Rita trace sa route de Flor Lurienne

Rita trace sa route de Flor Lurienne.

Velvet, collection Souffles, mai 2022, 132 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-490619-18-4. Préface de Vincent Ravalec.

Genres : littérature française, premier roman.

Flor Lurienne naît d’une mère française et d’un père vénézuélien (elle a sûrement mis un peu d’elle dans le personnage de Rita). Elle étudie la littérature et le cinéma, devient comédienne (cours René Simon, Paris). Elle joue au théâtre, au cinéma, pour la télévision et tient une chronique sur FranceInter. Elle est romancière, poète et aussi narratrice pour des textes lus (livre audios). Plus d’infos sur son site officiel.

Rita, 5 ans, sort du cinéma avec son père, Boogie (ils ont vu Alice au pays des merveilles), il pleut et son père est enlevé par « deux silhouettes encagoulées » (p. 14).

Rita a des crises de panique et les années passent… Jusqu’au jour où sa mère et elle voient son visage dans un journal et le mot terroriste !

Des années après, Rita est adulte et elle revoit son père dans la rue par hasard. Rita a développé des tocs puis s’est passionnée pour les jeux d’argent.

« Au bout d’une décennie, cette passion avait fini par tout rétrécir chez moi : mon compte en banque, mes mètres carrés habitables, mes contrats de travail, mes amours. Je devais me rendre à l’évidence, j’étais addict au jeu autant qu’on peut l’être à l’héroïne ou à l’alcool. » (p. 18).

Alors qu’elle réussit enfin à passer son permis de conduire, Boogie meurt et Rita apprend qu’il a eu plusieurs autres enfants avec des femmes différentes. C’est elle qui doit le conduire au cimetière pour la cérémonie mais elle kidnappe l’urne et les laisse tous en plan ! « Tu peux annoncer à tout le monde que je viens de prendre Boogie en otage. Mais je ne demande aucune rançon. On va se faire un petit voyage. Faites la cérémonie sans nous. » (p. 37).

Mais elle s’arrête dans une auberge et là… son père qui se fait maintenant appeler Puma entre et salue les patron. « Après une seconde de stupeur, les deux hommes se tombent dans les bras l’un de l’autre et se tapent fraternellement les épaules. » (p. 45). Un fantôme ? « tout est possible. » (p. 52) mais ce que son père lui raconte, est-ce la vérité ou des affabulations ?

Certains côtés de ce roman m’ont plu, le côté fantasque et facétieux de Rita et de son père, le côté road-trip, mais je n’ai pas vraiment accroché avec le style et je suis passée à côté des personnages et de leur (non) relation… mais ce n’est pas à cause du fantôme qui ne m’a pas dérangée. Cependant la presse était unanime pour honorer ce premier roman donc si vous avez envie de le découvrir et de partager votre avis.

Pour ABC illimité (lettre F pour prénom), Bingo littéraire d’Hylyirio (case n° 17, un livre d’un auteur/une autrice français(e), 2e billet), Challenge lecture 2023 (catégorie 3, un roman dont le titre contient un prénom), Littérature de l’imaginaire #11 (il y a un fantôme quand même) et Petit Bac 2023 (catégorie Prénom pour Rita).

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La poule et son cumin de Zineb Mekouar

La poule et son cumin de Zineb Mekouar.

JC Lattès, collection La grenade, mars 2022, 280 pages, 19 €, ISBN 978-2-70966-743-2.

Genres : littérature marocaine, premier roman.

Zineb Mekouar… Peu d’infos sur cette nouvelle autrice… Les infos de l’éditeur : elle naît en 1991 à Casablanca et vit à Paris depuis 2009.

Décembre 2011, Casablanca. Fatiha a cédé aux avances de Soufiane qui devait lui faire rencontrer ses parents et l’épouser, « c’est lui qui a voulu faire l’amour « comme il faut » et pas seulement « par derrière », comme ils le font d’habitude. » (p. 14) mais lorsqu’elle lui annonce qu’elle est enceinte, c’est la débâcle… « jamais ses parents n’accepteront cette union puisque Fatiha n’est pas vierge, que l’enfant sera un enfant du péché » (p. 15). Ça me fait penser à Que sur toi se lamente le Tigre d’Émilienne Malfatto.

Kenza s’est séparée d’Alexandre et quitte Paris pour rentrer à Casablanca. Elle est reconnue car elle est la petite-fille du wali (ancien gouverneur) de Casablanca, Sidi Abbas Chérif Falani. Ses parents sont morts jeunes dans un accident d’avion et ses grands-parents se sont occupés d’elle.

En fait, Fatiha et Kenza se connaissent : Fatiha est la fille de Milouda, une Berbère au service des grands-parents de Kenza et, malgré leurs conditions différentes, elles ont grandi ensemble. « Cet enfant et sa génération ne doivent pas oublier que, s’ils sont les enfants de la décolonisation, ils sont aussi les petits-enfants de la colonisation ! Mamizou [la grand-mère] est restée calme, impassible. C’est exactement ce que je souhaite, qu’elle oublie. » (p. 47).

Kenza de retour veut revoir Fatiha mais « Elle ne me répond pas. » (p. 76). Des presque sœurs que la vie a séparé.

La sexualité est taboue et il y a beaucoup d’hypocrisie : des viols comme celui de Rkia, l’amie de Fatiha qu’on ne reverra jamais, ou celui de Fatiha par Karim repoussé par Kenza à qui il a dit « Si c’est pour la virginité, on peut le faire par derrière, pas de problème. » (p. 122), je ne suis pas naïve, je sais ça depuis des décennies, des copines maghrébines m’ayant expliqué, et de nombreuses femmes de pays arabes musulmans en parlent maintenant ou l’écrivent mais je trouve ça très hypocrite de la part des hommes.

Et puis, il y a aussi la montée du radicalisme et les terroristes (les barbus comme les appelle la grand-mère de Kenza), « Ne les appelle pas musulmans, ce sont des terroristes. Ces barbus n’ont pas la même religion que mes ancêtres. » (p. 102).

L’image que je retiendrai : ça s’arrange pour Fatiha grâce au docteur Garcia. « Tu as dégoté la poule et son cumin. » (p. 252), à vous de lire ce roman pour comprendre cette expression ! Un premier roman agréable à lire mais j’ai trouvé qu’il était trop répétitif et qu’il brassait un peu trop de choses sans aller au fonds des faits de société comme la polygamie, la tentative d’égalité hommes femmes, les clichés fille de riches fille de pauvres mais peut-être ce clivage est-il réel et ce roman a le mérite de parler du Maroc actuel et de la sexualité sans faux semblants. La poule et son cumin a été parmi les six finalistes du Goncourt du premier roman mais il n’a pas réussi à me convaincre à 100 %.

Pour ABC illimité (lettre Z pour prénom, 1ère lettre que je termine !), À la découverte de l’Afrique (Maroc) et Un genre par mois (amour en décembre).

La sauvagière de Corinne Morel Darleux

La sauvagière de Corinne Morel Darleux.

Dalva, août 2022, 144 pages, 17 €, ISBN 978-2-4925-9673-5.

Genres : littérature française, premier roman (pour adultes).

