La saison des ouragans de Fernanda Melchor

La saison des ouragans de Fernanda Melchor.

Grasset, collection En lettres d’ancre, mars 2019, 288 pages, 20 €, ISBN 978-2-24681-569-3. Temporada de huracanes (2017) est traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba.

Genres : littérature mexicaine, roman policier.

Fernanda Melchor naît le 3 juin 1982 à Boca del Río (État de Veracruz) au Mexique. Elle étudie le journalisme à l’université de Veracruz. Elle écrit des articles et des essais comme Mi Veracruz (2008) puis des nouvelles et des romans, Aquí no es Miami (2013), Falsa liebre (2013), Temporada de huracanes (2017) et Páradais (2021) qui ont reçu des prix littéraires.

Un matin de début mai à La Matosa. Cinq gosses descendent près du canal. Mais au « bord du ravin, et tous les cinq, à quatre pattes sur l’herbe sèche, ne faisant ensemble qu’un seul corps, dans un nuage de mouches vertes, finirent par reconnaître ce qui émergeait au-dessus de l’écume jaune de l’eau : c’était le visage putréfié d’un mort entre les joncs et les sacs en plastique que le vent ramenait de la route, un masque sombre où grouillaient une myriade de couleuvres noires, et qui souriait. » (p. 12). Le cadavre, c’est celui de la Sorcière. L’autrice revient en arrière pour nous raconter, la région et ses malheurs, les habitants et leurs malheurs.

En 1978, il y a eu un glissement de terrain et un ouragan ; la montagne s’est détachée ; des humains et des animaux sont morts ; le tout « transforma en cimetière les trois quarts de la région » (p. 28). Bien sûr, les survivants accusèrent la Sorcière et sa fille mais la Sorcière a sûrement été ensevelie et sa fille, surnommée la Petite Sorcière, est devenue la Sorcière.

Puis, des hommes d’ailleurs en ont profité pour venir travailler à la reconstruction, suivis par des femmes de mauvaise vie et la petite ville de La Matosa, déjà pas bien glorieuse, a changé. Franchement, je plains ses habitants… « la seule chose qu’ils avaient en commun c’était la connerie et le pouvoir de nuisance » (p. 51), car La Matosa est peuplée de mères et grand-mères violentes, de fainéants, voleurs, alcooliques voire drogués, de putes et le sida commence à faire des victimes…

Il y a une telle violence dans ce roman : la 4e de couverture dit que « Fernanda Melchor dresse un formidable portrait du Mexique contemporain et de ses démons. […] elle dépeint la brutalité de la société […] ». Formidable ? C’est bizarre d’employer cet adjectif… J’ai l’impression que personne n’est normal, sensé… Et puis, pour les hommes, je pense en particulier à un certain beau-père, n’importe quelle fillette prépubère devient « une machine à baiser » (p. 169)… C’est que même les femmes mariées, les mères de famille se prostituent, c’est le seul moyen pour elles de gagner un peu d’argent pour nourrir les nombreux enfants qu’elles n’ont pas pu faire sauter… Parce que les hommes boivent, se droguent, baisent et dorment…

Quant à l’enquête sur l’assassinat de la Sorcière, les flics ne sont pas pressés, ils arrêtent enfin les quatre jeunes incriminés mais « L’argent, ils voulaient savoir où se trouvait l’argent, ce qu’ils avaient fait de l’argent, où ils l’avaient caché, c’était la seule chose qui intéressait ce gros dégueulasse de Rigorito et ces salauds de flics qui avaient tabassé Brando jusqu’à lui faire cracher du sang pour le jeter ensuite dans ce cachot qui sentait la pisse, la merde, la sueur aigre des pauvres ivrognes, recroquevillés comme lui contre les murs, et qui ronflaient, riaient tout bas ou fumaient tout en lançant des regards avides dans sa direction. » (p. 193-194).

J’ai repéré ce roman lors du Book Trip mexicain mais je n’avais pas eu le temps de le lire pour ce challenge. Et p…, c’est glauque, c’est plus que glauque ! « Une langue […], crue, musicale, [qui] retranscrit la brutalité avec beaucoup de talent. » dit l’éditeur… Eh bien, je ne dirais pas que c’est musical… Très cru et très brutal, oui, mais pas musical… Cependant, les personnages sont de fiction mais l’autrice s’inspire d’un « fait divers » (il y en a beaucoup des faits divers comme ça au Mexique ?). Franchement, si l’auteur avait été un homme, beaucoup auraient crié à la pornographie, à l’éloge de la prostitution (des femmes, des hommes, des ados), à la pédophilie, à l’homophobie mais si c’est une femme qui écrit, ça passe mieux ? Pas pour moi… Pourtant ça ne me dérange pas si un roman policier (noir, polar, thriller…) contient de la violence mais là c’est trop, c’est un torrent de boue qui se déverse sur les lecteurs… J’ai même eu du mal à le finir parce que c’est aussi parfois long, répétitif et ennuyeux… De plus, la couverture ne m’aurait pas du tout attirée (j’ai emprunté ce livre avec la couverture jaune de Grasset, peut-être que la jaquette, affreuse à mon avis, a été retirée par les bibliothécaires). Je ne pense pas relire cette autrice.

Ils l’ont lu et l’ont plus ou moins apprécié : Amy, DarkBrume, Eve-Yeshé, Lectures hispano-américaines, Loudebergh, LoupBouquin, Mademoiselle lit, Olivia, Selma, Virginie Vertigo, d’autres ?

Pour Challenge de l’été – Tour du monde 2022 (niveau 2, Amérique avec Mexique), Les dames en noir, Polar et thriller 2022-2023, Shiny Summer Challenge 2022 (menu 1 – Été ensoleillé, sous menu 1 – Mort sur le Nil = policier et thriller, 3e billet) et Un genre par mois (en juillet, c’est policier).

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Le goût des garçons de Joy Majdalani

Le goût des garçons de Joy Majdalani.

