La route de Tibilissi de Chauvel, Kosakowski et Lou

La route de Tibilissi de Chauvel, Kosakowski et Lou.

Delcourt, collection Terres de légendes, avril 2018, 176 pages, 22,95 €, ISBN 978-2-7560-6231-0.

Genres : bande dessinée, fantastique (mais pas que).

David Chauvel est au scénario. Il naît le 18 décembre 1969 à Rennes. Il étudie le commerce international mais, devant le chômage, il se lance dans la bande dessinée au début des années 90 : Rails, Black Mary, Les enragés, Nuit noire, Lunatiks, Ring circus, entre autres.

Alex Kosakowski est au dessin. Il vit en Californie, il est artiste dans le jeu vidéo. La route de Tibilissi est la première bande dessinée pour laquelle il collabore au dessin. Son œuvre sur https://alexkosakowski.com/.

Lou est à la couleur. C’est rare que le nom du (ou de la) coloriste soit mentionné sur une couverture (il l’est habituellement sur la page de titre à l’intérieur). Son vrai nom est Simon Canthelou : autodidacte (mais fils de Christian Darasse, auteur de BD), il est graphiste, dessinateur, coloriste et scénariste.

Une famille, à pieds dans la neige, fuit devant des hommes à cheval. La mère puis le père sont touchés par des flèches. Jake reçoit la hache du père mourant qui leur conjure de se rendre à Tibilissi. Les deux frères, Jake l’adolescent et Oto le plus jeune, se sauvent dans la forêt et dans la neige ; ils ont peur, ils ont faim, ils ont froid et la tempête faire rage. Le lendemain, comme ils ne sont pas équipés pour survivre, l’aîné décide de retourner dans leur village de Tchintaïchi pour prendre des vêtements et de la nourriture. Tout est détruit et brûlé mais ils retrouvent Doubi, une bestiole à fourrure (mais de quelle espèce ?) et Trois-Trois, un robot rafistolé. « Par les temps qui courent… Quand le frère ne reconnaît plus le frère… Quand le voisin assassine le voisin… On ne sait plus ni à quoi ni à qui se fier. » (p. 65). Jake et Oto rencontrent une vieille femme puis des voyageurs, hommes, femmes, enfants, qui, eux aussi, fuient la guerre. Mais peut-on faire confiance à des inconnus ? « Il n’y a pas de paix. Il n’y a plus de sécurité nulle part. Nous avons réussi à leur échapper, mais c’est avant tout parce que nous avons eu de la chance. » (p. 107).

La route de Tibilissi est une bande dessinée choc sur l’enfance bousillée dans un pays en guerre : lequel et à quelle époque exactement, on ne sait pas trop, on pense à l’Europe de l’Est (influencé sûrement par Tbilissi mais ici c’est Tibilissi donc ailleurs), mais ce qui arrive peut arriver dans tous les pays et à toutes les périodes. Les deux créatures ne collent pas à cette époque qu’on pense plutôt médiévale mais elles correspondent à la fantasy (pour Doubi) et à la science-fiction (pour Trois-Trois). On a donc ici une bande dessinée fusion et j’aime le mystère et la créativité ! D’ailleurs Alex Kosakowski a un style particulier, pas vraiment américain (comics) mais pas européen non plus, c’est un mélange de plusieurs influences ce qui est une belle réussite ; les couleurs, les personnages et les paysages sont beaux malgré l’horreur de la guerre et de la fuite en étant poursuivis par des ennemis. Le lecteur est en cavale avec Jake et Oto, il a froid, il est sur le qui-vive, en perpétuel danger et il ne sait pas trop où il va : quelqu’un sait où est Tibilissi ? De plus, Oto ne se sépare jamais de son livre et il y a de nombreux clins d’œil aux contes comme la vieille femme qui ressemble à une Baba Yaga. Et surtout la fin est étonnante !