Corinne Morel Darleux naît le 1er octobre 1973 à Paris mais vit dans la Drôme. Elle obtient un doctorat (PhD) britannique et étudie à l’ESC Rennes (école de commerce). Elle est autrice (romans adultes et jeunesse, essais), journaliste et militante écosocialiste (conseillère régionale en Rhône-Alpes puis en Auvergne-Rhône-Alpes entre 2010 et 2021). Plus d’infos sur son blog, Revoir les lucioles.

Depuis six mois, après un accident, la narratrice se repose dans une maison forestière isolée en montagne, et depuis trois jours « Stella et Jeanne se sont volatilisées. Je suis seule dans la maison et je tourne en rond.3 (p. 13). Pourtant, elle agit comme si elles étaient encore là (par exemple, elle prépare trois tasses de chicorée). L’hiver arrive et il n’y a pratiquement plus rien dans le jardin… Pour subvenir à ses besoins, elle doit puiser 3dans les réserves d’oignons et de pommes de terre remisés avant l’hiver3 (p. 19).

Flashback, six mois auparavant lorsque Stella et Jeanne l’ont trouvée accidentée et l’ont amené dans la maison. « Nous étions très différentes et pourtant nous fonctionnâmes rapidement comme des âmes sœurs ; connectées par je ne sais quel mycélium clandestin. » (p. 48-49). Mais les deux femmes ne parlent pas et la narratrice les considère comme « des êtres de nature » (p. 54). Cependant, le calme, la vie frugale, la nature, tout cela lui convient parfaitement par rapport à la folie de la vie citadine, « des foules toxiques, du bruit nauséabond des villes et de leurs désastres plastiques. » (p. 71).

Mais, au début de l’hiver, Jeanne commence à sortir nue toutes les nuits… « Elle revenait invariablement de ses opérations en forêt chargée de plantes sauvages, de champignons et de proies variées. Son agilité à la chasse intimait le respect. Mais ses escapades nocturnes donnaient à toutes ces qualités une coloration énigmatique, vaguement inquiétante. » (p. 60).

Nous sommes ici dans univers onirique, un huis-clos en pleine nature, qui se déroule sur trois saisons, l’été, l’automne et l’hiver, chacune ayant des influences et des perceptions diférentes sur le comportement de la narratrice mais l’autrice ne donne pas vraiment de réponses aux lecteurs même s’il y a un petit indice pages 61 et 71 et le fait qu’elle parle de deux lunes (donc j’ai deviné l’état de la narratrice à moins que je me trompe).

C’est joli à lire et il y a un développement poétique de l’écologie et des animaux (que nous, humains, sommes aussi) mais je suis dubitative… De plus, comme vous l’avez vu, je dis « la narratrice » car l’autrice ne dit pas qui elle est, quel est son prénom, je trouve ça un peu impersonnel et je n’arrive pas à m’attacher à elle, à me retrouver en elle. Cette lecture est agréable, originale mais… désolée, un peu vaine. Cependant, les éditions Dalva continuent leur travail éditorial féminin original et je dois dire que la couverture est tentante.

Pour Un genre par mois (en novembre, c’est du contemporain) et ABC illimité (titre avec la lettre S).

Nézida de Valérie Paturaud

Nézida : le vent sur les pierres de Valérie Paturaud.

Liana Levi, mai 2020, 192 pages, 17 €, ISBN 979-10-349-0256-9. Il est sorti en poche : Piccolo, n° 169, septembre 2021, 224 pages, 9 €, ISBN 979-10-349-0445-7.

Genres : littérature française, premier roman.

Valérie Paturaud « a exercé le métier d’institutrice dans les quartiers difficiles des cités de l’Essonne après avoir travaillé à la Protection judiciaire de la jeunesse. Installée depuis plusieurs années à Dieulefit, elle s’intéresse à l’histoire culturelle de la vallée, haut-lieu du protestantisme et de la Résistance. Avec son premier roman, Nézida […], elle signe un récit polyphonique intense et émouvant. » Source : éditeur, aucune autre info trouvée. Par contre, elle habite dans la Drôme, à Dieulefit donc, à moins de 70 km de Valence, alors peut-être que je la rencontrerai lors d’une rencontre en librairie ou dans un salon littéraire !

Nézida est alitée, à ses côtés un berceau avec un bébé silencieux. Une jeune fille prend soin d’elle en attendant… « le médecin viendra, ce soir, accompagné du pasteur, peut-être. » (p. 14).

Nézida naît le 18 novembre 1856 à Comps dans la Drôme dans une famille protestante. Ses parents, Suzanne et Pierre Cordeil, ont une petite ferme avec le grand-père, ils cultivent des noix et des châtaignes et élèvent quelques bêtes (des chèvres puisqu’ils font du fromage, ah le picodon !, des moutons, des vaches et des poules aussi). Plus tard naissent ses deux frères, Paul le 19 septembre 1859 et Jean-Louis dit Léopold le 10 mars 1862. Nézida est mal aimée de ses parents qui préfèrent Paul, leur fierté (avant qu’il ne les déçoive car il veut étudier et lire comme sa sœur). C’est une enfant silencieuse, discrète, qui n’a qu’une amie, Joséphine née le 28 mars 1857, mais s’entend très bien avec son grand-père qui l’emmène en balade avec le chien et lui prête des livres.

« Les années passèrent, j’eus bientôt l’âge de fréquenter les cabarets du village comme les autres hommes. » (Paul, p. 23). Là, les informations circulent avec « les hommes de passage » (p. 23) et Paul reçoit avec avidité des nouvelles politiques et autres informations qui changent des histoires familiales du village de Comps aux veillées du soir. Il y a une vie, ailleurs, dans la Drôme mais aussi dans le Dauphiné et en Provence. « La période était riche en événements et je peux dire que mon intérêt pour la politique est né à cette époque. » (Paul, p. 24), pas du tout ce que ses parents ont prévu pour lui puisqu’en tant que fils aîné, il doit reprendre la ferme !

« L’un de mes plus jolis souvenirs avec elle ? C’est une odeur de violette et de terre sous les ongles, d’avoir arraché à mains nues des fleurs nouvelles avec leurs racines. » (Joséphine, p. 30). Elles allaient ensuite vendre ces fleurs le dimanche au marché de Dieulefit (environ 8 km à pieds).

Nézida a plus de 25 ans et n’est toujours pas mariée, contrairement aux autres filles du village qui ont déjà plusieurs enfants… Elle aide les enfants d’ailleurs, à l’école, avec l’instituteur de son enfance. « Comme je l’ai dit, après avoir été une très bonne élève, Nézida a continué à venir régulièrement à l’école pour me seconder. » (Jean-Antoine Barnier, p. 42). Alors qu’il y a souvent des différends entre catholiques et protestants au village, l’instituteur est étonné par le comportement et les avis de Nézida. « Tant de tolérance chez une jeune femme qui n’avait jamais quitté notre campagne m’impressionnait. Son intuition, sa logique, sa vision des réformes nécessaires pour la formation des enfants, futurs citoyens, m’étonnaient. Son intelligence palliait l’absence d’expérience. » (Jean-Antoine Barnier, p. 45).

« Seul son grand-père avait droit à ses sourires. […] Maintenant, avec le recul, je crois qu’elle l’aimait surtout car il était le seul à prendre le temps d’écouter les découvertes qu’elle faisait dans ses livres. Il l’encourageait, la félicitait pour sa lecture parfaite et sa belle écriture. Je n’osais rien dire. » (Suzanne, p. 54) qui explique pourquoi elle n’a pas pu s’attacher à sa fille.

