Court vêtue de Marie Gauthier

Court vêtue de Marie Gauthier.

Gallimard, collection Blanche, janvier 2019, 112 pages, 12,50 €, ISBN 978-2-07-277797-4.

Genres : littérature française, premier roman.

Marie Gauthier naît en 1977 à Annecy ; elle étudie le théâtre. Court vêtue est son premier roman.

C’est l’été. Félix, 14 ans, est entré en apprentissage : sa mère l’a déposé chez le patron qui l’héberge et elle est partie sans lui dire au revoir… Le patron vit avec Gilberte (Gil), sa fille, 16 ans et un chien, Dodo. « Félix sentait qu’il pourrait vivre sous ce nouveau toit, se plaire dans cette maison étrangère, oublier la sienne, oublier les parents. Il serait un visiteur sans identité, venant du nulle part avec seulement un sac et un bout de papier dans la poche. Il allait profiter de ne plus avoir de passé. Sa vie commencerait maintenant. » (p. 10). L’homme, toujours en train de fumer, doit apprendre un métier à Félix mais… lequel ? Félix est chargé « d’enlever les fleurs fanées du monument aux morts, de balayer les marches de la mairie, de porter des bidons graisseux graisseux qui sentaient l’essence » (p. 12) pendant que l’homme dort sur un banc ! En fait, l’homme est cantonnier et assez libre de son temps. Le matin et le soir, ils vont boire des canons au bistrot. Mais « Ce n’était pas le vin blanc au café, ni les bouts de terre accrochés aux godasses, ni le monument aux morts à nettoyer qui plaisaient à Félix. C’était autre chose. » (p. 15). On devine bien que Félix est attiré par Gil : elle est belle avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds, ses longues jambes, elle est une espèce d’ouragan, qui sort, qui rentre, qui virevolte et elle travaille déjà, elle est employée à la supérette. Mais Gil, qui n’est pas farouche et qui a déjà de l’expérience, préfère les hommes plus âgés. « Gil était comme un aimant. On la trouvait facilement. Elle était le centre du bourg, le centre de tout. » (p. 32). Et elle n’est pas très regardante, son patron, le gros receveur des postes, le buraliste, des inconnus… « Elle n’éprouvait aucune gêne. » (p. 49). Alors, bien sûr, « Félix aimait réellement Gil mais ça voulait dire quoi. Il ne connaissait pas bien ce mot. Ou plutôt, il le renvoyait à des états d’enfance, quand il était vraiment petit. » (p. 75).

Que dire de ce premier roman de la rentrée littéraire de janvier 2019 ? Pas grand-chose… Il n’est pas désagréable à lire et, contrairement à ce que je craignais, il n’y a pas de vulgarité : tant mieux ! Mais, aussi vite lu, aussi vite oublié. Car ce n’est qu’un long chapitre de 100 pages dans lesquelles il ne se passe pas grand-chose voire rien… Dire qu’il a reçu le Prix Goncourt du premier roman en mai !

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk

À crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk.

Aux Forges de Vulcain, août 2019, 254 pages, 19 €, ISBN 978-2-373-05066-0.

Genres : littérature française, premier roman.

Alexandra Koszelyk naît en 1976 en Normandie. Elle est professeure de français, de latin et de grec ancien en région parisienne. À crier dans les ruines est son premier roman (une nouvelle romancière à suivre !).

Après des années Léna, 33 ans, retourne à Kiev. « Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. » (p. 9, premières phrases du roman). C’est que Léna vit en France, près de Cherbourg. « Pour vous rendre dans la ville fantôme de Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec le groupe. » (p. 10). Tarif : 500 $, c’est cher pour du tourisme qui va la contaminer ! Arrivée sur place, « Un hoquet sort de la bouche de Léna. Sa terre est devenue une simple attraction touristique. Sa ville natale est un cimetière dont le sol subit chaque jour les semelles des touristes. Ils écrasent une terre irradiée, calcinée par le feu. » (p. 15). Mais Léna n’est pas là pour faire du tourisme, elle veut revoir son ami d’enfance. « Et Ivan, qu’est-il devenu ? » (p. 20).

Léna naît en 1973, ses parents, Dimitri et Natalia, sont des scientifiques qui travaillent à la Centrale Lénine. Ses grands-parents s’occupent d’elle et elle a 3 ans lorsqu’elle rencontre un garçon du même âge qu’elle au parc, Ivan. Ivan aime la nature, les plantes, les animaux, le dessin. Ils sont heureux et insouciants.

