakumonjo d’Ochanomizu » (p. 342) mais le jeune Sugino Daizaburô, 13 ans, fils unique, a disparu. Aurait-il été « enlevé par les esprits divins » (p. 350) ou par un renard ?

Chats en rébellion – Un jour, l’auteur arrive chez Hanshichi et il y a un chaton. Hanshichi se rappelle d’une histoire de chats en septembre 1862. Omaki, une veille femme de 70 ans a une « passion dévorante pour les chats » (p. 376), elle en avait une vingtaine, adultes et chatons, et, même si elles les nourrissaient très bien, ils volaient dans les cuisines des voisins… Les voisins sont très en colère et se débarrassent des chats.

La fille de la déesse Benten – Mars 1854. Alors qu’il adécidé de se rendre à la fête Sanja au sanctuaire shintô d’Asakusa, Rihei, un prêteur sur gages, vient consulter Hanshichi parce que Tokujirô, 16 ans, un des apprentis de son patron est subitement mort accusant Okono, une jeune femme du quartier, de l’avoir tué. Cette Okono, bientôt 30 ans, est toujours célibataire et surnommé « Benten Musume, la fille de la déesse du Bonheur » (p. 407). Dans cette histoire, on croise Osen, l’épouse de Hanshichi.

La nuit de la fête de la montagne – Mai 1862, Hanshichi se rend à Hakone (ah que j’ai aimé ce beau site !) avec un jeune collègue, Takichi, mais un double meurtre a lieu à l’auberge. « Takichi expliqua que les deux marchands de Sunpu qui logeaient ensemble au premier étage, à l’arrière de l’auberge, avaient été assassinés et qu’on leur avait dérobé leur argent. » (p. 443). Le serviteur d’un jeune samouraï serait impliqué.

Les enquêtes sont délivrées dans le désordre, au fur et à mesure des rencontres – prévues ou fortuites – entre Hanshichi et l’auteur, et des souvenirs de Hanshichi. Hanshichi est entré dans la police lorsqu’il avait 19 ans, en 1842 (c’était l’ère d’Edo). La plus ancienne enquête qu’il raconte dans ce recueil date de 1842 et la plus récente de 1865. Mais Hanshichi et l’auteur se sont rencontrés une première fois en 1885 puis en 1895 et ensuite régulièrement soit chez le vieil homme soit à l’extérieur (durant l’ère Meiji donc). Le lecteur a ainsi un large panorama de la fin de l’ère d’Edo (1600-1868) et du début de l’ère Meiji (1868-1912), entre 1842 et 1865. Idéal pour le challenge Les classiques c’est fantastique #2, le thème de mai étant voyage.

Chaque fois qu’on pense qu’il y a du surnaturel dans une histoire, Hanshichi prouve le contraire par la logique car il a une façon de pensée similaire à celle de Sherlock Holmes. En moins poussée mais on voit bien que l’auteur a été inspiré par le personnage anglais. En tout cas, le narrateur présente souvent les histoires comme du théâtre kabuki en particulier pour les décors et les détails.

Un bon point : les notes sont en bas de page (je préfère ça que être obligée d’aller à chaque fois en fin de volume).

Un deuxième tome, Fantômes et kimonos – Hanshichi mène l’enquête à Edo, est paru chez Philippe Picquier en mai 2006 et… je l’ai aussi en poche sur mes étagères, une future lecture donc !

En plus de Les classiques c’est fantastique #2 cité plus haut, je mets cette chouette lecture dans 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 12, un livre d’un auteur japonais, 2e billet), Hanami Book Challenge (menu 1 Au temps des traditions, sous-menu 1 Pour la gloire de l’empereur), Polar et thriller 2020-2021, Projet Ombre 2021 et Les textes courts (recueil de 14 nouvelles) et bien sûr Un mois au Japon (qui a continué en mai).

Ah ! La belle journée ! d’Elena Pavlovna Gertik

Ah ! La belle journée ! d’Elena Pavlovna Gertik.

Flammarion, Albums du Père Castor, 1934, 30 pages (numérique), réédition en 2012.

Genre : album illustré franco-russe.

Elena Pavlovna Gertik naît le 18 février 1897 à Saint-Pétersbourg en Russie. Fuyant la révolution bolchevique, elle arrive en France en 1923. Elle est dessinatrice et travaille régulièrement avec d’autres autrices et illustratrices comme Rose Celli (1895-1982), Lida (1899-1955), Marguerite Reynier (1881-1950) et Nathalie Parain (1897-1958). Elle meurt accidentellement le 2 avril 1937 à Paris.

Françoise et Jacques se préparent pour promener Boum, leur chien, avec maman. Le collier, la balle, tout est prêt. Ils croisent une marchande de ballons et se dirigent vers le bois où il y a un jardin zoologique. Des ours, des pélicans… Puis ils vont dans la prairie pour pique-niquer. Et passent ensuite l’après-midi au parc pour enfants où Jacques fait une promenade à dos d’âne pendant que Françoise et maman assistent à un spectacle de Guignol. Et, après un dernier tour de manège, il faut rentrer car papa doit les attendre. Ah, quelle belle journée !

