L’affaire est close de Patricia Wentworth

L’affaire est close : une enquête de Miss Maud Silver de Patricia Wentworth.

10/18, collection Grands détectives, n° 3378, février 2002, réédition novembre 2016, 320 pages, 7,50 €, ISBN 978-2-26403-275-1. The Case is Closed (1937) est traduit de l’anglais par Bernard Cucchi.

Genres : littérature anglaise, roman policier.

Patricia Wentworth – de son vrai nom Dora Amy Elles – naît le 10 novembre 1878 à Mussoorie (Uttarakhand, Inde) où son père est général de l’armée. Elle étudie en Angleterre puis retourne en Inde où elle se marie au lieutenant-colonel Georges Dillon et écrit dans des journaux. Après le décès de son mari, elle retourne en Angleterre avec ses enfants puis se lance dans l’écriture de romans et épouse George Turnbull, lieutenant-colonel lui aussi mais qui deviendra son assistant. Elle meurt en 1961 à Camberley (Surrey, Angleterre), laissant une œuvre conséquente avec les séries Benbow Smith (1929-1937), Inspecteur Lamb (1939-1942), Frank Garrett (1936-1940), d’autres romans policiers indépendants, d’autres romans historiques ou sentimentaux (1910-1915, ses premiers romans en fait), trois recueils de poésie (1910-1945-1953) et surtout la série la plus importante, Miss Silver (1928-1961).

L’affaire, c’est l’affaire Everton. Et, elle est close parce que Geoffrey Grey, 28 ans, est en prison depuis un an. Il aurait tué son oncle James. Marion, son épouse, a perdu leur bébé, né trop tôt… Son amie et cousine, Hilary Carew, est persuadée que le jeune homme est innocent. Mais que faire ? Hilary a rompu ses fiançailles avec Henry Cunningham et s’est trompée de train ! Elle y rencontre une vieille dame inquiète qui tient un discours bizarre sur Marion et Geoffrey. « J’ai vécu une aventure, dans le mauvais train. D’abord, j’ai cru me retrouver enfermée avec une vraie cinglée et puis il s’est avéré que c’était une de tes amies. » (p. 19). La vieille femme est en fait Mrs Mercer, lui apprend Marion, « la gouvernante de la maison de James. » (p. 25) et elle a témoigné contre Geoffrey au procès.

Suite à la discussion qu’elle a eu avec Mrs Mercer, Hilary décide de reprendre l’enquête depuis le début et de prouver l’innocence de Geoffrey. Ce soir-là, Geoffrey a reçu un appel de James, qui était dans tous ses états, alors il est vite allé à Putney mais il l’a retrouvé mort à son bureau. Malheureusement, il a ramassé le pistolet par terre et a ouvert la porte du bureau aux domestiques, Mr et Mrs Mercer : il fait le coupable idéal même s’il clame son innocence ! « […] il était absurde de croire que Geoff avait tué son oncle. » (p. 36). D’autant plus que c’est Bertie (Bertram), un neveu qu’oncle James détestait qui hérite, même au détriment de son frère Frank (Francis), un vagabond alcoolique pour qui l’oncle James n’avait que peu de considération. Or Bertie et Frank ont tous deux des alibis en béton, trop peut-être ! Ou alors « Alfred Mercer avait abattu James Everton et Mrs Mercer avait menti pour le couvrir. » (p. 57) ?

De son côté Henry Cunningham voudrait quitter l’armée et « reprendre le commerce d’antiquités que lui avait légué, à sa grande surprise, son parrain Mr. Henry Eustatius […]. » (p. 73). Contre toute attente (n’oublions pas qu’elle a rompu les fiançailles), Hilary consulte Henry qui demande conseil à un ami qui lui propose de contacter Miss Silver. Le nom de Miss Silver n’apparaît qu’à la page 140 et Maud Silver apparaît physiquement à la page 144 : faut pas être pressé mais l’enquête ne traîne pas en longueur ! Miss Silver écoute, en tricotant, et elle est très utile à l’enquête de Hilary et Henry, elle apporte un regard extérieur. « Comprenons-nous bien, capitaine Cunningham, dit-elle de sa voix posée. Si vous m’engagez, vous m’engagez pour que je découvre des faits. Si je découvre quoi que ce soit sur ces personnes, je vous le communiquerai. Peut-être cela correspondra-t-il à ce que vous attendiez, peut-être pas. Les gens ne sont pas toujours heureux d’apprendre la vérité. Vous n’avez pas idée du nombre de fois où cela se produit. Très rares sont les gens qui cherchent à connaître la vérité. Ils veulent être confirmés dans leurs opinions, ce qui est une chose toute différente… très différente, oh oui. Je ne saurais vous promettre que ce que je découvrirai ira dans le sens de ce que vous pensez pour l’instant. » (p. 147).

Mais Marion va-t-elle accepter que Hilary enquête et enfin dire ce qu’elle sait ? « Ne refuse pas, je t’en supplie… ne refuse pas, ne refuse pas, ne dis pas non ! Tu ne risques rien. Cela ne fera aucun mal à Geoff. Marion, accepte ! […] Geoff est innocent. Derrière tout ça, il y a un sacré manipulateur qui a tout organisé pour que les apparences soient contre lui, mais il est innocent… je sais qu’il est innocent. » (p. 225).

L’affaire est close est la deuxième enquête de Miss Silver, parue en 1937 (la première étant Grey Mask parue en 1928). Il y a du suspense, des dangers, des rebondissements, des personnages bien intéressants (en particulier Hilary et Henry), j’ai passé un bon moment de lecture et je lirai d’autres enquêtes de Miss Silver à l’occasion. Lorsque L’affaire est close est paru aux éditions 10/18 en 2002, ce roman était inédit en français !

Dans la catégorie « détective en fauteuil » (armchair detective), la Miss Marple d’Agatha Christie « naît » en 1930 ; Miss Silver est donc son aînée puisqu’elle « naît » en 1928. Mais, il ne faut pas croire que Miss Silver reste chez elle à écouter Henry et à tricoter, elle va sur le terrain, d’abord pour se renseigner sur le couple Mercer, et ensuite pour se rendre en Écosse sur les traces de Bertie et Frank (je me doutais bien qu’ils étaient louches, les deux frères, trop d’alibis à eux deux, un seul chacun leur suffisait, eh bien ils en avaient plusieurs, c’était louche !).

Une agréable lecture pour le Mois anglais (qui est terminé mais j’ai bien lu ce roman en juin durant le challenge) et pour les challenges British Mysteries #5, Cette année, je (re)lis des classiques #3, Petit Bac 2020 (pour la catégorie Crimes et justice avec affaire) et Polar et thriller 2019-2020.

Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley

Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

Pocket, août 2017, 320 pages, 4,95 €, ISBN 978-2-26628-303-8. Brave New World (1932) est traduit de l’anglais par Jules Castier.

Genres : littérature anglaise, science-fiction, utopie, dystopie.

Aldous Huxley naît le 26 juillet 1894 à Godalming (Surrey, Angleterre). Son père est l’écrivain Leonard Huxley. Il étudie la littérature anglaise à Oxford. Il est romancier, nouvelliste, poète, essayiste et scénariste. Il meurt à Los Angeles (Californie, États-Unis) le 22 novembre 1963 (le même jour que le président John Kennedy et l’écrivain C.S. Lewis).

Année 632 de N.F. (Notre Ford). Des étudiants visitent le Centre d’Incubation et de Conditionnement de Londres-Central. Tandis que les Alphas et les Bêtas n’ont qu’un seul œuf (et naissent donc uniques), les Gammas, les Deltas et les Epsilons subissent le procédé Bokanovsky : un genre de clonage (même si ce mot n’est jamais cité) qui engendre entre 8 et 96 embryons (bourgeons) bien utiles pour les travaux agricoles ou en usines. La devise planétaire de cet État Mondial est « Communauté, Identité, Stabilité. Des mots grandioses. » (p. 30).

En fait, conditionnement et prédestination pour tous sont la règle et tout le monde prend la soma (la drogue du bonheur). « Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. » (p. 40). Dans le monde d’avant (c’est-à-dire le nôtre), les gens étaient « fous, méchants et misérables » (p. 68), ils n’étaient pas « sains d’esprit, vertueux, heureux » (p. 68), c’est qu’ils n’étaient pas conditionnés pour lutter contre « leurs tentations et leurs remords solitaires, […] leurs maladies et leur douleur qui les isolait sans fin, avec leurs incertitudes et leur pauvreté […], en solitude, dans l’isolement désespérément individuel […]. » (p. 68). Or, c’est la stabilité qui compte. « Pas de civilisation sans stabilité sociale. Pas de stabilité sociale sans stabilité individuelle. » (p. 69). Dans Candide, Voltaire disait déjà « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » (p. 5).