Nuit du 25 au 26 avril 1996. « L’alarme s’enclenche […]. Le réacteur perd pied, […], il ne tient plus et explose la dalle de béton qui l’entoure. Un feu d’artifice de 1200 tonnes. Le fracas est assourdissant. Les lumières clignotent. La catastrophe a eu lieu. On court, on tourne, on hurle. […] » (p. 42). Ce qui s’est passé cette nuit est très bien expliqué mais pas avec des termes techniques incompréhensibles, de façon à ce que les lecteurs comprennent facilement. Le lendemain, la famille part pour Kiev, Zenka la grand-mère, les parents et Léna, 13 ans. Ivan pédale comme un fou à côté du bus. « Léna riait aux éclats. Bientôt, dans un mois au plus, elle rentrerait de France et partagerait avec lui ce souvenir : là-bas, à Pripiat, dans leur cabane du parc. » (p. 55). Mais l’exil dure depuis plus de vingt ans et Léna n’a aucune nouvelle d’Ivan. Le père ne veut plus entendre parler de l’Ukraine, du passé, il n’explique rien à Léna qui doit subir l’exil, la solitude, la souffrance.

Léna est au collège à Vauville, en Normandie mais elle ne se fait pas d’amis à part la bibliothécaire, madame Petitpas. « Les guerres éloignent les peuples, les légendes les rassemblent. Il existait aussi une mademoiselle de Gruchy dans les steppes ukrainiennes, même si elle ne portait pas le même nom. Deux régions du globe bien distinctes, mais une seule âme de conteur. » (Zenka, p. 103). « Le pays de Caux, avec ses marécages, regorgeait de légendes cruelles. Ses légendes permirent à Léna de s’approprier son nouveau pays. » (p. 103-104). À la rentrée suivante, au lycée à Cherbourg, Léna découvre les légendes celtes et gauloises avec Armelle, une exilée franco-écossaise. « […] elle entendait enfin, grâce à Armelle, des chœurs ancestraux. Ils la portaient vers de nouvelles rives inconnues qu’elle semblait connaître par cœur. Cette amitié l’ouvrit au monde. » (p. 115). « Le passé était un pays étranger qui ne la quittait jamais. » (p. 133).

Janvier 1993, à Slavoutytch (ville moderne construite à une cinquantaine de km de Pripiat). « Voilà, j’ai vingt ans, et je ne sais toujours pas pourquoi je continue de faire semblant ni pourquoi je t’écris cette lettre que tu ne liras jamais. » (lettre d’Ivan, p. 142).

Bien sûr, à la télévision, Léna entend les informations et voit des documentaires sur Tchernobyl mais « Elle ne reconnaissait plus rien, les alentours de Tchernobyl étaient en ruine […]. Il est des silences remplis d’autres silences. » (p. 149).

« Léna, l’Ukraine t’appelle inlassablement. Tu y es attachée. Ne lutte pas contre toi-même. Souvent nous sommes notre meilleur ennemi ; crois-moi, je suis bien placée pour le savoir. Il serait temps de t’écouter. […] Il est temps d’écrire à Ivan de remettre en cause les paroles de ton père. Personne ne sait s’il est mort ou en vie. » (Armelle, p. 176).

Ce beau roman, vraiment bien maîtrisé pour un premier roman, parle d’écologie, de démesure de l’humain qui veut dompter la nature, de la science et de la technique qui sont « la réponse à tout » (p. 137) pour les soviétiques (mais s’il n’y avait que pour eux… !). Il traite aussi de la famille, des relations parfois compliquées entre les êtres, de l’exil, des souvenirs et des non-dits, de la nostalgie, de l’espoir et de l’amour d’une très belle façon.

À crier dans les ruines est le premier roman de la Rentrée littéraire d’automne 2019 que je lis et c’est un coup de cœur. Il est déjà finaliste dans le Prix Stanislas et sélectionné pour le prix Jeunes Talents 2019 des librairies Cultura : j’espère qu’il recevra un ou plusieurs prix littéraires car il le mérite !

Une très belle lecture pour 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Lire sous la contrainte (session 45 avec le mot ruines).

West de Carys Davies

West de Carys Davies.