Après plusieurs semaines chaotiques (sans lecture de bandes dessinées), voici enfin une bande dessinée pour La BD de la semaine ! Que je mets aussi dans les challenges BD, le tout nouveau Jeunesse Young Adult #9 et bien sûr Littérature de l’imaginaire #7. J’aimerais bien aussi dans Contes et légendes mais cette BD entre-t-elle dans la piste « Contes de montagnes » : je pense que oui car elle se déroule quand même en forêt enneigée montagneuse (on voit des montagnes, des vallées et des précipices).

Plus de BD de la semaine chez Moka.

En passant

En coup de vent… 91 – Cafés littéraires à Montélimar

Bonjour mes amis, pour une fois, un billet « En coup de vent… » littéraire.

Si j’ai publié la photo d’Android Nougat [lien] samedi (pour la thématique « monumental »), c’est parce que je suis allée à Montélimar la veille pour une journée professionnelle sur les littératures de l’imaginaire (octobre étant le mois de l’imaginaire).

Je vous épargne le trajet en train, assez court mais qui passe devant la centrale nucléaire de Cruas…

Chaque année ont lieu les Cafés littéraires de Montélimar avec des invités, des rencontres, des spectacles, des expos, etc.

La journée professionnelle du vendredi 4 octobre était sur les littératures de l’imaginaire : ma tasse de thé et aussi une partie de mon travail ! L’événement se déroulait à la Médiathèque intercommunale Maurice Pic de Montélimar (Drôme).

Le matin, deux rencontres, l’une après l’autre :

L’imaginaire dans tous ses états par Stéphane Moulain avec un historique, les genres littéraires science-fiction, fantasy, fantastique et quelques sous-genres puis un échange agréable. J’ai noté deux titres que je n’ai jamais lus et qui, selon lui, sont indispensables : Hyperion de Dan Simmons (un auteur que je n’ai encore jamais lu) et Neverwhere de Neil Gaiman (un auteur dont j’ai déjà lu quelques titres mais pas celui-ci).

Grand entretien avec Alain Damasio modéré par Thierry Caquais. La présentation et l’analyse de Les Furtifs étaient un peu longue mais donnaient très envie à ceux qui ne l’ont pas encore lu de le lire ! Alain Damasio m’est apparu très à l’aise, détendu, engagé (je l’avais vu fin mai sur le plateau de 28’ sur Arte, je vous mets la vidéo ci-dessous si c’est possible). Il a un tic de langage : il dit très souvent « tu vois » et tutoie le public, ça m’a amusée. J’ai pris quelques notes mais je ferai un billet à part car je n’ai pas encore lu Les Furtifs, je n’ai d’ailleurs jamais lu aucun roman de cet auteur. Il a écrit plusieurs nouvelles et seulement trois romans en vingt-cinq ans (car il a une longue gestation) : La Zone du Dehors (1999, réédition 2007 et poche 2009), La Horde du Contrevent (2004 et poche 2007) et Les Furtifs (2019). Quelqu’un parmi vous les a lus ?

De gauche à droite : Thierry Caquais (modérateur) et Alain Damasio (auteur)

L’après-midi, deux rencontres, en même temps :

Table ronde avec Antonin Atger (pour Interfeel chez PKJ, science-fiction) et Valérie Simon (pour Coup d’état chez ActuSF, fantasy), modérée par Thierry Caquais. Deux auteurs que je ne connaissais pas et deux titres qui m’ont paru intéressants non seulement pour les ados mais aussi pour les adultes. La conversation a tourné sur les résumés et les contenus de ces romans, le rôle de la politique et des relations humaines, le rôle des femmes aussi, évidemment sur les littératures de l’imaginaire et plus encore (cinéma, jeux vidéo…). Je les lirai si j’en ai l’occasion (si la bibliothèque les achète !).

De gauche à droite : Thierry Caquais (modérateur), Antonin Atger et Valérie Simon (auteurs)

Une journée enrichissante, je remets ça dès que possible !

J’ai finalement trouvé la vidéo avec Alain Damasio donc elle est ci-dessous (en espérant qu’elle ne disparaîtra pas) et je vous souhaite une bonne semaine automnale et de belles activités littéraires ou autres 🙂

Winter is coming de William Blanc

Winter is coming : une brève histoire politique de la fantasy de William Blanc.

