Le Chancellor de Jules Verne

Le Chancellor : journal du passager J.-R. Kazallon de Jules Verne.

Publication en feuilleton dans Le Temps du 17 décembre 1874 au 24 janvier 1875.

Édition originale : Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie, collection Les voyages extraordinaires couronnés par l’Académie, 1875, illustrations d’Édouard Riou.

Édition lue : Omnibus, Les romans de l’air, octobre 2001, 1344 pages, 22,50€, ISBN 978-2-25805-788-3, épuisé. Pages 809 à 962 soit 154 pages.

Il existe sûrement d’autres éditions et Le Chancellor est disponible librement sur Wikisource.

Genres : littérature française, roman d’aventure.

Jules Verne naît le 8 février 1828 à Nantes (Loire Atlantique). Il y a beaucoup à dire alors je vais faire simple. Après le baccalauréat, son père l’envoie étudier le Droit à Paris. Esprit libre, antimilitariste, espérantiste, il devient un écrivain éclectique (romans, nouvelles, autobiographies, poésie, pièces de théâtre) dans plusieurs genres en particulier aventure et science-fiction. Ses Voyages extraordinaires contiennent 62 romans et 18 nouvelles pour 40 ans de travail. Il meurt le 24 mars 1905 à Amiens (Hauts de France) et l’année 2005 fut année Jules Verne pour le centenaire de sa mort. Vous pouvez en savoir plus dans des biographies, sur Internet ou grâce à la Société Jules Verne (fondée en 1935) ou le Centre international Jules Verne (fondé en 1971).

Édouard Riou naît le 2 décembre 1833 à Saint Servan (Ille et Villaine, Bretagne). Il grandit au Havre où il étudie le dessin. Il est élève du peintre Charles-François Daubigny (1817-1878). Il devient caricaturiste, peintre et illustrateur et travaille pour plusieurs journaux et revues satiriques. Il illustre plusieurs œuvres de Jules Verne et une expo À l’aventure ! Edouard Riou, illustrateur de Jules Verne est montée à la Bibliothèque Armand Salacrou au Havre de janvier à avril 2019. Il meurt le 26 janvier 1900 à Paris.

Charleston, 27 septembre 1869. Le Chancellor, « beau trois-mâts carré de neuf cents tonneaux » (p. 811) quitte le quai avec aux commande le capitaine John-Silas Huntly, un Écossais. C’est un beau bateau, de deux ans, confortable, solide, « première cote au Veritas » (p. 811) qui effectue son troisième voyage entre Charleston (Caroline du sud, États-Unis) et Liverpool (Angleterre). La traversée de l’Atlantique dure entre vingt à vingt-cinq jours.

Le narrateur, J.-R. Kazallon, est un passager qui préfère la navigation à la voile qu’à la vapeur et qui écrit son journal au jour le jour. Ses descriptions – et donc celles de l’auteur – montrent que Jules Verne fut influencé par les travaux des physionomistes en particulier Johann Caspar Lavater (1741-1801) et De la physionomie et des mouvements d’expression de Louis Pierre Gratiolet (1815-1865) édité par Hetzel en 1865.

À bord du Chancellor, dix-huit marins, « [le] capitaine Huntly, [le] second Robert Kurtis, [le] lieutenant Walter, un bosseman, et quatorze matelots, anglais ou écossais » (p. 813) [il y a en fait aussi un Irlandais, O’Ready, p. 884], en cuisine, « le maître d’hôtel Hobbart, le cuisinier nègre Jynxtrop » (p. 813) et huit passagers, Américains, Anglais et Français, dont deux dames. Le voyage se passe bien, « L’Atlantique n’est pas très tourmenté par le vent. » (p. 816), les passagers s’entendent normalement et prennent leurs repas ensemble. Kazallon discute plus particulièrement avec monsieur Letourneur, un Français, et avec son fils André, infirme de naissance, ainsi qu’avec le second, Robert Kurtis, qui en sait beaucoup sur les autres passagers et la direction que prend le Chancellor.