Cet album illustré – dans les tons pastels – propose non seulement une histoire (toute simple mais agréable) mais aussi du coloriage, c’est-à-dire de terminer les images inachevées, ceci avec quatre crayons de couleurs (rose, bleu, jaune, marron) qui peuvent créer chacun « cinq tons différents (très clair, clair, moyen, foncé, très foncé) » ainsi que des mélanges (il y a des conseils en introduction, par exemple marron puis bleu donnent du gris).

Ce genre d’albums existent-ils encore de nos jours ? En tout cas, c’était idéal pour que les enfants deviennent à la fois lecteurs et artistes.

J’aimerais lire Album magique dessiné avec Nathalie Parain et qui développe le principe du Bolchtchebine kartinki ou images magiques (ce sont deux feuilles transparentes qui se superposent, en général une bleue et une rouge, et qui montrent une image différente), vous connaissez ?

Je mets cette lecture dans 2021, cette année sera classique, Challenge Cottagecore (catégorie 2, Retour aux sources, avec des histoires qui se déroulent en pleine campagne, dans la forêt), Jeunesse Young Adult #10 et Les textes courts.

La légende de Songoku (4 tomes) d’Osamu Tezuka

La légende de Songoku (4 tomes) d’Osamu Tezuka.

Delcourt, collection Akata seinen, 8,99 € chaque tome. Boku no Songoku (1952) est traduit du japonais par Tetsuya Yano et adapté par Patrick Honoré.

Genres : manga, seinen, Histoire, fantastique.

TEZUKA Osamu (手塚 治虫) naît le 3 novembre 1928 à Toyonaka (préfecture d’Ôsaka, Japon). Il étudie la médecine à l’université d’Ôsaka mais il découvre les dessins animés en particulier ceux de Walt Disney et devient mangaka, scénariste et réalisateur. Il connaît le succès avec La nouvelle île au trésor (1947). Suivront Le roi Léo (1950), Astro Boy (1952), Princesse Saphir ((1953), Phénix l’oiseau de feu (1956) et tant d’autres titres (dont la majorité sont adaptés en animation). Je ne peux pas tous les citer mais l’œuvre est colossale (de 1947 à 1988), touche à tous les genres et reçoit de nombreux prix y compris posthumes. Il meurt le 9 février 1989 à Tôkyô.

Tome 1, Delcourt, février 2007, 320 pages, ISBN 978-2-75600-730-4.

Tout commence avec la création du monde, selon le bouddhisme, c’est-à-dire quatre continents (un à chaque point cardinal), une montagne avec le rocher « du mont des fruits et des fleurs » qui se transforme en œuf et la naissance d’un singe doré. Il mène une vie triste et solitaire jusqu’à ce qu’il devienne (à l’insu de son plein gré) le Roi des singes. « Ah, bonne vie et bonne demeure ! Que je vive longtemps et que ce bonheur dure toujours… » (p. 22). Mais trompé par son valet jaloux qui voulait devenir roi et sous l’emprise d’un sortilège, il se retrouve dans le monde éthéré des mages au Mont des esprits où il devient, Songoku, un disciple studieux. Le plus assidu même, c’est pourquoi, au bout de sept ans, il reçoit les Arcanettes du chaton (on est loin des Arcanes du tigre !). « Tu n’es pas encore prêt pour les Grandes Arcanes. Mais tu pourras déjà maîtriser soixante-douze techniques du Ciel et de la Terre ainsi que du Yin et du Yang mais retiens bien ceci, disciple : l’art du mage ne doit pas te servir à frimer. Si tu t’en sers dans un but mesquin, il te manquera toujours trois poils sur le caillou ! » (p. 39). Mais Songoku est un singe facétieux et bagarreur alors Sakyamuni « le Bouddha qui habite au paradis occidental » (p. 67) l’enferme pour cinq cents ans sous une montagne. Un jour, un bonze en route pour l’Inde passe par le Mont des cinq éléments, c’est « Sanzô Hôshi, archibonze de l’empire Tang » (p. 79) qu’attendait impatiemment Songoku et le voici libéré et en route pour d’étonnantes aventures avec une jeune dragonne qui servira de monture au bonze, un cochon gourmand (euh, goinfre serait plus approprié) et un kappa (bonze des sables). Le talent et l’humour de Tezuka (il y a des anachronismes amusants par rapport au roman dont le manga est adapté et des clins d’œil aux lecteurs) font de cette série un des chefs-d’œuvre du maître qui apparaît d’ailleurs page 109. Ma phrase préférée est « Abandonne tes désirs ! Plus tu en as et moins ce que tu désires se réalisera. » (p. 169). En fin de volume, une postface avec des informations précieuses et des clés de compréhension.

Tome 2, Delcourt, mai 2007, 320 pages, ISBN 978-2-75600-731-1.

