Le Petit Prince de Joann Sfar d’après l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry

Le Petit Prince de Joann Sfar d’après l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry.

Gallimard, collection Fétiche, septembre 2008, 112 pages, 21 €, ISBN 978-2-07060-339-8, couleurs de Brigitte Findakly. C’est cette édition que j’ai lue mais il existe une nouvelle version en noir et blanc, Gallimard, collection Fétiche, novembre 2011, 112 pages, 20,30 €, ISBN 978-2-07064-288-5.

Genres : bande dessinée française, adaptation d’une œuvre littéraire.

Antoine de Saint-Exupéry naît le 29 juin 1900 à Lyon dans une famille de la noblesse. Il étudie les beaux-arts et l’architecture. Il est pilote d’avion (en 1922) et écrivain avec Courrier sud (1929) et Vol de nuit (1931), deux romans bien sûr inspirés de son expérience d’aviateur de l’Aéropostale. Il voyage beaucoup et devient journaliste. Mais, en 1939, c’est la guerre et il sert dans l’Armée de l’air mais malheureusement son avion se crashe en mer le 31 juillet 1944 (avion formellement identifié au large de Marseille en septembre 2003). Cependant, Le Petit Prince, écrit à New York en 1943, paraît aux États-Unis la même année, puis en France en 1946.

Joann Sfar naît le 28 août 1971 à Nice. Il étudie la philosophie (Université Nice Sophia Antipolis) puis les beaux-arts (École nationale supérieure des beaux-arts de Paris). Il est auteur (bandes dessinées, romans), illustrateur et réalisateur. Je suis fan de sa série Le chat du rabbin (10 tomes entre 2002 et 2020) et j’ai également lu les Donjon réalisés avec Lewis Trondheim mais il faudrait que je lise d’autres titres comme Petit Vampire ou Sardine de l’espace. Plus d’infos sur sa page FB.

Brigitte Findakly naît en 1959 à Mossoul en Irak d’un père irakien et d’une mère française. Elle est coloriste (et scénariste) de bandes dessinées, en particulier pour Lewis Trondheim, son mari (Lapinot), pour Joann Sfar (Le chat du rabbin) et pour Manu Larcenet (Le retour à la terre), que des bandes dessinées excellentes ! Elle travaille aussi pour des journaux jeunesse comme Journal de Mickey, Pif et Spirou.

Après L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus présenté hier pour Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’août est de l’écrit à l’écran en passant par les cases), je propose Le Petit Prince de Joann Sfar chez le même éditeur et dans la même collection. Je vous avoue que je ne suis pas fan du Petit Prince de Saint-Exupéry (je le trouve mièvre et répétitif) mais peut-être que ça passera mieux en bande dessinée ?

Alors qu’il doit réparer son avion, Saint-Exupéry rêve du Petit Prince. Il vient d’une autre planète et il voudrait un mouton mais pas trop gros parce que sa planète est toute petite. Il a besoin du mouton pour manger les pousses de baobab avant que ces arbres ne deviennent trop gros et détruisent sa planète. Mais, et si le mouton mangeait sa fleur ? Une fleur unique… mais orgueilleuse et colérique, c’est pourquoi le Petit Prince décide de partir et de visiter les autres planètes.

Il rencontre un roi qui règne (sur qui, sur quoi ?), un vaniteux qui se congratule, un ivrogne qui boit pour oublier la honte qu’il a de boire, un businessman qui compte les étoiles pour les posséder, un allumeur de réverbère qui applique la consigne d’éteindre puis d’allumer, un géographe qui écrit des gros livres, mais chacun est seul sur sa planète. « Décidément, elles sont bien bizarres, les grandes personnes. » (p. 55). Et le Petit Prince, il n’est pas bizarre ?

Cependant le géographe lui conseille de visiter « la planète Terre. Elle a une bonne réputation. » (p. 71). Mais le Petit Prince ne rencontre personne à part un serpent et une fleur car il est dans un désert d’Afrique. Puis il rencontre un renard – un ami ? – et celui-ci, bien que pas apprivoisé, engage la conversation. « Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent et tous les hommes se ressemblent. Je m’ennuie donc un peu. » (p. 81) et il lui délivre son secret (phrases très célèbres) : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » (p. 85) mais que voit le cœur ? Rien en fait ! Ce sont les yeux qui voient et qui envoient des signaux au cerveau… Je veux bien rêver et imaginer mais… je me méfie des réactions dues uniquement à l’émotion.

Bon, Saint-Exupéry réussit au bout de plusieurs jours à réparer son avion mais ce Petit Prince, est-ce un rêve ? « Je ne te quitterai pas. » (p. 101).

J’ai bien aimé les dessins de Sfar (les couleurs aussi) et l’humour décalé (« Il me les broute avec son mouton, celui-là », p. 9) mais je ne suis toujours pas convaincue par cette histoire de Petit Prince… La bande dessinée de Sfar est pourtant jolie et poétique… Elle a reçu le Prix Lire de la meilleure BD de l’année 2008 et le Prix Essentiel Jeunesse à Angoulême en 2009. Désolée pour les fans irréductibles mais il faut croire que la magie n’opère pas sur moi ! Mais je comprends que Joann Sfar, en tant qu’artiste et que philosophe, ait voulu adapter cette œuvre littéraire.

En plus de Les classiques c’est fantastique #2, je mets cette BD dans 2021, cette année sera classique, BD, Challenge de l’été #2 (Sahara, Maroc), Des histoires et des bulles (catégorie 20, une BD récompensée) et À la découverte de l’Afrique (Sahara, Maroc).

L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus

L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus.

Gallimard, collection Fétiche, avril 2013, 136 pages, 19 €, ISBN 978-2-07064-518-3.

Genres : bande dessinée française, adaptation d’une œuvre littéraire.

