Psychiko de Paul Nirvanas

Psychiko de Paul Nirvanas.

Mirobole, janvier 2016, 214 pages, 19,50 €, ISBN 979-10-92145-502. Psychiko Ψυχικό (1928) est traduit du grec par Loïc Marcou.

Genres : littérature grecque, roman policier.

Paul Nirvanas est le pseudonyme de Petros K. Apostolidis (1866-1937), écrivain, journaliste, scénariste et membre de l’Académie d’Athènes.

Années 1910. Psychiko est un quartier d’Athènes, un quartier calme et plutôt bourgeois, mais ce matin d’août, des ouvriers ont trouvé le corps d’une jeune femme en partie dissimulé par des pierres. Comme elle n’a pas été violée, la police pense à un crime passionnel. Les journalistes et les lecteurs sont fascinés par cette première affaire de meurtre dans la capitale grecque ! Mais, plusieurs jours après, la police n’a rien découvert de nouveau et les journaux passent à autre chose. « Une affaire chasse l’autre, monsieur Nikos : celle de Psychiko, c’est déjà du passé ! » (p. 16). Mais Michalis, le groom de l’hôtel Le Paradis, pense que le coupable est Nikos Molochanthis, le client de la chambre 14.

Nikos, jeune homme orphelin, fantasque et généreux, dilapide joyeusement la fortune paternelle, a abandonné ses études de médecine, se nourrit de films policiers et de romans populaires. « Il avait progressivement perdu toute notion de la réalité et vivait plus par le truchement des fictions cinématographiques et par le biais des romans d’épouvante, qui constituaient sa lecture ordinaire, que le monde réel des hommes. » (p. 25). Par ennui, il décide alors de devenir le coupable ! « En voilà une riche idée ! Si on ne découvre pas le vrai coupable, je pourrais fort bien… » (p. 26). Or il n’était même pas à Athènes au moment du meurtre ! Il était en excursion à Chalcis, sur l’île d’Eubée, avec son meilleur ami, Stéphanos. Mais peu importe, Nikos a une imagination débordante, un goût certain pour l’aventure et pour le risque ! Quand il regrettera cette décision folle, il sera trop tard… « La liberté n’était plus qu’un lointain souvenir. » (p. 88-89).

Heureusement, Lina Aréani, une jeune fille de bonne famille, indépendante (et gothique !), a un plan avec ses amies pour disculper Nikos. « Notre but est de faire en sorte, avec les moyens qui sont les nôtres, que Molochanthis soit innocenté et, si cet objectif se révèle irréalisable, de faciliter son évasion. (p. 107). Mais tout n’est pas aussi simple… surtout quand les journalistes font leurs choux gras de cette étonnante affaire. « Si un de mes proches m’avait dit quelle folie j’allais faire, jamais je n’aurais commis cet acte insensé. Le destin m’a joué un sale tour ! » (p. 163). Ou plutôt Nikos s’est mis tout seul, comme un grand, dans de sales draps et, même s’il est devenu célèbre… comment va-t-il s’en sortir maintenant ?

Dans la postface, très instructive, le traducteur, Loïc Marcou, établit une petite histoire du roman policier et explique son arrivée en Grèce. « […] le roman policier est un genre inconnu en Grèce. Dans un pays encore rural et n’ayant pas connu la révolution industrielle, où la criminalité, anémique, se limite surtout au crime d’honneur […]. » (p. 212-213).

Psychiko fut publié en feuilleton dans la presse en 1928 et ce fut une révolution littéraire ! Spécialiste de la philosophie nietzschéenne (« l’art de l’illusion »), l’auteur fait de nombreuses références aux théories du philosophe allemand : surhomme, rêve de reconnaissance, volonté de puissance. Il fait aussi plusieurs clins d’œil à la littérature anglaise : Thomas de Quincey et Oscar Wilde pour qui le crime imaginaire est une œuvre d’Art ! (j’ai appris ça dans le mooc Oscar Wilde). Psychiko est aussi, et surtout, une satire de la société grecque de ce début de XXe siècle, avec déjà la presse à sensation, le public (lectorat) fasciné et un « héroïsme » à tout prix.

