Au loin le ciel du Sud de Joseph Andras

Au loin le ciel du Sud de Joseph Andras.

Actes Sud, collection Domaine français, avril 2021, 112 pages, 9,80 €, ISBN 978-2-330-14905-5

Genres : littérature française, récit.

Joseph Andras – de son vrai nom Romain Mercier – naît en 1984. Il vit au Havre en Normandie. Un premier roman en 2016 : De nos frères blessés (Prix Goncourt du premier roman) que j’avais repéré mais pas lu. Un livre-disque en 2017 : S’il ne restait qu’un chien avec le rappeur slameur D’ de Kabal. Puis un deuxième roman en 2018 : Kanaky – Sur les traces d’Alphonse Dianou, pour lequel il est parti en Nouvelle-Calédonie. Je ne connaissais pas cet auteur mais j’ai très envie de lire Ainsi nous leur faisons la guerre paru également en avril 2021 mais qui, lui, traite de la cause animale.

L’auteur, depuis la rue de Charonne, part sur les traces de Hô Chi Minh avant qu’il ne soit Hô Chi Minh, c’est-à-dire lorsqu’il était à Paris (dès 1917 ou 1918, les sources varient) sous le nom de Nguyên Tât Thanh « tout juste débarqué de Londres, ‘incognito’ dans un garni. » (p. 16) puis sous le nom de Nguyên Ai Quôc (175 noms différents ont été répertoriés !) et qu’il a créé le Groupe des patriotes annamites.

Né à Hoang Trù, un village au nord du Vietnam, le jeune homme a travaillé sur des bateaux pendant des années ce qui lui a permis de voyager (Europe, Afrique, Amérique) avant de s’installer à Londres puis à Paris. Comme il était en situation illégale, il changeait régulièrement de nom et de lieu de résidence donc, cent ans après, il n’est pas facile de retrouver des traces sérieuses mais il ressemblait à « la version vietnamienne de Charlie Chaplin » (p. 27) et il était fortement surveillé par la police.

« Sur une carte de Paris – échelle un vingt millième –, tu as signalé d’une pastille de couleur l’ensemble des lieux dont on a indice ou preuve qu’il les fréquenta. Si la capitale sur lui se tait, mutique sous tes pas, au moins as-tu ceci : curieuse constellation sur le plat du papier. » (p. 36). Avec cet extrait, vous voyez que l’auteur se tutoie lui-même ce qui m’a surprise au début de la lecture mais je m’y suis habituée !

Nguyên Ai Quôc était fasciné par la révolution bolchevique. Juillet 1920. « C’était donc un jour d’été à Petrograd et Lénine parla des colonies. Pillées, massacrées par une poignée d’États et d’affairistes. Il parla de la révolution soviétique qui gagnerait à se propager en Orient, en Asie, aux quatre coins du monde. Il parla des soixante-dix pour cent de l’espèce humaine, tributaires, captifs, face contre terre, que les bolcheviks aspiraient à représenter. Il dit la révolution prolétarienne universelle, il dit ces trois mots et tu imagines la fierté qui dut l’étreindre lorsqu’il les prononça devant les délégués, plus de deux cents de partout venus, de Bulgarie de France d’Inde de Corée du Mexique, pour assister au second congrès de l’Internationale communiste. » (p. 59).

Et un jour Nguyên Ai Quôc disparut des radars de la police française pour réapparaître Hô Chi Minh dans son pays d’origine. Lors de son périple dans Paris, l’auteur note les endroits correspondants au passé (comme les barricades) ou ceux correspondants au présent (comme les attentats de 2015), des lieux parfois oubliés ou méconnus mais ayant vécu l’Histoire. Ce récit a été rédigé de l’hiver 2017 à l’été 2020 soit près de trois ans de travail.

Au loin le ciel du Sud est à la fois un récit historique (empreint de poésie) et un récit politique. Malheureusement on sait dans quels abîmes, le jeune homme chétif et insignifiant (adjectifs empruntés au récit, il y en a d’autres) a plongé le peuple qu’il voulait délivrer (à juste titre) de la colonisation… L’auteur s’efface tellement lui-même devant l’Histoire et le personnage qu’il se tutoie tout du long. Son récit précis, documenté et rythmé est vraiment agréable à lire même si on apprend finalement peu de choses sur le jeune Annamite qui a vécu à Paris comme s’il était pratiquement invisible bien qu’étroitement surveillé. À noter qu’en 2019, Joseph Andras a préfacé Ho Chi Minh. Écrits et combats d’Alain Ruscio paru chez Le temps des cerises.

Je suis toujours surprise lorsque je lis un livre et qu’il ne rentre dans aucun challenge !

Quand nous nous réveillerons d’entre les morts de Henrik Ibsen

Quand nous nous réveillerons d’entre les morts de Henrik Ibsen.

Actes Sud-Papiers, janvier 2005, 80 pages, 13,20 €, ISBN 978-2-7427-5285-0. Når vi døde vågner (1899) est traduit du norvégien par Eloi Recoing.

Genres : théâtre norvégien, classique.

Henrik Ibsen naît le 20 mars 1828 à Skien (Norvège). Ruiné par ses affaires et de mauvaises spéculations, le père Ibsen devient alcoolique et la mère se réfugie dans la religion. Le jeune Henrik est apprenti en pharmacie et fait des études de médecine mais devient finalement dramaturge et directeur artistique du théâtre de Bergen puis du théâtre de Christiana (Oslo). Puis il s’intéresse au socialisme, au syndicalisme et voyage en Europe, Copenhague (Danemark), Rome (Italie), Dresde puis Munich (Allemagne) où il écrit plusieurs pièces. Il est considéré comme un auteur libéral et réaliste. Il meurt le 23 mai 1906 à Christiania (Oslo, Norvège).

Je ne comprends absolument pas le norvégien mais le titre original ouvrirait sur une « équivoque temporelle ouvrant à la fois sur le passé, le présent et le futur. » (note liminaire, p. 5).

L’acte I se déroule dans une station balnéaire avec le maître sculpteur Arnold Rubek, son épouse Maja et l’inspecteur des bains.

