Le cousin de Mahomet de Nicolas Fromaget

cousinmahometLe cousin de Mahomet de Nicolas Fromaget.

Anacharsis, septembre 2007, 240 pages, 17 €, ISBN 978-2-914777-41-4.

Genres : roman picaresque, conte oriental.

Nicolas Fromaget – les spécialistes ne sont pas sûrs de son prénom – (17..-1759) était un contemporain de Voltaire. Répertorié dans le Dictionnaire des théâtres de Paris en 1767, il a écrit pour le théâtre de l’Opéra comique. Le cousin de Mahomet (sûrement entre 1750-1759) est son dernier ouvrage, plusieurs fois réédité de façon plus ou moins confidentielle et donc plusieurs fois tombé dans l’oubli ! On sait peut de choses sur Fromaget et il n’existe qu’un seul portrait le représentant. Mais on apprend pas mal de choses dans la préface de l’éditeur et dans la postface de Jacques Domenech.

fromagetportraitÀ cause d’une punition qu’il juge injustifiée, un jeune espiègle de 16 ans – plus tard surnommé Parisien l’Écolier – quitte le collège, sa famille et Paris pour l’aventure. Ses pas le conduiront d’abord à Marseille où il rencontre un ami (Dumont) qui rejoint son oncle cuisinier à Constantinople. Il ira donc en Turquie ! On est en 1714. Tour à tour fugitif, marmiton, esclave, apprenti maçon, musicien, employé de maison…, il sera souvent châtié mais jamais châtré ! Et connaîtra charnellement de nombreuses jeunes femmes, toutes plus belles les unes que les autres, à la fois Turques et étrangères (une Géorgienne et une Espagnole entre autres). « Aimé, caressé de la patronne, traité fort humainement par le patron, j’étais le plus heureux esclave de Constantinople. Je jouissais d’une liberté presque entière. » (p. 51). Amour, bonne chère, vin, raffinement, désir et plaisir avec Kakma, Mirzala, Jonquille, Zambak, Nedoüa, etc.

un-mois-un-editeurDeux extraits

« Je l’avais guérie de la manie qu’elle avait d’être battue ; elle avait compris sans peine qu’il était plus gracieux de recevoir des caresses d’un amant que des coups. » (p. 59). Eh oui, au XVIIIe siècle (et certainement avant et après), les femmes turques trouvent normal d’être battues, c’est pour elles un gage d’amour !

« Si Ménekcké m’eut suivi en France, il eut fallu l’épouser. Elle est belle, spirituelle, caressante et extrêmement vive sur le chapitre de l’amour ; mais ce qui rend un amant heureux fait souvent un mari misérable. » (p. 209).

ChallengeClassiquesPereGoriotDes descriptions instructives et réalistes sur l’empire ottoman et la vie à Stamboul au début du XVIIIe siècle mais c’est répétitif, un peu ronflant et les notes en bas de pages sont vraiment très nombreuses… (Bon, je préfère quand même lorsqu’elles sont en bas de page plutôt que tout à la fin). De plus, il n’y a pas de chapitres donc le livre se présente en un seul bloc ! C’est rédhibitoire… Je me suis ennuyée ferme mais je parle quand même de ce livre car je devais le présenter dans le cadre de Un mois, un éditeur organisé par Sandrine du blog Yspaddaden – Tête de lecture, l’éditeur choisi pour le troisième mois étant Anacharsis (j’ai donc quelques jours de retard, c’était l’éditeur de décembre…). Je conseille ce Cousin de Mahomet aux lecteurs qui aiment le badinage, les friponneries et le libertinage. Quant à moi, je préfère relire Voltaire !

RaconteMoiAsie2Je le mets dans le challenge Classiques pour décembre car je l’ai lu fin décembre durant la Semaine à lire #1 mais comme j’ai du retard dans la publication de ma note de lecture… Et dans Raconte-moi l’Asie #2 pour la Turquie. Et dans le Défi Premier roman 2017 car, s’il a écrit pour le théâtre et l’opéra, j’ai l’impression que c’est son premier (et seul) roman.