L’enseignement de Sa Forderie (il y en a dix dans le monde et l’actuel Forderie pour l’Europe occidentale est Mustapha Menier), en alternance avec les discussions de Henry Foster et le Prédestinateur Adjoint d’un côté, et de Lenina et Fanny de l’autre, c’est du pur surréalisme ! Et je ne vous dis pas de quelle façon sont traitées les femmes… Surtout celles qui sont « pneumatiques » dans un monde où la sexualité est totalement libérée : « Je l’ai eu par-ci, je l’ai eu par-là. » (p. 73). Et ce n’est pas mieux avec les « représentants des classes inférieures » (p. 97).

Cependant, il y a parfois des accidents dans le procédé des embryons. Par exemple, Bernard Marx n’a pas la bonne taille et il ressemble plus à un Epsilon qu’à un Alpha ; Elmholtz Watson est trop capable. Déficience physique pour l’un, excès mental pour l’autre… C’est que la motivation principale est « Tout le monde est heureux, à présent ! » (enseignée aux enfants dès l’âge de 5 ans). Mais eux ne sont pas heureux, car ils ont pris conscience d’être à part, d’être des individus différents. Grains de sable dans le rouage ?

J’aime bien le cynisme de Bernard Marx : à chaque fois qu’il entend quelqu’un prononcer par habitude (réciter) une leçon hypnopédique (enseignée à tous à leur insu pendant leur sommeil, dès l’enfance), il annonce la période et la durée de cette leçon.

Il y a en fait deux mondes : le monde de Notre Ford (clin d’œil à Our Lord), un État Mondial créé après la Guerre de Neuf Ans (apparemment nucléaire et bactériologique), et le monde des Sauvages, qui vivent dans des Réserves éloignées et que l’auteur aborde en deuxième partie du roman. Justement, pendant les vacances, Bernard Marx et Lenina Crowne se rendent en Amérique (au Nouveau-Mexique) pour visiter une Réserve de Sauvages : « pas de parfums, pas de télévision, pas même d’eau chaude. » (p. 136). Lenina est horrifiée par ce qu’elle voit (et sent !) chez ces Sauvages. « Mais c’est terrible, chuchota Lenina, c’est épouvantable ! Nous n’aurions pas dû venir ici. » (p. 147). Les Sauvages se reproduisent à l’ancienne (viviparité), ils sont moches, sales, vieux… Mais Bernard et Lenina vont avoir une sacrée surprise qui va changer leur vie ! « Eh bien, j’aimerais mieux être malheureux que de connaître cette espèce de bonheur faux et menteur dont vous jouissez ici ! » (John, p. 224). « Mais vous plaît-il d’être des esclaves ? […] Vous plaît-il d’être des bébés ? Oui, des bébés, vagissants, bavants […]. Oui, bavants […]. Vous ne voulez donc pas être libres, être des hommes ? Ne comprenez-vous même pas ce que c’est que l’état d’homme, que la liberté. […] Vous ne comprenez pas ? » (John, p. 264).

L’auteur s’est bien éclaté avec les noms de ses personnages : par exemple Lenina Crowne, Benito Hoover, Bernard Marx, Darwin Bonaparte… Il mixe prénom et nom de personnalités en vue au début du XXe siècle, politiques mais pas que (Lénine, Marx, Bakounine, Watson, Freud, etc.).

Aldous Huxley écrit Brave New World en 1931 (en 4 mois, dans le sud de la France) et le roman est publié en 1932 à Londres. Classé en dystopie, le roman est pourtant considéré par son auteur comme une utopie ! Préface de l’auteur de 1946. « À tout bien considérer, il semble que l’Utopie soit beaucoup plus proche de nous que quiconque ne l’eût pu imaginer, il y a seulement quinze ans. À cette époque, je l’avais lancée à six cents ans dans l’avenir. Aujourd’hui, il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s’être abattue sur nous dans le délai d’un siècle. » (p. 20-21). Aldous Huxley n’a pas tort car par certains côtés, nous y sommes (le culte du bonheur, l’aseptisation, le monde séparé en deux…).

Dans Brave New World, l’auteur s’inspire énormément des œuvres de Shakespeare (puisque c’est le livre qu’a pu lire John durant son enfance et son adolescence). Le titre même, Brave New World, vient de The Tempest (La tempête) de Shakespeare (acte 5).

Il y a de nombreux extraits du Meilleur des mondes sur Wikiquote.

Une excellente relecture (je l’avais lu à l’adolescence) pour le Mois anglais que je mets aussi dans Cette année, je (re)lis des classiques, le Challenge de l’été (pour l’Angleterre), Littérature de l’imaginaire #8 et Summer Short Stories of SFFF – S4F3 #6.

Le rire de 17 personnes, anthologie de nouvelles contemporaines nord-coréennes

Le rire de 17 personnes, anthologie de nouvelles contemporaines nord-coréennes de collectif.

Actes Sud, mars 2016, 384 pages, 22 €, ISBN 978-2-330-06060-2.

Genres : littérature nord-coréenne, nouvelles.

Dans sa préface (à lire absolument pour comprendre à quoi on a affaire), Patrick Maurus (spécialiste de la Corée) a cette phrase judicieuse : « Enfin juste en passant : Et si les auteurs croyaient tout simplement à ce qu’ils écrivent ? » (p. 9). Alors je mets de côté les a priori que je peux avoir sur le régime (totalitaire) nord-coréen et je lis ces 11 nouvelles – empreintes tout de même de réalisme socialiste – pour découvrir la Corée du Nord contemporaine !

Pour chaque nouvelle, je donne le titre français, le titre coréen, sa date de parution (entre parenthèses, sauf s’il n’y a pas de date) et le traducteur, l’auteur ; je donne quelques infos sur l’auteur, je fais un topo, je cite au moins un extrait et je dis ce que je retiens de cette nouvelle.

1. Une vie (Saengmyong, traduction de Patrick Maurus) de Baek Nam Ryong (né en 1949, est l’auteur de Des amis, premier roman nord-coréen paru en France, chez Actes Sud en 2011). Ri Sok Hun, opéré, est resté trois mois en convalescence. Il se promène dans un parc et rencontre l’employé dont le fils postule à l’université dont Ri Sok Hun est le doyen. Puis il veut inviter le chirurgien qui lui a sauvé la vie mais celui-ci n’est pas en état : son fils a raté de deux points l’admission à l’université. Son assistant lui apprend qu’il en est de même pour « la fille du camarade vice-président du conseil régional » (p. 29). Que faire pour chacun des trois jeunes puisqu’il n’y a pas « d’exception aux règles d’inscription des nouveaux étudiants » (p. 30) ? Ce que je retiens de cette nouvelle : l’impartialité.

2. Le rire de 17 personnes (Yorilgop saramui usim, traduction de Kim Kyoung Sik et Patrick Maurus) de Kim Chong (né en 1941, est auteur pour la jeunesse et de livres historiques). Chaque année, le 9 septembre (date anniversaire de la fondation de la République populaire démocratique de Corée), la troupe organise un spectacle sur le théâtre en plein air mais leur accordéoniste est parti et ce n’est pas la même ambiance… Or, parmi les spectateurs, il y a un homme avec un accordéon : c’est Pak Su Hyon, le célèbre musicien ! Acceptera-t-il de se joindre à eux alors qu’il est en vacances en famille ? « Veuillez accepter la salutation des dix-sept membres de notre groupe de travail […]. » (p. 52). Ce que je retiens de cette nouvelle : la convivialité et l’amour filial.

3. Les voisins (Iuttul, 1972, traduction de Patrick Maurus) de Choe Song Jin (né en 1949, est auteur de nouvelles). Au cinquième étage d’un immeuble vivent cinq familles. Le narrateur est journaliste ; les autres pères de famille sont contrôleur de qualité, conseiller dans un atelier métallurgique, responsable de la distribution alimentaire et conducteur d’un camion frigorifique. Pas facile de les rassembler ! Mais le 15 août, pour la Fête de la libération, les cinq familles se réunissent « […] chez le camarade chauffeur du camion frigorifique pour passer un bon moment en complimentant la jeune maîtresse de maison diplômée de l’école de cuisine. » (p. 66). L’année suivante, ils vont pique-niquer ensemble pour admirer le paysage près de l’écluse de Mirim. La préparation de ce repas devient une compétition entre eux ! Ce que je retiens de cette nouvelle : le partage et euh… il n’y a que les hommes qui travaillent ?