Matin d’été dans le nord de la Norvège, vue sur le fjord. Le couple Rubek a pris son petit-déjeuner et boit du Champagne (lui) et de l’eau de Seltz (elle) en lisant chacun son journal mais quel silence… et quel ennui ! Car, depuis que Rubek a fini son chef-d’œuvre, Le Jour de la Résurrection, il tourne comme un lion en cage, ne trouve « aucun repos nulle part » (p. 13) et est « devenu proprement un sauvage pour finir » (p. 13). Mais le hoberau Ulfheim, chasseur d’ours, leur propose de l’accompagner à la montagne plutôt que de faire du cabotage. « Non, venez plutôt avec moi dans la montagne. Là-haut, pas de présence humaine, pas de souillure humaine. » (p. 24). Rubek a un échange avec une cliente de l’hôtel qu’il a connue par le passé, Irène, qui l’appelle Arnold.

Les actes II et III se déroulent près d’un sanatorium en montagne avec les mêmes (sauf l’inspecteur des bains).

Le couple Rubek est au bord d’un lac de montagne. Maja va partir à la chasse avec le hobereau Ulfheim, son serviteur Lars (le valet de chasse) et les deux chiens. Mais, avant, elle a une discussion avec son époux. « […] tu es laid, Rubek. » (p. 38), « Peu à peu t’es venue cette méchanceté dans le regard. » (p. 39). En fait Maja fait une crise de jalousie à cause d’Irène. « Tu es bien difficile à satisfaire, Maja ! Bien difficile ! » (p. 44). Quant à Rubek, il est prêt à la séparation d’avec Maja puisqu’il a retrouvé Irène et il n’y a qu’elle qui peut lui redonner l’inspiration, du moins le pense-t-il. « Tu as la clef ! Tu es la seule à l’avoir ! (Suppliant). Aide-moi – à revenir à la vie ! » (p. 59).

Vous le voyez le tiret dans l’extrait ci-dessus ? Henrik Ibsen en utilise de nombreux pour marquer l’hésitation ou l’interruption. D’autant plus qu’Irène n’est pas sur la même longueur d’ondes que Rubek. « (impassible, comme avant). Rêves creux – inutiles – rêves morts. Notre vie commune ne connaîtra pas de résurrection. » (p. 59). Mais aussi bien Maja que Rubek devraient prendre garde à leur petit jeu car « au début, rien n’est dangereux. Mais, tout à coup, on arrive à un étranglement et alors, impossible d’avancer ou de reculer. » (p. 70).

Sous-titré : un épilogue dramatique en trois actes, Quand nous nous réveillerons d’entre les morts est la dernière pièce d’Ibsen. Rédigée en 1899, elle est publiée en 1900 et jouée au Hoftheater à Stuttgart (Allemagne) le 26 janvier 1900.

Rubek est un grand artiste reconnu dans le monde entier mais il a perdu de sa superbe depuis qu’il ne crée plus rien et Maja, sûrement plus jeune, s’ennuie avec lui… Chacun va se laisser tenter de son côté, Maja par l’aventure bien plus excitante que la prison dorée dans laquelle elle a l’impression de vivre, Rubek par le passé qui le rattrape mais lui échappe. L’auteur se reconnaît-il en Rubek ? Je ne sais pas. Je ne connais que trop peu l’œuvre de Henrik Ibsen pour l’affirmer ou l’infirmer. J’ai bien aimé (même si je n’ai pas grand-chose de plus à dire) et je lirai d’autres de ses pièces dans le futur (si vous avez un titre incontournable à me conseiller !).

Pour 2021, cette année sera classique, Challenge de l’été #2 (voyage en Norvège, dans une station balnéaire puis au bord d’un lac de fjord et en montagne), Challenge lecture 2021 (catégorie 25, une pièce de théâtre, 2e billet), Challenge nordique et Les textes courts.

Livret de famille de Magyd Cherfi

Livret de famille de Magyd Cherfi.

Actes Sud, mars 2004, 72 pages, 9,50 €, ISBN 978-2-7427-4806-8.

Genres : littérature française, récits, poésie.

Magyd Cherfi naît le 4 novembre 1962 à Toulouse en Haute-Garonne (France). Dès l’enfance, il aime la littérature et la poésie. Avec le groupe Zebda, fondé en 1985, il écrit les textes et chante. Puis, lorsque Zebda fait une pause (en 2003), il sort un album solo, Cité des étoiles, et écrit son premier livre, Livret de famille (en 2004). Suivent La trempe (2007), Ma part de Gaulois (2016), Ma part de Sarrasin (2020), chez Actes Sud, et il écrit de nombreuses chansons pour plusieurs artistes. Plus d’infos sur son site officiel.

Écrire – Prologue de ce recueil de récits et de poésie. « Je m’élance dans un grand élan dans le vide […] j’écris comme on se jette. Je me jette et j’attends… La liberté, l’égalité, que sais-je ? » (p. 8).

Conte des noms d’oiseaux – Il n’est pas tendre avec la cité, qu’il compare à un zoo. « Nés pour perdre, être moqués, s’en faire une arme et haïr le monde entier. La honte nous avait courbés, et ces maudits noms de famille qui le faisaient pas… » (p. 10). Alors d’autres noms, comme des noms d’oiseaux ou d’autres animaux. Humour, références littéraires et poésie. « C’était tout qui n’allait pas dans nos cervelles de moineaux / Le nom, la famille, les yeux, la couleur de la peau / La vilenie nous allait comme un gant / On a fini brigands. » (p. 15-16).

Western africain – « J’ai fait un sacré voyage, là-bas où Dieu n’existe plus. » (p. 19), un texte très court (2 pages) plutôt pessimiste mais très beau.

À cheval – Souvenirs d’enfance. Un Indien, une Amazone, un cow-boy, Zorro… « Tous mes héros étaient à cheval. » (p. 21).

Lettres afghanes – Un très court texte (2 pages) sur les fous de Dieu, « ces têtes barbelées » (p. 23-24).

Le foot à droite – Réflexion sur les riches footballeurs. « Ces joueurs-là, la France métisse, ils s’en battent les couilles, comment leur en vouloir. On leur demande rien d’autre que de taquiner le cuir, c’est ce qu’ils font. » (p. 26). Et dénonciation d’une « équipe de France […] hermétique, individualiste et profiteuse » (p. 29). Je n’aime pas le foot mais je suis d’accord avec l’avis qu’il développe.

Ma ville – Amusante réflexion sur sa ville, ses prostituées et sa culture… avec une parabole.

Allez ouste ! – Une poésie pour un politique beau parleur. « Ma parole tu nous as pris pour des langoustes / Allez ouste ! » (p. 33).

