Yaban (L’étranger) de Yakup Kadri Karaosmanoglu

Republication d’un ancien billet revisité

À l’heure où le monde littéraire parle d’Orhan Pamuk (très grand écrivain, bien entendu), j’aimerais vous faire découvrir un petit roman, sûrement peu connu, d’un autre romancier turc, mais de la génération précédente.

Yaban (L’étranger) de Yakup Kadri Karaosmanoglu, roman écrit en 1932 et traduit en français en 1989.

Traduit du turc par Ferda Fidan et préfacé par Nedim Gürsel (dont je viens de lire Voyage en Iran, la note de lecture arrive).

Édition Cent Pages, collection Unesco, février 1989, 215 pages, ISBN 2-906724-19-X (cette maison d’éditions fondée en 1987 s’est apparemment arrêtée en 2012).

Yakup Kadri Karaosmanoglu naît au Caire (Égypte) le 27 mars 1889 dans une famille ottomane. Il étudie le français et le Droit mais préfère se consacrer à sa passion, l’écriture. Il publie des nouvelles et des poèmes en prose dans plusieurs journaux d’Istanbul mais, suite à la défaite de l’empire ottoman en 1918 et à l’occupation de la Turquie par les Alliés, il préfère entrer dans la résistance et rejoindre les troupes kémalistes en Anatolie. En 1922, il publie un roman politique et social qui annonce la modernité de la Turquie, Kiralik konak (Demeure à louer) et en 1923, lorsque le gouvernement d’Atatürk est mis en place, on le retrouve député au parlement républicain puis il accepte sans grande motivation un poste de diplomate. Il fonde la revue Kadro, revue politique kémaliste et littéraire sociale, en 1932, avec quatre amis intellectuels de gauche. Après avoir consacré les dernières années de sa vie à rédiger ses mémoires de diplomate et d’homme de lettres, il meurt à Ankara (Turquie) le 13 décembre 1974. Il est considéré comme un des grands romanciers turcs de la première moitié du XXe siècle, bien qu’il soit aussi journaliste, poète, nouvelliste et dramaturge.

Yaban est certainement son œuvre la plus célèbre (en tout cas la première et seule traduite en français pour le moment) et a suscité une vive polémique lors de sa publication en Turquie puisque l’auteur a été accusé de « dénigrer le paysan turc ». Ce roman a été écrit et publié 10 ans avant L’étranger d’Albert Camus. En 1996, Yaban est adapté au cinéma par le réalisateur turc Nihat Durak, sous le même titre Yaban, j’aimerais bien voir ce film qui dure plus de deux heures trente (je l’ai trouvé ici mais il est en turc sans sous-titres !).

Mon résumé – Ahmet Celal est un jeune officier brillant mais amputé d’un bras au cours de la première guerre mondiale, il fuit Istanbul occupée par les Alliés et une vie citadine qu’il ne supporte plus. Il se retire dans un petit village de la steppe anatolienne et découvre avec horreur le monde rural. De leur côté, les paysans le considèrent comme un étranger dans son propre pays. En 1921, avec la guerre d’indépendance, il se dit que les Alliés arriveront inévitablement en Anatolie et décide de fuir à nouveau. Emine, la femme qu’il aime étant blessée, il est obligé de l’abandonner mais lui laisse un cahier. C’est le journal intime que cet homme tenait sur le cahier que les lecteurs peuvent lire et qui leur permet de découvrir une Turquie en plein bouleversement.

Mon avis – C’est un très beau roman que j’ai lu avec beaucoup de plaisir et qui m’a appris des choses sur la Turquie, sa ruralité d’un côté, sa transformation en pays moderne d’un autre côté. Je pense que c’est un roman réaliste et naturaliste (j’ai lu qu’il a été le précurseur des « romans de village »). Il est bien dommage que les autres œuvres de cet auteur ne soient pas traduites en français…

Si la littérature turque vous intéresse, vous pouvez lire non seulement Yakup Kadri Karaosmanoglu mais aussi Orhan Pamuk (Prix Nobel de Littérature en octobre 2006) et découvrir de nombreux autres écrivains sur le site de l’association (et également éditeur) À Ta Turquie, basée à Nancy (jeu de mot entre Ataturk et Ataturquie).

Autres romans de Yakup Kadri Karaosmanoglu – En 2008, Ankara aux éditions Turquoise (204 pages, 18 €, ISBN 9782951444805) et en 2009, Leïla fille de Gomorrhe aux éditions Turquoise (208 pages, 18 €, ISBN 978-2-9514448-3-6). À noter que cette maison d’éditions publient d’autres auteurs turcs dans la collection écriturques.

J’espère que ça vous donne des idées pour le Printemps de la littérature turque. Et ce roman va aussi dans 2022 en classiques, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 23, un livre adapté en film), Challenge lecture 2022 (catégorie 7, un livre dont la publication a fait scandale) et Voisins Voisines 2022 (Turquie).

Vie et poésie de Taras Chevtchenko

Genres : littérature ukrainienne, poésie, classique.

Taras Hryhorovytch Chevtchenko (en ukrainien : Тара́с Григо́рович Шевче́нко) naît le 25 février 1814 (9 mars dans le calendrier grégorien) à Moryntsi (région de Tcherkassy, Ukraine) dans une famille paysanne. Il est orphelin jeune (sa mère meurt en 1823 et son père en 1825). Il devient serviteur à Vilnius (Lituanie) et son employeur l’envoie à l’université de Vilnius pour qu’il suive les cours du peintre Jan Rustem (1762-1835) puis à l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg avec les cours du peintre Evgeny Nikolaevich Chiriaev (1887-1945).

Taras Chevtchenko est poète, peintre, ethnographe et humaniste. Il est considéré comme le plus grand poète romantique de langue ukrainienne. Il est aussi une figure emblématique dans l’histoire de l’Ukraine puisqu’il marque le réveil national du pays au XIXe siècle. Sa vie et son œuvre font de lui une icône de la culture de l’Ukraine et de la diaspora ukrainienne au cours des XIXe et XXe siècles. La principale université ukrainienne porte son nom depuis 1939, c’est l’Université nationale Taras-Chevtchenko à Kiev fondée en 1834 (photo ci-dessus, dans quel état est-elle maintenant ?…).

Sa vie n’est pas de tout repos, il recueille pour la Commission d’archéologie de Kiev les monuments historiques et les traditions folkloriques de l’Ukraine mais ses poèmes satiriques et ses idées politiques subversives (il milite pour l’abolition du servage et l’égalité sociale) déplaisent au tsar Nicolas Ier qui lui interdit d’écrire et de peindre… Il est alors exilé (d’abord à Orenbourg près de la mer Caspienne puis près de la mer d’Aral au Kazakhstan puis à nouveau au bord de la mer Caspienne à Novopetrovskoïe). Mais cela lui permet d’étudier les Kazakhs et il écrit et peint en cachette.

Il laisse une œuvre culturelle, littéraire (248 poèmes) et artistique ainsi que la création de l’alphabet ukrainien (mille ans après la création de l’alphabet cyrillique). Il meurt le 26 février 1861 (10 mars dans le calendrier grégorien) à Saint-Pétersbourg (Russie), surveillé par la police du tsar.

Suite à la parution de son premier recueil de poèmes, Kobzar (en ukrainien Кобзар) en 1840, il est surnommé Kobzar qui signifie barde, c’est-à-dire un artiste qui chante en s’accompagnant de la kobza (ancien instrument de musique d’Europe de l’Est)… même s’il ne jouait pas de cet instrument !