Seuil, janvier 2019, 190 pages, 19 €, ISBN 978-2-02-138142-9. West (2018) est traduit de l’anglais par David Fauquemberg.

Genres : littérature anglaise, aventure, premier roman.

Carys Davies naît au Pays de Galles et grandit dans les Midlands (centre de l’Angleterre). Elle passe dix ans aux States et vit maintenant à Édimbourg. Elle publie deux recueils de nouvelles avant West qui est son premier roman.

« Regarde bien la silhouette de ton père qui s’en va, Bess, regarde-la tant que tu peux, lança sa tante Julie depuis le porche, d’une voix forte, comme une proclamation. Regarde-le bien, Bess, cette personne, mon imbécile de frère John Cyrus Bellman, car jamais tes yeux ne se poseront sur un plus grand idiot que celui-là. À partir d’aujourd’hui, je le compte parmi les fous et les égarés. Ne t’attends pas à le revoir, et n’agite pas la main, ça ne ferait que l’encourager et lui donner à croire qu’il mérite ta bénédiction. Rentre dans la maison, ma fille, ferme la porte et oublie-le. » (p. 10-11).

XIXe siècle. Pennsylvanie. John Cyrus Bellman, veuf inconsolable (sa bien-aimée, Elsie, est morte depuis 8 ans), a 35 ans et le travail à la ferme n’arrive pas complètement à occuper son esprit (il élève des chevaux et des ânes et les fait s’accoupler pour vendre les mules et les bardots, pratiquement tous stériles mais plus costauds pour le travail). Après avoir lu un article dans le journal sur des os d’animaux gigantesques découverts dans l’Ouest, dans le Kentucky, il n’a qu’une idée en tête : aller dans l’Ouest, le plus loin possible s’il le faut et voir ces animaux ! Il laisse donc sa fille unique, Bess, 10 ans, avec sa tante Julie, une vieille fille religieuse et revêche… Bien sûr, avant de partir, Bellman a consulté d’anciennes cartes à la bibliothèque payante de Lewistown (Pennsylvanie) « mais toutes les deux sont pleines de blancs, d’espaces vides et de points d’interrogation. » (p. 16-17).

Bien sûr il y a une espèce de naïveté chez Bellman mais c’est un aventurier dans l’âme, inexpérimenté soit, mais il a tout prévu, tout préparé pendant des semaines, peut-être même des mois. « Julie pinça les lèvres, […] et dit qu’elle ne comprenait pas ce qui pouvait pousser qui que ce soit à parcourir cinq mille kilomètres en tournant le dos à sa propre maison, son église et sa fille qui n’avait déjà plus de mère. […] Bellman soupira. Il y avait dans son attitude comme une impuissance. Il faut que j’y aille. Il faut que j’aille voir. C’est tout ce que je peux te dire. Il le faut. Je ne sais pas quoi dire d’autre. » (p. 21).

Et Bellman est parti ! « Il était plein d’espoir et d’entrain […] » (p. 31), avançant sur son cheval avec son matériel, troquant avec les Indiens (il n’en avait jamais vu dans l’Est), mangeant à sa faim (il chasse et pêche selon ses besoins), écrivant à sa fille, mais aucune trace d’animaux gigantesques au bout de 2 000 km… et surtout l’hiver arrive (non, ce n’est pas une blague !). Lorsque Bellman rencontre Devereux, un négociant en fourrures, celui-ci lui conseille d’engager un jeune shawnee de 17 ans, Vielle Femme de Loin (il a reçu ce nom car il a un physique très disgracieux). Vielle Femme de Loin est impressionné par Bellman, grand gaillard aux cheveux rouges (roux) et accepte de lui servir de guide pour la deuxième partie du voyage.

Au cours de son périple, Bellman découvre des plantes et des animaux inconnus de lui, qu’il dessine. « Ces créatures inconnues et bizarres le confortaient dans sa foi, et il pressait le pas. » (p. 79). Mais toujours aucune trace de ce qu’il cherche… « Il commençait à se dire qu’il avait peut-être brisé sa vie en se lançant dans ce périple, qu’il aurait dû rester chez lui avec le petit et le familier, plutôt que de s’aventurer ici dans le grand et l’inconnu. » (p. 128). Vieille Femme de Loin ne dit rien (de toute façon, il ne parle pas la langue de Bellman) mais « C’était la vérité […] : non il n’avait jamais rien vu de semblable aux créatures que l’homme [Bellman] avait esquissées sur le sol. Mais il en avait entendu parler. D’aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait toujours entendu des histoires de gigantesques créatures mangeuses d’hommes […]. » (p. 167). Alors, cette aventure ne serait pas pure folie ? Ces créatures existent ? Bellman va-t-il les voir ?

