Madame Diogène d’Aurélien Delsaux

Madame Diogène d’Aurélien Delsaux.

Albin Michel, août 2014, 138 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-226-25827-4.

Genres : littérature française, premier roman.

Aurélien Delsaux naît en 1981 à Lyon et grandit en Isère. Il est auteur (roman, poésie, jeunesse), comédien et metteur en scène (théâtre) et peintre. Du même auteur : Sangliers (2017), Le grand ménage de madame Cavacava (2018) et Pour Lucky (2020). Plus d’infos sur son site officiel et sur le site de la compagnie L’arbre.

Madame Diogène est une vieille femme qui ne sort plus de son appartement au 6e étage d’un immeuble. Appartement qu’elle a transformé avec tout ce qui lui tombait sous la main… « Elle a établi son terrier au centre de l’ancien séjour, à quoi plusieurs galeries mènent. Il est creusé dans la glaise des choses, et fait comme un petit hémicycle, une frêle arche de couvertures, de tissus, de vieux vêtements (ses manteaux, robes, jupes, chemisiers, culottes, bas), de boîtes à chaussures, de cartons, de cagettes, de sacs en plastique bourrés de papiers et d’emballages. » (page 13). Par un coin de fenêtre, elle observe les éboueurs pendant qu’un voisin, le Gros, tape à sa porte en la menaçant. C’est que la puanteur a atteint les appartements voisins… Les seules – très rares – visites sont celles de l’Assistante qui vient voir si elle va bien et de sa nièce qui veut la placer aux Trois-Roses. Elles n’entrent que dans le couloir de l’entrée qui est resté normal et propre. « Elle n’attend plus personne. Elle n’attend plus rien maintenant. » (page 43). L’appartement est envahi d’insectes, de vers, de souris… et des fantômes de sa vie. La vieille cherche son chat. « Elle l’a encore vu hier, elle en est sûre. » (page 64). Et par la fenêtre, elle observe encore, les grèves et les manifestations. « […] ils s’agitent encore, marchent, courent, se bousculent, se piétinent. » (page 129).

Aurélien Delsaux réussit, pour son premier roman, un coup de maître ! Très bien écrit, très bien dosé, Madame Diogène est un court roman, intense, dérangeant et parfaitement maîtrisé qui enferme le lecteur dans la solitude et la folie, avec un humour discret mais bien présent. Un prix littéraire amplement mérité : la Plume d’Or du Chapiteau du Livre 2015 (Hérault), et finaliste du Prix du premier roman et du Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco.

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 46, jeu de mots, madame Diogène s’appelle comme ça parce que Diogène vivait dans un tonneau et elle vit enfermée dans son appartement) et Petit Bac 2021 (catégorie Être humain pour madame).

Helstrid de Christian Léourier

Helstrid de Christian Léourier.

Le Bélial, collection Une heure lumière, février 2019, 130 pages, 8,90 €, ISBN 978-2-84344-944-4.

Genres : littérature française, science-fiction.

Christian Léourier naît le 11 décembre 1948 à Paris. Il est auteur (romans, nouvelles, contes, poésie) principalement de science-fiction, fantasy et littérature jeunesse.

Vic fait partie des volontaires, attirés par l’appât du gain, 25 humains qui travaillent à la base principale de Nàma sur Helstrid. « […] cinq années d’activité sur la base, temps terrestre, permettait d’engranger plus qu’il aurait touché dans une vie sur la Terre […]. » (p. 9). Mais Helstrid est une planète inhospitalière et donc inapte au peuplement humain. En fait l’exploitation de la planète (un minerai rare) se fait par des machines et Vic se demande à quoi servent les humains embauchés par la Compagnie. Il pense beaucoup à son ancienne compagne, Maï, qui l’a abandonné. Lorsqu’il est envoyé à la centrale noétique N/2, Vic n’a qu’à « donner le branle en activant le pilotage automatique [pour] se laisser mener jusqu’à destination. » (p. 10-11).

Mais sur cette planète où la température descend à –160° (p. 77) et où les vents atteignent 200 km/h, le trajet ne se passe pas comme prévu… « Que se passe-t-il ? – Je l’ignore. La centrale ne dispose d’aucune donnée. Jamais un tel phénomène n’a été observé sur Helstrid. Ni ailleurs. » (p. 40). Non seulement Vic n’est plus en contact avec les bases, et ceci même après la dissipation des perturbations magnétiques, mais en plus les trois camions IA (Anne-Marie, le sien, Béatrice et Claudine avec leurs chargements) ont été séparés et Anne-Marie a dérivé du trajet protocolaire suite à un séisme durant la nuit. Jusqu’à une situation critique… « Il n’a pas peur, il est juste furieux. Crever ainsi, ce serait tellement absurde ! Il lui reste tant de choses à faire ! Il ne sait pas lesquelles et il s’en fout. Il refuse de s’arrêter là. Il veut juste continuer à vivre. » (p. 92).

Helstrid remporte le prix Utopiales 2019, le Grand prix de l’Imaginaire 2020 (nouvelle francophone) et le prix Rosny aîné 2020. C’est sûrement mérité mais c’est la première fois que je lis Christian Léourier et ça m’a plu, sans plus. La tension est palpable et de plus en plus intense dans ce huis-clos « sur route ». Ma question est que faisait Vic dans cette galère ? C’est qu’il lui en arrive un peu beaucoup des problèmes ! Avez-vous un autre titre de Christian Léourier à me proposer ?

Dans le monde anglophone, il existe le terme ‘novella’ mais en France c’est plutôt le terme ‘roman court’ qui est utilisé. Avec ses 130 pages, Helstrid est une novella et entre dans le Projet Ombre 2021. Et entre aussi dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 23, huis-clos) et Littérature de l’imaginaire #9.