Libertalia, collection Poche, avril 2019, 144 pages, 8 €, ISBN 978-2-37729-091-8.

Genres : essai, fantasy.

William Blanc, né en 1976, est historien, doctorant en histoire médiévale, conférencier et auteur. Du même auteur au éditions Libertalia : Charles Martel et la bataille de Poitiers (2015), Les Historiens de Garde (2016), Le Roi Arthur, un mythe contemporain (2016), Super-Héros, une histoire politique (2018) et Les Pirates expliqués aux enfants, petits et grands (2019).

Dans cet essai bien documenté, érudit (mais à la portée de tous), l’auteur virevolte sur les différences entre science-fiction et fantasy, les visions fantasmées (Moyen-Âge, futur), l’artisanat et la beauté (très importants), les révolutions industrielles en particulier en Angleterre (la première révolution industrielle), le travail dans les sociétés capitalistes, les guerres modernes (XXe siècle) qui sont des guerres industrielles, la disparition des sociétés paysannes, les super-héros, l’écologie, etc. Il y a de nombreuses références, des réflexions sur la beauté et la créativité (indispensables) et sur la pensée (sur les contestations étudiantes aussi, en Europe, aux États-Unis) car tout cela a influencé la fantasy et l’évolution de la fantasy (comme de la science-fiction bien sûr). L’auteur convoque évidemment J.R.R. Tolkien mais aussi William Morris, Ursula Le Guin, Michael Moorcock, etc.

Un extrait édifiant : « De nos jours, on essaie toujours de séparer les deux facultés : nous demandons à un homme de ne faire que penser ; à un autre, de ne faire que travailler, et nous appelons le premier un homme honnête, l’autre un manœuvre, tandis que l’ouvrier devrait souvent penser, et le penseur, souvent travailler ; tous les deux seraient ainsi des honnêtes hommes dans la meilleure acceptation du mot. Avec notre manière de voir, nous en faisons deux êtres malhonnêtes ; l’un enviant son frère, l’autre le méprisant ; le gros de la société est ainsi constitué de penseurs morbides et de travailleurs misérables. » (p. 19). John Ruskin, 1853 ! Rien n’a changé, n’est-ce pas ?

La littérature fantasy a commencé en Angleterre avec des hommes engagés comme John Ruskin donc ou William Morris qui inspira J.R.R. Tolkien ou C.S. Lewis, une « gauche révolutionnaire (et souvent libertaire) » (p. 27). « Imaginer des mondes, écrire des contes et rêver d’un passé merveilleux, c’est donc, pour lui [Morris] déjà préparer les masses à l’avenir. » (p. 28) : vous comprenez pourquoi la fantasy est politique ! L’auteur rapproche aussi la fantasy au surréalisme, il cite par exemple L’éléphant de Célèbes de Max Ernst (1921).

Après la littérature – et comme pour la science-fiction – la fantasy s’est déclinée au cinéma (dans les années 70), incluant les longs métrages d’animation, avec des films se déroulant dans des mondes post-apocalyptiques mi science-fiction mi fantasy comme Les sorciers de la guerre de Ralph Bakshi (1977) et Nausicaä de la Vallée du vent de Hayao Miyazaki (1982 pour le manga et 1984 pour le film d’animation).

Le merveilleux et la lutte contre le totalitarisme est partout : dans la première trilogie de La guerre des étoiles, dans Le seigneur des anneaux, dans Harry Potter entre autres ! Mais l’auteur déplore que ça soit très vite devenu une industrie… Littérature, cinéma, animation jeux de rôle, jeux vidéo, franchises, produits dérivés… Il y a une marchandisation à outrance (ce qui, à mon avis, n’enlève rien à la qualité des œuvres, peut-être pas toutes, ou de façon inégale) mais cette marchandisation à outrance est ce que dénonçait Morris…

C’est pour lutter contre cette politique de masse que G.R.R. Martin a souhaité « réagir et proposer une version repolitisée de la fantasy » (p. 62). Il commence avec Armageddon Rag (1983), un polar fantastique contemporain mais qui emprunte à la fantasy (le nom du groupe de musique est Nazgûl, le chanteur est surnommé Le Hobbit et leurs chansons font référence au Seigneur des anneaux et à Led Zeppellin). Puis, à partir de 1996, arrive Le trône de fer et l’auteur se concentre « sur les conflits opposants les différentes maisons nobles des Sept Couronnes […] il n’existe pas de camp du bien, pas de solution parfaite, mais des actions que les gouvernants doivent assumer. » (p. 65).