Extraits de quelques-uns de ses poèmes

Le Caucase (1845) traduit par Eugène Guillevic. Terriblement d’actualité ! « Notre âme ne peut pas mourir, / La liberté ne meurt jamais. […] La vérité se lèvera ! / La liberté se lèvera ! […] Mais les rivières pour l’instant / Coulent toutes pleines de sang. […] Beaucoup de soldats y sont morts. / Combien de pleurs ? Combien de sang ? […] Luttez ; vous vaincrez ; Dieu vous aide ! / Avec vous sont la vérité, / La liberté sacrée, la gloire ! ».

Le soir (1876), traduit par Émile Durand pour la Revue des Deux Mondes (3e période, tome 15, p. 941). « La mère, autour de la maison, / A couché les petits enfants ; / Elle-même dort près d’eux. / Tout bruit s’éteint… Seuls, la jeune fille / Et le rossignol veillent encore. » Bien que la construction de cette poésie soit différente, elle me fait un peu penser à un haïku.

Marianne (1876), traduit par Émile Durand pour la Revue des Deux Mondes (3e période, tome 15, p. 942-944). Marianne est fille unique, belle, et sa mère veut la marier mais elle voit Pètre, un Cosaque, en cachette. « Pourquoi pleures-tu, mon bel oiseau ? lui demandait Pètre. Elle le regardait, et, souriante : – Je n’en sais rien moi-même ! – Tu penses peut-être que je t’abandonnerai ? Non, j’irai avec toi et je t’aimerai tant que je vivrai. »

Le testament (1921), traduction anonyme. « Quand je mourrai, enterrez-moi / Dans une tombe au milieu de la steppe / De ma chère Ukraine, / De façon que je puisse voir l’étendue des champs, / Le Dniéper et ses rochers, / Que je puisse entendre / Son mugissement puissant. ».

Le destin (sans date), traduit par Myroslawa Maslow. « Nous n’avons pas été sournois, / Nous avons marché tout droit, nous n’avons pas / Un seul grain de mensonge avec nous… ».

L’Hérétique (Jan Hus) (sans date), traduit par Sophie Borschak et René Martel. « Des flots de sang coulèrent, / Éteignirent l’incendie, / Et les Germains se partagèrent / Les tristes décombres / Et les orphelins. […] Mais, dans les décombres de jadis, / L’étincelle de fraternité couvait. / Elle couvait, elle attendait / Des mains fortes et hardies. / Elles vinrent. Alors jaillit, / Du plus profond des cendres, / La belle flamme, le cœur hardi, / Les yeux d’aigle intrépides. / Tu as allumé, Ô sage, / Le flambeau de la liberté / Et de la vérité. » Jan Hus (1372-1415) est un théologien et réformateur religieux tchèque qui fut excommunié, condamné pour hérésie et brûlé sur le bûcher. Il est considéré comme le précurseur du protestantisme.

Il est possible de lire la poésie de Taras Chevtchenko dans Œuvres choisies (DNIPRO, 1978, 320 pages, traduction d’Henri Abril, Nina Nassakina et Cazimir Szymanski, version bilingue et illustrée) et dans Kobzar (Éditions Bleu et Jaune, 2015, 130 pages, traduction et annotations de Darya Clarinard, Justine Horetska, Enguerran Massis, Sophie Maillot et Tatiana Sirotchouk).

Et pour finir, le portrait d’Ira Frederick Aldridge (1807-1867), acteur sénégalais-américain, un des plus grands interprètes du théâtre de William Shakespeare, que Taras Chevtchenko a réalisé au pastel en 1858 (il a rencontré l’acteur lors de sa tournée européenne qui l’a conduit jusqu’en Russie). Vous pouvez voir d’autres peintures de Chevtchenko sur WikiArt.

J’espère que ce billet vous a plu et je le dépose dans les challenges 2022 en classiques et Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’avril est « les enfants du siècle », ici le XIXe siècle) et Les textes courts.

Un assassin à New York de Jinpachi Môri et Jirô Taniguchi

Un assassin à New York de Jinpachi Môri et Jirô Taniguchi.

Pika, collection Pika Graphic, octobre 2021, 224 pages, 16 €, ISBN 978-2-81166-285-1. Benkei in New York (N.Y.の弁慶, Shôgakukan, 1996) est traduit du japonais par Thibaud Desbief.

Genres : manga, seinen, ‘roman’ policier.

Jinpachi Môri 毛利甚八 naît en 1958. Il est mangaka mais aussi écrivain, scénariste et photographe. Il meurt le 21 novembre 2015.

Jirô Taniguchi 谷口 ジロー (14 août 1947-11 février 2017). Vous pouvez lire mon billet qui lui est consacré (biographie et bibliographie).

Benkei, un Japonais exilé à New York tient « un petit bar sans prétention, en sous-sol, à Greenwich Village » (p. 11). Il choisit lui-même ses clients en les abordant, en discutant avec eux et en leur offrant une lampée d’un excellent whisky.

Mais Benkei, en plus d’être un truand (il revend des œuvres d’art volées) et un barman un peu spécial (son bar, extrêmement bien achalandé est en sous-sol et n’a pas d’enseigne), est « un entremetteur de vengeance… En japonais, on appelle ça un ada’uchi. » (p. 30).

Découvrez 7 vengeances surprenantes, implacables et raffinées, intitulées Haggis, Hook, Throw Back, The Cry, Sword Fish, Neck Lace, A Basement. Elles ont pour thème la guerre du Vietnam, la prostitution, le pouvoir et les exactions des militaires, la mafia (trafics d’œuvres d’art et de drogues), entre autres.

Même si Jinpachi Môri dit dans sa postface qu’il n’est « pas sûr d’avoir réussi à décrire correctement les tourments de Benkei » (p. 222), c’est vif, rythmé, les regards et les coups sont incisifs, le noir et blanc est ample, profond. On reconnaît le dessin de Taniguchi mais c’est plus noir. « Dis-moi, Benkei… Il paraît que tu n’utilises jamais d’armes à feu ? – Avec elles, il y a toujours plus de morts que prévu. » (p. 124).

Une grosse faute : « c’est le signe que le dialogue est exclue » (p. 71), aïe, ça fait mal aux yeux ! Mais il ne faut pas se priver de lire ce manga grand format que l’on peut qualifier de roman noir même si chaque histoire est indépendante, les personnages qui subissent la vengeance de Benkei ne se connaissant pas d’une histoire à l’autre (sauf pour la mafia italienne qui fait d’ailleurs voyager les lecteurs en Sicile) mais Benkei, lui, est le lien entre ces 7 histoires.

Pour La BD de la semaine, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 27, un recueil de nouvelles ou une nouvelle, ces 7 histoires sont indépendantes mais ont un fil directeur), Challenge lecture 2022 (catégorie 17, un livre publié après le décès de l’auteur), Des histoires et des bulles (catégorie 1, une BD de Jirô Taniguchi, 2e billet), Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour New York) et Polar et thriller 2021-2022. Plus de Bd de la semaine chez Noukette.

Jours de combat de Paco Ignacio Taibo II

Jours de combat de Paco Ignacio Taibo II.

Rivages, collection Noir, mai 2000, 288 pages, 8,65 €, ISBN 978-2-7436-0626-8. Días de combate (1976) est traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon.

Genres : littérature mexicaine, roman policier.

