Des gens sans importance de Panteleïmon Romanov

[Article archivé]

Des gens sans importance est un recueil de nouvelles de Panteleïmon Romanov paru chez Ginkgo éditeur dans la collection Lettres d’ailleurs (sous-collection Lettres de Russie) en mars 2005. Ces onze nouvelles sont traduites du russe (Bez tcheriomoukhi) par Luba Jurgenson (192 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-027-2).

Panteleïmon Sergueïevitch Romanov (Пантелеймон Сергеевич Романов) naît le 24 juillet (12 juillet) 1884 dans le village de Petrovskoïe (oblast de Toula, nord-ouest de la Russie). Il étudie le Droit à Moscou mais se consacre ensuite à l’écriture dès 1911, il est alors un auteur russe, mais avec la révolution, dans les années 1920, il devient un auteur soviétique. Ces histoires sont courtes, satiriques, et dénoncent l’ignorance, la bureaucratie entre autres, mais racontent aussi le monde rural, le « petit peuple », etc. Il meurt le 8 avril 1938 à Moscou (affaibli par une crise cardiaque en 1937, il meurt d’une leucémie à l’hôpital du Kremlin).

Une instruction : Bien qu’ayant son billet, une vieille femme ne peut pas monter dans le train car elle n’a pas fait peser son oiseau en cage. Tout bagage doit être pesé, ce sont les instructions. Mais le merle est trop léger… « Il doit y avoir un poids. Tout a un poids. » (p. 11).

Les spéculateurs sont plutôt des spéculatrices puisque ce sont des femmes qui louent leur bébé aux voyageurs de la gare. Les personnes porteuses d’un bébé sont en effet prioritaires pour acheter un billet. Mais ensuite dans la cohue, les femmes doivent récupérer leur bébé… « Travaillez, travaillez, les femmes, pour l’Armée rouge ! cria un soldat en voyant la file infinie de femmes avec des bébés. » (p. 17-18).

Des gens mal organisés : Un homme avec un cabas fume une cigarette devant un commerce de musique fermé en attendant son ami qui nettoie un piano. Peu à peu, une queue se forme derrière lui car tous veulent acheter ce qui est à vendre. « Quelle marchandise donne-t-on ? – On ne sait pas encore. – Il y a bien quelque chose sinon les gens ne seraient pas là. » (p. 20) et « Quel est le malin qui a inventé ça ? Autrefois, on sortait, on achetait ce dont on avait besoin, et terminé. Aujourd’hui, nous attendons sans savoir pourquoi. Ni quand ça va ouvrir. » (p. 21).

Une page vierge : C’est la nouvelle la plus longue de ce recueil. Le Père Fedor Ivanovitch a une vie trop sédentaire : il travaille peu, a une femme et des domestiques qui font tout, dort beaucoup et passe ses journées devant sa fenêtre à observer ou à lire. En plus il mange trop et grignote en lisant (ah… il n’est pas le seul, j’adore grignoter des petits trucs en bouquinant et je ne suis pas la seule j’imagine !). Son corps a commencé à gonfler depuis deux ans et il a des problèmes cardiaques. Son docteur, Vladimir Karlovitch, qui craint l’hydropisie, l’a donc mis au régime. « En pensant de nouveau à sa maladie, Fedor Ivanovitch se sentit malheureux, abandonné, inutile. » (p. 32). « Toute la douceur de sa vie, tout le calme de son existence furent troublés et volèrent en éclat. » (page 38). « Il restait abattu, maussade, perdu, ne plaisantait presque plus ni ne faisait de rébus. (p. 42). Mais le prêtre n’arrive pas à trouver le juste milieu entre se goinfrer et se priver de tout. « Lorsque la décision avait été prise de changer de régime, de tout reprendre en main, de détruire à la racine le contenu de la vie ancienne, les résultats de ce changement devaient être rapides et éclatants. Mais au bout de six jours de martyre absurde, aucun effet ne s’était fait sentir […]. » (p. 47).

La robe bleue : Aliona et Spiridone, un couple de paysans, vont marier leur fille unique, Oustiouchka (Oustinia : en Russie, le surnom est souvent plus long que le prénom !) au fils d’Anissia et Parfion, le forgeron. Mais le jeune homme est un komsomol (membre de la jeunesse communiste) et le mariage ne sera que civil. « Une joyeuse période de noces commençait au village. Mais Spiridone restait abattu, comme assommé. Il lui semblait honteux que le mariage de sa fille se fît sans prêtre : ce n’était pas un vrai mariage. » (p. 78) et « Durant vingt ans, il avait travaillé, élevé sa fille, pour se retrouver maintenant, à son mariage, comme un intrus, comme un mendiant qu’on invite par pitié. » (p. 79). Le père de la mariée, déjà mécontent de la tournure de ce mariage et de la façon dont sa fille était traitée, entendit tout à coup un homme ivre hurler « Allez, les gars, embrassez-la tous, elle ne s’est pas mariée à l’église ! » (p. 82) et là, ce fut la catastrophe.

