L’échelle de la mort de Mamdouh Azzam

L’échelle de la mort de Mamdouh Azzam.

Actes Sud, collection Sindbad, janvier 2020, 112 pages, 12,80 €, ISBN 978-2-330-13150-0. Mi’râj al-mawr est traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara.

Genres : littérature syrienne, drame.

Mamdouh Azzam naît en 1950 dans la province de Suwayda (région druze au sud-est de Damas) en Syrie. Il étudie la langue arabe et la littérature arabe à l’université de Damas puis travaille comme professeur. Il est romancier (8 romans) et nouvelliste. Parfois ses romans, comme Qasr al-matar (Le château de la pluie) reçoivent une fatwa et sont censurés. J’aimerais lire d’autres de ses titres !

« Le matin, elle cracha du sang. Pour la première fois depuis qu’ils l’avaient conduite ici, il y a un mois, et avaient verrouillé la porte, ses jambes se dérobaient sous elle, son corps usé et léger fléchissait au point de ne plus pouvoir supporter le poids de sa tête qui dodelinait et tombait sans cesse sur sa poitrine. » (p. 11). Tout de suite, le lecteur comprend l’intensité du drame qui se joue avec cette première phrase du roman.

Elle, c’est Salma, enfermée par sa belle-famille, la famille Dhîb, dans un lieu obscur, la seule cave du village (au sud de la Syrie). « Les choses ne lui apparaissaient plus sous leur aspect normal, c’était comme dans un rêve […]. » (p. 12).

Ce qui est dingue, c’est que la séquestration de Salma est un divertissement pour les vieilles du village !

Salma est jeune mariée avec Saïd mais il est parti au Venezuela. Lors de sa rencontre avec Abdelkarim, l’instituteur, il est ébloui par son regard. Après l’enlèvement de Salma, Abdelkarim, vraiment amoureux, a essayé de la retrouver mais, au village, il s’est heurté à un mur, à « des visages fermés » (p. 19).

« Les cris étaient un présage funeste. Il n’y a rien de mieux que les lamentations des femmes pour réveiller l’ange de la mort. » (p. 39).

Traditions familiales, mariages arrangés, autorité patriarcale, crimes d’honneur… Salma se doutait de ce qui allait lui arriver mais comment y échapper… « Elle se replia sur son nouveau bonheur en se disant que la divulgation de son secret apporterait plus de risque que de réconfort, car une femme mariée n’était pas sensée tomber amoureuse et, derrière elle, il y avait malheureusement les hommes des deux familles, les Dhîb et les Khorsân, qui parlaient souvent d’égorger les pécheresses. » (p. 66).

Une histoire dramatique, la mort d’une jeune femme qui avait la vie devant elle, qui n’a pas pu être maîtresse d’elle-même, racontée par un homme effaré qui essaie de faire bouger les mentalités. Son récit est court et concis mais dense, simple mais poétique (dramatiquement parlant), surtout cruel et déchirant. Cet événement tragique, ce crime d’honneur, malheureusement existe encore à notre époque…

Pour le Challenge de l’été (Syrie) et Petit Bac 2020 (catégorie Objet avec échelle).

Perdus en forêt de Helle Helle

Perdus en forêt de Helle Helle.

Phébus, janvier 2020, 160 pages, 16 €, ISBN 978-2-7529-1124-7. Hvis det er (2014) est traduit du danois par Kakob Jakobsen.

Genre : littérature danoise.

Helle Helle, de son vrai nom Helle Olsen, naît le 14 décembre 1965 à Nakskov, une île au nord-est du Danemark. Elle est publiée depuis 1993 (une dizaine de romans). Vous parlez danois ? Plus d’infos sur son site, http://www.hellehelle.net/ (une page en anglais).

Dans une forêt du Jutland, un homme et une femme courent, ils ne se connaissent pas et se croisent par hasard. Mais, lorsque la nuit tombe, ils sont tous deux perdus et se recroisent. Ils vont passer la nuit ensemble et parler. « Nous continuons un moment sans rien dire. La lumière diminue drastiquement. » (p. 16).

Le thème de base est tout simple mais l’idée m’a plu et puis je n’ai jamais lu cette autrice danoise apparemment réputée. Mais… Commencé en mars, ce roman m’est tombé des mains, blabla, ennui… Je pensais le terminer en avril mais je l’ai laissé traîner ! Je reprends sa lecture dans le cadre du Marathon de l’été 2020 – semaine 1 avec la thématique « Terminer ses livres en cours ».