Les infortunes de la vertu de Sade

InfortunesVertuLes infortunes de la vertu de Sade.

Écrit en 1787, 143 pages.

Genres : conte philosophique, littérature érotique.

Le Marquis de Sade (Donatien Alphonse François de Sade) naît le 2 juin 1740 à Paris. Romancier, philosophe, homme politique, athée, il est plusieurs fois emprisonné ou interné pour ses écrits qui sont mis à l’index. Tout libertin qu’il est, il se marie et a des enfants (qui ont le titre de Comte). Il meurt le 2 décembre 1814 à l’hôpital d’aliénés de Charenton à Saint Maurice dans le Val de Marne.

Vers 1775. Juliette, 15 ans, et Justine, 12 ans, filles de bonne famille élevées au couvent, se retrouvent orphelines. Juliette est avenante, curieuse et coquette. Justine est délicate, pudique et timide. Ayant été expulsées du couvent, elles se retrouvent livrées au monde, un monde qu’elles ne connaissent pas, avec leurs cent écus d’héritage chacune. « Les deux sœurs se séparèrent donc sans aucune promesse de se revoir, dès que leurs intentions se trouvaient si différentes. Juliette qui allait, prétendait-elle, devenir une grande dame, […], et de son côté Justine voudrait-elle risquer ses mœurs dans la société d’une créature perverse qui allait devenir victime de la crapule et de la débauche publique ? Chacune chercha donc des ressources et quitta le couvent dès le lendemain ainsi que cela était convenu. » (p. 5). Juliette s’engage dans la maison de Madame du Buisson et profite des hommes qu’elle rencontre pour s’enrichir puis devenir comtesse de Lorsange, jeune veuve, riche et criminelle, et enfin, madame de Corville, l’épouse d’un conseiller d’État. « C’est la créature la plus douce et qui paraît la plus honnête… » (p. 11). Justine, rejetée par la couturière qui aurait pu lui donner du travail et par le curé dont la paroisse est surchargée, n’a pas le choix… « Cette vertu dont vous faites tant étalage, ne sert à rien dans le monde, vous aurez beau en faire parade, vous ne trouverez pas un verre d’eau dessus. » (p. 14). Quand ni le travail ni la religion ne vont, que reste-t-il, ma pauvre dame ? Le sexe ! Bien qu’elle s’en protégea autant qu’elle put… Et à quel prix… « Je ne pus tenir à l’horrible idée d’avoir enfin perdu ce trésor de virginité, pour lequel j’eusse cent fois sacrifié ma vie, de me voir flétrie par ceux dont je devais attendre au contraire le plus de secours et de consolations morales. » (p. 73).

UnGenreParMoisComment connaître le respect et la vertu si on ne s’en éloigne pas ? Comment faire face aux méchants et aux pervers si on est faible ? Pourquoi lutter contre le torrent ? Après tout, « il n’y a aucun mal dont il ne naisse un bien » ! Et on peut vivre librement sans être corrompu. Voici ce que pense le libertin Marquis de Sade. Deux orphelines, deux destins différents et en fait y a-t-il une justice ? Crimes, cruauté, violence, sadisme (néologisme créé au XVIIIe siècle d’après le nom de Sade), viols, orgies, sodomie, pédophilie, etc. Rien de nouveau sous le soleil… Ni avant l’époque de Sade ni après… J’ai fait l’effort de lire ce roman (court heureusement !) considéré comme un conte philosophique pour le challenge Un genre par mois (le genre pour février est romance, chick lit, érotique) et je me suis dit que je ferais d’une pierre deux coups pour le challenge Un classique par mois mais ce n’est vraiment pas ce que j’aime lire. Je me suis ennuyée et j’ai parfois lu les paragraphes trop longs en diagonale…