Cannibale de Didier Daeninckx

Cannibale de Didier Daeninckx.

Verdier, collection Jaune, septembre 1998, 96 pages, 8,10 €, ISBN 978-2-86432-297-9.

Genres : littérature française, roman historique.

Didier Daeninckx naît le 27 avril 1949 à Saint-Denis. Il est écrivain (romans, romans policiers, nouvelles, essais) et scénariste. Engagé à gauche, il décrit le social et la réalité historiques pour que les erreurs du passé ne soient pas répétées.

En exergue : « De quel droit mettez-vous des oiseaux en cage ? De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages ? Aux sources, à l’aurore, à la nuée, aux vents ? De quel droit volez-vous la vie à ces vivants ? (p. 7). Tout à fait d’accord avec Victor Hugo, un auteur que j’aime beaucoup et, comme lui, je ne supporte pas les animaux en cage !

Nouvelle-Calédonie, entre Poindimié et Tendo, des pins colonnaires, des banians, des cocotiers, « la terre rouge, le vert sombre du feuillage » (p. 9), « la barrière de corail, et au large le sable trop blanc […] autour des îlots » (p. 10). Caroz (le Blanc) et Gocéné (le Kanak), tous deux 75 ans, sont arrêtés par un barrage de rebelles de la Kanaky. Caroz doit repartir et laisser son ami continuer seul mais Gocéné va rester et raconter à ces jeunes Kanaks rebelles son histoire. En janvier 1931, il était jeune et a été emmené avec une centaine d’autres jeunes, garçons et filles ; il a été embarqué sur un bateau et débarqué à Marseille trois mois plus tard. « Je ne connaissais que la brousse de la Grande-Terre, et d’un coup je traversais l’une des plus vastes villes de France… Les lumières, les voitures, les tramways, les boutiques, les fontaines, les affiches, les halls des cinémas, des théâtres… […] le bruit, les fumées, les râles de vapeur et les sifflements des locomotives […] un peu de neige » (p. 16-17). Mais, à Paris, le groupe est pris en charge par les responsables de l’Exposition universelle et les jeunes sont enfermés « dans un village kanak reconstitué au milieu du zoo de Vincennes, entre la fosse aux lions et le marigot des crocodiles » (p. 17). Pire, ils sont dressés comme des animaux sauvages… Les jeunes qui écoutent Gocéné rigolent : « Ce n’est pas une histoire vraie, grand-père… » (p. 23). Et pourtant, si !

Gaston Doumergue, président de la République française, inaugure l’Exposition coloniale le 2 mai 1931. Entre les lions et les crocodiles (fraîchement arrivés d’Allemagne car les crocodiles du zoo parisien sont morts subitement), il y a effectivement ce village kanak et on fait croire à la population que ces humains sont des sauvages et qu’ils sont cannibales. Honte aux politiques et scientifiques de cette époque ! J’ai particulièrement aimé le discours de la jeune activiste : « Vous tous qui dites « hommes de couleur », seriez-vous donc des hommes sans couleur ? […] Il n’est pas de semaine où l’on ne tue pas, aux Colonies ! Cette foire, ce Luna-Park exotique, a été organisée pour étouffer l’écho des fusillades lointaines… Ici on rit, on s’amuse, on chante La Cabane bambou… Au Maroc, au Liban, en Afrique Centrale, on assassine. En bleu, en blanc, en rouge… » (p. 79).

Didier Daeninckx prête sa plume au vieux Gocéné pour raconter, à travers son parcours (quelque peu rocambolesque pour retrouver sa bien-aimée, Minoé), l’histoire de la Nouvelle-Calédonie, de la Kanakie et de sa population afin que les lecteurs prennent conscience de ce qu’ont vécu les Kanaks, comprennent leurs revendications (près de soixante-dix ans après l’Exposition coloniale au moment où le livre est écrit), leur volonté d’indépendance et réagissent contre l’esclavage, la discrimination et le racisme. En effet, les Kanaks sont tout à fait civilisés, propres, respectueux, enjoués, pas du tout sauvages et encore moins cannibales mais les dirigeants du zoo les obligent à pousser des gémissements, des cris, à vivre nus, et ne leur donnent rien à manger… Pourtant, un Français, un Blanc, François Caroz, va prendre la défense de Gocéné (les deux hommes deviendront amis, à la vie à la mort), et, à Paris, un autre Français, un Noir du Sénégal, Fofana, va aider les hommes en fuite, sans poser de questions, par charité et amour du prochain, simplement.

Cannibale est un livre primordial qui apporte et qui importe. Je lirai sûrement la suite, Le retour d’Ataï (Verdier, 2002), qui explique les revendications du peuple kanak.

Je mets cette lecture dans le Challenge lecture 2021 dans la catégorie 56 parce que vu le nombre de pages, il se lit en un jour (ce que j’ai fait).

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc de Lilian Bathelot

C’est l’Inuit qui gardera le souvenir du Blanc de Lilian Bathelot.

Le Navire en pleine ville, collection Sous le vent, mai 2006, 256 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-916517-04-9. Cette maison d’éditions a stoppé ses activités en 2013 mais le roman est réédité en poche : Pocket, collection Science-Fiction, novembre 2020, 256 pages, 7,30 €, ISBN 978-2-26630-745-1.

Genres : littérature française, science-fiction.

Lilian Bathelot naît le 16 mai 1959 à Aubin en Aveyron (Occitanie). Il est réalisateur (films et documentaires) et auteur (romans noirs, science-fiction, nouvelles, théâtre, radio et jeunesse). Plus d’infos sur son site officiel.