D’ailleurs, il apprend à Kazallon que le navire, qui fait « bonne et rapide route » (p. 820), ne va pas plein nord en suivant le courant du Gulf Stream mais fait route à l’est en direction des Bermudes, ce qui est inhabituel pour se rendre en Angleterre. Les Bermudes seront-elles pour le Chancellor les îles paradisiaques vantées par Walter et Thomas Moore ou terriblement dangereuses comme dans la Tempête de Shakespeare ?

Mais le vent se déchaîne, le temps est de plus en plus mauvais et le bateau dérive sud-est vers l’Afrique au lieu de nord-est vers l’Angleterre… Le capitaine Huntly est-il devenu fou ? Le Chancellor est entravé par les varechs… « le Chancellor […] doit ressembler à un bosquet mouvant au milieu d’une prairie immense. » (p. 824).

Après ce passage difficile, Kazallon et Letourneur sont réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres, ensuite le capitaine se montre taciturne, le second inquiet, les matelots semblent comploter quelque chose, les passagers se plaignent de la longueur inhabituelle du voyage… Et c’est le 19 octobre que Kazallon apprend de Kurtis que « le feu est à bord » (p. 829) et ce depuis six jours parce que les marchandises ont pris feu dans la cale… Et le feu est sûrement alimenté par une arrivée d’air que l’équipage n’a pas trouvée car refroidir le pont ne suffit pas. « Il est évident que le feu ne peut être maîtrisé et que, tôt ou tard, il éclatera avec violence. » (p. 833). Il faut se diriger le plus rapidement vers une côte et la plus proche est apparemment celle des Petites Antilles au sud-ouest.

Le Chancellor, de plus en plus chaud, continue sa route, essuie une tempête, l’équipage fait ce qu’il peut, une partie des vivres et du matériel au cas où il faudrait quitter rapidement le navire est mis à l’abri et les passagers (tous ne sont pas au courant de tout) sont réfugiés dans les endroits les moins risqués. Mais « L’homme, longtemps menacé d’un danger, finit par désirer qu’il se produise, car l’attente d’une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité ! » (p. 843).

Arrive ce qui devait arriver… « Quelle nuit épouvantable, et quelle plume saurait en retracer l’horreur ! […] Le Chancellor court dans les ténèbres, comme un brûlot gigantesque. Pas d’autre alternative : ou se jeter à la mer ou périr dans les flammes ! » (p. 848). J’aime bien le nom donné par André à l’îlot basaltique inconnu sur lequel s’est échoué le Chancellor, Ham-Rock, parce qu’il ressemble à un jambon ! Mais « les avaries sont beaucoup plus graves que nous le supposions, et la coupe du bâtiment est fort compromise. » (p. 867).

Il s’est déroulé 72 jours depuis le départ mais l’histoire n’est pas terminée, loin de là. « Suite du 7 décembre. – Un nouvel appareil flottant nous porte. Il ne peut couler, car les pièces de bois qui le composent surnageront, quoi qu’il arrive. Mais la mer ne le disjoindra-t-elle pas ? Ne rompra-t-elle pas les cordes qui le lient ? N’anéantira-t-elle pas enfin les naufragés qui sont entassés à sa surface ? De vingt-huit personnes que comptait le Chancellor au départ de Charleston, dix ont déjà péri. » (p. 893) et « il en est parmi nous dont les mauvais instincts seront bien difficiles à contenir ! » (p. 894). Effectivement, les survivants vivront l’horreur pendant des semaines…

Ah, je n’avais pas lu Jules Verne depuis longtemps, ça fait plaisir ! Et je suis toujours émerveillée de son imagination et de sa facilité à raconter des voyages, des périples alors qu’il ne bougeait pas de chez lui ! La tension monte peu à peu dans Le Chancellor qui commence comme un roman d’aventure maritime, vire à la catastrophe et continue comme un roman d’initiation. J’ai appris ce qu’était le picrate de potasse (je connaissais le mot picrate qui signifie mauvais vin mais ici rien à voir, bien plus explosif !).