ChallengeClassiquesFaustSade a torché ce texte en quinze jours, entre le 23 juin et le 8 juillet 1787 alors qu’il est emprisonné dans la Tour de la Liberté à la Bastille, et il termine finalement en faisant l’apologie de la vertu et de la foi, comprenne qui pourra. Ce texte a été republié en 1791 sous le titre Justine ou les malheurs de la vertu avec encore plus de malheurs et de scènes érotiques… Et en 1799 sous le titre La nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu, suivi de L’histoire de Juliette, sa sœur avec plus d’obscénités (Justine n’est plus la narratrice de ses malheurs et donc le récit n’est plus bridé par ses pudeurs et sa morale) et quarante gravures considérées comme obscènes (je pense que c’est le terme employé auparavant pour pornographique). J’ai donc lu le premier jet de ce roman, le plus soft des trois versions, et je ne chercherai pas à lire les deux jets suivants ! Pour ceux que ça intéresse, Les infortunes de la vertu est en lecture libre sur Wikisource, téléchargeable gratuitement sur ebooks gratuits et il existe plusieurs éditions (Flammarion, Folio, Librio…).

Le mois prochain, le genre choisi pour le challenge Un genre par mois est classique ou théâtre, ouf !

Des mots jamais dits de Violaine Bérot

DesMotsJamaisDitsDes mots jamais dits de Violaine Bérot.

Buchet-Chastel [lien], août 2015, 192 pages, 14 €, ISBN 978-2-283-02873-5.

Genre : roman-conte.

Violaine Bérot naît le 16 juin 1967 à Bagnères de Bigorre. Elle étudie la philosophie à Toulouse mais devient ingénieur en informatique puis professeur. Elle vit dans les montagnes des Pyrénées où elle s’occupe d’animaux et d’enfants. Du même auteur : Jehanne (Denoël, 1995), Léo et Lola (Denoël, 1997), Notre père qui êtes odieux (Baleine, 2000), Tout pour Titou (Zulma, 2000), L’ours, les raisons de la colère (Cairns, 2006) et Pas moins que lui (Lunatique, 2013).

Il y a tant d’amour entre la mère et le père que « On voudrait connaître des mots jamais dits pour raconter cette tendresse. » (p. 12) mais plusieurs enfants naissent et l’aînée s’occupe d’eux car ils sont « sa couvée, sa portée » (p. 25). Les parents, eux, s’aiment tellement : « L’amour entre eux est déraisonnable, vertigineux, enragé. Il fait presque peur. Même les contes de fées n’oseraient imaginer que l’on puisse à tel point aimer. » (p. 18) qu’il n’y a pas de place pour leurs enfants.

« Il était une fois une vilaine petite fille qui vient de naître » (p. 7). Voici la première phrase du roman et « Il était une fois » indique que cette histoire est un conte. Un conte moderne. Un conte cruel dans lequel la mère ne voulait pas laisser l’enfant sortir, dans lequel le père et la mère s’aiment tellement que l’enfant n’a pas sa place avec eux et les enfants suivants non plus d’ailleurs. Cette histoire a un côté invraisemblable : la première née n’a pas de prénom, pas d’âge et le lecteur ne la connaîtra qu’avec « elle » ou « l’aînée » ; elle aura une ribambelle de petits frères et sœurs, tous sans prénom, sans âge… Elle ne joue pas, elle est renfermée, solitaire, toujours sérieuse et efficace aussi bien pour s’occuper des petits que des parents. Comment va-t-elle se construire ? Va-t-elle pouvoir vivre pour elle-même ? À sa majorité, elle part, à la ville, loue un petit appartement, trouve un travail dans un restaurant et se fait enfin des amis. « Elle prononce pour la mère les mots déjà dits au père : « ce n’est plus possible […] et on la dirait soulagée, la mère, par cette phrase si évidente […]. » (p. 86). L’amour des parents m’a fait penser à un ogre : un ogre différent qui ne dévore pas les petits enfants mais qui les délaisse, les ignore… Il est assez malsain et violent ce roman, il traite de la maltraitance d’enfant mais de façon différente. En tout cas, je trouve qu’il y a de nombreux romans féminins et violents dans cette rentrée littéraire !