Grasset, collection Le courage, janvier 2022, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-24682-831-0.

Genres : littérature franco-libanaise, premier roman.

Joy Majdalani naît en 1992 à Beyrouth (Liban). Elle vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, un texte court, dans la revue Le Courage (apparemment le n° de 2018 est le n° 4). Le goût des garçons est son premier roman. Plus d’infos sur son Instagram.

La première phrase du roman : « Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons. » (p. 11). Des filles de bonnes familles qui reçoivent une bonne éducation, qui devront être de bonnes épouses pour l’élite et de bonnes mères.

Beyrouth, Collège Notre-Dame de l’Annonciation. Elles sont en 5e. Soumaya et Ingrid portent l’uniforme du collège mais elles savent mettre en valeur leurs seins, leurs fesses et leurs genoux aussi. Elles sont surnommées les Dangereuses, elles sont considérées comme déviantes, parfois punies mais elles s’en fichent.

La narratrice est parmi les autres filles, les insignifiantes, celles qui ont du mal avec l’âge ingrat et avec leurs poils (sourcils et moustache). Avec ses amies d’enfance, Diane et Bruna, elles pensent à une chose : le premier baiser. « Nous ressassions la marche à suivre jusqu’à la connaître par cœur. Il fallait nous tenir toujours prêtes, agiles, pour saisir l’occasion si elle se présentait à nous, parachutée sur le chemin du collège. » (p. 26).

Bruna devient pour les parents et les sœurs une « mauvaise fréquentation » mais « Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. » (p. 29). Pourtant ces jeunes filles qui ne connaissent rien à l’amour et à la sexualité, désirent des choses, parfois même le viol, la brutalité, tout plutôt que la virginité. « Nous en parlions sans honte : nous voulions d’un désir qui fasse perdre le contrôle. Pour instiller en nous la peur des hommes, on nous avait enseigné qu’ils étaient imprévisibles, violents, sauvages. Nous appelions de nos vœux cette bestialité. Nous ne connaissions pas la différence entre l’amour et le rapt. » (p. 44).

Je suis surprise par l’obsession qui en résulte ! J’ai évidemment moi aussi vécu « les tumultes de l’adolescence » (p. 113) mais de façon plus naturelle, plus libre, et à une époque où l’informatique n’était pas démocratisée, où internet et les téléphones portables n’existaient pas. Quelle tristesse de ne vivre que « juste la mécanique » (p. 116)… Mais, peut-être que j’ai bénéficié d’un « accès serein aux grands rites de l’adolescence occidentale » (p. 119) ?

Cette violence, ce sont les filles (de 13 ou 14 ans) elles-mêmes qui se l’infligent, quitte à se faire traiter de pute. « La puberté est une offrande dont nous ne disposons pas selon notre bon vouloir. Le libre arbitre ne se mérite qu’au prix d’une discipline scrupuleuse. Il y a des bonnes et des mauvaises façons d’être une jeune fille. » (p. 141). Voilà, il n’y a pas de bonnes jeunes filles et de mauvaises jeunes filles. « Celles pour qui l’enfance est paisible veulent en prolonger la douceur. » (p. 141) et il y a « les brûleuses d’étapes » (p. 143) mais chacune vit le passage à sa façon et en tire les conséquences pour sa vie, son futur.

Un premier roman sur un thème casse-cou mais la perfection intime et audacieuse, parfois provocante, avec laquelle ce thème est traité font de ce texte un brûlot chargé d’énergie et de lucidité qui annonce de futures femmes douces et fidèles et des femmes plus libres et sulfureuses.

Sur d’autres blogs : Julie à mi mots, Mademoiselle lit, Trouble bibliomane et le questionnaire de Proust à Joy Majdalani sur L’Orient littéraire.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 16, un livre de moins de 200 pages, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 3, un premier roman), Tour du monde en 80 livres (Liban).

Le doigt de Dalie Farah

Le doigt de Dalie Farah.

Grasset, février 2021, 224 pages, 19 €, ISBN 978-2-24682-411-4.

Genres : littérature française, roman.

Dalie Farah naît le 22 février 1973 à Clermont-Ferrand (Auvergne) de parents algériens exilés en France. Elle étudie la littérature et la linguistique. Elle a une spécialisation sur le XVIe siècle et la démonologie. Elle est agrégée de lettres. Alors qu’elle voulait devenir journaliste, elle se tourne vers l’enseignement et elle est prof de littérature et philosophie en lycée et prépa. Ses deux romans sont Impasse Verlaine (2019) et Le doigt (2021). Plus d’infos sur Plumes d’ailes et mauvaises graines et sur sa page FB.

Un billet commun avec Martine.

Thiers, en Auvergne, un mardi matin de janvier 2018. Perdue dans ses pensées (son cours de philo sur Jankélévitch), la prof traverse hors du passage piétons, droit vers le lycée où elle enseigne et l’automobiliste klaxonne. Elle fait alors un doigt d’honneur, « l’automobiliste surgit, se plante droit debout, la dépasse d’environ trente centimètres et d’au moins trente kilos, l’homme surplombe, rage et crie […]. » (p. 12) et elle reçoit une gifle, « Il a frappé. Très fort. » (p. 13). L’homme remonte dans sa voiture, rouge, neuve, une 208, « elle a pris une grosse claque dans la gueule […] joue gauche rouge […]. » (p. 14). Infirmerie du lycée. Urgences ? Gendarmerie ? « Elle est victime d’une agression, non ? » (p. 17) et il y a des témoins.

Onze ans auparavant, en avril 2007, Django, un élève du collège Albert Camus de Clermont-Ferrand l’avait frappée du poing, jetée au sol et rouée de coups de pieds devant une quarantaine de témoins. « J’ai les nerfs. » (p. 31), avait dit Django. D’abord prof au collège, la voici au lycée où elle se donne toujours à fond, le travail y a que ça ! « Le théâtre, la littérature, l’art fabriquent des miracles à l’école […]. » (p. 58).

