Nous, les passeurs de Marie Barraud

Nous, les passeurs de Marie Barraud.

Robert Laffont, janvier 2017, 190 pages, 17 €, ISBN 978-2-221-19790-5.

Genres : premier roman, roman autobiographique.

Marie Barraud, comédienne, signe un premier roman magistral !

Le Docteur Albert Barraud travaillait à l’hôpital Saint-André à Bordeaux et était un responsable de la Résistance (l’OCM, l’organisation civile et militaire) ; il a été arrêté en avril 1944 à l’âge de 37 ans par les hommes du commissaire Poinsot et déporté le mois suivant dans le camp de Neuengamme en Allemagne. Son épouse et leurs deux enfants ne l’ont jamais revu et n’ont même jamais su ce qu’il lui était vraiment arrivé.

La maison familiale, c’est un « élégant domaine du XVIIIe siècle » (p. 13), le château des Arts à Talence. Une maison célèbre : François Mauriac s’y est marié dans les années 10 et elle est la résidence du Docteur Albert Barraud et de sa famille. Mais cette famille a traversé un drame. « […] une donnée est indispensable : la confiance en soi. Et c’est précisément ce qui me manque. Et ce depuis… depuis… eh bien depuis toujours. » (p. 22). L’auteur veut découvrir ce qu’a traversé sa famille paternelle : qu’est-il arrivé à son grand-père, comment son père et son oncle Max (l’aîné) ont-ils pu grandir sans leur père, pourquoi tous ces silences et cette colère en eux ? Moi qui ai lu, depuis l’adolescence, de nombreux livres sur la Seconde guerre mondiale, les camps, le procès de Nuremberg, des essais, des témoignages, des romans, des bandes dessinées aussi, j’ai encore appris des choses grâce à ce roman (la « brigade des matraqueurs » du commissaire Poinsot ou les bateaux bombardés par les Britanniques par exemple), mais est-ce vraiment un roman ? C’est un récit intime, un récit de la mémoire, une recherche de la vérité. Grâce aux témoignages de rares survivants, en particulier celui de Roger Joly qui avait 22 ans au moment de la déportation, Marie va apprendre le destin d’Albert Barraud, ce grand-père absent mais en fait tellement présent. Ah, l’importance des témoignages… Écrits le plus souvent, comme pour se libérer. C’est vrai que les personnes de ma famille qui avaient vécu la guerre (elles sont maintenant décédées) n’en parlaient pas et éludaient le peu de questions qui étaient posées ou répondaient avec une phrase anodine qui écourtait la conversation. « Mon grand-père vivait depuis toujours dans la mémoire de ceux qui étaient revenus de ces enfers et je ne le découvrais qu’aujourd’hui. » (p. 74). À propos de Roger Joly : « Il semblait s’être promis de ne jamais oublier. Rien. Pas le moindre détail. Au nom de tous ceux restés là-bas. » (p. 87). Là-bas, c’est le camp de Neuengamme près de Hambourg et la baie de Lübeck au bord de la mer Baltique. « Je découvrais l’origine du mal qui rongeait le cœur de notre famille. » (p. 149). L’auteur décide d’aller là-bas et son frère, Benjamin, l’accompagne. « Je pense que sans nous le dire, nous savions, mon frère et moi, que nous étions sur le point de vivre une expérience unique et absolument inattendue. » (p. 151). Nous, les passeurs, les passeurs de mots, les passeurs d’Histoire, est un roman émouvant (et le mot est faible), vibrant, un hommage non seulement au Docteur Barraud qui fut un héros pour tous ceux qu’il a soignés et sauvés mais aussi à tous les déportés, toutes les victimes de cette guerre, de ce carnage dont les plaies, plus de 70 ans après, ne sont pas refermées. Beaucoup de tendresse dans l’écriture de Marie Barraud, pour son grand-père, pour son père, pour son oncle, pour Roger Joly, pour ceux qui ont souffert, ceux qui ont dû grandir de façon bancale et qui ont dû taire leurs souffrances car d’autres avaient vécu pire. Dans les années 90, j’ai été plusieurs fois à Bordeaux, une belle ville, et je suis peut-être passée dans la rue du Docteur Albert Barraud, en tout cas je ne connaissais pas son histoire et je l’ai trouvée éprouvante mais passionnante. Âmes sensibles, ne vous abstenez pas, mais préparez la boîte de mouchoirs à portée de main.

Un magnifique roman lu dans le cadre des 68 premières fois 2017 – je remercie Catherine A. de me l’avoir envoyé – que je mets dans les challenges Défi du Premier roman 2017 et Rentrée littéraire janvier 2017 de MicMélo.