Affligeant : un jour Bess demande à sa tante Julie de l’emmener à la bibliothèque à Lewistown mais la réponse est cinglante… « Parce que tu crois peut-être, mon enfant, interrogea la sœur de Bellman, que j’ai le temps d’aller m’asseoir dans une bibliothèque ? » (p. 36)… Les mentalités ont changé, heureusement !

West, un premier roman…, mais quelle lecture ; gros coup de cœur ! Maîtrise, traduction sûrement parfaite, sobriété dans le choix des mots, mais puissance du récit, de l’aventure (ambiance western), relations entre les gens (ils parlent peu mais la narration est magnifique). West, c’est le roman d’un rêve, d’une volonté, d’une folie, mais il en faut des aventuriers comme Bellman, des défricheurs, des découvreurs, des originaux. Les chapitres s’alternant, le lecteur suit aussi Bess : la fillette grandit, supporte tant bien que mal sa tante, s’occupe surtout des animaux qu’elle aime vraiment, pense au voyage que fait son père, attend avec impatience les lettres qu’il lui a promises ; ces passages sont à la fois beaux et tristes. J’ai frémi, rêvé et réellement voyagé avec ce très beau roman que je vous conseille ab-so-lu-ment !

Un roman de la Rentrée littéraire janvier 2019 (oui, je sais, la nouvelle rentrée littéraire a commencé mais…) que je mets dans les challenges Voisins Voisines 2019 (Pays de Galles) et aussi Contes et Légendes (pour les légendes sur ces animaux gigantesques aux États-Unis et d’autres légendes amérindiennes qu’on entrevoit dans ce roman). Et bien sûr dans le Mois américain 2019.

 

Marée haute de Quentin Desauw

Marée haute de Quentin Desauw.

Anne Carrière, mars 2019, 170 pages, 17 €, ISBN 978-2-8433-7937-6.

Genres : littérature française, premier roman.

Quentin Desauw naît en 1986 à Tourcoing mais vit à Toulouse. Il étudie le cinéma et vit de « petits boulots alimentaires ». Il est maintenant professeur de français et Marée haute est son premier roman.

Poissons et pêche inside. Manu (Emmanuel), vingt-trois ans (si j’ai bien deviné), Dunkerque, travaille depuis six mois sur un chalutier. « […] remonter le chalut, le vider, trier les poissons directement dans les caisses, les mettre dans la glace, les stocker. Gestes anciens, gestes imbéciles, faits sans goût, comme sous le coup d’une mécanique folle et impossible à rompre, le tout sous un ciel de traîne qui se confondait avec le gris de la Manche. Gestes rapides et violents qui ne laissent pas de place à l’amateurisme, à l’à-peu-près. » (p. 13). « On obéit au patron même si on trouve que c’est un con. On en bave, mais avec le temps, on reste. Comme tout le monde. On n’a plus que l’océan en tête. Ça sonne comme une obsession, une putain d’histoire d’amour. » (p. 14).

Problèmes familiaux et existentiels inside. Le frère de Manu, Julien, a disparu, ça le hante, de même que les familles d’accueil dans lesquelles il a vécu ; il lui reste de tout ça une profonde tristesse. Manu a une petite amie, Tiphaine, étudiante, mais elle n’est pas du même milieu social que lui, alors ça ne fonctionne pas très bien entre eux. « […] des questions me venaient en tête. Elles me demandaient si les hommes qui regardent l’horizon pensent à la même chose. » (p. 29-30).

Migrants inside. Dans ce roman, qui se déroule à Dunkerque, il y a des migrants dont certains passent en Angleterre au péril de leur vie. « Depuis que la jungle avait été démantelée, le camp de La Linière parti en fumée, c’était difficile de savoir où ils créchaient tous. Les sous-bois à coloniser ne manquaient pas, ni les blockhaus ou les cabines sur le front de mer. Pour la plupart, c’était des hommes. Ils avaient presque toujours un sac en plastique à la main ou un vieux sac à dos dont ils ne se séparaient jamais. J’imaginais qu’il contenait toute leur vie ou ce qu’il en restait. Des souvenirs lointains d’un autre temps, d’un autre pays,et dont ils avaient besoin pour tenir le coup, réduits à l’état de mendiants et de hors-la-loi. » (p. 41).

