Erectus de Xavier Müller

Erectus de Xavier Müller.

XO, novembre 2018, 440 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-84563-617-0.

Genres : littérature française, thriller, science-fiction.

Xavier Müller naît le 3 octobre 1973 en France. Il est Docteur en Physique, journaliste scientifique et romancier. Il me semblait bien que cet auteur me disait quelque chose ! J’ai lu il y a bientôt 10 ans son premier roman, Dans la peau d’un autre, un thriller à la fois scientifique et science-fiction (comme Erectus).

Province de Mpumalanga, Afrique du Sud, 13 juin. Petrus-Jacobus Willems, le gardien, et sa chienne boerbel Chaka entendent l’alarme. Les scientifiques fuient et il est chargé de fermer le laboratoire. « Contentez-vous de tout fermer et barrez-vous. » (p. 14). Mais, avant de partir, le gardien vole un singe capucin et un chimpanzé mord Chaka…

Pretoria, Afrique du Sud, 10 juillet. La virologue Cathy Crabbe et son assistant, Mike Jones, analysent des cellules d’éléphanteau du Wildlife Center du Parc Kruger. L’éléphanteau est-il malade, serait-ce « une variante du virus Ebola » (p. 27) ? En tout cas l’agent pathogène provoque des métamorphoses, non seulement sur l’éléphanteau mais aussi sur Kanzi, un gibbon du laboratoire. Cathy rédige donc une déclaration de maladie inédite et donne le nom de virus Kruger.

Que je déteste les tests sur les animaux ! Ils mènent à la catastrophe… Mais j’ai bien aimé comprendre tout ce qui se met en place dans un tel cas de contamination, tout ce qui se déclenche jusqu’à l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et surtout le choix des membres d’une équipe restreinte, les risques encourus comme « le risque de contamination, le risque écologique, le risque sanitaire » (p. 91).

Faut-il accepter la « règle implicitement admise : la loi de Dollo. En substance cette loi pose que l’évolution est un phénomène à sens unique. Une flèche pointée vers le futur. Pour vous donner un exemple concret, les serpents ne récupéreront jamais les pattes de leurs ancêtres lézards. Ou bien ce serait au prix de millions d’années d’adaptation à un nouvel environnement… L’idée d’une possible régression des espèces serait… comment vous dire… » (Nicolas Barenski, directeur du Museum d’histoire naturelle de Paris, p. 40) ou penser que l’éléphanteau et le gibbon aient pu être transformés par un virus « en un genre de cousin[s] de [leur] version ancestrale. » (p. 39).

En tout cas, s’il y a une scientifique qui défend la théorie de la régression, de l’évolution à contre-sens, c’est la Française Anna Meunier, trentenaire, paléontologue marginalisée par ses confrères et pourtant « Brillante, maligne, réalise. » (p. 41). Mais elle travaille sur des fouilles à Kaimana en Nouvelle-Guinée. Anna abandonne le fossile complet de l’archéoptéryx qu’elle vient de découvrir avec ses étudiants pour suivre Lucas Carvalho, biologiste de l’OMS, en Afrique du Sud.

Le responsable du Wildlife Center du Parc Kruger, Dany Abiker, présente l’éléphanteau, surnommé Quatre-Défenses par son petit-fils, Kyle, aux deux scientifiques. L’éléphanteau est devenu un gomphotherium (un de ses lointains ancêtres). Dany Abiker a construit un enclos dans lequel vivent une girafe et son girafon devenus des giraffokeryx qui « vivaient il y a trente millions d’années » (p. 76), quatre gomphotheriums adultes et un dinohippus, l’ancêtre du zèbre. « […] le virus qui avait contaminé ces animaux provoquait bien une régression évolutive semblable à celle subie par son dinosaure à plumes en Nouvelle-Guinée. Cela expliquait l’anomalie chronologique. Restait à prouver la récurrence du phénomène. Le virus avait frappé dix millions d’années auparavant et aujourd’hui. À deux reprises, donc. Au moins deux… » (p. 77). Mais « il y a un détail qui cloche. […] Le zèbre a régressé de vingt-cinq millions d’années, environ. Le gomphotherium aussi. Mon fossile de dix et les fleurs d’acacia de cent trente ! […] ces bonds paraissent aléatoires. Cela peut frapper une large palette d’espèces sur un delta de plusieurs millions d’années. […] Nous devons stopper ce virus avant qu’il n’infecte la planète. » (p. 83).

Quant aux moqueries de certains collègues scientifiques sur le « virus des cavernes » (p. 34), je me demandais s’il y avait des cavernes au Parc Kruger, eh bien la réponse est simple : « Nulle part vous ne trouverez de cavité souterraine dans la région. » (Dany Abiker, p. 113). Il faut croire que certains scientifiques malgré leur intelligence scientifique sont stupides…

Je précise que ce roman est paru en novembre 2018 soit deux ans et un trimestre avant la pandémie du coronavirus mais ce virus Kruger (de fiction ?) qui se transmet, non seulement aux animaux et aux végétaux mais aussi aux humains, nous questionne sur d’autres virus comme le sida, Ebola, la grippe aviaire et bien sûr les coronavirus découverts plus récemment. « Nous ignorons tout ou presque des mécanismes biologiques de la régression. Nous présumons juste qu’elle est causée par le réveil de gènes silencieux qui peuplent notre génome. » (p. 172).

Les personnages oscillent entre leur vie professionnelle intense (et indispensable pour l’humanité) et leur vie privée. Par exemple, Anna Meunier a un amoureux, Yann Lebel, chercheur océanographique qui va d’ailleurs se retrouver face à un pakicetus, l’ancêtre de la baleine, et Stephen Gordon, le patron de Lucas Carvalho à Genève, s’occupe de Lauryn, sa fille devenue mutique depuis que sa maman est morte. Cela les fait paraître plus humains, plus proches du lecteur.

J’ai dévoré ce roman, en deux fois, et j’ai pris moins de notes la deuxième fois mais j’ai tout de même noté deux extraits. Le premier au sujet du laboratoire Futurabio qui crée des produits à partir de la Nature donc sensés être bons et sains (et bio en plus). « […] deux hypothèses. La première partait du postulat que Futurabio avait découvert le virus dans le parc Kruger et construit un labo pour l’étudier en 2011. Leur erreur aurait alors été d’embaucher comme agent de sécurité un trafiquant d’animaux sauvages qui avait exporté le virus. La seconde hypothèse supposait que Futurabio était la source même du problème. Ses chercheurs auraient créé le Kruger, ou modifié un virus préexistant, et, intentionnellement ou non, l’auraient laissé s’échapper dans la nature. Dans les deux scénarios, leur responsabilité était engagée […]. » (p. 228-229).

Le deuxième concerne la gestion russe du virus après qu’il ait contaminé des humains. « Donc l’humanité s’apprête à vivre terrée à l’intérieur de ses frontières pendant les mois à venir, l’économie est en train de s’effondrer, et tout ce que propose l’OMS, si je vous suis bien, c’est : ‘Il nous faut plus de lits pour accueillir les malades infectés !’ Et ensuite monsieur Gordon, que ferez-vous de ces… erectus ? » (Andreï Akoulov, responsable russe au siège de l’OMS à New York, p. 266).