Paco Ignacio Taibo II naît le 11 janvier 1949 Gijón en Espagne mais sa famille (fuyant la dictature franquiste) émigre au Mexique (lorsqu’il a 9 ans). Il a les deux nationalités (espagnole et mexicaine) et il est considéré comme un écrivain mexicain. Il est journaliste, professeur universitaire d’histoire, écrivain et militant politique (socialiste). Il écrit un premier livre en 1967 mais Jours de combat (Días de combate) qui paraît en 1976 est son premier roman noir et le premier tome de la série du détective privé Héctor Belascoarán Shayne (10 tomes entre 1976 et 2005, regroupés dans Todo Belascoarán (2010). Une autre série policière avec José Daniel Fierro contient 2 tomes (1987 et 1993), plusieurs autres romans (historiques ou autres), nouvelles, biographies, bandes dessinées… Pourquoi Paco Ignacio Taibo II ? Parce que son père, Paco Ignacio Taibo I, est également écrivain mais aussi dramaturge, journaliste, gastronome et il a travaillé pour la télévision mexicaine jusqu’en 1968 (il est mort en 2008 à Mexico).

Une fois n’est pas coutume, je mets le résumé de l’éditeur. « Un beau jour, Héctor Belascoarán Shayne quitte son épouse et son emploi, loue un bureau qu’il partage avec un plombier et s’établit détective privé. Il se sent investi d’une mission : retrouver le ‘Cervo’, l’étrangleur qui assassine des femmes de conditions et d’âges variés dans les rues de Mexico. Héctor, qui se situe, selon ses propres termes, ‘dans la lignée des détectives inductifs, presque métaphysiques, à caractère impressionniste’, poursuit sa quête par des chemins détournés : il participe à un jeu télévisé sur les ‘grands étrangleurs de l’histoire du crime’, embauche une assistante diplômée en philosophie et… rencontre la fille à la queue de cheval. »

J’ai découvert quelques infos sur Héctor. Il a 31 ans. Il était ingénieur à la General Electric. Il est borgne. Son colocataire de bureau, le plombier, est Gilberto Gómez Letras. Il est Mexicain (Héctor) d’origine basque (Belascoarán, son père était un capitaine de marine basque) et irlandaise (Shayne, sa mère était une chanteuse de folk irlandaise). Il ressemble aux personnages de « Hammett pour le côté politique et de Chandler pour le côté moral, mais il fait aussi référence à Simenon pour les aspects du quotidien. » (Jean Tulard, Dictionnaire du roman policier, 1841-2005 p. 682). Il lit Les Aventuriers de Malraux (p. 15 de Jours de combat). Il a un jeune frère, Carlos Brian et une sœur Elisa.

Mais parlons un peu de ma lecture et de mon ressenti. « Il passa son arme dans sa ceinture en évitant que le viseur le gêne aux testicules puis sortit lentement dans le froid. » (p. 13). Ah ah, c’est bien un truc de mecs, ça, mais j’adore ! Je suis sûre que je vais aimer ce roman et Héctor ! Mais, j’ai une petite question : il fait froid à Mexico ? Eh bien oui, entre mi-novembre et début février, c’est apparemment la saison fraîche avec des températures entre 6 et 22°, et comme Héctor entend des chants de Noël, j’en déduis que l’histoire débute en décembre.

Un premier meurtre, une adolescente de 16 ans avec ce message « Le Cervo assassine. » (p. 21) puis cinq autres meurtres, en peu de temps… et, à chaque fois, un message différent. « Qu’est-ce qui avait poussé l’assassin ? Pourquoi s’était-il déchaîné ? » (p. 22). Héctor lit tous les journaux, découpe des articles, arpente la ville en particulier la nuit, se dispute avec ses amis qui ne comprennent pas sa démission et sa séparation, est convoqué dans un studio de télévision « pour participer au Grand Prix des soixante-quatre mille pesos » (p. 39). Héctor s’est mis en tête d’arrêter le Cervo, le tueur étrangleur, mais « Des morts sans lien, survenues à des heures différentes, dans divers secteurs de la ville, même mode opératoire, notes similaires. » (p. 43).

Alors que son enquête n’avance pas et qu’il dîne avec Carlos et Elisa, son appartement est la cible de mitraillettes et la police débarque. « Monsieur Belascoarán, vous qui êtes quelqu’un d’intelligent, je ne comprends pas que vous vous soyez mis dans ce pétrin. Il faut laisser ces choses-là aux professionnels. Moi… je ne serais pas aller à votre usine pour vous apprendre votre métier d’ingénieur… […] Et puis, si j’étais ingénieur, je ne perdrais pas mon temps à faire ce métier… Ce métier ingrat. […] Vous nous mettez dans une situation gênante, ennuyeuse, vous savez ?… » (p. 122). « Qui était-ce ? Et ne venez pas me raconter qu’il s’agit de l’étrangleur. Les étrangleurs ne tirent pas à la mitraillette. Qui était-ce ? Héctor aussi les épaules. – Je vous ai posé une question. – Je ne sais pas. Moi non plus, je ne crois pas à cette histoire d’étrangleur. […] – J’ai bien envie de vous retirer votre licence, votre arme, et de vous mettre en prison pendant plusieurs mois, le temps de tirer tout ça au clair. – Vous ne pouvez pas, répondit Héctor en souriant. Je dois me présenter samedi à la finale du Grand Prix des soixante-quatre mille pesos. – D’accord, d’accord, dit le policier en souriant à son tour. » (p. 123). « Vous voulez que je vous dise, monsieur Belascoarán ? Moi aussi, j’aime bien les romans policiers. Bonne chance pour samedi. […] – Quelqu’un vous en veut, mon ami… […] – Mais ce n’est pas ce salaud d’étrangleur. Lui, il ne tue que des femmes, dit la tête du commandant de la police qui resurgit dans l’embrasure de la porte entrouverte pour disparaître immédiatement. » (p. 124), sûrement mon passage préféré parce qu’il y a un petit côté surréaliste. Avec « Il n’avait jamais été aussi seul, jamais aussi diaboliquement seul qu’en ce moment. Jamais aussi désespérément seul que maintenant. Dans la pièce sans lumière, où le froid circule allégrement, s’engouffrant par la fenêtre aux vitres cassées ; dans la nuit tendue de silences et de bruits lointains, les paumes moites, Héctor Belascoarán Shayne contemple son image désolée dans le miroir brisé doucement illuminé par le néon lointain de la rue. Pourtant, c’est de sa solitude que lui vient sa force, et il en a toujours été ainsi. » (p. 124-125).

Et quelqu’un veut vraiment la peau d’Héctor puisque le restaurant chinois dans lequel il déjeune avec Elisa explose ! « Maintenant il avait un ennemi en face de lui, pas une ombre. Un ennemi qui avait quelque chose contre lui. Un ennemi intime, personnel, que l’on pouvait haïr. Maintenant on voulait sa peau. Maintenant il pouvait se défendre. Il ne s’agissait plus de jouer avec le danger, avec les ombres chinoises, avec la sensation de la mort. » (p. 148-149).

Mais, lorsque l’étrangleur envoie son journal à Héctor, il livre des informations précieuses au détective ! Il vit dans une belle maison, son chat s’appelle Emmanuel, il a un majordome, il met 21 minutes pour aller au travail en voiture (une Dodge), travail dans lequel il a des responsabilités, il joue au squash dans un club, il se veut cultivé et raffiné… Héctor pourra-t-il utiliser ces informations ? Alors qu’un imitateur sévit lors du septième meurtre. « Vais-je partager l’enfer avec ce triste imitateur ? Est-ce une astuce policière ? » (p. 197).

L’auteur attache de l’importance aux bruits, aux odeurs, au froid, aux sensations, comme pour ancrer son histoire dans le quotidien. Le lecteur découvre une ville de México froide (c’est l’hiver), dangereuse, en 1976 mais est-ce que ça a changé depuis ? Et apprend vraiment beaucoup de choses sur le Mexique. Pourquoi n’ai-je pas lu cet auteur plus tôt ? Pourtant je le connaissais de nom, je l’avais déjà vu sur des blogs dédiés aux romans policiers et aux polars. Son style est génial et son Héctor Belascoarán Shayne aussi. J’ai un peu pensé au détective privé Heredia (qui vit avec son chat Simenon) du Chilien Ramón Díaz-Eterovic. En tout cas, je suis prête à lire les tomes suivants, et ce dans l’ordre chronologique.

