Les montagnes hallucinées, 1 de Gô TANABE

Les montagnes hallucinées, 1 de Gô TANABE.

Ki-oon, collection Les chefs-d’œuvre de Lovecraft, octobre 2018, 310 pages, 15 €, ISBN 979-10-327-0362-5 (extrait de 28 pages sur le site de l’éditeur). Kyoki no sanmyaku nite Lovecraft kessakushu, vol 1 & 2 (Kadokawa, 2016-2017) est traduit du japonais par Sylvain Chollet.

Genres : manga, science-fiction, fantastique, horreur.

TANABE Gô [ça m’énerve que ça soit transcrit Gou… Il y a une différence entre gô et gou !] naît en 1975. Scénariste et dessinateur, il est considéré comme un maître du fantastique horreur avec des adaptations de nouvelles japonaises, américaines ou russes. Parmi ses titres : The Outsider (アウトサイダー) d’après H.P. Lovecraft, Anton Tchekhov et Maxime Gorki (Glénat, 2009), Kasane 累 巻之壱 (2 tomes, Kana, 2010) et Mr Nobody (3 tomes, Doki Doki, 2014).

Expédition Miskatonic en Antarctique, janvier 1931. Le camp du Pr Lake ne donne plus de nouvelles… L’équipe qui part à la rescousse est horrifiée : humains et chiens « mutilés d’atroce façon » (p. 18) et au loin, des « montagnes noires sans nom » (p. 21), terrifiantes, hallucinées. « Ça ne peut pas être la tempête… qui a provoqué ces atrocités ! » (p. 255).

Le voyage à bord du voilier l’Arkham, les icebergs, l’Antarctique inexploré, l’installation du camp, l’île de Ross, les technologies plus modernes par rapport aux précédentes expéditions, les premiers forages, la deuxième base reliée par avion, les conditions météorologiques épouvantables, le glacier Beardmore, les fossiles… Tout y est pour le plus grand bonheur des lecteurs ! « Une mer gelée se dévoile ! […] C’est à couper le souffle ! […] Nous abordons enfin ce monde mort depuis des éternités ! » (p. 63).

Êtes-vous prêts à explorer ce monde inconnu avec Lovecraft et Tanabe-san ?

Des dessins réalistes, sombres, voire effrayants, certains en pleine page ou en double page, c’est très impressionnant ! Par exemple, la découverte et la visite de la grotte (chapitre 6 Les Anciens et chapitre 7 Des spécimens complets, pages 138 à 173) sont stupéfiantes.

Ce beau manga de collection – avec sa couverture reliée, effet cuir – plaira autant aux lecteurs fondus de l’univers de Lovecraft (fantastique, science-fiction, horreur) qu’à ceux qui vont le découvrir, du moins j’espère car c’est une très belle adaptation, fidèle à l’œuvre originale. Un deuxième tome est à paraître et, même si je connais la fin de l’histoire, j’ai hâte de le lire, en fait de découvrir les dessins de Gô Tanabe.

Pour les fans de Lovecraft ou pour ceux qui veulent en savoir plus : le challenge Printemps Lovecraft est terminé (il y a lieu en 2017) mais les liens sont toujours valides et le groupe FB fonctionne encore un peu ; Les montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft (le roman écrit en 1932), Les montagnes hallucinées de Lovecraft et Culbard (une bande dessinée, anglaise, parue en 2010) et Le guide Lovecraft de Christophe Thill (un essai, d’un spécialiste français, paru en mai 2018).

Pour les challenges BD, Cette année, je (re)lis des classiques, Challenge de l’épouvante et Marathon de l’épouvante – automne 2018, Littérature de l’imaginaire et Un max de BD en 2018. Je suis à la bourre, en ce mercredi soir et je pense que c’est trop tard pour donner mon lien pour La BD de la semaine mais vous pouvez découvrir d’autres bandes dessinées chez Stéphie.

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Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski.

En introduction de Étoiles rouges – La littérature de science-fiction soviétique de Patrice et Viktoriya Lajoye, essai paru aux éditions Piranha en octobre 2017.

Genres : littérature russe, nouvelle, science-fiction.

