Orient de José Carlos Llop

Orient de José Carlos Llop.

Chambon (Actes Sud), janvier 2022, 224 pages, 21,80 €, ISBN 978-2-330-16123-1. Oriente (2019) est traduit de l’espagnol par Edmond Raillard.

Genres : littérature espagnole, roman.

José Carlos Llop naît en 1956 à Palma de Majorque, une île des Baléares (Espagne). Il gère la bibliothèque Lluís Alemany (patrimoine de Majorque). Il est auteur (romans, poésie, essais, théâtre, nouvelles…) et traducteur. Vous pouvez lire une interview sur le site de Do, l’un de ses éditeurs en français.

« Lorsqu’on est expulsé de soi-même tout en vivant dans un pays inventé – et la passion amoureuse est un pays inventé par le désir –, l’expulsion est double. D’une part, on doit abandonner son propre monde, celui qu’on a construit et par lequel on a été construit. D’autre part, la boussole qui permettait de s’aventurer en terra incognita se dérègle. Pour combien de temps, on ne sait, mais l’avarie perdure dans le nouvel état : l’aiguille aimantée cesse de reconnaître le nord, et le sud disparaît ; et la passion s’affaiblit en perdant sa nature secrète. L’infection du quotidien. » (p. 15).

Pourquoi le narrateur est-il si pessimiste ? « Ma femme m’a mis à la porte. La phrase est vulgaire, mais le fait ne l’est pas. […] Il n’y a pas eu de cris, ni de scène […]. » (p. 16). Il vit « à présent dans un ancien couvent de moines bénédictins transformé en hôtel. » (p. 17). Il n’y a qu’un autre pensionnaire en plus de lui, Cyril Hugues Mauberley, un bibliophile anglais qui fait des recherches sur l’actrice Natacha Rambova et le peintre Federico Beltrán Masses (Majorque). Et puis il a une relation avec Miriam, une de ses étudiantes, et il se lance à corps perdu dans ses recherches sur Sophie Ravoux (juive) et Ernst Jünger (nazi).

Mais il vient d’enterrer sa mère et il découvre dans « une boîte à chaussures qui porte [son] nom […] des lettres que Sara Gorydz a envoyées à [sa] mère il y a vingt ans. » (p. 20). Des lettres mais aussi d’autres documents, des photos et des agendas annotés. Sara Gorydz, juive polonaise, a vécu en Italie avec son mari, l’écrivain Paolo Zava, et elle a travaillé pour le journal Il Gazzettino et pour le musée de Herculanum. Rosa (la mère du narrateur) et Sara ont passé des années ensemble après la Deuxième guerre mondiale.

Le narrateur passe alors en revue ses souvenirs, sa mère (Rosa), son père (Hugo, journaliste), ses grands-parents maternels partis en Guinée (sa mère y est d’ailleurs née), sa femme (Ana), ses recherches sur Ovide, et finalement la quête de l’amour. « Tout cela […], je l’ai écrit pour ne pas parler de moi-même et, ne le faisant pas, le faire quand même. S’écrire à travers les autres […]. » (p. 39). Mais dans une lettre écrite par sa mère, inachevée, il découvre un secret, un secret du temps où ses parents vivaient entre Orient et Occident, « deux façons différentes d’aimer. » (p. 43).

Professeur universitaire, le narrateur se réfère souvent à Ovide, « poète cultivé, ironique et raffiné, vivant au milieu des barbares, loin de Rome et de ceux qui l’avaient applaudi »(p. 18) et à son œuvre. Il y a aussi pas mal de références cinématographiques, avec le réalisateur espagnol Bunuel mais pas que, et des références musicales (p. 115, p. 160). Et il y a plus encore, « Je voulais être écrivain et j’avais un roman, l’histoire de ma famille. […] La volonté d’être écrivain, ou de se croire écrivain, engendre autant de monstres que le sommeil de la raison goyesque. » (p. 73). « Je voulais être écrivain et j’étais convaincu que l’histoire de ma famille serait un grand roman. » (p. 75).

Un roman sensuel qui parle d’amour, de désir, de passion, d’excitation, de sexualité, de désordre amoureux ou d’harmonie, de « la prodigieuse complexité de l’amour » (p. 88), un roman riche (histoire, littérature, cinéma, peinture, musique…), peut-être trop riche… J’ai moins aimé les pages 151 à 198, j’ai trouvé que ça tournait un peu en rond, mais les dernières pages sont très bien. Je lirai d’autres titres de José Carlos Llop (si vous en avez un à me conseiller !).

Mon passage préféré. « Dans l’imaginaire de toute vie se cache toujours la fuite, la disparition, l’invention d’une autre vie différente. Toujours. Et la consolation se trouve dans le cinéma, dans les chansons, dans les romans… Mais ce n’est qu’une consolation et nous le savons. » (p. 117).

Pour Challenge lecture 2022 (catégorie 33, un livre qui parle d’un secret de famille), Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour Orient), Le tour du monde en 80 livres (Espagne), Voisins Voisines 2022 (Espagne) et bien sûr le Mois espagnol.