Dernier billet pour le Mois Amérique latine 2022 et le Mois du polar 2022 qui va aussi dans Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 21, un roman découvert grâce à un blogueur, 2e billet), Book Trip mexicain, Challenge lecture 2022 (catégorie 22, un livre dont les personnages principaux sont d’une même fratrie, avec Héctor, Carlos et Elisa, 2e billet) et Polar et thriller 2021-2022.

Un doux parfum de mort de Guillermo Arriaga

Un doux parfum de mort de Guillermo Arriaga.

Libretto, octobre 2005, 176 pages, 8,10 €, ISBN 978-2-36914-216-4. Un dulce olor de muerte (1994) est traduit de l’espagnol (Mexique) par François Gaudry.

Genres : littérature mexicaine, roman policier.

Guillermo Arriaga naît le 13 mars 1958 à Mexico et grandi dans un quartier populaire où la violence est reine. Il étudie les sciences de la communication (licence) et l’histoire (maîtrise) à l’Université ibéro-américaine. Il travaille comme professeur avant une carrière cinématographique (réalisateur, scénariste, producteur, acteur) et il est aussi écrivain de romans noirs. Ses autres romans sont L’escadron Guillotine (1991, 2006), Le bison de la nuit (1999, 2005) et un recueil de nouvelles, Mexico, quartier sud (2005, 2009).

Loma Grande, un village pauvre au Mexique. Ramón Castaños nettoie le comptoir de son épicerie quand il entend des cris à l’extérieur. Ce sont des enfants et ils ont découvert un corps au bord du champ de sorgho, celui d’Adela, poignardée. Justino Téllez, le délégué communal, ordonne que le corps soit transporté au village. Mais, suite à un quiproquo, tout le monde pense que la morte était la fiancée du jeune Ramón ! Ramón est stupéfié, « Balbutiant, il voulut démentir : – Mais non… elle… je… Il n’eut pas le temps d’en dire plus car à cet instant quelqu’un s’écria : – Voilà les rurales ! » (p. 22).

Les rurales sont la gendarmerie rurale, c’est-à-dire ici le capitaine Carmelo Lozano et ses hommes de Ciudad Mante, qui vous allez le voir sont… très efficaces ! « Dimanche 8 septembre 1991. Avons effectué une patrouille. Aucun incident grave ni délit à signaler. Le secteur est tranquille et l’ordre règne partout. (p. 30).

Suite encore à des mensonges, Ramón, le faux fiancé qui n’a pas pu démentir, est poussé à tuer celui que tout le monde pense coupable, le Gitan (de son vrai nom, José Echevern-Berriozabal). « Je vais le tuer. […] Dès que je le vois, je le tue. » (p. 70).

La population va-t-elle faire « justice » elle-même ? Heureusement un villageois plus perspicace que les autres se pose des questions et va mener sa propre enquête dans le plus grand secret.

Je n’avais encore jamais lu cet auteur (merci à Rachel pour son bon conseil) par contre, j’ai entendu parler de certains de ses films, Amours chiennes réalisé par Alejandro González Iñárritu (2000) pour lequel il est producteur, Trois enterrements réalisé par Tommy Lee Jones (2005) où il est acteur et Loin de la terre brûlée (2008) qu’il a réalisé. À l’occasion, je lirai L’escadron Guillotine et/ou Le bison de la nuit.

Il fait chaud à Loma Grande, très chaud, et on le ressent bien à la lecture de ce court roman. En plus, c’est sec, la poussière est partout. Et le corps, déposé dans une salle de classe, gonfle, empeste et attire les mouches… Vous l’aurez compris, il y a une sacrée ambiance, du genre pas envie d’aller en vacances dans ce village paumé !

Les personnages ne sont pas très fouillés mais l’auteur raconte bien la chaleur, la pauvreté, les mensonges, la corruption, la violence, les secrets bien gardés… Une chouette découverte.

Un mot bizarre « pagaïe » (p. 31), je me suis dit que c’était une erreur, que le terme exact était pagaille mais en fait les deux mots existent, pagaille étant plus récent (fin du XIXe siècle) donc je pense plus utilisé.

Comme je voulais honorer le Mois Amérique latine #2 et le Book Trip mexicain, j’ai emprunté 4 livres mexicains (un roman, deux policiers et un recueil de poésie) mais je n’ai eu, pour l’instant, que le temps de lire celui-ci… Il entre aussi des les challenges Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 21, un roman découvert grâce à une blogueuse, merci Rachel !), Mois du polar 2022, Polar et thriller 2021-2022 et Le tour du monde en 80 livres (Mexique).

Canardo – Premières enquêtes de Sokal

Canardo – Premières enquêtes de Sokal.

Casterman, collection Ligne rouge, novembre 2002, 48 pages, 11,50 €, ISBN 978-2-20333-554-7. Couleurs Pascal Regnauld (également dessinateur de certains tomes).

Genres : bande dessinée belge, enquêtes policières.

Benoît Sokal naît le 28 juin 1954 à Schaerbeek (Bruxelles, Belgique). Il étudie à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles. Il est scénariste et dessinateur de bande dessinée. Il créée Canardo pour le magazine (À Suivre) avant que la série soient publiée chez Casterman. Il est aussi créateur de (très beaux) jeux vidéo (L’Amerzone, Syberia). Il meurt le 28 mai 2021 (ce qui m’a rendue très triste) à Witry lès Reims (France).

La mort d’Hortense – Hortense, la poule, a succombé à ses blessures. « Double fracture du crâne, distorsion des vertèbres cervicales, écrasement de la cage thoracique […] perforation du poumon droit, le gauche ayant éclaté […] » (p. 3), j’en passe… Et aucun témoin… Comment l’inspecteur Canardo va-t-il résoudre ce… meurtre ? D’autant plus qu’il reçoit un message de menace, que personne ne veut parler et qu’il est agressé par trois poulets qui n’aiment pas les poulets. « Canardo… Tu vas l’apprendre à tes dépens !!! » (p. 6).

Canardo, attribué à l’école belge – L’affreux professeur X a créé Frankardo, un genre de Frankenstein Canardo. Il s’attaque aux œufs des poules et c’est Canardo qui est accusé. « J’ignore ce qui a pu produire cette brusque montée de haine à mon égard. Mais quoi qu’il en soit, une retraite stratégique s’impose… » (p. 9). Mais… après Canardo contre Docteur X et Docteur X connection il y a 10 ans, Canardo était persuadé que X était mort ! Comment le détective va-t-il se tirer d’affaire ?

Du persil dans les oreilles – Canardo enquête avec Clebson (un chien) sur la mort du patron des cochons. « J’vous préviens : il n’est pas beau à voir. (p. 11). Canardo trouve du persil sur le cadavre et soupçonne Ulrich, le lièvre qui vient d’arriver au potager. Une reconstitution est organisée mais Ulrich clame son innocence.

Le flic qui m’aimait… – Canardo picole à la taverne mais Freddo le fout dehors. Alors qu’il se croit fini, Clara l’embauche. « Il n’y a que vous qui puissiez m’aider ! » (p. 16). Fritz, du syndic des chats, veut sa peau. Mais Canardo tombe dans un piège…

La vengeance de Canardo – Canardo est embauché par un médecin pour enquêter sur un certain Minus, pensionnaire de l’institut. Il écrit des lettres d’amour subversives et le contenu s’il « parvient à passer à l’étranger […] serait susceptible d’ébranler le régime ! » (p. 21). L’objectif est de coincer celui qui fait passer les textes.

