Une république lumineuse d’Andrés Barba

Une république lumineuse d’Andrés Barba.

Christian Bourgois, mai 2020, 192 pages, 18 €, ISBN 978-2-267-03206-2. República Luminosa (2017) est traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Genres : littérature espagnole, roman.

Andrés Barba naît en 1975 à Madrid (Espagne). Il étudie les lettres espagnoles, enseigne à Brunswick (Maine, États-Unis) puis à Madrid. Du même auteur : La ferme intention (2006), La sœur de Katia (2006), Et maintenant dansez (2007), Versions de Teresa (2011), Les petites mains (2018), Août, octobre / Mort d’un cheval (2018).

Le narrateur raconte : vingt-deux ans auparavant, en 1993, jeune marié à Maia et jeune fonctionnaire des services sociaux, il doit gérer les trois mille membres de la communauté ñeê à San Cristobál. La chaleur y est humide, lourde ; la forêt un « monstre vert et imperméable » (p. 14) ; la pauvreté rude… Lors de leur arrivée, une chienne vient se jeter contre leur fourgonnette… « Sombre présage [ou] présence bénéfique » (p. 15) ? Contre toute attente, la chienne survit (des années), c’est Moira. Quant à Maia, professeure de violon, elle a une fille que le narrateur élève comme un père et qu’il appelle « la petite » car elle s’appelle également Maia.

Moins d’un an après leur installation à San Cristobál, la population va être confrontée à un groupe de trente-deux enfants, entre neuf et treize ans, sortis de nulle part… Du fleuve pensent certains. Des enfants volés pour des trafics et qui se sont enfuis ? Des enfants fugueurs ? Ils parlent en tout cas une langue incompréhensible, commettent des dégradations, des vols et peu à peu vont devenir agressifs, violents. « Des enfants, oui, mais pas comme nos enfants. » (p. 40). C’est après les fêtes, le 7 janvier 1995, que tout s’accélère avec « l’attaque du supermarché Dakota » (p. 69). Après avoir volé et dégradé, les enfants armés ont attaqué les adultes ; bilan trois blessés et deux morts. La population oscille entre « trois réactions contradictoires mais aussi complémentaires : l’indignation, le désir de vengeance et la pitié. » (p. 80).

La tension monte surtout lorsque les enfants de San Cristobál sont attirés par quelque chose que les adultes ne comprennent pas et que les enfants eux-même n’arrivent pas à expliquer. En fait il apparaît un côté fantastique comme dans la littérature d’Amérique du Sud (je pense à Jorge Luis Borges, Julio Cortàzar, Carlos Fuentes, Gabriel Garcia Marquez entre autres). Doit-on considérer les enfants de ce groupe qui sème le chaos (même lors de leur absence) avant tout comme des enfants ou des délinquants ? Un enfant est-il toujours innocent ? Que faire lorsqu’un enfant n’a pas reçu l’éducation, les repères, les limites, tout ce qui fera de lui un humain responsable dans une société ? Ce roman (le 7e de l’auteur traduit en français et que je ne connaissais pas du tout !) est une sorte de fable tragique qui apporte aux lecteurs – à l’image du narrateur – des sensations traumatisantes.

« L’amour et la peur ont en commun le pouvoir de nous leurrer et de nous guider : nous confions à quelqu’un la direction de notre crédibilité et, surtout, de notre destin. » (p. 131).

J’ai fait des recherches et… 1. La communauté ñeê n’existe pas. 2. San Cristóbal pourrait correspondre à San Cristóbal de Las Casas dans le Chiapas au Mexique mais pourrait aussi bien être une ville en Argentine ou dans un autre pays sud-américain de langue espagnole près de la jungle et d’un large fleuve.

Assurément je lirai d’autres titres de cet auteur espagnol ; si vous en avez un en particulier à me conseiller !

Pour les challenges Animaux du monde #3 (la chienne Moira et les serpents dangereux) et Voisins Voisines 2020 (Espagne). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 8.

