La dame à la camionnette d’Alan Bennett

DameCamionnetteLa dame à la camionnette d’Alan Bennett.

Buchet-Chastel, février 2014, 115 pages, 9 €, ISBN 978-2-283-02733-2. The Lady in the Van (1989) est traduit de l’anglais par Pierre Ménard.

Genres : littérature anglaise, récit, journal.

Alan Bennett naît le 9 mai 1934 à Leeds dans le Yorkshire. Historien du Moyen-Âge (études à Oxford), il est aussi auteur (roman, pièces de théâtre), homme de radio et de cinéma (acteur, réalisateur, scénariste). Peut-être avez-vous entendu parler de lui pour son roman humoristique La reine des lectrices ? Plus d’infos sur le site francophone qui lui est dédié [lien].

Fin des années 60. Miss Shepherd vit dans une camionnette, une vieille Bedford, en face de chez l’auteur à Camden Town. « […] s’agit-il d’une véritable excentrique ? » (p. 18). En 1974, le stationnement devient limité et sa camionnette est emmenée à la fourrière. L’auteur lui propose d’installer sa nouvelle camionnette dans son jardin. 1989 : « Assis à mon bureau, je tente de travailler et je l’observe négligemment, un peu comme on regarde une fourmi qui cherche à franchir un obstacle. » (p. 75).

VoisinsVoisines2016J’ai lu ce petit livre en une heure. Ce n’est pas un roman : ce sont des souvenirs, des extraits du journal de l’auteur se rapportant à Miss Shepherd (son prénom est Mary, il est dit une fois dans le récit). Quel intérêt a eu Monsieur Bennett d’accueillir cette inconnue, âgée, irascible et un peu malodorante dans son jardin ? D’abord, il a rendu service à une vieille dame pendant près de vingt ans, dont quinze dans son jardin. Ensuite, il a pu observer, prendre des notes et écrire ce livre qui est un véritable condensé de la vie londonienne de la deuxième moitié du XXe siècle. Petit par la taille, ce livre est d’une grande force ! Et puis, vous vous en doutez, d’un humour so british !MoisAnglais2016-1

Une petite lecture délicieuse en dégustant un thé pour le Mois anglais (auteur contemporain) et le challenge Voisins Voisines.

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Le divan illustré de Michel Longuet

DivanIllustreLe divan illustré de Michel Longuet.

Les Impressions Nouvelles [lien], août 2015, 208 pages, 18 €, ISBN 978-2-87449-298-3. Un extrait de 24 pages (en bas du billet).

Genres : roman autobiographique, roman illustré.

Michel Longuet naît en 1945 à Reims. Il étudie l’architecture. Il est illustrateur, auteur et réalisateur de courts métrages d’animation. Sont déjà parues des illustrations comme Chassés croisés (1972) et Adresses fantômes (2013) mais Le divan illustré est son premier roman. Plus d’infos sur http://michel.longuet.free.fr/.

Quoi de mieux que le résumé de l’auteur lui-même ? « Le samedi 29 septembre 2001, j’entre en analyse sous la houlette de Madame W. Je vous écoute, dit-elle, en me montrant son divan… De retour chez moi, je consigne chaque séance. Le Divan illustré raconte donc mon enfance, la famille et ses secrets qui, petit à petit, remontent à la surface comme des bulles du fond d’un étang. La famille est une forteresse où il se passe des choses abominables, a-bo-mi-na-bles, me dit Madame W. Au fil de nos séances, sortiront de leur placard des fantômes de la collaboration. Et peu à peu, m’apparaîtra un lien entre les secrets d’une famille sous l’occupation allemande et ce masochisme qui m’a poursuivi toute ma vie. »

Dès l’ouverture du livre, une illustration en double page, une mouche énorme (pour La mouche, un film de Kurt Neumann réalisé en 1958), ça me fait froid dans le dos… Je dois m’armer de courage pour continuer la lecture mais en fait, c’est bien plus facile de tourner la page et de passer au texte ! L’auteur raconte donc ses séances avec Madame W., séances dans lesquelles il se livre : l’enfance, la famille, les souvenirs, les « fantômes », les secrets de famille, les bonnes qui l’ont élevé, la sexualité (homosexualité pas toujours assumée), la mort de son père, le journal illustré depuis plus de vingt ans…

La bonne : « Pendant la guerre, me dit-elle, il y avait souvent des voitures allemandes qui stationnaient devant la maison. Tes parents recevaient beaucoup. » (p. 33).