Kisimiippunga (Kisimii) est Inuit et scientifique. Elle vit à Kalaaliit Nunaat en République Inuit Indépendante (anciennement le Groenland). Elle a rencontré Knud à Copenhague lors de ses études de physiques et il a quitté la zone franche de Copenhague pour vivre avec elle. « On lui avait confié la mission de s’occuper du parc d’élevage de narvals, si vital pour la petite communauté. » (p. 9). Kisimii est partie en solitaire pour sa première chasse au caribou lorsqu’elle voit, au loin, un étrange traîneau poursuivi par des loups et à bord, un homme blessé et inconscient, « un Européen sans doute, à en juger par son équipement » (p. 24). Elle appelle les secours.

Au même moment, en zone franche de Montpellier (État français, Union européenne), la Sécurité nationale pense avoir retrouvé la trace du Commandant Manuel Diaz disparu depuis plus de deux semaines. Damien Coste, officier d’élite de la Sécurité nationale, en congé pour une escalade au Parc d’Écoloisir de haute montagne des Écrins, est rappelé en urgence à Montpellier. « Sur le mur d’images, une vaste zone couvrant l’extrême nord du continent américain, toute la Laponie du nord de l’Europe, et l’ensemble du Taïmir en Asie sibérienne se colora en ocre, avec l’ensemble du pôle arctique. La zone qui s’était évanouie ce jour-là clignotait sur trois continents. » (p. 62).

Les chapitres alternent donc entre le côté Inuit et le côté Sécurité nationale française (et l’auteur a adapté son style pour chacun, ce qui est vraiment intéressant) jusqu’à ce tous se « retrouvent » à Kalaaliit Nunaat.

Nous sommes en mai 2089. Le monde est séparé en deux parties : les zones sécurisées où les humains sont tous connectés avec un implant biocomplexe et les zones franches où vivent des humains non implantés. « Toutes ces parties du monde sont encore habitées par leurs peuples indigènes. Par les peuples qui vivent là depuis que le monde est monde, et qui ont conservé un lien spirituel si fort avec la terre de leurs ancêtres qu’ils ont tous fini par obtenir leur indépendance au fil des Sommets Mondiaux du dernier demi-siècle. Aux dernières disparitions, les territoires évanouis recouvraient même très exactement la carte de tous les états membres de la Confédération des Nations Premières. » (p. 72).

Serait-ce la « guerre » entre les nations sécurisées du G16 et les Peuples premiers, entre implantés et non-implantés ? « L’implantation était désormais la nouvelle frontière que le sentiment raciste des humains avait trouvé pour s’exprimer. Il en trouve toujours une. » (p. 121). Les Inuits auraient-ils découvert l’Esquive pour échapper à la surveillance du G16 ?

Mais, peut-être que tout humain a simplement besoin « de se retrouver vraiment lui-même, de retrouver des racines, des choses profondes qui sommeillaient au fond de son âme. » (p. 137) ?

C’est dingue, ce roman a reçu de nombreux prix littéraires lors de sa parution (une bonne quinzaine) et de nombreux coups de cœur (libraires, blogueurs) mais je n’avais jamais entendu parler ni de l’auteur ni du roman (ou alors j’ai zappé !). Ce roman de science-fiction écologique (qui se lit d’une traite) est surtout une très belle réflexion sur la vie, l’humain, sa relation aux éléments (la neige et le froid du Grand Nord), à l’animal et à la technologie. C’est que, dans les zones franches, et en particulier en République Inuit Indépendante, les humains, même s’ils utilisent de la technologie et ont étudié, ne sont pas implantés et continuent de vivre comme leurs ancêtres. C’est comme s’ils avaient une âme, un fil qui les relie alors que les implantés non. Mais attention, pour moi ce fut une lecture hivernale qui m’a en plus emportée dans le froid glacial, glagla ! Quoique l’action, le suspense et le message (la prise de conscience) réchauffent le cœur !

Je préfère la couverture poche.

Par contre quelques erreurs (dans l’édition de 2006 que j’ai lue) comme Kisimiippunga qui devient Kisimmipunga ou autre. Bon, ça ne gêne pas vraiment la lecture mais ça ne fait pas sérieux… J’ai lu que le texte avait été remanié par l’auteur pour l’édition poche donc ces erreurs ne devraient plus y être et je vous conseille l’édition poche.

Une lecture captivante que je mets dans Animaux du monde #3 (caribou, chiens de traîneau, loups, et les plus importants narvals), Challenge du confinement (case SF), Décembre nordique (l’auteur est Français mais ça se passe tout là-haut dans le Nord) et Littérature de l’imaginaire #8.

Teaser sur https://vimeo.com/481352511

Harpo de Fabio Viscogliosi

Harpo de Fabio Viscogliosi.

Actes Sud, collection Un endroit où aller, janvier 2020, 176 pages, 18 €, ISBN 978-2-330-13065-7.

Genres : littérature française, roman.

Fabio Viscogliosi naît en 1965 à Oullins près de Lyon (ses parents sont Italiens). Il est non seulement musicien et artiste mais aussi auteur et dessinateur (romans, bandes dessinées).

« Le 12 décembre 1933, en fin de journée, le grand comédien Harpo Marx est au volant d’une Citroën 5CV carrossée en Torpédo de couleur bleu pâle. » (p. 9). Voici comment débute ce court roman. Harpo a 45 ans et est « le premier artiste américain à se produire en Russie. » (p. 12). Et il a fait un triomphe « À Moscou, donc, puis Leningrad, et quelques autres villes – Novgorod, Vyshni Volochek, Kalinin, et Moscou à nouveau. » (p. 13).