Albert Camus naît le 7 novembre 1913 en Algérie, dans une famille pauvre en partie bordelaise en partie ardéchoise. Il perd son père en octobre 1914 (dans la bataille de la Marne) et sa mère, en partie sourde, ne sait ni lire ni écrire. Heureusement, il y a des rencontres : Gustave Acault, un oncle anarchiste et voltairien, Louis Germain, un instituteur avisé et dévoué (le discours du prix Nobel lui fut dédié), Jean Grenier, écrivain et philosophe, Edmond Charlot, éditeur, André Malraux, écrivain et homme politique, etc. Deux jours après l’explosion de la bombe à Hiroshima (août 1945), il est le seul intellectuel occidental à dénoncer l’usage de la bombe atomique (éditorial publié dans Combat). Mort le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture, Albert Camus laisse une œuvre conséquente, avec ses théories sur l’absurde (le bonheur n’est-il pas tout simplement de vivre sa vie malgré son absurdité ?), sur la révolte intelligente et ses limites (la fin ne justifie pas les moyens), avec des essais (le premier date de 1936), des pièces dont Les Justes (1949), des romans dont les célèbres L’étranger (1942), La peste (1947), La chute (1956), quelques nouvelles, ses correspondances, plusieurs préfaces et des articles. Il existe une Société des études camusiennes qui édite la revue Présence d’Albert Camus.

Jacques Ferrandez naît le 12 décembre 1955 à Alger dans une famille d’origine espagnole qui quitte l’Algérie 3 mois après (sa naissance) pour s’installer à Nice (France). Il étudie les Arts décoratifs, il est auteur, dessinateur et débute sa carrière en 1978 (magazines, adaptations d’œuvres littéraires, bandes dessinées). Il aime l’Histoire, les romans noirs et le jazz (il est contrebassiste). Parmi ses titres, Les enquêtes du commissaire Raffini (4 tomes entre 1980 et 1988), Carnets d’Orient (10 tomes entre 1987 et 2009), entre autres.

Alger. Meursault est employé de bureau. Lorsqu’un télégramme lui apprend que sa mère est décédée, il se rend à « l’asile de vieillards de Marengo, à 80 km d’Alger » (p. 6). Il fait très chaud mais, après avoir veillé sa mère, il accepte une tasse de café au lait proposée par le concierge, un Parisien. De retour à Alger, il revoit Marie Cardona et ils vont au cinéma voir Le Schpountz avec Fernandel avec la fameuse réplique sur plusieurs tons « Tout condamné à mort aura la tête tranchée » (p. 28-29). Puis son voisin, Raymond Sintès, qui veut se venger de sa petite amie qui abuse de sa gentillesse (hum, hum…), lui demande d’écrire une lettre pour lui et de menus services… Le patron de Meursault a « l’intention d’installer un bureau à Paris pour traiter sur place directement avec les grandes compagnies » (p. 53) et propose le poste au jeune homme mais ça lui est égal, il ne veut pas changer de vie.

Alors qu’il est à la plage avec Marie et des amis, deux Arabes dont parmi eux le frère de la jeune femme que Raymond Sintès moleste, les attaquent. « Attention, il a un couteau ! » (p. 65). Plus tard, Meursault tire avec le pistolet que Sintès lui a confié. Il est jeté en prison. « Qu’est-ce que tu as fait ? – J’ai tué un Arabe. » (p. 76).

Le juge est horrifié par son manque d’empathie et son refus de demander pardon à Dieu. « Aujourd’hui, le gardien m’a dit que j’étais là depuis cinq mois… Je l’ai cru, mais je n’ai pas compris. » (p. 93). Malgré les témoins de la défense, le procès est à charge contre Meursault… C’est son caractère, son comportement qui est jugé, le fait qu’il parle peu, qu’il ait mis sa mère dans un asile (car il n’avait pas les moyens de s’occuper d’elle et de la faire soigner), qu’il ne croit pas en Dieu, qu’il ait des relations avec une jeune femme avant le mariage, etc. plus que le fait d’avoir tué un homme. Il est finalement condamné à mort. « J’écoute mon cœur. Je ne peux imaginer que ce bruit qui m’accompagne depuis si longtemps puisse cesser. » (p. 122).

Jacques Ferrandez s’empare de cette histoire poignante d’Albert Camus et en fait une superbe (et respectueuse) bande dessinée, aux couleurs chaudes et lumineuses, avec des personnages et des décors parfaitement imaginés. Meursault est jugé et condamné pour son côté insensible mais un homme est mort… Albert Camus voulait (dé)montrer l’absurdité de ces deux événements. Je rajouterai d’anciennes chroniques de lectures d’Albert Camus plus tard. En attendant, je vous invite à (re)lire cet auteur sincère et intègre.

Une lecture pour Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’août est de l’écrit à l’écran en passant par les cases) que je mets aussi dans 2021, cette année sera classique, BD, Challenge de l’été #2 (Algérie), Des histoires et des bulles (catégorie 3, un roman graphique) et À la découverte de l’Afrique (Algérie).

Les autres classiques chez Moka.

L’anomalie de Hervé Le Tellier

L’anomalie de Hervé Le Tellier.

Gallimard, collection Blanche, août 2020, 336 pages, 20 €, ISBN 978-2-07289-509-8.

Genres : littérature française, science-fiction.

Hervé Le Tellier naît le 21 avril 1957 à Paris. Il étudie les mathématiques puis le journalisme et la linguistique. Il est auteur (romans, nouvelle, théâtre, poésie), journaliste et éditeur. Il est membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) depuis 1992 et en est le président depuis 2019. De nombreux titres sont parus depuis 1990 mais je n’avais jamais lu cet auteur. L’anomalie reçoit le Goncourt 2020 mais j’avais très envie de lire ce roman avant la réception de ce prix.

Ce roman est en collection Blanche, sûrement pour toucher un large lectorat mais c’est bien de la science-fiction publiée en littérature générale.