La mère : « Tu étais si laid. Mais laid, tu ne peux pas imaginer… Tout rouge, plein de boutons et de pustules et couvert de poils. On aurait dit un petit singe… » (p. 85).

Le père : « Tu es un con, me dit-il, un vrai con, voilà ce que t’es. » (p. 149).

Quelle famille… ! Comment se construire ? Justement, l’auteur parle de son masochisme (son livre de chevet est Le masochiste de Theodor Reik) : comment et pourquoi a-t-il pu devenir masochiste ? « Comme je me déteste ! » (p. 116).

Après le récit de chaque séance, l’auteur dessine un petit divan mais il ne se rappelle jamais exactement comment il est, sa couleur, s’il avait une couverture, des pieds ou pas… Je lui ai trouvé plusieurs formes, parfois plutôt lit, parfois plutôt cercueil.

68-premieres-foisBien que j’aie généralement du mal avec les autobiographies, les récits de vie, etc., Le divan illustré est une bonne surprise. Le texte est assez cru (les illustrations aussi) mais pas vulgaire et l’auteur réussit un tour de force de rendre des séances de psy divertissantes pour ses lecteurs !

RentreeLitteraire2015Ma phrase préférée : « Et mes parents finirent par me hanter comme des fantômes. Des fantômes plus exigeants qu’eux de leur vivant, puisque je me forçais maintenant à faire ce qu’ils ne me demandaient plus. » (p. 188-189).

Ce roman est le quatrième lu dans le cadre de 68 premières fois et il faut lui donner une note alors je dirais… 14/20. Il entre aussi dans le challenge 1 % de la rentrée littéraire 2015.

Entre hier et demain de Mary Higgins Clark

EntreHierEtDemainEntre hier et demain de Mary Higgins Clark.

Albin Michel [lien], 2003, 280 pages, 20,20 €, ISBN 978-2-22614-962-6.

Kitchen privileges (2002) est traduit de l’américain par Anne Damour.

Genre : mémoires.

Mary Higgins Clark est une des Reines du crime américaine. Elle naît le 24 décembre 1927 à New York dans une famille d’origine irlandaise. Je vous en dis plus dans le résumé du livre ci-dessous. Plus d’infos sur son site officiel francophone, http://www.m-higgins-clark.com/.

Mary a grandi dans le quartier de Pelham Parkway dans le Bronx (New York). Ses parents, qui ont convolé à la quarantaine, ont déjà un fils, Joseph (Joe) et, après Mary, viendra encore Johnny. Son père a un pub irlandais et sa mère est au foyer. La famille n’est pas riche mais possède une maison, une voiture neuve (une Nash) et s’en sort bien, du moins jusqu’à La Crise. « Je ne peux parler au nom des autres écrivains. Chacun de nous est une île, dépositaire de sa mémoire et de son expérience, de son caractère et de tout ce qu’il a acquis. Mais je sais que le succès que j’ai pu connaître en tant qu’auteur est directement lié, comme le cerf-volant à son fil et à la main qui le guide, au fait que mes gènes et ma personnalité, mon esprit et mon intellect ont été formés et déterminés par ma lointaine appartenance à l’île d’Émeraude. » (p. 11). « Le présent est là, mais les souvenirs sont toujours aussi vifs. Tous. Depuis le début. Puis-je les partager avec vous ? » (p. 12).