4. Une tempête de neige à Pyongyang (Pyongyangui nunbona, 2000, traduction de Benoît Berthelier) de Chon In Gwang (est nouvelliste, auteur pour la jeunesse et scénariste). Il y a 30 ans, l’USS Pueblo, un navire américain avec 82 membres d’équipage dont une unité spéciale, a été capturé par la Corée du Nord (le 23 janvier 1968 en fait). Après avoir été interrogé plusieurs fois par le lieutenant Chin Sok, en particulier à propos d’une éventuelle tentative d’évasion, l’équipage a été libéré mais le Pueblo est resté à Pyongyang « dans l’enceinte du musée de la Victorieuse Guerre de libération de la patrie » (p. 93). Mais la mentalité américaine :« Dans la vie, il n’y a pas d’entraînement. On se bat tout le temps pour de vrai. Il faut gagner en étant fort et en écrasant les autres. » (p. 109) est bien différente de la mentalité nord-coréenne : « Les gens sont beaux lorsqu’ils se sacrifient par amour. » (p. 122). Lorsque l’équipage du Pueblo a été libéré, une tempête de neige s’est abattue sur Pyongyang : « Le vent balayait toutes les marques nauséabondes, vicieuses et sales que les Américains avaient laissées sur ce sol. » (p. 132). Ce que je retiens de cette nouvelle : le choc entre deux cultures et l’incompréhension de chaque côté.

5. Deuxième rencontre (Tubonjjae sangbong, 1990, traduction de Benoît Berthelier) de Han Ung Bin (né en 1945 en Chine, est nouvelliste et « écrivain officiel »). En 1989, Park, le narrateur est un jeune guide et interprète aux « treizièmes festivités mondiales de la jeunesse étudiante » (p. 136) qui se déroulent à Pyongyang. « C’était il y a dix ans et je n’avais alors encore jamais rencontré d’étrangers… » (p. 137). Ce jour-là, il doit accompagner un journaliste occidental curieux (ce qui est bien) mais suspicieux. « Il pensait que, dans un pays socialiste, tout était volontairement mis en scène à des fins de propagande. » (p. 140). Le dialogue entre le journaliste et Kang, l’ami de Park, rencontré par hasard est surréaliste ! Ce journaliste, dont les idées ont évolué, revient en Corée du nord. Ce que je retiens de cette nouvelle : l’humour.

6. Dans l’espoir d’un coup de chance (Haengunedehan kidae, traduction de Benoît Berthelier) de Han Ung Bin (voir ci-dessus). Un homme marié et père de famille doit faire un voyage d’affaires (ce qui est plutôt rare) et sera tout près de chez sa belle-famille. Son épouse le charge donc de rendre visite à ses parents et de présenter la photo d’un homme qui pourrait intéresser sa jeune sœur, Yong Ok, 24 ans. Dans le train, il voyage avec un homme qui « travaille au bureau d’affectation des logements » (p. 184) or son couple souhaite justement emménager dans un des nouveaux logements dont la construction se termine. Mais son voyage ne se passe pas comme prévu et Yong Ok n’a pas attendu pour tomber amoureuse ! Ce que je retiens de cette nouvelle : la situation cocasse.

7. Notre institutrice (Uri sonsaengnim, 1979, traduction de Kim Kyoung Sik et Patrick Maurus) de Chang Ki Song (né en 1946, est journaliste et nouvelliste ; Notre institutrice a été adaptée au cinéma en 1981). Nam Un Hui étant « promue au centre de stage des instituteurs de province » (p. 205), elle doit quitter sa classe du village de Yangji et faire la passation à la nouvelle institutrice, Yun Kum Suk. Mais il y a 36 élèves et la passation dure longtemps car Nam Un Hui a beaucoup d’histoires à raconter sur les élèves ! « Son bavardage semblait sans fin. » (p. 206). C’est qu’elle ne veut pas partir sans dire au revoir aux enfants mais ils sont en vacances. Ce que je retiens de cette histoire : l’attachement des enfants à leur institutrice.

8. Une promesse (Onyak, 1982, traduction de Kim Kyoung Sik et Patrick Maurus) de An Dong Chun (né en 1945, ancien ministre de la culture, est nouvelliste et historien). Kyong Hui est secrétaire d’état-major et tous les soldats sont fascinés par la jeune femme. Elle s’occupe des blessés avec les infirmières mais, un jour, elle se retrouve dans la zone de combat. « Je suis forte ! En murmurant, elle rajusta ses cheveux défaits faute’ de casquette envolée dans les éclats. » (p. 230). Après la guerre, elle poursuit ses études et devient chercheuse en biologie ; elle a 24 ans mais elle refuse les propositions de mariage car elle pense toujours au lieutenant Jo Song Jin qu’elle a rencontré sur le champ de bataille. Ce que je retiens de cette nouvelle : romantisme et promesse tenue !

9. La longévité (Saengmyonghangye kyesanpyo, 2000, traduction de Benoît Berthelier) de Kang Son Gyu (né en 1946, fut instituteur, est écrivain depuis 1980). Usine de chaussures de Pongchon. Ro An Mun du département technique tarde à fournir à sa direction des résultats chiffrés. Il se rend compte que l’employé Myong Pu Dok, au lieu de lui fournir ses chiffres et ses statistiques, tient un carnet de calculs de longévité sur lequel il lit avec horreur : « chef du département technique Ro An Mun : âge actuel 49 ans, peut encore vivre 1 an et 1 mois. » (p. 262) alors que les autres chefs ont une longévité bien plus élevée. Ce que je retiens de cette nouvelle : le monde ouvrier en Corée du nord.

10. La dernière classe (Majimak paeusuop, 2000, traduction de Benoît Berthelier) de Kang Kui Mi (née dans les années 40 au Japon, est journaliste et nouvelliste). Park Rok San a reçu les éloges du général Kim Jong Il et « le titre d’acteur du peuple de la république populaire et démocratique de Corée » (p. 273) mais, au lieu de se réjouir, il est en larmes devant une photo du fils prodigue de Rembrandt. C’est que, pour réaliser son rêve de devenir acteur, en 1963, il est resté seul à Kyôto au Japon alors que sa mère, veuve, et son jeune frère retournaient en Corée du nord. « Rok San, rien que de penser que nous avons perdu ton père dans ce pays suffit à me fendre le cœur, comment pourrais-je partir en te laissant ici ? Rentrons tous ensemble au pays. C’est ta maman qui t’en suppllie. » (p. 277). Engagé comme garçon de courses, il est repéré par le grand réalisateur Tanigawa et joue un premier rôle avec succès mais tout s’effondre lorsque Tanigawa apprend qu’il est Coréen… Renvoyé, Rok San erre dans la rue et rencontre un clown, Coréen lui aussi, et père d’une charmante jeune fille, Myong Mi. Ce que je retiens de cette nouvelle : l’exil (dans un Japon raciste) et l’appel de la mère patrie.

11. La clé (Yolsoe, 2004) de Kim Hye Song (née en 1973, est nouvelliste et romancière). La narratrice, ouvrière dans une usine qui produit des matériaux pour les machines agricoles, est retournée vivre chez ses parents avec son jeune fils, Chung Guk. Un soir, alors qu’elle sort du travail, un homme l’aborde. « Je n’ai toujours pas oublié ce qui s’est passé lorsque le père de mon petit Chung Guk est revenu après avoir purgé sa peine de rééducation légale. Et je ne l’oublierai jamais. » (p. 317). Elle lui donne la clé de leur maison qu’elle a laissée telle quelle mais, à son désarroi, Pyo Bom Sik la suit chez ses parents… Elle est prise entre lucidité et pitié. « J’avais réfléchi à toutes les solutions et j’avais employé toutes les méthodes pour essayer de le faire changer. […] Je ne peux pas répéter ce passé encore et encore. Même s’il est le père de mon enfant, il me faut être ferme… » (p. 344). Ce que je retiens de cette nouvelle : les hommes voyous, alcooliques et fainéants peuvent changer… en Corée du nord !

Comme Le rire de 17 personnes est un recueil de nouvelles conséquent, je pensais en lire quelques-unes et alterner avec un ou deux autres livres (roman ou bande dessinée) mais, en fait, elles sont tellement addictives, ces nouvelles, que j’ai dévoré ce recueil en un jour ! Je remercie La Barmaid aux lettres de me l’avoir envoyé pour que je puisse le lire dans le cadre du Challenge coréen. Ce fut une belle découverte que cet univers nord-coréen si peu connu ! Et Patrick Maurus a raison (dans la préface) : les auteurs croient ce qu’ils écrivent et peu importe s’ils ne sont pas 100 % réalistes (de notre point de vue occidental) car ils pensent et ils vivent différemment tout simplement dans un pays où tout est régi pour la patrie et pour le bien-être de tous à condition d’être honnête et utile (c’est presque trop beau pour y croire !). Mais il faut faire preuve d’un peu de curiosité car ce livre mérite d’être découvert pour se débarrasser de quelques préjugés et comprendre des choses différentes. Cependant, il est tout de même raisonnable de noter que, à part quelques-unes qui datent de 2000, les nouvelles ont été écrites dans les années 70-80-90, c’est-à-dire avant la grande famine qui a fait un million de morts (entre 1994 et 1997).