Bien qu’inspiré par le naufrage de la Méduse (1816) [Kurtis cite l’état similaire de la Junon en 1795, avec le Chancellor, p. 882], Jules Verne ne sacrifie par les faibles par les forts (critères sociaux, physiques…) mais analyse les comportements de chacun (lâcheté, folie, stupidité, égoïsme… chez les uns, courage, dévouement, intelligence… chez les autres, le désespoir gagnant tout de même tout un chacun à un moment ou un autre) et raconte très bien la faim, la soif, la sauvagerie, le cannibalisme car certains feront « Chacun pour soi » et d’autres se serreront les coudes. « Et maintenant, dans quel état moral sommes-nous les uns et les autres ? » (p. 889).

En plus du narrateur, J.-R. Kazallon, j’ai particulièrement apprécié deux personnages. Le second, Robert Kurtis, un homme énergique, intelligent, courageux, un vrai marin, qui devient capitaine après la défection de Huntly qui a plus ou moins perdu la tête. Et surtout le jeune André Letourneur, 20 ans, orphelin (sa mère est morte en couches) et infirme de naissance à la jambe gauche (il marche avec une béquille), son père prend bien soin de lui, et lui aime aussi beaucoup son père ; le jeune homme va tomber amoureux de Miss Herbey, la jeune Anglaise demoiselle de compagnie de Mrs Kear, une Américaine dont le mari, un homme d’affaires enrichi, ne s’occupe pas… Voici ce que dit Kazallon du jeune André : « Cet aimable jeune homme est l’âme de notre petit monde. Il a un esprit original, et les aperçus nouveaux, les considérations inattendues abondent dans sa manière d’envisager les choses. Sa conversation nous distrait, nous instruit souvent. Pendant qu’André parle, sa physionomie un peu maladive s’anime. Son père semble boire ses paroles. Quelquefois, lui prenant la main, il la garde pendant des heures entières. » (p. 898), sûrement mon passage préféré.

Jules Verne voulait un récit « d’un réalisme effrayant » (ce qu’il annonce à son éditeur), c’est réussi avec ce huis-clos à bord du bateau puis en plein océan. Le Chancellor n’a d’ailleurs pas eu le même succès que les romans d’aventure se basant sur les progrès de la science et l’optimisme de l’auteur et des personnages. Pourtant le journal intime de Kazallon, semblable à un journal de bord maritime, est une idée novatrice d’autant plus que Kazallon n’utilise pas le passé simple (à la mode à cette période) mais le présent et donc le lecteur a l’impression d’y être lui aussi et comprend que les décisions doivent être prises de façon rationnelle et non guidées par l’émotion. C’est sûrement le récit le plus dramatique et le plus horrifique de Jules Verne. Quelques mots sur les illustrations en noir et blanc d’Édouard Riou, elles sont superbes et montrent bien les décors et l’évolution des personnages (bien sur eux au départ puis de plus en plus dépenaillés et hagards).

Lu pour le thème de mai (Jules Verne) de Les classiques c’est fantastique #2, je mets également cette lecture dans 2021 cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 23, un huis-clos, 2e billet), Littérature de l’imaginaire #9 et S4F3 #7.

Pour Les classiques c’est fantastique, d’autres titres de Jules Verne chez Moka, FannyLolo, Natiora, Cristie, George, Alice, MumuHéliena, L’Ourse bibliophile, Céline, ManonMadame Lit, Lili.

 

La clairvoyance du Père Brown de Gilbert Keith Chesterton

La clairvoyance du Père Brown de Gilbert Keith Chesterton.

Omnibus, mai 2008, 1216 pages, 28 €, ISBN 978-2-258-07608-2. The Innocence of Father Brown (1911) est traduit de l’anglais par Émile Cammaerts révisé par Anne Guillaume.

Genres : littérature anglaise, nouvelles, policier.