Paris. Blake connaît la mort depuis l’enfance, un chien écrasé par sa mère, la chasse avec son oncle, « Il est déjà méticuleux, prudent, imaginatif, à l’extrême. Il a vu tellement de films. » (p. 16) et il devient tueur professionnel.

Victor Miesel est écrivain mais « malgré un prix littéraire très parisien » (p. 25), il ne rencontre pas le succès alors, pour vivre, il fait des traductions, mais il écrit un dernier roman, L’Anomalie.

Paris. Lucie Bogaert est monteuse de cinéma et travaille pour plusieurs réalisateurs. Elle a un fils, Louis, et son ancien amant architecte lui offre L’Anomalie lors de leur séparation.

New York. David apprend qu’il a une « tumeur […] sur la queue du pancréas, à l’opposé de l’intestin grêle […] une tumeur maligne. Cancéreuse. » (p. 43).

Voici les premiers personnages de ce roman, il y en a quelques autres (une avocate, un chanteur nigérian par exemple). Ils ne se connaissent pas, ils se sont peut-être aperçus. Leur point commun ? Ils étaient sur « le vol AF006 Paris-New York » (p. 49) le 10 mars 2021 lorsque le Boeing 787 a été confronté à un immense cumulonimbus, à une tempête de grêle et de fortes agitations. Chaque chapitre est consacré a un personnage et, pour chacun, l’auteur a bien ciblé les choses importantes de leur vie et de leur caractère en peu de pages.

Dans la publication de L’Anomalie de Victor Miesel, très vite publié par les éditions de l’Oranger après le décès de l’auteur, je vois une critique du monde de l’édition, une « évidence nécrophile : la critique, le public vont adorer cette histoire de livre remis juste avant le grand saut. » (p. 82).

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce roman, c’est tout ce qui est mis en place par les militaires, les scientifiques et les responsables de toutes les Agences à la McGuire Air Force Base de Trenton dans le New Jersey. Tous essaient de comprendre l’anomalie du 10 mars et du 24 juin. « Mais le protocole 42… On ne peut pas être confronté au protocole 42. » (le professeur Adrian Miller, probabiliste, p. 129).

J’avais regardé l’interview de l’auteur au 28’ sur Arte (lien ci-dessous), j’avais lu et entendu des choses sur ce roman mais rien ne me préparait à ce que j’ai finalement lu (j’avais quand même préservé le maximum avant de le lire) et je peux vous dire ma surprise à la lecture de ce roman extraordinaire, multi-genres, inventif.

C’est pourquoi je ne veux rien divulgâcher mais je peux vous mettre l’eau à la bouche et vous « parler de la ‘réalité’. Toute réalité est une construction, et même une reconstruction. Notre cerveau est scellé dans l’obscurité et le silence de la boîte crânienne, et il n’a accès au monde que par les capteurs que sont nos yeux, nos oreilles, notre nez, notre peau : tout ce que nous voyons, sentons, lui est transmis par des câbles électriques, nos synapses… nos cellules nerveuses. » (p. 165). Ah, vous n’y connaissez rien en sciences… pas grave, vous pouvez bien sûr lire ce roman !

Le passage qui m’a fait sourire. « Le président français parle, parle, avant – fait rare – de laisser la parole au bout de cinq minutes à son conseiller scientifique. Pour ne pas ajouter de l’excentrique à l’incompréhensible, le mathématicien a rogné son aspect de savant fou, troqué sa perturbante lavallière pourpre pour une fine écharpe de soie beige, sans se résigner à décrocher du revers de sa veste une araignée d’argent. » (p. 223-224).

Malheureusement, malgré les protocoles scientifiques et religieux, certains voient l’anomalie comme une abomination mais, comme avec la présentation des protagonistes, l’auteur vise juste, sans complaisance mais sans forcer le trait non plus et invite ses lecteurs à se positionner, à se confronter (soi-même, les autres, la société…).

Un roman que j’ai trouvé excellent, c’est la première fois que je lisais un titre de Hervé Le Tellier et j’en lirai d’autres assurément. Ah, et rien à voir avec Le silence de Don DeLillo (je me posais la question en juillet mais le thème est vraiment différent).

Pour le challenge Littérature de l’imaginaire #9. D’autres l’ont lu et l’ont apprécié ou pas, comme Alex, Alice, Antigone, Cannibal Lecteur, Chien critique, Hélène, Jostein, Krol, Maki, Pamolico, Zazy, entre autres.

Dans la vidéo ci-dessous, vous verrez Hervé Le Tellier à partir de 1’30 jusqu’à 14’00.

Toto Ninja Chat et l’évasion du cobra royal de Dermot O’Leary

Toto Ninja Chat et l’évasion du cobra royal de Dermot O’Leary.

Gallimard jeunesse, collection Grand format littérature, juin 2019, 208 pages, 12,90 €, ISBN 978-2-07512-155-2. Toto the Ninja Cat and the Great Snake Escape (2017) est traduit de l’anglais par Karine Chaunac.

Genres : littérature anglaise, fantastique, jeunesse.

Dermot O’Leary naît le 24 mai 1973 à Colchester dans l’Essex (Angleterre). Il est Anglo-Irlandais. Animateur (radio et télévision) depuis 1998, il s’inspire de ses deux chats (Toto et Silver) pour se lancer dans l’écriture de cette série destinée à la jeunesse, Toto Ninja Chat (4 tomes pour l’instant). Toto Ninja Chat et le grand braquage du fromage (tome 2, 2019), Toto Ninja Chat et le concert de l’enfer (tome 3, 2020) et Toto the Ninja Cat and the Mystery Jewel Thief (encore non traduit en français, 2021).

Nick East, né le 28 février 1968 dans le Yorkshire, est un illustrateur jeunesse anglais.