C’est le premier roman policier grec ! Un très grand roman tout court, qui aura bientôt 100 ans. Un roman policier atypique puisqu’il n’y a finalement pas de véritable enquête de police, et Nikos Molochanthis est un « drôle » d’anti-héros qui relève sûrement plus de la psychiatrie, ainsi que ses admiratrices… ! Quel immense plaisir de lire ce roman érudit, amusant (mélodramatique), au charme désuet, au propos à la fois ancien (début du XXe siècle) et tellement moderne (100 ans après, rien n’a changé, au contraire, et la télé-réalité existait presque déjà !).

J’ai lu ce roman en juin pour le présenter dans Un mois, un éditeur et j’ai perdu ma note de lecture !!! Je l’ai retrouvée dans un cahier à spirales : normalement j’arrache ma page de brouillon et je la glisse dans le livre pour l’écrire au propre un peu plus tard mais là, je devais rendre le livre à la bibliothèque car il était dans les coups de cœur pour l’été et j’ai oublié mon brouillon… C’est donc avec du retard que je publie cette chronique de lecture mais comme il n’y a pas eu d’éditeur pour juillet et août, je pense que ça va passer, n’est-ce pas Sandrine ?

Je le mets dans les challenges Classiques, Défi Premier roman, Polar et thriller et bien sûr Une année en Grèce et aussi Voisins Voisines (Grèce).

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Le bateau-usine de Gô Fujio et Takiji Kobayashi

Le bateau-usine de Gô Fujio et Takiji Kobayashi.

Akata (annonce de parution, article plus long), septembre 2016, 185 pages, 7,95 €, ISBN 978-2-36974-150-3. Le manga, adapté du roman Kanikôsen (1929) de Takiji Kobayashi est traduit du japonais par Miyako Slocombe.

Genres : manga, gekiga, littérature japonaise.

FUJIO Gô 藤生 ゴオ est scénariste et mangaka (dessinateur de manga). Il est aussi connu sous le nom de HARA Keiichirô 原 恵一郎.

KOBAYASHI Takiji : je vous renvoie à Le bateau-usine.

Port de Hakodate, sud de Hokkaidô (île au nord du Japon). Le Kabuko Maru part en mer pour quatre mois. Bateau-usine ? Parce que tout se fait sur le bateau, pas seulement la pêche mais le nettoyage, la conservation, l’emballage, pas de temps de perdu ! Les pêcheurs, jeunes pour la plupart, sont originaires de plusieurs villages, ils veulent échapper à la vie de paysan ou à la mine. [Pour la mine, je les comprends ; pour la vie de paysan, c’est sûrement difficile mais moins difficile et dangereux que pêcheur sur des presque épaves !]. Tous ont le mal de mer. « Soulevé par une force extraordinaire, le bateau flottait un instant dans les airs, puis s’abaissait aussitôt pour retrouver sa position. » (p. 22). L’intendant Asakawa est extrêmement sévère (méchant ?) : beaucoup de pêcheurs sont maltraités et tombent malades. En plus, le bateau pêche dans le Kamtchatka, en concurrence avec les Russes, ce qui n’est pas très légal mais il faut ramener les plus beaux poissons qui font honneur au Japon : crabes, saumons, truites… Il n’y a que le travail qui compte, au point de ne pas porter secours à un autre bateau avec 425 hommes à bord… « C’est qu’un rafiot, il rapportera plus d’argent en faisant naufrage. » (p. 37). À cause d’une violente tempête, le bateau perd deux chaloupes, ce qui inquiète plus l’intendant que les pertes humaines…