Je reprends donc à la page 72 et je suis un peu perdue… Ah oui, elle raconte, à l’inconnu donc, qu’elle vivait en coloc puis tout le monde est parti et elle s’est retrouvée seule… Plus tard, elle a revu Christian qui avait un fils de trois ans (Magnus, surnommé Buller) mais qui n’était pas en couple alors elle a travaillé avec lui au magasin de ses parents et ils se sont mis ensemble.

Pendant qu’elle raconte, la nuit et le froid se sont bien installés… même s’ils ont trouvé un abri. « Quand crois-tu que nous allons nous en sortir ? me demande-t-elle à un autre moment, sous les couvertures. » (p. 113). Allez, que le jour se lève et qu’ils puissent repartir, qu’on en finisse ! Mais lui est blessé au pied et elle n’a fait que vomir…

Je suis passée à côté de ce roman, mais alors totalement ! Je l’ai pourtant lu jusqu’au bout pour connaître le fin mot de l’histoire mais il n’y en a pas… Je trouve qu’il n’a ni queue ni tête, il est bavard et sans humour… D’autres ont aimé mais Aifelle, comme moi, n’a pas été convaincue alors qu’elle avait apprécié un précédent roman de Helle Helle.

Je ne pense pas relire cette autrice danoise mais je mets tout de même ce roman dans Challenge de l’été (Danemark) et Voisins Voisines 2020 (Danemark aussi).

Ric-Rac d’Arnaud Le Guilcher

Ric-Rac d’Arnaud Le Guilcher.

Robert Laffont, février 2015, 264 pages, 18 €, ISBN 978-2-22115-694-0.

Genre : littérature française.

Arnaud Le Guilcher naît en 1974 à Guingamp (Bretagne). D’autres romans : En moins bien (Stéphane Million, 2009), Pas mieux (Stéphane Million, 2011), Pile entre deux (Stéphane Million, 2013), Capitaine frites (Robert Laffont, 2016), Du tout au tout (Robert Laffont, 2018) et des recueils de nouvelles.

Jean-Yves, surnommé Jeanyf, à 14 ans et il est le seul jeune du village. Il vit à La Sourle avec son père Pierre-Yves, surnommé Pierryf. Malgré sa petite taille (1,30 m), il veut devenir footballeur. « À La Sourle, on est très souvent retraité, chômeur ou chômeur à la retraite, et on a rien d’autre à foutre que de se bourrer la gueule aux heures qui passent en traînant les savates. » (p. 18-19). Le père, Pierryf donc, travaille, il est sculpteur de pantins et de marionnettes mais il est tellement obsédé par la disparition de son épouse, Yvette, qu’il la peint et la sculpte partout dans la maison. « Il est farfelu mon père. Les habitants du village l’appellent Gepetto quand ils le croisent, mais ils le croisent plus souvent parce qu’il sort quasi plus de chez nous. » (p. 27). Une maison, assez belle d’ailleurs, devenue un mausolée en l’honneur d’Yvette, un champ immense, des arbres et de l’autre côté, un grand corps de ferme qui vient d’être racheté. Et plus loin, à quelques kilomètres, l’oncle Jacques-Yves, surnommé Jackyf, qui est herboriste et qui a un fils bizarre, Thierry-Yves, surnommé Thierry puis Soubirou depuis qu’il a vu la vierge dans son bol de cacao. Bref la routine mais un jour, tout est bouleversé avec les nouveaux voisins (ils ont emménagé le manoir aux 31 chambres en gîte rural, Le Silo) et leur fille de 14 ans, Bessie. « Mon père sort de son mutisme et dit sans regarder personne : « Y a pas de touristes ici, et y en aura jamais. À La Sourle, à part vieillir, y a rien à faire. » (p. 73).

« Je remonte dans ma chambre me changer et, tout le reste de la journée, je ronge mon frein en faisant mine de ne penser à rien, alors que je pense précisément à tout : l’amour, la vie, le sexe, la mort, l’avenir… Difficile d’avoir un programme plus complet. » (p. 96).

« Bessie, quand je suis en sa présence, c’est une putain d’insurrection. La révolte à portée de main. L’épilepsie et l’anarchie. Je trébuche, je bafouille, je tends les bras sans savoir pourquoi, je plie les genoux pour les mêmes raisons, je rougis, je balbutie… Demi-tour, gauche, droite, roulade, fente avant, cris de bête : je deviens incontrôlable. » (p. 130-131).

Ric-Rac est un roman rural, drôle, tendre, inventif et il n’y a pas de doute : je lirai d’autres titres d’Arnaud Le Guilcher parce que j’aime bien son humour proche de l’absurde.

Opium de Maxence Fermine

Opium de Maxence Fermine.

Albin Michel, février 2002, 175 pages, 13,90 €, ISBN 2-226-13124-8.

