Play de Mènis Koumandarèas

Play de Mènis Koumandarèas.

Ginkgo, octobre 2016, 128 pages (l’éditeur dit 140 mais il y en a bien 128), 15 €, ISBN 978-2-84679-264-6. Play Πλανόδιος Σαλπιγκτής (Kédros, 1989) est traduit du grec par Nicole Le Bris.

Genres : littérature grecque, roman.

Mènis Koumandarèas (Μένης Κουμανταρέας) naît le 4 janvier 1931 à Athènes en Grèce. Il étudie la philosophie et le droit à l’université d’Athènes et suit des cours de théâtre. Il est journaliste, écrivain dès 1962 (nouvelles, romans, poésie) et traducteur. Il traduit en grec moderne Lenz de Georg Büchner (1977), Alice’s Adventures in Wonderland de Lewis Carroll (1972), As I Lay Dying de William Faulkner (1970), Demian de Hermann Hesse (1961), The Ballad of the Sad Cafe de Carson McCullers (1969) et Bartleby the Scrivener de Herman Melville (1980). Il meurt assassiné dans son appartement le 6 décembre 2014 à Athènes. Une page lui est consacrée sur le site de son éditeur, Kédros, et une autre sur le site de la Société des écrivains grecs (sites en grec).

« Un jeune journaliste débutant – plus rocker que journaliste – se présente au domicile d’un écrivain célèbre pour une série d’interviews. Se noue entre eux des relations ambivalentes d’intérêt et d’exaspération réciproques. ‘Play’, c’est la touche du magnétoscope (*) qui permet au ‘reporter’ novice de réentendre les entretiens. Ce face à face dans lequel Koumandarèas se figure lui-même relève de la fiction. » (début de la 4e de couv). (*) Ici, il y a une erreur, c’est bien un magnétophone et pas un magnétoscope.

Un jeune journaliste de 28 ans réussit à avoir un premier rendez-vous avec un grand écrivain. « J’ai lu un certain nombre de vos interviews, dis-je, sans qu’aucune m’ait satisfait. » (au téléphone, p. 5). Les rencontres chez l’écrivain (grand fumeur et buveur de thé) sont enregistrées sur une cassette dans un magnétophone et le jeune journaliste écoute ensuite pour taper sur sa machine à écrire (qu’il appelle Maritsa car elle est bulgare).

Souvenirs d’enfance (à partir de 1935), les vacances à la montagne, la découverte de la musique classique sur le gramophone (Wagner, Strauss…), « une sorte d’extase ou d’ivresse lucide » (p. 11), une maison avec jardin dans le quartier de Psychico (que j’ai découvert dans Psychiko de Paul Nirvanas), un grand frère (7 ans de plus), un chien, les contes qu’on lui racontait le soir… Son conte préféré, Le loup et les trois chevreaux blancs, qui l’a inspiré pour écrire, « la séduction dans le récit » (p. 12). Dès qu’il a su un peu lire, il a développé son imagination et son envie d’écrire : tiens, ça me rappelle moi, mais je ne suis pas devenue une autrice célèbre, « C’est peut-être que le talent me fait défaut ? » (p. 14, c’est en fait une phrase du journaliste). C’est que pour écrire, il faut de l’art, l’innocence, l’étonnement de l’impression première et vivre « en permanence entre les deux aspects du monde, le réel et l’imaginaire » (p. 16).

Et puis, la guerre, l’occupation allemande, le frère aîné engagé, les parents en colère, « Mon père criait qu’à cause de lui nous allions tous nous retrouver devant le peloton d’exécution et ma mère fermait les fenêtres de peur que les voisins nous entendent. » (p. 20). L’écriture et la littérature sont entrées dans sa vie ensuite, à l’adolescence ; il aime les auteurs russes (Dostoïevski et Tolstoï) et il découvre le cinéma (américain) et le théâtre. « À présent que nous nous connaissons, viens régulièrement insiste-t-il. » (p. 25).