Les hommes sont maltraités, mal nourris, pas soignés, ils sont tous éreintés et mécontents. « Pas question de mourir pour des choses qui ne sont pas à nous ! » (p. 70). Quelques étudiants ouvrent les yeux aux pêcheurs sur leurs conditions immondes. « Toutes les guerres du Japon qu’y a eu [*] jusqu’ici… en vrai quand on gratte un peu… on voit qu’elles ont toujours été décidées par deux ou trois richards qui trouvaient de bons prétextes. Ils trépignent d’excitation à l’idée de s’emparer d’un territoire prometteur… Ces types sont dangereux… » (p. 106). Les hommes se révoltent car ils ne veulent pas mourir en mer, ils font grève mais…

[*] J’ai l’impression qu’il y a une erreur ici : y a eu quoi ? Toutes les guerres. Donc eues, n’est-ce pas ?

Le rythme de ce manga est comme le rythme sur le bateau (prison flottante) : effréné. Le décor : le bateau et la mer, ça tangue, c’est poisseux, c’est horrible, c’est l’enfer ; le thème : l’exploitation, l’oppression d’êtres humains par d’autres plus riches ou aillant plus de pouvoir, la répression… Un récit puissant, intense qui respecte scrupuleusement le roman (d’après ce que je me rappelle de ma lecture), chef-d’œuvre de la littérature japonaise (ouvrière) des années 1920. L’éditeur dit qu’il a fallu deux ans et demi de travail pour proposer ce manga en français, bravo, c’est une totale réussite qui fait réfléchir et qui fait froid dans le dos ! Lisez aussi le roman d’origine Le bateau-usine de Takiji Kobayashi.

Dans la préface, Évelyne Lesigne-Audoly, qui avait traduit Le bateau-usine de Takiji Kobayashi en 2009, conseille de lire Le quartier sans soleil de Sunao Tokunaga, mais il est paru aux éditions Yago en 2011 et malheureusement cette maison d’éditions n’existe plus… Le bateau-usine est réédité aux éditions Allia en février 2015 (la couverture est moins jolie (ci-dessus) mais au moins il est réédité !) mais je n’ai pas trouvé trace de Le quartier sans soleil sur le site de cet éditeur, dommage…

Une lecture pour le challenge BD, Classiques, Raconte-moi l’Asie et Un genre par mois (BD, comics, manga).

La quiche fatale (Agatha Raisin enquête) de M.C. Beaton

Agatha Raisin enquête : la quiche fatale de M.C. Beaton.

Albin Michel, juin 2016, 320 pages, 14 €, ISBN 978-2-226-31732-2. The Quiche of Death (1992) est traduit de l’anglais par Esther Ménévis.

Genres : littérature écossaise, roman policier.

M.C. Beaton naît en 1936 à Glasgow : elle est donc Écossaise ! Mais elle épouse un Anglais et le couple a un fils. M.C., c’est pour Marion Chesney. Elle écrit sous plusieurs pseudonymes dont M.C. Beaton. Ses spécialités : la romance et les mysteries.

Mrs. Agatha Raisin, après un mariage malheureux, a ouvert une agence de relations publiques à Mayfair à Londres. À maintenant 53 ans, elle prend sa retraite anticipée et réalise son rêve : une vie paisible dans un cottage des Midlands. « […] les Cotswolds représentaient à ses yeux tout ce qu’elle avait toujours désiré : la beauté, la tranquillité et la sécurité. » (p. 10). Elle devient donc propriétaire du « cottage idéal dans le village de Carsely » (p. 10). Après une enfance dans le monde ouvrier de Birmingham et une vie professionnelle bien remplie, la voici « libre. Elle pouvait se détendre » (p. 13). Par exemple, elle prend le temps de lire Agatha Christie pour la première fois de sa vie ! Afin de se faire de nouveaux amis, elle participe au concours de quiche mais Mr. Reginald Cummings-Browne est empoisonné par la quiche qu’elle a achetée à la Quicherie à Londres… « Pourquoi la quiche succulente et renommée de Mr. Economides aurait-elle, du jour au lendemain, contenue de la ciguë aquatique, alors qu’il n’avait jamais fait l’objet d’aucune plainte de sa vie ? Peut-être pouvait-elle poser quelques questions. Juste quelques petites questions. Il n’y avait pas de mal à cela. » (p. 79). Agatha Raisin ne croit pas à un accident et décide de mener l’enquête en parallèle des investigations de l’agent de police Bill Wong, mi-chinois mi-anglais. Mais, malgré le divertissement que lui procure cet événement extraordinaire dans le village, Londres et son animation lui manquent.