Arkadi Strougatski naît le 28 août 1925 à Batoumi en Géorgie (Union Soviétique). Il meurt le 12 octobre 1991 à Moscou. Son frère, Boris Strougatski, naît le 14 avril 1933 à Léningrad (Saint-Pétersbourg) et y meurt le 19 novembre 2012. Ils sont tous deux écrivains de science-fiction, ils écrivent à quatre mains. Mais ils ont chacun un métier : Arkadi est traducteur pour l’armée (japonais) et Boris est astrophysicien. À partir de 1969, le régime soviétique les censure et ils continuent d’écrire clandestinement. Ils sont particulièrement connus pour Stalker.

Viktor Borissovitch prend son petit-déjeuner et parle à son épouse, Lena : il est horrifié par la lecture de leur fils Gricha, la revue Aventures et fiction, pourtant éditée par les Éditions d’État pour enfants. « C’est révoltant. […] C’est terrible ! J’ai parcouru cette revue et j’ai été choqué. Bourrer la tête des enfants avec ces trucs totalement absurdes… Tu vois, l’envol vers d’autres galaxies à travers la quatrième dimension, des machines à voyager dans le temps, la psychokinésie, le psychisme… zut, bon sang ! La transformation du temps en énergie ! C’est stupide, en dépit du bon sens ! Aucune trace de matérialisme. Qu’est-ce que ça peut donner, une lecture pareille ? Des affabulateurs ? Des rêveurs au cerveau vide ? » (p. 8).

Cette nouvelle – écrite en 1972 – m’a beaucoup plu, la chute est surprenante et hilarante !

Étoiles rouges est une anthologie pour découvrir la richesse de la science-fiction soviétique, plus de 100 ans d’imaginaire injustement méconnu. J’aurais tellement voulu lire cette anthologie complète et pas seulement cet extrait ! Malheureusement, je l’ai commandée en début d’année et le libraire m’a dit qu’elle était épuisée chez l’éditeur…

Ce qui n’est pas une bonne nouvelle… Mais je mets cette lecture dans La bonne nouvelle du lundi et dans le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire et Littératures slaves.

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine.

Lingva, 2015, traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Sergueï Solomine est le pseudonyme de Sergueï (Yakovlevitch) Stretchkine. Né en 1864 dans une famille noble à Toula, il étudie à l’Académie forestière de Moscou. Cet écrivain de littérature populaire russe tombé dans l’oubli, militant anarchiste exilé en 1887 dans la région d’Arkhangelsk (pour trois ans), est l’auteur de nombreux romans et nouvelles d’aventures, policier, fantastique et il est même parmi les premiers auteurs russes à écrire de la science-fiction. En 1910, il est de nouveau arrêté et exilé, mais cette fois dans l’Oural, et il continue d’écrire jusqu’à sa mort en 1913. En Russie, il existe deux tomes de ses récits (1914). Ne sont pour l’instant traduites en français que trois nouvelles : La fin de Sherlock Holmes (1911), Le vampire (1912), toutes deux disponibles chez Lingva, maison d’éditions spécialisée dans la littérature de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie, et Les ancêtres (1913) parue dans l’anthologie Dimension Merveilleux scientifique, 2 aux éditions Rivière Blanche.

« Tard dans la soirée, le docteur Watson était encore assis dans son bureau et examinait les documents qui devaient servir de matériaux à un nouveau volume des aventures du célèbre détective. La nuit noire régnait derrière les fenêtres du cottage. » Voici comment débute le récit mais Watson va être dérangé… par Sherlock Holmes ! Depuis deux ans, il est sur les traces d’une bande internationale dirigée par trois femmes mais s’il connaît « de nom et de vue les douze meneurs de ce dangereux gang », qui sont les trois « femmes infernales » ? Sherlock Holmes ne va pas tarder à le savoir.

Cette nouvelle en forme de huis-clos est rocambolesque dans le ton et donne une explication plausible sur la retraite de Sherlock Holmes. À découvrir pour la curiosité. Et si vous êtes intéressé par plus, lisez Sherlock Holmes en Sibérie de P. Orlovets [lien].