On le voit, la fantasy est toujours d’actualité et a des messages à nous faire passer – tant politiques qu’écologiques – même si elle reste une littérature de « L’Évasion » (référence à Tolkien, p. 78-79). « Les dragons et les Hobbits ont donc toujours été des animaux politiques. Ils le seront encore pour longtemps. » (p. 79).

Il y a d’intéressants chapitres bonus en fin de tome sur les dragons, les jeux de rôle, les Wargames, sur Conan de Robert E. Howard (une autre fantasy politique) et sur la métaphore de l’hiver dans la fantasy (Jessie Winston, James Georges Frazer, J.R.R. Tolkien, G.R.R. Martin, T.S. Elliot, C.S Lewis, les eddas…), métaphore similaire en science-fiction avec par exemple le nouvel âge glaciaire post-atomique.

Ce que j’ai noté, ci-dessus, ce ne sont que quelques pensées et quelques extraits que je voulais garder pour moi et que je partage avec vous mais si vous lisez cet essai passionnant, vous lirez la fantasy (ou vous verrez des films et des séries apparentés à la fantasy) avec un esprit différent, presque neuf !

Une lecture enrichissante que je mets dans les challenges Rentrée littéraire janvier 2019, Littérature de l’imaginaire et Summer Short Stories of SFFF (S4F3) #5.

Challenge Summer Short Stories of SFFF – S4F3 #5

La 5e édition du Summer Short Stories of SFFF (S4F3) est commencée depuis le 21 juin… Il est tard pour m’inscrire mais le challenge court jusqu’au 23 septembre et il est encore possible de s’inscrire donc challenge, me voici !

Infos, logo et inscription chez Albédo + le top départ ici + les premiers liens ici.

L’objectif est toujours de lire des livres de tous les genres de l’imaginaire : science-fiction, fantasy, fantastique (SFFF), horreur, etc., de moins de 350 pages : romans, recueils de nouvelles, essais et anthologies (ne sont pas pris en compte les nouvelles à l’unité, les novellas de moins de 80 pages, les revues et magazines, les comics et bandes dessinées).

Mes lectures SFFF pour ce challenge

1. Winter is coming : une brève histoire politique de la fantasy de William Blanc (Libertalia, 2019, France)

2. Le testament d’Erich Zann, suivi de La fille de Valdemar de Brian Stableford (Les Moutons électriques, 2019, Angleterre)

Miss Pook et les enfants de la lune de Bertrand Santini

Miss Pook et les enfants de la lune de Bertrand Santini.

Grasset Jeunesse, novembre 2017, 190 pages, 13,90 €, ISBN 978-2-246-86055-6.

Genres : littérature jeunesse, fantastique, fantasy.

Bertrand Santini naît à Aix en Provence et travaille d’abord comme graphiste (affiches de cinéma) puis comme scénariste (séries animées) avant de devenir auteur : plusieurs albums illustrés pour la jeunesse et des romans, Le Yark (2011), Jonas le requin mécanique (2014) et Hugo de la nuit (2016) qui ont reçu des prix littéraires.

La Tour Eiffel construite pour l’Exposition universelle doit être démontée en 1909 mais Gustave Eiffel la veut immortelle. Le 2 décembre 1907, la dame de fer, alors rouge de Venise, est repeinte en jaune-brun, une couleur moins tape-à-l’œil. Le même jour, Hector Dubenpré, riche industriel, achète une automobile et son épouse, Georgette, engage Miss Pook, une gouvernante anglaise, pour leur fille de dix ans, Élise. Miss Pook voyage avec un cerf-volant dragon enchanté, Goldorillon, et emmène la fillette sur la lune où vivent des créatures légendaires. Rêve d’Élise ou réalité ? « Vous êtes la nounou la plus magique de tout l’univers ! s’exclama Élise. » (p. 36).