Foot inside. La passion de Manu, c’est le foot, je dirais même que c’est ça qui lui fait tenir le coup. « Je vais me faire remarquer par un club de l’élite, je lui ai répondu. C’est une question de mois, une question de chance, j’en suis sûr. » (p. 81). Mais Manu fume beaucoup de clopes et de joints et il boit beaucoup de bière, pas très sain pour un sportif qui veut atteindre le haut-niveau… Et son entraîneur lui fait continuellement des reproches. « Je dérivais, je n’étais bon qu’à ça. » (p. 90). Sa vie ne se déroule pas comme il le souhaiterait. « Je me suis énervé, mais ça ne rimait à rien, ma colère n’était qu’une arme dérisoire dans ce monde de merde. » (p. 127).

Mon avis va vous paraître bizarre : j’ai aimé ce roman et je ne l’ai pas aimé ! En fait, j’ai aimé l’écriture, stupéfiante, le style, subtil et vif, l’histoire, les histoires plutôt, le mal-être de Manu avec ses blessures d’enfance toujours présentes, son envie (parfois) de s’en sortir, de faire autre chose de sa vie (et partir ne veut pas dire faire autre chose !). Mais je n’ai pas aimé la pêche, le foot, qui sont une très grande partie de la vie de Manu et donc du roman. Cependant je ne veux pas vous décourager de lire Marée haute (d’ailleurs, peut-être aimez-vous et la pêche et les chalutiers et le foot !) car ce roman se lit d’une traite (puisqu’il n’y a rien de superflu) : il est sincère, émouvant, parfois poétique, et Manu est attachant, vraiment, le lecteur a envie qu’il s’en sorte, mais… je ne peux rien vous dire de plus afin de ne pas dévoiler ce que vous devez découvrir par vous-mêmes ! Alors lisez ce « petit » (dans le sens moins de 200 pages) premier roman qui est, il me semble, passé un peu inaperçu, ce qui est bien dommage.

Un roman de la Rentrée littéraire janvier 2019 à découvrir même si, comme moi, vous n’aimez pas la pêche et le foot !

PS : ce roman « ouvrier » (mais pas que) est différent de À la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un autre premier roman paru en janvier.

Le matin est un tigre de Constance Joly

Le matin est un tigre de Constance Joly.

Flammarion, janvier 2019, 156 pages, 16 €, ISBN 978-2-0814-4489-8.

Genres : littérature française, premier roman.

Constance Joly a étudié la littérature comparée et les lettres appliquées aux techniques éditoriales et à la rédaction professionnelle. Elle travaille dans l’édition à Paris ; Le matin est un tigre est son premier roman (et quel roman ! Une autrice à suivre).

Un roman qui commence avec des phrases de ce genre ne peut que m’intriguer : « C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. » (p. 11). « L’aquarium de la journée qui commence. » (p. 13). En plus le titre est original et la couverture est jolie. Mais de quoi parle ce roman ?

Alma est bouquiniste, experte en livres anciens et Jean est comédien : un couple heureux et une fille adolescente. Mais, depuis six mois, depuis qu’elle a eu 14 ans, Billie, ne va pas bien du tout et les médecins ne savent pas ce qu’elle a… Alma appelle ce mal « le chardon » car Billie tousse comme si elle avait une vilaine plante dans la poitrine. Alma, mélancolique depuis l’enfance, angoissée et rêveuse, se sent responsable de l’état de sa fille : que lui a-t-elle transmis ? « Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour d’elle, et qu’on appelle la vie, lui échappe. » (p. 14). Billie passe dix mois à l’hôpital mais toujours aucune réponse… « De quoi souffre-t-elle exactement ? Personne ne sait le dire, et les grands spécialistes se succèdent à son chevet. Anorexie ? Dépression ? Psychose ? Syndrome de Leverrier-Gausseins ? Les médecins n’arrivent pas à cocher les cases d’une maladie spécifique. Il y a de tout cela, et pas seulement. » (p. 36). Pendant que Billie est hospitalisée, un gros chat roux élit domicile dans le jardin de leur maison (je comprends mieux l’illustration de couverture). « Le chat, ce hiéroglyphe incompréhensible qui vient rythmer leur vie depuis que la maladie de Billie l’a fait dévier de son chemin si clair. » (p. 52). Surtout Alma est persuadée qu’il ne faut pas opérer Billie, que c’est dangereux pour elle, mais « Personne ne veut écouter ses histoires de chardon à dormir debout. » (p. 107).

