La bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie

La bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie.

Actes Sud, collection Sindbad, janvier 2019, 176 pages, 19 €, ISBN 978-2-330-11795-5. Kawkab’Anbar (2010) est traduit de l’arabe (Égypte) par Stéphanie Dujols.

Genres : littérature égyptienne, littérature arabe.

Mohammad Rabie naît en 1978 au Caire (Égypte). La bibliothèque enchantée a reçu en 2011 le premier prix littéraire du Sawiris Cultural Award en Égypte. Du même auteur : Year of the Dragon (2012) et Otared (2014, nommé pour le International Prize for Arabic Fiction en 2016).

Chaher est un jeune fonctionnaire du Ministère des Biens de mainmorte (*). Son supérieur le charge de faire un rapport détaillé sur une bibliothèque oubliée de (presque) tous et pas facile à trouver sans adresse précise ! « D’habiture, moi, au bureau, je ne fais rien. Je reste assis à attendre qu’on me donne une petite tâche. Cela se produit une fois par semaine. » (p. 7). C’est que cette bibliothèque doit être démolie en prévision d’une ligne de métro…

(*) Biens de mainmorte (ou waqfs) : ce sont les donations qui deviennent immobilisées, inaliénables (extrait de la note de bas de page 9).

La bibliothèque s’étend sur 5 étages ; elle aurait été fondée il y a 70 ans, dans les années 1930, par Ibrahim Asali pour son épouse bien-aimée).

« Voici un roman, puis un essai de théologie comparative, suivi d’un ouvrage d’économie. Un assemblage incohérent de sujets hétéroclites. Aucun ordre dans les rayons. » (p. 10). « Je n’ai pas encore entamé la moindre évaluation de la bibliothèque : c’est à peine si j’en ai fait le tour. Comment vais-je décrire la bâtisse et rédiger ce rapport ? Vais-je me résigner à bâcler la besogne en deux pages dans lesquelles je recommanderai d’abandonner cet établissement, ou bien m’acquitter vaillamment d’un rapport complet et détaillé ? » (p. 34). Chaher a bien du mal à commencer son rapport, aucun catalogue, aucun inventaire, aucune cote… « Il est temps que je me mette au travail ! » (p. 47).

Les chapitres alternent entre la pensée de Chaher et la pensée de Dr Sayyid, un des lecteurs de la bibliothèque. D’ailleurs, Sayyid : « Ce jeune homme s’entoure d’un mur ! Un rempart le sépare des autres. C’est un solitaire […]. Il m’intrigue drôlement. » (p. 58) et « S’agissant de ce jeune homme, je patienterai. À ce jour, je ne me suis jamais trompé sur personne. Je ne pense pas qu’il me décevra. […] Naturellement, il n’y aura personne d’autre que moi pour le guider et l’aider à découvrir l’endroit. » (p. 59).

Un article de presse parle de la bibliothèque à la fin des années 80 mais « Depuis ce temps-là, la bibliothèque a sombré dans l’oubli et l’abandon ; jusqu’au jour où on s’est mis à parler du métro. » (p. 71) et « Depuis quelque temps, ma vie est atrocement monotone. Rien de neuf, absolument rien. Toujours la même chose, la même répétition, au point que tout me semble hideux. Seul élément perturbateur : Chaher. Un garçon tout à fait mystérieux, bien que charmant. J’ai résolu de l’interroger sur la nature de ce rapport qu’il rédige. » (p. 131).

De son côté, Chaher : « Si je découvre qu’en effet l’homme a fondé cette bibliothèque dans l’idée de servir la population, je pourrais bien recommander de la laisser telle quelle, au lieu de la détruire. » (p. 72). « Cette mission me pèse, elle m’empoisonne l’existence et me fait perdre mon temps si précieux, qui profiterait bien plus à la direction générale si je restais assis à mon bureau. » (p. 94). Ah ah, la bonne blague, vu qu’il a dit au début qu’il ne faisait rien et restait assis à attendre !!!

J’ai recopié plusieurs extraits car il y a de très belles phrases dans ce roman mais c’est une petite déception pour moi… Car ça ne décolle pas… En plus, lorsqu’une décision a déjà été prise en haut-lieu, c’est que tout est déjà plié… Toutefois, le roman est intéressant dans ces questionnements sur le livre, la traduction et l’utilité d’une bibliothèque.

Une lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019 mais il est trop tard pour comptabiliser ma note de lecture dans le challenge pourtant j’ai lu le roman dans les temps.