Toto, une minette noire, et Silver, son frère gris, vivent avec un couple à Londres depuis trois semaines. Ils dorment mais Toto entend dehors un « vacarme infernal » (p. 9.) Toto est pratiquement aveugle mais elle a suivi une formation de ninja en Italie (les deux chats arrivent des Pouilles). L’intrus qui se nourrit dans la poubelle de Papa et Mamma est Alexandre Rattinoff XXXIII, surnommé Facedechat. Il dit être un chat mais j’ai plutôt l’impression que c’est un rat… !

Facedechat propose à Toto et Silver de leur faire visiter le quartier, Camden, et leur fait prendre le « métro des animaux » (p. 42). C’est le même que celui des humains mais les animaux voyagent sur le toit. Ce que découvrent Toto et Silver est magnifique, la cathédrale Saint-Paul, la tour de Londres, le palais de Buckingham, le Shard (le plus haut building de Londres). Les deux chats se font, en une nuit, de nouveaux amis, des chauves-souris, des corbeaux, des goélands, … et même les chiens de la Reine ! Et, au 10 Downing Street, Facedechat leur présente Larry le chat (qui bizarrement ressemble lui aussi à un rat).

Mais, alors que Facedechat raccompagne Toto et Silver chez eux, les trois amis se rendent compte que Camden est « en plein chaos animalier » (p. 62). Brian, « le célèbre cobra royal du zoo de Londres, un des plus dangereux reptiles au monde » (p. 67), s’est échappé ! Au zoo, après une rencontre avec le couple de tigres, Melati et Jae Jae, fort sympthiques (si, si !), les trois amis doivent s’enfoncer dans un égout où Brian s’est rendu pour manger des rats, un égout « sale, malodorant et humide » (p. 103).

Ah, j’avais bien deviné pour Facedechat ! Mais c’est vrai qu’il ressemble quand même un peu à un chat, du moins aux yeux de son père, « Henrich Rattinoff, 835e du nom, roi de Camden, Regent’s Park, Primrose Hill et des quartiers alentours » (p. 124) qui l’a banni de Ratville…

Rats et chats s’enfoncent dans le tunnel où Brian a été repéré : « […] un serpent gigantesque. Il avait l’air féroce. Il avait l’air terrifiant. Il avait l’air… endormi. » (p. 131).

Vous voulez savoir pourquoi Brian s’est enfui du zoo et lire une belle histoire d’amitié (d’amour même) ? Lisez ce premier tome de Toto Ninja Chat ! L’aventure et le suspense sont au rendez-vous et surtout c’est drôle et très bien illustré. Je l’ai acheté pour le Mois anglais, non seulement je ne regrette pas mais en plus j’ai hâte de lire les tomes suivants ! Sharon l’a également lu et apprécié.

Je mets aussi cette excellente lecture dans A year in England, Challenge de l’été #2 (Angleterre), Jeunesse young adult #10, Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Animal pour Cobra royal) et Voisins Voisines 2021 (Angleterre).

Évangile des égarés de Georgina Tacou

Évangile des égarés de Georgina Tacou.

Gallimard, collection L’Arpenteur, janvier 2020, 198 pages, 18 €, ISBN 978-2-07287-000-2.

Genres : littérature française, roman.

Georgina Tacou naît en 1970 en France. Elle est la fille de Constantin Tacou, un Roumain né en Grèce, exilé en France, traducteur et éditeur (à partir de 1976, L’Herne et les Cahiers de l’Herne). Elle est actrice, scénariste et romancière. Son premier roman, La mort n’en saura rien, paraît en 2009.

Première partie. Flora veut mourir, elle voit un psy. « Mon chemin dans cette ville, les déambulations solitaires sont terminées. Je suis allée au bout. J’attends que la route nouvelle se signale à moi. Je suis devenue une pierre. » (p. 17). Mais en voyant Mars de Fritz Zorn dans la bibliothèque du psy, elle reprend goût à la vie. « C’est avant tout le livre d’un immense écrivain, porté par une voix puissante, implacable, qui fait mouche et sens, un livre révulsé, une apologie de la colère, qui vous lamine, vous entraîne sans pitié là où l’on ne veut pas aller, cet endroit si inconfortable : au cœur des choses. » (p. 30).

Je précise à propos du mot « colère » dans l’extrait ci-dessus : le véritable nom de cet auteur suisse est Fritz Angst qui signifie peur et son nom de plume est Fritz Zorn qui signifie colère. Comme il est de langue allemande et qu’il y a plusieurs extraits de Mars (unique livre paru en 1976) qui m’ont intriguée dans cet Évangile des égarés, il est possible que je le lise (si je le trouve à la bibliothèque) pour Les feuilles allemandes, challenge qui aura lieu en novembre.

Deuxième partie. Le psy fait interner Flora (avec son accord) à Merveil-sur-Arc. Le Refuge est rempli d’égarés, c’est « le royaume des désœuvrés » dit Flora (p. 68). « J’apprends. J’apprends des égarés ce que le monde refuse : la fantaisie, l’élan, les audaces minuscules. Ces petites choses qui, si on ne les tente pas ici, ne seront jamais tentées. » (p. 119). Chaque chapitre concerne un(e) égaré(e), Flora, Alexia, Vasco, Judith, François, Karim avec qui Flora va se lier pendant les deux mois d’internement.

Troisième partie. C’est le témoignage de Vladimir, le fils adolescent de Flora, le regard qu’il porte sur sa mère, sur ses parents divorcés, sur sa vie au lycée et aussi sur le monde connecté qu’il a abandonné avec quelques copains. J’ai beaucoup aimé cette partie, fulgurante.

Le style moderne et vif de Georgina Tacou n’est pas banal mais ce roman m’a scotchée. Le témoignage de Flora et la vie de Fritz m’ont touchée et parfois fait sourire. « Je sens les connards, les menteuses. […] Même les animaux me parlent, même les objets, même un coin de ciel. Rien n’est silencieux, tout est vacarme. » (Flora, p. 53). Contrairement à Monstrueuse féerie de Laurent Pépin qui donnait la parole au psychologue (avec un côté fantastique), cet évangile des égarés donne respectueusement la parole aux malades, aux égarés et c’est vraiment émouvant parce que tout le monde peut basculer un jour…

Georgina Tacou est une autrice à découvrir et j’ai très envie de lire son premier roman, La mort n’en saura rien. L’avez-vous lu ?