Mais, au retour, au lieu de monter dans le paquebot prévu au Havre, « Pour une raison inconnue, il en a décidé autrement. » (p. 15). Direction Paris, achat de la Torpédo et Nationale 7 : « rendez-vous amoureux » ou « désir de rouler vers le Sud de la France, par fantaisie […]. » (p. 16) ? Nul ne sait.

C’est dans les vallons de l’Ardèche, sur la départementale 104, que survient l’accident… Heureusement Harpo est éjecté de l’automobile avant qu’elle ne termine sa course dans le ravin sous les yeux des choucas. Un homme attiré par les oiseaux trouve Harpo inconscient et le conduit à l’hôpital de Privas.

Les chapitres sont courts et, malgré le drame, le ton est vif, optimiste, drôle même. Harpo est un miraculé et il se rétablit mais « Pour tout dire, s’il ignore où il est, il ignore également qui il est. Harpo n’est plus Harpo. Harpo n’est plus personne. » (p. 25). Pourtant, dès qu’il a assez de forces, il s’enfuit de l’hôpital mais c’est l’hiver… Pendant ce temps-là, « À New York, on s’interroge. » (p. 41).

Pour quelqu’un qui habite la Drôme, les noms Ardèche, Privas, Valence, Grenoble, Vercors, Cheylard sonnent comme bien connus ! Et même les noms dans la voisine Haute-Loire, Estables, Velay, Mézenc… À partir ce ce moment, les chapitres alternent entre Harpo en France et ses amis et ses frères à New York. Un détective de la « Pinkerton’s National Detective Agency » (p. 56) est engagé.

J’ai particulièrement aimé la vie de Harpo chez Deshormes, la façon dont ils communiquent : « ils ont mis au point une langue intermédiaire, faite de mots anglais et français, auxquels se mêlent le mime et tout un jeu d’expressions, de mouvements des mains, e petits croquis, si nécessaire. » (p. 71-72). L’homme bourru et l’homme amnésique vont s’apporter beaucoup de choses l’un à l’autre et une belle amitié. « Si la mémoire lui fait toujours défaut, il se sent pourtant incroyablement vivant, en temps réel, comme si chacun des éléments qui l’enveloppent se chargeait d’une vérité supplémentaire. C’est probablement la nuit de Noël la plus simple et étrange qu’il ait jamais vécu. » (p. 75).

De son côté, le détective Dufresne, envoyé par l’agence Pinkerton, mène son enquête au Havre puis à Paris et en profite pour flâner et faire du tourisme mais après « un premier rapport plutôt optimiste […]. Le chief, à qui on ne la fait pas, a répondu que Dufresne ferait bien de se bouger les fesses, qu’il n’est pas en villégiature aux frais de la princesse, et que les clients attendent des réponses autrement substantielles. » (p. 115-116).

Dufresne va-t-il retrouver Harpo ? Harpo va-t-il retourner à New York et revoir ses proches ? Lisez ce « petit » roman, je dis petit dans le sens que le format est petit (10 x 19 cm) et qu’il a peu de pages mais c’est un grand roman ! Bien construit, original, enjoué, rythmé, pas un mot de trop, juste ce qu’il faut pour tenir le lecteur en haleine et lui faire lire ce roman d’une traite pour découvrir la France rurale des années 30.

Je connais un peu les frères Marx et leurs films comiques (XXe siècle) mais le premier prénom qui me vient à l’esprit est Groucho et je n’aurais pas pu citer les autres de mémoire. Alors, il y avait Chico (1887-1961), Harpo (1888-1964), Groucho (1890-1977), Gummo (1892-1977) et Zeppo (1901-1979) et ce chouette roman m’a donné envie de revoir quelques-uns de leurs films alors il faudra que je vois ce qu’il y a de disponible en DVD.

Eh bien, il est encore temps pour cette lecture du Challenge du confinement (case Contemporain) et Petit Bac 2020 (catégorie Personne célèbre).

(Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement) de Stéphanie Pélerin

(Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement) ou Ivana, 2 de Stéphanie Pélerin.

Leduc, collection Diva Romance, mai 2018, 224 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-36812-305-8. Je l’ai lu en poche : Piment, avril 2019, 220 pages, 9,99 €, ISBN 978-2-298-15069-8.

Genres : littérature française, romance.

Stéphanie Pélerin est prof de français. Elle est aussi autrice et blogueuse et je la suis depuis des années, je suis sûre depuis au moins 2012, son blog était Mille et une pages sur CanalBlog (créé le 28 décembre 2008) et j’avais participé au challenge Un classique par mois en 2013 et en 2014 sur son nouveau blog (mais je ne peux pas dire depuis quelle date exactement je la suis). La suivre sur son blog, Mille et une frasques (romans et bandes dessinées mais pas que).

Ce roman est en fait la suite de (Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire (ou Ivana, 1) paru en juin 2016 (Mazarine) – et ma note de lecture doit traîner quelque part… – mais il peut se lire de façon indépendante.

Ivana et Bruno s’aiment mais pas facile la vie de couple, surtout avec des jumeaux de 5 ans, Raphaël et Émilie. Ivana a écrit un premier roman, Jeune, mignonne, mais carrément solo et elle va être interviewée à la radio par le célèbre Jérôme Steiner. « J’ai écrit l’histoire un peu barrée d’une nana qui se fait plaquer par son mec et qui fait l’expérience des sites de rencontres. Un peu la mienne, en somme. Même si j’ai pris de grandes libertés avec ma propre vie. » (p. 15). C’est Ivana qui parle pas Stéphanie mais on sent bien que l’autrice (Stéphanie donc) a mis beaucoup d’elle dans ce roman et s’est beaucoup amusée à l’écrire ce qui rend la lecture très agréable.