Cora dans la spirale de Vincent Message

Cora dans la spirale de Vincent Message.

Seuil, collection Cadre rouge, août 2019, 464 pages, 21 €, ISBN 978-2-02143-105-6.

Genre : littérature française.

Vincent Message naît en 1983 à Paris. Il étudie les lettres et les sciences humaines à l’École normale supérieure à Paris puis enseigne la littérature comparée à l’Université Paris VIII. Du même auteur : Les veilleurs (Seuil, 2009) que j’avais beaucoup aimé et Défaite des maîtres et possesseurs (Seuil, 2015) que je n’ai pas lu.

Cora Salme a donné naissance à son premier enfant, Manon, et après son congé maternité, elle reprend son travail de marketing chez Borélia. « Après les mois d’absence, elle retrouvait son petit bureau et les marques territoriales qu’elle y avait laissées. » (p. 24).

Le narrateur, Mathias, a étudié l’Histoire à la Sorbonne, il est journaliste et raconte les événements après coup.

Je sais que beaucoup de lecteurs ont apprécié ce roman mais… Que dire… ? Déjà, la couverture ne m’a pas plu… Cora prend le métro (comme beaucoup de Parisiens) alors pourquoi la voit-on monter dans une voiture ? Bref, c’est un détail, insignifiant. Non, ce qui m’a le plus déplu, ce sont toutes ces infos sur l’entreprise, petite entreprise familiale dans les Cévennes, les Prévoyants, devenue grosse entreprise parisienne, Borélia, rachetant un autre groupe d’assurances, Castel, toutes ces choses sur les vicissitudes de l’entreprise, sur les collègues de Cora, ce qu’ils regardent, ce qu’ils boivent, etc. Je me suis un peu forcée mais ce roman m’est tombée des mains et tant pis pour ce qui arrive à Cora, j’ai laissé tomber et n’ai lu que 100 pages soit moins d’un quart du livre… Mais j’ai quand même lu les dernières pages donc j’ai à peu près su ce qui était arrivé à Cora et qui est Mathias.

Je suis d’autant plus déçue que j’avais vraiment beaucoup aimé Les veilleurs, coup de cœur 2009 pour moi !

Ce roman de la Rentrée littéraire 2019 pour le challenge Petit Bac 2020 dans la catégorie Prénom (pour Cora).

Sale gosse de Mathieu Palain

Sale gosse de Mathieu Palain.

L’iconoclaste, août 2019, 352 pages, 18 €, ISBN 978-2-37880-063-5.

Genres : littérature française, roman urbain.

Mathieu Palain naît en 1988 à Ris-Orangis dans l’Essonne. Il est journaliste (XXI, 6 mois). Sale gosse est son premier roman. Plus d’infos sur son compte Twitter.

Essonne, 2001. Wilfried Desson a 8 mois et il part mal dans la vie : sa mère est une paumée, droguée, impulsive ; son beau-père, un alcoolique, violent… On dirait du Zola mais avec les horreurs de notre époque. Wilfried est placé en famille d’accueil.

Auxerre, 2015. Wilfried joue au football à l’AJ d’Auxerre. Mais, lors d’un entraînement, sous le coup de la colère, il blesse volontairement un joueur avec ses crampons. Il est suspendu. « Huit mois sans jouer, dans la vie d’un footballeur, c’est une éternité. » (p. 47). Il retourne alors vivre chez Anna et Thierry Renault, sa famille d’accueil. « Avec la colère, des fois j’ai l’impression que je pourrais tuer à mains nues. Limite, ça me fait flipper, tu vois ? Je sens le truc monter, je me sens grave puissant. » (p. 131).

Mais est-il possible de changer, d’avoir une deuxième chance ? « Madame Renault, Wilfried est un garçon intelligent. Mais il y a une colère en lui, et cette colère grandit. Il faut qu’il travaille sur cette colère. » (p. 139).

Bien que je n’aime pas le foot (je devrais plutôt dire que je n’aime pas les joueurs et les supporters de ce sport), ce roman urbain, au langage moderne, parfois cru, m’a plu et contre toute attente touchée. Parce que ce jeune Wilfried a un côté attachant et que l’auteur fait montre de sensibilité. Cependant il y a beaucoup trop de colère et de haine, et pas vraiment de solution(s)… Malgré la présence bienveillante des travailleurs sociaux à qui l’auteur rend un bel hommage.