Un petit séjour dans la campagne anglaise verdoyante, la gastronomie anglaise (pudding, bœuf aux rognons et bien sûr quiche aux épinards !) ? Un roman so british ! Un peu lent par moment mais tout s’enchaîne bien dans ce roman drôle et délicieusement anglais. À déguster sans modération donc, tranquillement, durant un weekend ou des vacances.

Le clin d’œil aux romans policiers, mysteries et autres whodunit : « Ah ! les joies de la littérature policière. » (p. 121).

Comme j’ai lu ce roman il y a quelque temps et que je n’avais pas publié ma note de lecture, je profite de ce Mois anglais : la date du 13 juin a été retenue pour le thème de M.C. Beaton et Agatha Raisin en partenariat avec le challenge British Mysteries (est-ce que j’y participe ?… Oui !). Je mets aussi cette lecture dans Polars et thrillers de Sharon et Voisins Voisines pour l’Écosse.

Pour l’instant, il y a une trentaine d’Agatha Raisin : vingt-sept romans, trois recueils de nouvelles (en anglais) et quatre romans sont déjà traduits en français. Je ne sais pas si je lirai tout mais j’ai vraiment passé un très bon moment de lecture, j’ai souri plusieurs fois, j’en lirai d’autres, c’est sûr, d’ailleurs j’ai déjà lu la deuxième histoire, Remède de cheval, qui m’a tout aussi plu si ce n’est plus !

Il y a aussi une série télévisée, réalisée en 2016, une série de 9 épisodes de 45 minutes chacun (plus l’épisode pilote, celui de la quiche fatale, réalisé en 2014 et qui fait 90 minutes), avec dans le rôle principale l’actrice écossaise Ashley Jensen. Vidéo du trailer ci-dessous mais avant, une super vidéo dans laquelle vous allez entendre M.C. Beaton chanter et parler en français car elle partage son temps entre les Cotswolds et Paris !

https://youtu.be/_RbFVk0W9o8… Zut, je n’ai pas pu insérer la vidéo… Allez la voir sur la chaîne YT des éditions Albin Michel, elle ne dure que 1’08 😉

https://youtu.be/f4jlAieV5vE… Oh mais l’intégration de vidéos ne fonctionne pas ou quoi ?!!! Vous pouvez voir ce trailer de 0’59 sur la chaîne YT de Sky1.

Et je remets ma photo des Quais du polar le 1er avril 2017.

Les montagnes hallucinées de Lovecraft et Culbard

Les montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft et Ian Culbard.

Akiléos, novembre 2010, 128 pages, 978-2-35574-079-4. En fait, depuis qu’une autre bande dessinée, Quatre classiques de l’horreur, [lien Akiléos] adaptés par Ian Culbard est parue en novembre 2016, la bande dessinée seule des Montagnes hallucinées n’est plus au catalogue.

Genres : bande dessinée anglaise, science-fiction, horreur.

H.P. Lovecraft : je vous renvoie au billet du Printemps Lovecraft et à la note de lecture de Les montagnes hallucinées parue fin mai.

Ian Culbard (aucune information sur sa date de naissance) est un dessinateur de bande dessinée né à Greenwich à Londres dans une famille d’origine polonaise. Il a déjà illustré plusieurs œuvres d’Arthur Conan Doyle (Sherlock Holmes) et de H.P. Lovecraft. Il a même un peu vécu en Ardèche (c’est le département d’à côté !… pour moi s’entend !). Il a aussi travaillé dans les mondes de l’animation et de la publicité. Pour la bande dessinée des Montagnes hallucinées, il a reçu, en 2011, le Prix British Fantasy du Meilleur comics ou roman graphique.