Columbia – Canardo est embauché pour « assurer la sécurité de monsieur Haig lors de sa promenade quotidienne ; vous serez accompagné par mademoiselle Columbia, son infirmière. » (p. 25). Il a une sacrée surprise !

Histoire pour pleurer dans les chaumières – Canardo serait-il impliqué dans le braquage d’une banque ?

Le tribunal du blanc – Canardo est arrêté… Survivra-t-il à son procès ?

La nuit du n° 065724 – Grâce à une manœuvre politique sur la peine de mort, le matricule n° 065724, Canardo donc, est mis en cellule avec Jo la Brute, un singe. « Lequel des deux sera exécuté ? Canardo ou Jo la Brute. Les paris sont ouverts. Ce sera toi ou moi… Demain matin nous serons fixés… La nuit va être plutôt pénible… » (p. 39).

La secte des poubelles – Canardo erre dans une « région inhospitalière » (p. 41). Il est surpris par des rats dans des ordures et il a de nouveau une sacrée surprise (certains personnages sont increvables !).

On achève bien les héros – Canardo est vieux, il vit avec son épouse Martha, qui reçoit une amie. « Aaah… être encore une fois, une dernière fois, le célèbre inspecteur Canardo ! » (p. 46).

Ces onze histoires sont très courtes, seulement quelques pages et se suivent chronologiquement puisqu’elles sont liées entre elles. L’univers, peuplé d’animaux, est très noir et Canardo est un détective blasé et dépressif dès le début de sa carrière (il a un look spécial avec un imperméable qui fait penser à l’inspecteur Columbo !) mais il y a de l’humour (cynique). « C’est tellement mal dessiné […] », ce n’est pas moi qui le dit, c’est Canardo (p. 21), c’est vrai que les dessins peuvent sembler un peu brouillons mais j’ai vraiment aimé et je garde un bon souvenir de mes précédentes lectures de la série Canardo (malheureusement restée chez mon ancien compagnon).

Canardo est d’abord paru en 1979 chez Pepperland (maison d’éditions belge, 1979-1989) puis est réédité en tant que Canardo 0 – Premières enquêtes chez Casterman qui publie la série Canardo (25 tomes entre 1981 et 2018).

J’ai lu cette bande dessinée exprès pour le challenge Des histoires et des bulles (catégorie 10, une histoire policière) et elle entre aussi dans Littérature de l’imaginaire #10, Mois du polar, Petit Bac 2022 (catégorie Animal pour Canardo), Polar et thriller 2021-2022 et Les textes courts.

La puissance des mouches de Lydie Salvayre

La puissance des mouches de Lydie Salvayre.

Seuil, collection Cadre rouge, août 1995, 176 pages, 14,70 €, ISBN 978-2-02101-525-6.

Genres : littérature française, roman.

Lydie Salvayre naît Lydie Arjona le 5 septembre 1948 à Autainville (Loir-et-Cher) dans une famille espagnole (père andalou, mère catalane, réfugiés en France). Elle étudie à Toulouse, les lettres d’abord puis la médecine et devient psychiatre mais elle écrit, publie dans des revues littéraires ainsi que ses premiers romans et gagnent des prix littéraires. Bien que je connaisse cette autrice de nom, je ne l’ai jamais lue et c’est le passionnant entretien dans Le cahier des livres n° 1 en octobre dernier qui m’a donné envie de lire un de ses romans. Parmi ceux qui étaient disponibles à la bibliothèque, j’ai choisi La puissance des mouches, son 4e roman. Elle en a publié 20 autres depuis, plus du théâtre et un scénario.

Le narrateur, 48 ans, est guide au musée de Port-Royal. Il est adepte de Pascal et développe les mêmes idées contre la vanité à l’attachement humain. Traumatisé par la mort de sa mère, il juge son père coupable de cette mort. Mais c’est lui qui est devant un juge au moment où débute ce roman. Pourquoi est-il mesquin et violent avec son épouse alors qu’il s’est juré de ne pas être comme son père ? « Je vous parle, monsieur le juge, comme vous me l’avez demandé, avec une entière liberté. » (p. 15).

Le narrateur voue un culte irraisonné à Pascal. « Pourquoi Blaise Pascal ? Mais parce qu’il a changé ma vie […]. Il a changé toute ma vie. Et ma mémoire, à sa lecture, a commencé à vivre. » (p. 25-26). Est-ce qu’il a des circonstances atténuantes avec le fait que son père battait son épouse et leurs enfants, lui et sa sœur ? Et sombre-t-il dans la folie en comparant systématiquement sa mère avec Pascal ? « Maman et Pascal se ressemblent jusque dans leur façon de penser. » (p. 33).

Les mouches qui sont puissantes dans le titre ont une place que le lecteur comprend à la lecture. « J’ai horreur des confidences. La plupart du temps, elles sentent mauvais et attirent les mouches. Et j’ai horreur des mouches. » (p. 62).

En tout cas, le narrateur se définit devant le juge « d’un naturel peureux et [qui] n’ose affronter l’ennemi face à face. » (p. 71) alors qu’est-ce qui l’a conduit là ?

Mon passage préféré. « Chaque jour, en lisant, je découvre le bonheur de penser. Car lire, c’est penser. Car lire, c’est délire. » (p. 118).

Bien qu’il parle d’autres personnages et qu’il s’adresse à un juge ou à l’infirmier de la prison, le narrateur est le seul personnage à intervenir, dans un monologue fait de questions, de réponses et parfois de souvenirs plus ou moins douloureux. Lydie Salvayre étant psychiatre, elle retranscrit parfaitement le passé et les idées du personnage, tout ce qui l’a conduit peu à peu à devenir l’homme exécrable qu’il est, le meurtrier qu’il est devenu, tout l’y poussait, indéniablement. C’est rythmé, il y a même un certain suspense mais, à aucun moment, la haine du narrateur n’est orientée vers le lecteur (qui pour lui n’existe pas), elle est orientée vers son père, vers sa femme, vers ses collègues au musée, vers les touristes ignares qu’il ne supporte plus, vers les chiens aussi, et sûrement contre lui-même car il s’en veut d’être comme il est mais il ne peut pas s’en empêcher…

J’ai l’impression que Lydie Salvayre a créé son personnage comme si elle était peintre, je ne l’ai pas apprécié cet homme, il est détestable, ignoble, mais qu’est-ce qu’il est bien dépeint, une sacrée création littéraire !

Avez-vous un autre roman de Lydie Salvayre à me conseiller ?

Je mets cette lecture dans Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 16, un livre de moins de 200 pages) et Petit Bac 2022 (catégorie Animal pour Mouches).

Howl d’Allen Ginsberg

Je ne savais pas du tout quoi lire pour Les classiques c’est fantastique avec le thème de janvier « chroniques des gros(ses) dégueulasses », déjà je ne percutais pas bien le thème, je pensais à de la littérature pornographique mais je n’en avais pas envie… Je remercie Fanny qui m’a donné quelques idées (samedi soir, j’ai dû faire vite). J’en ai sorti ce poème : Howl d’Allen Ginsberg que j’ai dû lire en anglais parce qu’en français je n’ai trouvé que le début et des extraits (c’est qu’il n’est pas encore tombé dans le domaine public).

