L’homme nu de Marc Dugain et Christophe Labbé

L’homme nu : la dictature invisible du numérique de Marc Dugain et Christophe Labbé.

Coédition Robert Laffont & Plon, avril 2016, 200 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-259-22779-7.

Genre : essai.

Marc Dugain, né le 3 mai 1957 au Sénégal, est un célèbre romancier et metteur en scène (théâtre) français. Il a reçu quelques Prix littéraires et plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma, le plus connu étant La chambre des officiers.

Christophe Labbé est journaliste d’investigation au magazine hebdomadaire Le Point.

« La collecte et le traitement de données de tout type vont conditionner le siècle qui vient. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’aurons eu accès à une telle production d’informations. […] Cette révolution numérique ne se contente pas de modeler notre mode de vie vers plus d’information, plus de vitesse de connexion, elle nous dirige vers un état de docilité, de servitude volontaire, de transparence, dont le résultat final est la disparition de la vie privée et un renoncement irréversible à notre liberté. […] » (p. 7, introduction).

Pourquoi, comment ? C’est ce qu’expliquent les deux auteurs dans seize chapitres explicites, argumentés, tous plus intéressants les uns que les autres. Toile numérique, téléphonie mobile, données collectées, big data, influences sur la santé et sur la vie privée, super-mondialisation… Vous saurez et comprendrez tout facilement dans cet Homme nu(mérique) vraiment abordable (mais un peu effrayant) !

Les objectifs de ces big data – les quatre plus importants sont Google, Apple, Facebook et Amazon surnommés GAFA ou « sociétés du 7e continent » – (p. 23) ? Gagner de l’argent, beaucoup d’argent ! « tout savoir sur tout » (p. 8) même si ça ne leur est pas utile tout de suite mais enregistrer, analyser, prévoir… Qu’il n’y ait plus du tout de conflits qu’ils soient personnels, professionnels, politiques, religieux… (cf. p. 181). Et pourquoi pas allonger la durée de la vie et trouver l’éternité ? (pas pour tous, pour une poignée de gens immensément riches évidemment et qui vivront dans des îlots protégés) : « vaincre le fléau originel » (p. 10) et « euthanasier la mort » comme l’a déclaré Larry Page, cofondateur de Google en juillet 2014 (p. 136).

Quels sont les risques ? L’humain sera nu devant tous ces collecteurs d’infos (big data, services de renseignements, commerces, industries…), il perdra son identité, sa vie privée, son intimité, ses données personnelles, professionnelles, médicales…

Bien sûr, il y a (et il y aura) des effets positifs ! Les connaissances, la communication, la santé, la sécurité… C’est d’ailleurs bien sûr ce qui est mis en avant par-dessus tout !

Il y a déjà des symptômes : perte des « sécrétions purement humaines » (p. 37) c’est-à-dire les émotions (véritables), l’imprévisibilité et surtout l’authenticité (« une valeur essentielle chez les Grecs anciens », p. 37), perte de la solidarité, individualisme, isolement, « psychopathologies » (p. 43), perte de la liberté individuelle (de façon pernicieuse), « forme de gouvernement mondial non élu » (p. 58), etc. Mais en tenons-nous compte ?

Certains big data sont carrément dans l’illégalité et réalisent des marchés de dupes comme par exemple des contrats entre la presse américaine et européenne directement avec les gouvernements (un patron de presse richissime est-il similaire à un président élu et peut-il signer d’égal à égal avec le représentant d’un pays ? Bien sûr que non, il lui est… supérieur !), pratiquent la censure et veulent en fait virer les États – et la démocratie – car ils les considèrent comme obsolètes et empêchant le progrès…

Quelques extraits que je voulais conserver

« Jamais, dans l’histoire de l’humanité, un aussi petit nombre d’individus aura concentré autant de pouvoirs et de richesses. » (p. 24).

« Nos données numériques ne nous appartiennent pas, nous en sommes dépouillés, les maîtres de l’industrie de la Tech se les arrogent gratuitement. C’est une partie de nous-mêmes qui nous est volée, notre empreinte numérique. Les big data ont construit leur puissance au détriment des individus. » (p. 26-27).

« L’information est infinie, et c’est ainsi que la conçoivent les big data. » (p. 63).