Longtemps prof de lycée, Ivana s’est tournée vers le collège pour avoir plus de temps à consacrer à l’écriture. Mais, un matin, une maman d’élève lui dit que sa fille, Jordane, est martyrisée par les autres élèves ; elle a plein d’hématomes sur les bras. Et ça stresse Ivana encore plus pour l’interview… « Écoute, pas de stress inutile. Tu y participes en tant que romancière qui donne du bon temps à ses lecteurs par le biais de la fiction. Pas comme grande spécialiste des relations amoureuses. Et ça tombe bien, hein, se met à pouffer Suzy. » (p. 36).

Tout pourrait aller super bien mais Bruno annonce qu’il doit accepter une mission à Poitiers pour redresser l’agence dans laquelle il travaille. « On ne maîtrise pas tout dans la vie et certaines choses sont inévitables quoi qu’on en pense. » (p. 110). Le problème, c’est que Bruno est là-bas avec sa boss, pire : chez sa boss !

Je ne suis pas une habituée des romances et, comme j’en lis très peu, je ne peux pas comparer avec d’autres titres mais j’ai aimé le ton juste, léger, enjoué, sincère et moderne. Les personnages sont attachants. C’est un roman de filles : il y a Ivana bien sûr, Suzy, sa meilleure amie qui habite dans le Sud, Sarah son amie qui habite Paris, et Lola, la fille de Bruno, dans les 25 ans.

Alors, cette note de lecture sera la dernière pour le Challenge du confinement et je triche un tout petit peu car j’ai lu ce roman non pas durant le deuxième confinement mais durant le premier mais vous ne m’en tiendrez pas rigueur (sinon il manquerait la case Romance et je ne pourrais pas honorer le quatrième et dernier module !).

Donc, une lecture divertissante, pas seulement durant un confinement mais tout au long de l’année, tiens sur la plage ou sous la couette, c’est comme vous voulez en fait, mais n’hésitez pas à découvrir Ivana car elle vaut le détour.

La cuillère de Dany Héricourt

La cuillère de Dany Héricourt.

Liana Levi, août 2020, 240 pages, 19 €, ISBN 979-1-03490-314-6.

Genres : littérature franco-anglaise, premier roman.

Dany Héricourt… Je n’ai rien trouvé de plus que ce qu’en dit l’éditeur : « De mère britannique et de père français, Dany Héricourt a grandi au Ghana et au Royaume-Uni, avant de s’installer en France. Après des études de théâtre, elle s’engage dans l’humanitaire. Aujourd’hui, elle travaille dans l’industrie du cinéma en tant que coach de jeu et de dialogue, elle a notamment collaboré avec Éric Rochant, Thomas Vinterberg et Ralph Fiennes, et adapté la série The Eddy pour Netflix. Elle est l’auteure de trois livres dans les domaines érotique, pratique et jeunesse. La cuillère (août 2020) est son premier roman. »

Voici le préambule que j’aime beaucoup. « Mon grand-père, qui est anglais, aime dire que la Grande Histoire engendre toutes les petites histoires de notre existence. Ma grand-mère, qui est galloise, réplique que c’est l’inverse, c’est la somme de toutes nos petites histoires qui fabrique l’Histoire avec un grand H. Alors, où naissent les petites histoires ? grogne mon grand-père. Dnas les draps, les perles et l’argenterie chez les fortunés. Dans la boue, les choux et les cailloux chez les gens comme nous, répond-elle. » (p. 11). Alors vous êtes plutôt du côté du grand-père ou de la grand-mère ? Moi, du côté grand-mère.

Hôtel des Craves, Pays de Galles. 1985. Dans la famille de Seren : le père (Peter), la mère (Kate), les grands-parents maternels (Pompom et Nanou), les deux frères (Dai et Al pour Aled) et le Labrador.

Seren (Madeleine Lewis-Jones) n’a pas encore 18 ans lorsque son père meurt. À côté de la tasse de thé que son père a bue, elle voit une cuillère qu’elle n’avait jamais vue auparavant. « Elle vient d’où cette cuillère ? » (p. 17).

Grâce à Pompom, Seren apprend que la cuillère est assortie à une coupelle, « un taste-vin bourguignon » (p. 21).

En septembre, Seren intégrera la Welsh Academy of Arts mais, durant l’été, elle décide d’aller en France.

« L’apparition de la cuillère est la seule chose intéressante qui soit arrivée depuis des semaines. Conclusion : quitte à me perdre, autant le faire en traquant ses origines. » (p. 54). Dans la vieille Volvo de son père, direction Paris et la Bourgogne. « Visite les caves, montre ta cuillère et ramène au moins une caisse de rouge, s’il te plaît. » (Pompom, p. 70).

Seren va faire le tour des châteaux, particulièrement ceux en B puisque les armoiries sur la cuillère sont B&B. Après que la Volvo soit tombée en panne, elle est accueillie par Colette et Pierre Courtois au château de Ballerey. « – C’est un château assez rustique. Tu en as visité combien pour l’instant ? – Ballerey est le cinquième. – Espérons que ce soit le bon ! » (p. 144).

Un très joli premier roman. Les chapitres sont courts, la lecture est légère et divertissante ; certains moments sont drôles comme par exemple au cinéma ou avec les Allemands naturistes.

Il y a un truc de bien dans ce roman, c’est que, comme il se déroule en 1985, pas de téléphone portable, pas d’Internet, Seren fait ses recherches dans des encyclopédies et des atlas.

Un roman sans prétention mais une lecture vraiment agréable que je mets dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2020, Petit Bac 2020 (catégorie Objet pour cuillère) et Voisins Voisines 2020 (Angleterre).