Howl ou Howl for Carl Solomon est un long poème en prose écrit en 1954-1955, lu durant la Six Gallery Reading (le 7 octobre 1955) à San Francisco, et publié en 1956 par le poète et activiste Lawrence Ferlinghetti cofondateur de City Lights Books (édition et librairie qui existent toujours). Howl contient trois parties et il est disponible en anglais sur SprayBerry et sur Poetry Foundation mais aussi sur Wikipedia avec des explications (toujours en anglais). Il est édité en France par Christian Bourgois (96 pages).

Voici ce que dit Wikipédia d’Allen Ginsberg : « Irwin Allen Ginsberg, né le 3 juin 1926 à Newark et mort le 5 avril 1997 à New York, est un poète américain, membre fondateur de la Beat Generation, du mouvement hippie et de la contre-culture américaine. Ses prises de position homosexuelles, pacifistes et bouddhistes lui valurent de fréquents démêlés avec la justice. Son œuvre, scandaleuse dans les années 1960, fut récompensée à partir des années 1970. »

Scandale littéraire, censure, interdiction, condamnation pour obscénité, arrestation de l’auteur… C’est que Howl est écrit dans un langage cru et parle non seulement de sexe mais aussi d’homosexualité, d’alcool, de drogue (marijuana, LSD, amphétamines, opium), etc. Il critique la politique, la religion, le comportement du gouvernement et les agissements du corps médical en particulier en hôpital psychiatrique (ce qu’a subi Carl Solomon au Rockland Psychiatric Center).

De plus Ginsberg milite contre la guerre du Viêtnam, son père est Juif et sa mère est militante communiste, il préfère être bouddhiste et hindouiste (imaginez dans l’Amérique des années 50 !).

Cofondateur de la Beat Generation (expression créée par Jack Kerouak en 1948) avec Jack Kerouac, William S. Burroughs rejoints par Gregory Corso, Ginsberg – et Burroughs avec Le festin nu – ont dû faire face à des procès en obscénité mais c’est ce qui permit finalement la reconnaissance de ce mouvement artistique et littéraire voire politique dans cette Amérique puritaine qui refuse la libération sexuelle, l’homosexualité et les pensées libertaires.

Beatniks, hippies, jazz, pop music, liberté individuelle, culture underground, mouvement gay… des courants reconnus maintenant mais décriés fin des années 50 et dans les années 60. Et vous vous doutez que Ginsberg et ses copains étaient fortement surveillés par le FBI puisque considérés comme dégénérés et dangereux.

J’avoue que c’est un tantinet nébuleux pour moi (il y a de nombreuses références que je ne connais pas…) mais c’est intéressant à découvrir parce que cette Beat Generation a enrichi la culture américaine (voire mondiale, occidentale en tout cas) surtout au niveau littéraire et musical.

Voilà, je n’aurais pas mis ça de moi-même dans le thème « gros dégueulasses » (qui me faisait plutôt penser à Sade et confrères) mais je suis contente de participer à ce premier thème de l’année pour Les classiques c’est fantastique, même de façon succincte (c’est que je n’ai pas lu le recueil de poèmes en entier, pas disponible légalement sur le Web, simplement Howl). Les billets de Moka, Mag, Natiora, Lolo Coste, Lili, Mumu, Margot, Fanny, Madame lit, Alice, Katell, L’ourse bibliophile et Fanny (pages versicolores).

Il existe un film, Howl, réalisé par Rob Epstein et Jeffrey Friedman, sorti en salles en 2010 aux États-Unis et en 2012 en France. C’est un film dramatique et biographique sur Allen Ginsberg joué par James Franco. Le film raconte l’enfance de Ginsberg, le poème Howl (en animation), le procès contre Howl et son auteur et un entretien avec Ginsberg après le procès.

Spell, une chanson de Patti Smith, est inspirée de Howl (vidéo sous la bande annonce du film).

Je mets ce billet dans 2022 en classiques, Les adaptations littéraires et Les textes courts.

L’ex-magicien de la taverne du Minho et autres nouvelles de Murilo Rubião

L’ex-magicien de la taverne du Minho et autres nouvelles de Murilo Rubião.

L’arbre vengeur, octobre 2021, 150 pages, 15 €, ISBN 978-2-37941-131-1. Obra completa (2010) est traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec.

Genres : littérature brésilienne, nouvelles, fantastique.

Murilo Rubião naît le 1er juin 1916 à Carmo de Minas (région de Minas Gerais) au Brésil. Il étudie les sciences humaines puis le droit. Il se lance dans la politique, travaille pour un gouverneur puis comme attaché culturel du Brésil en Espagne puis devient chef du bureau de la propagande et de l’expansion commerciale, le tout en écrivant, en étant journaliste et en éditant un journal littéraire. Il écrit ses nouvelles dès les années 40. Il meurt le 16 septembre 1991 à Belo Horizonte au Brésil. Un site officiel tenu par sa famille est disponible en portugais.

L’ex-magicien de la taverne du Minho – Un employé de la fonction publique, désenchanté, raconte ses années de magicien, d’abord à la taverne Minho puis au cirque andalou. « J’étais de plus en plus populaire, ma vie devint insupportable. » (p. 17).

Barbara – Le narrateur et Barbara se connaissent depuis l’enfance. Ils deviennent mari et femme. Mais… « Barbara n’aimait rien tant que demander. Elle demandait et grossissait ; » (p. 25). Barbara a des demandes de plus en plus fantaisistes, de plus en plus difficiles à assouvir et elle devient énorme voire difforme.

La ville – Son train étant à l’arrêt, Cariba descend dans cette ville inconnue mais les habitants sont méfiants et Cariba est arrêté pour vagabondage. « Tout cela est absurde. Vous ne pouvez pas me jeter en prison sur la base de ce que je viens d’entendre. Je suis ici depuis quelques heures seulement, et les témoins affirment m’avoir vu, pour la première fois, la semaine dernière ! » (p. 41).

Les dragons – Lorsque les dragons sont arrivés en ville, ils ont été enfermés car considérés comme dangereux. Mais ils pourraient en fait être utiles et le prêtre a une idée mais le narrateur s’insurge : « Ce sont des dragons ! Ils n’ont besoin ni de prénoms ni du baptême ! » (p. 47). Donc les dragons lui sont confiés pour leur éducation, mais seuls deux survivent, Odorico et João, qui deviennent alcooliques.

Teleco, le petit lapin – Alors qu’il regarde la mer, perdu dans ses pensées, le narrateur est dérangé par un lapin gris qui lui demande une cigarette. Le lapin a « des yeux doux et tristes » (p. 54) et l’homme l’invite. « J’ai une grande maison et je vis seul. » (p. 54). Mais Teleco peut se transformer en d’autres animaux.

La construction – « La construction du plus grand gratte-ciel dont on n’ait jamais entendu parler. » (p. 66). Un premier projet idéal pour le jeune ingénieur en chef mais « Dans ce projet, il n’y a pas de place pour les prétentieux. N’allez pas imaginer que vous verrez la construction achevée, João Gaspar. Vous mourrez bien avant. » (p. 67).

La file d’attente – Pererico veut rencontrer le directeur pour « une affaire concernant des tiers » (p. 78) mais il y a une sacrée file d’attente ! « Vu le numéro, lui dit-il [le gardien] avec un sourire malicieux, votre entretien avec le directeur n’est pas pour tout de suite. » (p. 78). Effectivement… « Il y a presque six mois que je me trouve dans cette ville pour une mission confidentielle et pas moyen de parler à ce foutu directeur ! » (p. 88).

Alfredo – « des hurlements étranges et indistincts » (p. 97) parviennent de la montagne aux habitants d’un village dans une vallée. Joaquina, l’épouse du narrateur, pense que c’est un loup-garou : « un loup-garou ?! Il ne manquait plus que ça […] je tentai de lui expliquer que le surnaturel était une vue de l’esprit. » (p. 97). Mais Joaquim Boaventura voit dans l’animal, au sommet de la montagne, un genre de dromadaire, qui serait son frère, Alfredo, qu’il avait abandonné.