Gilbert Keith (G.K.) Chesterton naît le 29 mai 1874 à Londres. il étudie pour devenir illustrateur. Il est finalement journaliste (au Daily News dès 1902 et à l’Illustrated London News dès 1905), poète, biographe et nouvelliste. Le défaut qui lui est reproché par certains critiques et lecteurs est de faire l’apologie du christianisme (bah, je pense qu’à cette époque, beaucoup de gens étaient encore très croyants et, franchement, après avoir lu ces nouvelles, ça ne m’a pas choquée). Il est en outre un penseur politique reconnu. Lorsque Winston Churchill dépose un amendement à la loi de 1913 sur les handicapés mentaux (pour un programme de stérilisations contraintes), Chesterton mène campagne contre et gagne. Imaginez le bonhomme : 1,93 m et plus de 100 kilos. Il meurt le 14 juin 1936 à Beaconsfield. Il est connu pour ses romans et surtout ses nouvelles policières avec le Père Brown. Il existe un blog de L’association des amis de G.K. Chesterton mais il n’est plus mis à jour depuis mars 2019.

J’ai donc l’intégrale des Enquêtes du Père Brown en Omnibus mais je ne vais pas tout lire d’un coup ! Pour l’instant, je vais lire le premier recueil de nouvelles intitulé La clairvoyance du Père Brown pour le challenge Les classiques c’est fantastique (classiques anglais en mai). Mais je veux quand même vous donner le contenu de cette intégrale (que je lirai au fur et à mesure).

The Innocence of Father Brown (1911) = La clairvoyance du Père Brown paru en français en 1919 (Perrin) avec rééditions en 1983 (10/18) et en 2008 (Omnibus).

The Wisdom of Father Brown (1914) = La sagesse du Père Brown paru en français en 1936 (Gallimard) avec rééditions en 1954 (Gallimard), en 1985 (Folio) et en 2008 (Omnibus).

The Incredulity of Father Brown (1926) = L’incrédulité du Père Brown paru en français en 1932 (Gallimard) avec réédition en 2008 (Omnibus).

The Secret of Father Brown (1927) = Le secret du Père Brown paru en français en 1929 (Gallimard) avec réédition en 2008 (Omnibus).

The Scandal of Father Brown (1935) = Le scandale du Père Brown paru en français en 1982 (L’âge d’homme) avec réédition en 1990 (10/18) et en 2008 (Omnibus).

Soit 51 nouvelles en tout et 2 textes d’encadrement, un qui ouvre et un qui clôt le recueil Le secret du Père Brown.

Voici les 12 nouvelles qui sont dans ce premier recueil, La clairvoyance du Père Brown.

1. The Blue Cross (The Story-Teller, septembre 1910) = La croix bleue – Londres se prépare au Congrès eucharistique. Aristide Valentin, « le chef de la police parisienne et le plus célèbre détective du globe » (p. 9) espère arrêter Flambeau, un Gascon, escroc et voleur recherché en Europe depuis des années. Sur le bateau, il voyage avec un prêtre chargé comme un baudet. Mais aucune trace de Flambeau… « Le criminel est un artiste créateur ; le détective n’est qu’un critique. » (p. 14). S’engage une poursuite dans Londres, deux prêtre, un petit et un très grand (Chesterton se rêvait-il en criminel ? Flambeau fait 1,90 m comme l’auteur !). « Jusqu’ici, tout s’enchaînait assez logiquement. Valentin avait appris, le matin même, qu’un certain Père Brown avait apporté d’Essex une croix d’argent ornée de saphirs, une relique de grande valeur, pour la montrer à certains prêtres étrangers qui assistaient au Congrès. » (p. 23). C’est donc cette croix bleue que Flambeau veut voler mais le Père Brown est un prêtre expérimenté ! Une nouvelle amusante avec une course-poursuite dans Londres.

2. The Secret Garden (The Story-Teller, octobre 1910) = Le jardin secret – Dans sa maison sur les bords de Seine, Aristide Valentin a invité entre autres Lord Galloway, l’ambassadeur anglais, avec son épouse et sa fille Margaret, le Père Brown venu de Cobhole en Essex et un multimillionnaire américain décrié, Julius K. Brayne. Mais le commandant Neil O’Brien, un Irlandais de la Légion étrangère, ne va-t-il pas profiter de cette soirée pour se rapprocher de Margaret ? C’est en les cherchant que Galloway se retrouve dans le jardin derrière la maison mais… « Un cadavre dans l’herbe – un cadavre sanglant ! » (p. 35). Comment le cadavre d’un inconnu, « la tête séparée du tronc » (p. 39) peut-il être dans le jardin inaccessible par l’extérieur ? C’est le Père Brown qui va comprendre cette étrange huis-clos.