Sergueï Stretchkine était passionné par l’œuvre d’Arthur Conan Doyle (1859-1930) et cette nouvelle est un pastiche de Sherlock Holmes très peu connu mais toutefois répertorié dans Pastiches des aventures de Sherlock Holmes sur Wikipédia. Parue dans Синий журнал (Le journal bleu) n° 26 en 1911 (couverture ci-dessus), elle était inédite en français ! Merci aux éditions Lingva pour leur travail sur la littérature russe et les auteurs méconnus ou oubliés !

Pour La bonne nouvelle du lundi et les challenges Cette année, je (re)lis des classiques et Littératures slaves. J’aimerais tellement lire des textes courts comme celui-ci en russe…

Nous d’Evgueni Zamiatine

Nous d’Evgueni Zamiatine.

Actes Sud, collection Exofictions, mars 2017, 233 pages, 21 €, ISBN 978-2-330-07672-6. Мы (1920-1952) est traduit du russe par Hélène Henry.

Genres : littérature russe, science-fiction, dystopie, contre-utopie.

Evgueni (Ivanovitch) Zamiatine (Евгений Иванович Замятин) naît le 20 janvier 1884 à Lebedian (oblast de Lipetsk, Russie). Son père est pope orthodoxe et sa mère musicienne. Il fréquente le lycée de Voronej puis étudie la construction navale à l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg (de 1902 à 1908). Il rejoint les révolutionnaires bolcheviques. Suite à sa déception de la Révolution d’Octobre (1917), il écrit Nous en 1920 mais le roman, publié en France (voir à la fin de mon billet), est interdit en Union soviétique. Zamiatine s’exile alors à Berlin en 1931 puis à Paris en 1932 et il meurt dans la capitale française le 10 mars 1937. Il laisse une œuvre conséquente : romans, nouvelles, théâtre, quelques articles de presse, un opéra (Le nez de Dimitri Chostakovitch en 1930 d’après Nicolas Gogol) et un scénario de film (Bas-fonds pour Jean Renoir en 1936).

Depuis mille ans, un État Unitaire est au pouvoir et veut maintenant apporter le « joug bienfaisant de la raison » au cas où « des êtres inconnus qui habitent d’autres planètes » aient besoin du « bonheur mathématiquement exact » : « notre devoir sera de les obliger à être heureux. Mais avant de recourir aux armes, nous essayons par la parole. » (p. 15).

Le ton est donné ! L’État Unitaire – dirigé par le Bienfaiteur, peuplé par les Numéros dans une cité de cristal entourée d’une Muraille verte et surplombé par un ciel bleu profond, artificiel et sans aucun nuage – veut transporter son Intégrale partout dans l’univers…

D-503, mathématicien de l’État Unitaire, Constructeur de l’Intégrale, est le narrateur de ce récit qu’il veut envoyer avec les poèmes et les autres textes dans l’espace. Mais, alors qu’il fréquente O-90, sa rencontre avec I-330 va bouleverser sa vie : il va ressentir des sensations étranges et se poser des questions sur l’Amour et sur l’âme.

Préparez-vous à vivre dans ce monde avec ses Tables du Temps, ses Heures privatives (de 16 à 17 heures et de 21 à 22 heures), la Norme maternelle, etc. Tout est prévu, aseptisé et bien sûr… contrôlé !

Et personne ne sait ce qu’il y a derrière la Muraille verte. Imaginez, « le plus grand des monuments de littérature ancienne qui [leur] soit parvenu [est] l’Indicateur des chemins de fer » (p. 25) ! Il faut dire qu’après « la grande guerre de Deux Cents Ans, entre la ville et les campagnes », il n’est resté « que deux dixièmes des habitants de la planète » soit dix millions… « Et ces deux dixièmes ont connu la félicité dans les demeures de l’État Unitaire. » (p. 34).

Alors, il vous fait envie ce monde futuriste ? En tout cas, George Orwell (1903-1950) s’en est inspiré pour 1984 (Nineteen Eighty-Four) ! Ainsi qu’Aldous Huxley (1894-1963) pour Le meilleur des mondes (Brave New World), Ayn Rand (1905-1982) pour Hymne (Anthem) et Ira Levin (1929-2007) pour Un bonheur insoutenable (This Perfect Day).