Genres : littérature française, Histoire.

J’ai déjà parlé de Maxence Fermine avec les chroniques de Le tombeau d’étoiles, Tango Massaï, La petite marchande de rêves et Zen.

Ce roman commence comme cela : La vie de Charles Stowe, aventurier du thé…

1938 : Charles Stowe, fils unique de Robert Stowe, commerçant de thé et épices depuis 1816 à Londres, décide de partir pour la Chine à la découverte du thé qu’il aime depuis son enfance. Il y découvrira Chine, Thé et Opium.

1940 : Charles Stowe rentre en Angleterre où l’attend son père, il emporte avec lui son plant de thé blanc. Sur le chemin du retour, il rencontre Robert Fortune, connu comme le premier Britannique à avoir rapporté du thé de Chine et auteur de La route du thé et des fleurs.

Voici donc Opium ou l’histoire d’un illustre inconnu ! C’est un très beau roman qui se lit d’une traite, mais court, trop court !

Cette note de lecture est la refonte d’un billet déjà publié sur un autre blog en 2008, ceci pour le Mois anglais. En effet, ce roman raconte comment le thé chinois est arrivé en Angleterre : c’est super important, isn’t it ?

Zen de Maxence Fermine

Zen de Maxence Fermine.

Michel Lafon, octobre 2015, 140 pages, 14,95 €, ISBN 978-2-7499-2697-1.

Genre : littérature française.

Maxence Fermine naît le 17 mars 1968 à Albertville (Savoie). Je l’ai découvert avec Neige et Le violon noir en 1999 aux éditions Arléa puis L’apiculteur en 2000 chez Albin Michel. Depuis, j’ai lu une grande partie de ses romans mais pas tous.

Peu à peu, je récupère mon retard dans la publication de notes de lectures plus anciennes qu’il serait dommage de ne pas publier.

Maître Kuro (*) est calligraphe. C’est un « art subtil » et « mêlant la peinture à l’écriture » (p. 11), une « sagesse millénaire » que le maître pratique « avec verticalité, harmonie, simplicité et élégance » (p. 12). Il vit près de Kyoto, en forêt, dans une petite pagode de trois pièces. « La première pour vivre, la deuxième pour dormir et la troisième pour travailler. Triade magique. » (p. 22). Il s’occupe d’un petit jardin zen et adopte un chaton perdu. Maître Kuro a une vie modeste mais il est heureux ; il se promène en forêt, médite, se rend de temps en temps à Kyoto pour acheter ce dont il a besoin et reçoit parfois un élève. Un jour arrive une enveloppe rouge : Yuna de Kyoto, 30 ans, souhaite recevoir des cours « afin de parfaire son art » (p. 47). Et la vie du maître va être bouleversée !

(*) kuro signifie noir en japonais. Noir comme l’encre utilisée pour les calligraphies.

Zen est un roman court mais intense (les chapitres font une à trois pages et je n’ai pu m’empêcher de tourner les pages pour découvrir le chapitre suivant). Écrit avec élégance et finesse comme une belle calligraphie, le récit est poétique et dépaysant. C’est une ode à la calligraphie, au zen, à l’amour. Et puis, Maxence Fermine est un de mes auteurs français préférés !

Petit bémol : la police de caractère n’est pas jolie du tout ! Les lettres sont malingres et ça gâche un peu le plaisir de lecture…

Quelques extraits pour vous mettre dans l’ambiance.

« Le zen est une voie d’authenticité et d’éveil. Un état d’esprit. Basé sur le relâchement, la concentration et la méditation. Pour y parvenir, il est nécessaire d’entretenir son corps et de cultiver son esprit. Retrouver la notion de geste naturel. Rester vrai. Un temps. Puis cette dernière phrase. Absolue et nécessaire. C’est le seul chemin à suivre pour connaître la plénitude. » (p. 61).

« L’unique trait du pinceau ne dessine pas, il révèle seulement ce qui existait déjà. » (p. 73).

« La musique la plus difficile à créer, mais certainement la plus belle, est celle du silence. » (p. 73).

L’humilité du maître : « Vous êtes douée, c’est certain. Et même si vous avez encore beaucoup à apprendre, vous progressez si vite qu’un jour prochain, c’est peut-être moi qui rêverai de posséder le dixième de votre talent. » (p. 87).

Une définition du zen ? « Le zen, c’est la vacuité. La paix intérieure […]. (le zazen) C’est s’asseoir en silence, parfaitement immobile, et faire le vide en soi. […] Ne plus courir. Apprendre à vivre et à observer. Devenir immobile. Et contempler ce qui nous entoure. Avec un ravissement toujours plus grand. Voilà le début du zen. » (p. 108).

