La misère de Nikolaï Telechov

La misère de Nikolaï Telechov.

Bibliothèque russe et slave, 15 pages. La misère (Нужда 1903) est traduit du russe par S. Kikina et P.G. La Chesnais (in Mille nouvelles nouvelles tome 12, 1910).

Genres : littérature russe, nouvelle, classique.

Nikolaï Dmitrievitch Telechov (Николай Дмитриевич Телешов) naît le 10 octobre 1867 à Moscou (Russie). Dès l’âge de 10 ans, il assiste à des célébrations littéraires (statue de Pouchkine, discours de Dostoïevski et de Tourgueniev, rencontre avec l’éditeur Ivan Sytin avec qui il devient ami). Il fait des études à l’Académie pratique des sciences commerciales de Moscou pour devenir homme d’affaires. Il hérite de l’entreprise commerciale fondée par son père et il est chef de la Guilde du conseil des marchands de la société marchande de Moscou (1894-1898). Mais il est aussi écrivain, poète et fondateur du cercle littéraire moscovite Sreda (Среда) ou Mercredi littéraire moscovite (Московская литературная среда), un cercle littéraire et artistique (1899-1916) qui se déroule souvent chez Telechov lui-même. Ses premières histoires racontent la vie marchande et la vie bourgeoise (Coq, Drame bourgeois, Duel…) et il est comparé à Anton Tchekhov qu’il rencontre d’ailleurs et qui lui conseille un voyage en Sibérie, ce qui lui inspire plusieurs récits (À travers la Sibérie, Entre deux rives, Migrants, Pour l’Oural…). Il rencontre de nombreux écrivains et artistes grâce à son cercle littéraire (Ivan Bouvine, Alexandre Golovine, Maxim Gorki, Sergueï Rachmaninov, entre autres). Son épouse Elena Andreevna Karzinkina (1869-1943), issue elle aussi d’une célèbre dynastie de marchands, est diplômée de l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou. J’imagine l’intensité de l’activité littéraire et artistique à cette époque ! Malheureusement Telechov est très peu traduit en français… (voilà pourquoi j’aimerais tellement pouvoir lire en russe, mais j’ai laissé tomber, c’est trop difficile d’apprendre seule…). Il meurt le 14 mars 1957 à Moscou.

Après L’anniversaire de Nikolaï Pavlov, voici donc un autre Nikolaï (moins connu que Nikolaï Gogol) de la littérature russe !

La misère se déroule en Sibérie, « après la fonte des neiges, au printemps » (p. 4). Dans un champ, vingt mille réfugiés attendent de passer un contrôle pour aller de l’autre côté du fleuve sur des bateaux à vapeur.

Nicolka, 5 ans, est maigrichon, il va mourir, c’est sûr, alors son père, Matveï hésite à payer le bateau pour lui, à quoi ça sert de payer s’il meurt… Et puis, comme il est malade, aura-t-il le droit de passer ? « il avait honte de le laisser mourant, mais comment faire ? » (p. 5). C’est le dilemme de Matveï et Arina, doivent-ils attendre que leur enfant meurt ou doivent-ils l’abandonner et partir avec les autres bouches à nourrir ? « Dieu a donné, Dieu a repris, dit-il, pour calmer sa femme. Si nous vivons… un autre Nicolka viendra au monde, et quant à celui-ci… c’est fini !… » (p. 7). Arina ne peut que pleurer en regardant les étoiles la nuit.

Effectivement, c’est vraiment la misère, une grande misère… C’est désespérant même pour le lecteur, plus de 100 ans après… Je comprends que les idées socialistes aient vu le jour… « C’est la volonté de Dieu !… Nicolka ne se remettra pas… C’est tout un… il mourra ! » (p. 14) se dit le père pour se rassurer recroquevillé au fond de la péniche…

Cette nouvelle est dramatique au possible mais Telechov a aussi écrit des nouvelles fantastiques. Il est parmi les auteurs de La grande anthologie du fantastique russe et ukrainien réalisée par Patrice Lajoye et André Cabaret parue aux éditions Lingva en septembre 2020 (je rappelle que Lingva est spécialisée dans la littérature russe, de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie).

Voilà encore une découverte pour le Mois Europe de l’Est et les challenges 2021, cette année sera classique, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

L’anniversaire de Nikolaï Pavlov

L’anniversaire de Nikolaï Pavlov.

Bibliothèque russe et slave, 28 pages. L’anniversaire (Именины 1835) est traduit du russe par Xavier Marmier (in Les perce-neige. Nouvelles du Nord, 1854).