Dalie Farah (qui utilise « elle » dans son roman plutôt que « je ») dénonce le laxisme ambiant, un élève violent qui vient au lycée avec un couteau et qui l’insulte (sale pute) mais… rien n’est fait, l’élève agit en toute impunité, pire certains (élèves et collègues) l’a croient coupable et non victime… « Aller au lycée devient pénible, angoissant. Elle ne dort pas. À découvert, vulnérable, elle a peur. Elle appelle le rectorat, demande de l’aide, du soutien. Mettez-vous en arrêt maladie, demandez une mutation. Tentez la planète Mars. » (p. 66-67).

Avec Le doigt, Dalie Farah continue sa réflexion sur la violence et l’origine de la violence ; est-ce que nous attirons la violence parce que la violence nous attire ? En tout cas, elle n’est pas du tout soutenue par sa hiérarchie. « J’en prends note : notre institution est décevante et ce n’est malheureusement pas une nouveauté. » (p. 96), pire elle est ensuite « jugée responsable de ce qu’elle subit » (p. 101)… et malheureusement encore « l’Institution allergique au désordre choisit toujours son propre intérêt. » (p. 138).

Et ce terrible constat : « la violence n’est pas née du néant. Elle a toujours été là. » (p. 155). Peut-on « Désirer la violence pour en finir avec la peur » (p. 166) ? Dans le roman, ce n’est pas une question, c’est moi qui (me) la pose ici.

J’ai rencontré Dalie Farah jeudi 27 janvier, j’ai participé à une émission radio avec elle, à une rencontre avec elle, je suis allée au restaurant avec elle. C’est une femme rayonnante, à la joie de vivre incroyable. Un très beau moment durant lequel j’ai entendu beaucoup de choses et j’aurais pu changer quelques éléments dans ma note de lecture puisque j’ai lu Impasse Verlaine et Le doigt avant cet échange mais j’ai préféré laisser tel que je l’avais ressenti au moment de ma lecture (vous pouvez de toute façon lire d’autres avis et d’autres infos sur Internet).

Si Le doigt n’est pas un coup de cœur comme Impasse Verlaine (qui m’a plus touchée), vous l’avez compris, ces deux romans sont à lire et à partager autour de vous.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 28, un témoignage, une autobiographie, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 44, un livre dont le titre contient seulement 2 mots, 2e billet), Petit Bac 2022 (catégorie Gros mot pour Doigt, qui n’est pas un gros mot mais qui en devient un quand on fait un doigt d’honneur et c’est ce que fait la prof dans ce roman) et Tour du monde en 80 livres (France).

Rencontre avec Dalie Farah

Jeudi dernier, le 27 janvier 2022, fut une excellente journée car c’était la rencontre avec Dalie Farah. D’abord, une émission radio en direct (photos ci-dessous) durant laquelle j’ai présenté le Prix La Passerelle 2022 et les 6 romans en lice puis la directrice d’antenne a interviewé Dalie Farah, ensuite j’ai présenté un coup de cœur, Le Ladies Football Club de Stefano Massini, et le nouveau directeur de la médiathèque a annoncé les prochains événements.

En soirée, la rencontre – dédicaces avec Dalie Farah s’est super bien passée (photos ci-dessous). Elle a lu des extraits de Le doigt, elle a parlé de son expérience de prof et d’autrice, de la violence, et elle a répondu aux questions en dévoilant quelques infos : son troisième roman (le dernier de cette ‘trilogie’ qui traite de la violence) est prêt et sera normalement publié en 2023 (toujours chez Grasset), son quatrième roman est déjà presque prêt et elle travaille aussi sur une pièce de théâtre.

Ses deux romans : Impasse Verlaine (2019) est un coup de cœur pour moi et Le doigt (2021) dont ma note de lecture sera en ligne mardi prochain. J’espère que vous lirez ces deux titres et qu’ils vous plairont autant qu’à moi.

Impasse Verlaine de Dalie Farah

Impasse Verlaine de Dalie Farah.

Grasset, avril 2019, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-24681-941-7.

Genres : littérature française, premier roman.

Dalie Farah naît le 22 février 1973 à Clermont-Ferrand (Auvergne) de parents algériens exilés en France. Elle étudie la littérature et la linguistique. Elle a une spécialisation sur le XVIe siècle et la démonologie. Elle est agrégée de lettres. Alors qu’elle voulait devenir journaliste, elle se tourne vers l’enseignement et elle est prof de littérature et philosophie en lycée et prépa. Ses deux romans sont Impasse Verlaine (2019) et Le doigt (2021). Plus d’infos sur Plumes d’ailes et mauvaises graines et sur sa page FB.

Née le 22 février 1973, au lieu du mois d’avril prévu, la narratrice (l’autrice) a failli mourir mais « On peut survivre à tout, quand on survit à sa mère. » (p. 9).

Dans les années 50, à Meskiana en Algérie, la mère de la narratrice naît, Djemaa ou Vendredi. « L’Algérie, c’est l’Éden de ma mère. » (p. 17). Tous les coups, tous les malheurs, elle les transforme en histoires pour s’inventer une autre vie, mais ce ne sont « rien que des histoires minuscules, injustes et absurdes qui finissent toutes dans un trou sous la poussière. » (p. 38).

La mère a 15 ans lorsqu’elle est mariée à un jeune veuf qui a 20 ans de plus qu’elle et qui l’emmène en France, « au Puy-de-Dôme auvergnat » (p. 48). Dans le village de Ponteix, Vendredi devient « la Fatima » (p. 50) et Fatima devient « une villageoise auvergnate comme les autres » (p. 59). Mais, après l’accident de son mari qui perd son travail, « on transporte les confitures de l’été passé, les valises, la marmaille encapuchonnée dans les cagoules de laine bicolore tricotées par la Solange et on arrive impasse Verlaine, bâtiment 31, appartement 622, à Clermont-Ferrand. » (p. 63, pile le code postal de la ville).