Paix intérieureNe plus courir. Apprendre à vivre et à observer… Sages conseils que je m’applique à suivre le plus possible et j’espère que vous aussi !

La papeterie Tsubaki d’Ito Ogawa

La papeterie Tsubaki d’Ito Ogawa.

Philippe Picquier, août 2018, 384 pages, 20 €, ISBN 978-2-8097-1356-5. ツバキ文具店 Tsubaki bunguten (2016) est traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako.

Genres : littérature japonaise, roman.

OGAWA Ito 小川 糸 naît en 1973 à Yamagata (Japon). Avant d’écrire des romans pour les adultes, elle écrit des chansons et des albums pour enfants. Ses trois premiers romans : Le restaurant de l’amour retrouvé (2009, Philippe Picquier 2013), Le ruban (2011, Philippe Picquier 2016) et Le jardin arc-en-ciel (2014, Philippe Picquier 2016).

Kamakura, préfecture de Kanagawa. Amemiya Hatoko, 25 ans, est surnommée Poppo (Hato et Poppo signifient pigeon, oiseau qu’elle n’aime pas du tout !). « La famille Amemiya est une lignée d’écrivains calligraphes qui remonte, paraît-il, à l’époque d’Edo, au XVIIe siècle. […] Depuis, les femmes Amemiya sont écrivains publics et calligraphes de génération en génération. » (p. 13). Hatoko est la onzième génération. Après les morts de sa grand-mère qui l’a élevée (qu’elle appelle L’Aînée) et de Tante Sushiko, Hatoko est revenue de l’étranger (le Canada si j’ai bien compris) où elle étudiait et a repris la boutique (depuis six mois). Parmi ses premiers clients, une vieille dame, un soir d’été, qui lui demande de rédiger une lettre de condoléances suite au décès de Gonnosuke, un singe recueilli par un couple d’amis, ce n’est pas banal.

« Si l’enveloppe est un visage, le timbre est le rouge à lèvres qui donne le ton. En se trompant de rouge à lèvres, on fiche en l’air le reste du maquillage. Ce n’est qu’un petit timbre mais tellement important. Dans son choix se concentre, dit-on, la sensibilité de l’expéditeur. » (p. 74).

Hatoko a une amie, sa voisine, plus âgée, madame Barbara. Ensemble, elles se baladent, vont au restaurant et papotent. J’aime beaucoup la réponse à la question « Quelle est votre saison préférée » : « Toutes, a-t-elle répliqué du tac au tac. Au printemps, les cerisiers sont beaux et en été, on peut se baigner. À l’automne, on mange plein de bonnes choses et l’hiver, le calme règne et les étoiles sont magnifiques. Moi, je suis une gourmande incapable de choisir. Alors printemps, été, automne et hiver, j’aime toutes les saisons. » (p. 88). C’est que le roman est construit en quatre parties qui correspondent chacune à une saison car les quatre saisons sont très importantes au Japon.

La papeterie est une boutique classique qui vend du papier, des crayons, des stylos, etc., avec l’activité d’écrivain public et calligraphie en plus. Les lecteurs néophytes apprendront des choses sur les hiraganas, les katakanas et les kanjis (les trois sortes de caractères utilisés par les Japonais). De mon côté, j’ai appris des choses sur le papier, l’encre, les formules à utiliser, le choix des timbres et les plumes, en particulier la plume de verre dont je n’avais jamais entendu parler ! La plume de verre a été inventée par Sasaki Sadajirô (« un artisan spécialisé dans la fabrication de clochettes en verre ») en 1902 et « Elle a immédiatement été adoptée en France et en Italie. » (p. 103).

Page 145, l’autrice confond restaurant italien et restaurant espagnol : elle dit que c’est un restaurant italien mais si vous y buvez du vin rouge espagnol et du xérès, et si vous y manger du jamón ibérico, vous êtes plutôt dans un restaurant espagnol ! Cette confusion m’a fait sourire car une amie japonaise confondait restaurant français et restaurant italien mais c’était à cause de la couleur des drapeaux (les Japonais confondent souvent le bleu et le vert).

Un des très beaux passages du roman est « la tournée des sept divinités du bonheur de Kamakura » pour le Nouvel An ancien avec Hatoko, madame Barbara, son amie prof Panty et le Baron (p. 211 et suivantes). Prêts pour la balade ? « Tout de même, qu’est-ce qu’il y a comme temples à Kamakura ! On pourrait dire sans exagérer que la ville entière n’est qu’un immense cimetière. Partout des temples. Il ne faut pas s’étonner que tant de gens prétendent avoir vu des fantômes. » (p. 216). C’est à ce moment-là que je me suis rappelée avoir visité avec beaucoup de plaisir cette ville et le Kôtoku-in, le temple avec le Daibutsu, l’immense statue en bronze de Bouddha qui a près de 800 ans ! (je vous mets une de mes photos).