Zamiatine dénonce un État totalitaire, inhumain, qui veut tout régir, tout contrôler, tout réguler y compris l’amour et la sexualité. Mais ce qui fait l’humanité, n’est-ce pas finalement la liberté, la pensée, le hasard, le bonheur même si on ne comprend pas toujours bien ses notions (c’est pour ça qu’elles font peur à certains gouvernements !) ?

« […] le Dieu des anciens a conçu l’homme ancien – un homme capable d’erreurs – et, par conséquent, lui-même était dans l’erreur. » (p. 76).

« je ne sais plus : où est le rêve – où est la réalité. » (p. 108).

À noter qu’il est fait référence aux Soviétiques, sous le terme de « Nous Autres », dans la série de bandes dessinées La brigade chimérique de Fabrice Colin et Serge Lehman que j’ai lue l’été dernier.

Je tiens à préciser que je n’ai pas lu Nous autres (l’ancien titre de Мы) paru en 1929 dans une traduction de B. Cauvet-Duhamel donc je ne peux pas comparer les deux versions.

Une excellente lecture pour Cette année, je (re)lis des classiques, Challenge de l’été 2018, le Challenge Chaud Cacao (dernier jour pour la première session !), Littérature de l’imaginaire, S4F3 #4, Voisins voisines 2018.

Dans la forêt de Jean Hegland

Dans la forêt de Jean Hegland.

Gallmeister, collection Americana, janvier 2017, 304 pages, 23,50 €, ISBN 978-2-35178-142-5. Into the Forest (1997) est traduit de l’américain par Josette Chicheportiche.

Genres : littérature américaine, nature writing, post-apocalyptique.

Jean Hegland naît en 1956 à Pullman (État de Washington). Elle est romancière. Du même auteur : Windfalls (2004) et Still Time (2015) non traduits en français. Plus d’infos sur http://jean-hegland.com/.

Nell, 18 ans, veut étudier à Harvard. Eva, 17 ans, veut être danseuse étoile. Nell et Eva sont sœurs et, lorsqu’elles se retrouvent orphelines après une catastrophe planétaire, elles vivent seules dans la maison familiale, dans la forêt, près de Redwood (Oakland), éloignées de tout. Elles ont trois poules et quelques vivres mais il n’y a plus d’électricité, plus d’essence, plus de connexion. Afin de garder l’esprit éveillé, Nell lit l’encyclopédie et écrit dans un cahier, des souvenirs, des flashbacks. Eva, elle, ne pense qu’à danser. Un jour, Eli, un gars de la ville, survivant lui aussi, leur rend visite et leur dit qu’il n’y a plus personne sur plusieurs kilomètres ; les gens sont tous morts de la grippe ; Eli propose aux filles de partir avec lui à l’Est où, soi-disant, il y a de nouveau l’électricité, le téléphone et du travail mais elles ne sont pas d’accord. « C’est de la folie. – Pas plus que de rester ici et d’attendre que les lumières se rallument, a répliqué Eli. Pas plus que de se cacher dans les collines, de compter les clous et les élastiques, et de regarder le garde-manger se vider. Qu’est-ce que vous allez devenir si vous restez ici toutes les deux ? » (p. 250).

Je ne dirai pas grand-chose sur ce roman post-apocalyptique où on n’apprend finalement pratiquement rien sur les événements car je me suis ennuyée… Grave ! Et surtout, j’ai vite été lassée par les chamailleries des deux sœurs… Pourtant, avec une adaptation au cinéma récente (de Patricia Rozema, 2017), ce roman a eu du succès et a reçu le Prix de l’Union Interalliée 2018 (roman étranger) et le Prix des lecteurs du pays de Mortagne… Les avis sont même dithyrambiques (si vous voulez vous faire une idée, beaucoup sont répertoriés sur Bibliosurf) : de la puissance (ou de l’intensité, ça dépend) par-ci, de la poésie par-là, du magnifique, de l’envoûtant, du sensuel (ah bon ? On n’a pas compris la scène de la même façon alors !), du chef-d’œuvre… Stop ! N’en jetez plus ! J’ai l’impression d’être la seule à ne pas avoir apprécié… Mais ce n’est pas grave… J’ai essayé et pour moi, c’est… non !