La rançon – L’usine AZF et son explosion… « Cette cheminée qui vomissait toute la laideur de l’humanité a explosé. » (p. 37).

Adieu Toulouse !!! – Français ? Tout est question d’accent ! « J’suis lucide, il faut que je m’intègre. » (p. 40).

Autobus impérial – Les 17 ans passés à la cité des Bleuets. « On étouffait dehors, on étouffait dedans et les préfabriqués ne nous supportaient plus. » (p. 44). Puis le déménagement dans une maison construite de leurs mains, le père et les sept enfants, et 45 minutes de bus pour aller au collège avec, oh joie… des filles françaises ! Ce récit est précédemment paru dans Traversée de la France (Serpent à plumes, 2001).

La honte – Hommage à sa mère. « On aimait pas nos mères, elles étaient laides, incultes et méchantes. » (p. 56). Des paroles difficiles, liées à la honte, mais de la tendresse pour sa mère.

Vercingétorix – Ah, nos ancêtres les Gaulois ! Ah, les philosophes des Lumières ! « – Ne renie pas ta race, maugréa Mémède. – Mais je renie rien du tout, j’assume, j’affirme ! » (p. 62).

Depuis le temps que j’avais envie de lire cet auteur ! Avec des textes courts voire très courts (de 2 à 5 pages chacun), il raconte sa famille, son enfance, sa ville, ses origines et sa religion d’origine, sa découverte d’autres idées, d’autres horizons, etc. le tout avec poésie et humour (parfois carrément cynique), c’est tout simplement grandiose et je lirai d’autres titres, c’est sûr !

Je mets cette lecture dans Lire en thème car c’est vraiment drôle, tendre et très agréable à lire (le thème d’août est un livre feel-good, qui détend, fait rire, ou se fait se sentir bien) et dans Les textes courts.

Et, comme c’est l’été et qu’il fait très chaud, je vous mets une petite chanson !

Le silence de Don DeLillo

Le silence de Don DeLillo.

Actes Sud, collection Lettres anglo-américaines, avril 2021, 112 pages, 11,50 €, ISBN 978-2-330-14930-7. The Silence (octobre 2020) est traduit de l’américain par Sabrina Duncan.

Genres : littérature états-unienne, roman, science-fiction.

Don DeLillo (de son nom complet Donald Richard DeLillo) naît le 20 novembre 1936 dans le Bronx à New York (États-Unis). Il étudie les arts de la communication à l’Université jésuite Fordham à New York puis travaille dans la publicité. Il est romancier, nouvelliste, dramaturge et scénariste. Son premier roman, Americana, paraît en 1971. Ses romans et un recueil de nouvelles traduits en français sont tous publiés chez Actes Sud depuis 1986 mais je n’avais jamais lu cet auteur (ou alors j’ai oublié mais avec son style ça m’étonnerait). Il est considéré comme un des écrivains états-uniens contemporains (associé au courant post-moderne) les plus influents.

2022. Dans un avion en provenance de France, Jim Kripps et son épouse, Tessa Berens, rentrent aux États-Unis. Tessa écrit les souvenirs de leur voyage dans un carnet pendant que Jim s’entraîne à prononcer en français (heure à Paris, heure à Londres, température à l’extérieur, altitude, vitesse, heure à l’arrivée…). « Tu notes le jour où il a plu dans ton livre de souvenirs. Le jour où il a plu, immortalisé. Tout l’enjeu des vacances c’est de les vivre sur le mode de l’exception. C’est toi qui me l’as dit. De garder en tête les temps forts, les moments et les heures mémorables. Les longues promenades, les bons repas, les bars à vins, la vie nocturne. » (p. 20). Mais, tout à coup, il y a des secousses violentes et l’avion n’atterrit pas à Newark…

Au même moment, à New York, Diane Lucas, son mari Max Stenner et un ami, Martin Dekker (professeur universitaire, ancien élève de Diane, et spécialiste d’Einstein), attendent Jim et Tessa pour regarder « le dernier match de la saison de football américain » (p. 25). Mais leurs amis n’arrivent pas, leur avion aurait-il été retardé ?

Pendant la pub avant le coup d’envoi, les images tremblent, il n’y a plus de son, puis l’écran devient noir. Télévisions, téléphones, ordinateurs, plus rien ne fonctionne, ni chez Diane et Max, ni chez leurs voisins (qu’ils découvrent d’ailleurs). Y aurait-il une centrale électrique en panne ? Un piratage informatique ? Le phénomène est-il local ou mondial ? Et combien de temps cela va-t-il durer ? Tous se posent des questions mais personne n’a de réponse.

« Et si tout ça était une espèce de songe vivant ? – Qu’on a rendu plus ou moins réel […]. – Et si nous n’étions pas ce que nous croyons être ? Et si le monde que nous connaissons était en train d’être complètement remanié pendant que nous sommes debout à regarder ou assis à discuter ? » (p. 80). Incroyable ! Je n’ai pas encore lu L’anomalie d’Hervé Le Tellier mais j’ai l’impression (de ce que j’en ai lu et entendu) que ce roman traite plus ou moins du même thème : un avion entre Paris et New York avec quelque chose qui se passe durant le vol et le même genre de questionnements. Je vais le lire bientôt, je verrai bien.

Ce roman est court et il peut être angoissant car aucune réponse n’est apportée à ce soudain black-out. Mais je visualise très bien Max en train de boire une bière et de grignoter des cochonneries en regardant un écran noir (et en imaginant un match avec ses souvenirs de matchs précédents) pendant que Diane et Martin discutent (enfin chacun dans son truc). Bien sûr, ce roman nous questionne durement, que ferions-nous si nous n’avions plus d’électricité, plus de contacts (télévisions, radios, numériques) ? Et si cela dure ? Nos sociétés, nos vies s’effondreraient-elles ? Dans le silence… Un roman surprenant mais j’aurais voulu en savoir plus. Pas pour combler le silence mais pour comprendre ce qu’il s’est passé et savoir comment ça se termine mais peut-être que, si ça arrive un jour en vrai, nous n’en saurons pas plus et je pense que nous ne sommes (nous ne serons) pas prêts… Mais je lirai à l’occasion d’autres titres de Don DeLillo (si vous en avez un à me conseiller ?).

Une lecture atypique que je mets dans Challenge de l’été (Tour du monde) #2 (États-Unis), Littérature de l’imaginaire #9 et S4F3 #7 (anticipation).