Âme sœur : Boutovo est un village sur une berge où les habitants louent leur isba aux citadins en vacances. La bicoque de la vieille Polikarpovna n’a jamais de succès sauf auprès des chiens qui viennent y chercher un peu de fraîcheur. Un jour arrive Trifon Petrovitch qui loue une chambre. Il est peintre, mais aussi pêcheur à ses heures perdues et bricoleur. Ainsi « Trifon Petrovitch consacra tout le temps où il ne peignait pas à la réparation du perron ; lorsqu’il eut terminé, il examina et arrangea les encadrements des fenêtres et fabriqua un portillon. » (p. 96-97). La vieille est bien contente, mais influencée par les voisins qui ont augmenté allègrement les prix face au nombre grandissant de vacanciers et attirée par l’appât du gain, elle ne supporte plus d’avoir fait payer 30 roubles pour tout l’été alors que les autres louent 150…

L’automne : Alors que les autres nouvelles sont amusantes ou tragiques, celle-ci est triste, mélancolique, nostalgique. Dans un hameau, une maison avec Macha et le jeune frère de son mari qui est parti à la chasse. Le jeune homme qui fête ses 16 ans a rencontré dans la forêt une jeune fille dont il est tombé amoureux, Olga. « C’est cela, une rencontre : un hasard ; tout a été si simple que ce n’est même pas la peine de le raconter. » (p. 118). Les descriptions sont d’une grande beauté, elles m’ont fait penser à celles de Tchekhov, et pas parce que c’est écrit sur la quatrième de couverture mais parce que j’ai lu avec un immense plaisir Tchekhov (d’ailleurs, il faudra que je fasse un article un jour prochain). « Les feuilles tombent. Tout n’est que mélancolie : dans la forêt, et dans les champs vides, muets. Le vent charrie et fait tourbillonner les feuilles mortes le long des sentiers. Il y a là une tristesse sans fond, on a envie de s’asseoir sur une colline pour regarder le ciel gris et les champs d’automne. » (p. 113).

Une rencontre : Une femme qui s’est installée à Moscou – « toute la province s’y précipite, comme si c’était la terre promise » (p. 140) – pour y travailler tout en étudiant la peinture écrit à une amie, Olga. Elle déplore le « terrible bouleversement de notre vie, à cause de l’écroulement de tous nos idéaux » (p. 141) – qui près de 100 ans après est toujours terriblement d’actualité ! -. C’est le troisième printemps depuis la mort de son mari et elle a fait une rencontre, un peintre, célèbre, un homme qu’elle aurait imaginé inaccessible. Elle l’a revu mais cet homme « n’a manifesté aucune tentative de me faire la cour, et en même temps, il se comportait comme si c’était déjà fait, et qu’on pouvait passer à l’étape suivante. » (p. 144). Pas conquise du tout, son opinion sur lui a donc changé et elle a « eu l’impression d’avoir été témoin d’une scène vulgaire, qu’il aurait mieux valu ne pas voir du tout. » à tel point que « ni son talent ni son nom ne comptaient plus pour moi. À mes yeux, il était devenu une nullité. » (p. 150). Un conte cruel qui dénonce les hommes qui se croient tout permis et les femmes qui laissent faire ou pas.

Les roses : Dans sa datcha de Kislovodsk, un vieux professeur lit deux lettres écrites par deux anciens étudiants en médecine qui ont vécu dans cette maison avec lui. La première est du jeune homme et la deuxième de la jeune femme : ils ont réussi leurs études et sont mariés depuis deux ans mais l’homme amoureux, jaloux et possessif s’est transformé en mari égoïste et volage. Pourtant son épouse le croit fidèle car elle « lui est égale par son niveau intellectuel, par son travail. » (p. 164) et leur couple est basé sur l’estime mutuelle et une totale confiance.

Sans merisier : Une étudiante écrit à son amie Véra, qui est au conservatoire, en rêvant devant une branche de merisier qu’elle a posée devant sa fenêtre car c’est le printemps. Elle ne supporte plus la saleté et le fait que les étudiants deviennent de plus en plus vulgaires : « […] dans notre vie personnelle, à l’intérieur de ces murs que notre pouvoir a décrassés, règnent la saleté et le désordre. » (p. 168). Elle est tombée amoureuse d’un étudiant, beau et intelligent, mais il est vraiment trop familier et grossier.

L’actrice : C’est l’histoire d’Anna Reinhardt, une actrice « révolutionnaire », devenue célèbre grâce à la pantomime « L’Insurrection ». « Lorsqu’on lui disait que la vie ancienne ne reviendrait pas, qu’il fallait s’adapter à la nouvelle, elle n’éprouvait que de l’horreur. » (p. 185). Elle travailla donc, chanta, se donna sur scène et charma « le public ouvrier » qui est « indulgent » car « il applaudit et rit généreusement même dans des passages qui ne sont pas complètement réussis. » (p. 186).

Dans ces nouvelles, les paysages, les personnages et leur quotidien dans la Russie des années 1920 sont décrits parfaitement et l’humour a toujours sa place même dans les situations les plus dramatiques. Il y a ce que les Russes essaient de sauvegarder : la foi, l’amour, les belles choses, et ce qu’ils ont toujours avec eux, en eux : la nostalgie, la mélancolie. Alors, « des gens sans importance » ? Peut-être… Mais ce sont des gens qui vivent, qui meurent, qui aiment, qui attendent, qui souffrent, qui espèrent… Ils sont l’âme de la Russie et c’est ça qui est beau. Mon seul regret : ne pas pouvoir lire ces nouvelles dans leur langue originale.

Je vais assurément lire le deuxième recueil de nouvelles paru en septembre 2006 chez le même éditeur et dans la même collection : Des gens désenchantés (196 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-042-0).

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