Le père de Nézida est fier que sa fille soit allée à l’école plus longtemps que les autres et qu’elle ne soit pas obligée d’aller travailler dans les industries de la soie [un des thèmes du premier roman Mémoire de soie d’Adrien Borne, coup de cœur en février 2021]. Mais il aimerait que sa fille se marie… Avec un gars du village, par exemple Isidore, le fils du métayer du château, un bon gars, solide et travailleur, mais qui n’a jamais osé faire sa demande… Au lieu de ça, Nézida a rencontré Antonin Soubeyran au mariage d’une cousine à Dieulefit. Un Lyonnais issu d’une famille bourgeoise…

« Ce fut la première fois que j’entendis son prénom. J’en avais imaginé plusieurs que son souvenir m’avait inspirés. Je n’avais jamais entendu celui-là. Unique, comme elle. » (Antonin, p. 77) et, après un des premiers rendez-vous à Dieulefit, « Plus tard, Nézida m’a avoué être revenue chez elle à pied en chantonnant, légère, heureuse, pleine de projets, sans inquiétude ni crainte. Oui, beaucoup plus libre que moi face aux réactions familiales ! Je l’ai si souvent admirée pour sa capacité à choisir sa vie, à affirmer ses choix. » (Antonin, p. 79-80). Nézida et Antonin se sont « mariés le 15 septembre 1883 à la mairie, puis au temple de Comps. » (p. 80).

« À Lyon, nous étions libres de nos choix, de nos fréquentations. Dans notre vie professionnelle, dans nos activités sportives, les relations humaines sont régies par d’autres critères : l’origine sociale et géographique, les études… » p. 85), Henry explique bien la différence entre les villages très attachés à la religion, les catholiques d’un côté, les protestants de l’autre, alors qu’à Lyon où ils ont étudié et où ils travaillent, son frère Antonin et lui sont anonymes parmi d’autres anonymes et la religion n’a pas (tant) d’importance.

Nézida et Antonin sont heureux, elle s’est engagée rapidement à l’entraide protestante, elle attend un enfant et souhaite ensuite s’inscrire à l’école d’infirmières avec sa nouvelle amie lyonnaise, Camille. « Une femme pouvait être ambitieuse, volontaire et libre. » (Henry, p. 90). Nézida a un bel avenir devant elle ! « Nous nous sentions utiles, mais pas seulement : nous apprenions, nous réfléchissions, nous étions intellectuellement satisfaites. » (Camille, p. 99).

« Je ne savais pas, ne l’ayant pas appris, qu’une femme pouvait désirer plus et autre chose que la maternité. Je pensais que ce serait pour elle un aboutissement. Elle allait trop vite et trop fort pour un homme comme moi, prisonnier des carcans de la religion et de la morale. » (Antonin, p. 164).

En fait, comme vous avez pu vous en rendre compte avec les extraits (je tenais à citer plusieurs personnes), Nézida est un roman choral et chaque chapitre est raconté par un de ses proches, ses frères Paul et Léopold, son amie Joséphine, le maître d’école Jean-Antoine Barnier, sa mère Suzanne, son prétendant Antonin Soubeyran et les deux frères d’Antonin, Ovide et Henry, Camille.

Chacun a ses propres souvenirs avec Nézida et sa propre vision de qui elle est en réalité ou dans leur imagination (ou leurs certitudes).

L’autrice raconte tout, le moindre détail, le moindre geste, ça m’a surprise au début, je me suis dit que la lecture allait être longue mais, en fait, ça coule tout seul, c’est fluide, c’est beau et passionnant. Cerise sur le gâteau, je ne suis généralement pas fan du roman choral mais celui-ci, je l’ai vraiment bien apprécié et je vous le conseille (vous découvrirez la région dans laquelle je vis, même si ça a changé en plus d’un siècle !).

Qui l’a lu ? : Alex, d’autres ?

Pour Petit Bac 2022 (catégorie prénom avec Nézida).

Avant que le monde ne se ferme d’Alain Mascaro

Avant que le monde ne se ferme d’Alain Mascaro.

Autrement, collection Littératures, août 2021, 256 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-74676-089-9.

Genres : littérature française, premier roman, Histoire.

Alain Mascaro naît le 23 avril 1964 à Clermont-Ferrand en Auvergne. Professeur de lettres (à Vichy dit l’éditeur), il se met en disponibilité pour voyager avec sa compagne en Asie centrale (Kirghizstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Iran partiellement) et en Asie (Népal, Inde, Birmanie, Cambodge, Thaïlande). Le couple étant bloqué en Thaïlande durant la pandémie, l’auteur déjà récompensé pour ses nouvelles en profite pour écrire son premier roman (2020), Avant que le monde ne se ferme, qu’il retravaille en Patagonie chilienne (2021). Avant que le monde ne se ferme est le lauréat du Festival du premier roman de Chambéry en mai 2022. Plus d’infos sur son site officiel et sur son site de voyage.

Steppe de Kirghizie. Le jour où son père Johann meurt, Svetan apprend qu’il va devenir père. « C’était si étrange de connaître la douleur, la tristesse et la joie en même temps ! » (p. 11). Son épouse, Smirna, met au monde leur premier fils, Anton Torvath. Smirna « était simplement belle. Elle ouvrait les bras et son fils Anton venait s’y blottir, et plus tard ses frères avec lui, et les enfants des autres, et Svetan évidemment, et en rêve tous ceux qui auraient bien aimé […]. Les bras de Smirna étaient un havre, une citadelle, on y oubliait les chagrins et le reste du monde. » (p. 16).

Les Torvath, des nomades d’Asie centrale, sont « une toute petite kumpania, un tout petit cirque, mais ils étaient renommés. » (p. 17) ainsi ils vadrouillent des plus petits villages aux plus grandes villes et sont considérés comme « L’aristocratie tzigane » (p. 17) mais le cirque est en déclin…

Quatre ans après la mort de Johann, la kumpania est à Voronej en Russie devenue Union soviétique et Svetan comprend que le monde a changé… « il ne comprenait pas en quoi exactement. Il y avait davantage d’uniformes, la police était plus brutale et méfiante, on croisait beaucoup de militaires et parfois de longues files de civils aux yeux éteints […]. » (p. 22).

Lorsqu’il a sept ans, Anton a un accident de trapèze… Il reste trois jours et trois nuits inconscients et, à son réveil, il est surpris d’être un enfant. Il va devenir Moriny Akh (un nom secret donné par une fillette mongole inconnue), surtout il va devenir dresseur de chevaux (comme l’avait prédit son père) et il va être très doué pour les langues des gadgé. « […] le russe, l’allemand, le polonais et le hongrois. Il avait aussi appris à lire en plusieurs langues on ne savait comment : il déchiffrait les caractères cyrilliques aussi bien que les romains. (p. 29-30).

Découvrez Svetan et Smirna, Anton, Tchavo et Lyuba, Boti et Keš, Gugu et Mala, Gabor et Nina, leurs enfants, et Simza, la mère de Svetan trop âgée pour travailler, tous Torvath ou Kalderash, et surtout Jag, « un Wajs errant loin des siens » (p. 34) et aussi Katia, une orpheline polonaise adoptée par Smirna qui a eu trois fils et qui voulait une fille. Voyagez avec eux et vivez les bouleversements en traversant une première moitié de XXe siècle de fureur (sans jeu de mot !, j’aurais pu mettre de terreur). Mais écoutez aussi les contes tziganes venus de loin (d’Inde et de tant d’autres pays) et les histoires que Devel (Dieu) a donné aux Fils du vent (les tziganes).