Cette bande dessinée est une fidèle adaptation du récit de Lovecraft. Le narrateur est le Pr William Dyer ; son expédition est partie de Boston le 2 septembre 1930 avec deux bateaux : le Miskatonic (nom de l’université en fait) et l’Arkham, et cinq avions à monter sur place. Les scientifiques émérites sont le Pr Lake (biologiste), le Pr Pabodie (ingénieur), le Pr Atwood (physicien et météorologiste) et le Pr Dyer (géologue), plus seize assistants (des étudiants diplômés) et neuf mécaniciens qualifiés. Notez qu’il n’y a aucune femme… mais je ne crie pas à la misogynie, c’est l’époque qui voulait ça… Le 8 novembre, les bateaux arrivent au Détroit de McMurdo avec au loin le Mont Erebus, et le 9 novembre, tout le monde s’installe sur l’île de Ross pour le campement provisoire. Ces endroits sont déjà nommés car il y a eu une expédition de reconnaissance auparavant, l’expédition Scott et Shackleton. Ensuite, c’est l’inconnu pour eux et, comme je le disais dans ma note de lecture, l’auteur a laissé son imagination s’enflammer (qui ira vérifier ses dires ?) et, pour le plus grand bonheur des lecteurs, les illustrations de Culbard sont fantastiques ! Forages, expédition à l’intérieur de la terre gelée, découverte de « trois curieux fragments d’ardoise » avec des inscriptions. Le 22 janvier, le Pr Lake et une équipe réduite partent à l’ouest, découvrent d’autres fragments d’ardoise, « une chaîne de montagnes plus grande qu’aucune autre qu’il n’ait jamais vue », une caverne avec treize êtres au corps étrange et carrément une immense cité dans la glace. Mais comme plus personne ne donne de nouvelles, Dyer et le jeune Danforth partent en avion à la recherche de leurs collègues et des chiens disparus. Eux aussi découvrent la gigantesque cité dans la glace et… l’horreur ! Comme je le disais dans ma note de lecture, grosses références au Nécronomicon, aux Anciens, etc., un récit horrifique très imaginatif et imagé que la bande dessinée exprime parfaitement bien.

J’ai passé un très bon moment avec cette bande dessinée ! À vrai dire, je l’ai lue avant le texte de Lovecraft – histoire de me mettre dans le bain – mais pour le Printemps Lovecraft, je voulais quand même publier ma note de lecture du « véritable » texte avant la note de lecture de l’adaptation en bande dessinée.

J’ai remarqué quelques fautes : « nos craintes nos craintes », « quatre heures et et demie » et « deux semaines arpès » qui ont été corrigées dans Quatre classiques de l’horreur dont j’ai parlé plus haut.

Si H.P. Lovecraft était Américain, Ian Culbard est Anglais donc je mets cette bande dessinée dans le Mois anglais (le 6 juin, le thème retenu est BD). Je la mets aussi dans les challenges BD, Littérature de l’imaginaire et Un genre par mois (en juin, le genre est la bande dessinée).

Les montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft

Les montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft.

J’ai lu, collection Science-fiction, octobre 1996, réédition juin 2016, 256 pages, 5 €, ISBN 978-2-29031-905-5. At the Fountains of Madness (1932) est traduit de l’américain par Simone Lamblin.

Genres : littérature américaine, science-fiction, horreur.

H.P. Lovecraft : voir sa biographie et sa bibliographie dans le billet du Printemps Lovecraft.