En plus du Challenge coréen, je mets cette lecture dans La bonne nouvelle du lundi et la Corée du nord est le premier pays pour le Challenge de l’été.

Le réseau Bombyce 1 de Cécil & Corbeyran

Le réseau Bombyce 1 – Papillons de nuit de Cécil & Corbeyran.

Les Humanoïdes Associés, 1999, réédition octobre 2010, 48 pages, 14,20 €, ISBN 978-2-7316-2306-2.

Genres : bande dessinée française, science-fiction.

Éric Corbeyran au scénario. Il naît le 14 décembre 1964 à Marseille. Il est scénariste, photographe, illustrateur. Ses œuvres sont trop nombreuses pour que je les cite : je vous laisse consulter tout ça sur Internet. Je suis en train de lire, du même auteur, Les guerres d’Albert Einstein, en feuilleton dans Robinson.

Cécil au scénario et au dessin. Il naît le 18 mai 1966 à Dax (dans les Landes). Il décide de faire de la bande dessinée à l’âge de 5 ans grâce à un album de Lucky Luke, Ma Dalton. Il étudie aux Beaux-Arts à Bordeaux et travaille dans une librairie spécialisée BD. Du même dessinateur : L’empreinte des chimères (1991).

Dans une Bordeaux rétro-futuriste. Eustache et son acolyte, Mouche, cambriolent la villa du Baron Guillaume Bernard de Harcourd. « L’une des fortunes les plus importantes de la région, comme disent les journaux ! – …Et l’une des plus convoitées, comme disent les réseaux ! ». Mais le baron rentre de voyage un jour plus tôt que prévu, pendant que les deux lascars sont à l’œuvre ! Cependant ils découvrent que des messieurs pervers voient des jeunes femmes violées et tuées grâce au cinématographe (l’ancêtre des snuff movies). Eustache pourra-t-il sauver sa bien-aimée, Zibeline ?

Les dessins sont très beaux, l’architecture est en métal et en verre. Les personnages, Eustache et Mouche, ont un côté steampunk qui me plaît beaucoup. J’ai très envie de lire la suite !

Deux autres tomes sont parus en 2010 : Monsieur Lune (tome 2) et Stigmates (tome 3). Une intégrale est parue en juin 2019.

Pour La BD de la semaine et les challenges BD et Littérature de l’imaginaire #8.

Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

La clairvoyance du Père Brown de Gilbert Keith Chesterton

La clairvoyance du Père Brown de Gilbert Keith Chesterton.

Omnibus, mai 2008, 1216 pages, 28 €, ISBN 978-2-258-07608-2. The Innocence of Father Brown (1911) est traduit de l’anglais par Émile Cammaerts révisé par Anne Guillaume.

Genres : littérature anglaise, nouvelles, policier.

Gilbert Keith (G.K.) Chesterton naît le 29 mai 1874 à Londres. il étudie pour devenir illustrateur. Il est finalement journaliste (au Daily News dès 1902 et à l’Illustrated London News dès 1905), poète, biographe et nouvelliste. Le défaut qui lui est reproché par certains critiques et lecteurs est de faire l’apologie du christianisme (bah, je pense qu’à cette époque, beaucoup de gens étaient encore très croyants et, franchement, après avoir lu ces nouvelles, ça ne m’a pas choquée). Il est en outre un penseur politique reconnu. Lorsque Winston Churchill dépose un amendement à la loi de 1913 sur les handicapés mentaux (pour un programme de stérilisations contraintes), Chesterton mène campagne contre et gagne. Imaginez le bonhomme : 1,93 m et plus de 100 kilos. Il meurt le 14 juin 1936 à Beaconsfield. Il est connu pour ses romans et surtout ses nouvelles policières avec le Père Brown. Il existe un blog de L’association des amis de G.K. Chesterton mais il n’est plus mis à jour depuis mars 2019.

J’ai donc l’intégrale des Enquêtes du Père Brown en Omnibus mais je ne vais pas tout lire d’un coup ! Pour l’instant, je vais lire le premier recueil de nouvelles intitulé La clairvoyance du Père Brown pour le challenge Les classiques c’est fantastique (classiques anglais en mai). Mais je veux quand même vous donner le contenu de cette intégrale (que je lirai au fur et à mesure).

The Innocence of Father Brown (1911) = La clairvoyance du Père Brown paru en français en 1919 (Perrin) avec rééditions en 1983 (10/18) et en 2008 (Omnibus).

The Wisdom of Father Brown (1914) = La sagesse du Père Brown paru en français en 1936 (Gallimard) avec rééditions en 1954 (Gallimard), en 1985 (Folio) et en 2008 (Omnibus).

The Incredulity of Father Brown (1926) = L’incrédulité du Père Brown paru en français en 1932 (Gallimard) avec réédition en 2008 (Omnibus).

The Secret of Father Brown (1927) = Le secret du Père Brown paru en français en 1929 (Gallimard) avec réédition en 2008 (Omnibus).

The Scandal of Father Brown (1935) = Le scandale du Père Brown paru en français en 1982 (L’âge d’homme) avec réédition en 1990 (10/18) et en 2008 (Omnibus).

Soit 51 nouvelles en tout et 2 textes d’encadrement, un qui ouvre et un qui clôt le recueil Le secret du Père Brown.

Voici les 12 nouvelles qui sont dans ce premier recueil, La clairvoyance du Père Brown.

1. The Blue Cross (The Story-Teller, septembre 1910) = La croix bleue – Londres se prépare au Congrès eucharistique. Aristide Valentin, « le chef de la police parisienne et le plus célèbre détective du globe » (p. 9) espère arrêter Flambeau, un Gascon, escroc et voleur recherché en Europe depuis des années. Sur le bateau, il voyage avec un prêtre chargé comme un baudet. Mais aucune trace de Flambeau… « Le criminel est un artiste créateur ; le détective n’est qu’un critique. » (p. 14). S’engage une poursuite dans Londres, deux prêtre, un petit et un très grand (Chesterton se rêvait-il en criminel ? Flambeau fait 1,90 m comme l’auteur !). « Jusqu’ici, tout s’enchaînait assez logiquement. Valentin avait appris, le matin même, qu’un certain Père Brown avait apporté d’Essex une croix d’argent ornée de saphirs, une relique de grande valeur, pour la montrer à certains prêtres étrangers qui assistaient au Congrès. » (p. 23). C’est donc cette croix bleue que Flambeau veut voler mais le Père Brown est un prêtre expérimenté ! Une nouvelle amusante avec une course-poursuite dans Londres.

2. The Secret Garden (The Story-Teller, octobre 1910) = Le jardin secret – Dans sa maison sur les bords de Seine, Aristide Valentin a invité entre autres Lord Galloway, l’ambassadeur anglais, avec son épouse et sa fille Margaret, le Père Brown venu de Cobhole en Essex et un multimillionnaire américain décrié, Julius K. Brayne. Mais le commandant Neil O’Brien, un Irlandais de la Légion étrangère, ne va-t-il pas profiter de cette soirée pour se rapprocher de Margaret ? C’est en les cherchant que Galloway se retrouve dans le jardin derrière la maison mais… « Un cadavre dans l’herbe – un cadavre sanglant ! » (p. 35). Comment le cadavre d’un inconnu, « la tête séparée du tronc » (p. 39) peut-il être dans le jardin inaccessible par l’extérieur ? C’est le Père Brown qui va comprendre cette étrange huis-clos.

3. The Queer Feet (The Story-Teller, novembre 1910) = Les pas étranges – Dîner annuel du club des « Douze Vrais Pêcheurs » au sélect Hôtel Vernon à Belgravia. Le Père Brown est également dans cet hôtel, dans un petit bureau isolé, en train d’écrire, lorsqu’il entend des pas devant la porte. « À aucun moment, le bruit de ces pas ne différait de ceux qu’on entend d’ordinaire dans un hôtel ; et pourtant, considéré dans son ensemble, il présentait un caractère particulièrement étrange. » (p. 58). Mais si un des quinze domestiques est mort (c’est ce pour quoi le Père Brown a été appelé), qui est le quinzième domestique qui a débarrassé les précieux couverts en argent des Douze Pêcheurs ? Encore un huis-clos pour le retour de Flambeau qui a sûrement dû s’échapper depuis La croix bleue.