Après la Seconde guerre mondiale, et pour lui éviter la guerre civile (1946-1949) et les idées communistes, son père l’envoie étudier à Londres puis à Berlin, imaginez la découverte des rues, des monuments, des gens, des spectacles ! Mais… « Le mal du pays est une bête de proie qui te dévore l’âme. Même si ton lieu de naissance est l’endroit le plus laid qui soit, le désir d’y revenir l’emporte sur tout. À plus forte raison quand tu es né Athénien. » (p. 46).

L’auteur revient donc à Athènes, travaille et écrit. Il lit aussi et le journaliste le pousse toujours plus dans ses retranchements, les auteurs grecs et étrangers qu’il a aimés ou qu’il a détestés, et pourquoi. « Aux antipodes du lyrisme espagnol et de l’intellectualisme d’Europe centrale, les Américains écrivaient comme des enfants. C’est avec eux que j’ai découvert le naturel des dialogues ordinaires, l’humour, la clarté de la phrase, la rapidité dans les changements de temps et de lieu. Un montage qui me ramenait à mon ancienne passion, le cinéma. » (p. 97), il parle bien sûr des écrivains de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle voire ceux des années 1960 et 1970. « Souvent un écrivain, même de second ordre, me fournit, à l’égal de la vie, des matériaux pour mon propre ouvrage. Je ne prends pas toujours les plus grands pour modèles. » (p 97-98), il parle de Le tonneau magique de Bernard Malamud.

Un pur bonheur ces dialogues entre le journaliste et l’auteur, c’est vif, c’est moderne, presque endiablé, ça ressemble un peu à du théâtre (le lecteur se retrouvant comme spectateur des entrevues entre le journaliste et l’auteur interviewé). J’ai appris des choses sur l’histoire de la Grèce (XXe siècle), sur la musique grecque (j’avais déjà découvert le rébétiko il y a des années), sur la littérature grecque (c’est bien que les notes soient en bas de page et pas en fin de volume) et sur les « plats de cuisine littéraire » (p. 61), « Je ne sais pas ce qu’il entend par avant-garde ni par réalisme. Encore moins par postmodernisme, un terme que les gens sucent comme un bonbon et vous servent à tout bout de champ. » (p. 61). Mais, plus j’avançais dans la lecture, plus je sentais qu’il y avait quelque chose que je ne comprenais pas, pas comme un malaise, mais une chose intrigante, le journaliste est parfois provocateur, « Mais je n’ai pas l’intention de le laisser tranquille ce soir. À toutes ces culpabilités qui l’assiègent, voici le moment d’en ajouter encore une autre. » (p. 100).

Une excellente lecture que je mets dans Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 30, un roman qui se passe en huis-clos, 2e billet), Challenge de l’été – Tour du monde 2022 (Grèce), Challenge lecture 2022 (catégorie 29, un livre dont le titre est un verbe à l’infinitif), Petit Bac 2022 (catégorie Verbe pour Play), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 4 – Chaud et ardent, sous menu 1 – Brûlant d’amour = l’amour sous toutes ses formes, comme je n’ai pas envie de lire une romance, je propose ce roman qui parle d’admiration – donc une forme d’amour – d’un jeune homme pour un écrivain qu’il interviewe), Tour du monde en 80 livres (Grèce) et Voisins Voisines 2022 (Grèce).

PS : je tiens à dire que, tout comme L’Autre Paris d’Ivar Lo-Johansson, Ginkgo m’avait envoyé ce livre en 2016 mais que je n’avais pas pu le lire pour des raisons personnelles (séparation, déménagement, problème de santé) et pratiques (il était dans un des 10 cartons de livres non déballés à ce moment-là et je ne l’ai retrouvé que récemment). Merci pour cette belle lecture même si elle arrive presque 6 ans après !

L’Autre Paris d’Ivar Lo-Johansson

L’Autre Paris d’Ivar Lo-Johansson.

Ginkgo, collection L’élan, octobre 2016, 88 pages, 10 €, ISBN 978-2-84679-268-4. Okänt Paris (c’est-à-dire Paris inconnu, 1954) est traduit du suédois par Philippe Bouquet.