« Je suis obligé d’intervenir parce que les hommes de science ont refusé de suivre mes avis sans en connaître les motifs. C’est tout à fait contre mon gré que j’expose mes raisons de combattre le projet d’invasion de l’Antarctique […] » (p. 7). Voici comment débute le récit du Pr William Dyer ; il souhaite en effet, pour le bien de l’humanité, empêcher l’expédition Starkweather-Moore. « Ce continent antarctique avait été tempéré et même tropical, avec une végétation luxuriante et une vie animale dont les lichens, la faune marine, les arachnides et les manchots de la côte nord sont, comme chacun sait, les seuls survivants et nous espérions élargir cette information en diversité, précision et détail […]. » (p. 9-10). L’expédition du Pr Dyer était prévue « en un seul été antarctique » (p. 15) mais il y avait une possibilité d’hivernage pour les vingt hommes et les cinquante-cinq chiens de traîneaux d’Alaska. Le voyage s’est bien passé et l’expédition commence bien : forages, vols d’observation, mirages, spécimens collectés, fragments, « espoirs fous de révolutionner les sciences en biologie et en géologie » (p. 20). Alors que l’expédition proprement dite est prévue à l’est, le Pr Lake qui a trouvé d’étranges fragments d’ardoise souhaite partir à l’ouest. L’équipe se scinde donc en deux : Lake et son équipage vont à l’ouest et le reste l’attend. Lake découvre d’immenses sommets et une caverne avec des vertébrés fossiles (quatorze êtres mi animaux mi végétaux avec des ailes membranes, dont huit en parfait état) puis un souterrain secret. « Charrié depuis les jungles inconnues de fougères arborescentes et de champignons du mésozoïque, les forêts de cycas, de palmiers-éventails et d’angiospermes primitifs du tertiaire, ce pot-pourri osseux contenait plus de spécimens du crétacé, de l’éocène, et de diverses espèces animales que le plus éminent paléontologue n’en pourrait dénombrer ou classer en un an. Mollusques, carapaces de crustacés, poissons, batraciens, reptiles, oiseaux et premiers mammifères – grands et petits, connus et inconnus. » (p. 28). Mais le lendemain, il est impossible de joindre l’expédition du Pr Lake… Tempête ? Phénomènes électriques ? Le surlendemain, le Pr Dyer et le jeune Danforth partent en avion en mission de reconnaissance et si possible en opération de secours mais ils découvrent l’horreur ! « On eut dit une cité cyclopéenne d’une architecture inconnue de l’homme et de l’imagination humaine, aux gigantesques accumulations de maçonnerie noire comme la nuit, selon de monstrueuses perversions des lois géométriques et jusqu’aux outrances les plus grotesques d’une sinistre bizarrerie. […]. » (p. 47).

Une des questions que se posent les scientifiques est : « la Terre aurait-elle déjà connu « un cycle entier ou plusieurs cycles de vie organique ? » (p. 30). Comme vous le voyez avec les extraits ci-dessus, Lovecraft s’en donne à cœur joie, l’Antarctique étant un continent encore inconnu, il laisse aller son imagination, s’inspire sûrement de ce que ces contemporains connaissent de l’Arctique, tout semble plausible, mais de toute façon, en ce début du XXe siècle, qui ira vérifier ? Et dans ces « montagnes les plus hautes du monde », ces êtres organiques qui avaient une vie à la fois marine, terrestre et aérienne seraient-ils les Anciens dont parle le Nécronomicon ? Ce serait une découverte sensationnelle ! « le clou de l’expédition », « scientifiquement, c’est la gloire » (p. 36). Ces êtres non humains composés de « pas du sang mais un liquide épais, vert foncé », « dégageant une odeur forte et repoussante » (p. 38) ont-ils servi de modèle aux petits-hommes verts de fiction ? « Les mythes primitifs des Grands Anciens , qui descendirent des étoiles pour inventer la vie sur Terre par plaisanterie ou par erreur, et les contes extravagants des être cosmiques des collines d’Ailleurs que racontait un collègue folkloriste du département anglais de Miskatonic. » (p. 40).