Jag est très important dans la vie d’Anton, il lui enseigne la musique, lui raconte des histoires, il le considère comme « le fils qu’il n’avait jamais eu, et surtout quelqu’un à qui parler. Il lui ouvrit les portes de sa bibliothèque, lui apprit les rudiments de médecine, notamment à diagnostiquer et soigner les maladies les plus courantes, lui enseigna les mathématiques, l’herboristerie, l’art de poser des collets, et surtout celui de connaître et reconnaître les hommes. » (p. 35-36). Vous l’aurez compris, Anton aura un destin exceptionnel ! Une nuit où la troupe est à Vienne en Autriche, Jag annonce qu’en Allemagne, depuis deux ans, « les mariages avec les gadgé sont interdits et on enferme les Sinté et les Roms dans des camps. […]. » (p. 45) alors, il laisse sa roulotte et ses livres à Anton et quitte la kumpania avec son baluchon et son précieux violon. « Le lendemain, Adolf Hitler entrait triomphalement dans Vienne. » (p. 46). Cela va devenir de plus en plus difficile pour la troupe (et pour tous les tziganes) et, une nuit où Anton était parti nourrir Cimarrón, sa jument qu’il a cachée dans les bois pour que les soldats ne la volent pas, il va se retrouver seul… et perdre aussi sa jument réquisitionnée par un Allemand. « Il hurla à la face de l’arc-en-ciel apparu à la faveur du soleil naissant, lui jeta des pierres, pleura recroquevillé dans un buisson, finit par s’endormir en grelottant. Au réveil, il était midi et la terre avait bu toutes ses larmes. Il n’en avait plus, rien qu’une immense tristesse longue comme une traîne. » (p. 59).

Dans le ghetto juif de Łódź en Pologne, un quartier a été assigné aux tziganes et Anton retrouve les siens mais tous meurent du typhus ou abattus… « Il était le dernier. Fils, nous allons être engloutis. Sauve-toi et tu nous sauveras tous ! » (p. 73). Il tient le coup car il se lie avec un médecin juif, Simon Wertheimer, qui prend un peu le relai de Jag auprès du jeune homme, il lui prête des livres de médecine, de chirurgie, de religion, de mythes et de contes antiques, des romans, de la poésie et fait tout pour qu’Anton reste en vie, et Anton restera en vie car il est avant tout libre et dresseur de chevaux.

Il y a de très belles phrases comme « Alors on contemplait le monde, tantôt en silence, tantôt en discourant, on s’arrêtait pour ramasser des champignons, des herbes ou des fruits, on inventait des histoires, on riait. » (p. 36). « Oui, mon garçon, voilà bien tout le drame des hommes : ils sont exactement comme les moutons. On leur fait croire à l’existence de loups et ceux qui sont censés les protéger sont en fait ceux qui les tondent et les tuent. » (p. 38, phrase prophétique à l’époque et encore d’actualité). « Jag aimait les mots. Il aimait leur histoire, il aimait leurs histoires. Il disait que les mots, comme les mots et les arbres, avaient des racines. » (p. 39, je pense qu’il ne connaissait pas l’étymologie mais il avait bien raison). « Ce sont tous des hommes, disait-il. Ils sont juste pris dans une effroyable machine à défaire la vie… » (Katok, prisonnier grec, p. 109). « […] il faut profaner le malheur. Le malheur ne mérite pas qu’on le respecte, souviens-t’en… » (Jag, p. 208).

Comme vous le voyez, ce roman est un voyage (Asie centrale, Europe, États-Unis, Inde, mais pas que géographique, aussi un voyage initiatique), une grande aventure, autant humaine que poétique et philosophique, qui m’a beaucoup émue. Et, lorsque tout est réuni, la beauté de l’écriture, l’histoire, les personnages, l’émotion qui jaillit du récit, c’est un coup de cœur assuré. Bien sûr, il y a l’horreur aussi, les déportations, les meurtres de sang froid, les camps, et j’en ai déjà lu des livres et des témoignages depuis l’adolescence, et j’ai vu aussi des photos, des films, mais c’est toujours aussi éprouvant et l’auteur s’est bien documenté sur les camps, les ghettos, les usines, les exactions, c’est poignant.

« L’onde de choc de la Seconde Guerre mondiale n’en finissait pas d’agiter la planète : on redistribuait les cartes, certains trichaient ; on dessinait ou redessinait des États, et là encore certains trichaient ; des peuples aspiraient à l’autonomie, d’autres étaient malgré eux tombés sous le joug d’un ogre plus fort qu’eux. Un nouveau monde était en train de naître, et l’on ne savait s’il apporterait enfin bonheur et liberté ou de nouvelles formes de malheurs et de sujétions encore plus sournoises. » (p. 153). Nous savons maintenant et, plus de 75 ans après, nous subissons encore les conséquences de ces ‘redistributions’.

Une erreur : « Ordres, contre-ordres, c’était l’affolement. Les SS finirent par abonner le camp à la garde de pompiers et de policiers autrichiens. » (p. 135), je pense que l’auteur voulait écrire abandonner le camp.

Ils l’ont lu : Audrey de Lire & vous, Cannetille, Eva de Tu vas t’abîmer les yeux, Guy Donikian sur La cause littéraire, Joëlle, Julie de la librairie Le pavé dans la marge, Kimamori, Kitty la Mouette, Luocine, Marie de En faits, La page qui marque, et… Dalie Farah (elle aussi prof et autrice que j’avais rencontrée avec grand plaisir).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 36, un livre coup de cœur, 3e billet), Challenge de l’été – Tour du monde (Kirghizie), Challenge lecture 2022 (catégorie 52, un livre qui a gagné un prix littéraire, et bien mérité !), L’été lisons l’Asie (une partie du roman se passe en Asie centrale, en Kirghizie plus particulièrement) en honorant deux menus (Menu Fil rouge = tour de l’Asie – on va en Mongolie et en Inde – et Menu d’août = imaginons l’Asie avec ici les traditions des nomades tziganes, l’art du cirque et du dressage des chevaux, Petit Bac 2022 (catégorie Verbe avec Ferme, 4e billet), Shiny Summer Challenge 2022 (menu 1 – Été ensoleillé, sous menu 2 – Un carré jaune sur un océan bleu = couverture ensoleillée prédominance de jaune ou bleu).

L’Aimante de Caroline Doudet

L’Aimante de Caroline Doudet.

Auto-édition, en vente sur Amazon en version papier ou e-book, 250 pages, 13,40 €, ISBN 978-2-9583480-1-4.

Genres : littérature française, premier roman, érotique.

Caroline Doudet naît le 16 mars 1978 à Limoges. Elle est blogueuse et autrice. L’Aimante est son premier roman mais elle écrit des nouvelles érotiques sous le pseudonyme de Serena de Lyoncourt. Plus d’infos sur son blog et sa page FB et sur son blog – La page de Serena et sur sa page FB – Serena de Lyoncourt.