De parcourir le monde et d’y rôder de Grégory Le Floch

De parcourir le monde et d’y rôder de Grégory Le Floch.

Christian Bourgois, août 2020, 226 pages, 18 €, ISBN 978-2-26704-302-0.

Genres : littérature française, roman.

Grégory Le Floch naît en 1986. Il vit et travaille à Paris. Il reçoit la Bourse de la découverte de la fondation Prince Pierre de Monaco pour son premier roman, Dans la forêt du hameau de Hardt (L’Ogre, 2019).

Le narrateur, un jeune homme vigile dans un supermarché, est dans tout ses états car il a trouvé une chose dans la rue et souhaite la rendre à son propriétaire mais les passants et les commerçants l’ignorent ou l’insultent. « Chez moi, j’ai posé la chose sur la table, j’ai tiré une chaise, je m’y suis assis. J’ai posé mon menton sur la table et j’ai observé la chose. L’observation a duré toute la nuit car je voulais agir avec le plus de méthode, de logique et de rigueur dont j’étais capable. » (p. 21). Le lecteur est plongé en plein surréalisme avec ce jeune homme un brin mégalo. « Il était évident que j’étais en présence d’un objet remarquable que je devais de toute urgence restituer à l’humanité […]. » (p. 22).

Une intuition le pousse à se rendre à Vienne en Autriche. Et le voici dans le train où il rencontre une jeune femme, Schloma. « […] un prénom horrible mais […] elle avait fini par s’y faire […]. » (p. 30). Elle lui conseille d’aller au musée Freud car la chose y a sûrement été volée. « C’est sur son bureau, je peux vous l’assurer, que j’ai vu cette chose. C’était peut-être il y a un an. » (p. 31-32). C’est le début d’une aventure incompréhensible (une manifestation, une « vieille » femme, un attentat terroriste, une « balade » dans le fleuve, une visite de boucherie-charcuterie…) et ce que je retiens, c’est « distorsion de la réalité » (p. 47).

En rencontrant les amis de Schloma, Amos et Schloma (une autre Schloma), le narrateur découvre l’antisémitisme. « […] et je notais ce qu’il dictait : FPÖ, antisémite, Jérusalem, Jérusalem, Jérusalem, au moins vingt fois Jérusalem. » (p. 60). Mais que signifie être Juif lorsqu’on n’est pas croyant ? « Être juif, a repris Myriam, n’a rien à voir avec la religion. Juif, c’est autre chose que les rabbins et leur synagogue, c’est une identité, une culture. Nous sommes des juifs laïques, voilà tout. » (p. 64). Il ne peut pas suivre Amos, Schloma et leurs amis en Israël alors il retourne en France et retrouve sa petite amie, Katia. Mais ça ne dure pas car elle a de dangereuses fréquentations.

Après avoir rôder à Vienne, le narrateur part rejoindre Schloma (celle qu’il avait rencontrée dans le train pour l’Autriche) à New York. Je ne vous en dis pas plus car il vous faut découvrir par vous-mêmes ce roman farfelu et loufoque, déjanté même. « Et les monstres ont traversé les rangs, s’arrêtant devant ceux qui s’étaient levés pour les toucher. » (p. 186).

Lire ce roman, c’est fuir les mots du narrateur en suivant pourtant le narrateur dans sa folie, ou plutôt dans son obsession. C’est une étrange sensation d’absurde et, franchement, je ne suis pas sûre d’avoir tout compris ! J’ai tout de même envie de lire Dans la forêt du hameau de Hardt paru aux éditions de l’Ogre en janvier 2019.

De parcourir le monde et d’y rôder contient trois illustrations pleine page en noir et blanc de María Medem. Il a reçu les Prix Wepler 2020, Prix Transfuge découverte 2020 et Prix Décembre 2020.

Pour 1 % Rentrée littéraire 2020 et Challenge du confinement (case Contemporain). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 4.