Genres : littérature suédoise, récit de voyage, récit social.

Ivar Lo-Johansson naît le 23 février 1901 à Ösmo (sud-est de Stockholm) en Suède. Son premier livre est Vagabondliv i Frankrike (Une vie de vagabond en France) paru en 1927. Il écrit sur les Statares (système créé au XVIIIe siècle qui permettait aux patrons de payer les ouvriers agricoles en nature, c’est-à-dire avec le gîte et le couvert mais de qualité médiocre, système aboli en 1945), sur le sport, l’analphabétisme, la prostitution, entre autres. Il est écrivain et journaliste, romancier, nouvelliste et poète, il fait partie du mouvement de la littérature prolétarienne. Il meurt le 11 avril 1990 à Stockholm et il est enterré au Skogskyrkogården (Cimetière boisé de Stockholm, un peu un Père-Lachaise suédois). Il existe un site officiel et un musée consacrés à Ivar Lo-Johansson (site en suédois mais un accès à sa bibliographie).

Le traducteur, Philippe Bouquet, rédige la préface du livre. Le 26 août 1969, alors assistant de faculté, il met « pour la première fois les pieds à Stockholm » (p. 7) et il est accueilli par un écrivain suédois qui lui offre son livre, dédicacé, Okänd Paris, « C’était la première fois qu’un écrivain me remettait personnellement une de ces œuvres, celui-ci était un étranger et son livre portait sur mon pays, sa capitale, ses lieux et habitants les plus obscurs. » (p. 8), l’accent étant mis « sur le côté ‘ombre’ de la Ville-Lumière. » (p. 10). Malheureusement, ce livre est « amputé des dizaines de photos qui en font partie intégrante car c’est en compagnie du photographe Tore Johnson qu’Ivar Lo-Johansson a effectué ce reportage […]. » (p. 8).

Aux début des années 1920, Ivar Lo-Johansson vient en France pour la première fois, il y vit dans la misère, dans la rue (comme George Orwell quelques années plus tard, en 1928-1929, qui témoigne avec Dans la dèche à Paris et à Londres, paru en 1933) et il publie Vagabondage en France (ou Une vie de vagabond en France) en 1927 en Suède (inédit en français). S’il revient à Paris, 25 ans après, « c’est pour y observer de près le monde de la pauvreté : les mendiants, les prostituées, les vieux dans leurs asiles et les miséreux dans leurs refuges. » (p. 18).

Comme je souhaite présenter ce livre dans Les classiques c’est fantastique avec le thème de juin C’est dans l’art, je souhaite préciser qu’à travers les miséreux qu’il rencontre, l’auteur a à cœur de parler de l’Art et de l’évolution architecturale de Paris. Par exemple, il va sous les ponts en bord en Seine, et il dit que « Dans le Louvre voisin, les riches touristes américains (et suédois) admirent les mendiants qui figurent sur les tableaux de Rembrandt. Mais ceux qui couchent sous les ponts de Seine, ils ne leur jettent même pas un regard, car ils ne sont pas célèbres. » (p. 11). Les clochards ou cloches ont pourtant une belle vue sur la cathédrale Notre-Dame. Souvent leurs nuits se passent à la belle étoile car les bouches de métro et les églises sont fermées. Certains n’étaient pas des clochards mais des chiffonniers mais « Lorsqu’il y aura des vide-ordures partout à Paris, ce sera la fin des chiffonniers. » (p. 27).