Juliette vient d’emménager dans son nouvel appartement avec vue sur les montagnes. Elle se sent… « Libre, indépendante, sans attaches, sans entraves. Sans amour désormais. » (p. 11). Juliette vit au milieu de ses livres, elle lit beaucoup, surtout depuis l’adolescence, « Elle avait lu, mais elle n’avait rien vécu. » (p. 14). Après des études littéraires et l’obtention de l’agrégation de lettres modernes, Juliette devient prof, mais, à 26 ans, elle comprend que ce n’est pas ce qu’elle veut. Alors elle va chercher l’amour, le grand amour, l’amour absolu, l’Élu. Mais qu’est-ce que le grand amour ? Est-ce comme dans les romans sentimentaux (des classiques pour la plupart) qu’elle a lus ?

Un chapitre, un homme, Paolo, Tristan, Paul, Pierre, Erwan, Antoine, Arnaud, Valentin, Richard, Alain, Raphaël, Yvan, chacun a un signe astrologique différent (je pense que l’autrice est fondue d’astrologie, ce qui n’est pas mon cas, les planètes ont changé de place depuis 4000 ou 5000 ans que l’astrologie a été inventée !) et Juliette est bien loin du grand amour, à chaque fois un coup d’un soir, parfois un peu plus longtemps, quelques semaines maximum…

Avec toutes ces galipettes érotiques, je vais pouvoir mettre ce roman dans Le mardi c’est permis de Stéphie (le 1er mardi du mois donc ce sera en août).

En plus, Juliette quitte Paris, elle est mutée à Clermont-Ferrand… Une première année difficile, surtout pendant l’hiver, et puis, sur place, pas de famille, pas d’amis, pas d’amants… Quelques collègues aux petits soins pour elle… « Mais elle-même ne ressentait rien du tout, pas la moindre émotion. Elle était vide de désir. » (p. 53). Jusqu’à sa rencontre avec Pierre, le bonheur absolu, la jouissance, elle est amoureuse, c’est le bon, et puis non, en fait, c’est la cata… « Elle lui en voulait, et s’en voulait à elle-même, elle se détestait d’avoir été si naïve, d’avoir cru à cette escroquerie qu’est le grand amour. Elle s’en voulait, car finalement, qui lui avait fait du mal, à part elle même ? » (p. 88). Heureusement il y a sa meilleure amie, Emma, « pragmatique et réaliste » (p. 101).

« Juliette allait avoir 30 ans. Une femme n’est jamais aussi belle et séduisante qu’à 30 ans, paraît-il. L’âge de la maturité et de l’épanouissement. Elle en doutait. Elle ne se sentait pas du tout mûre et épanouie. Plutôt en décalage constant avec sa vie. Mais peut-être cela allait-il s’arranger. Elle venait de rencontrer Alain. » (p. 139). Mais, comme pour tous les autres, « Il n’était pas l’Elu » (chaque chapitre se termine avec cette phrase sauf celui avec Pierre, à noter que l’autrice n’écrit pas Élu alors que grammaticalement une lettre majuscule est une lettre comme les autres qui garde son accent, son tréma ou sa cédille et il en est de même pour les phrases qui commencent par À ou par Écrire).

Juliette va-t-elle trouver le Grand Amour ? « Elle avait beaucoup appris de tous ces hommes. Elle avait appris la patience, elle avait appris la souffrance. » (p. 204).

J’ai gagné ce roman (avec une dédicace amicale et des jolis goodies, photo ci-contre) sur Les chroniques culturelles, le blog de l’autrice qui organisait un concours, merci Caroline ! Une blogueuse que je suis depuis des années (plus de 12 ans), d’abord sur son ancien blog, L’irrégulière – Cultur’elle, puis sur son nouveau blog. J’ai lu ce roman le 17 juillet et je ne sais toujours pas quoi en dire d’intéressant pour mes lecteurs… C’est un peu frustrant pour moi… Ce n’est pas mon genre de lectures, c’est sûr, mais je l’ai lu avec plaisir même si j’ai trouvé les chapitres un peu répétitifs… Peut-être que je ne me suis pas reconnue (du tout) dans cette jeune Parisienne qui virevolte d’homme en homme ? Pas que je sois contre cet état, chacun(e) vit sa vie comme il veut (comme il peut ?) mais je ne me suis pas attachée à Juliette et l’astrologie et son état d’esprit m’ont un peu dépassée (même si je vous rassure, j’ai connu plusieurs hommes dans ma vie !). Mais est-ce vraiment ça le plus important… ? N’est-ce pas plutôt être soi-même, être je dirais en bonheur avec soi-même ? Juliette n’a pas choisi d’être une collectionneuse d’hommes, elle aime, elle est une Aimante, elle voudrait être aimée en retour, est-ce trop demandé ?

De plus, vous le savez, je suis intransigeante et je repère facilement quelques trucs là où d’autres lecteurs / lectrices ne voient rien !

« Et puis un jour, elle cessa d’écrire : à force qu’on lui répète […] » (p. 14), à force qu’on ! à force qu’on ? Ça fait mal aux yeux et aux oreilles ! Un « on lui avait tellement répété que », c’était bien, non ?

« une bouteille de Pouilly-Fuisse » (p. 21), j’en ai déjà bu, c’est un très bon vin mais c’est Pouilly-Fuissé (Fuissé étant une des 4 communes qui produisent ce vin blanc de Bourgogne).

« Juliette entreprit d’aller jeter un œil à qu’il y avait de nouveau sur les sites de rencontre. » (p. 31), il manque un ‘ce’ entre ‘à’ et ‘qu’il’.

« –J’ai un cadeau pour toi ! » (p. 43), il manque l’espace entre le tiret et J’ai.

« Un matin qu’elle avait cours à 9 heures » (p. 60), c’est quoi, cette expression, une expression régionale ? Un matin où elle avait cours, c’est plus léger.

« les mardi matin » (p. 155), eh bien, pas de ‘s’ ?

« Shangaï » (p. 160), je ne l’ai jamais vu écrit sans ‘h’ mais ce n’est peut-être pas la ville chinoise, c’est peut-être une autre ville dans un autre pays ? Alors je vérifie, il n’y a que Shanghaï (ou Shanghai) et qui ne s’écrit qu’avec un ‘h’ puisqu’en chinois les idéogrammes sont ‘shang’ et ‘hai’.

« un site de rencontres » (p. 162) et 4 lignes plus bas « un site de rencontre », alors là, je pense que vous avez les deux sites idéaux, celui pour faire plusieurs rencontres et celui pour faire LA rencontre !

« au fond de d’elle » (p. 229 puis p. 231), des petits ‘de’ en trop qui n’ont pas été retirés à la relecture.

« Son hypersensibilité, qui était la_matrice de son rapport au monde […] » (p. 233), il vient faire quoi le trait là au milieu ?

« je suis écrivain » (p. 238), les guillemets de la fin sont passés tout seuls à la ligne, il existe pourtant l’espace insécable.

La 4e de couverture est écrite en majuscule avec une police difficile à lire.

D’autres l’ont lu ?

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 35, un lire qu’on vous a offert en 2022) et Shiny Summer Challenge 2022 (menu 4 – Chaud et ardent, sous menu 1 – Brûlant d’amour = l’amour sous toutes ses formes, 2e billet).

Felis silvestris d’Anouk Lejczyk

Felis silvestris d’Anouk Lejczyk.

Éditions du Panseur, #8, janvier 2022, 192 pages, 17 €, ISBN 978-2-49083-408-2.

Genres : littérature française, premier roman.