Mes trois passages préférés

« L’humanité est un îlot de bêtise et de superstition, vois-tu, et les adultes s’évertuent à transmettre leur ignorance à leurs enfants. Cela explique pourquoi cette espèce évolue si lentement. » (p. 60).

« Ces aventures ont révélé la force qui est en toi. Les cauchemars ne sont pas aussi malfaisants qu’on croit. Bien au contraire ! Il faut être à leur écoute. Ce sont de précieux alliés. Ils alertent des périls qui rôdent autour de soi, mais aussi en soi ! N’oublie jamais cela : si l’ombre et les ténèbres te font dresser les cheveux sur la tête, c’est pour mieux t’aider à grandir. » (p. 116).

Un passage à lire absolument ! « Mesdames, mesdemoiselles, messieurs ! L’arrivée des véhicules à moteur peut être saluée comme le plus grand des progrès ! Non seulement la locomotion mécanique bouleversera nos relations avec le temps et l’espace, mais elle nous permettra de respirer à nouveau ! Oui, enfin Paris sera bientôt débarrassé des voitures à chevaux, attelages bruyants qui sèment par nos rues ces déjections nocives pour la respiration ! Voyez ! Sentez ! La fumée des moteurs n’est ni malsaine, ni malodorante, comparée au crottin qui exhale de titanesques tourbillons morbides et suffocants. Rouler en voiture mécanique, c’est servir le futur de l’humanité. Alors, vive l’automobile qui offrira à Paris un air pur et sain, vive l’avenir et gloire au génie du genre humain ! » (discours de Hector Dubenpré, P. 15). Je n’ai qu’un mot à dire : oups !

J’avais repéré ce roman grâce à sa couverture (belle et sombre) à sa parution mais il y a tant et tant de romans qu’il est passé à la trappe… Lorsque j’ai appris mercredi dernier qu’il avait reçu le Prix Elbakin 2018, j’ai eu envie de le lire et coup de chance, il était disponible à la bibliothèque !

Une très belle lecture jeunesse, rythmée, charmante, qui fait réfléchir (voyez avec les trois extraits ci-dessus), nourrie de beaucoup de références et qui enchante, réellement ! J’ai hâte de lire la suite de ce roman magique, initiatique, merveilleux (pour employer l’ancien mot qui était utilisé pour conte, mythe, légende, épopée, fable, surnaturel et finalement fantasy).

Pour les Challenge de l’épouvante (jeunes lecteurs), Challenge de l’été, Jeunesse & Young Adult, Littérature de l’imaginaire et S4F3 #4.

La chute de la Maison aux Flèches d’Argent d’Aliette de Bodard

La chute de la Maison aux Flèches d’Argent d’Aliette de Bodard.

Fleuve, collection Outre-Fleuve, janvier 2017, 512 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-26511-633-7. Je l’ai lu en poche : Pocket, collection Imaginaire Fantasy, décembre 2017, 542 pages, 8,60 €, ISBN 978-2-266-28371-7. The House of Shattered Wings (2015) est traduit de l’américain par Emmanuel Chastellière.

Genres : science-fiction, fantasy.

Aliette de Bodard, bien que née à New York aux États-Unis, le 10 novembre 1982, est issue d’une famille noble française ; elle a grandi et étudié en France. Nouvelliste et romancière, elle a reçu de nombreux prix littéraires. Elle écrit en anglais et est traduite en français, ce qui lui permet de toucher les lecteurs anglophones et francophones. La chute de la Maison aux Flèches d’Argent, premier tome de la série Dominion of the Fallen, a reçu le Prix British Science-Fiction 2015. Plus d’infos sur son site officiel, https://aliettedebodard.com/ (en anglais).