En ce qui concerne les « hospices et […] asiles d’indigents et de vieillards » (p. 31) gérés par l’Assistance publique (il y en a 28 à Paris et très peu en province), beaucoup sont d’anciens châteaux avec parc et jardins, des vieilles pierres, mais sans aucune modernité… Et pour les prostituées, ce n’est pas mieux, les bordels ayant fermés, elles se retrouvent sur le trottoir à la merci des maquereaux, des mauvais clients et des maladies vénériennes…

L’auteur parle aussi des Halles, haut-lieu parisien (créé au début du XIIe siècle) dont aucun auteur n’a parlé depuis Zola… et il n’est pas tendre. « Paris a énormément grandi. Les Halles ont suivi le mouvement mais, malgré leur énormité, ce n’est jamais qu’un marché comme un autre et pas des plus modernes. Le ventre de Paris a tellement grandi qu’il est devenu informe et alourdit le corps, déjà colossal, de la ville, entraînant des problèmes de digestion. Les Halles sont mal organisées, peu hygiéniques et constituent une absurdité du point de vue de la circulation. » (p. 51), j’imagine que ça a évolué en bien, j’espère ! D’ailleurs les Halles avaient un peintre attitré, Narcisse Belle (1900-1967, qui était boucher charcutier aux Halles).

Il y a aussi de nombreuses affiches partout dans Paris, bien sûr beaucoup sont artistiques mais l’auteur est stupéfait par celles qui dénoncent l’alcool (il y a pourtant 15400 cafés et bars à Paris, la France est le premier producteur d’alcool au monde et le plus grand consommateur mais l’alcool est considéré comme ‘un criminel en liberté’, cf p. 57), bref on est loin des affiches du Chat noir (cabaret de Montmartre).

Je ne connaissais pas le cimetière des chiens sur une des îles de la Seine. « Il a été fondé par la poétesse Marguerite Durand. C’est l’un des cimetières les plus riches du monde. Trente-cinq mille animaux y sont enterrés, surtout des chiens, mais également des chats, des oiseaux et un lion. » (p. 63). Imaginez des « cyprès et palmiers […] fontaines en forme de têtes de chien […] monuments de marbre […]. » (p. 63), « les photographies et les sculptures […] mausolées […]. » (p. 64). Vous pouvez voir des photos sur le site de la mairie d’Asnière sur Seine ici et ici.

Et puis, bien sûr, il y a le Paris des artistes, Montparnasse d’abord, Saint Germain des Prés ensuite, c’est que les artistes désargentés doivent bouger lorsque le quartier devient trop cher pour qu’ils puissent continuer d’y vivre (on ne parlait pas à l’époque des bobos mais c’était déjà ce phénomène). « Ce sont les villes désertes de l’art, à Paris. C’est cela, la sociologie de l’art. » (p. 69). Mais les artistes peintres, génies ou idiots, vivent dans les même conditions que leurs prédécesseurs (l’auteur cite Gauguin et Renoir), « Ceux qui meurent ainsi de faim et grelottent de froid dans leur mansarde constatent que cela peut arriver. Pourquoi donc n’en irait-il pas de même pour eux ? Le présent est misérable, mais le rêve est riche. » (p. 73).

L’auteur conclut en disant qu’il existe un autre Paris « nettement plus beau, celui de l’art, de l’intelligence, de la belle architecture et des boutiques de luxe. Mais ce n’est pas pour cela que je suis venu ici. Si je choisis le Paris inconnu et le revers de la médaille, ce n’est pas parce que j’ignore la beauté. » (p. 76).

Allez, le Paris des années 50, on y va, boire un café en terrasse ou un verre de vin (blanc le matin, rouge le soir), enfin si on en a les moyens !

Ce petit livre est beau, intelligent, ou quand un Suédois apprend des choses aux Français sur la France, une France qu’ils n’ont pas connue, une France d’après-guerre (années 50) souvent idéalisée mais l’auteur rencontre et raconte le réel. Il est vraiment dommage que les photographies de Tore Johnson (1928-1980) n’aient pas pu être insérées dans ce livre (évidemment ça aurait eu un coût) mais il est possible d’en voir sur internet, en particulier sur Tore Johnson – Bilder från Paris du Nordiska Museet ou sur Tumblr entre autres (d’après ce que j’ai vu, elles sont toutes en noir et blanc).

D’autres titres d’Ivar Lo-Johansson traduits en français : La tombe du bœuf et autres récits (Actes Sud, 1982) et Histoires d’un cheval et autres récits (Actes Sud, 1986), quelqu’un les a lus ?