3. The Queer Feet (The Story-Teller, novembre 1910) = Les pas étranges – Dîner annuel du club des « Douze Vrais Pêcheurs » au sélect Hôtel Vernon à Belgravia. Le Père Brown est également dans cet hôtel, dans un petit bureau isolé, en train d’écrire, lorsqu’il entend des pas devant la porte. « À aucun moment, le bruit de ces pas ne différait de ceux qu’on entend d’ordinaire dans un hôtel ; et pourtant, considéré dans son ensemble, il présentait un caractère particulièrement étrange. » (p. 58). Mais si un des quinze domestiques est mort (c’est ce pour quoi le Père Brown a été appelé), qui est le quinzième domestique qui a débarrassé les précieux couverts en argent des Douze Pêcheurs ? Encore un huis-clos pour le retour de Flambeau qui a sûrement dû s’échapper depuis La croix bleue.

4. The Flying Stars (The Cassell’s Magazine, juin 1911) = Les étoiles filantes – Comme chaque année, Sir Leopold Fisher, un « vénérable financier » (p. 79), arrive le lendemain de Noël chez le colonel Adams pour offrir un cadeau à sa filleule, Ruby. Cette année, c’est un trio de diamants africains, les étoiles filantes. Le Père Brown, en tant qu’ami de la famille, est invité. Et John Crook, un journaliste attiré par Ruby, s’est invité. Ainsi que le beau-frère du colonel Adams, James Blount, un gentleman-farmer canadien, qui propose une arlequinade et fait venir Florian, un acrobate et comique français, pour qu’il apporte des costumes. « Comment un tel banquet de folies fut jamais prêt à temps, c’est une énigme que nous ne tenterons pas de résoudre. » (p. 84). Mais un Blount Arlequin et un Florian policier, plus les diamants qui disparaissent, c’est louche, non ? Mais c’est de nouveau le Père Brown qui résout l’affaire grâce à sa lucidité. Dans cette nouvelle, un clin d’œil à Charles Dickens.

5. The Invisible Man (The Cassell’s Magazine, février 1911) = L’homme invisible – À Camden Town, un magasin de gâteaux et confiseries attire les enfants. « Les gamins avaient l’habitude de venir s’écraser le nez contre la vitre chatoyante. » (p. 92). Mais c’est un jeune homme de vingt-quatre ans qui entre ; il s’appelle John Turnbull Angus, il est dessinateur et il demande en mariage l’employée, Laure Hope mais… « Mr Angus, dit-elle avec fermeté, avant que vous continuiez vos folies, je dois vous dire, le plus brièvement possible, une chose qui me concerne. » (p. 94). Elle a déjà deux prétendants de son village natal, qu’elle a éconduits mais ils sont de retour et elle a peur. Angus propose d’avertir son ami Flambeau, devenu détective privé, et surprise, chez Flambeau, il y a son ami le Père Brown qui avec sa perspicacité habituelle va comprendre comment un homme peut être invisible.

6. The Strange Justice ou The Honour of Israel Gow (The Cassell’s Magazine, avril 1911) = L’honneur d’Israël Gow – Flambeau, devenu détective, et un de ses amis, l’inspecteur Craven de Scotland Yard, enquêtent sur la mort du comte de Glengyle en Écosse. Le Père Brown, étant à Glasgow pour affaires, les rejoint au château de Glengyle. « Israël Gow était le seul domestique de ce domaine désert. » (p. 112). Mais les deux enquêteurs n’ont pas découvert grand-chose… « […] nous n’avons découvert qu’une seule chose concernant Lord Glengyle : c’est qu’il était fou. » (p. 114). Le Père Brown, soupçonnant de la magie noire, exige d’examiner le cercueil. Le corps est bien là, squelettique, mais sans tête ! « Nous avons trouvé la vérité ; et la vérité est absurde. » (p. 122). Dans cette nouvelle, un clin d’œil à Wilkie Collins.