Je ne suis pas surprise de voir que tout est plausible, tout est possible, et que le monde est en train de vivre ça depuis un peu plus d’un an avec un autre virus et, que la contamination soit « naturelle » ou créée par des scientifiques, qu’elle apparaisse sur un continent ou sur un autre, elle a vite fait le tour du monde pour devenir une pandémie. L’auteur met dans ce roman de la science (pour nous faire réfléchir) et de la fiction (pour nous divertir) et livre un très bon roman cauchemardesque. On sait tous maintenant qu’un virus dans la vraie vie peut être lui aussi cauchemardesque mais laissez-vous quand même tenter par Erectus !

Il existe un mini-site consacré à Erectus et un deuxième tome, Erectus – L’armée de Darwin, paru en février 2021, que je veux lire absolument.

Pour les challenges À la découverte de l’Afrique, Animaux du monde #3, Challenge lecture 2021 (catégorie 39, un livre dont le titre est dans une langue étrangère, Erectus étant du latin), Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Être humain avec Erectus pour Homo Erectus) et Printemps de l’Imaginaire Francophone (un auteur à découvrir absolument avec Dans la peau d’un autre ou avec Erectus).

L’attaque du Calcutta-Darjeeling d’Abir Mukherjee

L’attaque du Calcutta-Darjeeling d’Abir Mukherjee.

Liana Levi, collection Policiers, octobre 2019, 400 pages, 21 €, ISBN 979-1-03490-190-6. A Rising Man (2017) est traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle.

Genres : littérature anglo-indienne, roman policier, premier roman.

Abir Mukherjee naît en 1974 à Londres dans une famille indienne mais il grandit en Écosse. Diplômé de la London School of Economics, il travaille dans le monde de la finance puis se lance dans l’écriture de romans historiques policiers. L’attaque du Calcutta-Darjeeling est le premier tome de la série avec le capitaine Sam Wyndham et le sergent Surendranath Banerjee (*). Ce premier roman est lauréat du Historical Dagger Award 2017 et du Prix du polar européen 2020. Les autres romans de la série sont A Necessary Evil (2017) soit en français Les princes de Sambalpur (Liana Levi, 2020), Smoke and Ashes (2018), Death in the East (2019) et un roman indépendant de la série, Sin is the New Love (2018). Plus d’infos sur le site d’Abir Mukherjee.

(*) Un Surendranath Banerjee a réellement existé (1848-1925), c’était un homme politique indien qui a créé la Indian National Association (une organisation nationaliste) avec Ananda Mohan Bose en 1876 (à noter qu’il y a une madame Bose dans le roman mais, bon, elle a une autre fonction…). Comme les Britanniques n’arrivent pas (ou ne font pas l’effort ?) à prononcer correctement les (pré)noms indiens, le sergent Surendranath Banerjee est surnommé en anglais Surrender-Not ce qui signifie « abandonner-non » (en français Satyendra, devient simplement Sat). Quant au nom de l’auteur, Mukherjee donc, il y a dans le roman un chef d’organisation « nommé Jatindranath Mukherjee, que les indigènes appelaient « Bagha Jatin », le Tigre. » (p. 171) et ce penseur révolutionnaire a réellement existé (1879-1915), un ancêtre de l’auteur ?

Quartier de Black Town, Calcutta., avril 1919. Un sahib (un Britannique) a été retrouvé égorgé dans une ruelle nauséabonde près d’un bordel. Le capitaine Samuel (Sam) Wyndham, un ancien de Scotland Yard arrivé en Inde depuis une semaine, son second l’inspecteur adjoint Digby, et le sergent Satyendra (Sat) Banerjee mènent l’enquête. « Inhabituel de trouver un cadavre de sahib dans cette partie de la ville. » (p. 13). Le mort est Alexander MacAuley, un haut-fonctionnaire proche des nantis et du gouverneur…

Ce poste de capitaine au Bengale, Wyndham l’a eu grâce à Lord Charles Taggart, le chef de la police mais Digby est mécontent car la promotion qu’il espérait lui est passée sous le nez.

J’ai aimé l’honnêteté de Banerjee. « Banerjee réfléchit un instant. ‘Je crois qu’un jour nous pourrons effectivement obtenir notre indépendance. Ou bien les Britanniques pourraient partir définitivement. Dans un cas comme dans l’autre je suis certain qu’un tel événement ne sera pas le signal de la paix universelle et de la bonne volonté parmi mes concitoyens, quoi que puisse en penser M. Gandhi. Il y aura encore des meurtres en Inde. Si vous partez, monsieur, nous aurons besoin de compétences pour occuper les postes que vous laisserez vacants. C’est aussi valable pour faire respecter la loi que pour le reste. » (p. 28).

J’ai aimé aussi en apprendre un peu plus sur le passé de Wyndham, son enfance, orphelin de mère, père remarié, internat, entrée dans la police grâce à un oncle, puis la brigade criminelle, le mariage avec Sarah, l’incorporation dans l’armée en janvier 1915, sa montée en grades, cette première guerre mondiale dans laquelle il a tout perdu (son père, son demi-frère, ses compagnons d’armes, tous morts, et même Sarah de la grippe espagnole…), lui-même ayant été gravement blessé dans une tranchée française sous les bombes allemandes. Tout ça fait l’homme, le policier, qu’il est devenu et explique son départ pour l’Inde puisqu’il n’avait plus personne en Angleterre.

« Le Bengale : terre verdoyante, d’abondance et d’ignorance. Il m’est apparu comme un pays de jungle fumante et de mangrove détrempée, plus d’eau que de terre. Son climat était hostile, tantôt desséché par un soleil brûlant, tantôt trempé par les pluies de la mousson, comme si Dieu lui-même, dans un mouvement d’humeur, avait choisi dans la nature tout ce qui était abominable pour un Anglais et l’avait installé dans cet endroit maudit. Il allait donc de soi que c’était ici, à quatre-vingt miles à l’intérieur des terres, dans un marais à malaria sur la rive occidentale du Hoogly boueux, que nous devions juger souhaitable de construire Calcutta, notre capitale indienne. Je suppose que nous aimons les défis. » (p. 38-39). Je ne savais pas que Calcutta était une ville (commerciale) construite de toute pièce par les Britanniques ! Dans le style « néo-classique colonial – tout en colonnes, corniches et fenêtres garnies de volets –, elle était peinte en bordeaux. Si le Raj, l’Empire britannique d’ici, a une couleur, c’est le bordeaux. » (p. 40).