Dalie Farah raconte l’enfance battue, humiliée, obligée à travailler (elle aide sa mère, femme de ménage et elle devient son nègre, la mère étant analphabète)… Mais… « Ma mère veut une fille qui lit et qui écrit, donc une fille puissante. » (p. 76). Et heureusement il y a l’école. « Je cours pour aller à l’école. Je ne regarde pas en arrière, juste devant, tout droit » (p. 104), en fait vers l’avenir.

Mais, lors de vacances en Algérie, au hammam, la mère est d’une brutalité inouïe devant toutes les autres femmes qui ne font qu’observer… « […] la vie est belle. Il le faut. La vie me reste belle. Il le faut. » (p. 132-133).

Après l’école primaire Diderot, elle entre au collège Montferrand puis au lycée mais je vous laisse découvrir tout ça par vous-mêmes.

Je n’en dis pas plus, il vous faut absolument lire ce roman qui n’est pas qu’une autobiographie, un témoignage, c’est encore plus fort que ça, c’est intense, c’est puissant. Par certains côtés, je me suis reconnue en cette fillette, cette adolescente, qui aime l’école, qui aime lire, et cette lecture fut beaucoup d’émotions pour moi. Et pas seulement pour moi puisqu’Impasse Verlaine a reçu une dizaine de prix littéraires largement mérités.

Malgré l’adversité, malgré la maltraitance, malgré les coups, Dalie Farah se dit que la vie est belle et c’est phénoménal parce qu’elle peut tout supporter. Elle raconte la double-culture (sa mère lui a tout de même transmis des choses sur le pays d’origine, sur la famille restée là-bas), l’école, la volonté d’apprendre, de réussir. Mais elle n’a pas trempée sa plume dans la noirceur, dans la dépression, tout est lumineux, optimiste, c’est vraiment très beau. Une résilience incroyable d’autant plus qu’elle y met de l’humour et de la poésie. J’ai rencontré Dalie Farah jeudi dernier (un billet sera publié en soirée) et je peux vous dire que c’est une femme rayonnante et drôle, un pur bonheur cette rencontre.

Cette chronique de lecture est un billet binôme avec Martine (qui a aussi rencontré Dalie Farah).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 28, un témoignage, une autobiographie), Challenge lecture 2022 (catégorie 44, un livre dont le titre contient seulement 2 mots).

L’idiot du village de Patrick Rambaud

L’idiot du village de Patrick Rambaud.

Grasset, janvier 2005, 198 pages, 16 €, ISBN 978-2-24644-891-4.

Genres : littérature française, roman, « fantaisie romanesque ».

Patrick Rambaud naît le 21 avril 1946 à Neuilly sur Seine (Île de France). Il étudie les lettres modernes à Paris, fait son service militaire puis devient correcteur pour une maison d’édition et travaille pour le magazine Actuel. Il écrit des romans, des pastiches, des scénarios, et reçoit le Prix Goncourt en 1997 pour La bataille. Il est membre de l’Académie Goncourt depuis 2008.

Paris, 1995. Le narrateur est en terrasse, il boit une bière et lit le journal Le Monde. Mais les actualités qu’il lit date du… « vendredi 8 mai 1953, dixième année, n° 2576. Pas de panique, cela doit être un fac-similé, un supplément au numéro du jour, un cadeau pour je ne sais quel anniversaire. » (p. 10). Eh bien, non, ce journal « a une odeur fraîche, il sort de l’imprimerie » (p. 11).

Mais, ça ne s’arrête pas là, le narrateur a des hallucinations, des moments qui se déroulent dans les années 50. « Assez ! J’invente, je télescope les époques. Ma bibliothèque envahissante s’y prête. » (p. 24-25). Il est diagnostiqué en surmenage et en arrêt pour un mois.

Les vacances à Trouville et les traitements de son ami Mansart n’y font rien… « Le passé que je revis par instants, dont je ne suis jamais l’acteur principal, s’avère trop précis pour être ma création. » (p. 45).

Paris, 1953. Voilà, ça devait arriver. Le narrateur n’a pas pu rentrer chez lui, l’appartement est occupé par la famille des années 50, avec une adolescente à queue de cheval qu’il a vue en hallucination. Il n’a pas d’argent d’époque, pas de lieu où aller mais il a dans sa sacoche un Polaroïd. Et il rencontre Jambe-de-laine, blessé en Indochine, qui l’emmène Chez la Mère Paul, le restaurant où il travaille « pour un salaire minime, mais logé, mais nourri. » (p. 58). Le narrateur travaille donc avec monsieur et madame Paul, Jambe-de-laine et Louise.

Ses connaissances de l’avenir vont-elles lui être utiles ? Mais il faut faire attention… « Ce serait dangereux d’aller trop loin dans mes visions » (p. 109). Et en plus, « Savoir, quel handicap. » (p. 144). Et pourra-t-il revenir auprès de Marianne, sa compagne, en 1995 ?

Que retient-on de notre histoire et de l’Histoire ? Il y a un petit côté fantastique voire science-fiction dans ce court roman puisque le narrateur est projeté de 1995 à 1953 et se revoit enfant [c’est pourquoi je mets ce roman dans le challenge Littérature de l’imaginaire #9]. Mais l’auteur écrit un récit plutôt ciblé sur les relations entre les humains et la société des années 50 (la nourriture riche et grasse, la guerre d’Indochine, le surprenant gouvernement de Paul Laniel, l’exécution des époux Rosenberg, Berlin séparé en deux zones, les grèves…). Le narrateur (il est le seul personnage dont on ne connaît pas le prénom ou le nom) semble incollable sur les événements mais il est finalement impuissant face à leur déroulement. L’idée est originale, le sujet bien traité, plutôt avec humour et j’ai beaucoup apprécié cette première lecture de Patrick Rambaud que je relirai assurément. Avez-vous déjà lu cet auteur et avez-vous un titre à me conseiller ?

Une petite faute, page 20, « Mais 1953 », en fait c’est le mois de « mai ».