« La dernière chose que souhaitent les entrepreneurs du Net est d’encourager la lecture lente, oisive, ou concentrée. […] Le lecteur numérique est le prolongement de l’individu hyperconnecté qui, comme une abeille devenue folle, se livre à un butinage compulsif, sautant constamment d’un sujet à un autre. La pensée s’émiette, la réflexion se fait par spasmes. » (p. 102-103). Ce passage où les auteurs expliquent que le cerveau fonctionne différemment – et moins bien – lorsqu’on lit numérique plutôt que papier m’a découragée d’acheter une liseuse…

J’ai bien aimé l’allégorie de la caverne : réf. Platon, in La République il y a… 2500 ans ! (3e chapitre intitulé La prophétie de Platon, p. 33-44) et le parallèle avec l’hybris, le crime suprême chez les Grecs anciens (11e chapitre, intitulé Les maîtres du temps, p. 133-146).

Alors, des solutions pour lutter contre ces big data qui espionnent tout et tous ? Les auteurs en donnent dans l’avant-dernier chapitre intitulé Le retour d’Ulysse (p. 183-192) en particulier avec les hackers – attention, les hackers citoyens, les lanceurs d’alerte (pas les crackers, « sortes de hooligans du numérique » ou les phreakers ou carders, « animés par le goût du lucre », p. 185), les Anonymous, les logiciels libres, les outils d’anonymat (peu finalement…).

Intellectuellement, je comprends très bien tout ce qu’expliquent les auteurs mais… que faire ? Ne plus passer de coups de fil, ne plus envoyer de sms et de mails, ne plus consulter Internet, fuir les réseaux sociaux et les blogs ? Bien sûr, toutes ces explications font peur… mais tout cela est tellement fascinant aussi ! Transhumanisme, robotique, biogénétique, nanotechnologie, neurosciences… Alors, oui, avec ce blog, et FB, entre autres, j’externalise ma mémoire (une partie de ma mémoire seulement !) mais c’est autant pour la garder (avant, c’était sur des feuilles de papier rangées dans des classeurs !) que pour la partager et, même si cette mémoire partagée (donc utilisée par d’autres) n’est plus vraiment la mienne puisqu’elle est partagée (cf p. 178), je peux vous dire que, pour l’instant (!), mon cerveau fonctionne encore très bien, je fais des efforts de concentration, de mémoire, je ne me sens pas concernée par les symptômes de perte cités plus haut, et que tant pis si mes données sont conservées par de puissants ordinateurs super-calculateurs (cf. p. 180).

Je vais m’attacher à l’Histoire, la géographie, la cartographie, les sciences pour toujours mieux connaître ce qui m’entoure ! Je vais programmer de relire les livres fondateurs de la civilisation occidentale (avec des valeurs universelles) comme ceux d’Hérodote et d’Homère ! Je vais retenir que, malgré sa force limitée (calcul, mémoire…), le cerveau humain a développé ce que les ordinateurs n’ont pas : l’intuition, l’émotion « qui lui confère à la fois son génie et son imprévisibilité » (p. 116) car « oublier est une nécessité vitale qui nourrit l’intelligence humaine » (p. 116) et « ce n’est pas de données dont nous manquons, mais bien de ces choses que les ordinateurs ne savent pas produire : des idées, des concepts, des imaginations. » (p. 117).

Et conclure avec ces deux phrases qui me touchent particulièrement : « Ce qui constitue notre humanité, c’est indubitablement la conscience, les idées, la créativité, les rêves. L’information certes, mais en extraire la connaissance et, mieux, la sagesse, ce qu’aucun algorithme ne peut extraire. » (p. 118).

Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous lu ce livre ? Ou des articles traitant de cette dictature du numérique ? Vous privez-vous de matériel (ordinateur, téléphone, tablette, liseuse, objets connectés) pour vous défaire de cette dictature ? Ou vous vous en fichez ? Vous pensez être impuissant ? Ou vous êtes à fond là-dedans ?

J’ai trouvé cette vidéo ; même si, comme moi, c’est une émission que vous ne regardez pas, entendre les auteurs peut être tout de même intéressant :

Les jonquilles de Green Park de Jérôme Attal

Tout d’abord, je veux remercier Lou et Cryssilda car j’ai gagné ce très beau roman grâce à un concours organisé pour le Mois anglais (de l’année dernière !) par My Lou book (concours) et Cryssilda (résultat).

Les jonquilles de Green Park de Jérôme Attal.

Robert Laffont, mars 2016, 216 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-221-19219-1.

Genre : roman historique (mais pas que…).

Jérôme Attal, né le 19 juillet 1970, est écrivain (romans, nouvelles, scénarios, paroles de chansons). Il est aussi acteur. Plus d’infos sur https://www.jerome-attal.net/.