Dans ce premier roman, j’ai trouvé vraiment intéressant qu’un Anglo-Indien donne la parole à un Anglais (Wyndham) et à un Indien (Banerjee) et que les deux puissent confronter leurs avis, pas toujours divergents. Et puis il y a aussi de bonnes idées pour les femmes. « C’est étonnant qu’un homme aussi haut placé que MacAuley ait eu une femme comme secrétaire. Mais les temps changent. En Angleterre aussi on dirait qu’il y a beaucoup plus de femmes qui exercent le métier d’hommes envoyés dans les tranchées. Maintenant que la guerre est finie elles n’ont pas l’air pressées de retourner à la cuisine. Je trouve cela très bien. Tout homme qui a passé du temps dans un hôpital de campagne soigné par des infirmières est prêt à vous dire que davantage de femmes au travail est une chose à encourager chaudement. » (p. 50). D’ailleurs la secrétaire de MacAuley s’appelle Annie Grant et elle va devenir amie avec Wyndham, de plus c’est non seulement une femme mais en plus une métis anglo-indienne. Elle fait partie des « Européens domiciliés. » (explications édifiantes p. 126-127).

Je reviens sur Calcutta, la ville étant un des personnages centraux de ce roman qui fait vraiment voyager (même si chaleur torride, humidité et moustiques ne font pas très envie…). « Rien, sauf peut-être la guerre, ne vous prépare pour Calcutta. » (p. 67). Selon le baron Robert Clive (1725-1774, apparemment, c’était quelqu’un de célèbre, ah oui, major-général, pair d’Irlande et gouverneur du Bengale), Calcutta est « l’endroit le plus cruel de l’Univers » (p. 67), gloups ! Et sur sa population : une des particularités des Bengalis – contrairement aux Pendjabis, aux Sikhs et aux Pathans, c’est de ne pas aimer se battre et de préférer les mots, c’est pourquoi les Britanniques craignent que les Bengalis manigancent et complotent. Mais Wyndham « aime beaucoup l’idée qu’un peuple préfère parler plutôt que se battre. » (p. 68). Vous voyez, ce roman est bien plus qu’un simple roman policier !

D’ailleurs revenons à l’enquête. Wyndham habite dans une pension (où la bouffe est dégueulasse) et il embauche Salman, un jeune conducteur (tireur en fait) de rickshaw pour pouvoir être conduit n’importe quand, de jour comme de nuit, n’importe où. En plus du meurtre de MacAuley, Wyndham et son équipe sont appelés sur l’attaque d’un train de nuit en provenance de la gare de Sealdah (Calcutta) à destination de Darjeeling (d’où le titre), attaque durant laquelle des indigènes ont tué le jeune Hiren Pal. Au mauvais moment au mauvais endroit ou les deux affaires sont liées ? « Une bande de dacoits attaque un train, tue un surveillant et s’en va sans rien voler ? C’est ridicule. […] tous les sacs de courrier sont toujours là, et comme je l’ai déjà dit, ils n’ont pas dépouillé les voyageurs. » (p. 91) mais « si leur objectif était le vol, pourquoi n’ont-ils rien emporté ? » (p. 96).

Les deux enquêtes se déroulent du mercredi 9 avril 1919 (pour MacAuley) / jeudi 10 avril 2019 (pour l’attaque du train) au mardi 15 avril 1919, ce sont donc des enquêtes courtes mais il s’en passe des choses, il y a des trahisons, des rebondissements et la fin est vraiment surprenante ce qui me donne très envie de lire la suite des aventures de Wyndham et Banerjee.

D’autant plus que j’ai aimé l’humour de l’auteur, un humour à la fois so british et à la fois indien. Voici trois extraits représentatifs. « Mieux vaut parfois ne pas se réveiller. Mais à Calcutta c’est impossible. Le soleil se lève à cinq heures en déclenchant une cacophonie de chiens, de corbeaux et de coqs, et au moment où les animaux se fatiguent, les muezzins démarrent, de chaque minaret de la ville. Avec tout ce bruit, les seuls Européens à ne pas être déjà éveillés sont ceux qui sont ensevelis au cimetière de Park Street. » (p. 81). « […] j’ai appris que la meilleure chose à faire dans une telle situation est de l’ignorer et d’aller déjeuner. L’ennui c’est que je ne sais pas où. Je ne suis pas à Londres. Ici, sous les tropiques, où un Anglais peut attraper la dysenterie rien qu’en regardant un sandwich comme il en faut pas, le choix d’un endroit où se restaurer est potentiellement une question de vie ou de mort. » (p. 119). « La pluie torrentielle a engorgé les égouts et transformé les rues en canaux, faisant de Black Town une Venise du pauvre, quoiqu’avec moins de gondoles et plus de rats noyés. » (p. 300).

Ce roman est vraiment complet, des personnages fouillés, des descriptions incroyables et un peu de géographie, deux enquêtes prenantes, de la politique (les lois Rowlatt contre le terrorisme viennent d’être votées), de l’Histoire (le Raj peut-il tenir face à la détermination des peuples ?), de l’humour (extraits ci-dessus) et une sérieuse analyse de la situation : « Je me sens gêné. Je lui dois la vie, et pourtant j’ai du mal à lui dire merci. C’est l’effet de l’Inde, difficile pour un Anglais de remercier un Indien. Bien sûr, c’est assez facile quand il s’agit de menus services tels qu’aller vous chercher à boire ou cirer vos bottes, mais quand on en vient à des questions plus importantes, comme dans notre cas, c’est différent. Cette idée me laisse un goût amer dans la bouche. » (p. 224).

Ma note de lecture est longue pourtant j’ai l’impression de ne pas vous avoir dit grand-chose ! Excellente lecture addictive pour Les étapes indiennes #2 que je mets aussi dans A year in England 2021 et British Mysteries #6 et Voisins Voisines 2021 (je rappelle qu’Abir Mukherjee est né à Londres) ainsi que dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 7, un roman avec une couverture rouge), Petit Bac 2021 (catégorie Voyage, pour le train Calcutta-Darjeeling, bon ce n’est pas l’Orient-Express mais quand même !) et bien sûr dans Polar et thriller 2020-2021 et même dans le Mois du polar (car si je publie cette note de lecture maintenant, j’ai lu ce roman durant le week-end du 27-28 février, donc durant le Mois du polar).

Citation

Le manteau de neige de Nicolas Leclerc

Le manteau de neige de Nicolas Leclerc.

Seuil, collection Thrillers, février 2020, 352 pages, 19 €, ISBN 978-2-02142-690-8.

Genres : littérature française, roman policier, fantastique.

Nicolas Leclerc naît en 1981 à Pontarlier (Doubs). Après avoir étudié l’audiovisuel et le cinéma, il travaille pour la télévision. Le manteau de neige est son premier roman. Le deuxième, La bête en cage, est paru en janvier 2021 (j’ai hâte de le lire).

Village de Vuillefer dans le Haut-Doubs (village inventé, il existe un Vuillecin près de Pontarlier mais pas de Vuillefer). C’est l’hiver et le village est sous un manteau de neige.

Dans une ferme isolée, une vieille femme catatonique depuis plus de 20 ans se lève subitement et égorge son mari devant la chienne médusée. Étienne Devillers était un agriculteur retraité. À son enterrement, Alexandre, le fils qui n’avait plus de contact avec ses parents depuis des années, Laura son épouse, et Katia, leur fille, une adolescente qui souffre d’haptophobie (je ne savais pas ce que c’était).