Ma question, c’est : existe-t-il un « bon côté », une « bonne famille » ? Wilfried n’a pourtant pas été trimballé de foyers en familles d’accueil et les Renault sont des parents aimants et attentionnés.

Pour les challenges Lire en thème février 2020 (auteur français) et 1 % Rentrée littéraire 2019 (retard dans la note de lecture…).

Et pour le Petit Bac 2020 dans la catégorie bonus « gros mot » pour « Sage gosse ».

Dernier printemps à Paris de Jelena Bačić Alimpić

Dernier printemps à Paris de Jelena Bačić Alimpić.

Serge Safran éditeur, août 2019, 336 pages, 23,50 €, ISBN 979-10-97594-25-1. Poslednje proleće u Parizu (2014) est traduit du serbo-croate par Alain Cappon.

Genre : littérature serbe.

Jelena Bačić Alimpić naît en 1969 à Novi Sad en Serbie ; elle est journaliste, directrice de la chaîne de télévision Pink et romancière : Dernier printemps à Paris est son premier roman traduit en français mais sa carrière littéraire commence en 2010. Plus d’infos sur son Instagram et sur sa page FB.

Paris. Olga était une pianiste de talent mais elle a abandonné la musique et elle est maintenant journaliste au Point. Son mari, Étienne Lachaise, issu de la bourgeoisie parisienne n’aime pas ce revirement… Leur fils, Jean, a 6 ans et Étienne pense qu’Olga devrait rester à la maison et s’occuper de lui. Lorsqu’Olga reçoit, par l’intermédiaire de son rédacteur au Point, une lettre d’une vieille dame russe qui vit depuis 30 ans au sanatorium Saint-Joseph à Toulon et qui veut « se confier avant de mourir » (4e de couverture), Olga décide de passer quelques jours à Toulon. Cette vieille dame aurait vécu en Union Soviétique « les crimes perpétrés dans les camps russes sous Staline. Cette rescapée, et on en comptait peu dans le monde, s’appelait Maria Koltchak. » (p. 13). Dans le train pour Toulon, Olga rencontre Louis Monnet qui lui donne son numéro de téléphone.

« Tu désires entendre mon histoire, Olga ? – Oui, je suis venue pour cela. […] – Tu auras la force d’écouter l’histoire de ma vie ? – J’ai pris une chambre à l’hôtel, nous ne manquerons pas de temps. – Tu ne m’as pas comprise, ma petite. La force, tu l’auras ? – La force… de quoi ? s’étonna Olga. – De témoigner de l’agonie d’une vieille femme. D’écouter la somme d’effroyables méfaits, de souffrances que des fauves humains sont capables d’infliger à un être innocent, de complots et de trahison entrelacés. D’écouter mon récit sur les souvenirs et les démons du passé. […] Il faut, dit-on, voir pour croire. Je te dis, moi, qu’il faut d’abord croire pour voir ensuite. » (p. 30).

« des fauves humains », j’aime beaucoup cette expression, je la trouve plus juste que « des barbares » car certains fauves humains ne sont pas des barbares mais des personnes instruites…

Alors jeune femme et enceinte de son fiancé, Viktor Fiodorov, Maria Romanovska est séparée de sa famille et envoyé dans un camp en Sibérie « dans la région de Krasnoïarsk […] la côte rouge. […] rouge sang. » (p. 62). Elle est en fait dans le camp de travail de Kraslager près du village de Kansk.

Une erreur qui m’a dérangée : son amie au camp s’appelle Sofia Koltchak et c’est comme ça qu’elle nomme sa fille. « Sofia est née le dernier jour du mois de mai 1940. […] Koltchak, répondis-je sans réfléchir. Sofia Koltchak. » (p. 88). Mais, dans les pages suivantes, sa fille devient Sonia ou Sonietchka… Et il en de même pour son amie, infirmière : Sofia devient parfois Sonia (pages 96 et 97 par exemple et pages suivantes) et redevient parfois Sofia… C’est une erreur qui gêne réellement la lecture et qui aurait dû être rectifiée par les correcteurs et l’éditeur !

« La justice n’existait pas sur cette terre morte. » (p. 130).

Lorsque Staline meurt et que les camps de travail sont fermés, Maria et les autres (du moins ceux qui ont survécu !) sont libérés et ramenés à Moscou : « c’était à la fin de l’année 1953. » (p. 140). Mais Maria Romanovska, devenue Maria Koltchak, n’est pas au bout de ses peines… !