Il reste très peu de temps pour terminer le Challenge lecture 2021 de mademoiselle Farfalle mais ne sont pas encore honorées 5 catégories (sur 60). J’ai lu ce roman exprès pour la catégorie 10, un livre d’un auteur possédant les mêmes initiales que vous. J’aurais pu choisir PV pour PatiVore mais mes initiales sont en fait PR et j’avais peu de choix : selon Wikipédia, il y a Pierre Rabhi (1938-2021), Patrick Rambaud (1946-), Pauline Réage (1907-1998) mais c’est un pseudonyme, Patrick Renou (1954-) et Pierre de Ronsard (1524-1585). J’ai choisi Patrick Rambaud, écrivain français que je n’avais encore jamais lu. Mais je ne voulais pas lire un de ses romans politiques alors je me suis tournée vers L’idiot du village disponible à la bibliothèque (Le maître m’aurait bien plu, j’essaierai de le lire plus tard).

Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez

Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez.

Grasset, décembre 1981, 210 pages, 16 €, ISBN 978-2-24626-741-6. Réédition Grasset, collection Les cahiers rouges, avril 2002, 200 pages, 7,05 €, ISBN 978-2-24626-744-7. Crónica de una muerte anunciada (1981) est traduit de l’espagnol (Colombie) par Claude Couffon. Je l’ai lu en poche : Le livre de poche, novembre 1987 (réédition n° 32, octobre 2019), 128 pages, 5,70 €, ISBN 978-2-25304-397-3.

Genres : littérature colombienne, roman (polar).

Gabriel García Márquez naît le 6 mars 1927 à Aracataca en Colombie. Journaliste, critique cinématographique, militant politique, romancier, nouvelliste, conteur, scénariste de films ,essayiste, il est considéré comme un des plus grands auteurs sud-américains du XXe siècle, à la fois dans le réalisme et dans le merveilleux, dans le dramatique et l’humoristique, dans l’historique et le satirique. Il étudie le Droit à l’université de Bogota mais se passionne pour la littérature, en particulier l’œuvre de Franz Kafka mais aussi mais aussi de William Faulkner, James Joyce, Virginia Woolf, et devient journaliste. En 1955 et 1956, il est correspondant en Europe y compris en Europe de l’Est, puis il revient sur le continent américain (Cuba, États-Unis, Mexique). Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1982. Ses plus grands romans sont Cent ans de solitude (Cien años de soledad, 1967), Chronique d’une mort annoncée (Crónica de una muerte anunciada, 1981), L’amour aux temps du choléra (El amor en los tiempos del cólera, 1985) et il était temps que j’en lise un ! Il meurt le 17 avril 2014 à Mexico. Le roman Chronique d’une mort annoncée a été adapté au cinéma par Francesco Rosi (réalisateur italien) en 1987.

Santiago Nasar, 21 ans, a été « éventré comme un cochon » (p. 10) devant chez lui un lundi matin de février, le jour où l’évêque arrivait par bateau. « Santiago Nasar était gai, pacifique, et, de surcroît, il était homme de cœur. » (p. 13). Pedro et Pablo Vicario, des frères jumeaux de 24 ans, l’attendaient avec leurs couteaux alors que tout le village avait célébré la veille un mariage.

Vingt-sept ans après, le narrateur (l’auteur lui-même ?) revient au village et mène l’enquête, interrogeant les gens, Placida Linero, la mère de Santiago (pauvre vieille femme qui, après la mort de son mari, n’avait plus que son fils unique), Victoria Guzman, la cuisinière, et Divina Flor, sa fille alors adolescente, Clotilde Armenta, la patronne du débit de lait près de l’église où Pedro et Pablo s’étaient endormis, Margot, la sœur du narrateur, Dionisio Iguaran, le docteur, Faustino Santos, le boucher chez qui les frères ont aiguisé leurs couteaux, le père Carmen Amador qui a pratiqué l’autopsie « en l’absence du docteur Dionisio Iguaran » (p. 73), et les jumeaux Vicario eux-mêmes.

La mort avait été largement annoncée par Pedro et Pablo Vicario mais les habitants ont-ils cru à des « rodomontades d’ivrognes » (p. 18) ou espéraient-ils que Santiago Nasar, jeune homme aisé suite à son héritage et d’origine arabe par son père, soit tué ? « La plupart de ceux qui se trouvaient au port savaient qu’on allait tuer Santiago Nasar. » (p. 24). C’est que « la belle Angela Vicario, qui s’était mariée la veille, avait été restituée à ses parents par son époux qui avait découvert qu’elle n’était pas vierge. » (p. 26). L’époux, c’est Bayardo San Roman, arrivé au village six mois avant, un trentenaire charmant mais bizarre. « Personne ne sut jamais ce qui l’avait amené chez nous. » (p. 30). Mais Angela Vicario, 20 ans, issue d’une famille modeste, ne voulait pas l’épouser. « Il était trop homme pour moi. » (p. 37).

Bayardo San Roman a donc dit qu’Angela Vicario n’était plus vierge mais était-ce vrai ? Angela Vicario, répudiée, battue par sa mère, interrogée par ses frères, Pedro et Pablo, a lâché le nom de Santiago Nasar mais n’était-ce pas un mensonge ? « Personnellement, je conservais un souvenir très vague de la fête avant ma décision de la reconstituer à partir des bribes éparpillées dans les souvenirs d’autrui. » (p. 45).

Alors, « homicide en état de légitime défense de l’honneur » (p. 51) ? C’est en tout cas ce qui est ressorti de cette histoire tragique. Les jumeaux se sont rendus, reconnaissant avoir tué sciemment, mais se sentant innocents et n’éprouvant aucun repentir. En tout cas, « Jamais mort ne fut davantage annoncée. » (p. 53). Le fait d’annoncer le crime qu’ils allaient commettre, était-ce pour se persuader l’un l’autre de le commettre ou pour que les gens les en empêchent ? Malheureusement tout le monde avait beaucoup bu durant la noce et peut-être que les gens n’avaient pas les idées bien claires…

« Mais la plupart de ceux qui auraient pu faire quelque chose pour empêcher le crime et qui se dérobèrent se consolèrent en invoquant le préjugé selon lequel les affaires d’honneur sont des cases hermétiques auxquelles ont seul accès les maîtres du drame. » (p. 95-96). Les autres ont quitté le village ou sont subitement tombés malades. « Douze jours après le crime, ce fut un village d’écorchés vifs que le juge découvrit. » (p. 96).