On peut en tout cas noter les erreurs commises par les scientifiques : explosions, stalactites abattues pour améliorer les fouilles… Malgré ces petites erreurs, il y a chez Lovecraft de grandes connaissances scientifiques et architecturales, une rigueur technique, ainsi le lecteur pense que cette expédition a vraiment eu lieu ! Il y a non seulement de nombreuses références à l’univers que Lovecraft a créé (les Anciens, le Nécronomicon, les Shoggoths, tout ce qui est mystérieux, surnaturel, décadent même) mais aussi des clins d’œil à Jules Verne (monde souterrain et ses créatures), à Edgar Allan Poe (horreur) et même à la Bible avec « le regard en arrière » (comme celui de l’épouse de Loth) : instinct ? curiosité ?

L’auteur raconte « contre son gré » mais prend un grand plaisir finalement à donner tous ces détails à ses lecteurs (avides et curieux !) tout en les mettant encore en garde (à titre individuel même, c’est plus marquant) : « Les mots qui parviendront au lecteur ne pourront jamais suggérer seulement l’horreur du spectacle. Il paralysa si totalement notre conscience que je m’étonne qu’il nous soit resté assez de bon sens […]. L’instinct seul a dû nous guider, mieux peut-être que ne l’eut fait la raison […]. De raison, nous n’en avions plus guère. » (p. 147).

Alors, une petite balade en Antarctique pour voir ces montagnes gelées, cette incroyable cité immense et ces êtres cauchemardesques ?

L’histoire Les montagnes hallucinées compte 150 pages (je vous présenterai le récit suivant, Dans l’abîme du temps, une centaine de pages, une prochaine fois) alors court roman ou longue nouvelle ? Elle fut la première fois publiée comme nouvelle dans la revue Weird Tales en 1933. Elle est considérée aux États-Unis comme une novella (plus longue qu’une nouvelle classique mais plus courte qu’un roman). Alors je mets bien cette lecture dans La bonne nouvelle du lundi, Classiques, Littérature de l’imaginaire, Printemps Lovecraft et Un genre par mois (classique ou théâtre).

 

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo.

10-18, collection Grands détectives, janvier 2017, 358 pages, 8,10 €, ISBN 978-2-264-06902-3. Kotô no oni 孤島の鬼 (1929) est traduit du japonais par Miyako Slocombe.

Genres : littérature japonaise, roman policier.

Edogawa Ranpo 江戸川 乱歩… Edogaw pour Edgar, a ran pour Allan et po pour Poe, eh oui ! De son vrai nom HIRAI Tarô 平井 太郎 est né le 21 octobre 1894 à Mie (Japon). Fondateur du roman policier japonais, il crée pour ses 60 ans le Prix Edogawa Ranpo qui récompense chaque année – depuis 1955 – un roman policier. L’auteur est mort le 28 juillet 1965 mais le prix existe toujours.

Minoura a 25 ans lorsqu’il rencontre, dans l’entreprise où il travaille, la jolie Hatsuyo Kizaki qui devient sa fiancée. Mais Michio Moroto qu’il a connu étudiant, bien qu’homosexuel, la demande en mariage. Aucun des deux jeunes hommes ne l’épousera puisqu’elle est assassinée dans sa chambre fermée de l’intérieur. « Par n’importe quel moyen, je trouverai cet assassin. Et je nous vengerai ! » (p. 56). Minoura demande de l’aide à Kôkichi Miyamagi, un ami détective amateur mais, s’approchant trop près de la vérité, il est assassiné aussi, sans avoir pu « révéler le moindre détail de son raisonnement » (p. 66). Finalement, Minoura va devoir enquêter avec Moroto. « Si j’ai vu juste, il s’agit réellement d’un mystère sans précédent. On pourrait presque dire qu’il relève du surnaturel. » (p. 109).