Septembre 1940, Londres, chez les Bratford. Tommy a 13 ans, sa sœur Jenny en a 16. Leurs parents fêtent leurs noces de muguet. « C’est assez stupéfiant, le pouvoir d’une chanson. Tout ce que ça peut contenir de joie et de tristesse mêlées. » (p. 26). Le bonheur ! Mais c’est la guerre et Londres est bombardée… Durant le bombardement du 7 septembre, il y a eu plus de 500 morts et Tommy a perdu son meilleur ami, Magnus Adams, enseveli avec ses parents sous les décombres de leur maison. « […] même si je sais que c’est vraiment arrivé, il y a un côté irréel à la mort de Magnus. Et ce qui me met réellement le moral à plat, c’est que je n’ai jamais pu lui rendre toute la gentillesse qu’il avait à mon égard. Je n’ai pas atteint l’âge ou moi aussi j’aurais pu lui offrir des choses, comme il l’avait fait avec les BD de Superman. » (p. 36). À chaque alerte, il faut courir, se mettre à l’abri, la peur règne mais Tommy se lie avec Mila ; seront-ils encore en vie en avril prochain pour revoir les jonquilles fleurir à Green Park ? La vie suit son cours et, pendant que Jenny vit son premier amour, Tommy et ses amis se lancent dans l’exploration de Londres en ruines. « Ce qu’on se marrait n’empêche, malgré l’atrocité permanente, la menace des bombes, et notre ville de Londres réduite à un chantier de démolition. » (p. 143).

La culture populaire (musique, littérature, comics…) a beaucoup d’importance dans la vie de ces jeunes ados, elle leur permettra d’affronter les épreuves avec imagination, humour et même courage. Ils vont rencontrer Lee Miller, jeune photographe venue des États-Unis pour prendre des clichés de la ville de Londres détruite et de ses habitants. Les jonquilles de Green Park est un roman intense et je suis surprise de n’avoir rien lu de cet auteur sensible et inspiré auparavant !

Quelques extraits

« Maman affirme que même si demain à cause des Jerries il arrive qu’on n’ait plus de confiture à poser sur la table pour le petit déjeuner, et bien on se fera pas pour autant des tartines de néant, mais on tartinera nos toasts avec le souvenir de la confiture ou, mieux encore, avec la promesse de son retour. » (p. 58). À noter que Jerries désignent les Allemands. Malgré deux petites fautes (« petit-déjeuner » et « eh bien ») – et je fais abstraction de la non-négation (« on se fera pas ») car le langage est celui des ados (mais alors il aurait mieux valu écrire « il arrive qu’on ait plus de confiture » (oui, je sais, je chipote !), je trouve cette phrase très belle, pleine d’espoir, face à l’adversité, le souvenir de la confiture… ou la promesse de son retour… C’est beau !

« C’est assez impressionnant de vivre dans la pièce à côté d’une fille comme ma sœur, je veux dire en terme de paléontologie féminine, c’est un safari permanent. » (p. 80).

« Il y a quand même un truc que je ne comprends pas avec la guerre. Qui est assez bête pour tuer des gens ? Sans savoir ce qui se passe après ? Sans savoir si on doit rendre des comptes et quel genre de punition peut pendre au nez des tueurs, après ? » (p. 120).

« J’avais l’âge d’être un homme et pourtant je ne désirais qu’une chose : rester môme le plus longtemps possible parce que, j’en étais certain, il n’y avait pas de plus grand bonheur que d’avoir un chez soi et d’être dans sa chambre, et que votre mère vienne vous border, et qu’elle vous autorise à lire une dernière page de votre BD de Superman, et qu’ensuite elle revienne vous border. Tout le monde devrait avoir une mère et un chez-soi. À vie, ouais ! » (p. 193).

Une très belle lecture que je conseille vivement (pour ceux qui ne l’ont pas encore lu bien sûr car il a eu un chouette succès l’année dernière) et que je mets dans le Mois anglais qui a commencé hier.

Tu tueras le Père de Sandrone Dazieri

Tu tueras le Père de Sandrone Dazieri.

Robert Laffont, collection La bête noire, octobre 2015, 668 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-221-14674-3. Uccidi il padre (2014) est traduit de l’italien par Delphine Gachet.

Genres : littérature italienne, roman policier.

Sandrone Dazieri naît le 4 novembre 1964 à Crémone (Lombardie, Italie). Il est auteur (romans policiers, nouvelles, essai, scénarios…) et journaliste.