Jusqu’à maintenant, il me semble que je n’avais lu que quelques nouvelles et contes de Gabriel García Márquez. Je suis donc ravie d’avoir lu et aimé ce roman construit comme un polar (même s’il n’est pas classé en roman policier) et je relirai cet auteur assurément.

Excellente lecture pour le Mois Amérique latine que je mets aussi dans Challenge lecture 2021 (catégorie 57, un livre conseillé par un libraire), Mois du polar, Petit Bac 2021 (catégorie Adjectif pour annoncée) et Polar et thriller 2020-2021.

La civilisation du poisson rouge de Bruno Patino

La civilisation du poisson rouge : petit traité sur le marché de l’attention de Bruno Patino.

Grasset, avril 2019, 184 pages, 17 €, ISBN 978-2-24681-929-5.

Genres : littérature française, essai.

Bruno Patino naît le 8 mars 1965 à Courbevoie (région parisienne). Il est journaliste, directeur éditorial et écrivain, spécialisé dans les médias et le numérique. Du même auteur : Pinochet s’en va (IHEAL, 2000), Une presse sans Gutenberg (Grasset, 2005), La condition numérique (Grasset, 2013), Télévisions (Grasset, 2016).

Avant de lire Éloquence de la sardine : incroyables histoires du monde sous-marin de Bill François, j’avais lu cette autre histoire de poisson sur un thème totalement différent : l’informatique et le numérique.

Le poisson rouge est un « animal stupide, qui tourne sans fin dans son bocal » (p. 13) – je pense que Bill François aurait des choses à dire à ce sujet – et son attention est de 8 secondes. Pauvre poisson rouge enfermé par des humains dans un bocal trop petit pour lui… L’attention des humains, en particulier celle de la génération Millenials, « ceux qui sont nés avec la connexion permanente » (p. 14) est de 9 secondes… « Ces 9 secondes sont le sujet de ce livre » dans lequel l’auteur parle de « servitude numérique volontaire » (p. 16), de « nomophobie » (pour NO MObile phone PHObia), de « phnubbing » (pour phone snubbing) (p. 23-24) et de FOMO (pour Fear Of Missing Out) c’est-à-dire « la crainte d’être exclu par l’ignorance » (p. 63). Pauvres de nous…

J’ai apprécié ce passage sur la lecture. « La lecture, celle qui prend du temps, qui égare le lecteur dans ses pages manquantes, déploie ses univers intimes et prodigieux, n’est pas épargnée par la quête de l’attention. Le livre, comme activité économique, résiste. Mais le temps consacré à la lecture par les plus jeunes s’effondre. Malgré le raccourcissement des chapitres, et l’introduction dans la littérature adolescente, des cliffhangers venus de la série télévisée. Notre vie culturelle et intellectuelle est devenue stroboscopique. » (p. 88).

Tout est traité dans cet essai littéraire complet et documenté. Algorithmes, infox (fake, fausse info), réseaux sociaux, médias, IA (intelligence artificielle), transhumanisme, etc., ceci avec de nombreuses références historiques, littéraires et même issues de la pop culture (musique, films, séries). Tout est clair, compréhensible, expliqué et argumenté, et donc même des « nuls » peuvent aisément tout comprendre (loin de moi l’idée de dire que nous sommes ou que vous êtes des nuls, c’est simplement un clin d’œil à la collection « … pour les nuls » qui offre aux… nuls l’occasion de savoir et comprendre, tout comme ce livre).

Ce qu’il y a de mieux encore dans ce livre, c’est que l’auteur apporte des solutions à ces problèmes d’intenses connexions et d’hégémonie des grosses boîtes : d’abord pour guérir (projet de société) et ensuite pour combattre (projet politique). Pour cela, il « propose quatre combats et quatre ordonnances » (p. 153) qui, à mon avis, valent le coup (mais je ne suis pas une spécialiste).

J’ai noté l’addendum. « Selon l’Association française du poisson rouge (elle existe), le poisson rouge est fait pour vivre « en bande », entre 20 et 30 ans, et peut atteindre 20 centimètres. Le bocal a atrophié l’espèce, en a accéléré la mortalité et détruit la sociabilité. » (p. 167). C’est bien ce que je disais, pauvre poisson rouge…

Pour conclure, je dirais que, comme l’auteur, je souhaite « un univers numérique de qualité, de partage, d’information, de savoir et de culture, y compris sur les grandes plates-formes sociales. » (p. 180).

Avez-vous envie de lire cet essai ? Je le mets dans Animaux du monde (pour le poisson rouge bien sûr). Et j’en profite pour partager deux images utiles.

Le courage des autres de Hugo Boris

Le courage des autres de Hugo Boris.

Grasset, janvier 2020, 180 pages, 17 €, ISBN 978-2-246-82059-8.

Genres : littérature française, témoignage.

Hugo Boris naît le 18 novembre 1979 à Paris. Il fréquente l’Institut d’études politiques de Bordeaux et l’École nationale supérieure Louis-Lumière à Paris. Il est auteur et réalisateur (courts métrages et documentaires). Il publie en 2003 sa première nouvelle, N’oublie pas de montrer ma tête au peuple (Mercure de France, Prix du jeune écrivain) et en 2005 son premier roman, Le baiser dans la nuque (Belfond). Le courage des autres était en lice (avec 4 autres romans parus en janvier 2020) pour le premier Prix littéraire Europe 1 – GMF mais n’est pas le lauréat. Du même auteur, entre autres : Police (2016) adapté au cinéma par Anne Fontaine (sortie en salles en 2020).