7. The Wrong Shape (The Story-Teller, janvier 1911) = La mauvaise forme – Clapham, au nord de Londres. Flambeau et le Père Brown sortent d’une étrange maison blanche et verte en forme de T, une mauvaise forme. C’est la maison du poète et romancier Leonard Quinton, spécialiste de l’Orient. Un génie mais opiomane… Or Quinton et son épouse accueillent dans leur maison un pacifiste hindou. Dans le jardin, le Père Brown trouve « un curieux couteau oriental recourbé, dont le manche était orné d’exquises incrustations de pierres et de métal. […] Il est très beau, remarqua le prêtre d’une voix basse et rêveuse ; les couleurs en sont très belles, mais il a une mauvaise forme. » (p. 132). C’est alors qu’avec le Dr James Erskine Harris, ils découvrent Quinton mort et ce message : « Je me suis frappé moi-même, et pourtant je meurs assassiné ! » (p. 139). Le message est rédigé sur une feuille dont un coin a été coupé, c’est aussi une mauvaise forme. Cette fois, ce n’est pas le Père Brown qui résout ce meurtre.

8. The Sins of Prince Saradine (The Cassell’s Magazine, février 1911) = Les péchés du Prince Saradine – Flambeau ferme son cabinet de détective pour un mois de vacances et part remonter les rivières du Norfolk dans un petit bateau à voile avec le Père Brown. Mais il a une idée derrière la tête : rencontrer un homme qui lui avait envoyé une carte lorsqu’il était un grand voleur. « Si vous prenez jamais votre retraite pour devenir respectable, venez me voir. Je désire faire votre connaissance, car j’ai fait celle de tous les grands hommes de mon temps. […] Prince Saradine, maison des Roseaux, île des Roseaux, Norfolk. » (p. 150). Ce Prince Saradine est célèbre, riche, brillant et il a beaucoup voyagé, ce peut être intéressant effectivement de le rencontrer. Mais il n’est pas l’homme qu’il paraît être… Le Père Brown est optimiste… « […] il est souvent possible de faire le bien lorsqu’on est quelqu’un de bon, même au mauvais endroit. » (p. 154). Mais est-ce bien toujours vrai ?

9. The Hammer of God (Story-Teller, décembre 1910) = Le marteau de Dieu – Village de Bohun Beacon. Norman et Wilfred Bohun sont deux frères d’une lignée aristocratique, Norman est un pêcheur invétéré (alcools, femmes…) et Wilfred est vicaire. Une nuit, il rend visite à la très belle femme du forgeron et le lendemain matin, le village le retrouve mort, la tête écrasée. Le forgeron, Simeon Barnes, est bien entendu le premier suspect mais il rentre tranquillement de Greenford avec deux hommes et, alors qu’il a un gros marteau, celui avec lequel a été tué Norman est tout petit. « Ce ne peut être qu’une personne incapable d’en soulever un plus lourd. » (le médecin, p. 180). Dans cette nouvelle, le Père Brown (eh oui, il est partout !) montre qu’il s’y connaît aussi en sciences physiques.