Genres : littérature russe, nouvelle, classique.

Nikolai Filippovich Pavlov (Николай Филиппович Павлов) naît le 19 septembre 1803 à Moscou (Russie). Il étudie à l’université de Moscou (1822-1825) et commence sa carrière littéraire avec des pièces de théâtre. Il écrit des fables, des poèmes, des vaudevilles, des essais, des critiques littéraires, il est aussi traducteur, de l’allemand, de l’anglais et du français, il écrit pour des almanachs, des journaux. Son livre le plus connu est Tri povesti (Trois nouvelles, incluant Yatagan, L’anniversaire et La vente aux enchères, 1835) sur la justice sociale en Russie et il reçoit des éloges d’Alexandre Pouchkine, entre autres. Son épouse, Karolina Karlovna Pavlova (Кароли́на Ка́рловна Па́влова) (1807-1893) est poétesse et traductrice. Il meurt le 10 avril 1864 à Moscou. L’emplacement de sa tombe au cimetière de Pyatnitskoye ainsi que plusieurs de ses œuvres sont perdus… Ses six nouvelles, ses poèmes, ses essais et sa correspondance sélectionnés sont réédités en 1985 par Sovetskaya Rossiya Publishers.

Le narrateur a connu une famille, le père, la mère et leur enfant, tous les trois morts, comme s’ils n’avaient pas existé, mais « chaque homme est digne d’attention, chaque homme peut, par un incident de sa vie, par un sentiment, par un mot, éveiller en nous une émotion. » (p. 3). Alors le narrateur veut en raconter un peu sur N. et son épouse, car ils étaient de « très bons amis » (p. 4). Alors qu’ils ne se sont pas vus depuis des années, le narrateur revoit N. à l’opéra mais celui-ci a changé, il a reçu une balle qui le fait boiter et n’aime plus son épouse comme avant… Comme il ne veut pas parler, N. remet un manuscrit à son ami et c’est ce manuscrit que le narrateur délivre aux lecteurs.

Pressé de retrouver son épouse bien-aimée pour son anniversaire, N. rencontre dans une auberge un officier qui chante et joue fort bien de la guitare. Il l’invite à faire la route avec lui le lendemain, en pensant à son épouse. « Qu’elle sera heureuse, me disais-je, de recevoir un tel hôte elle qui est douée à un si haut degré du goût musical ! » (p. 9).

Avec un peu de vin et de Champagne, N. fait parler son nouvel ami, Pierre, né serf, enlevé à ses parents, devenu chanteur et musicien, professeur de la jeune Alexandrine, 16 ans, puis soldat.

Il y a donc trois degrés de narration : le narrateur, le manuscrit de N. et l’histoire du musicien. Ça m’a fait penser aux poupées russes. Et vous allez voir, tout est imbriqué et porte la tristesse de l’âme russe…

À défaut d’être une ode à l’amour, cette nouvelle est une ode à la musique et au chant. « La parole, c’est l’intelligence ; le chant, c’est l’âme ; les paroles sont limitées comme l’intelligence, et la puissance du chant est sans bornes comme l’âme. » (p. 20).

Lue pour le Mois Europe de l’Est, cette nouvelle entre aussi dans les challenges 2021, cette année sera classique, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Jean de Kolno de Stefan Żeromski

Jean de Kolno de Stefan Żeromski.

Bibliothèque russe et slave, 22 pages. Jan z Kolna (1922) est traduit du polonais par Thérèse Le Gal La Salle et cette nouvelle est parue dans la Revue politique et littéraire, année 63, n° 3, en 1925.

Genres : littérature polonaise, nouvelle.

Stefan Żeromski naît le 14 octobre 1864 dans le village de Strawczyn près de Kielce (région de Sainte-Croix, Pologne). Dans une Pologne partagée entre les empires allemand, austro-hongrois et russe, il s’engage jeune pour la justice social et la politique. D’ailleurs son premier roman, Les travaux de Sisyphe (Syzyfowe prace, 1897), plutôt autobiographique, met en scène des lycéens polonais qui résistent à la germanisation et à la russification de la Pologne. D’abord précepteur puis responsable de la bibliothèque polonaise de Rapperswil en Suisse (1892-1896) et de la bibliothèque Zamoyski de Varsovie (1897-1903), il écrit des nouvelles, des romans et du théâtre. Il est journaliste de guerre durant la guerre entre l’Union soviétique et la Pologne (1919-1921). Certaines œuvres sont écrites sous des pseudonymes, Stefan Iksmoreż, Józef Katerla et Maurycy Zych. Et plusieurs de ses œuvres sont adaptées au cinéma en Pologne. Il est comparé à Fiodor Dostoïevski et à Gustave Flaubert « tant pour ses recherches artistiques audacieuses que pour la finesse et la complexité psychologique de ses personnages pris dans la tourmente de la grande histoire » (source Wikipédia). Il meurt le 20 novembre 1925 au Palais royal de Varsovie. Sa maison d’été à Nałęczów est devenue un musée en son honneur en 1928.