Pour une fois, je mets le début de la 4e de couverture : « Hugo Boris vient de passer sa ceinture noire de karaté lorsqu’il fait face à une altercation dans le RER. Sidéré, incapable d’intervenir, il se contente de tirer la sonnette d’alarme. L’épisode révèle une peur profonde, mélange d’impuissance et de timidité au quotidien. Trait de caractère personnel ou difficulté universelle à affronter l’autre en société ? Ce manque de courage l’obsède. Sa femme lui suggère de « se faire casser la gueule une bonne fois pour toutes » pour l’exorciser. »

Pendant 15 ans, l’auteur a observé dans le métro, pris des notes et il pense qu’il est « attentif mais veule […] un lâche, un spectateur qui n’intervient presque jamais chaque fois qu’il le devrait » (p. 10). « […] je suis une merde, une lavette, un faible, un infirme. Je suis malade de la peur. J’ai une maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. » (p. 69).

À 27 ans, le narrateur – qui pratique le karaté depuis 10 ans – vient d’obtenir sa ceinture noire. J’imagine qu’il sait se défendre, se battre. Le lendemain, il est dans le RER et il est témoin d’une violente altercation. Il tire le signal d’alarme ce qui, à mon avis, est déjà pas mal ! Pas la peine de se faire tabasser ou de prendre un coup de couteau ! Mais pour lui, ce n’est pas suffisant, il se sent coupable. « […] je me dis que des années de karaté ne m’ont rendu capable que de cela, tirer une sonnette. » (p. 22). C’est qu’il y a une différence entre « les combats en kimono, sur le tatami, […] souples, polis et courtois » (p. 23) et se battre contre un inconnu violent.

Je pense que c’est la première fois que je lis ce genre de livres et il m’a beaucoup plu. D’un côté, l’auteur emmène son lecteur dans le quotidien, le collectif, la violence mais d’un autre côté, il cite Julian Barnes, Maupassant, Saint-Exupéry… Bien sûr ce témoignage autobiographique (il n’est écrit roman ni sur la couverture ni sur la page de titre) peut paraître répétitif mais ça ne m’a pas dérangée. Mes chapitres préférés racontent le métro de Moscou (p. 88-91), la vieille dame de 80 ans qui a un tatouage sur le bras (p. 93-94) et le « quai 9 3/4 » (p. 99-102)

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Les chapitres sont cours, voire très courts, répartis en 3 parties : Sidération, Admiration et Affirmation comme une évolution de l’auteur. En tout cas, ce petit livre qui se lit rapidement permet au lecteur de s’interroger sur ce qu’il ferait, sur comment il réagirait en cas d’agression (verbale ou physique) dans le métro (ou ailleurs). De mon côté, je ne sais pas, je ne suis pas ceinture noire de karaté 😛 mais… je suis bien contente de ne pas habiter Paris et de ne pas prendre le métro (même si c’est sûrement source d’observation et de rencontres).

Un premier billet pour le Challenge du confinement pour la case (auto)biographie.

Réflexion sur la question antisémite de Delphine Horvilleur

Réflexion sur la question antisémite de Delphine Horvilleur.

Grasset, janvier 2019, 162 pages, 16 €, ISBN 978-2-24681-552-5.

Genres : littérature française, essai littéraire.

Delphine Horvilleur naît le 8 novembre 1974 à Nancy (Lorraine). Elle est écrivain, philosophe et la première femme rabbin en France. Elle a écrit plusieurs livres dont le dernier, Comprendre le monde (Seuil, 2020).

Introduction. « Pourquoi n’aime-t-on pas les Juifs ? » (p. 13). L’antisémitisme est une xénophobie différente. Les racismes « expriment généralement une haine de l’autre pour ce qu’il n’a pas : la même couleur de peau, les mêmes coutumes, les mêmes repères culturels ou la même langue. Son ‘pas-comme-moi’ apparaît au raciste comme un ‘moins-que-moi’. » (p. 13-14). « Le Juif au contraire est souvent haï, non pour ce qu’il N’A PAS mais pour ce qu’il A. On ne l’accuse pas d’avoir moins que soi mais au contraire de posséder ce qui devrait nous revenir et qu’il a sans doute usurpé. » (p. 14).

Le peuple hébreu (ou le Juif) a toujours été accusé de tout et de son contraire. Pourquoi ? Delphine Horvilleur va analyser l’antisémitisme (mot apparu au XIXe siècle) à partir des textes anciens de la tradition hébraïque (mais pas que). L’identité hébraïque naît avec Abraham qui quitte sa terre natale pour une terre inconnue : le peuple hébreu est donc un peuple de la rupture (contrairement par exemple à Ulysse qui est d’Ithaque et qui veut y retourner ce qui représente l’identité occidentale). La Chaldée est la terre paternelle, l’Égypte est la terre maternelle et, à chaque fois, le peuple hébreu part sans se retourner. Abraham représente l’identité individuelle et le peuple hébreu l’identité collective, ou peuple d’Israël.

Toutes les accusations portées contre les Juifs au cours de l’Histoire apparaissent dans Esther 3:8 : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n’observant point les lois du roi. Et le roi n’a pas intérêt à les laisser là. » (p. 28-29). Voici ce que dit le conseiller Haman au roi de Perse, Assuétus. Il faut dire qu’Assuétus vient d’épouser Esther et Haman hait Mardochée, le père d’Esther. Tout ça n’est donc question que de jalousie, de haine pure, de règlement de compte, de vengeance ? Tout serait parti de ça ? Eh bien, non, l’auteur remonte encore plus loin car Haman répercute simplement la haine qu’avait son père, Agag, contre Saul, le premier roi d’Israël, et la haine de son ancêtre Amalek qui avait poursuivi et tué les retardataires durant la fuite d’Égypte. Des Hébreux qui, sortis d’esclavage, s’enfuient, vulnérables, des vieillards, des femmes des enfants qui ne sont pas préparés à se battre (Deutéronome). Et voilà, depuis Amalek, il y a chez certaines personnes une haine viscérale de l’Hébreu, du Juif. « Haman est l’héritier d’une haine ancestrale et le livre d’Esther rejoue un conflit et une violence qui trouve racine ailleurs. » (p. 32).