Jugée irresponsable, la vieille femme, Louise, va être internée et Alexandre espère disposer de la ferme comme bon lui semble. « Qu’on s’en débarrasse de cette ferme. Qu’on en finisse une bonne fois pour toute. » (p. 27). Mais Alexandre ne peut pas vendre la ferme car c’est Katia qui en hérite et elle n’a que 16 ans. Peut-être qu’à sa majorité, elle voudra la vendre…

Dans la maison, Katia a des visions. « Une crise d’angoisse ? […] Des sensations inédites qu’elle ne peut pas expliquer, qu’elle n’arrive pas à comprendre. » (p. 43). Mais elle récupère la chienne, Malaga, qui devient le seul être vivant qu’elle peut toucher.

Lucie, la sœur de Louise, qui avait recueilli Alexandre lorsqu’il avait fui de la ferme, à l’âge de 10 ans, sait sûrement des choses mais elle ne veut rien dire à Laura. « Laisse le passé là où il est. Ça n’a rien à voir avec Vuillefer. » (p. 64). Mais comment laisser le passé alors que Katia est envahie par des choses horribles ?

Ce roman parle de prison mentale, de fantômes, de poltergeist (ça faisait longtemps que je n’avais pas vu ce mot, il était très à la mode dans les années 70 et 80 au cinéma et dans la littérature !).

Les parents de Katia se décident à la faire consulter Caroline Grunwald, une spécialiste des phénomènes paranormaux. « Cette gosse, c’est un don. Il faut lui faire prendre conscience de son importance, il est hors de question de gâcher une telle aptitude. Katia a déjà plus que largement prouvé son potentiel. » (p. 137).

Katia voit en fait deux fantômes, un homme qu’elle a surnommé l’Ogre et une jeune femme rousse (qui s’appelle Camille). Elle va découvrir des « événements dissimulés par les années, oubliés ou tus, qui demeurent gravés dans la mémoire du lieu. » (p. 174) et ça va mal se finir !

Sous ce manteau de neige immaculé, l’auteur décrit le Haut-Doubs (à ne pas confondre avec le Jura, merci !), les vallées, les fermes isolées, les fruitières à comté (miam !), les tuyés (miam aussi, même si je ne mange plus que très rarement de saucisses, mais l’odeur, hum…), les gens austères avec de graves secrets de famille qui remontent à la Seconde guerre mondiale et même avant.

Comme je participe au Printemps de l’imaginaire francophone (PIF), je voudrais dire qu’il y a un renouveau d’auteurs français qui allient avec brio thriller et fantastique (voire horreur). Depuis le début de l’année, j’ai lu La princesse au visage de nuit de David Bry, La mémoire du temps de Frank Leduc, Deux gouttes d’eau de Jacques Expert et Le manteau de neige de Nicolas Leclerc, quatre auteurs que je lisais pour la première fois. Évidemment, j’ai lu des avis mitigés : ceux qui ne voulaient que du thriller ont été chamboulés par le côté fantastique et ceux qui ne voulaient que du fantastique ont été dérangés par le côté enquête. Pas de cela chez moi, j’aime les deux genres et j’aime la fusion de genres, donc aucun problème pour moi comme je le disais déjà dans ma note de lecture de La princesse au visage de nuit de David Bry. Et puis ça fait du bien d’avoir un peu peur de temps en temps, non ? Non… Eh bien, tant pis pour vous !

Je mets cette excellente lecture dans d’autres challenges : Challenge lecture 2021 (catégorie 27, un livre d’un auteur originaire de votre région de naissance, zut, il faudra que je trouve un autre roman avec une couverture rouge pour la catégorie 7 !), Littérature de l’imaginaire #9, Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Neige) et Polar et thriller 2020-2021.

Deux gouttes d’eau de Jacques Expert

Deux gouttes d’eau de Jacques Expert.

Sonatine, janvier 2015, 336 pages, 19 €, ISBN 978-2-35584-316-7.

Genres : littérature française, roman policier.

Jacques Expert naît en 1956 à Bordeaux. Il est journaliste, producteur et directeur de programmes pour la télévision (TF1, M6, Paris Première, RTL). Deux gouttes d’eau est son troisième roman chez Sonatine après Adieu (2012) et Qui ? (2013) mais d’autres romans sont parus depuis 1989 chez d’autres éditeurs.

Après des années d’échecs et de déceptions, Sophie est enfin enceinte. C’est la première échographie à laquelle est présent Philippe Deloye, le futur papa. Et c’est une totale surprise, Sophie attend des jumeaux !

Des années plus tard, Élodie Favereau, 27 ans, est massacrée et décapitée à la hache dans son appartement de Boulogne-Billancourt. Les caméras de surveillance montrent Antoine Deloye, son compagnon. Le commissaire Étienne Brunet et le commissaire-divisionnaire Robert Laforge sont chargés de l’enquête. Mais Antoine Deloye, 28 ans, en larmes, nie toute implication. « Ce n’est pas moi […] C’est Franck […] Mon frère. Mon frère jumeau. C’est lui… Forcément… » (p. 26). Le problème, c’est que, s’ils ont deux caractères différents, les deux frères se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Et que Franck Deloye s’est présenté de lui-même au commissariat pour savoir ce que son frère avait encore fait ! « Plus tard, lorsqu’ils reparleront de cette première rencontre avec Franck Deloye, Laforge confiera à Brunet qu’à l’instant où il avait vu le frère d’Antoine, il avait compris que cette enquête en apparence si simple avait dérapé. Franck pouvait être l’assassin d’Élodie Favereau. Il ne lui accorde pas la moindre confiance. Et si Antoine disait la vérité ! La question s’impose à lui. » (p. 55).

Les chapitres concernant l’enquête alternent avec des chapitres en italique dans lesquels l’auteur présente l’enfance puis l’adolescence des jumeaux et les problèmes que leurs parents rencontrent. « […] ils se faisaient violence pour cacher leur désarroi quand ils étaient en leur présence. Ils s’ingéniaient à se comporter comme si tout allait bien. Mais quand ils se retrouvaient seuls, ils avaient des discussions interminables au cours desquelles ils tentaient maladroitement de se remonter le moral, de se dire qu’il n’y avait rien de si dramatique, finissant toujours pas conclure que la situation les minait de l’intérieur. » (p. 179-180).

Voici un roman rondement mené ! Je vous avoue que j’ai pensé Antoine innocent et Franck coupable, je ne sais trop pourquoi, peut-être que l’auteur veut emmener le lecteur à penser ça, puis à douter, à s’interroger sur la gémellité mais qui est coupable, Antoine, Franck ? C’est en lisant le roman, glaçant, intense et fascinant, que vous le découvrirez parce que Jacques Expert est véritablement un expert ! (bon, je sais, il était facile ce jeu de mots).