Un jour, un jeune italien, Agnello (Agno) entre dans la boutique et donne plus de cent lettres à Hatoko car sa mamma (une Japonaise mariée à un Italien) a entretenu une correspondance pendant des années avec la grand-mère de Hatoko qui va découvrir L’Aînée sous un jour nouveau. « Poppo, la vie nous réserve bien des surprises ! » (Panty, p. 340).

Ce roman, charmant, délicat, très agréable à lire, est lui aussi rempli de surprises ! Déjà, remettre l’écriture au goût du jour à notre époque dans un Japon si connecté, il fallait le faire ! Et puis la couverture, très belle, est vraiment attirante ; une papeterie, vous pensez bien, c’est comme une librairie, c’est un haut-lieu de perdition ! J’avais l’impression d’y être, d’ailleurs, surtout lorsque Hatoko écrit le soir, après la fermeture, et je ne sais pas pourquoi mais je sentais parfois la présence de L’Aînée, comme si elle observait par-dessus l’épaule de Hatoko pour voir ce qu’elle écrivait et comment elle l’écrivait (c’est qu’il y a tant de codes à respecter).

Et si nous écrivions à nouveau des lettres et des cartes postales ?

Mon dernier billet pour Un mois au Japon 2020. Je remercie Noctenbule de m’avoir envoyé ce beau roman et je vous mets le lien vers sa note de lecture.

Demain les chats de Bernard Werber

Demain les chats de Bernard Werber.

Albin Michel, octobre 2016, 320 pages, 20,90 €, ISBN 978-2-22639-205-3. Je l’ai lu en poche : Le livre de poche, janvier 2018, 352 pages, 7,30 €, ISBN 978-2-25307-370-3.

Genres : littérature française, science-fiction, anticipation.

Bernard Werber naît le 18 septembre 1961 à Toulouse. Il mêle conte, philosophie, science-fiction ou genre policier dans ses romans et ses nouvelles. Plus d’infos sur son site officiel et sa page FB.

Paris. La narratrice est Bastet, une jeune chatte de 3 ans qui désespère de communiquer avec son humaine, Nathalie… Exit la petite souris à la queue rose, exit Poséidon le poisson rouge… Peut-être que son humaine (sa servante) sera un peu plus réceptive, c’est que Bastet est persuadée que les chats sont supérieurs aux humains ! Mais il va se passer deux choses dans la vie de Bastet.

Des nouveaux voisins s’installent dans la maison d’à côté et elle fait la connaissance de Pythagore, un Siamois… connecté ! Il a un Troisième Œil sur le front et peut y brancher une clé USB. Il est très instruit.

Et son humaine ramène à la maison Félix, un Angora blanc… « Toi, tu ne me plais pas. Fiche le camp. » (p. 42).

Puisque son humaine n’y comprend rien à rien, Bastet préfère passer ses nuits avec Pythagore qui peu à peu lui apprend ce qu’il sait. « Être instruite me semble le plus grand des privilèges et je plains ceux qui vivent dans l’ignorance. » (p. 68).

Ainsi Bastet et Pythagore observent le monde des humains et Bastet, ayant été témoin d’un attentat, comprend ce qu’est le terrorisme, les agressions et la guerre…

Sûrement mon passage préféré : « […] j’ai découvert l’histoire des humains. J’ai choisi mon nom en référence à l’un d’entre eux, qui me semblait le plus intéressant et le plus sage. Pythagore. […] Pythagore était un humain d’une grande clairvoyance qui a vécu il y a deux mille cinq cents ans. Alors que la société était en crise, plongée dans la violence, la bêtise et la peur, il a changé la mentalité de ses congénères. Il les a informés de leur propre ignorance. Il leur a fait découvrir un monde au-delà de la simple perfection directe de leur sens. […] Pythagore a guidé l’humanité vers la paix et la sagesse, alors j’ai choisi son nom pour guider de la même manière mes congénères les chats. » (p. 221-222).

Après, c’est le chaos… Les humains et les chats survivants, Hannibal le lion, et peut-être d’autres espèces, pourront-ils se comprendre et s’allier pour se battre contre les rats ? « L’épidémie de peste finira forcément par s’arrêter. C’est sur la culture que va se jouer notre avenir commun. Il est venu le temps où les derniers humains sages doivent offrir leurs connaissances les plus avancées aux autres espèces animales. » (p. 336).