4. The Flying Stars (The Cassell’s Magazine, juin 1911) = Les étoiles filantes – Comme chaque année, Sir Leopold Fisher, un « vénérable financier » (p. 79), arrive le lendemain de Noël chez le colonel Adams pour offrir un cadeau à sa filleule, Ruby. Cette année, c’est un trio de diamants africains, les étoiles filantes. Le Père Brown, en tant qu’ami de la famille, est invité. Et John Crook, un journaliste attiré par Ruby, s’est invité. Ainsi que le beau-frère du colonel Adams, James Blount, un gentleman-farmer canadien, qui propose une arlequinade et fait venir Florian, un acrobate et comique français, pour qu’il apporte des costumes. « Comment un tel banquet de folies fut jamais prêt à temps, c’est une énigme que nous ne tenterons pas de résoudre. » (p. 84). Mais un Blount Arlequin et un Florian policier, plus les diamants qui disparaissent, c’est louche, non ? Mais c’est de nouveau le Père Brown qui résout l’affaire grâce à sa lucidité. Dans cette nouvelle, un clin d’œil à Charles Dickens.

5. The Invisible Man (The Cassell’s Magazine, février 1911) = L’homme invisible – À Camden Town, un magasin de gâteaux et confiseries attire les enfants. « Les gamins avaient l’habitude de venir s’écraser le nez contre la vitre chatoyante. » (p. 92). Mais c’est un jeune homme de vingt-quatre ans qui entre ; il s’appelle John Turnbull Angus, il est dessinateur et il demande en mariage l’employée, Laure Hope mais… « Mr Angus, dit-elle avec fermeté, avant que vous continuiez vos folies, je dois vous dire, le plus brièvement possible, une chose qui me concerne. » (p. 94). Elle a déjà deux prétendants de son village natal, qu’elle a éconduits mais ils sont de retour et elle a peur. Angus propose d’avertir son ami Flambeau, devenu détective privé, et surprise, chez Flambeau, il y a son ami le Père Brown qui avec sa perspicacité habituelle va comprendre comment un homme peut être invisible.

6. The Strange Justice ou The Honour of Israel Gow (The Cassell’s Magazine, avril 1911) = L’honneur d’Israël Gow – Flambeau, devenu détective, et un de ses amis, l’inspecteur Craven de Scotland Yard, enquêtent sur la mort du comte de Glengyle en Écosse. Le Père Brown, étant à Glasgow pour affaires, les rejoint au château de Glengyle. « Israël Gow était le seul domestique de ce domaine désert. » (p. 112). Mais les deux enquêteurs n’ont pas découvert grand-chose… « […] nous n’avons découvert qu’une seule chose concernant Lord Glengyle : c’est qu’il était fou. » (p. 114). Le Père Brown, soupçonnant de la magie noire, exige d’examiner le cercueil. Le corps est bien là, squelettique, mais sans tête ! « Nous avons trouvé la vérité ; et la vérité est absurde. » (p. 122). Dans cette nouvelle, un clin d’œil à Wilkie Collins.

7. The Wrong Shape (The Story-Teller, janvier 1911) = La mauvaise forme – Clapham, au nord de Londres. Flambeau et le Père Brown sortent d’une étrange maison blanche et verte en forme de T, une mauvaise forme. C’est la maison du poète et romancier Leonard Quinton, spécialiste de l’Orient. Un génie mais opiomane… Or Quinton et son épouse accueillent dans leur maison un pacifiste hindou. Dans le jardin, le Père Brown trouve « un curieux couteau oriental recourbé, dont le manche était orné d’exquises incrustations de pierres et de métal. […] Il est très beau, remarqua le prêtre d’une voix basse et rêveuse ; les couleurs en sont très belles, mais il a une mauvaise forme. » (p. 132). C’est alors qu’avec le Dr James Erskine Harris, ils découvrent Quinton mort et ce message : « Je me suis frappé moi-même, et pourtant je meurs assassiné ! » (p. 139). Le message est rédigé sur une feuille dont un coin a été coupé, c’est aussi une mauvaise forme. Cette fois, ce n’est pas le Père Brown qui résout ce meurtre.

8. The Sins of Prince Saradine (The Cassell’s Magazine, février 1911) = Les péchés du Prince Saradine – Flambeau ferme son cabinet de détective pour un mois de vacances et part remonter les rivières du Norfolk dans un petit bateau à voile avec le Père Brown. Mais il a une idée derrière la tête : rencontrer un homme qui lui avait envoyé une carte lorsqu’il était un grand voleur. « Si vous prenez jamais votre retraite pour devenir respectable, venez me voir. Je désire faire votre connaissance, car j’ai fait celle de tous les grands hommes de mon temps. […] Prince Saradine, maison des Roseaux, île des Roseaux, Norfolk. » (p. 150). Ce Prince Saradine est célèbre, riche, brillant et il a beaucoup voyagé, ce peut être intéressant effectivement de le rencontrer. Mais il n’est pas l’homme qu’il paraît être… Le Père Brown est optimiste… « […] il est souvent possible de faire le bien lorsqu’on est quelqu’un de bon, même au mauvais endroit. » (p. 154). Mais est-ce bien toujours vrai ?

9. The Hammer of God (Story-Teller, décembre 1910) = Le marteau de Dieu – Village de Bohun Beacon. Norman et Wilfred Bohun sont deux frères d’une lignée aristocratique, Norman est un pêcheur invétéré (alcools, femmes…) et Wilfred est vicaire. Une nuit, il rend visite à la très belle femme du forgeron et le lendemain matin, le village le retrouve mort, la tête écrasée. Le forgeron, Simeon Barnes, est bien entendu le premier suspect mais il rentre tranquillement de Greenford avec deux hommes et, alors qu’il a un gros marteau, celui avec lequel a été tué Norman est tout petit. « Ce ne peut être qu’une personne incapable d’en soulever un plus lourd. » (le médecin, p. 180). Dans cette nouvelle, le Père Brown (eh oui, il est partout !) montre qu’il s’y connaît aussi en sciences physiques.

10. The Eye of Apollo (The Cassell’s Magazine, février 1911) = L’œil d’Apollon – Retour à Londres, à Westminster, où Hercule Flambeau (c’est la première fois qu’on lit son prénom) est propriétaire de son nouveau bureau de détective au 4e étage d’un immeuble tout neuf. « L’édifice avait un aspect américain. C’était un gratte-ciel d’une altitude respectable, muni de tout un attirail bien astiqué de téléphones et d’ascenseurs. » (p. 190). Au-dessus du bureau de Flambeau, un immense œil en or placé par Kalon, le gourou d’une nouvelle secte, improvisé « nouveau prêtre d’Apollon » (p. 191), adorateur du soleil. Au-dessous, deux sœurs issues de la noblesse, Pauline et Joan Stacey, ont installé un bureau de dactylographie. C’est surtout l’aînée, Pauline, qui attire Flambeau. C’est la première fois que les conditions des femmes sont traitées, celles-ci travaillent même si elles ont une fortune. Ce midi, alors que Kalon est sur le balcon en train d’adorer le soleil, le Père Brown (*) vient visiter le nouveau bureau lorsqu’un choc se produit, comme une explosion, c’est Pauline Stacey qui est morte… Défaillance de l’ascenseur ? « Était-ce un meurtre ? Mais qui aurait pu commettre le crime dans ces appartements déserts ? » (p. 197). (*) On apprend que son prénom commence par J. Peut-être John puisque le Père Brown est inspiré du père John O’Connor (1870-1952), un curé de Bradford (Yorkshire) « qui joua un rôle important dans la conversion de Chesterton au catholicisme en 1922 » (source Wikipédia).

11. The Sign of the Broken Sword (The Story-Teller, février 1911) = L’épée brisée – Pourquoi le Père Brown traîne-t-il son ami Flambeau pour voir les six monuments érigés en l’honneur du général Arthur Saint-Clare ? « Je commence à en avoir assez de ce grand homme, d’autant plus que j’ignore absolument qui il était. » (Flambeau, p. 211). En effet, le général, héros anglais en Afrique et en Inde, a été retrouvé pendu, son épée brisée attachée autour du cou, mais le président brésilien Olivier était un homme sage qui libérait les prisonniers faits par son armée, parfois même « comblés de présents » (p. 212). Le Père Brown veut résoudre ce mystère car il a eu accès à trois témoignages qui l’ont interrogé. Dans cette nouvelle, Chesterton dénonce ce que les hommes font au nom ou pour la gloire du Seigneur. « C’est la pire critique que l’on puisse faire du crime. » (p. 223) et rétablit une vérité historique.