Un excellent roman policier (psychologique et machiavélique) pour Challenge lecture 2021 (catégorie 6, un livre dont le titre contient le nom d’une boisson pour Eau, mais j’aurais pu le mettre dans la catégorie 11, un livre dont le titre comprend un nombre), Mois du polar, Petit Bac 2021 (catégorie Aliment/Boisson pour Eau) et Polar et thriller 2020-2021.

Le bureau du mariage idéal d’Allison Montclair + réflexion sur le cozy mystery

Une enquête de Sparks & Bainbridge – Le bureau du mariage idéal d’Allison Montclair.

10/18, collection Grands détectives, octobre 2020, 384 pages, 8,10 €, ISBN 978-2-26407-683-0. The Right Sort of Man: A Sparks & Bainbridge Mystery (2019) est traduit de l’anglais par Anne-Marie Carrière.

Genres : littérature anglaise, roman policier.

Allison Montclair… Peu d’infos sur elle. Ce serait un pseudonyme d’une autrice anglaise ayant déjà écrit de la fantasy et de la science-fiction mais GoodReads dit que The Right Sort of Man: A Sparks & Bainbridge Mystery (2019) est son premier roman. Elle grandit avec les livres d’Agatha Christie et les films de James Bond d’où sa passion pour les intrigues criminelles et l’espionnage. Du même auteur : Cozy Case Files, A Cozy Mystery Sampler (tomes 6 en 2019 et 9 en 2020), ainsi que A Royal Affair: A Sparks & Bainbridge Mystery (juillet 2020) et A Rogue’s Company: A Sparks & Bainbridge Mystery (annoncé pour juin 2021).

Londres, 1946. Miss Iris Sparks (célibataire de 28 ans) et Mrs Gwendolyn Bainbridge (jeune veuve de guerre) ont créé une agence matrimoniale, le Bureau du mariage idéal il y a trois mois. Et ça fonctionne bien, elles ont déjà une centaine de clientes, presque une centaine de clients et elles sont douées. Mais leur nouvelle cliente, Matilda (Tillie) La Salle, est poignardée et les policiers de Scotland Yard pensent que le tueur est l’homme avec qui elle avait rendez-vous, Richard (Dickie) Trower. « – Vous croyez sincèrement à l’innocence de Dickie Trower ?– Plus que jamais. Que Dieu lui vienne en aide, car la police, elle, n’y croit pas. – Dans ce cas, nous devons lui prêter main forte, affirma Gwen. En clair, nous devons démasquer le véritable assassin. » (p. 70).

Non seulement Iris et Gwen pensent que Dickie est innocent mais elles doivent renflouer la respectabilité de leur agence ! Pendant que Gwen rend visite à Dickie à la prison de Brixton, Iris doit mettre dehors Gareth Pontefract, un journaliste mufle qui va les harceler… « Ce crapaud visqueux du Daily Mirror ? » (p. 122).

Au fur et à mesure de la lecture, le passé et le caractère d’Iris et de Gwen se mettent en place (par bribes, il y a encore beaucoup de choses à apprendre, ou pas selon ce que l’autrice dévoilera dans les prochains tomes) mais mon personnage préféré est l’ami d’Iris, Sally Danielli, médaillé militaire qui rêve de devenir dramaturge et qui les aide régulièrement.

Le lecteur découvre des personnages attachants et la ville de Londres en partie détruite après le Blitz avec le rationnement, les trafics, le marché noir et l’envie de revivre normalement. Mais Iris et Gwen vont se mettre en danger… « Je faisais un rapport à ma hiérarchie. Et non, vous ne pourrez pas le vérifier, parce que vous n’aurez pas leurs noms. Et vous avez intérêt à me croire sur parole, parce que vous ne saurez rien d’autres. D’ailleurs, vous en savez déjà trop. » p. 257).

Qu’est-ce que le cozy mystery ? Mot à mot, ça signifie « mystère douillet » (enfin « douillet mystère » puisque l’adjectif se met avant le nom en anglais), ce qui donne déjà une petite idée mais je vais un peu développer. Deux séries fondatrices et incontournables, la pionnière Miss Maud Silver (1928-1961) de Patricia Wentworth (1878-1961) [L’affaire est close] et la précurseur(e) Miss (Jane) Marple (1930-1976) d’Agatha Christie (1890-1976). Les points communs ? Les deux autrices sont Anglaises et elles ont chacune créé une héroïne qui résout les enquêtes en restant douillettement chez elle (même s’il y a tout de même quelques excursions à l’extérieur). Les Anglais les avaient surnommées les armchair detectives (c’est-à-dire les détectives en fauteuil).

Il y a recrudescence de publications ces dernières années avec les séries les plus connues comme Agatha Raisin ou Hamish Macbeth de M.C. Beaton [Agatha Raisin enquête – La quiche fatale, Hamish Macbeth 1 – Qui prend la mouche, Hamish Macbeth 2 – Qui va à la chasse], Les détectives du Yorkshire de Julia Chapman [Rendez-vous avec le crime], ma préférée, Son espionne royale de Rhys Bowen [Son espionne royale mène l’enquête, Son espionne royale et le mystère bavarois, Son espionne royale et la partie de chasse] et d’autres que je n’ai pas (encore) lues. Les autrices majoritairement sont Anglaises, leurs héroïnes des jeunes femmes qui ne sont pas officiellement policières (amateurs mais efficaces ! Elles ont parfois un contact dans la police) et elles ne sont plus détectives en fauteuil (plutôt âgées) mais jeunes, jolies, intelligentes et actives.

Alors est-ce toujours du cozy mystery ? Oui, parce que l’histoire n’est pas très violente (pas de serial killer mais des meurtriers classiques), pas vulgaire (les jeunes enquêtrices amateurs sont bien éduquées et ont même parfois un travail) mais les énigmes ne se résolvent pas toutes seules et les enquêtrices peuvent être en danger, toutefois cela reste toujours confortable et pour elles et pour les lecteurs. Attention, il y a aussi des auteurs masculins de cozy mystery comme M.R.C. Kasasian [Les enquêtes de Middleton & Grice – Petits meurtres à Mangle Street et La malédiction de la Maison Foskett]. Alors, avez-vous déjà lu du cozy mystery ?

Une excellente lecture (je veux la suite !) que je mets dans les challenges A year in England, British Mysteries #6, Challenge lecture 2021 (catégorie 34, un livre qui se passe au Royaume-Uni), Mois du polar, Petit Bac 2021 (catégorie Lieu pour bureau qui n’est pas ici un meuble mais un lieu loué dans un immeuble), Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines (Angleterre).

Tous les péchés sont capitaux de Daria Desombre

Tous les péchés sont capitaux de Daria Desombre.

Le Masque, collection Grands formats, mars 2019, 384 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-70244-907-3. Призрак Небесного Иерусалима – Prizrak Nebesnogo Ierusalima (2014) est traduit du russe par Julia Chardavoine.

Genres : littérature russe, roman policier.

Daria Desombre naît à Saint-Pétersbourg en Russie. Elle étudie l’Art à L’Hermitage, l’anglais et l’espagnol à Moscou, la mode à l’Institut français de la mode à Paris. Elle vit à Bruxelles mais écrit des scénarios pour le cinéma russe et ukrainien.