Jean de Kolno, célèbre navigateur « au service des états scandinaves et danois » (p. 5) dans les mers du Nord, construit son nouveau navire dans son pays natal, la Pologne. C’est que les ouvriers polonais et les mâts polonais sont réputés.

Voici la description de Jean de Kolno. « C’était un homme de haute taille, aux épaules larges, au cou solide, au ventre gros, aux genoux et aux pieds puissants. L’été comme l’hiver, il travaillait avec sa chemise déboutonnée sur sa poitrine ; il avait la tête nue, portait une culotte de peau montant seulement jusqu’à l’aine et un léger caftan sur les épaules. Il se plaisait par la pluie et la glace, ne respirant largement, de ses vastes poumons, que parmi les ouragans du Nord. » (p. 5). C’est qu’après avoir fait deux fois le tour de l’Islande, il est attiré par le Groenland et l’Océan arctique.

Les descriptions de l’Islande, de l’Océan, des vents, des lumières et aurores boréales, de la Nature sont superbes, pleines de vie, de poésie et de réalisme et donnent envie de voyager malgré le froid polaire. « Ce spectacle éveillait dans son âme une passion dominante qui chantait en lui comme une musique éternellement neuve et toujours inconnue et lui inspirait un amour des dangers toujours renaissants. » (p. 7).

Le voyage l’appelle, la curiosité le fait vivre, il ne supporte plus la ville. « Il était dévoré par une curiosité inassouvie, par un désir inextinguible, par un feu qui lui brûlait la plante des pieds sur les terres peuplées et habitées par la race humaine. Sans cesse à son esprit se posait cette question : Qu’est-ce qu’il y a plus loin ? Qu’y a-t-il là encore ? Qu’est-ce qui se cache au delà de ce grand continent que tu as déjà aperçu ? » (p. 9-10).

Il lui faut alors le navire parfait pour supporter l’Océan, les vents, les tempêtes. « À présent il voulait construire son galion selon son idée propre, suivant sa connaissance du problème de ses destinées, parfait, capable de vaincre le Nord. Il voulait le doter de tout, lui donner sa propre raison, sa force, son endurance, son inflexibilité, sa puissance indestructible. Dans ses rêves, il lui donnait la forme d’un cygne. Il faisait le dessin de son navire semblable à cet oiseau qui annonce le Nord aux mers du Sud. » (p. 13).

Bon, il faut aimer le froid glacial, les peaux de bêtes, l’huile de foie de morue… Mais c’est un beau voyage littéraire. Et, à travers ses rêveries au bord de la Vistule et les matériaux de construction – dont le bois – qui viennent de toutes les régions, c’est la richesse de la Pologne que l’auteur (dé)montre, la maîtrise de leurs métiers qu’ont les ouvriers et les artisans polonais, « charpentiers, tourneurs, menuisiers, scieurs, forgerons, fondeurs de cuivre, verriers, et maîtres en voilure. » (p. 16). Prêts à embarquer sur le Cygne avec Jean de Kolno ?

J’ai aimé le côté à la fois humaniste et dramatique de cette nouvelle et je relirai cet auteur que je découvrais !

Pour le Mois des nouvelles et les challenges 2021, cette année sera classique et le Projet Ombre 2021.

L’empreinte de Karel Čapek

L’empreinte de Karel Čapek.

Bibliothèque russe et slave, collection Littérature tchèque, 26 pages. Šlépěj (1917) est traduit du tchèque par Hanuš Jelínek (pour la Gazette de Prague janvier-février 1924). La couverture ci-contre est l’édition numérique des éditions Marques.

Genres : littérature tchécoslovaque, nouvelle.

Karel Čapek, je vous remets ce que j’avais écrit pour La mort d’Archimède. Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague.