12. The Three Tools of Death (The Cassell’s Magazine, juillet 1911) = Les trois instruments de la mort – Un matin le Père Brown est réveillé par un agent de police. Sir Aaron Armstrong a été assassiné ! « L’idée qu’un personnage aussi divertissant, aussi populaire, avait été victime d’une secrète violence était absurde, presque grotesque. » (p. 229). « Pour autant que je sache, avouait Merton, il est impossible d’y voir clair. On ne peut soupçonner personne. Magnus [c’est le domestique] est un vieil imbécile solennel, bien trop sot pour être un assassin. Royce [c’est le secrétaire] a été le meilleur ami du baronnet depuis des années ; et il est évident que la jeune fille adorait son père. Et puis, toute cette affaire est trop absurde. Qui songerait à tuer un joyeux vieux bonhomme tel que Armstrong ? » (p. 231). Trois personnes (Magnus, Patrick Royce et Alice), trois armes : « Dites donc, fit-il avec bonne humeur, toute cette histoire ne tient pas debout. D’abord vous me dites que vous ne trouvez aucune arme. Mais maintenant, nous en trouvons trop. Voilà, vous dit-on, le couteau qui poignarda la victime, et la corde qui l’étrangla, et le revolver qui la cribla de balles. Et, en réalité, Sir Armstrong s’est rompu le cou en tombant par la fenêtre ! Cela ne va pas. Ce n’est pas économique. » (p. 240). Sacré Père Brown !

Des nouvelles toutes différentes et réussies. Comme c’est du format court, Chesterton ne dit que ce qu’il faut, en particulier dans les descriptions des lieux et des personnages mais il n’est pas avare de mots et sait donner des détails. Son Père Brown est intelligent, logique et parfois taquin (Flambeau aussi) donc il y a un certain humour britannique. Je lirai les autres nouvelles avec plaisir mais plus tard (parce que là, j’ai fait une cure de nouvelles de Chesterton ce week-end !).

En plus de Les classiques c’est fantastique cité plus haut, pour les challenges British Mysteries #5, Cette année, je (re)lis des classiques #3, Lire en thème 2020 (en mai, un titre qui fait plus de trois mots) et Polar et thriller 2019-2020.

Trois jours en automne de Pak Wan-seo

Trois jours en automne de Pak Wan-seo.

Atelier des cahiers, collection Littératures poche, avril 2016, 112 pages, 8 €, ISBN 979-10-91555-27-2. 그 가을의 사흘동안 Geu gaeuleui saheuldong-an (1985) est traduit du coréen par Benjamin Joinau et Lee Jeong-soon.

Genre : roman sud-coréen.

Pak Wan-seo 박완서 naît le 20 octobre 1931 à Gapyeong (dans la province de Gyeonggi, en Corée du nord, même si la partition des deux Corée n’a pas encore eu lieu). Elle étudie à Séoul et est séparée de sa famille. Son premier roman paraît en 1970. Elle écrit une quinzaine de romans (seulement trois sont traduits en français) et une dizaine de recueils de nouvelles. Elle meurt le 22 janvier 2011.

« Il ne reste plus que trois jours. Dehors, c’est l’automne. (p. 9). La narratrice est gynécologue ; dans trois jours, elle sera à la retraite.

Printemps 1953, jeune médecin de 26 ans, elle cherche un cabinet où installer son activité. Elle est peu expérimentée mais a déjà exercé dans un hôpital de campagne pendant la guerre puis dans une clinique en province. L’appartement qu’elle loue dans la banlieue de Séoul est dévasté mais elle choisit de devenir gynécologue pour « soulager les souffrances solitaires plus que la maladie elle-même » (p. 18). Après les travaux, elle ouvre sa « Clinique Dongbu – Spécialité : gynécologie » (p. 20). Mais personne ne sait ce qu’elle a vécu, personne à part le lecteur qui est mis dans la confidence. Mais après un premier accouchement réussi en pleine nuit, sa carrière change : « les putes à G.I. » (p. 36), les maladies vénériennes, les curetages, puis les femmes au foyer pour des avortements (limitation de deux enfants par famille). Elle a « tué » tellement d’enfants que… « Il y a une chose que je voulais faire avant de prendre ma retraite : mettre au monde un autre bébé. » (p. 43). Mais est-ce que ce sera possible ? Elle a commencé son compte à rebours au soixantième jour et il n’en reste plus que trois !

Elle raconte aussi, sans compromis, l’évolution du quartier en trente ans, les nouveaux immeubles qui côtoient les taudis, les églises qui s’y installent, les mentalités qui ne changent pas vraiment, et puis un certain fauteuil en velours. Le récit est bien écrit mais j’avoue que je l’ai trouvé froid et distant… Le monde médical est tellement à l’opposé de ce que je fais ! La narratrice est une femme seule, détruite, amère, en proie à une obsession : mettre au monde un enfant.

« À travers ce portrait sans concession d’une femme face à son destin, c’est un tableau de la Corée contemporaine que dresse, non sans humour, Pak Wan-seo. Dans ce texte d’une force implacable, elle fait montre des qualités qui ont fait d’elle une des figures les plus importantes de la littérature coréenne contemporaine. Comme toujours dans ses œuvres, derrière le masque grimaçant des personnages et de leur misère, se cache un profond humanisme qui donne une résonance universelle à ce très beau texte. » (4e de couverture).

Les thèmes des romans de Pak Wan-seo se classent en trois groupes (source Wikipédia) : le premier est la guerre de Corée et ses séquelles, le deuxième est le matérialisme et l’hypocrisie des classes moyennes, et le troisième est les problèmes auxquels sont confrontées les femmes dans une société patriarcale (années 80). Avec Trois jours en automne, on est en plein dans ce troisième thème, avec une pointe de deuxième thème quand même. Dans toute cette noirceur, cette crudité, la gynécologue révélera-t-elle à elle-même et au lecteur son humanité ?

La littérature coréenne est atypique et surprenante !

Une première lecture pour le Challenge coréen.

Tony Takitani de Haruki Murakami

Tony Takitani de Haruki Murakami.

Belfond, décembre 2005, 56 pages, ISBN 2-7144-4238-2. トニー滝谷 Tony Takitani (1996) est traduit du japonais par Corinne Atlan.

Genres : littérature japonaise, nouvelle.

Haruki Murakami 村上 春樹 naît le 12 janvier 1949 à Kyôto. Romancier, nouvelliste, essayiste, entre autres, il reçoit de nombreux prix littéraires. Je ne cite pas toutes ses œuvres, ce serait trop long, mais vous pouvez les trouver sur Internet. Ce que j’aime chez lui, ce sont les descriptions, l’étrange, l’irruption du fantastique dans le quotidien.

Ayant quitté Tôkyô pour Shanghai, Shozaburo Takitani n’a pas participé à la guerre, il joue du jazz au trombone mais arrêté par la police chinoise, il doit retourner au Japon en 1946. Peu importe que ses parents soient morts et que son frère soit porté disparu en Birmanie, tout ce qu’il sait faire, c’est jouer du jazz. « Comme il ne savait rien faire d’autre que jouer de la musique, il reprit contact avec quelques amis d’autrefois et ils partirent en tournée dans les bases américaines. » (p. 10). En 1947, il se marie avec une cousine éloignée et en 1948, Tony vient au monde et se retrouve orphelin de mère. Solitaire (son père est souvent en tournée) et passionné par le dessin, il étudie naturellement aux Beaux-Arts et devient illustrateur. « Des couvertures de magazines automobiles aux dessins publicitaires, il acceptait toutes les commandes tant qu’il s’agissait de reproduire des mécanismes. » (p. 18-19). Sa vie change le jour où il fait la connaissance d’une jeune femme, qu’il épouse, et tout irait parfaitement bien si elle ne dépensait pas trop d’argent à s’acheter des vêtements ! « Elle perdait presque le contrôle d’elle-même à la vue de la moindre nouveauté. » (p. 30).

Cette nouvelle touchante sur la solitude est parue dans le recueil Phantom of Lexington en 1996. Ce petit livre est un livre promotionnel paru pour l’adaptation au cinéma par Jun Ichikawa (bande annonce ci-dessous).

Pour Un mois au Japon et, ça faisait longtemps, pour La bonne nouvelle du lundi.

PS : par le passé, Haruki Murakami… Articles archivés : L’éléphant s’évapore de Haruki MURAKAMI (2008), Audiolib 1Q84 – Livre 1 avril-juin de Haruki Murakami (2013) et Challenge Haruki Murakami avec Aude (2014).

Watership Down de Richard Adams

Watership Down de Richard Adams.

Monsieur Toussaint Louverture, septembre 2016, 544 pages, 21,90 €, ISBN 979-10–9072-427-3. Watership Down (1972) est traduit de l’anglais par Pierre Clinquart (entièrement revue et corrigée) et ce roman est paru pour la première fois en France sous le titre Les garennes de Watership Down (Flammarion, 1976).