Je tiens à dire que Ginkgo m’avait envoyé ce livre en 2016 mais que je n’avais pas pu le lire pour des raisons personnelles (séparation, déménagement, problème de santé) et pratiques (en fait il était dans un des 10 cartons de livres non déballés à ce moment-là et je ne l’ai retrouvé que récemment). Merci pour cette belle lecture même si elle arrive 5 ans et demi après !

En plus du challenge Les classiques c’est fantastique avec le thème de juin C’est dans l’art, je mets cette lecture dans 2022 en classiques, Challenge de l’été – Tour du monde, Challenge lecture 2022 (catégorie 17, un livre publié après le décès de l’auteur, auteur mort en 1990 et livre publié en France en 2016), Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour Paris), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 4 – Chaud et ardent, sous menu La flamme intérieure = essai, documentaire et enrichissement personnel, ce récit de voyage est un essai littéraire et documentaire sur le Paris des années 50), Les textes courts, Tour du monde en 80 livres (même s’il parle de Paris, l’auteur est Suédois et c’est sa nationalité qui compte pour ce challenge), Un genre par mois (le thème de juin est la non fiction, biographie, voyage…) et le Challenge nordique (Suède).

Des gens sans importance de Panteleïmon Romanov

[Article archivé]

Des gens sans importance est un recueil de nouvelles de Panteleïmon Romanov paru chez Ginkgo éditeur dans la collection Lettres d’ailleurs (sous-collection Lettres de Russie) en mars 2005. Ces onze nouvelles sont traduites du russe (Bez tcheriomoukhi) par Luba Jurgenson (192 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-027-2).

Panteleïmon Sergueïevitch Romanov (Пантелеймон Сергеевич Романов) naît le 24 juillet (12 juillet) 1884 dans le village de Petrovskoïe (oblast de Toula, nord-ouest de la Russie). Il étudie le Droit à Moscou mais se consacre ensuite à l’écriture dès 1911, il est alors un auteur russe, mais avec la révolution, dans les années 1920, il devient un auteur soviétique. Ces histoires sont courtes, satiriques, et dénoncent l’ignorance, la bureaucratie entre autres, mais racontent aussi le monde rural, le « petit peuple », etc. Il meurt le 8 avril 1938 à Moscou (affaibli par une crise cardiaque en 1937, il meurt d’une leucémie à l’hôpital du Kremlin).

Une instruction : Bien qu’ayant son billet, une vieille femme ne peut pas monter dans le train car elle n’a pas fait peser son oiseau en cage. Tout bagage doit être pesé, ce sont les instructions. Mais le merle est trop léger… « Il doit y avoir un poids. Tout a un poids. » (p. 11).

Les spéculateurs sont plutôt des spéculatrices puisque ce sont des femmes qui louent leur bébé aux voyageurs de la gare. Les personnes porteuses d’un bébé sont en effet prioritaires pour acheter un billet. Mais ensuite dans la cohue, les femmes doivent récupérer leur bébé… « Travaillez, travaillez, les femmes, pour l’Armée rouge ! cria un soldat en voyant la file infinie de femmes avec des bébés. » (p. 17-18).

Des gens mal organisés : Un homme avec un cabas fume une cigarette devant un commerce de musique fermé en attendant son ami qui nettoie un piano. Peu à peu, une queue se forme derrière lui car tous veulent acheter ce qui est à vendre. « Quelle marchandise donne-t-on ? – On ne sait pas encore. – Il y a bien quelque chose sinon les gens ne seraient pas là. » (p. 20) et « Quel est le malin qui a inventé ça ? Autrefois, on sortait, on achetait ce dont on avait besoin, et terminé. Aujourd’hui, nous attendons sans savoir pourquoi. Ni quand ça va ouvrir. » (p. 21).