Un pique-nique en famille dans la vallée des Pratoni del Vivaro mais, après la sieste, Stefano Maugeri se retrouve seul ; son épouse Lucia et leur fils Luca, 6 ans et demi, ont disparu et il n’arrive pas à les joindre au téléphone. Comme il est un mari violent, il fait un coupable parfait pour le procureur ! Mais la commissaire Colomba Caselli, adjointe du commissaire Alfredo Rovere depuis 4 ans à la troisième section de la brigade mobile (communément appelée la criminelle), est appelée en urgence. Dans la police depuis 13 ans, à 32 ans, elle est en arrêt après ce qu’elle appelle « le Désastre » et fait des crises de panique… Si le corps de l’épouse est retrouvé décapité au Belvédère de la Via Sacra, l’enfant a vraiment disparu. « Si le père est innocent, l’enfant a été emmené par le meurtrier. » (p. 47). Sur les ordres de Rovere, Colomba va devoir travailler avec Dante Torre, connu comme « l’enfant au silo ». « Vous voyez commissaire, pendant onze années, les années les plus délicates dans la formation d’un être humain, j’ai vécu sans contact avec personne hormis lors des confrontations occasionnelles avec mon ravisseur. Ni livres, ni télévision, ni radio. Quand je suis sorti, le monde était pour moi incompréhensible. Les interactions sociales m’étaient totalement étrangères, comme pourrait l’être la vie d’une fourmilière pour vous. » (p. 77). Maugeri est accusé et emprisonné mais Rovere doute de sa culpabilité ; Colomba et Dante vont donc enquêter en parallèle car Torre pense que l’homme qui a enlevé Luca, ainsi que de nombreux autres enfants, est le Père, celui qui l’avait enlevé il y a 35 ans. « Quand il m’a enlevé… Quand le Père m’a enlevé, j’avais avec moi un objet que j’avais trouvé dans le pré où je jouais. C’était un sifflet de scout. […] Celui-ci, dit-il en le montrant du doigt. » (p. 103).

Tu tueras le Père est un très bon roman policier, sombre, extrêmement prenant, un véritable page turner, je l’ai d’ailleurs lu d’une traite ! C’est aussi une réflexion sur la construction de soi, la mémoire, l’imaginaire collectif, la façon dont nous réfléchissons et répondons selon notre culture, nos références et nos souvenirs : Dante Torre a dû tout rattraper après son évasion (musique, cinéma, littérature, personnages, etc.) et, comme il a une excellente mémoire, ça l’aide pour retrouver des enfants disparus. De plus, le lecteur découvre Rome, ses quartiers, ses habitants, ses environs, même si l’auteur explique que certains quartiers sont fictionnalisés. L’enquête est dense, intense, difficile à mener, aussi bien pour Colomba que pour Dante, d’autant plus que les collègues de Colomba et le procureur leur mettent des bâtons dans les roues… L’enquête avance lentement mais ce qu’il vont découvrir est bien plus grave que les actes d’un seul homme, des enlèvements, des expériences, une machination internationale (enfin occidentale plutôt). Et ça fait froid dans le dos… D’autant plus que l’auteur s’est inspiré de faits réels !

Quelques extraits

« Tu sais ce qu’ils t’enseignent tout au début, quand tu apprends à mener une enquête ? À ne pas te polariser sur une théorie. Parce que si tu es trop convaincu, tu vas voir des choses qui n’existent même pas. » (p. 209).

« Depuis quand tu n’es plus en service ? – Entre l’hôpital, la convalescence et la mise en disponibilité ? Presque neuf mois aujourd’hui. » (p. 293).

« Tu connais quelqu’un, toi, qui se donne la peine de mettre un mot de passe à une clé ? – Non, personne. – Alors, quoi que ce soit, ce doit être important. » (p. 387) [une clé USB].

Vite, avant que le mois de mai se termine, une lecture dans le Mois italien ! Et que vois-je ? Tu tueras l’ange, une deuxième enquête de Colomba Caselli et Dante Torre est parue le 18 de ce mois de mai ! Même éditeur, même collection, une prochaine lecture à coup sûr. Excellente lecture que je mets aussi dans les challenges Polars et thrillers de Sharon et Voisins Voisines pour l’Italie.

Nous, les passeurs de Marie Barraud

Nous, les passeurs de Marie Barraud.

Robert Laffont, janvier 2017, 190 pages, 17 €, ISBN 978-2-221-19790-5.