Les miracles du bazar Namiya de Keigo Higashino

Les miracles du bazar Namiya de Keigo Higashino.

Actes Sud, collection Exofictions, janvier 2020, 384 pages, 22,80 €, ISBN 978-2-330-13059-6. Namiya zakkaten no kiseki ナミヤ雑貨店の奇蹟 (2012) est traduit du japonais par Sophie Rèfle.

Genres : littérature japonaise, fantastique.

HIGASHINO Keigo 東野 圭吾 naît le 4 février 1958 à Ôsaka (Japon). Passionné de romans policiers il étudie l’ingénierie électrique tout en écrivant. Il est considéré comme un des meilleurs auteurs de romans policiers contemporains. Il est auteur de romans (policiers, noir, thriller) comme La maison où je suis mort autrefois, de nouvelles et même d’un excellent manga en 4 tomes, Heads, pour lesquels il reçoit de nombreux prix.

Par une nuit de pleine lune, à deux heures du matin, la vieille Crown volée dans laquelle circulent Atsuya, Kôhei et Shôta tombe en panne. Les trois jeunes, qui viennent de commettre un cambriolage, décident de se planquer dans « la vieille bicoque » (p. 9). C’est en fait un ancien bazar dont le devant servait de magasin et l’arrière de logement. Alors qu’Atsuya cherche de quoi s’allonger, une lettre est glissée dans une fente du rideau du magasin. Elle est signée « le lapin de la lune » (p. 15).

C’est que l’ancien propriétaire, Namiya Yûji, 72 ans, aidait les gens qui avaient des soucis. Souci se dit nayami en japonais ce qui est l’anagramme de Namiya. « Je ne pense pas que le vieux bonhomme parfaitement ordinaire que je suis puisse servir à grand-chose, mais les réponses que je fournis sont toutes le résultat de mes réflexions. » (extrait d’une interview de Namiya Yûji dans un magazine vieux de plus de 40 ans, p. 21).

Kôhei veut répondre à lapin de la lune et Shôta se range à son avis mais Atsuya ne voit pas l’intérêt. « Tu crois que t’as le temps de t’occuper des problèmes de gens que tu ne connais même pas ? Et toi, Shôta, t’es comme lui ? » (p. 29). Mais, finalement, ils n’ont que ça à faire en attendant l’aube et, à peine la réponse de Kôhei mise dans la boîte à lait à l’arrière du magasin, elle disparaît et une autre lettre est glissée dans la fente du magasin !

Les trois amis comprennent que les lettres viennent du passé et se prennent au jeu car personne ne leur avait jamais demandé leurs avis avant. « Une autre lettre, dit-il, en agitant une enveloppe de la main droite. Mais pas de la même personne. » (p. 69).

C’était la première histoire, intitulée La réponse sera dans la boîte à lait. La deuxième est Un harmonica dans la nuit. Katsurô a quitté sa famille pour étudier l’économie à Tôkyô mais il joue de la guitare et voudrait vivre de la musique. Lorsque sa jeune sœur Emiko lui apprend que leur grand-mère est morte, il retourne auprès de sa famille. Mais la veillée ne se passe pas très bien et Katsurô écrit « une lettre au bazar Namiya » (p. 104). Et d’autres histoires suivent.

Les vies d’Atsuya, Kôhei, Shôta et de ceux qui rédigent les lettres et reçoivent les réponses des trois jeunes délinquants vont être indubitablement modifiées !

Comme les différentes parties (histoires) ont des personnages différents, j’ai d’abord pensé que ce livre était un recueil de nouvelles mais pas du tout, c’est bien un roman et tout se met en place petit à petit car tout est lié au-delà du temps et c’est une totale réussite. Le style et la logique de Keigo Higashino sont vraiment extraordinaires et je vous conseille vivement cet excellent auteur japonais car ce roman est à la fois dramatique et drôle, réaliste et fantastique, un véritable coup de maître ! Et la couverture est somptueuse.

Je mets ce coup de cœur dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 12, un livre d’un auteur japonais mais d’autres auteurs japonais viendront non seulement pour le Mois japonais mais tout au long de l’année) et Littérature de l’imaginaire #9.

Harpo de Fabio Viscogliosi

Harpo de Fabio Viscogliosi.

Actes Sud, collection Un endroit où aller, janvier 2020, 176 pages, 18 €, ISBN 978-2-330-13065-7.

Genres : littérature française, roman.

Fabio Viscogliosi naît en 1965 à Oullins près de Lyon (ses parents sont Italiens). Il est non seulement musicien et artiste mais aussi auteur et dessinateur (romans, bandes dessinées).

« Le 12 décembre 1933, en fin de journée, le grand comédien Harpo Marx est au volant d’une Citroën 5CV carrossée en Torpédo de couleur bleu pâle. » (p. 9). Voici comment débute ce court roman. Harpo a 45 ans et est « le premier artiste américain à se produire en Russie. » (p. 12). Et il a fait un triomphe « À Moscou, donc, puis Leningrad, et quelques autres villes – Novgorod, Vyshni Volochek, Kalinin, et Moscou à nouveau. » (p. 13).

Mais, au retour, au lieu de monter dans le paquebot prévu au Havre, « Pour une raison inconnue, il en a décidé autrement. » (p. 15). Direction Paris, achat de la Torpédo et Nationale 7 : « rendez-vous amoureux » ou « désir de rouler vers le Sud de la France, par fantaisie […]. » (p. 16) ? Nul ne sait.

C’est dans les vallons de l’Ardèche, sur la départementale 104, que survient l’accident… Heureusement Harpo est éjecté de l’automobile avant qu’elle ne termine sa course dans le ravin sous les yeux des choucas. Un homme attiré par les oiseaux trouve Harpo inconscient et le conduit à l’hôpital de Privas.

Les chapitres sont courts et, malgré le drame, le ton est vif, optimiste, drôle même. Harpo est un miraculé et il se rétablit mais « Pour tout dire, s’il ignore où il est, il ignore également qui il est. Harpo n’est plus Harpo. Harpo n’est plus personne. » (p. 25). Pourtant, dès qu’il a assez de forces, il s’enfuit de l’hôpital mais c’est l’hiver… Pendant ce temps-là, « À New York, on s’interroge. » (p. 41).