Après s’être mis à l’abri du froid et de la neige, Boura, un pèlerin, reprend sa route. Ses pas restent dans la neige et il croise un homme en sens inverse qui fait de même mais observe quelque chose. « Voyez-vous cette empreinte, là-bas ? demanda l’homme en désignant une empreinte de pied à quelque six mètres du bord de la grand’route, où ils se tenaient tous les deux. » (p. 2). Mais « l’empreinte du pied était isolée au milieu d’un champ ; il n’y en avait pas d’autre ni devant, ni derrière ; elle était nette et précise sur la surface blanche de la neige, mais aucun pas ne conduisait vers elle ni ne s’en éloignait. » (p. 3). Comment est-ce possible ? Les deux hommes cherchent une explication à cette unique empreinte au milieu du champ enneigé. « Elle était profonde et énergique […] » (p. 5). Mais pendant que chacun argumente, la neige reprend et les deux hommes se séparent sans avoir percé le mystère de l’empreinte.

Un an plus tard, Boura n’est pas du tout à la conférence qu’il donne devant les membres de la Société Aristotélique… Holeček est présent et il est en fait l’homme avec qui il avait observé l’empreinte ! « Ah, oui, dit Boura content, c’était vous. Je suis très heureux, vraiment… J’ai souvent pensé à vous. Eh bien, avez-vous trouvé les autres empreintes ? » (p. 13).

Petites erreurs… « Je me souvient » (p. 8), « je ne fait que constater » (p. 11), « il gagnait à nouveaux » (p. 12), aïe, ça fait mal aux yeux…

Mais L’empreinte est une belle réflexion philosophique et métaphysique, un peu comme une parabole, sur l’âme humaine et ce qu’elle comprend (ou pas) de la réalité et de la rationalité. Un grand écrivain de la première moitié du XXe siècle à découvrir pour la sobriété et la sincérité de ses textes. Dans cette nouvelle, j’ai apprécié le côté mystérieux et j’ai quelques autres titres de Karel Čapek !

Pour le Mois des nouvelles, le Projet Ombre 2021 et 2021, cette année sera classique.

La mort d’Archimède de Karel Čapek

karelcapekLa mort d’Archimède de Karel Čapek.

Smrt Archimédova (1938) : traduction anonyme parue dans L’Europe centrale, volume 15, 1940. Disponible en ligne sur Bibliothèque russe et slave.

Genres : littérature tchécoslovaque, nouvelle.

Karel Čapek naît le 9 janvier 1890 à Malé Svatoňovice en Bohème. Il étudie à Brno puis à Berlin (philosophie) et Paris (Lettres). Il est francophile (il traduit Apollinaire et Molière), amateur de musique ethnique et de photographie. Il meurt le 25 décembre 1938 à Prague.

La véritable histoire de la mort d’Archimède à Syracuse avec le dialogue fatal entre Lucius, capitaine de la légion romaine, et Archimède, le célèbre géomètre.

Lucius : « Archimède, dit Lucius, nous savons très bien que sans les machines de guerre, Syracuse n’aurait pas tenu un mois, tandis qu’avec elles nous avons mis deux ans à la conquérir. Tes machines sont vraiment merveilleuses. Mes félicitations. »

Archimède : « […] vous avez conquis Syracuse, mais ce n’est plus la Syracuse d’avant, et elle ne le sera plus jamais. C’était une ville grande et célèbre, elle ne le sera plus jamais ! Pauvre Syracuse ! ».

Monde grec d’un côté, déjà ancien, monde romain de l’autre, conquérant. Un texte tout en philosophie et humour sur la chute de Syracuse et la mort d’Archimède comme un symbole d’un monde qui s’écroule et qui ne sera plus que dans les souvenirs.

Cette nouvelle est une excellente approche de l’œuvre de Karel Čapek, considéré comme un des plus grands écrivains tchécoslovaques de la première moitié du XXe siècle. Une œuvre dans laquelle sont salués le réalisme, l’intelligence et l’humour.

rur-capekDeux titres que je veux lire de lui :

Les robots universels de Rossum (Rossumovi univerzální roboti – R.U.R.) : théâtre, science-fiction, 1920. Le mot robot créé par son frère Josef (d’après le mot tchèque robota, signifiant travail, servage) y apparaît pour la première fois au niveau mondial. Cette nouvelle est dans le recueil Robot Erectus, une anthologie de Jean-Claude Heudin (12 nouvelles, 400 pages, mars 2012, réédition juin 2016).

ChallengeClassiquesOpheliaLa guerre des salamandres (Válka s Mloky) : conte philosophique mi politique-fiction mi science-fiction dystopie, 1936. Les salamandres sont les personnages principaux de ce roman mais leur civilisation va mal tourner. Un roman paru en France aux Éditeurs français réunis (créés par Aragon en 1949) disparus en 1994 : ce roman est-il toujours disponible en français… ?

Une lecture pour le challenge Classiques 2017.