Songoku, Sanzô le bonze, Dragonette, Cho Hakkai le cochon et Sagojô le kappa continuent leur long voyage pour recevoir les soûtras sacrés en Inde. Mais un bateau pris par erreur (ou par la force du destin) les conduit au Japon où ils sont confrontés à un chat maléfique. « Je ne te lâcherai plus maintenant. Tu devrais savoir que le chat est un animal très obstiné ! Miaaou! » (p. 81). Ils rencontrent aussi de vilains oni (un genre de yôkai du folklore japonais) et Momotarô, clin d’œil à un enfant héros du folklore japonais. Lorsqu’ils arrivent en Chine, c’est la sécheresse et tous les bonzes sont arrêtés pour travailler. Sanzô n’y échappe pas. « Songoku, apprends que la vraie victoire, c’est de savoir pardonner à son ennemi ! » (maître Kannon-le-tout-puissant, p. 169). Et d’autres aventures trépidantes. En fin de volume, des clés de compréhension (c’est vrai que je ne connaissais pas certaines légendes).

Tome 3, Delcourt, septembre 2007, 288 pages, ISBN 978-2-75600-732-8.

« Chers lecteurs, cela fait déjà trois ans que Sanzô, l’éminent bonze de l’empire Tang, est parti pour les Indes afin d’y recevoir les soûtras sacrés du grand Bouddha… En chemin, il a sauvé Songoku, cloué sous le mont des cinq éléments, puis a accueilli Cho Hakkai, Sagojô et Dragonette comme nouveaux disciples. Grâce à leurs précieux services, il a pu ainsi se tirer sain et sauf de multiples traquenards et continuer son voyage. Mais nos amis ne sont pas au bout de leurs peines, et Bouddha seul sait les fabuleuses aventures qui les attendent encore avant d’arriver à destination… » (p. 6-7). Il faut dire que Sanzô est habitué aux arrestations et aux enlèvements ! Quant à Cho Hakkai, il risque d’être mangé à plusieurs reprises durant cette périlleuse aventure… Heureusement l’équipe arrive au complet aux portes de l’Inde. Il y a même une histoire (un rêve ?) avec Tezuka (p. 165 et suivantes). Et, en fin de volume, toujours des clés de compréhension.

Tome 4, Delcourt, janvier 2008, 288 pages, ISBN 978-2-75600-733-5.

L’Inde ! Mais nos amis doivent traverser l’Himalaya, enneigé et dangereux. Puis le fleuve Brahmapoutre. Je ne peux en dire trop, je ne veux pas divulgâcher… Mais il y a des clins d’œil à Tezuka (fleurs, cases noires…) et l’auteur profite bien de cette série pour raconter des légendes indiennes, chinoises et japonaises, ce qui réunit parfaitement ces trois grands pays touchés par le bouddhisme. Et toujours des clés de compréhension en fin de volume. À noter la Légende du Serpent blanc, issue du folklore chinois, et que j’ai évoquée récemment [ici].

Suivez les aventures du bonze Sanzô, inspirées de Pérégrination vers l’Ouest (ou Voyage vers l’Occident selon les traductions) du Chinois Wu Cheng’En (XVIe siècle) et bourrées de références. C’est dépaysant, c’est drôle, c’est effrayant, c’est enrichissant ! Tezuka s’approprie parfaitement la légende de Songoku (le titre japonais Boku no Songoku signifie en fait Mon Songoku), le Roi-Singe, et délivre une série courte (4 tomes) qui plaira assurément aussi bien aux jeunes qu’aux adultes curieux. Parce qu’à travers ces personnages que tout oppose, Tezuka aborde les valeurs humanistes que l’on aime, l’entraide, la solidarité, l’amitié avec de l’aventure, de l’action et de l’humour, du pur Tezuka en fait !

Une belle relecture (série déjà lue il y a 12-13 ans) pour Un mois au Japon (qui continue en mai) La BD de la semaine et les challenges BD, Des histoires et des bulles (catégorie 11, une adaptation littéraire, voir le paragraphe ci-dessus) mais aussi 2021, cette année sera classique (série parue au Japon en 1952 et inspirée d’un récit du XVIe siècle), Contes et légendes #3, Jeunesse Young Adult #10, Littérature de l’imaginaire #9 et bien sûr Les étapes indiennes #2. De plus, le tome 4 dont la couverture est rouge entre dans Lire en thème de mai (et pour le 1er thème secondaire, il y a des monstres, démons, sorcières). Plus de BD de la semaine chez Noukette.

Novela Negra, le polar latino (film documentaire)

Mercredi soir, j’ai regardé en deuxième partie de soirée sur Arte Novela Negro, le polar latino, un documentaire de 56 minutes réalisé par Andreas Apostolides (Grèce) en 2020.

Comme vous le devinez, ce documentaire parle du roman noir, du roman policier dans les pays d’Amérique du Sud des années 70 à nos jours. Et je me suis dit que j’allais le regarder et prendre quelques notes pour en parler dans le cadre du Mois espagnol et sud américain.

« Dans les années 70, un nouveau genre de roman policier a été créé en Amérique latine. » Des images d’archives en noir et blanc puis en couleurs, des extraits de romans lus par des auteurs, des extraits de films noirs… Plusieurs auteurs racontent leur vision du roman noir et leur écriture de romans policiers différents des romans européens et états-uniens même si le roman noir et les films noirs français (qui arrivent en Amérique latine dans les années 70) sont pris en exemple.