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 40, un livre qui se déroule en milieu scolaire, la troisième partie se déroule dans le lycée de Vladimir).

Les histoires du Petit Renaud de Léopold Chauveau

Les histoires du Petit Renaud de Léopold Chauveau.

Gallimard, NRF, janvier 1927, 96 pages, ISBN 978-2-07100-526-9. Illustrations couleurs de Pierre Bonnard. Vous pouvez lire ces 5 histoires aux éditions MeMo, en coédition avec la Bibliothèque nationale de France, octobre 2020, 100 pages, 18 €, ISBN 978-2-35289-458-2.

Genres : littérature française, littérature jeunesse, contes.

Léopold Chauveau naît le 19 février 1870 à Lyon (Rhône-Alpes). Il est le fils d’Auguste Chauveau, vétérinaire, anatomiste et physiologiste (1827-1917). Il devient chirurgien mais il est aussi écrivain et artiste (sculpture sur bois, dessin). Il réalise 180 dessins à l’encre de Chine entre 1910 et 1920, intitulés La maison des monstres (voir la vidéo du Musée d’Orsay tout en bas du billet). Parmi ses titres, Derrière la bataille (1916), un récit sur le front de la première guerre mondiale, des contes pour enfants illustrés soit par lui soit par le peintre Pierre Bonnard (1867-1947) comme Histoires du Petit Renaud (1926) et des romans pour adultes comme Ramponnot (1931), Pauline Grospain (1932), Grelu (1934) parus chez Gallimard. Il meurt le 17 juin 1940 à Sérigny (Normandie).

Les histoires du Petit Renaud sont des histoires amusantes qu’un père, écrivain, raconte à son fils, surnommé Petit Père Renaud.

Histoire du gros Escargot raconte comment un escargot avance sur une route qui ne s’arrête jamais, et comment il se presse pour ne pas se faire écraser. C’est que des escargots écrasés, il en a vu beaucoup sur la route, des petits, des gros… Mais le lendemain, le voici ramassé avec plusieurs de ses congénères par une paysanne et jeté dans un arrosoir fermé ! « Il est très gentil mon escargot. ». (p. 30). Rien ne vaut la liberté !

Histoire du petit serpent ou comment le petit serpent, pour échapper à la punition de sa mère parce qu’il avait mis son doigt dans le nez, se met à courir, perd ses pattes et doit ramper sur le ventre. Durant sa course, le petit serpent rencontre un crocodile, un hippopotame, un lion, une girafe et un éléphant qui va devenir plus malicieux et intelligent. « Il se sauva pendant si longtemps, elle le poursuivait si assidûment, qu’elle oublia pourquoi elle tenait tant à lui donner une claque. […] Il se sauvait. Il avait oublié, lui aussi, depuis bien longtemps, pourquoi il méritait une claque. » (p. 38). Une réflexion sur la punition, ses causes et ses conséquences.

Histoire du gros arbre est l’histoire d’un arbre qui est énorme car il mange depuis longtemps les enfants mais seulement un enfant seul, ou deux ou trois, pas plus. « Il n’y aurait pas eu de place pour le quatrième dans son estomac, ce quatrième-là se serait sauvé et aurait raconté pourquoi les autres ne revenaient pas. » (p. 54). Un bûcheron qui se repose contre son tronc découvre le secret de l’arbre. Heureusement parce que les villageois, pour se venger, tuent tout ce qui bouge dans la forêt (charbonniers, animaux et même les lapins… comme si les lapins pouvaient manger des enfants !).

Histoire du petit Ours est une histoire que raconte le père à Petit Renaud pour qu’il digère parce qu’il a trop mangé. Le petit Ours brun en velours, Rounichond, dort tous les soirs avec Toto. Mais une nuit, Toto se réveille et Rounichond n’est pas là… « […] il est parti se promener, il reviendra, il n’est pas perdu ! Allons ! ne pleure plus ! c’est fini ! » (p. 72) dit la maman. Rounichond revient, effectivement, six mois après et il a bien changé ! Mais attention, trop d’éducation nuit à l’éducation.

Le loup et la tortue est une fable que Petit Renaud récite à son papa. La nuit, la tortue rentre dans sa carapace pour que le loup ne la mange pas. « Et la tortue retira tant qu’elle put, sa tête et ses pattes, bien au chaud, au fond de sa maison […]. » (p. 88). Mais elle oublie de rentrer sa queue…

Histoire supplémentaire enregistrée dans cette vidéo du Musée d’Orsay. Histoire de Limace raconte comment Limace Basset, chien savant dans un cirque, et Chocolat Caniche, chien d’aveugle, se rencontrent et deviennent amis, ainsi qu’avec la grenouille Pythagore. Une jolie parabole animalière qui explique qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Ces histoires qui ont bientôt 100 ans se lisent toujours avec plaisir parce que les enfants (et les grands) aiment toujours les histoires amusantes, les histoires d’animaux, les contes, les fables. J’imagine qu’à sa parution, avec les belles illustrations de Pierre Bonnard, ce livre était considéré comme un beau livre d’artiste pour la jeunesse. Pas de morale mais quelques petites idées subversives qui raviront assurément les lecteurs adultes.

Premier livre lu pour le nouveau challenge Les textes courts. Avec tous ces animaux, je le mets aussi dans Animaux du monde #3 ainsi que dans 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 3, un prénom dans le titre), Contes et légendes #3, Jeunesse Young Adult #10 et Projet Ombre 2021.

Le bonhomme de neige de Jo Nesbø

Le bonhomme de neige de Jo Nesbø.