Une page vierge : C’est la nouvelle la plus longue de ce recueil. Le Père Fedor Ivanovitch a une vie trop sédentaire : il travaille peu, a une femme et des domestiques qui font tout, dort beaucoup et passe ses journées devant sa fenêtre à observer ou à lire. En plus il mange trop et grignote en lisant (ah… il n’est pas le seul, j’adore grignoter des petits trucs en bouquinant et je ne suis pas la seule j’imagine !). Son corps a commencé à gonfler depuis deux ans et il a des problèmes cardiaques. Son docteur, Vladimir Karlovitch, qui craint l’hydropisie, l’a donc mis au régime. « En pensant de nouveau à sa maladie, Fedor Ivanovitch se sentit malheureux, abandonné, inutile. » (p. 32). « Toute la douceur de sa vie, tout le calme de son existence furent troublés et volèrent en éclat. » (page 38). « Il restait abattu, maussade, perdu, ne plaisantait presque plus ni ne faisait de rébus. (p. 42). Mais le prêtre n’arrive pas à trouver le juste milieu entre se goinfrer et se priver de tout. « Lorsque la décision avait été prise de changer de régime, de tout reprendre en main, de détruire à la racine le contenu de la vie ancienne, les résultats de ce changement devaient être rapides et éclatants. Mais au bout de six jours de martyre absurde, aucun effet ne s’était fait sentir […]. » (p. 47).

La robe bleue : Aliona et Spiridone, un couple de paysans, vont marier leur fille unique, Oustiouchka (Oustinia : en Russie, le surnom est souvent plus long que le prénom !) au fils d’Anissia et Parfion, le forgeron. Mais le jeune homme est un komsomol (membre de la jeunesse communiste) et le mariage ne sera que civil. « Une joyeuse période de noces commençait au village. Mais Spiridone restait abattu, comme assommé. Il lui semblait honteux que le mariage de sa fille se fît sans prêtre : ce n’était pas un vrai mariage. » (p. 78) et « Durant vingt ans, il avait travaillé, élevé sa fille, pour se retrouver maintenant, à son mariage, comme un intrus, comme un mendiant qu’on invite par pitié. » (p. 79). Le père de la mariée, déjà mécontent de la tournure de ce mariage et de la façon dont sa fille était traitée, entendit tout à coup un homme ivre hurler « Allez, les gars, embrassez-la tous, elle ne s’est pas mariée à l’église ! » (p. 82) et là, ce fut la catastrophe.

Âme sœur : Boutovo est un village sur une berge où les habitants louent leur isba aux citadins en vacances. La bicoque de la vieille Polikarpovna n’a jamais de succès sauf auprès des chiens qui viennent y chercher un peu de fraîcheur. Un jour arrive Trifon Petrovitch qui loue une chambre. Il est peintre, mais aussi pêcheur à ses heures perdues et bricoleur. Ainsi « Trifon Petrovitch consacra tout le temps où il ne peignait pas à la réparation du perron ; lorsqu’il eut terminé, il examina et arrangea les encadrements des fenêtres et fabriqua un portillon. » (p. 96-97). La vieille est bien contente, mais influencée par les voisins qui ont augmenté allègrement les prix face au nombre grandissant de vacanciers et attirée par l’appât du gain, elle ne supporte plus d’avoir fait payer 30 roubles pour tout l’été alors que les autres louent 150…

L’automne : Alors que les autres nouvelles sont amusantes ou tragiques, celle-ci est triste, mélancolique, nostalgique. Dans un hameau, une maison avec Macha et le jeune frère de son mari qui est parti à la chasse. Le jeune homme qui fête ses 16 ans a rencontré dans la forêt une jeune fille dont il est tombé amoureux, Olga. « C’est cela, une rencontre : un hasard ; tout a été si simple que ce n’est même pas la peine de le raconter. » (p. 118). Les descriptions sont d’une grande beauté, elles m’ont fait penser à celles de Tchekhov, et pas parce que c’est écrit sur la quatrième de couverture mais parce que j’ai lu avec un immense plaisir Tchekhov (d’ailleurs, il faudra que je fasse un article un jour prochain). « Les feuilles tombent. Tout n’est que mélancolie : dans la forêt, et dans les champs vides, muets. Le vent charrie et fait tourbillonner les feuilles mortes le long des sentiers. Il y a là une tristesse sans fond, on a envie de s’asseoir sur une colline pour regarder le ciel gris et les champs d’automne. » (p. 113).