Deux passages que j’ai appréciés : 1- « Je lisais énormément. Tout ce qui me tombait sous la main. Je m’étais inscrite à une bibliothèque, les livres étaient ma fenêtre ouverte sur le monde, la vie imaginaire que je ne vivais pas. » (p. 164). 2- « Ne fuis jamais ce que tu es, ce à quoi tu appartiens. » (p. 319).

Avec ses problèmes personnels, Olga aura-t-elle la force d’écouter Maria jusqu’au bout ? Et toi, lecteur, auras-tu la force de lire jusqu’au bout ? J’espère que oui parce que ce roman est admirable ! Même si j’avais deviné le fin mot de l’histoire. J’en ai lu des témoignages de camp et j’ai eu du mal à imaginer que celui-ci était fictif ! Que Jelena Bačić Alimpić s’est en fait inspirée d’un nom « Maria Koltchak » et d’une épitaphe « J’ai vécu avec des souvenirs, je suis partie avec des souvenirs. » qu’elle a vus, lors de son premier voyage à Paris, sur une tombe au Père Lachaise. Ce récit de vie et de camp paraît tellement réel ! Je pense que Maria représente toutes les femmes qui ont vécu des événements horribles, la trahison, la perte des proches, le désespoir, la vie dans un camp, la misère, la faim, le froid, les mauvais traitements, le vol d’un enfant…

Un roman émouvant, tellement émouvant !

Pour le Petit Bac 2020 (pour la catégorie Lieu avec Paris) et Voisins Voisines (Serbie).

Domovoï de Julie Moulin

Domovoï de Julie Moulin.

Alma éditeur, septembre 2019, 304 pages, 18 €, ISBN 978-2-36279-420-9.

Genre : littérature française.

Julie Moulin naît en 1979 à Paris où elle étudie à Sciences-Po mais elle vit maintenant dans l’Ain (Auvergne-Rhône-Alpes). Depuis l’adolescence, elle est passionnée par la Russie et la langue russe. Son premier roman Jupe et pantalon est paru chez Alma en 2016 : quelqu’un parmi vous l’a lu ?

Paris, avril 2015. Anne est morte dans un accident de voiture il y a dix ans et Clarisse, la narratrice, sa fille unique, a remarqué que le Domovoï, « Une sorte de nain barbu, griffu, au regard oblique dont la reproduction sur d’anciens livres en cyrillique me gardait éveillée jusque tard dans la nuit. » (p. 13) qu’Anne avait rapporté de Russie à disparu.

Moscou, février 1993. Anne Laforêt a 21 ans, elle est en Russie pour étudier le russe. « Pojiviom ouvidim !, qui vivra verra, comme on dit ici. » (p. 25). Dans la voiture qui doit la déposer à l’internat, Serioja, un beau jeune homme russe, écoute Viktor Tsoï (que j’ai découvert dans l’excellent film Leto), qui fonda le groupe Kino. « L’idole de toute une génération. » (p. 72).

Le lecteur va donc suivre l’histoire des deux femmes. « Maman à vingt-et-un an s’était aventurée aux confins de l’Histoire pour apprendre le russe. Elle n’en était pas revenue indemne. […] Son vide, ni Papa ni moi n’avons su le combler. » (p. 51). Clarisse aussi a un vide en elle ; pourra-t-elle le combler en Russie ?

Juillet 2015. Grâce à son père, Clarisse est en stage à Moscou. Elle loge chez Goharik, une Arménienne d’Azerbaïjan, qui fut amie avec Anne en 1993. « La Russie est terre de contrastes. » (p. 141). Clarisse est partie sur les traces de sa mère, surprise que son père parle russe et ait des contacts en Russie. « Quel est donc ce passé que l’on cherche à me cacher ? » (p. 166).

Ma phrase préférée. « Chaque voyage est un pas de plus vers la solitude. Que raconter à ceux qui n’ont pas vu les mêmes paysages, rencontré les mêmes gens, ni vécu les mêmes aventures ? » (p. 266).

L’éditeur dit : « Une aventure portée par l’enthousiasme, la générosité et la curiosité toujours en éveil de Julie Moulin. ». Eh bien, je suis d’accord ; ce roman est passionné de la Russie, passionnant, riche humainement parlant malgré la superficialité des gens (certains seulement) dans la « nouvelle » Russie, intrigant aussi : que va découvrir Clarisse ?

Une belle lecture (la Russie me poursuit, n’est-ce pas ?) pour Lire en thème février 2020 (auteur français).