Anouk Lejczyk naît en 1991 dans l’Ain (Rhône Alpes). Elle étudie les Lettres et les Beaux-Arts puis voyage en Amazonie et en Casamance (ancienne région de Guinée Bissau maintenant sur le territoire du Sénégal). Elle revient en France et étudie la création littéraire à Paris. Des infos sur son projet « Poétique des sous-bois » sur Ateliers Médicis. Felis silvestris est son premier roman.

Dans un petit appartement prêté par une amie, une jeune femme tente de retrouver la trace de sa sœur aînée partie sauver une forêt quelque part dans le monde (un genre de ZAD forestière). Harcelée au téléphone par sa mère, elle tente de prendre elle aussi son indépendance, « c’est de la possessivité, pas de l’amour » (p. 14). Et, depuis qu’elle a reconnu les yeux de sa sœur sous une cagoule noire, elle cherche, sur internet, « Le champ est libre, à moi de jouer. » (p. 17).

Felis silvestris, c’est son nom de forêt, le nom de combattante qu’elle s’est choisi, la sœur, la sœur qui cherchait sa place dans ce monde et qui est partie sans crier gare. C’est que depuis l’enfance, elle aime les arbres, elle aime grimper aux arbres, sans crainte de tomber. Folie pense la mère, liberté pense le père. Mais, en fait, de quoi a-t-on « besoin dans la vie : d’eau ? d’amour ? d’argent ? de solitude ? de compagnie ? de sens ? » (p. 49).

Pour donner un sens à sa vie, autre que celui de rechercher sa sœur, la narratrice « augmente progressivement [son] périmètre de promenade. […] le parc, la bibliothèque, le marché. [Elle] essaie de [se] réinventer un quotidien […]. » (p. 59).

Mon passage préféré ; « La forêt n’est pas qu’une étendue, c’est aussi l’ensemble des arbres qui recouvrent l’étendue. En bref, la forêt est à la fois l’espace et ce qui l’occupe. Chênes, hêtres, bouleaux, charmes, tilleuls, châtaigniers, noisetiers, houx, sureaux, fougères, lichens, champignons. Et puis, vous, animaux de tout poils. Vous formez un ensemble. » (p.114).

Chaque chapitre raconte les deux sœurs, l’une après l’autre, sans qu’elles aient de contacts l’une avec l’autre et, à la fin de chaque chapitre, la narratrice répond à une question récurrente que les proches posent concernant sa sœur, « Et ta sœur, elle en est où, elle fait quoi ? » et selon l’humeur, à chaque fois elle donne une réponse différente (mais pas fausse).

Que faire de nos fêlures ? Pourquoi fuir sa famille ? En fait, qu’est-ce qu’une famille ? Une mère, un père, deux filles, quatre êtres liés l’un à l’autre mais totalement différents ! Une mère trop facilement angoissée… Un père instable porté sur la bouteille (et, plus tard, obsédé par la maladie de Lyme que sa fille pourrait attraper en forêt)… Heureusement un papi avec ses livres d’astronomie et son télescope ; « les constellations : ce sont tes nouveaux repères » (p. 36).

« Je vous ai livré une histoire, c’est à vous de la faire résonner. Parole de chat perché. » (p. 177).

Le récit se déroule sur une saison, l’hiver, avec l’irruption de souvenirs d’enfance (l’enfance, finalement, la seule chose qui liait ces deux sœurs). Une histoire hypnotique dans laquelle la jeune sœur essaie de raconter (sans le connaître) le quotidien de sa sœur aînée en même temps que le sien (avec pour toute compagnie les vers dans le composteur), le tout de façon pudique. Que faire face à la solitude, face au manque d’amour, peut-être imaginer ? Et Anouk Lejczyk imagine un nature writing à la française assez surprenant, un nature wrtiting à la fois intime et engagé écologiquement. Une autrice (qui s’inspire sûrement de ses voyages) à découvrir et à suivre.

J’avais entendu parler des éditions du Panseur mais je n’avais encore jamais lu un de leurs titres. J’ai très envie de lire leur premier roman édité (en 2019), L’homme qui n’aimait plus les chats d’Isabelle Aupy. La plupart des livres publiés sont des premiers romans, pour l’instant il y en a neuf et deux sont prévus pour fin août.

Ils l’ont lu : Cathulu, Domi c lire, HC Dahlem, Mumu dans le bocage, d’autres ?

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (case n° 18, un livre qui se passe dans la forêt ou à la montagne, ici c’est en forêt, 2e billet), Challenge de l’été – Tour du monde 2022 (Europe, un pays froid, il faudrait demander à l’autrice à quel pays elle pensait pour ce roman), Challenge lecture 2022 (catégorie 3, un premier roman, 3e billet) et Petit Bac 2022 (catégorie Animal pour Felis silvestris).

Lignes de Jacques Arragon

Lignes de Jacques Arragon.

Éditions Courtes et longues, octobre 2016, 258 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-35290-172-3.

Genres : littérature française, premier roman, littérature jeunesse, science-fiction.

Jacques Arragon… Peu d’infos… Cet ingénieur à la retraite délivre avec Lignes son premier roman qu’il a écrit pour le plaisir. Eh bien, heureusement qu’il a été publié, une incroyable réussite !

Philibert Jacquemin voulait devenir jardinier comme son père mais il a fait des études et il est devenu connecticien, c’est-à-dire qu’il a posé « des lignes. Des lignes de téléphone. Des milliers de kilomètres. Sur des poteaux, dans des tuyaux. […] un câble de fibres optiques au fond de l’océan indien entre Madagascar et l’île de la Réunion. » (p. 6). Mais, plus besoin de connectique, maintenant tout passe par les ondes et il est viré… Il a été généreusement indemnisé alors il va manger, pour la première fois de sa vie, dans un excellent restaurant et il se rend compte qu’il a toujours son passe électronique ! Que vont-ils devenir tous ces fils devenus inutiles et non biodégradables, hein ? « Il faudrait aller voir… » (p. 9). Alors, il y va, « un central pas loin, souterrain, à l’abri des bombes. Même atomiques. […] dans un immeuble avec une serrure à passe. Personne ne sait que, derrière, on entre dans un autre immeuble de seize étages souterrains pleins de fils qui se croisent dans des ordinateurs […]. » (p. 10). On y va ? « Dingue. Le système ne sert plus à rien. Rien du tout. Et il fonctionne. Parfaitement. » (p. 12).

Mais Philibert a peur d’être découvert. Alors, pendant son temps libre, il travaille au Potager du roi à Versailles sous la direction du Professeur du centre. Désherber ronces, orties… qui enveloppent les racines des arbres, comme du plastique, du polymère, du cuivre ! Et il a une discussion (je sais, c’est surréaliste) avec des oiseaux (un rouge-gorge et un corbeau) qui l’aident à se délivrer des ronces et l’éclairent sur les dangers de toute cette connectique de fils dans le monde entier.