Je mets cette lecture dans le Challenge de l’été, le Défi 52 semaines 2018 (thème « sauvage »), les challenges Littérature de l’imaginaire, Petit Bac 2018 (catégorie Lieu) et S4F3 #4 (pas la place pour mettre tous les logos…).

Clous d’Agota Kristof

Clous d’Agota Kristof.

Zoé, octobre 2016, 208 pages, 18,50 €, ISBN 978-2-88182-958-1. Poèmes traduits du hongrois par Maria Maïlat ;

Genres : littérature hongroise, poésie.

Agota Kristof : consulter L’analphabète.

Ces poèmes, présentés en édition bilingue (hongrois et français), ont été écrits entre 1935 et 2011. Lorsque Agota Kristof a fui la Hongrie, en 1956, à l’âge de 21 ans, elle a laissé ses poèmes de jeunesse derrière elle (mais plusieurs avaient été publiés en Hongrie), ce qu’elle a beaucoup regretté. Elle les a donc réécrits, de mémoire, et en a écrit d’autres durant sa vie en Suisse, dont certains directement en français. L’éditeur nous dit que, peu avant sa mort, elle avait tout regroupé pour que ces poèmes soient publiés. Le livre est agrémenté de photos en noir et blanc représentant Agota Kristof.

Les thèmes développés dans ces poèmes sont la liberté (parfois symbolisée par un oiseau), la guerre, l’exil avec la perte de la mère-patrie et de la famille et la nostalgie et la tristesse que cela engendre, la mort (le suicide d’amis exilés eux aussi), l’amour, les saisons (en particulier l’automne), la solitude,…

Ce sont des vers libres, sans rimes (parfois il y en a en hongrois), et les césures sont bizarres mais ces poèmes ont un certain charme, un certain rythme et j’ai pris grand plaisir à les lire. Comme je ne suis pas une spécialiste de la poésie, je vous livre quelques extraits pour que vous vous fassiez une idée.

Extraits de…

Quelques mots : « un oiseau tente de prendre son envol / quelques mots sonnent creux quelques tocsins / et tombent les pierres » (p. 17).

L’humilié : « les nuages sont descendus jusqu’à la terre / leurs genoux pourpres ont été souillés de boue » (p. 37).

Sur la route : « À présent inconnue parmi les ombres / furtives de la vitesse je ne sais plus / d’où je suis partie peu importe / la route sera aussi longue que la vie » (p. 51).

Clous (c’est le titre du recueil donc obligée de mettre un extrait de Clous) : « clous / émoussés et pointus / ferment les portes clouent des barreaux / aux fenêtres de long en large / ainsi se bâtissent les années ainsi se bâtit / la mort » (p. 77).

Émigrants : « En apesanteur vous marchez sur des routes droites / qui ne mènent nulle part / […] / ne laissent aucune trace sur vous semblables aux nuages / vous filez par-dessus les clochers et les montagnes / vos pieds sans racine ne se blessent pas / de très loin vous regardez vos douleurs / sans âme arrachées de vous » (p. 87).

Et mes deux préférés que je note intégralement :

Le condamné : « Il a été un héros, / le lendemain un traître. / Il a été un génie, / le lendemain un débile. / Il a aimé, / mais avant le coucher du soleil, / il a déjà trompé sa femme. / Ses sanglots se sont décomposés en fou rire / tout ce qu’il a créé, il l’a détruit ; / Il avait peur de Dieu alors il a tué Dieu. / C’est ainsi qu’il s’est fait vieux dans la fleur de l’âge, / il s’est épuisé en pleine puissance, / il n’a plus bougé, n’a plus parlé, / il a attendu. / C’est alors que les sages l’ont encerclé, / des vieillards aux regards jeunes : ‘Tu as gaspillé ta vie’ ont-ils dit / et ils sont partis tête baissée. / Une corde l’a pris en pitié à la fin, s’est enroulée autour de son cou : / ‘Bonhomme, dit-elle, ta vie n’a pas été un cadeau, / c’était un jugement et maintenant je t’absous.’ » (p. 99).