Les trois prénoms de Godofredo – Depuis quinze ans, le narrateur mange seul à cette table de restaurant. Mais une jeune femme, silencieuse et discrète, s’installe un jour, et les jours suivants, à la même table. « J’étais ennuyé, il me semblait cavalier de changer de place quand la jeune femme aurait pu le faire elle-même. Pour quelles raisons était-elle venue s’installer précisément en face de moi ? » (p. 104). L’inconnue lui dit être sa seconde femme !

Le piège – Alexandre Saldanha Ribeiro monte les dix étages avec une lourde valise. Il n’arrive pas à rentrer chez lui et doit forcer la porte… Il se retrouve alors face à un vieil homme qui pointe un revolver sur lui ! « Je vous attendais, dit ce dernier d’une voix douce. » (p. 116). Pourquoi l’attend-il depuis deux ans ?

Elisa – Le narrateur vit avec sa sœur, Cordélia, et une inconnue vient s’installer dans leur maison. Mais elle part, une nuit, et ne revient qu’un an après. « Sa vie parmi nous reprit son cours. Mais je n’étais pas serein. Cordélia me jetait des regards peinés, elle me laissait entendre que je ne devais plus cacher mon amour. » (p. 123). Mais il n’ose pas et Elisa s’en va une nouvelle fois.

Le bon ami Batista – João Batista est le meilleur ami de José mais tout le monde lui dit d’éviter sa compagnie car il profiterait de lui : « il mange ton goûter, il copie sur toi […]. » (p. 125). José ne les croit pas malgré le fait que le bon ami Batista lui ait piqué sa première petite amie. Mais plut tard, il fait pire !

Aglaia – Colebra est un pauvre type « sans diplôme ni formation lui permettant d’aspirer à des fonctions rémunératrices, détestant travailler » (p. 140-141). Alcoolique, il épouse une riche héritière, Aglaia, mais celle-ci ayant oublié de prendre sa pilule, elle se retrouve enceinte… alors que Colebra ne veut pas d’enfants.

L’invité – José Alferes reçoit une invitation mais « Elle ne mentionnait ni la date ni le lieu de la fête et omettait jusqu’au nom des personnes qui l’organisaient. » (p. 147). Qui peut bien l’inviter ? Il est étranger et ne connaît que les employés de l’hôtel… Va-t-il tomber dans un piège ?

Les commensaux – À chaque repas, Jadon est en fait avec des personnes qui ne bougent pas, ne mangent pas et ne disent rien. « Ils attendaient certainement son départ pour se jeter avidement sur les spécialités de la maison. » (p. 164). Ou alors ce sont des fantômes…

Dans la préface : « Murilo Rubião : frère des dragons, compagnon des autruches » a déclaré « La vie et le fantastique sont indissociables pour moi qui ai toujours perçu comme réelles des choses qui relèvent de l’absurde aux yeux des autres personnes. » (p. 7). Tout en écrivant, il était haut-fonctionnaire et avait les pieds sur terre, ce qui ne l’a pas empêché d’écrire « de brèves histoires placées sous le signe de la fantaisie et du rêve – ou du cauchemar. » (p. 8). Dans la préface, Dominique Médellec évoque Cervantès, la Bible en particulier l’Ancien Testament, von Chamisso (voir ci-dessous), Lewis Carroll et surtout Kafka : « le premier à avoir fait le rapprochement fut sans doute Marió de Andrate (1893-1945), une des figures tutélaires du modernisme brésilien. » (p. 10). J’ai bien sûr pensé moi aussi à Kafka pour certaines des nouvelles mais surtout à Lovecraft pour le côté rêve et cauchemar.

Des 33 nouvelles parues (à titre posthume) dans Obra completa en 2010 au Brésil, 15 ont été choisies pour ce recueil. Murilo Rubião est « considéré comme le précurseur et le maître de la littérature fantastique brésilienne. » (p. 9). Dès l’enfance, il aime les contes de fées, Don Quichotte et « les grands récits bibliques [ont façonné] également son imaginaire » (p. 9). Comme beaucoup d’auteurs d’Amérique du Sud du XXe siècle (de langue espagnole), il est dans le réalisme magique, le surnaturel et le fantastique même si parfois le côté fantastique n’apparaît qu’avec la chute de la nouvelle.

J’ai noté L’étrange histoire de Peter Schlemihl ou l’homme qui a vendu son ombre d’Adelbert von Chamisso (1814) pour le lire un jour.

Je suis embêtée car je me suis inscrite au Mois des nouvelles #2 et, contrairement à l’année dernière, je n’ai pas encore honoré ce challenge donc, avant la fin du mois de janvier, je fais vite pour publier la note de lecture de ce recueil qui est le deuxième livre lu en tout début d’année. Je mets aussi ce livre dans 2022 en classiques, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 33, un livre écrit par une personnalité publique, alors pas en France mais au Brésil oui puisque Murilo Rubião fut homme politique, assistant d’un gouverneur, journaliste, éditeur…), Challenge lecture 2022 (catégorie 16, un livre dont l’auteur est une personnalité politique, idem), Littérature de l’imaginaire #10, Les textes courts (les nouvelles font en moyenne 10 pages), Tour du monde en 80 livres (Brésil) et Winter Short Stories of SFFF #1.

La valise de Sergueï Dovlatov

La valise de Sergueï Dovlatov.

La Baconnière, avril 2021, 176 pages, 14 €, ISBN 978-2-88960-045-8. Chemodan Чемодан (1986) est traduit du russe par Jacques Michaut-Paternò et la traduction a été révisée par Annick Morard.

Genres : littérature russe (soviétique), nouvelles, humour.

Sergueï Donatovitch Dovlatov (Сергей Донатович Довлатов) naît le 3 septembre 1941 à Oufa en Bachkirie (Union soviétique) d’une mère arménienne et d’un père russe aux origines juives. Déplacée pendant la guerre en Bachkirie, la famille retourne à Léningrad (Saint-Pétersbourg) après 1945. Dovlatov étudie le finnois à l’université, fait son service militaire (une nouvelle du recueil La valise en parle) puis devient journaliste. Il est aussi romancier et nouvelliste. Il quitte l’Union soviétique en 1979 et passe par l’Italie avant de rejoindre son épouse et leur fille à New York (une nouvelle du recueil La valise en parle) où il meurt le 24 août 1990. Parmi ses titres, Le livre invisible. Le journal invisible (1977), Le compromis (1981), La Zone. Souvenirs d’un gardien de camp (1982), Le domaine Pouchkine (1983), Le colonel dit que je t’aime (1983), L’étrangère (1986), La filiale (1990).

Alors que je lisais pas mal de littérature russe dans les années 80 et 90, je ne connais pas cet auteur mais je me rends compte qu’il est traduit en français depuis quelques années seulement (années 2000 aux éditions du Rocher et années 2010 à La Baconnière).

Le narrateur a 36 ans et il quitte la Russie, enfin l’Union soviétique. « Chaque partant a droit à trois valises. » (p. 7). Seulement ? Mais finalement une seule valise lui suffit. Après avoir vendu, donné, jeté, sa vie tient dans une valise ! Heureusement ses manuscrits étaient « depuis longtemps envoyés clandestinement à l’Ouest » (p. 8). La valise ficelée voyage donc à Rome en Italie où elle est glissée sous le lit pendant trois mois puis à New York aux États-Unis où elle finit, toujours non ouverte, au fond d’un placard. C’est quatre ans plus tard que le narrateur l’ouvre. « J’examinais la valise vide. Karl Marx au fond. Brodsky sur le couvercle. Et entre les deux, une vie foutue, inestimable, unique… » (p. 9). Remarquez que, même s’il considère sa vie comme foutue, elle lui est toutefois inestimable et unique. « C’est alors que les souvenirs, comme on dit, refirent surface. » (p. 10), ces souvenirs étant liés aux huit objets sortis de la valise.