Paco Ignacio Taibo II (Mexique) parle de la « réinvention du genre » dans les années 70 avec les dictatures militaires puis Luis Sepúlveda (Chili) continue en expliquant que dans le genre noir classique, les auteurs ont rajouté de l’Histoire, beaucoup d’histoire (« l’une des dernières interviews avant sa disparition en avril 2020 »). Interviennent ensuite Claudia Piñeiro (Argentine), Leonardo Padura (Cuba), Juan Sasturain (Argentine), Santiago Roncagliolo (Pérou) ainsi que deux spécialistes (un journaliste et un professeur universitaire dont je n’ai pas noté les noms).

Des romans noirs urbains qui dénoncent la violence, les crimes, les crimes d’État et le pouvoir corrompu. C’est que, dans toutes les grandes villes d’Amérique latine, la promiscuité entre les riches et les pauvres (qui arrivent de la campagne et qui se sentent comme sur une autre planète) engendre des inégalités croissantes et un basculement vers des dictatures en particulier en Argentine et au Chili (avec tortures, exécutions, crimes non élucidés, enfants disparus…).

Ce documentaire – et les romans noirs (romans politiques et sociaux) écrits par les auteurs cités ci-dessus – révèlent la face cachée des grandes villes : Mexico, Buenos Aires, La Havane, Santiago du Chili, Lima.

Une seule autrice dans ce documentaire, Claudia Piñeiro, une « écrivaine à part », différente dans le monde du roman policier, peut-être parce que ses romans sont plus récents (années 2000-2010).

Vous pouvez (re)voir cet instructif film documentaire sur Arte jusqu’au 10 juillet 2021, profitez-en !

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler de Luis Sepúlveda

Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler de Luis Sepúlveda.

Métailié, collection Suites, mai 2012, 126 pages, 7 €, ISBN 978-2-86424-878-1. Historia de una gaviota y del gato que le enseñó a volar (1996) est traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié.

Genres : littérature chilienne, novella.

Luis Sepúlveda naît le 4 octobre 1949 à Ovalle (Chili) mais grandit dans le quartier ouvrier de Santiago. Il pratique le football puis se lance en littérature. Étudiant, il soutient le gouvernement de Salvador Allende et il est emprisonné sous la dictature du général Augusto Pinochet en tant qu’opposant politique. Libéré, il est exilé en Suède mais va voyager en Amérique du sud (Équateur, Pérou, Colombie et Nicaragua) avant de s’installer en Europe (Allemagne puis Espagne). Militant à la Fédération internationale des droits de l’homme et à Greenpeace, il voyage régulièrement (Amérique du Sud, Afrique) et écrit (pour les adultes et pour la jeunesse). Il meurt le 16 avril 2020 à Oviedo (Espagne).

En mai 2017, j’avais lu L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines, un recueil de très bonnes nouvelles, plutôt politiques, en poche. Après avoir lu Histoire d’une baleine blanche en février pour le Mois Amérique latine, j’avais très envie de relire encore cet auteur chilien. Je profite donc du Mois espagnol et sud américain.

Hambourg, Allemagne. Zorbas est un « chat grand noir et gros » (p. 17). La famille chez qui il vit depuis cinq ans part en vacances pour deux mois (un ami viendra le nourrir et nettoyer sa litière). « Deux mois pour se prélasser dans les fauteuils, sur les lits, ou sortir sur le balcon, grimper sur les toits, aller jusqu’aux branches du vieux marronnier et descendre le long de son tronc jusqu’à la cour, où il retrouvait les chats du quartier. Il n’allait pas s’ennuyer. Pas du tout. » (p. 22).

En plongeant pour attraper un hareng, Kengah, la mouette argentée, a été touchée par « la peste noire » (p. 23), c’est-à-dire une nappe de pétrole lâchée par un pétrolier qui nettoie illégalement son réservoir et, après maints efforts, s’étant arraché les plumes qu’elle n’arrivait pas à nettoyer, arrive à voler tant bien que mal. Elle atterrit sur le balcon où Zorbas prend le soleil. « C’était mon dernier vol, croassa la mouette d’une voix presque inaudible, et elle ferma les yeux. (p. 30). Avant de mourir, Kengah fait promettre à Zorbas trois choses : de ne pas manger l’œuf, de s’en occuper jusqu’à la naissance du poussin et de lui apprendre à voler. Zorbas promet et court chercher de l’aide mais Kengah a pondu l’œuf et a rendu l’âme.

Je dois vous dire que Sepúlveda est un géant, il m’arrache des larmes, saloperie de pétrole ! L’intensité dramatique augmente mais Sepúlveda fait de l’humour avec les chats Secrétario, Colonello et Jesaitout que Zorbas a consultés. Quand ils arrivent sur le balcon, c’est trop tard pour Kengah, mais les quatre chats découvrent « l’œuf blanc taché de bleu » (p. 51) et enterrent la mouette sous le marronnier. Le code d’honneur des chats du port dit que la promesse d’un chat est la promesse de tous les chats. Pendant vingt jours, les chats étudient et Zorbas tient chaud à l’œuf tout contre son ventre jusqu’à ce que la coquille se craquelle. « Maman ! Maman ! cria le poussin qui avait quitté son œuf. » (p. 65). Zorbas, Secrétario, Colonello et Jesaitout s’attellent à nourrir l’oisillon et, après que le chat de mar, Vent-debout ait certifié que c’était une oiselle, ils décident de l’appeler Afortunata car elle « a eu la chance, la fortune de tomber sous notre protection » (p. 84). Afortunada grandit bien mais les chats se demandent toujours comment lui apprendre à voler… « Si on suit les instructions techniques et si on respecte les lois de l’aérodynamique, on peut voler. N’oubliez pas que tout est dans l’encyclopédie, affirma Jesaitout. » (p. 100).