Gallimard, collection Série noire, mai 2008, 528 pages, 22 €, ISBN 978-2-07078-641-1. Snømannen (2007) est traduit du norvégien par Alex Fouillet.

Genres : littérature norvégienne, roman policier.

Jo Nesbø naît le 29 mars 1960 à Oslo (Norvège). Jeune footballeur, étudiant à la Norwegian School of Economics à Bergen, journaliste économique, auteur compositeur interprète du groupe de pop rock Di Derre, avec son frère Knut Nesbø, de 1992-1998 (j’ai écouté quelques titres, c’est pas mal), le voici maintenant romancier (romans policiers et littérature jeunesse) depuis 1997, nouvelliste et scénariste. C’est la première fois que je lis cet auteur mais j’ai vu (et apprécié) la série télévisée Occupied.

Le bonhomme de neige est le 7e tome de Une enquête de l’inspecteur Harry Hole. Zut, moi qui pensais commencer par le début… En tout cas, en 2017, ce roman est adapté au cinéma par Tomas Alfredson (réalisateur suédois) avec Michael Fassbender (acteur germano-irlandais) dans le rôle de l’inspecteur Harry Hole (mais je n’ai pas vu ce film).

5 novembre 1980, la neige arrive sur Lillestrøm. Sara Kvinesland rend visite à son amant avant qu’il ne déménage. Son fils l’attend dans la voiture. Lorsqu’elle revient quarante minutes plus tard, il lui dit qu’il a vu le bonhomme de neige et « Nous allons mourir. » (p. 17).

2 novembre 2004. Harry Hole, à 40 ans, est inspecteur principal à la Brigade criminelle d’Oslo. Son service doit enquêter sur une femme disparue depuis un an. « Elle était femme au foyer, et avait été vue pour la dernière fois au jardin d’enfants où elle avait déposé son fils et sa fille, le matin même. » (p. 27-28). Une nouvelle enquêtrice, Katrine Bratt, est affectée à la brigade.

Dans la nuit du 2 au 3 novembre, Birte Becker disparaît laissant seul son fils de 10 ans, Jonas. Le père, Filip, professeur, est à Bergen. Hole et son équipe sont sur l’affaire. En fait, un bonhomme de neige est apparu dans leur jardin et, au lieu de regarder la route, ses yeux en charbon sont dirigés vers la maison et autour du cou, il a l’écharpe rose de Birte…

« Ça, c’est une des vieilles affaires de Hole, non ? […] Il croyait qu’il y avait un tueur en série dans la nature. […] tu sais sans doute qu’il se trompait ? Et que ce n’’était pas non plus la première fois. Il est littéralement obsédé par les tueurs en série, Hole. Il se croit aux États-Unis. Mais il n’a pas encore trouvé le sien dans ce pays. » (p. 76). C’est que Harry Hole a suivi une formation au FBI et qu’il est spécialisé dans les tueurs en série. Et, surtout, il a reçu cette lettre : « La première neige ne tardera pas. Et il resurgira alors. Le bonhomme de neige. Et quand la neige aura disparu, il aura de nouveau pris quelqu’un. Ce que tu devrais te demander, c’est ceci : ‘Qui a fait le bonhomme de neige ? Qui fait les bonhommes de neige ? Qui a enfanté The Murri ?’ Car le bonhomme de neige lui-même ne le sait pas. » (p. 91) alors il est sûr qu’il y a un tueur en série !

Une femme disparue, une autre dont la tête est retrouvée sur un bonhomme de neige, une clinique de chirurgie plastique, le syndrome de Fahr, un flic kleptomane de Bergen disparu depuis plus de dix ans années, l’enquête suit plusieurs pistes. « Le meurtrier en série est un narcissique qui met en scène une pièce dans laquelle il tient le rôle principal ; l’invincible, le plus puissant, celui qui triomphe à la fin. » (p. 200).

Côté perso, Harry Hole se remet doucement de sa séparation d’avec Rakel qui compte épouser un autre homme mais ils continuent de se voir et Hole peut également voir Oleg, 12 ans, dont il s’est occupé comme d’un fils.

Une phrase à méditer. « Plus je vieillis, plus je suis d’avis que le mal est le mal, avec ou sans maladie mentale. » (Ståle Aune, p. 519).

L’enquête est assez rapide, elle dure 3 semaines (donc du 2 au 23 novembre) mais le roman trouve son épilogue en décembre. Une enquête violente, brutale, qui ne fait pas la part belle aux journalistes et à certains policiers prêts à balancer pour sauver leur peau… Mais Harry Hole semble invulnérable. Et les personnages qui l’entourent sont divers et attachants (pour la plupart). De plus, la musique a une grande importance (le lecteur sent que l’auteur est aussi musicien) et il y a une véritable bande son pop rock. Le bonhomme de neige est un polar dense et efficace et je lirai d’autres titres de Jo Nesbø, c’est sûr et certain !

Pour le Challenge du confinement (case Policier), Décembre nordique, Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Norvège). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 17.

Sibir de Danièle Sallenave

Sibir : Moscou Vladivostok, mai-juin 2010 de Danièle Sallenave.

Gallimard, collection Blanche, janvier 2012, 320 pages, 19,50 €, ISBN 978-2-07013-641-4.

Genres : littérature française, récit de voyage.

Danièle Sallenave naît le 28 octobre 1940 à Angers (Pays de la Loire). Elle étudie à l’École normale supérieure (Lettres, Lettres classiques) et à l’Université Paris-Nanterre (histoire du cinéma). Elle est autrice (membre de l’Académie française depuis 2011 au fauteuil n° 30), traductrice (de l’italien), journaliste (France Culture, Le Messager européen, Le Monde, Les Temps modernes) et aussi professeure et chercheuse. Elle publie de nombreux livres depuis 1975 et reçoit plusieurs prix littéraires.