Mary raconte ses lectures (elle préfère les romans policiers, les romans à suspense), son premier poème à l’âge de 6 ans, son journal de bord dès l’âge de 7 ans, ses petits sketches qu’elle fait réciter à ses frères, ses inspirations (telle femme connue dans son enfance lui inspire tel personnage de ses romans). Tout ce que les femmes racontent, sa mère, ses tantes, leurs amies, leurs voisines, elle le note dans un gros agenda ! « Mary est vraiment douée, proclamait-elle. Elle sera un écrivain célèbre quand elle sera grande. » (p. 20). Elle raconte aussi ses frères, ses copines, les crèmes glacées, le cinéma, l’église, la mort de son père (jeune, 54 ans), la location des chambres et du garage, le collège chez les sœurs, la guerre (même si elle ne s’attarde pas), ses premiers emplois (standardiste au Shelton, secrétaire de direction chez Remington Rand, hôtesse de l’air pour la Pan Am), ses voyages « L’Europe, l’Afrique, l’Asie. » (p. 101) qui lui inspireront des nouvelles avec une héroïne : l’hôtesse de l’air, Carol (prénom qu’elle donnera à une de ses filles, également romancière) avant d’écrire des romans, son amour pour Warren Clark dès l’adolescence, leur mariage, leur appartement à Manhattan, leur vie de famille, leurs cinq enfants, ses cours d’écriture à l’université de New York : « Parlez de ce que vous connaissez, conseillait-il à la classe. » (p. 118) et « Posez-vous deux questions : « Supposons… » puis « Que se passerait-il ? » et transformez l’événement en fiction. » (p. 119). Et tant d’autres souvenirs encore.

Ce livre est captivant ! Je l’ai dévoré en une nuit ! Ce n’est pas qu’une autobiographie, c’est tout le XXe siècle qui défile depuis l’arrivée d’immigrants irlandais au début du siècle jusqu’au remariage de l’auteur fin des années 90. Évidement c’est une belle histoire à l’américaine mais il ne faut pas croire que tout est rose et que la réussite est au rendez-vous sans rien faire ! Le père a dû travailler, se battre contre les impayés dûs à la crise (fin des années 20, début des années 30) pour tenir son pub le plus longtemps possible avant de mourir d’épuisement. La mère a tenu à ce que ses trois enfants soit bien éduqués et s’est battue pour gagner de l’argent pour leurs études. Il y a eu la deuxième guerre mondiale, la guerre du Vietnam et des morts. Mary a étudié, s’est acharnée pour travailler, tout en élevant ses cinq enfants, elle a galéré pour être publiée, il y a eu des périodes de vaches maigres, elle est restée veuve des années (comme son père, son mari Warren est mort jeune), elle s’est accrochée en écrivant des séries courtes et des feuilletons pour la radio : « J’ignorais alors que je m’entraînais à devenir un auteur de romans à suspense, un genre où chaque mot doit servir à faire progresser l’action. » (p. 206), avant d’être récompensée par la parution de ses romans et le succès (en 1975).

Entre hier et demain, c’est une vie mais c’est aussi la vie américaine, des années 20 à fin 90, l’évolution des mœurs, des vies, avec des moments drôles, des moments tristes, des moments émouvants, et c’est toujours passionnant et positif. J’ai découvert une femme joyeuse malgré l’adversité, une femme intelligente, volontaire, motivée et indépendante. De quoi me donner envie de relire cette Reine du crime que je n’avais pas lue depuis longtemps !

Auteur du mois 08-2015Une note de lecture pour le nouveau challenge L’auteur du mois avec Merry dont la première session (août 2015) est consacrée à Mary Higgins Clark.

PS : ce livre était dans ma bibliothèque depuis presque 12 ans ! Bien qu’il m’ait passionnée, je sais que je ne le relirai pas donc je peux le faire voyager si vous voulez (si possible à quelqu’un qui suit mon blog).

La boîte aux lettres du cimetière de Serge Pey

LaSolutionEsquimauAWLa boîte aux lettres du cimetière de Serge Pey est un des six romans en lice pour le Prix La Passerelle 2015.

Éditions Zulma [lien], mai 2014, 203 pages, 17 €, ISBN 978-2-843-04705-3.

Genre : récit.

Serge Pey est né à Toulouse le 6 juillet 1950 dans une famille d’immigrés espagnols. Il est écrivain, poète, fondateur de revues (Émeute en 1975 et Tribu en 1981), maître de conférences, éditeur… Visitez son site officiel, http://sergepey.fr/.