Il découvre la Vésistance, la Résistance végétale, et se retrouve promu « fonctionnaire international employé par l’IMRA, l’Institut mondial de la recherche agricole » (p. 63) mais les oiseaux et sa jeune guide auvergnate lui ont bien dit de se méfier de tout le monde y compris de ceux qui disent faire partie de la Vésistance car il y a des humains qui trahissent en espérant survivre lorsque le végétal aura pris possession de tout. Un genre de paniers de crabes avec de riches industriels, des scientifiques, des gouvernements…

« Nous allons devenir les maîtres du monde végétal. Le végétal est la trace que laisse l’énergie solaire sur notre planète. C’est en fait la seule forme d’énergie stockable que nous connaissions et qui soit également renouvelable. C’est aussi la seule nourriture. Sans végétaux, pas d’animaux, rien, le désert. Par contre, si on exploite les végétaux au maximum de leurs possibilités en les mettant dans des conditions idéales, on obtient d’eux des miracles de fécondité, de richesse nutritive, de résistance. C’est génial, les végétaux ! Et nous pourrons apprendre d’eux leur chimie fantastique dont nous ne connaissons encore pratiquement rien et qui nous servira à fabriquer des matières encore inconnues aujourd’hui. Des textiles, des aliments, des matériaux de construction, des parfums, je ne sais pas, moi… Toute une nouvelle industrie, de nouveaux produits. Nous serons riches, nous aurons le monde à nos pieds. Nous serons les nouveaux dieux ! » (p. 116-117). Cet extrait résume tout le propos du roman, ce beau programme semble écologique mais pas du tout respectueux ni du monde végétal ni du reste d’ailleurs. Notons bien les mots ‘maîtres’, ‘exploite’, ‘nouvelle industrie’, ‘nouveaux produits’, ‘riches’, ‘dieux’… Et plus loin, ça parle de guerre, de monopole, de pouvoir absolu… La totale ! Les humains sont mal barrés et en même temps, la planète avec la faune, la flore, l’eau, l’air…

Mais, heureusement il y a des oiseaux, des singes, des dauphins, des séquoias…

Franchement, je vais vous dire pourquoi j’ai lu ce livre. Il me fallait un livre pour le Challenge lecture 2022 (catégorie 47, un livre dont le titre sur la couverture est écrit à la verticale) et, en me baladant dans les rayons, je vois Lignes écrit à la verticale, parfait, je ne connais ni l’auteur ni la maison d’éditions mais c’est l’occasion de découvrir, n’est-ce pas ?

Et surtout d’avoir une très belle surprise car Lignes est un roman comme je n’en ai encore jamais lu ! Un premier roman en plus ! De l’ingéniosité, des questionnements et des réponses (en temps voulu), des surprises et des rebondissements, de l’humour aussi, et une fin du monde telle qu’on ne l’attendait pas dans un roman très vivant, touffu même (sans jeu de mot avec la végétation !). Philibert est un genre d’anti-héros mais pas un faire-valoir, il subit certains événements qui lui échappent mais il fait tout pour s’en sortir et pour sauver la planète et l’humanité : oui, c’est possible de sauver les deux, c’est génial, mais attention y a du boulot, il va falloir se battre (et être du bon côté) ! C’est inventif, passionnant, drôle, rocambolesque même, un roman à mettre entre toutes les mains même si l’éditeur le désigne comme un roman jeunesse (pour les ados). Un auteur à suivre !

Je le mets aussi dans Bingo littéraire d’Hylyirio (case n° 22, un livre jeunesse, young adult, 3e billet), Jeunesse young adult #11, Littérature de l’imaginaire #10, Shiny Summer Challenge 2022 (menu 4 – Chaud et ardent, sous menu 2 – Faire feu de tout bois = guerre, bataille, enjeu politique, ici c’est politique et écologique) et S4F3 2022.

Que sur toi se lamente le Tigre d’Émilienne Malfatto

Que sur toi se lamente le Tigre d’Émilienne Malfatto.

Elyzad, septembre 2020, 80 pages, 13,90 €, ISBN 978-9-97358-122-8.

Genres : littérature française, premier roman.

Émilienne Malfatto naît en décembre 1989. Elle étudie le journalisme de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle est journaliste, photographe et autrice (elle a souvent travaillé en Irak). Que sur toi se lamente le Tigre est son premier roman (Goncourt du premier roman 2021) et son nouveau livre est Les serpents viendront pour toi, une histoire colombienne (Les Arènes, 2021).

La jeune fille a eu un seul rapport sexuel avec Mohammed avant qu’il ne parte à Mossoul et se fasse tuer… Ils devaient se fiancer… Elle a cédé à ses avances… « Ce fut sans plaisir, une étreinte terne, précipitée » (p. 14), elle n’a « pas dit non […] pas dit oui » (p. 15), elle ne savait pas, « Je me croyais protégée » dit-elle (p. 15). La jeune fille, naïve, est enceinte. De « cinq mois, peut-être » dit le médecin à l’hôpital (p. 20)… La jeune fille sait que c’est « comme une sentence de mort » (p. 20) parce que « L’honneur est plus important que la vie. Chez nous, mieux vaut une fille morte qu’une fille mère. » (p. 21).

Voilà, tout est dit et le roman raconte la dernière journée de cette jeune fille, journée durant laquelle elle se rappelle de plusieurs événements, dont la mort de son père. Mais il y a d’autres voix dans ce roman, celles des proches et celle du fleuve.

Baneen, la sœur de la jeune fille, est mariée à Amir, elle aussi est enceinte mais elle est « épouse, […] soumise, […] correcte, celle qui respecte les règles, qui ne les discute pas. Celle qui ne peut concevoir qu’on ne les respecte pas. » (p. 22). Elle ne fera rien pour sa jeune sœur, elle lui en veut même parce qu’elle est au courant de sa grossesse, elle craint son mari…

De son côté, le fleuve – le Tigre – continue son chemin, il « traverse des champs de ruines [et] longe des maisons détruites » (p. 25). En donnant la parole au fleuve, « Un géant a piétiné les quartiers. Ici même les pierres ont souffert. Le béton a hurlé, le métal gémi. La cité des hommes est devenue une fourmilière dévastée, amas de gravats sur le point de s’écrouler dans mes flots. Les hommes en noir n’ont laissé que cendres derrière eux. Mais eux aussi eux aussi sont retournés à la poussière. » (p. 25), l’autrice fait fort parce que c’est en fait très beau et poétique. Et je repère ces mots, « souffert », « hurlé », « gémi », qui me font penser que la femme enceinte elle aussi va souffrir, hurler et gémir, comme si le fleuve et elle étaient liés.

Il y a de nombreuses références à Gilgamesh et à la mythologie antique : s’étant « emparé de la vie éternelle » (p. 25), les humains ont la mort implantée en eux.

Amir va devoir donner la mort parce qu’il est « l’homme de la famille, l’aîné, le dépositaire de l’autorité masculine – la seule qui vaille, qui ait jamais valu. [Il] règne sur les femmes. » (p. 33)… Comme s’il n’y avait déjà pas assez de morts avec la guerre, les attentats (le père de la jeune fille est mort à Bagdad dans un attentat et la famille est partie s’installer à la campagne dans le sud).