Mai 2010, Danièle Sallenave participe à un voyage avec d’autres auteurs français ; elle atterrit à Moscou et va prendre le Transsibérien pour rallier Vladivostok (10 000 km, 9 fuseaux horaires !). Elle a déjà voyagé en Russie depuis 1977. « Cela sert le cœur, de nostalgie, d’amour, d’une espèce de compassion positive, presque sans mots. » (p. 17).

Sibir signifie Sibérie en russe. Que voici un voyage magnifique, raconté au jour le jour, très instructif, d’autant plus que l’autrice se rappelle ses anciens séjours en Russie donc, en plus du récit de ce voyage en Transsibérien, il y a des tas de souvenirs, d’anecdotes historiques, politiques, architecturales, littéraires. Bien sûr, cela rend la lecture plus difficile mais c’est tellement passionnant et enrichissant !

C’est aussi une réflexion sur la mémoire et l’oubli pour aller de l’avant, pour construire l’avenir (mais comment faire abstraction des millions de morts, des déchets dangereux, etc. ?). « Tout cela caché, tapi, enfoui, rayonne dans l’ombre d’une lumière maléfique. » (p. 63).

Danièle Sallenave note que « à l’heure où l’Europe est travaillée par des revendications identitaires, ethniques, religieuses, linguistiques, la Russie semble affronter des problèmes très proches des nôtres. » (p. 82).

À chaque gare, les auteurs et les accompagnateurs sont accueillis en grande pompe mais le folklore paraît parfois… bancal ! Cependant, à chaque fois, les Russes sont gentils et accueillants.

« Et, appelée au secours, la mémoire du temps révolu ne suggère que des images de violence, peu accordées au calme des lieux, si provisoire soit-il. Pourtant elle est nécessaire : pris entre un avenir incertain et un passé dont personne ne nous parle, le moment présent n’est qu’une fragile passerelle, sur quoi s’exerce de surcroît la pression et le formatage du « discours touristique ». D’où le travail qu’il faut faire après un voyage pour le compléter, le contredire, et aussi s’y soustraire. » (p. 87).

J’ai aimé son honnêteté et sa lucidité. « Nous autres, Occidentaux un temps (ou longtemps !) séduits par le communisme, nous « en étions revenus » définitivement dans les années soixante-dix ou quatre-vingt (Gide, c’était dès la fin des années trente !). Mais cet élan, cette approbation plus tard suivis d’un rejet vif, prononcé, irréfutable, cela ne nous avait rien coûté : nous avions joué avec la vie des autres, nous avons été complices de leur mort. » (p. 145-146). Terrible…

Elle est aussi honnête sur le voyage en lui-même. « Une inquiétude récurrente me taraude : qu’est-ce que je vois, qu’est-ce que je comprends ? » (p. 187). Il est vrai, que lors d’un voyage, on ne peut pas tout voir, et puis ici, elle sent bien qu’on leur cache des choses. Et quand, en plus, on ne parle pas le russe couramment…

Elle n’omet (presque) rien. « C’est ça aussi, la Russie : une mafia arrogante, multimillionnaire, et les restes encore vivants du monde d’autrefois, de sa simplicité sans chichis… » (p. 297).

J’ai adoré ce voyage, l’Oural, la Sibérie, le Tatarstan, la Bouriatie… jusqu’à Vladivostok qui est à l’extrême sud-est de la Russie. Ce récit, intense, surprenant, tendre mais lucide, m’a fait penser à C’est bon d’être un peu fou, un film documentaire réalisé par Antoine Page (dont je vous ai parlé ici, en bas du billet).

J’ai noté des auteurs que je ne connaissais pas, comme Ğabdulla Tuqay (l’autrice écrit Tuqaï), un poète et éditeur tatar de Kazan et Ferdynand Antoni Ossendowski, un auteur et géologue polonais né dans l’empire russe, près de Ludza (Lettonie).

Sur la couverture, la photo représente un « nerpa, petit phoque du lac Baïkal » (p. 232) [infos et photos sur Wikipédia].

« On ne peut quitter l’Europe : le train la pousse devant lui dans sa lente progression, obstinée, vers l’est. » (p. 274). Alors, la Russie : européenne ou asiatique ?

Ce livre n’est pas récent mais ce voyage est intemporel et, malgré ce qu’il s’est passé durant 10 ans, je pense qu’il est toujours pertinent et d’actualité.

Un rêve… Parler russe et visiter la Russie !

Je mets cette lecture dans le Petit Bac 2020 (catégorie Lieu pour Sibir). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 3.

La dispute de Marivaux

La dispute de Marivaux.

Folio Plus Classiques, n° 181, décembre 2009, 144 pages, 5,70 €, ISBN 978-2-07039-662-7.

Genres : littérature française, théâtre, XVIIIe siècle.

Marivaux, de son vrai nom Pierre Carlet de Chamblain de, naît le 4 février 1688 à Paris, dans une famille noble originaire de Normandie. Il est journaliste, romancier (La voiture embourbée, Le bilboquet, La vie de Marianne et Le paysan parvenu, entre autres) et philosophe mais il est plus connu en tant que dramaturge : il écrit des pièces pour le Théâtre italien de Paris et pour la Comédie française. Il est possible de lire ses œuvres sur WikiSource. De son pseudonyme sont nés les mots « marivauder » et « marivaudage ».

Cette pièce est « représentée pour la première fois par les comédiens français ordinaires du roi, le lundi 19 octobre 1744 » (p. 5) ; Marivaux a 56 ans.

Après une dispute (« discussion, débat plus ou moins âpre et violent », p. 9), un homme fait construire en forêt une maison entourée de hauts murs pour faire une expérience : quatre bébés y sont placés, deux garçons et deux filles, et sont élevés par un couple, une femme Carise et un homme Mesrou, mais ils grandissent sans jamais se voir. Dix-huit ans plus tard vient le moment de découvrir le résultat de cette expérience : après leurs rencontres, qui commettra le premier – ou la première – l’inconstance et l’infidélité, un homme ou une femme ?