Collioure, Pyrénées orientales, XXe siècle. Un déjeuner avec plusieurs personnes, le père, la mère, le narrateur enfant, son frère, sa sœur et puis des amis : des bergers descendus de la montagne, des ouvriers agricoles, des camarades grévistes et même deux inconnus. La table de la cuisine accolée à la table de la salle à manger n’est pas suffisante pour accueillir tout le monde. Le père sort de ses gonds la porte d’entrée qu’il vient de faire et, la posant sur deux tréteaux, en fait une table supplémentaire. L’enfant est ébahi par le vertical devenant horizontal et par le trou béant dans la maison qui laisse entrer la lumière du jour. « Toute porte est une politesse entre le dedans et le dehors d’un homme. » (p. 11).

BoiteLettresMachadoLe récit qui donne son titre au recueil est celui de la boîte aux lettres. « Avec cette boîte aux lettres, nous avons vraiment un drôle de cimetière. » (p. 20). J’ai appris que cette boîte aux lettres existe, sur la tombe d’Antonio Machado, et que les visiteurs y glissent des courriers et des poèmes pour le poète décédé en 1939. (Source photo : Blogs.rue89.nouvelobs.com).

D’autres récits suivent mais ce livre n’est ni vraiment un roman ni un recueil de nouvelles. Ce sont des souvenirs d’une vie rurale, pleine de poésie et très imagée, proche des animaux, de la nature, et au rythme des saisons. Une vie agréable durant la laquelle les enfants s’amusent sainement – pendant que les adultes font de la politique – et apprennent aussi bien à lire et écrire qu’à philosopher et faire de la poésie.

De la porte devenue table, en passant par l’enfance de la maman à l’orphelinat, la boîte aux lettres rouge installée dans le cimetière, l’ancienne porcherie devenue école, la tante borgne surnommée Hirondelle, l’émigré manchot dont l’arrivée coïncide avec l’arrestation de camarades, la grand-mère qui hypnotise la poule avant de la tuer, le clown Molino… « Tuer un manchot n’est pas un grand fait d’armes, mais nous l’avons fait. » (p. 53).

La boîte aux lettres du cimetière, c’est la vie de réfugiés espagnols, une vie simple et honorable, racontée avec affection et humour (les mouches et Moscou, Fidel Castro et Cuba, Mars et Angèle, l’enterrement de Jiri le poète…). « Le socialisme, pensais-je, c’était peut-être des centaines de glaces à la vanille que l’on donnerait aux enfants à la sortie d’un hôpital. » (p. 71).

D’autres extraits

« Je respecte trop les livres pour permettre qu’on les souille. » (p. 88).

« La poésie est l’irruption, dans le présent, de tout ce qui a été absent. » (p. 148).

« Toute vie appelle. Toute vie commence par une porte. Toute vie est une porte. » (p. 198).

Mon passage préféré

« Papa nous porta ensuite des radis et nous fit remarquer qu’ils étaient rouges au-dehors et blancs à l’intérieur. Il nous fit constater que pour les hommes, c’était pareil. Il fallait faire attention aux hommes qui arboraient la couleur qu’ils portaient à l’extérieur, car souvent elle cachait celle qu’ils avaient à l’intérieur. La difficulté c’était de voir ce qu’il y avait au-delà des déguisements. Ne soyez pas comme les radis, nous disait-il. Ne soyez pas rouges à l’extérieur et blancs en dedans. Nos couleurs appartiennent certes à la survie, mais surtout à l’honneur. » (p. 119).

MoisEspagnolMai2015-2Une belle découverte qui me donne envie de lire Le trésor de la guerre d’Espagne paru en avril 2011, également aux éditions Zulma [lien] car les deux livres ont des personnages en commun.

Bien que l’auteur ne soit pas espagnol et que l’histoire se déroule en France, il est clair que La boîte aux lettres du cimetière raconte l’histoire de réfugiés espagnols, de leurs idées politiques, de leur exil, de leur espoir et de leur vie de l’autre côté des Pyrénées alors je vais sûrement le mettre dans le Mois espagnol de Sharon.