À écouter Nuit paisible et Dernier héros (deux des titres de chapitres) de Viktor Tsoï (groupe Kino).

La voix des vagues de Jackie Copleton

La voix des vagues de Jackie Copleton.

Escales, collection Domaine étranger, octobre 2016, 368 pages (erreur de l’éditeur qui dit 304), 21,90 €, ISBN 978-2-36569-165-9. A Dictionary of Mutual Understanding (2015) est traduit de l’anglais par Freddy Michalski.

Genre : littérature anglaise.

Jackie Copleton naît en Angleterre ; elle enseigne l’anglais au Japon (Nagasaki et Sapporo), elle voyage et vit maintenant à Newcastle (Angleterre) avec son époux. La voix des vagues est son premier roman, une belle réussite ! Plus d’infos sur sa page FB (son blog WP n’étant apparemment plus en ligne).

« La voix des vagues / Qui se dressent devant moi / N’est pas aussi forte / Que mes sanglots, / D’avoir été abandonné. Poème japonais vieux de mille ans. » (en exergue, p. 9).

Une ville, Nagasaki, et l’horreur du 9 août 1945 à 11 heures, des familles, les Takahashi (Amaterasu, Kenzo et leur fille Yuko), les Sato (Jomei, médecin, et son épouse Natsu), les Watanabe (Yuko, Shige et leur fils Hideo), les secrets, les souffrances, les remords, les souvenirs douloureux mais indispensables pour que le lecteur comprenne le fil de leur vie et le fin mot de l’histoire.

Pennsylvanie, hiver 1983-1984. Amaterasu Takahashi (la narratrice) ouvre sa porte et voit un homme défiguré qui dit s’appeler Hideo Watanabe et être son petit-fils. La dernière fois qu’elle a vu Hideo, il avait 7 ans et elle l’a déposé à l’école : c’était il y a plus de 38 ans !

Nagasaki, 9 août 1945. Le quartier d’Urakami et une partie du centre-ville sont envahis par les flammes. Yuko et Hideo ont disparu… Amaterasu et Kenzo Takahashi ont longtemps chercher leur fille unique et leur petit-fils, puis ils les ont longtemps pleurés. « Hideo est mort. Vous ne pouvez pas être lui. Je suis désolée. » (p. 13).

L’homme, venu pour une série de conférences, repart au Japon dans quelques jours alors Amaterasu accepte de prendre sa carte de visite et une lettre. Plus tard, gêné, il revient avec un paquet qu’il doit lui remettre.

Après la guerre, Amaterasu et Kenzo Takahashi ont émigré aux États-Unis, d’abord en Californie puis en Pennsylvanie. Maintenant veuve, seule, Amaterasu va devoir replonger dans son douloureux passé. « Pour dire la vérité, je n’étais pas sûre de même vouloir un petit-fils revenu d’entre les morts. Il me restait si peu de temps. Toutes ces années perdues au cours desquelles une vraie relation humaine aurait pu s’établir étaient passées depuis longtemps. » (p. 84-85).

Mais est-il vraiment trop tard ? Amaterasu va-t-elle accepter ce petit-fils ou va-t-elle le rejeter ? Va-t-elle (enfin) lire les journaux de Yuko qu’elle a récupérés après la bombe ? « Les lettres du docteur me tiraient vers le passé, m’obligeant à déterrer tout ce que j’avais voulu garder caché, mais je ne parvenais pas à m’arracher à sa version du temps enfui que nous avions en partage. » (p. 181).

La question qui tue : quel est le son de l’explosion que les survivants ont appelé Pikadon ? Mieux vaut ne pas le savoir ! Il est préférable d’entendre le son des vagues (virées à Iwo Jima incluses) que le son de la bombe !

A Dictionary of Mutual Understanding est le livre que Kenzo offre à son épouse peu après leur arrivée aux États-Unis pour qu’elle progresse en anglais. À chaque nouveau chapitre du roman, il y a un mot japonais (yasegaman, ninjo, en, kodakara, konjo, etc.) avec son explication afin de comprendre la culture japonaise et le comportement des Japonais.

Jackie Copleton connaît bien le Japon et les Japonais : elle a enseigné à Nagasaki pendant des années ; elle délivre un premier roman magistral, d’une grande beauté, tout en douceur, en finesse et en émotion, mais qui dégage aussi beaucoup de tristesse et parfois même de la rancœur. Sera-t-il possible d’aller au-delà de l’horreur, au-delà de la haine, au-delà de la souffrance ? Ce roman m’a bouleversée bien que je n’aie pas visité Nagasaki (après avoir visité Hiroshima, je ne pouvais pas visiter Nagasaki…). En tout cas, quelle surprise que la vie d’Amaterasu !