D’habitude, les romans avec maladie m’intéressent peu (pas du tout même !) mais celui-ci m’a vraiment attirée avec son titre et sa couverture. Et je n’ai pas été déçue : un roman magistral, poétique malgré le sujet, mais je ne peux vous en dire plus sans rien dévoiler. À part le style de l’auteur, à la fois élégant et aguerri, c’est pourtant un premier roman, à lire, oh oui à lire, vraiment, absolument ! Il a été sélectionné pour la 10e édition du Prix Françoise Sagan 2019 (site et FB) et il mérite le prix.

Une excellente lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019.

À la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus

À la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus.

La Table Ronde, collection Vermillon, janvier 2019, 272 pages, 18 €, ISBN 978-2-71038-966-8.

Genres : littérature française, premier roman.

Joseph Ponthus naît à Reims en 1978. Il étudie à Reims puis à Nancy (hypokhâgne, khâgne) puis travaille à Nanterre : éducateur spécialisé auprès d’adolescents en difficulté (paraît Nous, la cité, en 2012 aux éditions La Découverte). Installé à Lorient (Bretagne) après son mariage, il travaille en intérimaire et rédige son vécu professionnel qui deviendra À la ligne : feuillets d’usine.

« L’usine c’est pour les sous / Un boulot alimentaire / Comme on dit » (p. 11). Un homme, bientôt 40 ans, qui a fait des études (littérature à hypokhâgne), mais ne trouve pas de travail, se lance dans l’intérim pour avoir un salaire. « L’usine m’a eu / Je n’en parle plus qu’en disant / Mon usine » (p. 13-14). L’été, pendant trois semaines, pour les vacances, il travaille avec un groupe de handicapés dans le nord (il vit en Bretagne). « Faire la route / C’est presque aussi répétitif / Que trier les caisses les poissons les crevettes » (p. 37). Avant de retourner dans l’agroalimentaire avec les poissons panés et le tofu à égoutter puis les fruits de mer et les crustacés. « Ritournelles obsédantes / Ceux qui taffent / ceux qui cheffent / les cadences de production édictées d’en haut » (p. 90). Puis de travailler au nettoyage dans un abattoir (le sang, le gras…). « Et les collègues sont gentils […] / Et il paraît que l’abattoir paie bien […] / Et puis on s’habitue / Voilà tout » (p. 130). Embauche, débauche, embauche, débauche… « Je me dis qu’il faut avoir une sacrée foi dans la paie qui finira bien par tomber dans l’amour de l’absurde ou dans la littérature / Pour continuer » (p. 49).

Il découvre (et fait découvrir aux lecteurs) l’industrie agroalimentaire avec ses difficultés : horaires, travail de nuit et donc décalage, productivité, bruits, odeurs, précarité, « ambiance de merde (p. 43), etc. Dans ce roman atypique, largement autobiographique, il y a de nombreuses références musicales, littéraires, cinématographiques, même anciennes (par exemple Fernand Raynaud avec son célèbre 22 à Asnières entre autres) : c’est ça qui lui permet de tenir, les souvenirs, la culture.

Mon passage préféré est celui avec Pok Pok, le chiot de six mois (p. 154). Il y a même des passages émouvants dans ce récit (plutôt tragique). Par exemple, l’adieu avec les collègues (p. 167-169) et la lettre qu’il écrit à sa mère (p. 214-219). Et aussi de l’humour comme des jeux de mots, « road tripes » ou « En avant Marx » !

Bref, l’auteur vit grâce à un travail atroce, de la fatigue, des douleurs… Mais il faut « que la tête tienne bon sinon le corps lâche / Et que le corps tienne bon sinon la tête explose » (p. 184).

J’ai noté que « Le sang des bêtes est un documentaire réalisé en 1949 par Georges Franju dans les abattoirs de Vaugirard et de La Villette qui fait passer n’importe quelle vidéo de L.214 pour un épisode gentillet de La petite maison dans la prairie / Le sang des bêtes est insoutenable et c’est pour ça qu’il faut le voir […] » (p. 208). Ainsi, les gens savent ce qui se passe dans les abattoirs, comment sont maltraités les animaux depuis 70 ans… Que vous mangiez de la viande ou non, il faut lire ce livre ! « Hallucination du trop d’animaux morts / Pourquoi / Pour qui » (p. 228).