J’ai acheté ce roman spécialement pour la lecture commune du 25 avril pour le Mois japonais. Mais je n’y allais pas à l’aveugle : je connaissais cet auteur puisque j’ai déjà lu des romans de lui (publiés chez Philippe Picquier) et je les avais beaucoup aimés. Ouvertement inspiré par Edgar Allan Poe principalement mais aussi Gaston Leroux, Maurice Leblanc, G.K. Chesterton et Arthur Conan Doyle – bref des auteurs de romans policiers ou de romans d’aventure – qu’il considère comme ses maîtres, Edogawa Ranpo ajoute à ses histoires sa patte (ses coups de griffe même !), sa réflexion bien sûr différente de celle des Occidentaux et donc l’exotisme de sa pensée japonaise. Mais ses romans ne sont pas qu’exotisme, ils dégagent un fort potentiel psychologique ; les clins d’œil à ses auteurs fétiches, les phrases adressées aux lecteurs, son humour délicat, le côté mystérieux et fantastique voire horreur m’emballent à chaque fois et je vous conseille fortement cet auteur. La vie tokyoïte au début du XXe siècle, l’énigme en chambre close, des détectives amateurs, un voyage sur une île isolée, des mystères, des monstres, un labyrinthe souterrain… Il y en a pour tous les goûts et pour tous les frissons !

Quelques extraits

« Minoura, allons-y ensemble. Joignons nos forces et trouvons le secret de cette île ! » (p. 212).

« C’est le fantasme du diable. L’utopie du démon. » (p. 322).

« Que dois-je faire ? M’attrister ? Mais le chagrin est trop grand pour que je m’attriste. Me mettre en colère ? Mais la haine est trop profonde pour que je me mette en colère… » (p. 323).

Une excellente lecture pour les challenges Classiques, Littérature de l’imaginaire, Polars et thrillers, Raconte-moi l’Asie, Un genre par mois (en avril, policier), Rentrée littéraire janvier 2017 de MicMélo, et donc la lecture commune de ce 25 avril pour le Mois japonais organisé par Hilde et Lou (j’aurais voulu participer plus mais…).

Mat, mat, mat d’Ayerdhal

Mat, mat, mat d’Ayerdhal in Scintillements, intégrale des nouvelles.

Au Diable Vauvert, novembre 2016, 708 pages, 23 €, ISBN 979-10-307-0054-1.

Genres : nouvelle, science-fiction.

Ayerdhal est né Marc Soulier le 26 janvier 1959 à Lyon. Pendant 25 ans, il a été un des principaux auteurs français de science-fiction (nouvelles et romans) – et de quelques thrillers – et a reçu de nombreux prix littéraires. Il est mort le 27 octobre 2015 à Bruxelles (Belgique). Écrivain engagé, il avait créé en octobre 2000, avec d’autres auteurs (Jean-Pierre Andrevon, Pierre Bordage, Philippe Curval, Serge Lehman, Francis Mizio et Norman Spinrad), Le Droit du serf, un groupe de réflexion pour le droit d’auteur.

Mat, mat, mat est la première nouvelle de cette intégrale et elle est inédite. « On jouait nuit et jour. La ville n’était plus qu’un échiquier. » (p. 11). Un marathon d’échecs et la finale entre les deux superchampions Alpha et Béta a lieu dans l’auditorium intergalactique. Comme il n’y a aucun temps limite de réflexion, la partie dure très longtemps, déjà plus de quatre heures. « Et pourtant la tension ne baissait pas. » (p. 12). Mais Béta n’accepte pas la défaite et s’enfuit.

Une émouvante préface de Pierre Bordage qui annonce les 37 nouvelles – écrites entre la deuxième moitié des années 80 et 2015 – dont 10 inédites, une dizaine d’interviews et une bibliographie.

Cette nouvelle, inédite donc, date de 1986, c’est la première qu’Ayerdhal ait écrite, en fait avec son frère, pour un examen d’écriture créative, sur le thème du jeu d’échecs. J’ai repéré quelques fautes comme « un millions d’effrois » (p. 16) et « Et bien » au lieu de « Eh bien » (p. 18)… mais cette histoire qui fait froid dans le dos m’a bien plu et je lirai les autres nouvelles de ce gros recueil petit à petit.

Une nouvelle pour La bonne nouvelle du lundi que je mets aussi dans les challenges 1 % de la rentrée littéraire 2016, Littérature de l’imaginaire et bien sûr Printemps de l’imaginaire francophone.