Les chapitres alternent entre ceux de la jeune fille (caractères normaux) puis ceux de ses proches (Baneen, Amir, Hassan, Ali…) et ceux du Tigre, oui le fleuve (caractères italiques). Ces chapitres sont tous très courts et le lecteur oscille entre le côté dramatique des humains et le côté poétique (voire lyrique) du fleuve même si le texte est également dramatique. Mohammed, le fiancé disparu, aussi prend la parole : « Je suis mort et ma mort en entraînera d’autres. La femme que j’ai voulue pour mon plaisir. Mon enfant qui ne naîtra pas. Ma jouissance a été leur châtiment. Dans ce pays de sable et de scorpions, les femmes payent pour les hommes. » (p. 40-41). Qui pourra faire quelque chose pour la jeune fille ? Sa sœur aînée Baneen qui a pitié d’elle mais qui lui en veut de connaître son secret ? Son petit frère Hassan qui est jeune et impuissant face aux traditions et à l’honneur de la famille ? Sa mère qui est absente car en prière à Najaf sur ta tombe de son défunt mari ? La mère est consciente qu’une prison a été bâtie autour d’elle avec « les règles imposées, […] les interdictions et les obligations, sous les voiles et les frustrations » (p. 56) et qu’elle a fait de même pour ses filles… « Si j’ai un jour rêvé, je ne m’en souviens plus. Notre monde n’est pas fait pour les rêves. » (p. 56). Ali, « l’autre frère. Le moderne, le modéré. Celui qui ne tuera pas. » (p. 68) mais qui se sent lâche parce qu’il « désapprouve en silence. » (p. 68), parce qu’il est représentatif de « la majorité inerte […] l’homme banal et désolé de l’être. […] le frère […] qui aime et qui comprend. […] qui condamne les règles mais ne les défie pas. […] complice par faiblesse. » (p. 68), « le frère ouvert, tolérant, presque libéral. Un homme bien. » (p. 69) mais impuissant.

La jeune fille, on ne connaîtra pas son prénom… parce qu’en plus d’être victime de la barbarie du mâle dominant, elle est condamnée à être effacée, oubliée… Est-ce qu’un jour l’humanité gagnera contre ces absurdités, contre ces folies ? Je publie ma note de lecture exprès ce mardi 8 mars parce que le 8 mars est la Journée internationale des femmes (et par extension la Journée du droit des femmes et la Journée contre les violences faites aux femmes). Ce 8 mars 2022, le thème (défini par ONU Femmes) est « l’égalité des sexes aujourd’hui pour un avenir durable », c’est loin d’être gagné…

Que sur toi se lamente le Tigre a reçu plusieurs prix littéraires : Goncourt du Premier Roman 2021, Prix Hors Concours des Lycéens, Prix Ulysse du livre, Prix Zonta Olympe de Gouges, Mention spéciale des lecteurs Prix Hors Concours, lauréate du Festival du Premier Roman de Chambéry 2021 et finaliste du Prix Régine Desforges mais ce n’est pas pour cette raison qu’il faut le lire… Il faut le lire parce que c’est un roman intime, émouvant, bouleversant, et que cette histoire de fiction est malheureusement l’histoire de beaucoup de jeunes filles et jeunes femmes dans cette partie du monde…

Après Bel abîme de Yamen Manai, je me prends à nouveau une grosse claque (littéraire et émotionnelle) grâce à Elyzad, extraordinaire maison d’éditions basée à Tunis.

Vous trouverez d’autres avis (enthousiastes) sur Bibliosurf. Si vous l’avez lu, déposez votre lien en commentaire ! Alex, Domi c lire, Ju lit les mots, Mes échappées livresques, Mumu, Usva, Yv, Zazymut

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 29, un livre sur un thème, une cause qui me tient à cœur, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 50, un livre dont le titre comporte le nom d’un fleuve ou d’une rivière), Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour le fleuve Tigre) et Un genre par mois 2022 (le genre de mars est historique et je considère que ce roman est aussi historique avec ses allégories antiques de Gilgamesh, avec le fleuve qui a vécu toute l’histoire de l’Irak et avec la guerre en Irak).

Le goût des garçons de Joy Majdalani

Le goût des garçons de Joy Majdalani.

Grasset, collection Le courage, janvier 2022, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-24682-831-0.

Genres : littérature franco-libanaise, premier roman.

Joy Majdalani naît en 1992 à Beyrouth (Liban). Elle vit à Paris depuis 2010. En 2018, elle publie On the rocks, un texte court, dans la revue Le Courage (apparemment le n° de 2018 est le n° 4). Le goût des garçons est son premier roman. Plus d’infos sur son Instagram.

La première phrase du roman : « Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons. » (p. 11). Des filles de bonnes familles qui reçoivent une bonne éducation, qui devront être de bonnes épouses pour l’élite et de bonnes mères.

Beyrouth, Collège Notre-Dame de l’Annonciation. Elles sont en 5e. Soumaya et Ingrid portent l’uniforme du collège mais elles savent mettre en valeur leurs seins, leurs fesses et leurs genoux aussi. Elles sont surnommées les Dangereuses, elles sont considérées comme déviantes, parfois punies mais elles s’en fichent.

La narratrice est parmi les autres filles, les insignifiantes, celles qui ont du mal avec l’âge ingrat et avec leurs poils (sourcils et moustache). Avec ses amies d’enfance, Diane et Bruna, elles pensent à une chose : le premier baiser. « Nous ressassions la marche à suivre jusqu’à la connaître par cœur. Il fallait nous tenir toujours prêtes, agiles, pour saisir l’occasion si elle se présentait à nous, parachutée sur le chemin du collège. » (p. 26).

Bruna devient pour les parents et les sœurs une « mauvaise fréquentation » mais « Jamais, je ne la soupçonnais de mentir. » (p. 29). Pourtant ces jeunes filles qui ne connaissent rien à l’amour et à la sexualité, désirent des choses, parfois même le viol, la brutalité, tout plutôt que la virginité. « Nous en parlions sans honte : nous voulions d’un désir qui fasse perdre le contrôle. Pour instiller en nous la peur des hommes, on nous avait enseigné qu’ils étaient imprévisibles, violents, sauvages. Nous appelions de nos vœux cette bestialité. Nous ne connaissions pas la différence entre l’amour et le rapt. » (p. 44).

Je suis surprise par l’obsession qui en résulte ! J’ai évidemment moi aussi vécu « les tumultes de l’adolescence » (p. 113) mais de façon plus naturelle, plus libre, et à une époque où l’informatique n’était pas démocratisée, où internet et les téléphones portables n’existaient pas. Quelle tristesse de ne vivre que « juste la mécanique » (p. 116)… Mais, peut-être que j’ai bénéficié d’un « accès serein aux grands rites de l’adolescence occidentale » (p. 119) ?

Cette violence, ce sont les filles (de 13 ou 14 ans) elles-mêmes qui se l’infligent, quitte à se faire traiter de pute. « La puberté est une offrande dont nous ne disposons pas selon notre bon vouloir. Le libre arbitre ne se mérite qu’au prix d’une discipline scrupuleuse. Il y a des bonnes et des mauvaises façons d’être une jeune fille. » (p. 141). Voilà, il n’y a pas de bonnes jeunes filles et de mauvaises jeunes filles. « Celles pour qui l’enfance est paisible veulent en prolonger la douceur. » (p. 141) et il y a « les brûleuses d’étapes » (p. 143) mais chacune vit le passage à sa façon et en tire les conséquences pour sa vie, son futur.

Un premier roman sur un thème casse-cou mais la perfection intime et audacieuse, parfois provocante, avec laquelle ce thème est traité font de ce texte un brûlot chargé d’énergie et de lucidité qui annonce de futures femmes douces et fidèles et des femmes plus libres et sulfureuses.

Sur d’autres blogs : Julie à mi mots, Mademoiselle lit, Trouble bibliomane et le questionnaire de Proust à Joy Majdalani sur L’Orient littéraire.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 16, un livre de moins de 200 pages, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 3, un premier roman), Tour du monde en 80 livres (Liban).