Macha Karavaï avait 12 ans lorsque son père, Fiodor, a été tué. Elle est maintenant, à 23 ans, étudiante en droit et sa mère, Natacha, a une relation avec un médecin diplômé de psychologie que Macha surnomme Paspapa. Elle a confié son mémoire sur les « meurtres en série donnés pour des accidents » au professeur Oursolovitch et va faire son stage à la Petrovka. Son père était avocat et ses « derniers procès […] avaient été difficiles. Au-delà des cas individuels, ils avaient dévoilé au grand jour l’injustice sociale et la bassesse de l’existence humaine. » (p. 44).

Andreï Yakovlev, est capitaine de police. La veille, il est rentré avec un chien errant qu’il a appelé Marilyn et qui a bouffé toutes ses boulettes ! Le lendemain matin, dans le bureau du colonel Anioutine, il rencontre la stagiaire, Macha. Il est de fort méchante humeur… Lorsqu’il est appelé sur les bords de la Moskova où le corps d’un homme a été repêché, il n’emmène pas Macha sur le terrain, elle n’a qu’à compulser les dossiers d’accidents des deux dernières années pour voir si c’était des meurtres ! Le capitaine remarque le nombre 14 sur l’arrière du crâne du mort. « Andreï concevait chaque nouvelle affaire comme un bloc de pierre à hisser au sommet d’une montagne. Il fallait le pousser progressivement jusqu’à réussir à le déplacer, ne serait-ce qu’un petit peu. » (p. 37). Le mort, Elnik, né en 1970, était un tueur à gages qui « s’était rangé depuis longtemps […] vivait à la campagne [et] ne voyait plus personne. » (p. 65).

Les chapitres alternent entre Macha et Andreï ; ils sont courts, le roman est un vrai page turner. Au bout d’un moment, le lecteur fait la connaissance d’Innokenti, l’ami de Macha, historien et jeune antiquaire, et il est intégré dans l’alternance des chapitres car Macha lui a parlé des enquêtes qu’elle suivait. Pour expliquer Ierusalima dans le titre russe, je dois dire qu’Innokenti découvre, en observant une carte de Moscou avec les endroits où les meurtres ont eu lieu, la Jérusalem céleste (p. 85). C’est que, en mai 1453, lorsque Constantinople tombe aux mains de l’Empire ottoman, « l’orthodoxie perd son centre. Les dirigeants orthodoxes de la grande-principauté de Moscou se prennent alors à rêver de construire la Nouvelle Jérusalem sur le territoire de Moscou. » (professeur Ilia Gluzman, p. 89).

En tout cas, Macha pense à un tueur en série et elle a déjà quelques arguments ce qui attire l’attention d’Andreï. « Je voulais vous dire que votre théorie n’est pas complètement inintéressante. Même si mes critiques sont totalement fondées. Vos hypothèses sont bonnes, mais elles sont lourdes de conséquences, si vous voyez ce que je veux dire. Ce n’est pas juste un délire médiéval. Si on a affaire à un tueur en série, il va falloir brasser plus large et mettre toute l’équipe sur le coup. Mais pour ça, on doit avoir des arguments béton. Sinon on n’obtiendra jamais les renforts ni les ressources nécessaires. » (p. 117).

Ce n’est pas suffisant pour Andreï mais il laisse Macha enquêter avec son ami Innokenti et ce qu’ils vont apprendre vont alors l’intéresser. « Plus ils avançaient dans la liste, plus Andreï devenait sérieux. Macha comprit qu’elle l’avait convaincu. Il avait fini par les croire ! Et il était effrayé désormais. Qui n’aurait pas eu peur à sa place ? Cet assassin était plus que glaçant. Non seulement il était au courant de nos moindres péchés, mais en plus il les numérotait selon une mystérieuse liste et choisissait des endroits très précis pour abandonner les corps. Il tissait sa toile d’araignée avec la même précision et méticulosité qu’un comptable devant son tableur Excel. » (p. 199-200).

Et ne pensez pas qu’il y a 7 péchés capitaux et donc 7 victimes ! Chez les Orthodoxes, tous les péchés sont capitaux, eh oui ! Macha et Innokenti les appellent les Tourments et le tueur en série le Tourmenteur. Il y a donc beaucoup de cadavres et beaucoup de violence. Mais aussi de l’humour russe : « Tu es tellement parfait que quand je suis en face de toi, je me compare automatiquement et je ne vois que mes défauts. Regarde : tu es beau, tu es élégant, tu sais très bien recevoir, tu fais merveilleusement la cuisine… Toutes les filles rêveraient de partager tout cet électroménager avec toi ! » (p. 295). Et malheureusement deux petites fautes… « un âme charitable » (p. 282) et « tout à tour » (p. 310).

Mais, un 2e tome est paru en septembre 2020, Les disparues du tableau, et j’ai très envie de le lire parce que la relation entre Macha et Andreï est classique et évolue de façon classique mais je les aime bien, ces deux-là, et Marilyn aussi !

Pour Animaux du monde #3 (avec le chien qu’Andreï appelle Marilyn alors que c’est un mâle…), Challenge lecture 2021 (catégorie 42, un livre qui comporte au moins trois morts), Mois du polar, Petit Bac 2021 (catégorie Adjectif avec capitaux), Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2021 (Russie).

La mémoire du temps de Frank Leduc

La mémoire du temps de Frank Leduc.

Nouveaux auteurs, collections Puissance 2, Thriller, mai 2020, 374 pages, 19,95 €, ISBN 978-2-8195-0605-8.

Genres : littérature française, thriller, Histoire.

Frank Leduc naît le 18 août 1958 à Paris. Après une carrière de cadre manager dans une entreprise de téléphonie, il quitte Paris pour les Landes et devient coach et formateur en management avant de se lancer dans l’écriture. Deux romans, Le chaînon manquant (2017), Cléa (2019) et deux recueils de nouvelles, Quelque chose à vous dire (2019), Un hôtel à Paris (2020) précèdent La mémoire du temps.

Mars 1937. Lisa Stein et Alexis Keller, deux ados (d’environ 16 ans), fuient leur village d’Eltville, situé dans le land de Hesse près de Mayence. Ils ont leurs billets pour Paris via Metz. « Tu vois, nous n’avions rien à craindre. Nous sommes en règle. Et bientôt, nous serons libres. Loin de ce pays qui devient complètement fou. » (p. 23). Mais ils sont rapidement repris et Angus Stein, un homme violent, enferme sa fille Lisa au couvent.