J’ai un mot (ou deux) à dire à Thomas… « Thomas, tu un gros connard ! » (vous comprendrez en lisant le roman), voilà, ça soulage !

Le titre, Demain les chats, un clin d’œil à Demain les chiens, un recueil de nouvelles de Clifford D. Simak (1904-1988) paru en 1952 ?

Par le passé, j’avais lu le premier tome de la trilogie Les Fourmis (son premier roman, mars 1991) et ça ne m’avait pas emballée alors je n’avais pas relu cet auteur. Mais, ici, avec les chats, l’histoire m’a attirée et il y a de beaux moments comme la rencontre avec Pythagore, la naissance des chatons de Bastet et Félix (eh oui !), l’arrivée du lion échappé du cirque… Mais ce n’est pas de la « grande littérature » et la réflexion sur le monde des humains est basique. Cependant, j’ai passé un bon moment de lecture et je veux lire la suite : le tome 2, Sa majesté des chats, est paru en septembre 2019 et je l’emprunterai à la médiathèque. Et si vous avez un excellent titre de cet auteur à me proposer, Le père de nos pères, L’arbre des possibles ?

Bon, Bernard Werber est un écrivain très connu et il n’a pas besoin de pub mais comme j’ai lu ce roman durant le Printemps de l’imaginaire francophone 2020, autant publier ma note de lecture avant le 1er juin. Cette lecture entre aussi dans les challenges Animaux du monde, Littérature de l’imaginaire #8 et Petit Bac 2020 (catégorie Animal avec chats).

Les billes du Pachinko d’Elisa Shua Dusapin

Les billes du Pachinko d’Elisa Shua Dusapin.

Zoé, août 2018, 144 pages, 15,50 €, ISBN 978-2-88927-579-3.

Genre : littérature coréenne (franco-suisse).

Elisa Shua Dusapin naît en Corrèze en 1992 de mère sud-coréenne et de père français, ainsi elle grandit entre la Corée du Sud, la France et la Suisse où elle vit actuellement. Elle étudie les Lettres à l’université de Lausanne et les Arts à l’institut de Berne. Elle est comédienne et romancière. Elle coécrit un spectacle musical, M’sieur Boniface, et j’ai déjà lu son premier roman, Hiver à Sokcho.

Claire, 30 ans, a quitté Genève et son compagnon pour Tôkyô : elle a répondu à une annonce pour être répétitrice de français pendant l’été pour Mieko, une fillette de 10 ans à Tôkyô. « J’allais justement y passer le mois d’août auprès de mes grands-parents, en vu du voyage en Corée que nous avions prévu d’effectuer début septembre […]. » (p. 13). La grand-mère n’a plus toute sa tête mais le grand-père, 80 ans, tient encore le Pachinko Shiny dans le quartier de Nippori, un petit pachinko qu’il gère depuis plus de 50 ans, depuis leur arrivée au Japon, en 1952. Claire a prévu de voyager avec ses grands-parents en Corée pour qu’ils revoient enfin le pays de leur jeunesse mais… « Je les regarde, dépassée. Ils vivent cloîtrés dans le périmètre du Pachinko. Leur vie sociale se borne à l’échange de billes contre des babioles […]. Ils ne se mêlent pas à la communauté des Coréens du Japon, les Zaïnichis, déportés sous l’occupation japonaise ou exilés comme eux pour fuir la guerre de Corée. » (p. 35).

Que de souvenirs me sont apparus à la lecture de ce roman ! Nippori, la Yamanote line, Ueno avec son parc et son zoo, les Family Mart (magasins ouverts 7/7 jours et même pour certains 24/24 heures), les lutteurs de sumo, Miyajima… Mais je ne connais pas Shin-Okubo, le quartier coréen de Tôkyô, dommage.

Dans ce roman dépouillé, j’ai senti beaucoup de nostalgie et de tristesse… « À la séparation, le gouvernement japonais nous a autorisés à conserver l’identité coréenne, mais il fallait choisir entre le Nord et le Sud. […] On ne savait rien des raisons politiques, la guerre froide, la Russie, les États-Unis. Pour les Coréens du Japon, il n’y a jamais eu de Nord ni de Sud. Nous sommes tous des gens de Choson. Des gens d’un pays qui n’existe plus. » (p. 132). Mais « Il s’arrête. Puis il dit : – Il nous reste une langue. » (p. 132).