En 1914, la Grande Guerre magique a opposé les Grandes Maisons – et leurs subordonnés dans les colonies – et tout est détruit. Les survivants évoluent dans Paris en ruines 60 ans après cette guerre. Philippe, un Annamite, un Immortel de la Cour de l’Empereur de Jade devenu presque mortel, et Ninon, une magicienne vivant dans un gang de rues, les Mambas rouges, cherchent à manger et des produits à revendre dans les décombres d’un grand magasin. Mais c’est une jeune Déchue qu’ils découvrent. « De près, le corps était vraiment dans un état pitoyable : des os cassés, et pas toujours de façon nette ; les mains écartées au-dessus de poignets disloqués ; le torse couvert de fluides inconnus et de sang. » (p. 14). Mais Séléné de la Maison Flèches d’Argent a senti la présence de la jeune Déchue et, récupérant le corps encore en vie malgré la lourde Chute, fait prisonnier Philippe. Séléné nomme la Déchue Isabelle et celle-ci ressent un lien avec Philippe qui, par la magie, est prisonnier dans Notre-Dame. « La Maison […] était une demeure immense et tentaculaire […] s’étirant sur toute l’île de la Cité, en grande partie dévastée. » (p. 52).

Parmi les personnages principaux, Séléné, Isabelle, Madeleine, Emmanuelle, Oris, Asmodée…, Philippe est mon préféré. « Il était encore suffisamment Immortel pour que son corps ne vieillisse pas, pour que ses pouvoirs soient toujours là, mais… » (p. 90).

Nous sommes dans un roman bien spécial…

– à la fois de science-fiction post-apocalyptique mais se déroulant dans le passé (1914 pour la Grande Guerre magique, 60 ans plus tard donc années 1970 pour nos personnages ce qui correspond à une uchronie) ;

– à la fois d’urban fantasy, c’est-à-dire fantasy urbaine : fantasy pour la magie et le surnaturel, urbaine pour le récit en centre urbain (Paris).

Et le roman est finalement un mélange de science-fiction, de fantasy et de fantastique !

J’ai eu cette impression étrange que le sort des Anges Déchus (les mêmes que ceux de la Bible) était véritablement lié aux humains et aux créatures vivant sur Terre ou créées comme les héros, les chimères… « Étoile-du-Matin. Lucifer. Le Porteur de Lumière, le Flamboyant, le Premier Déchu. » (p. 65).

Le pouvoir et la religion (une religion différente de celle qu’on connaît) sont les thèmes principaux de ce roman dans une cité en ruines… « C’est une ville fragile. Nous cherchons à éviter une nouvelle guerre des Grandes Maisons tout en guettant le moindre avantage. Personne ne voudrait faire de nouveau la guerre, bien sûr. Mais si nous avons l’occasion, même infime, de faire chuter les autres, si nous pouvons donner une leçon d’humilité à nos rivaux et même à nos alliés… nous la saisirons sans hésiter, et sans un regard en arrière. » (p. 166-167). Et qui va certainement le rester… « Il avait toujours su que les Maisons étaient corrompues, que leur pouvoir était bâti sur la mort et le sang ; mais trahir les siens… » (p. 305).

J’ai dévoré ce roman en un weekend, 10 chapitres le samedi (240 pages) et 14 chapitres le dimanche (300 pages) et j’ai hâte de lire la suite !

Une lecture pour le Challenge de l’été, Chaud Cacao (session 2) et Littérature de l’imaginaire.

La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson

La quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson.

Le Bélial, février 2018, 200 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-84344-929-1. The Dream-Quest of Vellitt Boe (2016) est traduit de l’américain par Florence Dolisi.

Genres : littérature américaine, fantasy.

Kij Johnson naît le 20 janvier 1960 à Harlan dans l’Iowa (États-Unis). Elle est nouvelliste et romancière de fantasy et de science-fiction et a reçu plusieurs prix prestigieux (Hugo, Nebula, Theodore Sturgeon, World Fantasy). La quête onirique de Vellitt Boe a d’ailleurs reçu le World Fantasy Award 2017. Plus d’infos sur son site, http://www.kijjohnson.com/.