Les chaussettes finlandaises en crêpe – Lorsqu’il était étudiant à Leningrad, Assia (une étudiante étrangère) est tombée amoureuse de lui et lui a présenté des amis. Parmi eux, Fred Kolesnikov qui fait des trafics. Et voici notre narrateur embarqué embarqué dans une histoire avec deux Finlandaises et leurs chaussettes à « soixante kopecks la paire » (p. 20).

Les chaussures du maire – Voici ce que répondait l’historien Karamzine lorsqu’on lui demandait « En deux mots, que se passe-t-il en Russie : On vole. » (p. 27). Eh bien, les « solides chaussures soviétiques destinées à l’exportation » (p. 28), le narrateur les a volées au maire. Il explique dans quelles circonstances et, au passage, vous apprendrez tout sur la confection d’une sculpture monumentale en marbre. Vous en préféreriez une de Lénine ou de Lomonossov ?

Un costume croisé tout à fait convenable – Lorsqu’il était journaliste, le narrateur devait assister à des obsèques et rédiger des articles « de portée sociale » (p. 44) mais, comme il est toujours mal habillé, son directeur lui reproche de compromettre l’intégrité du journal. « La rédaction n’a qu’à m’acheter une veste. Mieux encore, un costume. Pour ce qui est de la cravate, c’est d’accord, je l’achèterai moi-même. » (p. 44). Il fallait oser, n’est-ce pas ? Et il obtient son « complet croisé, sobre, de marque est-allemande » (p. 54).

Le ceinturon d’officier – « Durant l’été 1963, dans le sud de la République des Komis » (p. 61), le narrateur fait son service militaire en tant que surveillant de camp. Il doit accompagner (à pieds) un zek (un prisonnier) du baraquement 14 « qui est devenu fou » (p. 62) à l’asile de Iosser. Mais, avec Tchouriline, son collègue, ils s’arrêtent pour boire et il y a… un incident. « On entendit un bruit sourd, un craquement de bois mort… le pistolet tomba à terre. » (p. 68). En tout cas, le narrateur est blessé à la tête, au bras et il récupère ce ceinturon orné d’une boucle en laiton.

La veste de Fernand Léger – Nikolaï et Nina Tcherkassov, connus dans le monde du théâtre sont amis avec les parents du narrateur (les parents de l’auteur travaillent tous deux au théâtre en tant que metteur en scène et actrice). Leur fils Andreï naît en mars 1941 et le narrateur en septembre 1941. C’est l’histoire « d’un prince et d’un miséreux » (p. 79). Andreï (Andriouchka) et le narrateur grandissent ensemble et deviennent amis. « Nous courions dans le jardin, mangions des groseilles, jouions au ping-pong, attrapions des scarabées. […] nous allions à la plage […] jouions avec la pâte à modeler sous la véranda. » (p. 82). Lorsqu’il est adulte, Nina Tcherkassov lui offre une vieille veste ayant appartenu au peintre Fernand Léger.

La chemise en popeline – L’auteur se souvient de la rencontre avec Elena Borissovna, une « des agitateurs politiques qui passaient de maison en maison, histoire de persuader les gens d’aller voter le plus tôt possible » (p. 96) mais lui ne se presse pas et même parfois ne va pas voter. Finalement, ce jour-là, aucun des deux jeunes gens n’a voté ! « Nous avons derrière nous vingt ans de mariage. Vingt ans d’isolement réciproque et d’indifférence à l’égard de la vie. » (p. 102) et une fille, Katia. Ici, j’ai remarqué une faute : « nous attaquâme » (p. 99).

La chapka – Un jour que le narrateur arrive à la rédaction du journal qui l’emploie, ses collègues lui apprennent que Raïssa, leur dactylo, s’est empoisonnée. « Non mais Raïssa, quoi ! Une fille jeune, en pleine santé ! » (p. 113). Ensuite son cousin l’emmène à l’hôtel Sovietskaïa pour rejoindre Sofa, Rita et Galina Pavlovna qui réalisent un film documentaire mais après une chute – « le sol était-il glissant ? Ou mon centre de gravité trop haut ? » (p. 117) – le narrateur se retrouve aux urgences de la rue Gogol et il repart avec la chapka qui était à son cousin Boria, enfin pas tout à fait !

Les gants d’automobiliste – Alors que le narrateur représente le journal Le Constructeur de turbines, il est abordé par Ioura Schlippenbach qui décide que sa carrure et son 1m94 conviennent pour le rôle principal de son film amateur de dix minutes. Voici le journaliste embarqué dans un rôle d’acteur, déguisé et maquillé ! « Qu’est-ce que je dois dire ? – Ce qui te vient à l’esprit. Les mots n’ont pas d’importance. L’important c’est la mimique, les gestes… » (p. 139). Il lui restera ces gants d’automobiliste.

Dans ces huit nouvelles, le narrateur est bien sûr un alter ego de l’auteur mais il y mélange réalité et fiction. J’ai aimé les souvenirs de l’auteur, sa façon de les raconter (avec des éléments fictifs tout à fait plausibles), ses digressions et surtout son humour (les auteurs russes (soviétiques) n’étant pas particulièrement réputés pour leur humour ! À part quelques-uns comme Dovlatov ou Bokov). Il y a 8 pages d’illustrations en noir et blanc, ma préférée est celle page 78 (Le ceinturon d’officier).

Les romans et les nouvelles de Sergueï Dovlatov n’ont pas été publiés en Union soviétique (que ses articles journalistiques). C’est seulement en 1989 (moins d’un an avant sa mort) que le magazine littéraire, Zvezda, publie un de ses textes grâce à un de ses amis, Andreï Arev (1940-…) qui est présent dans le recueil La valise. Zvezda (Звезда́ signifie étoile) est un magazine littéraire fondé en janvier 1924 à Saint-Pétersbourg et qui existe toujours, d’ailleurs si vous lisez le russe voici le lien vers le site officiel.

Dovlatov (Довлатов), un film biographique réalisé par Alexeï Alexeïevitch Guerman (1976-…) est récompensé à Berlin (Ours d’argent de la meilleure contribution artistique pour les costumes et les décors, à la Berlinale de février 2018) et à Moscou (Aigle d’or de la meilleure actrice dans un second rôle pour Svetlana Khodtchenkova, 17e cérémonie des Aigles d’or en janvier 2019) et il est présenté à Paris (16e Semaine du nouveau cinéma russe en novembre 2018). J’aimerais le voir un jour.

Une exceptionnelle lecture que je mets dans Challenge de l’été #2 (Russie), Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour Valise), Les textes courts (le livre compte 176 pages mais chaque nouvelle contient dans les 20 pages en moyenne) et Voisins Voisines 2021 (Russie).

Je mets aussi La valise dans le Mois américain. Pourquoi ? Parce que Sergueï Dovlatov a émigré à New York et c’est en y ouvrant sa valise que les souvenirs de ces huit nouvelles lui sont revenus, nouvelles écrites donc à New York, qui n’auraient pas été publiées en Union soviétique mais qui ont été publiées sans problème aux États-Unis, parce que les exilés d’Europe de l’Est (Russes ou autres), c’est ça aussi l’Amérique.