Un beau roman avec un message assez cruel pour les exilés… Notre pays, c’est le pays dans lequel on vit, quels que soient ses défauts et ses différences en particulier linguistiques et gastronomiques, quels que soient notre état d’esprit et notre chagrin, il faut s’y adapter, adopter sa langue, ses coutumes, le respecter et l’accepter, et finalement il n’est pas nécessaire de retourner dans le pays d’origine surtout si – comme ici la Corée du Sud qui est pourtant tout près – il a subi des transformations inimaginables depuis plus de 50 ans. C’est comme ça qu’ont vécu les grands-parents mais que transmettre aux enfants et aux petits-enfants quand le pays d’origine est occulté ?

Un beau roman donc, tout en finesse et en ambiance subtile et feutrée (même si je trouve qu’Elisa Shua Dusapin a un problème avec sa façon de décrire la nourriture !) mais, comme pour Hiver à Sokcho, j’ai cette impression d’inachevé et ça me dérange… Est-ce dû à un problème d’appartenance, de racines, à l’imagination sur les origines et le pays d’origine peu ou pas connu créant un fantasme somme toute loin de la réalité de ce pays… ? L’auteur, originaire de Corée, en vacances chez ses grands-parents au Japon lorsqu’elle était jeune, ayant reçu une éducation européenne en France et en Suisse, se pose des questions et c’est tout à fait normal mais, tout en aimant ses grands-parents, elle ne les connaît pas, ne les comprend pas, elle est dépassée et noue en fait une relation plus proche avec Mieko, petite japonaise de 10 ans qui apprend le français car sa mère, la quarantaine, est professeur de français.

Un deuxième roman pour les lecteurs curieux et pour ceux qui ont aimé Hiver à Sokcho.

J’ai lu ce roman il y a déjà un moment mais, comme je n’avais toujours pas publié ma note de lecture, j’en profite pour la mettre maintenant dans le Challenge coréen mais aussi dans Un mois au Japon puisque le roman s’y déroule.

Comme il y a un problème d’intégration de vidéos depuis quelques semaines…, voici le lien sur lequel vous pourrez écouter Elisa Shua Dusapin. https://youtu.be/Vck4861UdHk

Trois jours en automne de Pak Wan-seo

Trois jours en automne de Pak Wan-seo.

Atelier des cahiers, collection Littératures poche, avril 2016, 112 pages, 8 €, ISBN 979-10-91555-27-2. 그 가을의 사흘동안 Geu gaeuleui saheuldong-an (1985) est traduit du coréen par Benjamin Joinau et Lee Jeong-soon.

Genre : roman sud-coréen.

Pak Wan-seo 박완서 naît le 20 octobre 1931 à Gapyeong (dans la province de Gyeonggi, en Corée du nord, même si la partition des deux Corée n’a pas encore eu lieu). Elle étudie à Séoul et est séparée de sa famille. Son premier roman paraît en 1970. Elle écrit une quinzaine de romans (seulement trois sont traduits en français) et une dizaine de recueils de nouvelles. Elle meurt le 22 janvier 2011.

« Il ne reste plus que trois jours. Dehors, c’est l’automne. (p. 9). La narratrice est gynécologue ; dans trois jours, elle sera à la retraite.

Printemps 1953, jeune médecin de 26 ans, elle cherche un cabinet où installer son activité. Elle est peu expérimentée mais a déjà exercé dans un hôpital de campagne pendant la guerre puis dans une clinique en province. L’appartement qu’elle loue dans la banlieue de Séoul est dévasté mais elle choisit de devenir gynécologue pour « soulager les souffrances solitaires plus que la maladie elle-même » (p. 18). Après les travaux, elle ouvre sa « Clinique Dongbu – Spécialité : gynécologie » (p. 20). Mais personne ne sait ce qu’elle a vécu, personne à part le lecteur qui est mis dans la confidence. Mais après un premier accouchement réussi en pleine nuit, sa carrière change : « les putes à G.I. » (p. 36), les maladies vénériennes, les curetages, puis les femmes au foyer pour des avortements (limitation de deux enfants par famille). Elle a « tué » tellement d’enfants que… « Il y a une chose que je voulais faire avant de prendre ma retraite : mettre au monde un autre bébé. » (p. 43). Mais est-ce que ce sera possible ? Elle a commencé son compte à rebours au soixantième jour et il n’en reste plus que trois !

Elle raconte aussi, sans compromis, l’évolution du quartier en trente ans, les nouveaux immeubles qui côtoient les taudis, les églises qui s’y installent, les mentalités qui ne changent pas vraiment, et puis un certain fauteuil en velours. Le récit est bien écrit mais j’avoue que je l’ai trouvé froid et distant… Le monde médical est tellement à l’opposé de ce que je fais ! La narratrice est une femme seule, détruite, amère, en proie à une obsession : mettre au monde un enfant.