Aussitôt acheté, aussitôt lu et chroniqué. Quel roman magnifique, d’une grande poésie ! Il parle d’animaux, d’humains et de leur folie avec le pétrole (s’il n’y avait que ça !), d’écologie, d’amitié, d’honneur, d’entraide. Un si court roman, tellement émouvant, tendre et puissant, qui parle de tant de choses… Le courage de cette mouette, l’amour de ce chat, la persévérance de cet oisillon et l’amitié des autres chats, un pur bonheur. Ce livre est un trésor comme Histoire d’une baleine blanche, un message engagé que les humains ne doivent pas ignorer. Si je peux, je reverrai avec plaisir le film d’animation, La mouette et le chat, qui lui est Italien.

Je mets ce coup de cœur dans Challenge lecture 2021 (catégorie, 13, un livre dont le titre comprend le nom d’un animal, 3e billet), Jeunesse Young Adult #10, Littérature de l’imaginaire #9, Mois espagnol et sud américain, Petit Bac 2021 (catégorie Animal pour Mouette et Chat) et Projet Ombre 2021 (novella).

L’impossible dimanche de Marek Hłasko

L’impossible dimanche (le huitième jour de la semaine) de Marek Hłasko.

Cynara (*), septembre 1988, 128 pages, ISBN 2-87722-001-X. (* il n’y a pas de lien car cette maison d’éditions a fermé en décembre 1993). Śliczna dziewczyna (Ósmy dzień tygodnia) (1957) est traduit du polonais par Anna Posner.

Genres : littérature polonaise, premier roman.

Marek Jakub Hłasko naît le 13 (ou 14) janvier 1934 à Varsovie (Pologne). Il est écrivain et scénariste. Il commence à écrire des nouvelles en 1951 et devient correspondant pour Trybuna Ludu (journal du Parti communiste polonais) mais il quitte la Pologne pour la France et voyage en Allemagne, en Israël et aux États-Unis. Il écrit des contes, des romans et des scénarios pour le cinéma. Il se donne la mort le 14 juin 1969 à Wiesbaden (Allemagne). Du même auteur : Le dos tourné (1964), La mort du deuxième chien (1965), La belle jeunesse (1966), Converti à Jaffa (1966), entre autres.

Varsovie, 1956. Agnès et Pierre s’aiment mais ils n’ont nulle part où consommer leur amour. La vie ne devait pas être facile… « On entendait le hurlement des locomotives, du côté de la gare de l’Est ; l’air humide était pénible à respirer ; ce n’était que visages en sueur et yeux cernés. » (p. 11). C’est jeudi, tout le monde attend dimanche. Agnès pour retrouver Pierre. Son père, Stefan, pour aller à la pêche. Son frère, Grégoire, pour que son amie vienne, si elle vient… En attendant, il picole. « C’est le XXe siècle, Agnès : Yseult vit dans un bordel et Tristan se soûle au bistrot du coin avec les souteneurs. » (p. 32).

« Les gens, dit-il. Les maudites (*), stupides gens, qui n’en ont jamais assez de leur petit enfer individuel et qui doivent toujours se mêler de celui des autres. » (p. 36). (* Je ne sais pas pourquoi maudites est au féminin pour gens, mais plus loin dans le roman, c’est de nouveau le cas, « Malheureuse nation ! Malheureuses gens ! » p. 100). Quant à Pierre, il essaie d’oublier les « mauvais moments du passé […]. Mais c’est dur d’oublier, je te le dis, Agnès. Il existe de ces histoires qu’il est sans doute impossible d’oublier. » (p. 46-47).

Les vieux sont désabusés, les jeunes sont désabusés… Tout est encore trop vif dans les mémoires, la guerre, les camps… « Nous sommes tous fatigués. Il y a deux choses en Pologne qui unissent les gens : la vodka et la fatigue. » (p. 75). Les individus ont été broyés et avilis par l’État, ils n’arrivent plus à avoir de vie personnelle, d’intimité, de liberté individuelle et ils vivent comme s’il n’y avait pas d’avenir pour eux.

L’intensité dramatique augmente au fur et à mesure des pages d’autant plus que le dimanche tant attendu, il pleut… « Mais pourquoi justement le dimanche ? demanda son père sur un ton désolé. Pourquoi est-ce qu’il doit pleuvoir le dimanche ? – C’est une manœuvre des communistes. Pour qu’il soit plus difficile d’aller à l’église. » (p. 98). J’aime ce genre d’humour un peu absurde mais ce roman reste tragique.

