Le bateau-usine (Kanikôsen) de KOBAYASHI Takiji

[Article archivé]

Le bateau-usine (蟹工船) est un roman réaliste de KOBAYASHI Takiji (小林 多喜二) paru en octobre 2009 aux éditions Yago (138 pages, 18 €, ISBN 978-2-916209-64-7). La couverture est superbe. Kanikôsen (1929) est traduit du japonais et postfacé par Évelyne Lesigne-Audoly.

Ce roman – un classique de la littérature prolétarienne – est traduit en français 80 ans après sa parution au Japon. L’auteur né le 13 octobre 1903 à Ôdate (préfecture d’Akita au nord de Honshû) est d’ailleurs « une des figures majeures de la littérature prolétarienne de l’entre-deux-guerres », il a étudié le commerce, a travaillé dans une banque, est devenu écrivain, s’est engagé en politique et est mort « torturé par la police en 1933, à l’âge de 29 ans ». La traductrice ajoute aussi qu’il craignait de n’être lu que par les intellectuels car il écrivait pour les paysans et les classes populaires.

Moi qui aime l’Asie et qui me montre curieuse des années 20 et 30 qui sont peu connues (j’en ai déjà parlé avec Des gens sans importance, de Panteleïmon Romanov), je remercie Gilles Paris de m’avoir envoyé ce chef-d’œuvre qui commence avec « C’est parti ! En route pour l’enfer ! » (p. 7).

Dès le départ du bateau, effectivement, le lecteur est plongé avec les pêcheurs dans l’ambiance, le roulis, les tempêtes, la puanteur, la promiscuité, les parasites, il n’y a pas de place pour les fioritures quoique certaines descriptions soient vraiment imagées. « Ce que ça pue ! – Ben, c’est notre odeur ! Qu’est-ce que tu crois ! » (p. 10). « Les bateaux-usine étaient équipés de huit chaloupes de pêche. Au péril de leur vie, les hommes durent arrimer solidement ces embarcations pour les protéger des crocs blancs de la mer, menaçants comme ceux de milliers de requins. – Que valent un ou deux gars de votre espèce ? Mais ne vous avisez pas de perdre ne serait-ce qu’une chaloupe ! » (p. 21). Au fait, qu’est-ce qu’un bateau-usine ? « Ces fiers navires « glorieusement » estropiés lors de la guerre russo-japonaise, où ils avaient été des bateaux-hôpitaux ou convoyeurs de troupes, avaient après la guerre été mis au rebut comme des entrailles de poissons, et n’étaient plus aujourd’hui que l’ombre d’eux-mêmes. » (p. 28). « La tête du marmiton disparut. Les hommes se levèrent avec précipitation. Manger était une obsession, comme chez les prisonniers. Ils se jetèrent sur la nourriture. » (p. 23). Cela paraît incroyable, ce bateau va pêcher du crabe, du saumon, de la truite saumonée en mer d’Okhotsk (eaux du Kamtchatka), il y aura donc de la nourriture en abondance, mais pas pour eux, pas pour ces forçats… J’imagine aisément la sur-pêche et le gaspillage déjà à l’époque, le but étant de faire mieux que « les Russkofs », les voisins dont il faut se méfier car il sont englués dans leur propagande rouge. Les pêcheurs supportent tout, les cadences infernales, les réprimandes de l’intendant Asakawa, la fatigue, la vermine, le béribéri, l’éloignement de leur famille, les tempêtes et le froid, mais à la mort d’un compagnon, leur comportement évolue, ils débrayent de plus en plus souvent : « Ils n’affichaient aucune revendication. Ils ralentissaient le rythme, mais imperceptiblement, afin de ne pas se faire prendre. » (p. 93). Puis peu à peu, ils se préparent à la révolte qui leur paraît inéluctable : « […] ils se laissaient envahir par l’envie de révolte qui désormais les fascinait singulièrement. Toutes les souffrances endurées, les conditions de travail inhumaines, tout ce qu’ils avaient accepté si longtemps se révélait être le plus fertile terreau pour leurs nouveaux sentiments. » (p. 95). Quatre meneurs (deux étudiants, un homme surnommé Le Bègue et un autre surnommé La-ramène-pas), quelques brochures et tracts de propagande imprimés clandestinement ramenés par un pêcheur qui a voulu montrer qu’il n’y avait pas que les Russes et que des Japonais étaient Rouges aussi. Et l’idée fait son chemin jusqu’à la révolte.

J’ai remarqué une chose, les personnes sont anonymes, à part l’intendant (Asakawa) et le mort dont le corps est jeté en mer (Yamada) ce qui dénote une dématérialisation de l’humain et de sa condition mais aussi une volonté de l’auteur de montrer un collectif. Durant la lecture de ce roman, j’étais littéralement atterrée car la vie était vraiment atroce pour ces « crabiers » et il ne faisait apparemment pas bon vivre à cette époque, surtout pour les très pauvres. Bien sûr, j’ai cette vision d’un Japon travailleur, mais je ne connaissais pas cette image peu reluisante de traiter les gens comme des esclaves qui peuvent se tuer au travail…

Faire connaître une période peu connue avec un ouvrage qui rétablit certaines vérités sur les conditions des travailleurs au début du XXe siècle est sûrement une des raisons qui ont fait le succès de ce roman auprès des Japonais, toutes générations confondues, à sa réédition en 2008. Il existe un film de 1953 en noir et blanc (titre français : Les bateaux de l’enfer, 1 h 52) dirigé par Sô Yamamura (en fait c’est le premier film de ce réalisateur né en 1910 à Nara et mort en 2000 à Tôkyô), un manga paru en 2006 (couverture ci-dessus), et un autre film en couleur tout récent réalisé par Hiroyuki Tanaka (alias Sabu, né en 1964 à Wakayama).

Du même auteur

1928 : Le 15 mars 1928 (Sen hyûhyaku nijû hachi san ichigo)

1929 : Le propriétaire absent (Fuzai jinushi)

1931-32 : Cellule d’usine (Kôjo saibô), L’organisateur (Orugu), Vie d’un militant du Parti (Tô seikatsu sha)

Nombreux articles dans des revues.

Deux biographies : une en japonais de Tezuka Hidetaka (1963) et une en anglais de Norma Field (2009).

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