Pour quelqu’un qui habite la Drôme, les noms Ardèche, Privas, Valence, Grenoble, Vercors, Cheylard sonnent comme bien connus ! Et même les noms dans la voisine Haute-Loire, Estables, Velay, Mézenc… À partir ce ce moment, les chapitres alternent entre Harpo en France et ses amis et ses frères à New York. Un détective de la « Pinkerton’s National Detective Agency » (p. 56) est engagé.

J’ai particulièrement aimé la vie de Harpo chez Deshormes, la façon dont ils communiquent : « ils ont mis au point une langue intermédiaire, faite de mots anglais et français, auxquels se mêlent le mime et tout un jeu d’expressions, de mouvements des mains, e petits croquis, si nécessaire. » (p. 71-72). L’homme bourru et l’homme amnésique vont s’apporter beaucoup de choses l’un à l’autre et une belle amitié. « Si la mémoire lui fait toujours défaut, il se sent pourtant incroyablement vivant, en temps réel, comme si chacun des éléments qui l’enveloppent se chargeait d’une vérité supplémentaire. C’est probablement la nuit de Noël la plus simple et étrange qu’il ait jamais vécu. » (p. 75).

De son côté, le détective Dufresne, envoyé par l’agence Pinkerton, mène son enquête au Havre puis à Paris et en profite pour flâner et faire du tourisme mais après « un premier rapport plutôt optimiste […]. Le chief, à qui on ne la fait pas, a répondu que Dufresne ferait bien de se bouger les fesses, qu’il n’est pas en villégiature aux frais de la princesse, et que les clients attendent des réponses autrement substantielles. » (p. 115-116).

Dufresne va-t-il retrouver Harpo ? Harpo va-t-il retourner à New York et revoir ses proches ? Lisez ce « petit » roman, je dis petit dans le sens que le format est petit (10 x 19 cm) et qu’il a peu de pages mais c’est un grand roman ! Bien construit, original, enjoué, rythmé, pas un mot de trop, juste ce qu’il faut pour tenir le lecteur en haleine et lui faire lire ce roman d’une traite pour découvrir la France rurale des années 30.

Je connais un peu les frères Marx et leurs films comiques (XXe siècle) mais le premier prénom qui me vient à l’esprit est Groucho et je n’aurais pas pu citer les autres de mémoire. Alors, il y avait Chico (1887-1961), Harpo (1888-1964), Groucho (1890-1977), Gummo (1892-1977) et Zeppo (1901-1979) et ce chouette roman m’a donné envie de revoir quelques-uns de leurs films alors il faudra que je vois ce qu’il y a de disponible en DVD.

Eh bien, il est encore temps pour cette lecture du Challenge du confinement (case Contemporain) et Petit Bac 2020 (catégorie Personne célèbre).

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky.

Actes Sud, collection Lettres allemandes, mars 2012, 336 pages, 23,40 €, ISBN 978-2-330-00530-6. Die Schärfsten Gerichte der Tatarischen (2010) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber. Je l’ai lu en poche : Babel, n° 1610, avril 2019, 336 pages, 8,70 €, ISBN 978-2-330-12024-5.

Genres : littérature allemande, roman.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu, Le dernier amour de Baba Dounia (2019) et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

« Quand ma fille Sulfia m’a annoncé qu’elle était enceinte et qu’elle ne savait pas de qui, je me suis concentrée sur la manière dont je me tenais. J’étais assise bien droite, les mains dignement croisées sur les genoux. » (p. 11). Voici comment débute ce roman narré par Rosalinda, la mère de Sulfia, une belle Russe d’origine Tatare, orpheline, mais qui avec son mari, Boris Kalganov, élève sa fille en bonne Soviétique.

Rosalinda ne sait pas quoi faire de son unique enfant, une fille de 17 ans qui se retrouve enceinte on ne sait comment vu qu’elle est vilaine et idiote (sic). Un rêve peut-être… « J’ai regardé Sulfia d’un air sévère et préoccupé, mais elle est restée les yeux rivés sur ses pieds minuscules. Ce genre de choses arrivait parfois, je le savais. » (p. 13).

En plus, la famille (donc trois personnes, Rosalinda, Kalganov et Sulfia) habite dans un appartement collectif avec une langue de vipère, Klavdia…

Poudre de moutarde dans un bain brûlant, bouillon de feuilles de laurier, aiguille à tricoter, Rosalinda a tout essayé, même l’aide de Klavdia, mais… « L’enfant, une petite fille de trois kilos deux pour cinquante-et-un centimètres, est né par une froide nuit de décembre 1978, à la maternité n° 134. Dès le début, j’ai senti que ce bébé serait de ceux qui survivent à tout, par principe et sans concession. Cette petite n’était pas comme les autres, et elle avait une voix très puissante. » (p. 20).

La petite, c’est Anna, ou Anja, mais contre toute attente, Rosalinda lui préfère un prénom tatare : Aminat, en hommage à sa grand-mère caucasienne.

Rosalinda va élever Aminat, à sa façon à elle : elle est un peu tyrannique, ou tout du moins résolument têtue. Par deux fois, Sulfia s’enfuit avec sa fille, et Rosalinda fait tout pour la récupérer et en avoir la garde. C’est qu’elle aimerait à travers Aminat avoir la fille parfaite que Sulfia n’a jamais été… « Elle devait être la plus douée, la plus jolie et la plus intelligente. Une enfant soviétique affranchie de toute nationalité, disait Kalganov fièrement. Au fond, même si nos raisons étaient différentes, nos espoirs – étrangement – étaient les mêmes quand il s’agissait de notre petite-fille. » (p. 34). « Je considérais comme de mon devoir d’éduquer Aminat, de l’aider à distinguer le bien du mal. Ce n’est pas pour rien que j’avais un diplôme d’éducatrice. » (p. 68).

Toutefois, Rosalinda et Sulfia feront des efforts pour redevenir une « famille civilisée » mais le monde s’effondre lorsqu’en laissant une lettre, Kalganov annonce qu’il quitte le domicile conjugal car il a rencontré une autre femme et que Sulfia, mariée, veut partir avec Aminat. « Qu’allais-je devenir sans Aminat ? Dans cette ville, sur cette terre ? Si Aminat s’en allait, toutes les couleurs et tous les murmures qui peuplaient ma vie disparaissaient. Et plus rien n’avait de sens. » (p. 159).