La Source au bout du monde (tome 1) de William Morris

La Source au bout du monde (tome 1) de William Morris.

Aux Forges de Vulcain, novembre 2016, 400 pages, 28 €, ISBN 978-2-37305-016-5. The Well at the World’s End (1896) est traduit de l’anglais par Maxime Shelledy et Souad Degachi. Je l’ai lu en poche : Libretto, octobre 2017, 464 pages, 11,30 €, ISBN 978-2-36914-378-9.

Genres : littérature anglaise, fantasy, classique.

William Morris naît le 24 mars 1834 à Walthamstow dans l’Essex (Angleterre). Dès l’enfance, il aime les merveilles, la forêt, les histoires de chevaliers, les Waverley Novels de Walter Scott et même Les mille et une nuits. Il étudie la théologie à Oxford puis l’architecture et la peinture. Il épouse Jane Burden (je le signale car Jane et William sont parmi les personnages d’Arcadia de Fabrice Colin) et le couple a deux filles, Alice (Jenny) et Mary (May). Fabricant et designer textile, imprimeur et éditeur avec Kelmscott Press (sa maison d’éditions fondée en 1891) qui a édité les œuvres de Geoffrey Chaucer dont la plus célèbre est Les Contes de Canterbury (XIVe siècle), architecte, peintre et dessinateur, romancier, poète, traducteur (de textes anciens de l’Antiquité et du Moyen-Âge), essayiste (essais sur l’Art et sur le socialisme) et conférencier, ce touche à tout membre de la Confrérie préraphaélite est un socialiste utopiste et libertaire. Du même auteur : News from Nowhere soit Nouvelles de nulle part, une utopie (1890). Il est considéré comme le père de la Fantasy et La Source du bout du monde a inspiré, entre autres, C.S. Lewis (Les chroniques de Narnia) et J.R.R. Tolkien (Bilbo le Hobbit, Le seigneur des anneaux…). Retrouvez William Morris sur The William Morris Society (Angleterre) et The William Morris Society (États-Unis) et ses œuvres en ligne sur Wikisource.

« Il y avait jadis une petite contrée sur laquelle régnait un petit souverain, un roitelet que l’on appelait le roi Pierre même si son royaume n’était pas bien grand. Il avait quatre fils nommés Blaise, Hugues, Grégoire et Rodolphe. Ce dernier était le benjamin, âgé de vingt et un hivers, et Blaise, qui en avait vécu trente, était l’aîné. » (p. 11). Voici comment débute ce roman et j’aime beaucoup le ton.

Le domaine s’appelle les Haults-Prés – en anglais Upmeads – (champs, bois, ruisseaux et petites collines) mais il est petit et les fils rêvent de voyages et d’aventures. Rodolphe (en anglais Ralph) – alors que ses frères sont partis, l’un au nord, l’un à l’est, l’un à l’ouest, chacun sur son cheval et accompagné d’un écuyer – a dû rentrer au château avec son père… Tôt le lendemain matin, il s’enfuit avec « son armure, sa lance et son épée [et] son destrier, un beau et robuste cheval gris pommelé nommé Faucon. » (p. 21). Il va à « Bourg-la-Leyne, au-delà de laquelle s’étendait, vers le sud, un monde dont Rodolphe ignorait presque tout, et qui lui semblait un endroit fabuleux, regorgeant de merveilles et d’aventures extraordinaires. » (p. 22). C’est là qu’il entend parler de la Source au bout du monde, une eau magique aux propriétés miraculeuses.

Dans ce monde imaginaire, inspiré du Moyen-Âge, Rodolphe devient un chevalier errant. Tout le monde lui parle de dangers mais pour l’instant les rencontres sont plutôt agréables voire charmantes et bienveillantes. Y aurait-il anguille sous roche ? C’est alors qu’il croise des hommes en armes et certains sont manifestement hostiles. En tout cas, partout où Rodolphe va, il observe, il questionne, il en voit et en entend des vertes et des pas mûres (guerres, bûchers, esclaves…). « Il lui sembla que le monde était pire que ce à quoi il s’attendait. » (p. 110). Mais lorsqu’il entend parler de la dame d’Abondance, il en tombe amoureux sans l’avoir jamais vue et ne pense qu’à une chose, qu’elle vienne vers lui. « Elle me racontera tout lorsque je la verrai. Je n’ai pour l’heure à réfléchir qu’à la façon dont je la retrouverai et ferai en sorte qu’elle m’aime. Elle m’indiquera ensuite le chemin menant à la Source au bout du monde, dont je boirai l’eau afin de ne jamais vieillir et d’obtenir, comme elle, la jeunesse éternelle. Nous pourrons alors nous aimer pour toujours et à jamais. » (p. 159). Quel jeune homme rêveur ! Et peut-être même naïf ? « […] le regard amoureux de Rodolphe, qui la bénit et manqua verser des larmes de bonheur. » (p. 203).

Ce que raconte la jeune femme surnommée la dame d’Abondance à Rodolphe ressemble à un conte. Cependant, au lieu d’une princesse ou d’une bergère, le lecteur a ici un jeune fils de roi, instruit comme l’était les jeunes hommes de son époque mais immature, en quête d’aventure et d’amour (je dirais même en quête d’absolu). « M’est avis, messire, répondit Richard, que cette femme qui mourut assassinée ne descendait pas seulement de la race d’Adam, mais qu’il y avait en son sang quelque brassage avec celui des fées. Qu’en dites-vous ? » (p. 308-309).

J’en dis que ce roman n’est pas facile à lire car la police de caractère est toute petite ! Toutefois, il est vraiment agréable de se plonger dans sa lecture et dans ses merveilles et j’ai hâte de lire le deuxième tome pour la suite des aventures de Rodolphe !

