La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson

La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson.

Le Bélial, février 2018, 200 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-84344-929-1. The Dream-Quest of Vellitt Boe (2016) est traduit de l’américain par Florence Dolisi.

Genres : littérature américaine, fantasy.

Kij Johnson naît le 20 janvier 1960 à Harlan dans l’Iowa (États-Unis). Elle est nouvelliste et romancière de fantasy et de science-fiction et a reçu plusieurs prix prestigieux (Hugo, Nebula, Theodore Sturgeon, World Fantasy). La quête onirique de Vellitt Boe a d’ailleurs reçu le World Fantasy Award 2017. Plus d’infos sur son site, http://www.kijjohnson.com/.

Vellitt Boe, 55 ans, est professeure depuis vingt ans au Collège (Université) de femmes d’Ulthar. Mais ce matin-là, branle-bas de combat : Clarie Jurat, la meilleure étudiante, s’est enfuie avec un homme à trois mois des examens ! « Une fille superbe, brillante, volontaire, charismatique, avec de grands yeux rieurs […]. » (p. 12). L’homme s’appellerait Stephan Heller et viendrait du monde de l’éveil. Mais le père de Clarie est l’un des administrateurs du Collège et il peut non seulement fermer le Collège mais aussi « bannir les femmes de l’Université. » (p. 19). Or, Vellitt était une grande voyageuse par le passé et elle a connu un habitant du monde de l’éveil, elle va donc poursuivre les amants pour ramener Clarie. « Elle déterra d’abord tout au fond de son armoire un petit sac de cuir fripé dont émanait un vague parfum de pluies d’antan et de terres lointaines. Ensuite, elle retrouva ses vieilles bottes et son bâton de marche noueux taillé dans du bois noir. » (p. 27). Bizarrement, un chaton noir la suit dans son dangereux périple, un chaton avec des « yeux verts, attentifs et brillants » (p. 45).

Le monde (irréel ? réel ?) de Vellit Boe est bien planté : il est possible de suivre son voyage sur la jolie carte en couleurs (qui se situe sur les 2e et 3e de couverture) et d’avoir une petite idée supplémentaire grâce aux belles illustrations de Nicolas Fructus (un dessinateur lyonnais né en 1970 et qui a déjà illustré des œuvres de Lovecraft). Attention aux créatures peu amicales (c’est peu de le dire !), gugs, zoogs, goules, ghasts, oiseaux shantaks, sans parler des « monstres innommés » (p. 127). Malgré ces êtres cauchemardesques, la lecture est très agréable, l’aventure est épique et le lecteur palpite avec Vellitt Boe qui retrouve d’anciennes connaissances. Si vous avez envie de quitter le monde des rêves pour découvrir le monde de l’éveil, il faudra vous rendre dans la peu connue et très éloignée cité d’Ilek-Vad et trouver un passage au péril de votre vie vers le monde de l’éveil, bref celui des humains (réel ? irréel ?).

Les lecteurs de H.P. Lovecraft reconnaîtront des noms de lieux (Ilek Vad…) et de personnages (Randolph Carter…) puisque La quête onirique de Vellitt Boe est un pendant féminin à La quête onirique de Kadath l’inconnue ou À la recherche de Kadath (The Dream-Quest of Unknown Kadath, longue nouvelle écrite en 1926-1927 mais publiée en 1943) : Kij Johnson explique ses inspirations et ses motivations dans un très instructif entretien dans lequel elle déchiffre parfaitement bien l’œuvre de Lovecraft (p. 179-191). Dans ce roman miroir, Kij Johnson s’attache à la condition des femmes, elle leur permet de réfléchir, de prendre des décisions, d’étudier, d’enseigner, de voyager (ce qui n’était pas le cas chez Lovecraft, une autre époque…) mais sans tomber dans le féminisme à tout prix. J’ai très envie de lire Un pont sur la brume, son premier titre paru en France, chez Le Bélial en 2016 : attendez-vous à le voir passer sur mon blog cet été car je sais qu’il est à la bibliothèque !