« À travers ce portrait sans concession d’une femme face à son destin, c’est un tableau de la Corée contemporaine que dresse, non sans humour, Pak Wan-seo. Dans ce texte d’une force implacable, elle fait montre des qualités qui ont fait d’elle une des figures les plus importantes de la littérature coréenne contemporaine. Comme toujours dans ses œuvres, derrière le masque grimaçant des personnages et de leur misère, se cache un profond humanisme qui donne une résonance universelle à ce très beau texte. » (4e de couverture).

Les thèmes des romans de Pak Wan-seo se classent en trois groupes (source Wikipédia) : le premier est la guerre de Corée et ses séquelles, le deuxième est le matérialisme et l’hypocrisie des classes moyennes, et le troisième est les problèmes auxquels sont confrontées les femmes dans une société patriarcale (années 80). Avec Trois jours en automne, on est en plein dans ce troisième thème, avec une pointe de deuxième thème quand même. Dans toute cette noirceur, cette crudité, la gynécologue révélera-t-elle à elle-même et au lecteur son humanité ?

La littérature coréenne est atypique et surprenante !

Une première lecture pour le Challenge coréen.

Et si les chats disparaissaient du monde… de Genki Kawamura

Et si les chats disparaissaient du monde… de Genki Kawamura.

Pocket, novembre 2018, 176 pages, 6,50 €, 978-2-26628-657-2. 世界から猫が消えたなら (Sekai kara neko ga kieta nara, 2012) est traduit du japonais par Diane Durocher.

Genres : littérature japonaise, fantastique.

Genki Kawamura 川村元気 naît le 12 mars 1979 à Yokohama (Kanagawa, Japon). Il travaille dans le monde du cinéma (scénariste, producteur) et c’est son premier roman (il a d’ailleurs été adapté au cinéma en 2016, bande annonce ci-dessous).

Le narrateur, un jeune homme de 30 ans, facteur de son métier, pense qu’il n’a qu’un rhume mais il souffre tellement qu’il consulte. « Ce n’était pas un rhume. Mais un cancer du cerveau de stade 4. » (p. 10). Il accuse le coup mais il n’a plus qu’une semaine à vivre, ou un peu plus ou un peu moins… Il reçoit alors chez lui la visite du diable qui lui annonce qu’il va mourir demain mais qui lui propose une solution : « Tu dois faire disparaître une chose de cette planète. En contrepartie, il te sera accordé un jour de vie supplémentaire. » (p. 18). Le jeune homme hésite puis accepte l’échange.

Téléphones, films, montres… « Qu’est-ce qui était le plus triste ? L’idée de ma propre mort, ou celle de la disparition de choses importantes ? » (p. 90).

Les quatre premiers jours sont faits de rêves et de souvenirs. De sa mère, décédée il y a quatre ans, et des deux chats qu’ils ont eus (l’un après l’autre) : Laitue et Chou (ce dernier vit d’ailleurs avec lui depuis le décès de sa mère). Et de son père, horloger, avec qui il a coupé les ponts.

Mais le diable annonce que le vendredi, les chats disparaîtront ! « Si les chats disparaissaient du monde… Que gagnerait-on ? Que perdrait-on ? » (p. 127). Pour le jeune homme, c’est un dilemme de trop, d’autant plus qu’il aime Chou plus que tout !

Lorsque j’ai vu ce roman (en poche) à la librairie en novembre 2018, j’ai craqué : chat sur la couverture, littérature japonaise et thème qui m’a plu, ce qui faisait trois bonnes raisons d’acheter ce livre ! J’ai choisi de le lire début avril lors d’un marathon de lecture et je n’ai pas été déçue : c’est beau, c’est triste, c’est… miaou ! Et puis, il y a une réelle réflexion sur la mort, le sens de la vie et ce qu’on peut faire sans risquer de nuire. Il y a tous ces petits bonheurs, ces petits riens tout au long d’une vie que le narrateur (et le lecteur aussi) laisse passer sans se rendre compte de leur importance et puis oublie… Ce roman est donc comme un conte philosophique qui remettrait gentiment sur le droit chemin avec un peu d’humour.

Quant au narrateur (on ne saura pas son nom), il décide d’écrire une lettre au jour le jour, un peu comme un journal ou un testament, et ce n’est que vers la fin du livre que le lecteur comprend à qui il l’écrit.

Une belle lecture pour les challenges Animaux du monde, Lire en thème (en avril, auteur découverte, encore jamais lu), Littérature de l’imaginaire #8, Petit Bac 2020 (catégorie Animal pour chat) et Un mois au Japon (qui continue d’ailleurs en mai).