Vous l’aurez compris d’après le titre, ce roman parle aussi de la culture tatare et de la cuisine tatare même si Rosalinda essaie de gommer les traditions tatares de sa vie et d’être une bonne Soviétique. Rosalinda raconte les années 80 en Union Soviétique et les années 90 en Allemagne (Aminat a 12 ans lorsqu’elle arrive en Allemagne avec sa mère et sa grand-mère) : se rajoute donc l’exil et les difficultés de vivre dans un autre pays mais Rosalinda a toujours de la ressource et n’est pas du tout modeste ! « La fille de John disait que j’étais une perle. Chose qu’évidemment, je savais déjà. » (p. 258).

Ma phrase préférée. « J’ai réfléchi au problème pendant deux jours et cinq heures. Aminat avait raison : mon erreur avait toujours été de faire trop de projets pour les autres. Ils ne tenaient pas le rythme. Qu’à cela ne tienne : je pouvais réaliser tous les projets que j’avais formés pour moi. » (p. 290). Indécrottable, Rosalinda, quelle énergie tout au long de sa vie !

Et un de mes passages préférés. Lorsque les trois générations de femmes, en route vers l’Allemagne, font une escale à Moscou et découvrent le grand restaurant à la mode, devant lequel la foule fait la queue (mais les Soviétiques sont habitués) et où tout est servi dans des boîtes en carton ; attention aucun nom n’est prononcé par la narratrice.

Après avoir lu Le dernier amour de Baba Dounia (coup de cœur en 2019), j’avais très envie de lire Cuisine tatare et descendance : eh, bien coup de cœur pour lui aussi et 2e note de lecture pour Les feuilles allemandes.

Comme dans Le dernier amour de Baba Dounia, Alina Bronsky donne la parole à une « vieille » dame quoique Rosalinda est une jeune grand-mère puisqu’elle a moins de 50 ans au début du roman (mais environ 75 ans vers la fin). J’ai aimé le style, l’humour, les personnages, l’histoire, les détails, tout est vraiment parfait dans cette histoire, même la traduction, alors je vous conseille vivement cette romancière allemande d’origine russe. Son roman est sans concession, aussi bien sur les relations familiales et le comportement de Rosalinda (elle veut tout gérer, tout décider) que sur les difficultés de vivre dans l’univers soviétique (promiscuité, manque de tout, corruption…). Les traditions et la gastronomie tatares y ont une petite place mais importante et ce roman est en fait un régal culinaire et littéraire.

Et aussi pour Challenge du confinement (case Contemporain), Des livres (et des écrans) en cuisine et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

Le froid d’Andreï Guelassimov

Le froid d’Andreï Guelassimov.

Actes Sud, collection Lettres russes, octobre 2019, 336 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-330-12687-2. Холод (2015) est traduit du russe par Polina Petrouchina.

Genre : littérature russe.

Andreï Valerievitch Guelassimov (Андрей Валерьевич Геласимов) naît le 7 octobre 1966 à Irkoutsk (Sibérie, Russie). Il étudie les Lettres à l’université d’Irkoutsk puis à Moscou (où il rédige une thèse sur Oscar Wilde) et étudie ensuite la mise en scène à l’Institut d’études théâtrales de Moscou (Gitis). Il enseigne d’abord la littérature anglo-américaine à l’université de Moscou avant de devenir scénariste pour la télévision et enfin se consacre à l’écriture de roman depuis 2001. Du même auteur : Фокс Малдер похож на свинью (2001) = Fox Mulder a une tête de cochon (Actes Sud, 2005), Жажда (2002) = La soif (Actes Sud, 2004), Рахиль (2003) = Rachel (Actes Sud, 2010), Год обмана (2003) = L’année du mensonge (Actes Sud, 2008), Степные боги (2008) = Les dieux de la steppe (Actes Sud, 2016), Дом на Озёрной (2009) = La maison du lac, Кольцо Белого Волка (2010) = L’anneau du loup blanc.

Filippov, célèbre metteur en scène (cinéma et théâtre) est dans un avion qui le ramène dans sa ville natale quittée il y a plus de 10 ans. Il doit annoncer à son meilleur ami, et collaborateur, qu’il a signé pour un projet à Paris sans lui car « ils avaient déjà leur scénographe » (p. 30). Mais Filippov se noie dans l’alcool et doit affronter ses vieux démons alors que la ville est en proie à une panne d’électricité générale avec -41°. « Il fallait qu’il trouve son ami, il était temps de le faire. Ça n’avait plus de sens de retarder la rencontre. Déjà dans l’appartement d’Inga, Filippov avait compris qu’il était inutile de se cacher. Plus il tardait, esquivant cette discussion pénible, la plus désagréable discussion de toute sa vie, lui semblait-il, plus cette vie lui jouait de mauvais tours, et plus il apparaissait en effet qu’elle avait réservé pour Filippov une quantité infinie d’emmerdes. Il devait absolument voir son ami, lui dire la vérité et quitter enfin cet enfer. » (p. 163-164).

Le froid, les « emmerdes », l’auteur ne ménage ni son personnage ni ses lecteurs et emmène tout ce petit monde dans un roman théâtral, un« roman en trois actes avec entractes » surréaliste et endiablé ! « Tu saurais pas ce qui m’est arrivé hier ? Je sais pas pourquoi j’ai mal comme ça. J’ai mal partout. » (p. 243). Une solution, zapoï, c’est-à-dire boire sans modération (ben oui, il faut bien se réchauffer !). Humour noir et glaçant au rendez-vous, n’oubliez pas votre manteau le plus chaud possible et votre chapka ou une ouchanka !

Une très belle lecture pour Voisins Voisines 2020.

L’énigme de Saint-Olav d’Indrek Hargla

L’énigme de Saint-Olav (Melchior l’Apothicaire, 1) d’Indrek Hargla.

Gaïa, collection Gaïa Polar, février 2013, 336 pages, 22 €, ISBN 978-2-84720-288-5. Je l’ai lu en poche : Babel noir, n° 109, mars 2014, 432 pages, 9,70 €, ISBN 978-2-330-03063-6. Apteeker Melchior ja Oleviste Mõistatus (2010) est traduit de l’estonien par Jean-Pascal Ollivry.

Genres : littérature estonienne, roman policier et historique.

Indrek Hargla naît le 12 juillet 1970 à Tallinn (Estonie). Il étudie de Droit à l’université de Tartu puis travaille pour des missions diplomatiques. Passionné par les romans policiers et l’histoire médiévale, il ne pouvait qu’écrire des romans policiers médiévaux ! Il est l’auteur de nouvelles et de romans dans les genres policier mais aussi fantastique et science-fiction.