La Source au bout du monde est ici traduit intégralement pour la première fois en français. Une traduction partielle avait été effectuée par Maxime Shelledy et Le Puits au bout du monde était paru Aux Forges de Vulcain en deux tomes, La Route vers l’amour en 2012 et La Route des dangers en 2013 (c’est-à-dire les deux premières parties sur quatre). Ensuite La Source au bout du monde a été traduit à nouveau par Maxime Shelledy et Souad Degachi et est paru Aux Forges de Vulcain en 2016 avec des illustrations et des lettrines (il y a aussi de petites lettrines dans l’édition Libretto que j’ai lue).

Je mets cette lecture dans les challenges Animaux du monde #3 (il y a beaucoup de chevaux, que serait un chevalier sans son cheval ?), Cette année, je (re)lis des classiques #3, Challenge du confinement (case Fantasy), Les classiques c’est fantastique (en décembre, des contes pour les fêtes), Contes et légendes #2 et Littérature de l’imaginaire #8.

 Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 21.

Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard

Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard.

Le Tripode, août 2020, 360 pages, 19 €, ISBN 978-2-37055-239-6.

Genres : littérature française, premier roman.

Olivier Mak-Bouchard… Très peu d’infos sur lui ! Il grandit dans le Luberon et vit maintenant à San Francisco. Le dit du Mistral a reçu le Prix Première Plume 2020.

Le prologue raconte un moment de l’origine. Dieu se repose le septième jour mais fait venir à lui les 4 éléments – la Terre, le Feu, l’Eau, l’Air – pour qu’ils créent quelque chose (nan mais, oh, faudrait pas faire les faignants !). Le dialogue entre Dieu et les éléments est truculent. « Parfait, parfait. Là, je crois qu’on commence à tenir quelque chose. Oui, avec cette règle du trois, six, ou neuf, je pense qu’on tient le bon bout. Avec ce calcaire, cet ocre, ce Calavon et maintenant ce Mistral, oui, ça commence à prendre forme, réfléchit-il à haute voix. Que le Luberon soit, ordonna le Créateur. Et le Luberon fut. » (p. 19).

Les personnages. Un chat errant, blanc avec des pattes noires, surnommé Le Hussard. Un voisin, monsieur Sécaillat (Paul) et son épouse Mireille qui souffre d’Alzeihmer. Et le narrateur, paysan, et, comme son épouse Blanche part deux mois au Japon pour son travail, il va pouvoir bidouiller tranquillement – et clandestinement – avec son voisin !

Après un violent orage, monsieur Sécaillat vient chercher son voisin alors qu’ils ne sont pas spécialement proches. « Venez, y a quelque chose qu’y faut que je vous montre, m’annonça-t-il calmement. » (p. 32). Dans un champ qui sépare les mas des deux hommes, un « mur était éboulé sur 4 ou 5 mètres » (p. 34) et « Il y avait des cailloux qui n’en étaient pas, des tessons de terre cuite, des bouts de poterie. » (p. 34).

Ces objets semblent très anciens mais monsieur Sécaillat ne veut pas que quelqu’un vienne sur son terrain pendant des mois voire des années. « Le simple fait que l’État oui qui que ce soit d’autre puisse s’arroger la propriété de son sol était hors de question. Le priver de son lopin de terre était comme lui couper un bras. » (p. 37).

Les deux hommes décident donc de creuser eux-mêmes et de ne rien dire à personne de leurs découvertes. Ils trouvent plein de pièces différentes que monsieur Sécaillat tente de remonter comme un puzzle et à plusieurs mètres de profondeur, une source d’eau ferrugineuse comme en Auvergne ! Autant dire, une source miraculeuse.

Heureusement que les mots et expressions en provençal sont traduits en bas de page.

« Surprise de fin d’année au musée municipal. » (p. 131).

« À ce stade de l’histoire, le lecteur peut décider de s’arrêter : il aura alors lu un joli conte de Noël provençal, ce qui n’est déjà pas donné à tout le monde. Mais s’il choisit de continuer sa lecture, il faut le mettre en garde. Il doit se rappeler que les légendes, si elles sont racontées pour faire rêver, introduire une part de mystère dans un monde terne, sont aussi racontées pour expliquer l’incompréhensible, démêler l’indémêlable. Il devra garder à l’esprit que toutes les légendes, sans exception, ont un fond de vérité. On ne sait jamais de quoi il retourne exactement. La part du vrai, la part du faux, bien malin celui qui arrive à les démêler. » (p. 161).

Autant vous dire que j’ai continué ce roman enchanteur et que c’est un coup de cœur. Lisez-le et vous serez transportés en Provence parmi les contes et les légendes ; offrez-le aussi et vos proches vous en seront reconnaissants ! C’est drôle, c’est enlevé, c’est génial ! Il y a les légendes du Mistral, du Cabro d’or (la chèvre d’or), Hannibal et ses éléphants, les Albiques et leurs toutouros, des balades dans la garrigue et au Mont Ventoux…

Je mets cette excellente lecture dans les challenges Animaux du monde #3 (pour le chat, Le Hussard) et Contes et légendes #2. Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 20.

La guérilla des animaux de Camille Brunel

La guérilla des animaux de Camille Brunel.

Alma, août 2018, 280 pages, 18 €, ISBN 978-2-36279-285-4.

Genres : littérature française, roman, science-fiction.