Vous n’étiez aimés de personne : « Lentement la nuit devient vieille sur son visage pâle / les étoiles tombent sans arrêt / tombent dans les profondes rivières sombres / et dans les sombres forêts profondes tombent / les étoiles / blanches / maisons à la lisière de la forêt en cendres se tend / le corps caillouteux des routes la douleur insensée / se dérobe dans les veines des arbres / le vent est de plus en plus fort / et la neige de plus en plus sombre / mes frères / vous n’étiez aimés de personne mais demain / vous marcherez sur les rayons / de la lune / vos yeux pleins de beauté vous laverez les taches de sang / sur vos mains sur vos lèvres / auteurs de vous pousseront des arbres / la nuit aussi se calmera et la cendre tiède / le vent la portera sur vos terres stériles » (p. 113).

Alors, qu’en pensez-vous ? Avez-vous envie de lire ce recueil ? Et, si vous l’avez déjà lu, quel est votre poème préféré ?

Une deuxième lecture hongroise pour le Défi littéraire de Madame lit et le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran que je mets aussi dans le challenge Cette année, je (re)lis des classiques.

Maus d’Art Spiegelman

Genres : bande dessinée, témoignage historique.

Art (Arthur) Spiegelman naît le 15 février 1948 à Stockholm, en Suède où ses parents ont trouvé refuge après la guerre. Ses parents, Władek Spiegelman, né en 1906, et Anja Zylberberg, née en 1912, sont des Juifs polonais, tous deux rescapés des camps nazis ; ils émigrent aux États-Unis avec leur fils unique puisque le premier né est mort vers l’âge de 3 ans durant la guerre. La famille vit à New York où Art Spiegelman étudie l’art et la philosophie. Il commence à dessiner très jeune et est publié alors qu’il n’a que 16 ans ; fanzines, bande dessinée underground, dessins de presse, il devient une figure emblématique et incontournable de la bande dessinée mondiale. Il est marié à Françoise Mouly, une éditrice française, et le couple a deux enfants : Nadja (1987), auteur et dessinatrice, et Dashiell (1991).

Maus, un survivant raconteTome 1 : Mon père saigne l’histoire d’Art Spiegelman.

Flammarion, Hors collection, 1987 (réédition novembre 1992 à la parution du tome 2), 164 pages, 15 €, ISBN 978-2-0806-6029-9. Maus (1973-1986) est traduit de l’américain par Judith Ertel.

Art (Artie) est dessinateur de bandes dessinées et voudrait dessiner l’histoire de ses parents, de la Pologne et de la guerre. Mais sa mère s’est suicidée lorsqu’il avait 20 ans et son père, remarié avec une survivante, n’est pas très causant. « Ma vie, il faudrait beaucoup de livres. Et qui veut entendre des histoires pareilles ? » (p. 14). Mais petit à petit, à force de questions et de confiance, il raconte, avec son langage à lui. « J’ai multiplié les visites chez mon père pour obtenir plus d’informations sur son passé. » (p. 45).

Vladek Spiegelman était un beau jeune homme convoité par de nombreuses filles mais c’est d’Anja Zylberberg dont il est tombé amoureux. « Elle est d’une intelligence ! Elle vient d’une famille riche… Gentille en plus ! » (p. 17), lui avait dit son cousin. C’est vrai que ça aide ! Les fiançailles (1936), le mariage (1937), le premier fils, Richieu (1938, important les années en 8 pour l’auteur, un signe de Dieu ?). Vladek a quitté Czestochowa, sa ville natale près de la frontière allemande, pour Sosnowiec, la ville de ses beaux-parents, plus au sud. Il travaille, gagne très bien sa vie, tout va parfaitement bien, c’est le grand bonheur. Mais, en août 1939, il est mobilisé en tant que soldat polonais.