Comme vous le voyez, dans les extraits ci-dessus, il n’y a pas de ponctuation, pas de virgule, pas de point, et lorsque j’ai mis un « / » entre les groupes de mots c’est parce que l’auteur passe « à la ligne » ; cela donne un rythme particulier au récit et le lecteur est happé par les mots et l’ambiance.

À la ligne : feuillets d’usine est un « livre ouvrier » qui sort vraiment de l’ordinaire ; il a déjà reçu le Grand Prix RTL/Lire 2019 et il est sélectionné pour d’autres prix. Il le mérite amplement car c’est un livre bouleversant, énorme, un coup de cœur de ce début d’année ! Du même genre (roman dans un abattoir) : Les liens du sang d’Errol Henrot (un premier roman également) paru en août 2017.

Je mets cette lecture dans Lire en thème puisque le thème de mars est : auteur français. Et il y a finalement un challenge Rentrée littéraire janvier 2019.

 

1144 livres de Jean Berthier

1144 livres de Jean Berthier.

Robert Laffont, collection Les passe-murailles, janvier 2018, 180 pages, 12 €, ISBN 978-2-22120-321-7.

Genres : roman français, premier roman.

Jean Berthier est auteur pour des revues littéraires, il est aussi réalisateur (documentaires et films). 1144 livres est son premier roman et le lecteur sent qu’il est un grand lecteur !

Adopté 97 jours après sa naissance, le narrateur a pour parents Henri et Mariette, un couple stérile mais aimant. Il grandit au milieu des clients de la quincaillerie familiale et il ne connaîtra jamais ni ses parents ni les premiers jours de sa vie. « Sur cette ignorance sans fond, j’ai bâti une vie, fondé une famille, exercé un métier. » (p. 12). Il est bibliothécaire. Un jour, il reçoit le courrier d’un notaire . « Il n’est pas rare d’hériter d’une bibliothèque ; il l’est davantage si ce legs provient d’une inconnue et si cette inconnue est votre mère. » (p. 15). Il n’a jamais cherché ses origines : « L’origine est toujours décevante. » (p. 25) et cet héritage anonyme l’inquiète… « Hélas ! Je n’étais plus le lecteur d’un roman auquel j’étais prêt à souscrire ; j’étais le protagoniste d’une histoire à laquelle je ne voulais pas croire. » (p. 26-27). Il pense d’abord à une blague puis veut refuser l’héritage mais se retrouve finalement dans une chambre de l’hôtel de Loisy avec une trentaine de cartons de livres ! « C’était encore vers les livres que la vie m’emmenait. » (p. 32-33). Que faire de ces 1144 livres ? « Ces livres disaient : ta mère est morte et te demeurera inconnue pour toujours. » (p. 74). « Pourquoi recherchais-je une mère que je n’avais jamais cherchée et que la mort rendait introuvable ? » (p. 107).

Trois beaux extraits sur la lecture

« Mais lire, lire est sans partage, lire est exclusif ; l’esprit est occupé, les mains sont occupées, aucune parcelle de notre être ne peut s’évader pour porter son attention ailleurs. Il n’y a pas plus contraignant que cette activité à laquelle rien n’oblige. » (p. 44).

« Nous devrions lire pour nous quitter autant que pour nous retrouver. » (p. 90). Très joli, n’est-ce pas ?

Et mon préféré : « Comme on a peu lu quand on a beaucoup lu ! » (p. 113-114). Comme c’est vrai !!!

1144 livres est un roman court, atypique (avec une écriture, je dirais… ancienne) ; il interroge sur la lecture mais aussi sur l’origine familiale, la filiation, la résilience et l’héritage. Que laissons-nous avec des livres ? Quelle partie de notre vie laissons-nous avec des livres ? Ce roman questionne aussi sur le besoin de la littérature, de la fiction : quelle place occupent les livres dans nos vies ? On le voit avec les extraits ci-dessus, c’est un bel éloge des livres, de la littérature et de la lecture, de la curiosité aussi.

Une agréable lecture pour le challenge Lire en thème (le thème de janvier est chiffre ou nombre dans le titre).