Marek Hłasko est un grand nom de la littérature polonaise de la deuxième moitié du XXe siècle et je ne le connaissais pas avant de le repérer sur le blog de Goran. Il (pas Goran, Marek Hłasko) aurait pu être acteur comme James Dean ou chanteur comme Jim Morrison mais il était Polonais et écrivain, j’écris ça parce qu’il est mort jeune (35 ans, overdose d’alcool et de barbituriques) et qu’il fut une idole dans le monde littéraire (il est considéré comme le Kerouac polonais). J’ai l’impression qu’il mélange son vécu et son ressenti avec la fiction. C’est un auteur que je suis contente d’avoir découvert en tout cas mais je ne sais pas si je pourrai lire d’autres titres (car il n’y a rien d’autre dans les médiathèques…).

J’ai lu cet auteur pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 5, un livre d’un auteur polonais) et je le mets également dans 2021 cette année sera classique (année de parution, 1957).

L’homme qui marche de Jirô Taniguchi

L’homme qui marche de Jirô Taniguchi.

Casterman, collection Manga, septembre 1995, 144 pages, ISBN 2-203-37202-8. 歩くひと (Aruku hito, 1992) est traduit du japonais par Takako Hasegawa.

C’est une ancienne édition que j’ai (la première édition en fait), pour une édition récente, cliquez ci-dessus sur Casterman.

Genres : bande dessinée japonaise, manga, seinen.

Jirô Taniguchi… 谷口 ジロー (14 août 1947-11 février 2017). Vous pouvez lire mon billet qui lui est consacré (biographie et bibliographie). Les histoires de Aruku hito ont été écrites et dessinées en 1990-1991 et publiées en 1992. Aruku c’est le verbe marcher, hito c’est pour homme mais il signifie en fait une personne (donc homme ou femme).

J’ai déjà lu beaucoup de titres de Jirô Taniguchi, un de mes mangakas préférés, même s’il m’en reste quelques-uns à lire (parmi les derniers parus). Pour le challenge Des histoires et des bulles, il faut lire une BD de Jirô Taniguchi (c’est même la première catégorie) alors voici L’homme qui marche. J’ai choisi ce titre parce que c’est le premier de l’auteur traduit en français (et donc paru en France).

Si vous n’avez pas connu cet événement, vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il fut pour les amoureux du Japon et de la culture japonaise (et aussi pour les curieux de bande dessinée), mais vous pouvez toujours lire ce titre ou un autre titre de ce merveilleux auteur et dessinateur qui me manque (comme sûrement à tous ses fans). Pour moi en tout cas, c’est une énième relecture et c’est toujours un pur bonheur, je ne m’en lasse pas.

« C’est beau ! – Oui, quelle vue ! – Je sors faire un tour ! – Bon… d’accord ! – Ça me fait beaucoup de bien. » (p. 6). Voici comment commence ce manga. Il y a très peu de texte. L’homme dit à son épouse qu’il sort, prendre l’air, observer le quartier, les oiseaux… Comme ça fait du bien ! Et les promenades, l’homme va en faire d’autres, d’autant plus qu’un chien abandonné par son ancien « propriétaire » s’est invité chez eux (comme les premiers flocons de neige tombent, le couple l’appelle Neige). Au gré des rencontres et de la météo, avec ou sans Neige, parfois avec son épouse, cet homme (l’auteur) se balade, observe, fait parfois des rencontres ou se perd dans des ruelles.

C’est tout simple tant au niveau du dessin tout en délicatesse que des histoires, des anecdotes plutôt, et pourtant c’est grandiose ! Et je vais tout simplement vous laisser découvrir par vous-même ce magnifique manga intimiste et contemplatif. À noter que l’auteur aimait la culture française, il loue la cassette vidéo de La petite voleuse (p. 95).

Pour ceux qui n’aiment pas lire les mangas à cause du sens de lecture japonais, rassurez-vous car les mangas de Jirô Taniguchi sont dans le sens européen, alors plus d’excuse, lancez-vous !

En plus de Un mois au Japon, La BD de la semaine et Des histoires et des bulles, je mets cette lecture dans Animaux du monde (chats, oiseaux, chiens), BD, 2021 cette année sera classique (oui, pour moi c’est un classique !), Challenge lecture 2021 (catégorie 14, un roman graphique, 2e billet), Hanami Book Challenge pour le menu 3 (le Japon d’aujourd’hui) et le sous-menu 1 (Fly to me Saitama, vie à la campagne) et Petit Bac 2021 (catégorie Être humain pour Homme).

Plus de BD de la semaine chez Moka.

La guerre des salamandres de Karel Čapek au théâtre

La guerre des salamandres de Karel Čapek.

L’avant-scène théâtre, décembre 2018, n° 1453-1454, 168 pages (80 pages pour La guerre des salamandres), 16 €, ISBN 978-2-7498-1436-0. Válka s Mloky (1936) est traduit du tchécoslovaque par Claudia Ancelot (en 1960) et adapté pour la mise en scène de Robin Renucci par Évelyne Loew.

Genres : littérature tchécoslovaque, science-fiction, théâtre.

Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et à Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague. Du même auteur : La mort d’Archimède, L’empreinte et R.U.R..

L’avant-scène théâtre est une revue bimensuelle qui présente « une pièce, un dossier, une actualité ». Ici, le numéro est double puisque deux pièces sont proposées, R.U.R. que j’ai déjà lue et La guerre des salamandres que je suis ravie de pouvoir enfin lire.