De nos jours, à Paris. Alice et Vincent sont mariés depuis 13 ans et ils ont trois enfants, Romane, Louna et Nathan. Ils vivent bien : Vincent est un célèbre romancier de science-fiction et Alice est une critique gastronomique reconnue. Mais, depuis près d’un an, Alice a sur le corps d’étranges brûlures douloureuses et aucun spécialiste n’a pu donner d’explications… Elle a rendez-vous avec le Pr Strootman. « Ce n’est pas un simple « psy ». C’est un neurologue et l’un des meilleurs. Il va regarder les choses autrement. Il y a forcément quelque chose à trouver. » (p. 20). « C’est l’un des plus grands neuropsychiatres de la planète. Il a écrit des tas de bouquins. Il a dû traiter des centaines de cas. Des milliers peut-être… S’il y en a bien un qui peut comprendre ce qui t’arrive, c’est lui ! » (p. 21). Alice ne sait pas si elle doit être soulagée ou inquiète après sa visite au Pr Strootman. « Même pour lui, l’affaire était surprenante. Il avait à la fois de l’enthousiasme à s’occuper de cette pathologie peu commune, l’adrénaline de réussir là où ses confrères avaient échoué et un mauvais pressentiment. Il ne s’en doutait pas encore, mais les jours qui allaient suivre modifieraient profondément le cours de sa vie ! » (p. 50).

J’ai appris beaucoup de choses sur la mémoire et sur les différentes zones qui abritent la mémoire, je les ai notées pour ne pas les oublier, cerveau, hippocampe, cortex frontal, amygdale, cervelet, ganglions, cortex, en fait tout ce qui concerne le cerveau et la mémoire m’intéressent alors j’ai vraiment envie de creuser le sujet. Mais il existe « une autre mémoire, plus mystérieuse encore, que les neurologues n’étudient sérieusement que depuis une dizaine d’années et dont nous ne connaissons pas encore tout à fait la portée. On l’appelle la mémoire génétique ou « ancestrale ». […] Un lien invisible qui unit les êtres d’une même famille à travers les générations. Un genre d’atavisme émotionnel. On ne l’explique pas encore, mais c’est réel et tout à fait démontrable. » (p. 125).

La mémoire du temps est à la fois un roman historique et un thriller (qui lorgne du côté du fantastique), et j’aime bien le mélange des deux genres que j’avais déjà apprécié dans Le violoniste de Mechtild Borrmann ou dans Angor de Franck Thilliez par exemple. Quant à cette histoire de mémoire familiale, je l’ai découverte dans L’île du Diable de Nicolas Beuglet (avec l’épigénétique). Cette mémoire à travers l’Histoire et le temps m’a donc bien embarquée. D’ailleurs, j’ai particulièrement aimé les passages à bord du dirigeable Hindenburg avec l’amitié entre Lisa et Paul (le jeune homme noir originaire de Pennsylvanie, matelot de seconde classe, qui lui prête Moby Dick pour qu’elle apprenne l’anglais) et la relation avec Otto, un berger malinois. « Ce chien avait une force hors norme. Elle était rassurée de l’avoir avec elle. Elle était persuadée qu’il la protégerait au péril de sa vie si quelqu’un lui voulait du mal. Et vu son gabarit, elle se sentait en parfaite sécurité. » (p. 334-335).

Franchement, le sujet est top, bien raconté, intriguant, et je voudrais vous conseiller La mémoire du temps mais l’auteur a malheureusement perdu la mémoire de l’orthographe et de la grammaire… « un genre d’existence en accélérée » (p. 105), « ils faisaient tous les deux partis » (p. 113), « Ils traversèrent l’air de décollage » (p. 118), « un contrat en bon et due forme » (p. 157), « Le marin sembla désarçonner par cette réponse » (p. 285), « Sans elle, je n’aurai pas réussi » (p. 333), mêmes fautes de futur au lieu du conditionnel dans « je n’aurai pas eu cette part de mystère » (p. 351) et dans « Elle devait penser que je vivrai éternellement » (p. 354), « l’enquête sur la disparition de Sarah Stein » (p. 360) qui je le rappelle se prénomme Lisa, « Et bienvenu à ceux […] » (p. 370)… Ma faute préférée est « Elle sangla solidement Otto à un piquet qui la regarda faire bizarrement. » (p. 346) parce qu’elle est drôle : vu la construction de la phrase, le lecteur ne peut s’empêcher de sourire en imaginant le piquet la regarder bizarrement ! Je ne sais pas si, pour vous, c’est rédhibitoire, pour moi ça l’est normalement mais j’avais déjà lu plus de 100 pages avant la première faute et je voulais savoir le fin mot de l’histoire alors j’ai continué la lecture mais je ne pensais quand même pas qu’il y aurait plus de 10 fautes dans ce roman… Par contre, je ne compte pas lire un autre titre de cette maison d’éditions.

Je place cette lecture dans Animaux du monde #3 (pour Otto, le berger malinois qui a une belle place dans la vie de Lisa), Challenge lecture 2021 (catégorie 26, un roman fantastique), Littérature de l’imaginaire #9 (pour le côté fantastique des rêves d’Alice et cette mémoire partagée qu’on ne comprend pas encore très bien), Mois du polar/thriller et Polar et thriller 2020-2021.

Mois du polar – février 2021

Il est de retour du 1er au 28 février 2021, le Mois du polar organisé par Sharon du blog Des livres et Sharon.

Infos et inscription chez Sharon avec plusieurs nouveaux logos ! J’en ai choisi un seul parce que le billet est trop court pour en mettre plusieurs + le groupe FB.

Mes lectures pour ce challenge

1. La mémoire du temps de Frank Leduc (Nouveaux auteurs, 2020, France)

2. Tous les péchés sont capitaux de Daria Desombre (Le Masque, 2019, Russie)

3. Le bureau du mariage idéal d’Allison Montclair + réflexion sur le cozy mystery (10/18, 2020, Angleterre)

4. Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez (Le livre de poche, 2019 (1981), Colombie)

5. Deux gouttes d’eau de Jacques Expert (Sonatine, 2015, France)

6. L’attaque du Calcutta-Darjeeling d’Abir Mukherjee (Liana Levi, 2019, Angleterre/Inde), ma note de lecture est publiée le 5 mars mais j’ai lu ce roman durant le week-end du 27-28 février donc durant ce Mois du polar.

La princesse au visage de nuit de David Bry

La princesse au visage de nuit de David Bry.

L’homme sans nom, collection Fantastic, octobre 2020, 280 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-918541-72-1.

Genres : littérature française, roman policier, fantastique.

David Bry naît en région parisienne mais vit dans plusieurs régions de France. Sa passion depuis l’enfance : la lecture. Il écrit sa première nouvelle à 9 ans et son premier roman à 12 ans. Son domaine de prédilection : l’imaginaire avec excursion dans le policier. Invité aux Imaginales 2019, il est leur coup de cœur et vous pouvez consulter sa bibliographie (chez plusieurs éditeurs). Du même auteur chez L’homme sans nom : Que passe l’hiver (2017).

Il y a vingt ans, Hugo Pelletier a quitté son village natal. Il y revient pour l’enterrement de ses parents morts dans un accident de la route. Il y retrouve le père Legrand, Anne Pirier qu’il a connue enfant et qui est maintenant gendarme et la mère de la jeune femme devenue alcoolique. « Puissiez-vous brûler, en enfer, murmura-t-il. » (p. 15) alors que le curé dit « Que Dieu vous pardonne, s’il le peut. » (p. 15).