Genres : littérature anglaise, premier roman, fantastique.

Richard Adams naît le 9 mai 1920 à Newbury (Berkshire, Angleterre). Il étudie l’Histoire à Oxford et travaille au ministère de l’environnement. Après Watership Down, il écrit plusieurs autres livres, pour la jeunesse ou les adultes, qui ne sont pas traduits en français. Il meurt le 24 décembre 2016 à Oxford.

Dans la garenne, les lapins vivent heureux et forment une Hourda, « un groupe de lapins particulièrement vigoureux ou intelligents, âgés de plus d’un an, qui entourent le Maître et sa hase, et commandent les autres. » (p. 15). Les « périférés », ceux qui ont moins d’un an, vivent à l’extérieur et doivent faire leurs preuves. C’est le cas de Hazel et de son frère chétif, Fyveer. Mais Fyveer a des visions et voit le danger approcher. Effectivement, une société de Newbury va construire « des résidences modernes de grand standing » (p. 18) sur leur terrain ! Mais le Maître n’a pas voulu entendre et ils ne sont que quelques-uns à partir vers l’inconnu : Hazel, Fyveer, Bigwig, Dandelion, Rubus, Pipkyn, Rahmnus, Léondan, Spidwil, Akraam, Silvère (que des mâles, ce qui posera problème plus tard, évidemment).

« Les lapins mirent longtemps avant de se regrouper au milieu du champ. En les attendant, Hazel se rendit compte à quel point il était dangereux de vagabonder ainsi à travers une campagne inconnue sans un terrier où s’abriter. » (p. 65). Heureusement, dans la garenne où ils sont arrivés, il y a des salades, des carottes… « Quel pays ! Quelle garenne ! Rien d’étonnant à ce que les habitants soient gros comme des lièvres et sentent aussi bon que des princes… » (p. 110). Mais c’est une prison dorée et ils doivent fuir ; Fraga se joint à eux et ils vont vivre à Watership Down, au sommet d’une colline du Hampshire. « Ah ! Il y a tant d’horreurs sur la terre… Et elles viennent des hommes, acheva Holyn. Les autres vilou se contentent de suivre leur instinct, et Krik les inspire autant qu’ils nous inspire. Ils vivent ici bas et doivent bien se nourrir. Les hommes, eux, ne s’arrêteront pas avant d’avoir détruit la Terre et éradiqué les animaux… » (p. 186).

Si je ne pouvais dire que deux mots sur ce roman, je dirais « pavé » et « chef-d’œuvre » ! Il y a un petit côté Bilbo le Hobbit, dans les descriptions des personnages et des lieux, mais le récit est bien sûr différent, quoique parsemé par les légendes des ancêtres, Shraavilshâ et Primsault, sous forme d’histoires ou de poèmes racontés le soir à la veillée.

« Jamais l’avenir n’avait semblé aussi radieux depuis le pressentiment de Fyveer et le départ vers l’inconnu. » (p. 235).

En lisant ce roman, le lecteur est plongé dans la garenne, ainsi que dans le parcours des lapins, il frémit, il farfale (farfaler, c’est manger de l’herbe en soirée, au coucher du soleil, avant de rentrer dans la garenne), il devient un lapin ! Car le lecteur change et évolue avec les lapins, qui comprennent de nouvelles choses, qui mûrissent, qui développent de bonnes idées, qui vont même aider d’autres animaux (mulot, oiseau…) ; les thèmes de l’amitié, du courage, du respect, de l’exil et de la recherche d’un nouveau chez soi où on se sent bien sont très développés. Mais le problème reste qu’ils n’y a aucune hase dans la garenne de Watership Down : comment le résoudre ?

Apparemment Richard Adams a, avec Watership Down, été le précurseur d’œuvres comme Star Wars, Harry Potter, La croisée des mondes, etc. (c’est l’éditeur qui le dit). Je pense que les Anglais sont forts pour créer ce genres d’histoires, de mondes imaginaires avec des personnages hauts en couleur et attachants, avec des descriptions phénoménales, le tout étant très littéraire, très agréable à lire. L’auteur explique que cette histoire est née en 1966 (comme moi !) lorsque, lors d’un trajet en voiture (kataklop disent les lapins), ses filles, Juliet et Rosamond, lui ont demandé une histoire qu’elles n’avaient encore jamais entendue, et Richard Adams a improvisé en s’inspirant des histoires antiques et classiques ; ensuite pendant deux ans, il a écrit mais il n’avait jamais écrit avant : quel exploit ! C’est tout à fait normal que Watership Down soit considéré comme un classique intemporel (vendu à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde) ! Et j’aimerais lire d’autres titres mais j’ai l’impression qu’ils ne sont pas traduits en français…

Pour les challenges Animaux du monde, Contes et légendes #2, Lire en thème 2020 (pour avril, le thème est un livre « découverte », c’est-à-dire un auteur encore jamais lu), Littérature de l’imaginaire #8 et Voisins Voisines 2020 (Angleterre).

Le roi des chats de Stephen Vincent Benét

Le roi des chats de Stephen Vincent Benét.

L’éveilleur, collection Étrange, octobre 2017, 144 pages, 16 €, ISBN 979-10-96011-16-2.

Genres : littérature états-unienne, nouvelles, fantastique, science-fiction.

Stephen Vincent Benét naît le le 22 juillet 1898 à Bethlehem (Pennsylvanie). Contrairement à ce que je pensais, sa famille n’est pas originaire de France mais de Catalogne (Espagne). La sœur aînée, Laura Benét (1884-1979), est poètesse, autrice (biographies) et rédactrice en chef au New York Sun et au New York Times. Le frère aîné, William Rose Benét (1886-1950), est poète mais surtout anthologiste et critique littéraire.

Mais revenons à S.V. Benét : il est poète (depuis l’âge de 17 ans alors qu’il est à l’Académie militaire Hitchcock de San Rafael en Californie), nouvelliste, romancier et reçoit deux Prix Pulitzer (1929 et 1949 posthume) alors qu’il est pratiquement inconnu en France ! Il meurt le 13 mars 1943 à New York. Certaines de ses œuvres sont adaptées (opéra, cinéma). Lire sur L’éveilleur un article et le billet Trois raisons de relire Stephen Vincent Benét.

Ce recueil (illustré en noir et blanc) contient 6 nouvelles plutôt dans le genre fantastique « écrites entre 1929 et 1939 » (préface, p. 10) dont une (qui donne son titre au recueil) parle de chats : parfait pour les challenges Animaux du monde, Littérature de l’imaginaire #8 et Maki Project mais aussi Cette année, je (re)lis des classiques #3 et Petit Bac 2020 (catégorie Animal) !

Mais, avant de vous parler de chacune des nouvelles, je voudrais partager avec vous ce précieux extrait de la préface : « La nouvelle n’est pas un art mineur, elle n’est pas un roman en raccourci. Son équilibre réside dans sa capacité à ferrer le lecteur sans jamais, un seul instant, lui laisser le temps ou l’opportunité d’en réchapper. Il est impossible de commencer une seule de ces six nouvelles sans vouloir aller jusqu’au bout, la lecture de l’une entraînant la lecture de la suivante… Stephen Vincent Benét maîtrise les rouages et mécanismes de la nouvelle comme un horloger facétieux. » (Thierry Gillybœuf, p. 13). Voyons voir si cela est vrai !

Le roi des chats – M. Thibauld « musicien très distingué » et « premier chef d’orchestre en Europe » (p. 18) a une queue et il dirige l’orchestre avec elle ! Vous pensez bien qu’il est très attendu aux États-Unis pour trois concerts. À New York, Tommy Brooks, amoureux de la princesse Vivrakanarda du royaume de Siam, et jaloux de la relation entre elle et M. Thibauld, s’imagine des choses. « Oh, je sais, je sais… dit Tommy, et il leva les mains. Je sais que je suis fou, inutile d’insister. Mais je te dis que cet homme est un chat. Comment, je n’en sais rien, mais c’est un chat. En tout cas, ce que chacun sait, c’est qu’il a une queue. » (p. 27). Pour récupérer sa bien-aimée, il décide de raconter une histoire de chats au dîner mais la chute ne se passe pas comme il l’avait prévue !