Vellitt Boe, 55 ans, est professeure depuis vingt ans au Collège (Université) de femmes d’Ulthar. Mais ce matin-là, branle-bas de combat : Clarie Jurat, la meilleure étudiante, s’est enfuie avec un homme à trois mois des examens ! « Une fille superbe, brillante, volontaire, charismatique, avec de grands yeux rieurs […]. » (p. 12). L’homme s’appellerait Stephan Heller et viendrait du monde de l’éveil. Mais le père de Clarie est l’un des administrateurs du Collège et il peut non seulement fermer le Collège mais aussi « bannir les femmes de l’Université. » (p. 19). Or, Vellitt était une grande voyageuse par le passé et elle a connu un habitant du monde de l’éveil, elle va donc poursuivre les amants pour ramener Clarie. « Elle déterra d’abord tout au fond de son armoire un petit sac de cuir fripé dont émanait un vague parfum de pluies d’antan et de terres lointaines. Ensuite, elle retrouva ses vieilles bottes et son bâton de marche noueux taillé dans du bois noir. » (p. 27). Bizarrement, un chaton noir la suit dans son dangereux périple, un chaton avec des « yeux verts, attentifs et brillants » (p. 45).

Le monde (irréel ? réel ?) de Vellit Boe est bien planté : il est possible de suivre son voyage sur la jolie carte en couleurs (qui se situe sur les 2e et 3e de couverture) et d’avoir une petite idée supplémentaire grâce aux belles illustrations de Nicolas Fructus (un dessinateur lyonnais né en 1970 et qui a déjà illustré des œuvres de Lovecraft). Attention aux créatures peu amicales (c’est peu de le dire !), gugs, zoogs, goules, ghasts, oiseaux shantaks, sans parler des « monstres innommés » (p. 127). Malgré ces êtres cauchemardesques, la lecture est très agréable, l’aventure est épique et le lecteur palpite avec Vellitt Boe qui retrouve d’anciennes connaissances. Si vous avez envie de quitter le monde des rêves pour découvrir le monde de l’éveil, il faudra vous rendre dans la peu connue et très éloignée cité d’Ilek-Vad et trouver un passage au péril de votre vie vers le monde de l’éveil, bref celui des humains (réel ? irréel ?).

Les lecteurs de H.P. Lovecraft reconnaîtront des noms de lieux (Ilek Vad…) et de personnages (Randolph Carter…) puisque La quête onirique de Vellitt Boe est un pendant féminin à La quête onirique de Kadath l’inconnue ou À la recherche de Kadath (The Dream-Quest of Unknown Kadath, longue nouvelle écrite en 1926-1927 mais publiée en 1943) : Kij Johnson explique ses inspirations et ses motivations dans un très instructif entretien dans lequel elle déchiffre parfaitement bien l’œuvre de Lovecraft (p. 179-191). Dans ce roman miroir, Kij Johnson s’attache à la condition des femmes, elle leur permet de réfléchir, de prendre des décisions, d’étudier, d’enseigner, de voyager (ce qui n’était pas le cas chez Lovecraft, une autre époque…) mais sans tomber dans le féminisme à tout prix. J’ai très envie de lire Un pont sur la brume, son premier titre paru en France, chez Le Bélial en 2016 : attendez-vous à le voir passer sur mon blog cet été car je sais qu’il est à la bibliothèque !

Quelques petites fautes comme « Julat » au lieu de « Jurat » p. 97 ou « surout » au lieu de « surtout » (p. 137), des fautes d’étourderie mais c’est dommage dans une jolie édition illustrée comme celle-ci. Et puis les littératures de genre reçoivent pas mal de critiques négatives alors ce serait bien que leur contenu soit irréprochable.

Ce qui m’a le plus marquée : la transformation du gug en Buick !

Et ma phrase préférée : « Personne ici ne dit aux gens ce que signifie leur existence, et ce que signifie leur monde. » (p. 168).

Une lecture pour le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao, Jeunesse Young Adult #7 (pas classé en YA mais il correspond), Littérature de l’imaginaire, Rentrée littéraire janvier 2018 et S4F3 #4.