10. The Eye of Apollo (The Cassell’s Magazine, février 1911) = L’œil d’Apollon – Retour à Londres, à Westminster, où Hercule Flambeau (c’est la première fois qu’on lit son prénom) est propriétaire de son nouveau bureau de détective au 4e étage d’un immeuble tout neuf. « L’édifice avait un aspect américain. C’était un gratte-ciel d’une altitude respectable, muni de tout un attirail bien astiqué de téléphones et d’ascenseurs. » (p. 190). Au-dessus du bureau de Flambeau, un immense œil en or placé par Kalon, le gourou d’une nouvelle secte, improvisé « nouveau prêtre d’Apollon » (p. 191), adorateur du soleil. Au-dessous, deux sœurs issues de la noblesse, Pauline et Joan Stacey, ont installé un bureau de dactylographie. C’est surtout l’aînée, Pauline, qui attire Flambeau. C’est la première fois que les conditions des femmes sont traitées, celles-ci travaillent même si elles ont une fortune. Ce midi, alors que Kalon est sur le balcon en train d’adorer le soleil, le Père Brown (*) vient visiter le nouveau bureau lorsqu’un choc se produit, comme une explosion, c’est Pauline Stacey qui est morte… Défaillance de l’ascenseur ? « Était-ce un meurtre ? Mais qui aurait pu commettre le crime dans ces appartements déserts ? » (p. 197). (*) On apprend que son prénom commence par J. Peut-être John puisque le Père Brown est inspiré du père John O’Connor (1870-1952), un curé de Bradford (Yorkshire) « qui joua un rôle important dans la conversion de Chesterton au catholicisme en 1922 » (source Wikipédia).

11. The Sign of the Broken Sword (The Story-Teller, février 1911) = L’épée brisée – Pourquoi le Père Brown traîne-t-il son ami Flambeau pour voir les six monuments érigés en l’honneur du général Arthur Saint-Clare ? « Je commence à en avoir assez de ce grand homme, d’autant plus que j’ignore absolument qui il était. » (Flambeau, p. 211). En effet, le général, héros anglais en Afrique et en Inde, a été retrouvé pendu, son épée brisée attachée autour du cou, mais le président brésilien Olivier était un homme sage qui libérait les prisonniers faits par son armée, parfois même « comblés de présents » (p. 212). Le Père Brown veut résoudre ce mystère car il a eu accès à trois témoignages qui l’ont interrogé. Dans cette nouvelle, Chesterton dénonce ce que les hommes font au nom ou pour la gloire du Seigneur. « C’est la pire critique que l’on puisse faire du crime. » (p. 223) et rétablit une vérité historique.

12. The Three Tools of Death (The Cassell’s Magazine, juillet 1911) = Les trois instruments de la mort – Un matin le Père Brown est réveillé par un agent de police. Sir Aaron Armstrong a été assassiné ! « L’idée qu’un personnage aussi divertissant, aussi populaire, avait été victime d’une secrète violence était absurde, presque grotesque. » (p. 229). « Pour autant que je sache, avouait Merton, il est impossible d’y voir clair. On ne peut soupçonner personne. Magnus [c’est le domestique] est un vieil imbécile solennel, bien trop sot pour être un assassin. Royce [c’est le secrétaire] a été le meilleur ami du baronnet depuis des années ; et il est évident que la jeune fille adorait son père. Et puis, toute cette affaire est trop absurde. Qui songerait à tuer un joyeux vieux bonhomme tel que Armstrong ? » (p. 231). Trois personnes (Magnus, Patrick Royce et Alice), trois armes : « Dites donc, fit-il avec bonne humeur, toute cette histoire ne tient pas debout. D’abord vous me dites que vous ne trouvez aucune arme. Mais maintenant, nous en trouvons trop. Voilà, vous dit-on, le couteau qui poignarda la victime, et la corde qui l’étrangla, et le revolver qui la cribla de balles. Et, en réalité, Sir Armstrong s’est rompu le cou en tombant par la fenêtre ! Cela ne va pas. Ce n’est pas économique. » (p. 240). Sacré Père Brown !

Des nouvelles toutes différentes et réussies. Comme c’est du format court, Chesterton ne dit que ce qu’il faut, en particulier dans les descriptions des lieux et des personnages mais il n’est pas avare de mots et sait donner des détails. Son Père Brown est intelligent, logique et parfois taquin (Flambeau aussi) donc il y a un certain humour britannique. Je lirai les autres nouvelles avec plaisir mais plus tard (parce que là, j’ai fait une cure de nouvelles de Chesterton ce week-end !).

En plus de Les classiques c’est fantastique cité plus haut, pour les challenges British Mysteries #5, Cette année, je (re)lis des classiques #3, Lire en thème 2020 (en mai, un titre qui fait plus de trois mots) et Polar et thriller 2019-2020.