Ce roman, magnifique, à garder précieusement dans son cœur, entre dans les challenges Petit Bac 2020 (pour la catégorie Son avec « voix ») et Voisins Voisines (Angleterre).

L’homme qui avait soif d’Hubert Mingarelli

Mon hommage à Hubert Mingarelli (1956-2020).

L’homme qui avait soif d’Hubert Mingarelli.

Stock, collection La Bleue, janvier 2014, 155 pages, 16 €, ISBN 978-2-234-07486-6).

Genre : littérature française.

Hubert Mingarelli… Je vous remets ce que j’avais écrit en janvier 2018. « Hubert Mingarelli naît le 14 janvier 1956 en Lorraine ; il vit en montagne en Isère. Il est écrivain (romans, nouvelles) et scénariste ; il a reçu plusieurs prix littéraires. J’ai eu la chance de le rencontrer et de parler avec lui, il faudrait que je retrouve les photos… En tout cas, je vous reparlerai de cet auteur qui écrit depuis la fin des années 80 mais que je n’ai découvert que récemment. » Il est mort le 26 janvier 2020 😥 C’était un homme timide, réservé, mais passionnant lorsqu’il parlait de son métier d’écrivain et de ses œuvres.

Une belle brochette d’auteurs ! De gauche à droite : Antoine Choplin, Philippe Fusaro et Hubert Mingaralli à la librairie L’oiseau siffleur à Valence

Automne 1946. Le jeune Hisao Kikuchi vient d’être démobilisé après avoir passé sa convalescence chez madame Taïmaki. Il est dans le train pour Aomori afin d’épouser Shigeko Katagiri avec qui il a eu une correspondance. Mais durant la bataille de Peleliu, dans la montagne, il a attrapé une maladie : il ne supporte plus la soif. Ainsi, il descend du train pendant une pause pour boire mais le train repart sans lui. « Le train s’en allait lentement et sans remède avec la valise et le cadeau pour Shigeko, l’œuf en jade roulé dans le papier rouge et protégé par son caleçon de laine. » (p. 8-9). Il court alors sur la voie dans l’espoir que le train s’arrête encore ou que quelqu’un (ce soldat étranger ?) dépose sa valise à la prochaine gare.

Durant son périple, Hisao va se rappeler de la guerre, des ténèbres et de la soif, de son ami Takeshi qui chantait si bien mais qui « pour toujours y serait » (p. 21), de ce soldat américain qui lui a donné à boire en riant et qu’il aimerait revoir, de madame Taïmaki qui l’a si bien accueilli et a supporté ses nuits agitées, de Shigeko qu’il imagine jolie et aimante. Et puis cette question qui le taraude : « où vont les âmes ? » (p. 25 et 30).

« Maudite soit ma soif. Maudit soit tout ce qui m’empêche de vivre. Maudites soit Peleliu et ma vie. J’ai couru, j’ai marché dans la merde. J’ai espéré, à quoi ça sert ? » (p. 44).

Pourtant ce roman n’est pas pessimiste. Bien sûr, il est cruel et Hisao va rencontrer des personnes avenantes et d’autres moins agréables. Le Japon est meurtri, il est occupé par les Américains. Mais, au-delà de la soif toujours présente et de la honte qu’elle occasionne à Hisao, sa quête pour retrouver sa valise et découvrir enfin l’amour auprès de Shigeko représentent un espoir et une force inégalables, le tout écrit avec une belle subtilité.

Le petit moins (rien de grave, une faute de grammaire)

« Puis après, malgré lui, malgré qu’il ne voulut pas y penser […] » (p. 95). Aïe, que ça fait mal aux oreilles !

Le petit plus

J’ai rencontré Hubert Mingarelli le 28 janvier 2015 à la librairie L’oiseau siffleur : il était invité avec Antoine Choplin pour leur livre en duo, L’incendie (photo ci-dessus). Je l’ai revu quelques mois après à la Fête du livre de Bron et il s’est souvenu de moi ! Contrairement à Antoine Choplin, je n’avais jamais lu Hubert Mingarelli avant (apparemment une lacune…) et j’ai beaucoup aimé L’incendie et Une histoire de tempête et L’homme qui avait soif.

Une belle lecture que je mets dans Lire en thème (en février, un auteur français).