Dans ce premier tome, la rencontre et la vie de famille, le front, la guerre, le camp de prisonniers, le camp de travail, la fuite, le retour dans la famille. « Bon, on devrait être heureux, on est tous ensemble et on a assez à manger. » (p. 78) mais il y a le rationnement, le marché noir (dangereux), la perte de leurs fabriques et de leurs entreprises, puis de leurs biens immobiliers, donc aucune rentrée d’argent pour vivre, les ghettos, et de plus en plus de Juifs (des familles entières) qui disparaissent et dont on n’entend plus jamais parler. La situation se dégrade rapidement et les conditions de vie empirent…

Les Juifs sont représentés par des souris, les Polonais par des cochons, les Allemands par des chats mais cela ne déshumanise pas du tout les humains et le drame qu’ils ont vécu, cela permet de reprendre son souffle car la lecture de Maus est réellement extraordinaire (c’est la 3e ou 4e fois que je lis ce titre) mais toujours aussi émouvante et éprouvante. Cependant Vladek, vieil homme malade et bourré de toc (troubles obsessionnels compulsifs), aime avoir le dernier mot : « Mourir, c’est facile. Mais il faut lutter pour rester en vie ! » (p. 124). Quelle philosophie, c’est épatant ! Et je pense que tout le monde le reconnaît (les survivants, les historiens…), les survivants ont survécu grâce à une part de chance non négligeable, c’est dingue !

Ce premier tome de Maus, c’est 8 ans de travail et le tome 2 est arrivé quelques années plus tard.

Maus, un survivant raconteTome 2 : Et c’est là que mes ennuis ont commendé d’Art Spiegelman.

Flammarion, Hors collection, novembre 1992, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-0806-6618-5. Maus (1986-1991) est traduit de l’américain par Judith Ertel.

« Je pense à mon livre… C’est tellement présomptueux de ma part. J’veux dire, je n’arrive même pas à comprendre mes relations avec mon père. Comment pourrais-je comprendre Auschwitz ? L’Holocauste ?… » (p. 14).

Entre la parution du premier tome et ce tome-ci, Art a vu mourir son père (1982) et naître sa fille, Nadja (1987).

Ce second tome est tout aussi prenant et angoissant, les camps de travail, c’était presque le paradis par rapport aux camps de la mort… Des dizaines de milliers, des centaines de milliers de Juifs ont perdu tous leurs biens et leur bien le plus précieux, la vie. Certains ont eu plus de chance que d’autres mais il y a en eux une très grande tristesse et la culpabilité d’avoir survécu. Vladek a eu la chance de survivre à Auschwitz et de retrouver son épouse bien-aimée qui elle aussi a survécu à Auschwitz-Birkenau (le camp des femmes) et ils ont pu avoir un autre fils, Art. Mais à quel prix ? « Mmm. Mais d’une certaine manière il n’a pas survécu. » (p. 90).

Tous ses souvenirs horribles, tout ce poids sur les épaules des survivants, tout cet épuisement, cette fatigue mentale (je pense que raconter fait du bien et enseigne les autres mais combien n’ont pas raconté, combien ont gardé tout ça enfoui en eux, ou sont mort avant de pouvoir raconter quoi que ce soit, combien avait tout perdu y compris leurs proches et se sont retrouvés seuls avec ce qui les hantait et leur désespoir d’être en vie ?). Comment raconter l’indicible dans une bande dessinée et comment survivre à l’indicible, se demande l’auteur, le fils de rescapé qui doit lui aussi survivre à ça.

Et encore le dernier mot pour Vladek : « Les Allemands, ils voulaient pas laisser une seule trace de tout ce qu’ils avaient fait. » (p. 69) mais nous sont parvenus des registres, des photos, des témoignages pour que tout le monde puisse voir les atrocités commises et espérer que « plus jamais » !

Je félicite Flammarion pour l’édition de ce chef-d’œuvre, Flammarion n’étant pas un éditeur de bandes dessinées au départ, mais Maus, c’est plus que de la bande dessinée, c’est de l’Art, c’est de la Littérature, c’est l’Histoire. D’ailleurs Maus a reçu le Prix Pulitzer en 1992. Une intégrale de 300 pages est parue en février 1998 (Flammarion) et a été rééditée en janvier 2012 pour les 25 ans (Flammarion), au prix tout à fait raisonnable de 30 € car c’est un chef-d’œuvre à avoir absolument sur ses étagères, à lire, à relire, à offrir.

Une lecture commune proposée par Noctenbule, pour La BD de la semaine et les challenges BD et Un max de BD en 2018.

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