Petit point historique (un avant-propos très instructif). Tallinn, Estonie, XIVe siècle, 1398 pour être plus précise. L’Ordre des Chevaliers teutoniques « reconquière Gotland » (p. 9) et chasse les Viladiens (des brigands violents) de l’île de Visby. En 1409, au tout début du XVe siècle, l’Ordre vend l’île de Visby à la reine du Danemark. Tallinn est composée de deux parties : Toompea, la ville haute, où vit l’Ordre des Chevaliers teutoniques et la ville basse où vit la population, en particulier des artisans et des marchands.

Nuit du 15 mai 1409, à Toompea. Henning von Clingenstain, né à Warendorf (Allemagne), haut responsable de l’Ordre à Gotland, plein comme une outre (ça fait 5 jours et 5 nuits qu’il se goinfre et qu’il boit) est tué, décapité et retrouvé avec une ancienne pièce dans la bouche.

Le lendemain matin, dans la ville basse. Melchior Wakenstede, né à Lübeck (Allemagne), 31 ans, l’apothicaire de Tallinn, ouvre sa boutique « avec joie et satisfaction » (p. 19). Son épouse, Ketterlyn, « descendante des peuples qui avaient vécu ici depuis l’aube des temps » (p. 20), revient du marché avec l’affreuse nouvelle.

C’est la panique à l’Hôtel de ville… « Cet important chevalier qui venait d’être assassiné ne venait-il pas de Gotland, et Gotland n’était-elle pas en conflit perpétuel avec les villes dont Tallinn s’efforçait de conserver l’amitié ? » (p. 33). Ah, les affaires politiques et la diplomatie…

Le bailli Wentzel Dorn qui doit enquêter demande l’aide de son ami Melchior l’Apothicaire avec qui il a déjà résolu des enquêtes. « À trois reprises, déjà, Melchior avait apporté son aide au Conseil pour démasquer un meurtrier, et la dernière fois, l’été passé, quand il avait deviné qui avait étranglé cet hérétique flamand, Dorn et lui avaient découvert qu’ils prenaient plaisir au temps passé ensemble à discuter des affaires du monde et à boire de la bière. C’était sans doute ce que l’on appelait l’amitié. » (p. 52).

Donc, « D’après la loi, Toompea doit réclamer le meurtrier à la ville et après… après… le tribunal du Conseil… Qui le tribunal du Conseil doit-il mettre aux fers et traîner ici ? – Mon cher bailli, c’est à vous de trouver qui est l’assassin de Clingenstain, et après cela vous me direz son nom et je le réclamerai au Conseil. C’est on ne peut plus simple. » (p. 84-85).

Un roman policier médiéval estonien ? À tester par curiosité évidemment ! D’autant plus que L’énigme de Saint-Olav est considéré comme le premier roman policier estonien traduit en français. En dehors du contexte historique passionnant (et qui m’est totalement inconnu donc j’apprends pas mal de choses), il y a une belle galerie de personnages comme Melchior évidemment mais aussi le maître-orfèvre, Burckhart Casendorpe, qui a vendu une chaîne en or au chevalier la veille (chaîne qui a d’ailleurs disparu) ou le prieur des Dominicains, Baltazar Eckell, qui lui a confessé le chevalier ou le Commandeur de Toompea, Ruprecht von Spanheim, issu de la noblesse allemande pauvre. « […] l’homme était resté simple et gardait vis-à-vis des affaires de la ville une approche bienveillante et compréhensive. » (p. 78).

Vous remarquerez que beaucoup de gens importants qui vivent à Tallinn sont en fait Allemands et sont parfois mariés à une Estonienne comme Melchior. Et ce sont de bons vivants car le meurtre n’empêche pas le soir, la Fête de la bière, la coutume de smeckeldach à la Guilde des Têtes-Noires avec les frères Dominicains ! « Hé, vous, ne dites pas de mal de nos saints frères ! Un couvent pauvre serait une calamité pour tous ceux qui devraient l’aider à survivre : seigneur, marchands, évêque, paysans ! Personne n’a besoin d’un pareil monastère ! » (p. 156). Les habitants ne perdent pas le nord tant au niveau politique qu’économique ! Par certains côtés, ce roman m’a fait penser aux romans anglais de Frère Cadfael d’Ellis Peters.

Deux jours après le meurtre de Henning von Clingenstain, c’est Caspar Gallenreutter, né lui aussi à Warendorf, bâtisseur chargé d’agrandir l’église de Saint-Olav (d’où le titre) qui est tué… Puis c’est au tour du frère Wungaldus qui brasse la si bonne bière chez les Dominicains de mourir « dans d’atroces souffrances » (p. 243). « Un meurtrier se trouve toujours une justification, dit Melchior. Il se persuade qu’il devait agir comme il l’a fait, que c’était la seule issue. » (p. 416).

Les tomes suivants sont : Le spectre de la Rue du Puits (2015), Le glaive du bourreau (2016), L’étrangleur de Pirita (2017), La chronique de Tallinn (2020) et à paraître, Le démon de Gotland. Melchior l’Apothicaire semble être une excellente série, dépaysante, enrichissante (j’ai vraiment eu l’impression d’y être !), et j’ai très envie de lire ces autres titres.

La petite histoire personnelle

Je devais rencontrer Indrek Hargla en septembre 2015 lors de la 25e édition du Festival Est Ouest mais la rencontre a été annulée… J’en ai parlé dans En coup de vent… /12. Un an et demi après, j’ai rencontré Indrek Hargla aux Quais du polar 2017 à Lyon et j’étais ravie d’acheter ce premier tome et de le faire dédicacer. Je vous remets la photo publiée à l’époque : Indrek Hargla est baraqué comme un bûcheron canadien mais a une voix douce et ne parle pas un mot de français donc il y avait Jean-Pascal Ollivry (traducteur du roman) qui faisait l’interprète.

En bonus pour le Challenge de l’été – dernier jour – (Estonie) et les challenges Petit Bac 2020 (pour la catégorie Crimes et justice avec énigme, j’aurais pu mettre dans la catégorie Prénom pour Melchior mais il y a déjà pas mal de billets dans cette catégorie), Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Estonie).

Clara et la Pénombre de José Carlos Somoza

Clara et la Pénombre de José Carlos Somoza.