La fuite en Égypte – Cette nouvelle écrite en 1939 raconte l’exil des Juifs de la même façon que la fuite d’Égypte au temps biblique : plutôt que de les parquer dans des camps de concentration, le nouvel État décide de les exiler sur une autre terre. « Et partout les convois roulaient, la poussière s’élevait sur les routes, car enfin, et pour toujours, le Peuple Maudit s’en allait. » (p. 40). Au poste frontière, un jeune lieutenant nazi, exténué au bout de trois jours mais « S’il se montrait indigne, sa vie n’aurait plus de sens. » (p. 41). Il voit passer Willy Schneider avec sa mère ; ils étaient amis lorsqu’ils étaient enfants ; et des gens qu’il connaît de vue (un chauffeur de taxi, une vendeuse de journaux…). Ils sont tous partis… « Le Chef avait parlé, c’était donc la vérité. » (p. 46).Mais tout à coup « Une idée surgit, indésirable : il faut que ce soit un grand peuple, pour supporter tout cela. » (p. 48).

Le docteur Mellhorn et les Portes de Perles – Le docteur Mellhorn est arrivé jeune dans cette petite ville de Steeltown et il a soigné les gens pendant quarante et quelques années. Maintenant, ils arrivent de partout pour son enterrement. Mais lui est au volant de sa vieille voiture, Lizzie, avec sa vieille trousse et il arrive au Paradis, aux Portes de Perles exactement. Il croit avoir été appelé pour un malade de la malaria mais l’employé de la Réception lui répond : « Personne n’est malade ici. Personne ne peut être malade. » (p. 65). Ce n’est pas possible : le docteur Mellhorn veut être utile, il est et reste médecin ! Il décide de repartir et de passer d’autres portes (celles-ci ne possèdent pas de perles… elles sont hautes et noires) pour soigner les gens là où ils en ont besoin mais ça ne plaît pas à l’Inspecteur, vous savez le Cornu. « Désolé, docteur Mellhorn, dit-il, mais en voilà assez. Vous n’avez pas le droit d’être ici. » (p. 73).

L’homme du destin – À l’automne 1788, le Général Sir Charles William Geoffrey Estcourt C.B., en cure à Saint Philippe les Bains dans le sud de la France, écrit des lettres à sa sœur, la Comtesse de Stokeley. Il s’ennuie car les autres curistes ne sont pas de bonne discussion, jusqu’au jour où il fait la connaissance de « un curieux homme […] un petit homme bedonnant, de mon âge, ou à peu près […] il y a quelque chose d’un peu théâtral dans sa mise et dans sa démarche. » (p. 85). Et c’est homme, qui vient de Sardaigne et qui a épousé une Créole, a comme lui de l’admiration pour le poète Ossian et une passion pour l’Inde. Fin stratège militaire, il peut refaire toutes les batailles et a mille idées pour faire mieux ou gagner celles qui ont été perdues. « Vous êtes choqué, général Estcourt, dit-il, et j’en suis navré. Mais vous n’avez jamais connu le drame – et sa voix vibra – le drame de rester inactif quand vous ne demandez qu’à servir. Le drame d’être une force dont nul ne veut. Le drame de pourrir dans une ville de garnison avec les rêves de César alors que le monde n’a plus l’emploi de César. » (p. 92). Alors, avez-vous deviné qui est ce personnage, né à la « mauvaise » époque ? (non, ce n’est pas César, ce serait trop facile, oh… et le général s’est trompé sur le lieu de naissance).

La dernière légion – Ce matin-là, une légion romaine, la Vingtième, surnommée la Valea Victrix, a quitté sa ville de garnison ; le Gouverneur voulait que ce départ reste secret mais toute la ville était là pour les acclamer ou pour pleurer. Le narrateur est « centurion et vétéran » (p. 108). Durant la deuxième halte, sa recrue a déserté, c’est qu’il avait une petite amie à Deva… La troupe descend du Nord-Ouest dans la Bretagne (l’ancien nom de la Grande-Bretagne) direction Londinium ou plutôt la côte car on aurait besoin d’eux en Gaule. « On pouvait voir combien l’Empire était solide, un grand bloc compact, vert et souriant avec ses magistrats, ses belles courtisanes, ses théâtres, ses villas, tout au long de la Bretagne et de plus en plus riche jusqu’à Rome. » (p. 112). La troupe voyage avec Agathoclès, un Grec qui rédige les chroniques et qui regrette l’Empire grec ; celui-ci s’est effondré et il est persuadé qu’il en sera de même pour l’Empire romain.

L’âge d’or – Après le Grand Incendie, il est interdit de traverser la Grande Rivière et d’aller à l’Est dans les Endroits Morts. Seuls les prêtres ont l’autorisation d’y aller pour ramener du métal et, au retour tout doit être purifier, homme et métal. « Mon père est un prêtre. Je suis fils de prêtre. J’ai été avec mon père dans les Endroits Morts près de chez nous. » (p. 127). Lorsqu’il eut étudié et qu’il fut devenu homme, il fut prêt à recevoir la purification et il partit. Il avait vu en rêve les Temps Anciens et les Dieux qui vivaient auparavant de l’autre côté de la Grande Rivière. « Mon fils, dit-il, j’eus de grands rêves. Si tes rêves ne te mangent pas, tu seras un grand prêtre. S’ils te mangent, tu seras quand même mon fils. Va. » (p. 130). Il est un homme du Peuples des Collines mais il traverse la forêt puis le grand fleuve, « le Hud-Son, le Sacré, le Grand » (p. 131) et arrive au grand Endroit Mort. « Comment vous dire ce que j’ai vu ? » (p. 134).

Je confirme : Stephen Vincent Benét est effectivement un maître de la nouvelle ! Et quel talent, quelle diversité, chaque nouvelle est différente, du fantastique oui, dans Le roi des chats, mais aussi de la science-fiction dans La fuite en Égypte (comment l’auteur a-t-il pu penser à ça en 1939 ?), du gothique et de l’humour dans Le docteur Mellhorn et les Portes de Perles (ma nouvelle préférée), de l’épistolaire (avec le côté fantastique bien sûr) dans L’homme du destin, une vision prémonitoire dans La dernière légion et encore de la science-fiction, post-apocalyptique, dans L’âge d’or. Un recueil à lire, assurément, pour mieux comprendre le passé, le présent, le futur, la vie et ses mystères tout simplement.

Pour une fois, la liste des challenges concernés est en haut de ce billet.

L’enfance attribuée de David Marusek

L’enfance attribuée de David Marusek.

Le Bélial, collection Une heure lumière n° 21, août 2019, 128 pages, 9,90 €, ISBN 978-2-84344-954-3. We Were Out of Our Minds With Joy (1995) est traduit de l’américain par Patrick Mercadal.

Genres : littérature américaine, novella, science-fiction.

David Marusek naît le 21 janvier 1951 à Buffalo (État de New York). Designer graphique puis professeur de graphisme (à Fairbanks en Alaska), il se lance dans l’écriture de nouvelles de science-fiction (publiées dès 1992). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.marusek.com/.

30 mars 2092. La Terre est surpeuplée et une « Interdiction de Procréation » a été « promulguée en 2041 » (p. 32). Sam Harger (le narrateur) et son épouse Eleanor Starke reçoivent du ministère de la Santé et des Affaires sociales l’autorisation d’avoir un enfant. « Nous étions fous de joie. » (p. 11). Ils sont beaux, riches et célèbres. Sam est artiste, graphiste, designer, Américain de New York. Lea (son surnom) est procureure et Hongroise à Budapest, récemment promue gouverneur aux États-Unis. Tout semble parfait dans le meilleur des mondes mais Henry, l’assistant domotique de Sam, qui contient toute sa vie et ses archives, a été plusieurs fois piraté par la sécurité de Lea… « […] ma propre vie me faisait l’effet d’un roman russe, lu voilà bien longtemps. Je pouvais m’en rappeler les grandes lignes, mais les noms des personnages m’échappaient. » (p. 26).

Dans ce monde où tout est enregistré, archivé, contrôlé, qui a bien pu forcer le destin pour que Sam et Lea aient un enfant ? « Elle insista sur le fait que le responsable, quel qu’il soit, n’était sûrement pas un bienfaiteur, car on pouvait difficilement considérer un bébé comme une récompense. Plutôt un ennemi, un rival outre-planète qu’elle avait supplanté pour le poste d’Indianapolis, ce qui signifiait que le bébé était l’appât d’un piège en préparation. » (p. 55).

Alors le lecteur se doute bien qu’un grain de sable va venir enrayer cette belle histoire d’amour ! Quel sera le prix à payer et qui en payera le prix ?

L’Enfance attribuée remporte le Prix Theodore Sturgeon en 1995 et connaît une version étendue avec Un paradis d’enfer. Je découvrais cet auteur (qui publie peu) et j’ai apprécié cette lecture : la narration et l’ambiance sont vraiment étranges et gagnent en intensité ; le ton est froid et sec ; ce futur fait froid dans le dos !

Pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 (lu avant la fin du challenge durant le Week-end à 1000 de janvier), Littérature de l’imaginaire #8 et première nouvelle (ou novella) pour le Maki Project.