Prague. Chaleur estivale. Salle de rédaction du Lidové noviny, le grand journal du soir. Des journalistes vont interviewer Van Toch, un capitaine au long cours originaire de Bohème et qui, depuis plus de trente ans, « navigue du côté de Java, de Sumatra, des îles de la Sonde, de ce côté-là. » (p. 18). La journaliste Valenta Tchanik dirige l’interview et Julian Krakatit prend les photos (le lecteur les retrouvera tout le long).

Mais Van Toch a besoin d’un nouveau bateau, il a besoin de seize millions (peu importe la monnaie, c’est beaucoup d’argent !). Peut-être que l’armateur, monsieur Bondy, président du conseil d’administration de la MEAS (Métallurgie Énergie Aéronautique Services) peut l’aider ? L’auteur précise « Universal Robots, c’est lui ; le sur-carburateur à fusion nucléaire, c’est lui ; toutes ces inventions modernes qui changent notre vie, c’est lui. » (p. 21).

Max Bondy habite dans une belle propriété verdoyante à Prague mais, comme le dit son majordome, Marek, « Puissance. Élégance. Discrétion. » (p. 22). Van Toch lui propose une « affaire en or, big business » (p. 24) sur l’île de Tana Masa. Devil Bay, les Cingalais en ont peur, ils disent qu’il y a des diables qui marchent sous l’eau.

En fait, les diables sont des salamandres géantes (environ 1 mètre). Van Toch les apprivoise en leur ouvrant des huîtres, les salamandres mangent les huîtres, Van Toch garde les perles, c’est un bon plan ! Il leur apprend même à se défendre contre les requins qui font des ravages parmi leurs semblables. « C’est des bêtes intelligentes, vous savez, intelligentes, sociables, gentilles, et faciles à apprivoiser. » (p. 27).

Bondy, attiré par l’aventure et l’exotisme, accepte le marché, il achète un bateau à Van Toch (qui lui a tout de même donné plusieurs superbes perles), il l’aide à déplacer les salamandres trop nombreuses dans d’autres lagons paisibles et magnifiques où elles peuvent se reproduire sans danger, et bien sûr il amasse des perles dans les coffres de la MEAS. « Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. » (p. 31). Mais… les hommes sont pires que les requins pour les salamandres.

D’autant plus que le secret des salamandres va être éventé à cause de deux couples de tourtereaux avec papa magnat du cinéma… Leur « petit film amateur […] allait faire le tour du monde en première partie des longs métrages de papa Loeb et connaître un succès extraordinaire. » (p. 35). Et les salamandres deviennent célèbres, sont enfermées dans des zoos, participent à des émissions à la radio…

Par exemple, Andy dans sa baignoire au zoo de Londres a appris à lire, elle lit le journal chaque jour alors elle est ravie de recevoir un journaliste, qui n’est autre que Julian Krakatit. Question de Krakatit : « Combien y a-t-il de continents ? » Réponse d’Andy : « Quatre. » Question de Krakatit : « Quatre ? Peux-tu les citer ? » Réponse d’Andy : « L’Angleterre et les autres. » Question de Krakatit : « L’Angleterre et les autres ? Quels autres ? » Réponse d’Andy : « Les nazis, les bolcheviks et Paris. » (p. 39), j’adore ! Malheureusement, Andy va mal finir…

Et les choses vont empirer car sept ans après le début du big business, le capitaine Van Toch rend l’âme. Bondy déclare à ses actionnaires « Maintenant, mesdames, messieurs, je dois vous annoncer des changements radicaux. » (p. 43). Eh bien, il ne perd pas de temps… Les salamandres vont être cotées en bourse ! Avec le Salamander Syndicate, une puissante multinationale, pauvres salamandres… « Je voudrais dire, les salamandres, en premier lieu, il faudrait leur apprendre à dire non, non. Elles sont dociles, elles sont dévouées, elles sont minutieuses, on les déplace, on les utilise à tout, pour tout, partout. Nous leur causons de grandes souffrances, sans y penser, pour notre bien-être, pour notre niveau de vie. Moi je crois que quand on devient insensible à la souffrance, c’est dangereux, et c’est très dangereux pour tout le monde. » (Palméla, l’épouse de Marek, p. 51-52).

Dix ans après, les salamandres se rebellent contre les humains et déclarent la guerre. « Les salamandres ont assez construit pour vous, elles sont fatiguées, elles sont pressées, maintenant elles veulent détruire. » (Aurélia, une des deux avocates des salamandres, p. 61). Les salamandres retrouveront-elles leurs beaux lagons et leur vie tranquille ?

La guerre des salamandres est un roman satirique à la fois conte philosophie et science-fiction dystopique ici judicieusement adapté en pièce de théâtre (en 2018). Karel Čapek s’inspire de la montée du nazisme, du stalinisme et de la tension constante dans les années 30 avec les bruits d’une prochaine guerre pour parler librement de la politique, de l’économie et plus ou moins de la protection des animaux, pour condamner l’exploitation abusive des travailleurs et le totalitarisme. Ce texte est écrit en 1936 mais il y a déjà tout ce qui fera l’humanité d’après la Seconde guerre mondiale, l’hyper-capitalisme avec son intense exploitation de la planète (incluant ici le monde marin et ses créatures) jusqu’à sa destruction, la mondialisation de l’économie et du monde du spectacle. Marek, le majordome, fait figure de dinosaure en collectionnant tous les articles de presse parlant des salamandres. Ce roman ne paraît en France qu’en 1960 (aux Éditeurs français réunis) puis est réédité en 2012 (aux éditions La Baconnière) mais il n’est pas facile à trouver. Pourtant, il est à mon avis équivalent au niveau littéraire et politique à 1984 de George Orwell, à Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et à Nous d’Evgueni Zamiatine, un chef-d’œuvre injustement méconnu donc. Toutefois, je n’ai lu ici que l’adaptation en pièce de théâtre alors je veux encore lire le roman dans son intégralité (un jour) !