Genres : premier roman, roman autobiographique.

Marie Barraud, comédienne, signe un premier roman magistral !

Le Docteur Albert Barraud travaillait à l’hôpital Saint-André à Bordeaux et était un responsable de la Résistance (l’OCM, l’organisation civile et militaire) ; il a été arrêté en avril 1944 à l’âge de 37 ans par les hommes du commissaire Poinsot et déporté le mois suivant dans le camp de Neuengamme en Allemagne. Son épouse et leurs deux enfants ne l’ont jamais revu et n’ont même jamais su ce qu’il lui était vraiment arrivé.

La maison familiale, c’est un « élégant domaine du XVIIIe siècle » (p. 13), le château des Arts à Talence. Une maison célèbre : François Mauriac s’y est marié dans les années 10 et elle est la résidence du Docteur Albert Barraud et de sa famille. Mais cette famille a traversé un drame. « […] une donnée est indispensable : la confiance en soi. Et c’est précisément ce qui me manque. Et ce depuis… depuis… eh bien depuis toujours. » (p. 22). L’auteur veut découvrir ce qu’a traversé sa famille paternelle : qu’est-il arrivé à son grand-père, comment son père et son oncle Max (l’aîné) ont-ils pu grandir sans leur père, pourquoi tous ces silences et cette colère en eux ? Moi qui ai lu, depuis l’adolescence, de nombreux livres sur la Seconde guerre mondiale, les camps, le procès de Nuremberg, des essais, des témoignages, des romans, des bandes dessinées aussi, j’ai encore appris des choses grâce à ce roman (la « brigade des matraqueurs » du commissaire Poinsot ou les bateaux bombardés par les Britanniques par exemple), mais est-ce vraiment un roman ? C’est un récit intime, un récit de la mémoire, une recherche de la vérité. Grâce aux témoignages de rares survivants, en particulier celui de Roger Joly qui avait 22 ans au moment de la déportation, Marie va apprendre le destin d’Albert Barraud, ce grand-père absent mais en fait tellement présent. Ah, l’importance des témoignages… Écrits le plus souvent, comme pour se libérer. C’est vrai que les personnes de ma famille qui avaient vécu la guerre (elles sont maintenant décédées) n’en parlaient pas et éludaient le peu de questions qui étaient posées ou répondaient avec une phrase anodine qui écourtait la conversation. « Mon grand-père vivait depuis toujours dans la mémoire de ceux qui étaient revenus de ces enfers et je ne le découvrais qu’aujourd’hui. » (p. 74). À propos de Roger Joly : « Il semblait s’être promis de ne jamais oublier. Rien. Pas le moindre détail. Au nom de tous ceux restés là-bas. » (p. 87). Là-bas, c’est le camp de Neuengamme près de Hambourg et la baie de Lübeck au bord de la mer Baltique. « Je découvrais l’origine du mal qui rongeait le cœur de notre famille. » (p. 149). L’auteur décide d’aller là-bas et son frère, Benjamin, l’accompagne. « Je pense que sans nous le dire, nous savions, mon frère et moi, que nous étions sur le point de vivre une expérience unique et absolument inattendue. » (p. 151). Nous, les passeurs, les passeurs de mots, les passeurs d’Histoire, est un roman émouvant (et le mot est faible), vibrant, un hommage non seulement au Docteur Barraud qui fut un héros pour tous ceux qu’il a soignés et sauvés mais aussi à tous les déportés, toutes les victimes de cette guerre, de ce carnage dont les plaies, plus de 70 ans après, ne sont pas refermées. Beaucoup de tendresse dans l’écriture de Marie Barraud, pour son grand-père, pour son père, pour son oncle, pour Roger Joly, pour ceux qui ont souffert, ceux qui ont dû grandir de façon bancale et qui ont dû taire leurs souffrances car d’autres avaient vécu pire. Dans les années 90, j’ai été plusieurs fois à Bordeaux, une belle ville, et je suis peut-être passée dans la rue du Docteur Albert Barraud, en tout cas je ne connaissais pas son histoire et je l’ai trouvée éprouvante mais passionnante. Âmes sensibles, ne vous abstenez pas, mais préparez la boîte de mouchoirs à portée de main.

Un magnifique roman lu dans le cadre des 68 premières fois 2017 – je remercie Catherine A. de me l’avoir envoyé – que je mets dans les challenges Défi du Premier roman 2017 et Rentrée littéraire janvier 2017 de MicMélo.