Actes Sud, collection Lettres hispaniques, septembre 2003, 646 pages, 23,40 €, ISBN 978-2-7427-4452-7. Clara y la Penumbra (2001) est traduit de l’espagnol par Marianne Millon. Je l’ai lu en poche : Babel noir, mars 2019, 656 pages, 9,90 €, ISBN 978-2-330-11875-4.

Genres : littérature espagnole, roman policier, science-fiction.

José Carlos Somoza naît le 13 novembre 1959 à La Havane mais il ne passe que quelques mois à Cuba car sa famille s’exile (pour des raisons politiques) en Espagne en 1960. Il est donc Espagnol et vit à Madrid. Il étudie la médecine et la psychiatrie ; il est diplômé de psychiatrie et de psychanalyse (je comprends mieux l’étendue du roman !) ; il exerce quelques années puis se consacre à l’écriture. Du même auteur : La caverne des idées (2000-2002), Daphné disparue (2000-2008), La dame n° 13 (2003-2005), La théorie des cordes (2006-2007), La clé de l’abîme (2007-2009), L’appât (2010-2011), Tétraméron. Les contes de Soledad (2012-2015) et Le mystère Croatoan (2015-2018), tous chez Actes Sud. Son dernier roman, L’origine du mal (2018) n’est pas encore paru en français. Plus d’infos sur http://josecarlossomoza.com/ (en espagnol).

L’histoire se déroule en 2006. Lorsque le roman est paru (en 2001 en Espagne et en 2003 en France), le roman parlait donc du futur, un futur proche, et ce roman est, même encore maintenant, de la science-fiction.

2006, Vienne (Autriche). Anneck Hollek, 14 ans, est une des vingt jeunes femmes qui sont des œuvres d’art peintes pour une exposition. « Elle était Défloration, l’une des pièces maîtresses de Bruno Van Tysch, depuis deux ans […]. » (p. 17) Défloration est l’une des vingt « fleurs » de l’expo Blumen mais Annek est retrouvée morte dans la forêt, le corps peint en rouge. Le Hollandais Lothar Bosch et l’Anglaise April Wood de la sécurité de la Fondation Van Tysch vont enquêter avec leur équipe. L’auteur et le lecteur ne suivent pas l’enquête de « Félix Braun, détective de la section des homicides du département des recherches criminelles de la police autrichienne » (p. 51). C’est que l’enquête de Braun se porte sur le côté humain alors que l’enquête de l’équipe de sécurité se porte sur l’œuvre ! « C’était une jeune fille de quatorze ans, mon Dieu. On l’a découpée avec… avec une sorte de scie électrique… et elle était vivante… – Ce n’était pas une jeune fille de quatorze ans, Lothar, précisa Benoît. C’était un tableau dont la valeur était estimée à plus de cinquante millions de dollars comme prix initial. » (p. 88).

2006, Madrid (Espagne). Clara Reyes, 24 ans, est aussi une œuvre d’art, peinte par Alex Bassan, elle est La jeune fille à son miroir, exposée dans une galerie madrilène. Elle rêve de travailler pour Bruno Van Tysch et va, pour sa plus grande joie, être conviée à Amsterdam pour être Suzanne au bain, une des treize œuvres de la nouvelle exposition de Van Tysch qui aura lieu en juillet pour le 400e anniversaire de la naissance de Rembrandt (15 juillet 1606), peintre de la lumière et de l’obscurité, maître du clair-obscur et des contrastes. Cette exposition perdra-t-elle aussi une ou des « œuvres » ? « Attaquera ? N’attaquera pas ? » (p. 476).

Ces corps humains, enfants, adolescents, jeunes adultes, nus, peints de partout y compris tous les orifices sont de l’Art hyperdramatique ou Art HD. Et ces corps ne sont plus considérés comme des humains mais comme du « matériel artistique ». Les professionnels de l’Art hyperdramatique ne parlent donc pas de personnes torturées et tuées mais d’œuvres d’art détruites… Évidemment c’est choquant – surtout lorsqu’il s’agit d’enfants et d’adolescents – et l’auteur montre bien les dérives et déviances possibles du monde de l’art.

« L’art est une priorité absolue. Vous m’excuserez si je ne sais pas mieux m’exprimer, mais je suis convaincu que l’art est prioritaire pour l’Europe. » (p. 321).

« Rien de ce qui nous entoure, rien de tout ce que nous savons ou ignorons, n’est complètement inconnu ni complètement connu.Les extrêmes sont des inventions faciles. C’est comme pour la lumière. L’obscurité totale n’existe pas, pas même pour un aveugle, vous ne saviez pas ? L’obscurité est peuplée de choses : formes, odeurs, pensées… Et observez la lumière de cet après-midi d’été. Diriez-vous qu’elle est pure ? Regardez-la bien. Je ne parle pas que des ombres. Regardez entre les fentes de la lumière. Vous voyez les petits grumeaux de ténèbres ? La lumière est brodée sur une toile très obscure mais c’est difficile à voir. Il faut mûrir. Quand nous mûrissons, nous comprenons enfin que la vérité est un point intermédiaire. C’est comme si nos yeux s’accoutumaient à la vie. Nous comprenons que le jour et la nuit, et peut-être la vie et la mort, ne sont que des degrés d’un même clair-obscur. Nous découvrons que la vérité, la seule qui mérite ce nom, est la pénombre. » (Van Tysch à Clara, p. 421-422).

Ce roman est… terrible ! Qui sait si ce genre d’art insoutenable ne sera pas réalisé un jour ? Après tout, pour faire de l’art et pour gagner de la notoriété et de l’argent aussi, certains sont prêts à tout ! Le personnage de Clara est intéressant, elle pense bien faire, elle croit qu’en tant qu’œuvre elle sera immortelle… Mais il y a une différence entre être modèle pour un peintre (sur toile) et être une œuvre peinte et immobile pendant dix heures par jour. En plus, je n’ai pas l’impression que ces œuvres de corps peints soient belles (elles sont même plutôt monstrueuses), car tout ça n’est que gloire et argent, non ? Je suis d’accord pour dire que les génies ont un petit grain de folie et que c’est bien mais là, c’est plus qu’un petit grain… En tout cas, la lecture de ce roman à la fois SF et policier, est difficile, éprouvante, mais passionnante !

Pour le Challenge de l’été (Espagne), Littérature de l’imaginaire #8 (pour le côté SF, anticipation), Petit Bac 2020 (pour la catégorie Prénom avec Clara), Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Espagne).