Une excellente lecture pour Animaux du monde #3, 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 18, un livre sur l’écologie), Littérature de l’imaginaire #9, Mois Europe de l’Est (ça change, je n’avais publié que des notes de lecture russes jusqu’à maintenant), Petit Bac 2021 (catégorie Animal), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

La misère de Nikolaï Telechov

La misère de Nikolaï Telechov.

Bibliothèque russe et slave, 15 pages. La misère (Нужда 1903) est traduit du russe par S. Kikina et P.G. La Chesnais (in Mille nouvelles nouvelles tome 12, 1910).

Genres : littérature russe, nouvelle, classique.

Nikolaï Dmitrievitch Telechov (Николай Дмитриевич Телешов) naît le 10 octobre 1867 à Moscou (Russie). Dès l’âge de 10 ans, il assiste à des célébrations littéraires (statue de Pouchkine, discours de Dostoïevski et de Tourgueniev, rencontre avec l’éditeur Ivan Sytin avec qui il devient ami). Il fait des études à l’Académie pratique des sciences commerciales de Moscou pour devenir homme d’affaires. Il hérite de l’entreprise commerciale fondée par son père et il est chef de la Guilde du conseil des marchands de la société marchande de Moscou (1894-1898). Mais il est aussi écrivain, poète et fondateur du cercle littéraire moscovite Sreda (Среда) ou Mercredi littéraire moscovite (Московская литературная среда), un cercle littéraire et artistique (1899-1916) qui se déroule souvent chez Telechov lui-même. Ses premières histoires racontent la vie marchande et la vie bourgeoise (Coq, Drame bourgeois, Duel…) et il est comparé à Anton Tchekhov qu’il rencontre d’ailleurs et qui lui conseille un voyage en Sibérie, ce qui lui inspire plusieurs récits (À travers la Sibérie, Entre deux rives, Migrants, Pour l’Oural…). Il rencontre de nombreux écrivains et artistes grâce à son cercle littéraire (Ivan Bouvine, Alexandre Golovine, Maxim Gorki, Sergueï Rachmaninov, entre autres). Son épouse Elena Andreevna Karzinkina (1869-1943), issue elle aussi d’une célèbre dynastie de marchands, est diplômée de l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou. J’imagine l’intensité de l’activité littéraire et artistique à cette époque ! Malheureusement Telechov est très peu traduit en français… (voilà pourquoi j’aimerais tellement pouvoir lire en russe, mais j’ai laissé tomber, c’est trop difficile d’apprendre seule…). Il meurt le 14 mars 1957 à Moscou.

Après L’anniversaire de Nikolaï Pavlov, voici donc un autre Nikolaï (moins connu que Nikolaï Gogol) de la littérature russe !

La misère se déroule en Sibérie, « après la fonte des neiges, au printemps » (p. 4). Dans un champ, vingt mille réfugiés attendent de passer un contrôle pour aller de l’autre côté du fleuve sur des bateaux à vapeur.

Nicolka, 5 ans, est maigrichon, il va mourir, c’est sûr, alors son père, Matveï hésite à payer le bateau pour lui, à quoi ça sert de payer s’il meurt… Et puis, comme il est malade, aura-t-il le droit de passer ? « il avait honte de le laisser mourant, mais comment faire ? » (p. 5). C’est le dilemme de Matveï et Arina, doivent-ils attendre que leur enfant meurt ou doivent-ils l’abandonner et partir avec les autres bouches à nourrir ? « Dieu a donné, Dieu a repris, dit-il, pour calmer sa femme. Si nous vivons… un autre Nicolka viendra au monde, et quant à celui-ci… c’est fini !… » (p. 7). Arina ne peut que pleurer en regardant les étoiles la nuit.

Effectivement, c’est vraiment la misère, une grande misère… C’est désespérant même pour le lecteur, plus de 100 ans après… Je comprends que les idées socialistes aient vu le jour… « C’est la volonté de Dieu !… Nicolka ne se remettra pas… C’est tout un… il mourra ! » (p. 14) se dit le père pour se rassurer recroquevillé au fond de la péniche…

Cette nouvelle est dramatique au possible mais Telechov a aussi écrit des nouvelles fantastiques. Il est parmi les auteurs de La grande anthologie du fantastique russe et ukrainien réalisée par Patrice Lajoye et André Cabaret parue aux éditions Lingva en septembre 2020 (je rappelle que Lingva est spécialisée dans la littérature russe, de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie).

Voilà encore une découverte pour le Mois Europe de l’Est et les challenges 2021, cette année sera classique, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.