Le Prince, fils de l’homme qui a monté cette expérience, emmène sa bien-aimée Hermiane qui soutient que la femme n’est ni inconstante ni infidèle au contraire de l’homme. Depuis le sommet des remparts, sans se faire voir, ils observent comme si c’était un spectacle.

Le lecteur fait d’abord la connaissance d’Églé, une belle jeune femme, qui rencontre Azor, un beau jeune homme : après un moment de surprise, ils se plaisent mais doivent se séparer quelque temps. Arrive alors Adine qui se trouve bien plus belle qu’Églé et qui vante les charmes de son Mesrin qu’Églé ne connaît pas mais qu’elle va rencontrer bientôt.

Églé parlant d’Azor à Carise : « il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi je prétends qu’elle soit pour tout le monde. » (p. 35).

La pièce est plutôt comique surtout quand Azor et Mesrin sautent tous les deux tant ils sont contents mais quel sera le résultat de cette expérience sur l’élan amoureux, sur l’amour et sur sa constance ?

En complément de cette curieuse comédie en prose (1 acte avec 20 scènes), deux dossiers en fin de volume.

Le premier intitulé Du tableau au texte d’Alain Jaubert sur la Jeune femme au tricorne (vers 1755-1760), œuvre intrigante du Vénitien Giovanni Battista Tiepolo (1696-1770) qui illustre la couverture du livre. Il est possible d’analyser ce tableau mais, sur la jeune femme qui pose, on ne sait rien !

Le deuxième intitulé Le texte en perspective de Sylvie Dervaux-Bourdon comporte six chapitres. 1- Mouvement littéraire : Marivaux face aux Lumières naissantes. 2- Genre et registre : une pièce plurielle. 3- L’écrivain à sa table de travail : l’écriture, une quête incessante. 4- Groupement de textes : figures d’ingénus au théâtre, XVIIe-XVIIIe siècles. 5- Chronologie : Marivaux et son temps. 6- Éléments pour une fiche de lecture.

Ces dossiers sont enrichissants non seulement pour les professeurs et les étudiants mais aussi pour tous les lecteurs curieux de théâtre et du XVIIIe siècle ! Après le rationalisme de Descartes (1596-1650), les Lumières se veulent plus philosophiques, plus « éclairés », plus tolérants et plus ouverts.

Comme j’ai terminé cette lecture de la Semaine à 1000 pages hier soir à 23 heures (soit une heure avant la fin du marathon), j’ai rédigé dans la foulée cette note de lecture que je mets dans Cette année, je (re)lis des classiques #3 et aussi dans Lire en thème de février puisque l’auteur est Français.

Jefferson de Jean-Claude Mourlevat

Jefferson de Jean-Claude Mourlevat.

Gallimard Jeunesse, mars 2018, 272 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-07509-025-4.

Genres : littérature française, jeunesse, roman policier et fantastique.

Jean-Claude Mourlevat naît le 22 mars 1952 à Ambert dans le Puy de Dôme (Auvergne). Il étudie l’allemand et enseigne cette langue au collège. Il se lance ensuite dans le théâtre (clown, magie, mise en scène) puis se consacre à l’écriture dès 1997. Il est auteur de littérature jeunesse et a reçu plusieurs prix (Ado-Lisant, Incorruptibles, Sorcières, Utopiales…). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.jcmourlevat.com/.

Dans un monde parallèle à celui des humains, les animaux « marchent debout, parlent, peuvent emprunter des livres à la bibliothèque, être amoureux, envoyer des textos et aller chez le coiffeur. » (p. 9). Jefferson Bouchard de la Poterie (le héros de ce roman, un jeune hérisson de 72 cm) fait tout ça et c’est justement chez le coiffeur qu’il se rend de bon matin. Mais, sur la route, il manque se faire écraser par des chauffards (deux humains patibulaires). Quand il arrive au salon Défini-Tif, tout crotté, il découvre monsieur Edgar… mort ! « Il fit ce qu’il n’aurait jamais dû faire : il s’agenouilla près du corps, […], prit les ciseaux dans sa main droite et les arracha de la blessure en s’étonnant de la résistance opposée. » (p. 23). C’est à ce moment-là que la cliente endormie, une vieille chèvre, épouse du juge, se réveille et hurle en accusant Jefferson. « Il était le coupable désigné, évident, indiscutable, et sa fuite l’accusait. » (p. 29). Heureusement Jefferson peut compter sur son ami d’enfance (son meilleur ami), Gilbert, un cochon gourmand et déjanté. « […] j’ai bien réfléchi et mon idée, la voilà : la seule et unique façon de t’innocenter, c’est d’arrêter nous-mêmes l’assassin et de le livrer clé en main aux gendarmes. » (p. 48). Leur enquête les mène au pays des humains, à Villebourg, où ils se rendent grâce à un voyage organisé par les cars Ballardeau.

Ma phrase préférée (à propos de la consommation d’animaux chez les humains) : « C’est comme pour l’esclavage ou la torture, lança Mme Schmitt, on a pensé pendant des siècles que c’était normal… » (p. 183).

Jefferson est un roman jeunesse bien plus profond qu’une simple histoire d’animaux, le lecteur y côtoie l’amitié, la confiance, plusieurs notions comme la présomption d’innocence (ici bafouée à cause des affabulations d’une vieille bique, c’est le cas de le dire !) et des choses importantes comme l’honnêteté, le combat important pour la liberté et la fin des ignominies (l’abattage infâme des animaux d’élevage). Les voyageurs qui accompagnent Jefferson et Gilbert vont former une équipe exceptionnelle ! Le roman est de plus joliment illustré par Antoine Ronzon. Un roman (qui a reçu plusieurs prix en 2019) pour les petits et les grands !

Je le mets dans les challenges Jeunesse Young Adult #9, Littérature de l’imaginaire #8, Petit Bac 2020 (catégorie Prénom : ici Jefferson est un prénom) et Polar et thriller 2019-2020.