Qu’ont bien pu faire les parents de Hugo ? La vieille Lisenne dit que « la princesse au visage de nuit […] s’est réveillée. » (p. 16). Et cette vieille légende semble mettre en émoi tout le village de Saint-Cyr alors que Sophie Pirier et Pierre Sitret ont disparu il y a vingt ans. « Lisenne. La sorcière. Celle qui connaît les histoires et les légendes. » (p. 122). En tout cas, les freins de la voiture du couple Pelletier ont été sabotés et les empruntes retrouvées sont celles de leur fils, Hugo ! Comment est-ce possible ? Suspecté, le jeune homme n’a pas le droit de retourner à Paris alors qu’un de ses amis proches a fait une tentative de suicide.

Anne croit Hugo innocent et elle continue toujours d’enquêter sur la disparition de sa sœur aîné, Sophie. « Tu crois que la mort de mes parents pourrait être liée à ce qu’il s’est passé il y a vingt ans ? » (p. 66). L’enquête – qui ne dure que dix jours avant le solstice d’été – va être douloureuse et faire remonter à la surface des choses bien désagréables… et bien extraordinaires ! « Ils croient que les légendes sont des contes pour enfants, l’interrompt-elle, qu’il n’y a rien de vrai dans ces histoires. Les imbéciles ! » (p. 233).

Je veux d’abord parler de l’édition qui est très soignée, ce n’est pas que le roman soit illustré mais presque : il y a des branches à chaque nouvelle partie et à chaque nouveau chapitre, c’est vraiment joli, et le lecteur a l’impression d’être, comme le village, entouré de forêt (qui est parfois terrifiante). Ensuite, au sujet du roman, j’ai aimé cette fusion des genres, policier et fantastique, il y a une ambiance un peu malsaine, une certaine noirceur, une sacrée brochette de personnages (euh… un peu biscornus) et c’est une belle réussite. C’est la première fois que je lisais David Bry et sûrement pas la dernière ! Et vous, avez-vous déjà lu cet auteur qui sait très bien lier le passé et le présent, la légende et le réel ? La princesse au visage de nuit est rythmé, dense et tragique, un véritable page turner. Hugo va apprendre qu’il est possible de survivre aux traumatismes de l’enfance.

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 8, lu en un week-end), Contes et légendes #3, Littérature de l’imaginaire #9, Polar et thriller 2020-2021.

Octobre de Søren Sveistrup

Octobre de Søren Sveistrup.

Albin Michel, février 2019, 640 pages, 22,90 €, ISBN 978-2-22643-899-7. Kastanjemanden (2018) est traduit du danois par Caroline Berg. Je l’ai lu en poche : Le livre de poche, février 2020, 736 pages, 9,20 €, ISBN 978-2-25324-153-9.

Genres : littérature danoise, roman policier.

Søren Sveistrup naît le 7 janvier 1968 à Kastrup (banlieue de Copenhague) au Danemark. Il est scénariste, plus spécialement connu pour la série télévisée Forbrydelsen c’est-à-dire The Killing. Octobre est son premier roman et a reçu le prix Barry 2020 (prix littéraire policier décerné depuis 1997).

Octobre 1989. Marius Larsen, commissaire proche de la retraite, se rend à la ferme d’Ørum pour un problème de bétail mais, sur place, c’est l’horreur !

Octobre « de nos jours ». Laura Kjær est torturée… « Quand elle revient à elle, elle ignore combien de temps elle est restée évanouie. Il fait encore noir. La voix est toujours là et on dirait presque qu’elle lui a manqué […]. » (p. 21).

Alors que, pour Rosa Hartung, ministre des Affaires sociales, c’est la rentrée parlementaire, Naia Thulin, une jeune inspectrice de la Crim’ depuis 8 mois se rend avec un agent d’Europol sur une scène de crime. « La victime s’appelle Laura Kjær, elle a 37 ans et elle travaillait comme assistante dentaire dans un cabinet de groupe dans le centre de Copenhague. Il semble qu’elle soit allée se coucher et se soit fait surprendre dans son lit par son agresseur. Son petit garçon de 9 ans qui dormait dans sa chambre, située au bout du couloir, n’a rien vu, rien entendu. » (p. 48). Sur la scène de crime, un bonhomme en marrons et une seule empreinte dessus, celle de Kristine Hartung, la fille de la ministre, disparue il y a un an !

L’enquête se révèle difficile, compliquée même car l’agent d’Europol (depuis 5 ans), Mark Hess, un Danois, a en fait été mis à pied par son patron, Freimann…

Mais quelques jours après, c’est Ann Sejer-Lassen qui est torturée et, sur son épaule, un bonhomme en marrons avec toujours les empreintes de Kristine Hartung. Quant aux maris des deux femmes mortes, Hans Henrik Hauge et Erik Sejer-Lassen, ils ne sont pas clean du tout… « Notre assassin se doute sûrement que nous nous apercevrons tôt ou tard que ses victimes ont été signalées aux services sociaux. » (p. 332).

Attention où vous allez mettre les pieds et les yeux. « Contrairement à Hess, Thulin n’a jamais mis les pieds dans un quartier de haute sécurité, même si elle en a évidemment entendu parler. Cet endroit, plus connu sous le nom de QHS psychiatrique, est la plus grande unité pénitentiaire pour malades mentaux du pays. Les quelque trente détenus qui s’y trouvent ont été jugés sur la base de ce qu’on appelle le degré de dangerosité particulière, que les instances juridiques peuvent utiliser dans les rares cas où l’on estime que le criminel jugé est un danger permanent pour ses congénères. Quand cette dangerosité est mise sur le compte d’une pathologie mentale, le détenu est enfermé dans ce QHS psychiatrique, un établissement à mi-chemin entre un hôpital psychiatrique et une prison de haute sécurité. Ceux qui y sont internés le sont toujours pour une durée indéterminée. Parmi les détenus, appelés ici des patients, on trouve des assassins, des pédophiles, des tueurs en série et des pyromanes. Certains d’entre eux ne seront jamais autorisés à reprendre leur place dans la société, parce que leur pathologie les rend imprévisibles et que les psychiatres jugent qu’ils le resteront indéfiniment. » (p. 435-436).

Octobre est un premier roman énorme (pas seulement par son nombre de pages), violent (mais pas trop glauque), intense, intelligent, mené de mains de maître (ils sont forts, ces Scandinaves !) et j’ai hâte que cet auteur publie un autre titre. Tout est bien ficelé, les personnages sont soignés, l’intrigue, le suspense et le rythme sont au top, et je n’ai pas vu le temps passer durant la lecture de ces 700 et quelques pages. Je verrais bien Octobre adapté en série ou en film (et pas seulement parce que l’auteur est scénariste).

Un roman policier idéal pour Décembre nordique que je mets également dans les challenges Polar et thriller 2020-2021 et Voisins Voisines 2020 (Danemark).

Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 22.