RentreeLitteraire2015Ma phrase préférée : « Elle s’est remise à lire abondamment, passe à nouveau des heures à rêver. On dirait que lire et rêver sont pour elle deux activités indissociables. » (p. 122). La lecture, un des seuls points positifs dans la vie de l’aînée.

Une lecture pour le challenge 1 % de la rentrée littéraire 2015.

La Mandragore de Jean Lorrain

MandragoreLorrainUne petite lecture qui change de la rentrée littéraire. 😉

La Mandragore de Jean Lorrain.

Édouard Pelletan éditeur, 1899, 60 pages, 33 illustrations en couleur de Marcel Pille. Réédition en 2005 aux éditions Le chat rouge [lien] dans la collection La Merveille.

Genre : conte.

Jean Lorrain – de son vrai nom Paul Alexandre Martin Duval – naît le 9 août 1855 à Fécamp en Normandie. Écrivain de la Belle-Époque, il est considéré comme scandaleux et décadent et porte fièrement son surnom L’Enfilanthrope. Son œuvre contient des poèmes, des romans, des contes, des nouvelles, des pièces de théâtre et des récits de voyage. Il meurt le 30 juin 1906 à Paris.

MandragoreAu royaume de Thuringe. La reine Godelive a accouché d’une grenouille et c’est la consternation. « […] des bouches cousues et des regards navrés qui en disaient long » (p. 9). Le roi Luitprand fut vraiment mécontent. Pourtant, cinq ans plus tôt, est né « un beau petit prince » (p. 12) mais Rotterick est cruel et vicieux… Le roi ordonna la mort de la monstruosité qui venait de naître. La reine ne s’en remit jamais et resta désormais dans sa chambre, languissante, angoissée, craignant que le roi la répudie. Elle se mit à faire des rêves horribles, voyant la grenouille vivante, des marécages et de la mandragore. « Et la reine s’éveillait, tout baignée de sueur froide » (p. 25). Honte, obsession, exil et remariage du roi la poussent vers les sciences occultes. « Et la solitude de la pauvre reine était grande. » (p. 34).

La Mandragore est disponible en ligne sur Gallica [lien] avec la réédition de 1903. C’est l’histoire violente et cruelle de la princesse Ranaïde (rana signifie grenouille en latin). Un conte qui dénonce l’orgueil (en la personne du roi), la cruauté (du prince) et qui plonge la reine – et le lecteur – dans la folie. Aucun d’eux n’a droit au bonheur et l’auteur se reconnaît sûrement en chacun d’eux, lui qui ne croyait pas au bonheur ! Par contre, il était passionné par les contes et le merveilleux. Voici ce qu’il écrit dans Princesses d’ivoire et d’ivresse, un recueil de contes paru en 1902 : « Ces contes de fées, qu’on a remplacés aujourd’hui par des livres de voyages et de découvertes scientifiques, ces merveilleuses histoires qui parlaient au cœur à travers l’imagination et préparaient à la pitié par d’ingénieux motifs de compassion pour de chimériques princesses, dans quelle atmosphère de féerie et de rêve, dans quel ravissement de petite âme éblouie et frémissante ont-elles bercé les premières années de ma vie ! Et comme je plains au fond de moi les enfants de cette génération, qui lisent du Jules Verne au lieu de Perrault, et du Flammarion au lieu d’Andersen ! Les pratiques familles de ces bambins-là ne savent pas quelle jeunesse elles préparent à tous ces futurs chevaucheurs de bicyclettes. Il n’est pas au monde une émotion un peu délicate qui ne repose sur l’amour du merveilleux. » Le bonheur non mais le merveilleux oui !