L’auteur remonte donc encore le fil de l’Histoire et des textes anciens. Pourquoi Amalek éprouve-t-il une telle haine ? Il est le petit-fils d’Esaü, frère jumeau de Jacob, renommé Israël, Amalek est donc Hébreu lui aussi ! Mais… Timma, sa mère, est la concubine d’Elifaz, qui n’est autre que son père. Timma est donc à la fois la sœur et la mère d’Amalek, qui est né d’une relation incestueuse, c’est pourquoi il se sent diminué, inférieur, jaloux… (Genèse et Chroniques)..

J’ai pris plein d’autres notes mais je ne vous en dis pas plus pour que vous puissiez découvrir le fil de l’Histoire, le fil de cette haine, car l’auteur explore encore d’autres pistes. Toutes conduisent soit à l’adultère, soit à l’inceste, soit à la jalousie entre frères jumeaux, en tout cas, non seulement au dépit, au rejet, à la frustration, au sentiment d’humiliation voire d’exclusion, mais aussi à l’envie, la jalousie, la haine transmises de génération en génération. C’est bien triste… Et ce qui est incroyable, c’est que Esaü détestait Jacob déjà dans l’utérus de leur mère, Rebecca : « Les fils se battaient en elle. » (Genèse 25:22). Jacob est droit alors qu’Esaü est attiré par l’idolâtrie, ils étaient déjà frères ennemis avant leur naissance !

Les Hébreux seraient le peuple « élu » de Dieu, ils sont à part et ils dérangent. « Haman ne dit pas autre chose dans sa haine des Juifs. Il demande : ‘Pourquoi seraient-ils à part ?’ Tant qu’ils sont là, dit-il au roi, ‘il n’y aura pas d’égalité pour nous autres’. Autrement dit : tant qu’ils sont à part, ‘nous, on n’aura pas notre part’. » (p. 47). Encore l’envie, la jalousie, la volonté de posséder, d’avoir plus, de prendre aux autres ce qu’ils ont, leur biens, leur bonheur, leurs vie…

Lors de la destruction du temple de Jérusalem en l’an 70, le peuple hébreu/juif est sous la domination de l’Empire romain qui considère « l’image du Juif comme source de contamination pour l’organisme qui l’accueille. ‘Sale Juif’, lui dit-on alors, pour bien raconter combien sa présence pollue et vulnérabilise : c’est lui qui fait entrer les germes pathogènes. » (p. 67). Moins de 1900 ans après… L’Hébreu/le Juif est depuis toujours une obsession ; comment est-il possible d’échapper à cette haine ? D’autant plus qu’antisémitisme et féminisme sont liés, eh oui, qu l’eut cru. Si ce thème est développé par Otto Weininger en 1903, un jeune homme qui ne supporte pas sa judéité et que Hitler admirait, Jean-Paul Sartre raconte dans L’enfance d’un chef, en 1939, le parcours de Lucien devenu antisémite et en quête de virilité avec la féminité soumise. Élisabeth Badinter développe également ce thème d’antisémitisme et anti-féminisme.

En tout cas (et je ne suis pas juive), je pense que le peuple hébreu / juif est « increvable » et fait toujours preuve d’une incroyable résilience et d’humour face à l’adversité, à la haine, à la persécution, bref face à la connerie et à la méchanceté humaines (ceux qui sont « bêtes et méchants »). Idéologies totalitaires et fondamentalismes religieux ont les mêmes obsessions, les mêmes haines : les Juifs et les femmes.

Je tiens à apporter une précision sur mon expérience : lorsque j’ai appris durant les cours d’Histoire sur la seconde guerre mondiale ce qui était arrivé aux Juifs, les camps, l’extermination, et quand j’ai vu des photos prises dans les camps ou à la Libération, j’ai été horrifiée et ma grand-mère m’a dit une chose : ces pays qui se sont débarrassés des Juifs, ce sont des pays qui se sont appauvris aux niveaux humains, culturels, scientifiques parce qu’ils ont fait disparaître des scientifiques, des médecins, des musiciens, des professeurs, des artistes, etc., ils ont fait disparaître une partie de leur âme, de leur histoire.

Réflexion sur la question antisémite est – que vous soyez croyants ou athées – un essai instructif, indispensable, riche en exemples historiques, littéraires et philosophiques. J’ai donné des exemples et des extraits pour que vous compreniez de quoi il parle exactement mais Delphine Horvilleur va bien plus loin et donne encore plus d’infos et d’explications.

J’ai une solution, toute simple, pour les racistes et les antisémites (et les misogynes puisque, apparemment, ce sont pratiquement les mêmes) : étudiez, ayez un bon métier qui vous plaît, gagnez l’argent dont vous avez besoin, pour fonder une famille, pour ce que vous souhaitez vivre, ne soyez pas envieux, jaloux, et vous aussi vous serez « plus » ! Vous serez plus instruits, sûrement plus intelligents, plus heureux, plus respectés et plus respectueux, qu’en pensez-vous, c’est une bonne idée, non plutôt que ressasser la haine depuis plus de 4000 ans ?

J’ai emprunté cet essai parce que j’ai entendu Delphine Horvilleur, sûrement sur Arte, mais peut-être aussi sur France 2 (elle est passée à la Grande Librairie mais je n’ai pas vu cette émission) et j’ai lu un billet qui m’a intriguée (par contre je n’ai pas noté le lien mais après recherche, c’était chez Cannibal Lecteur). Je suis satisfaite de ma lecture – faite en juin – (je mourrai moins bête) et j’espère vous avoir donné envie de lire cet essai.