Quelques petites fautes comme « Julat » au lieu de « Jurat » p. 97 ou « surout » au lieu de « surtout » (p. 137), des fautes d’étourderie mais c’est dommage dans une jolie édition illustrée comme celle-ci. Et puis les littératures de genre reçoivent pas mal de critiques négatives alors ce serait bien que leur contenu soit irréprochable.

Ce qui m’a le plus marquée : la transformation du gug en Buick !

Et ma phrase préférée : « Personne ici ne dit aux gens ce que signifie leur existence, et ce que signifie leur monde. » (p. 168).

Une lecture pour le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao, Jeunesse Young Adult #7 (pas classé en YA mais il correspond), Littérature de l’imaginaire, Rentrée littéraire janvier 2018 et S4F3 #4.

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L’alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia

L’alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia.

Le Belial, février 2017, 272 pages, 20 €, ISBN 978-2-84344-913-0. The Alchemy of Stone (2008) est traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti.

Genres : littérature russo-américaine, science-fiction.

Ekaterina Sedia naît Ekaterina Holland le 9 juillet 1970 à Moscou en Russie. Elle est non seulement écrivain (romans, nouvelles) mais aussi professeur de botanique et d’écologie dans le New Jersey car elle vit aux États-Unis depuis le début des années 90. Plus d’infos sur http://www.ekaterinasedia.com/ (site et blog).

Mattie est une Automate émancipée, devenue une Alchimiste, créée par Loharri, un Mécanicien. Elle vit à Ayona, « une ville immense, sombre et secrète ». Les Gargouilles, un peuple minéral très secret, lui demandent de l’aide. « Elles trouvent leur espérance de vie trop brève et leur destin trop cruel. » (p. 16). Mattie est également embauchée par Iolanda pour des potions mais hésite à trahir son créateur. Elle va rencontrer le Fûmeur d’âmes que tout le monde craint et Sébastien, un révolutionnaire activement recherché.

Sous couvert de science-fiction, mi steampunk mi urban fantasy, ce roman aborde de nombreux thèmes importants : mécanisation, technologie et progrès, immigration, condition des femmes, rôle de chacun dans la société, mémoire du passé, mouvement révolutionnaire, terrorisme… ! Voici quelques extraits qui en témoignent :

« Tu es devenu mécanicien parce qu’élevé par une mère alchimiste. Je suis devenue alchimiste parce que créée par un mécanicien. » (p. 89).

« Ça me déplaît autant qu’à toi, Mattie, mais c’est une affaire de politique. Les gens ont peur. Ils ont besoin de victimes expiatoires. » (p. 153).

« Les femmes ressemblaient aux gargouilles : respectées en théorie, mais dissimulées à ceux qui dirigeaient la ville, elles vivaient dans l’obscurité, dans les interstices de l’existence. » (p. 158).

« Nous avons tous notre rôle à jouer. Sinon, la société ne pourrait pas fonctionner. » (p. 184).

« […] parfois, mieux valait ne rien voir, ne rien savoir. » (p. 222).

L’alchimie de la pierre est le premier roman d’Ekaterina Sedia traduit en français (merci aux éditions Le Bélial !) mais en fait le troisième roman de l’auteur. À noter, qu’en plus de la très belle illustration couleur de couverture, il y a quelques illustrations noir et blanc de Nicolas Fructus. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire L’alchimie de la pierre (qui a reçu le Prix James Tiptree Jr. en 2009). Ce roman – à la fois poétique et apocalyptique avec de très belles descriptions – montre bien tous les rouages d’une société et se révèle être d’une grande intelligence et maîtrise. Car, dans cette ville de pierre et de métal, il faut se battre pour vivre. Je veux lire d’autres titres d’Ekaterina Sedia (en plus, elle aime les chats !).

Une excellente lecture que je mets dans les challenges Littérature de l’imaginaire et Rentrée littéraire janvier 2017.