Une rencontre : Une femme qui s’est installée à Moscou – « toute la province s’y précipite, comme si c’était la terre promise » (p. 140) – pour y travailler tout en étudiant la peinture écrit à une amie, Olga. Elle déplore le « terrible bouleversement de notre vie, à cause de l’écroulement de tous nos idéaux » (p. 141) – qui près de 100 ans après est toujours terriblement d’actualité ! -. C’est le troisième printemps depuis la mort de son mari et elle a fait une rencontre, un peintre, célèbre, un homme qu’elle aurait imaginé inaccessible. Elle l’a revu mais cet homme « n’a manifesté aucune tentative de me faire la cour, et en même temps, il se comportait comme si c’était déjà fait, et qu’on pouvait passer à l’étape suivante. » (p. 144). Pas conquise du tout, son opinion sur lui a donc changé et elle a « eu l’impression d’avoir été témoin d’une scène vulgaire, qu’il aurait mieux valu ne pas voir du tout. » à tel point que « ni son talent ni son nom ne comptaient plus pour moi. À mes yeux, il était devenu une nullité. » (p. 150). Un conte cruel qui dénonce les hommes qui se croient tout permis et les femmes qui laissent faire ou pas.

Les roses : Dans sa datcha de Kislovodsk, un vieux professeur lit deux lettres écrites par deux anciens étudiants en médecine qui ont vécu dans cette maison avec lui. La première est du jeune homme et la deuxième de la jeune femme : ils ont réussi leurs études et sont mariés depuis deux ans mais l’homme amoureux, jaloux et possessif s’est transformé en mari égoïste et volage. Pourtant son épouse le croit fidèle car elle « lui est égale par son niveau intellectuel, par son travail. » (p. 164) et leur couple est basé sur l’estime mutuelle et une totale confiance.

Sans merisier : Une étudiante écrit à son amie Véra, qui est au conservatoire, en rêvant devant une branche de merisier qu’elle a posée devant sa fenêtre car c’est le printemps. Elle ne supporte plus la saleté et le fait que les étudiants deviennent de plus en plus vulgaires : « […] dans notre vie personnelle, à l’intérieur de ces murs que notre pouvoir a décrassés, règnent la saleté et le désordre. » (p. 168). Elle est tombée amoureuse d’un étudiant, beau et intelligent, mais il est vraiment trop familier et grossier.

L’actrice : C’est l’histoire d’Anna Reinhardt, une actrice « révolutionnaire », devenue célèbre grâce à la pantomime « L’Insurrection ». « Lorsqu’on lui disait que la vie ancienne ne reviendrait pas, qu’il fallait s’adapter à la nouvelle, elle n’éprouvait que de l’horreur. » (p. 185). Elle travailla donc, chanta, se donna sur scène et charma « le public ouvrier » qui est « indulgent » car « il applaudit et rit généreusement même dans des passages qui ne sont pas complètement réussis. » (p. 186).

Dans ces nouvelles, les paysages, les personnages et leur quotidien dans la Russie des années 1920 sont décrits parfaitement et l’humour a toujours sa place même dans les situations les plus dramatiques. Il y a ce que les Russes essaient de sauvegarder : la foi, l’amour, les belles choses, et ce qu’ils ont toujours avec eux, en eux : la nostalgie, la mélancolie. Alors, « des gens sans importance » ? Peut-être… Mais ce sont des gens qui vivent, qui meurent, qui aiment, qui attendent, qui souffrent, qui espèrent… Ils sont l’âme de la Russie et c’est ça qui est beau. Mon seul regret : ne pas pouvoir lire ces nouvelles dans leur langue originale.

Je vais assurément lire le deuxième recueil de nouvelles paru en septembre 2006 chez le même éditeur et dans la même collection : Des gens désenchantés (196 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-042-0).