Camille Brunel naît en 1986 à Châlons sur Marne (devenue Châlons en Champagne). Il étudie la Littérature comparée à la Sorbonne (2006-2009) puis devient professeur de Lettres modernes en lycée (2009-2016). Il est critique cinéma, journaliste (il écrit pour Usbek & Rica) et écrivain. Il milite pour la cause animale. La guérilla des animaux – que j’ai très envie de lire depuis sa parution – est son premier roman. J’avais lu une de ses nouvelles : Et si Laïka était revenue vivante de son voyage dans l’espace. Son nouveau roman est Les métamorphoses (Alma, août 2020) que j’ai très envie de lire aussi.

Isaac Obermann, un jeune Français, passe la nuit dans la jungle, dans le Parc national de Ranthambore, lorsque des braconniers tuent une tigresse enceinte. Isaac, caché dans un banian, hésite… « Cela dura quatre minutes, puis il perfora le thorax de la chasseuse en un premier coup de feu qui excita les chauves-souris. Le temps que le second chasseur comprenne ce qui venait de se passer, il était touché aussi ; que le troisième comprenne ce qui venait de se passer et saisisse son fusil, son corps s’effondrait sur celui du tigre ; que le plus jeune saisisse son fusil et repère Isaac, ce dernier le tenait en joue et lui ordonnait, en anglais, de s’immobiliser. » (p. 16-17).

De retour à Paris, Isaac développe ses idées sur la cause animale, il est convaincu que les animaux méritent de vivre sans être tués, mais personne ne le comprend (ou tout le monde s’en fiche) alors il part à Ucluelet sur l’île de Vancouver. Là, il rencontre les dauphins, les baleines et les orques. « La rencontre des baleines était un spectacle parfait : le plus beau possible. » (p. 33). Mais la catastrophe de Fukushima a envoyé des milliers de tonnes de déchets et de l’eau radioactive…

Et l’amer constat d’un capitaine de bateau de Sea Shepherd, « Ne répète à personne ce que je vais te dire, mais écoute-le bien : la vie sauvage n’est pas en train de s’éteindre, elle est éteinte. […] Cette vie sauvage constitue désormais l’exception. On ne se bat plus pour la restaurer – pour ça il faudrait des siècles, et des forces telles qu’elles ne sauraient dépendre de notre piètre désir de bipèdes – mais pour en retarder l’extinction. » (p. 39). Quelle tristesse.

Je comprends pourquoi comment Isaac est devenu un activiste ! « […] il ne restera plus que de l’humain. Pas forcément du petit, mais certainement du laid. Du triste. De l’expliqué, du fabriqué. Du plastique, du béton et les propriétés. » (p. 57). « On a trop longtemps considéré que les crimes contre l’humanité ne visaient que les humains, alors que les massacres de loups, de bovins, de baleines, constituent des crimes contre l’humanité aussi […]. » (p. 93). Lors d’une conférence à la Sorbonne, Isaac dit que puisque les humains mangent des animaux morts, ce sont des charognards. « Ce n’était plus très drôle. Le regard des étudiants était devenu aussi opaque que celui des statues de Socrate, Richelieu et Descartes qui ornaient les niches de l’amphithéâtre. » (p. 109). Il ne mâche pas ses mots lors d’une autre conférence à Brasilia : « L’époque dura longtemps où l’on craignait que l’humanité disparaisse. Pour être honnête, j’ai désormais peur que l’humanité ne disparaisse pas, et qu’elle se contente de continuer dans ces conditions-là. » (p. 120). Peut-être qu’il en faut des agitateurs dans son genre pour jeter des pavés dans la mare, pour déstabiliser les pensées, adulés par certains, décriés par d’autres, mais sans qui les idées n’avancent pas (comme les droits et l’égalité des animaux).

Après Brasilia, Isaac continue de voyager, avec Yumiko Ivanovitch, la prof qui l’avait invité. Vietnam, Chine, Kirghizistan, Hongrie, Sibérie, Afrique, ils vont partout où les animaux ont besoin d’être défendus, libérés, et n’hésitent pas à mettre le feu et à tuer des humains (collectionneurs, chasseurs, braconniers…). Ils vont mener la guérilla des animaux. « On libérait tout ce qui bougeait. On tuait les chasseurs, parfois la tête dans le piège à loups, gare aux éclaboussures. » (p. 175).

Le lecteur est emporté dans un maelstrom de violence mais pour la bonne cause selon Yumiko et Isaac, devenus des Bonnie & Clide de la cause animale mais c’est sûrement trop tard. « Il n’y a plus d’éléphants, Isaac. » (p. 195). Parfois la parole est donnée aux animaux, une baleine, un éléphant, et ces passages sont très émouvants.

Si l’histoire d’Isaac débute à notre époque, elle continue dans le futur (8 milliards d’habitants sur Terre puis 9 milliards, séisme qui détruit le barrage des Trois-Gorges en Chine, épidémie d’Ebola qui décime 8 millions de personnes depuis 2020, disparition de la banquise, guerre de l’eau entre autres). « […] dans une situation aussi sombre que la nôtre, il faut des extrémistes pour reprendre espoir. » (Timmy, la nouvelle génération, vers 2045, p. 257).

Un premier roman, énorme, militant, activiste même, qui secoue bien le cocotier (attention de ne pas vous prendre une noix de coco sur la tronche !), d’une logique implacable et d’une grande violence. En le lisant, j’ai parfois pensé à Les liens du sang d’Errol Henrot et à À la ligne de Joseph Ponthus (deux romans sur le monde des abattoirs et de l’industrie agro-alimentaire), et même à Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica, et bien sûr à Ivoire de Niels Labuzan et à Éloquence de la sardine de Bill François.

Est-ce qu’un jour une « Déclaration Universelle des Droits de l’Animal » (p. 200) existera ? Est-ce que les abattoirs et les laboratoires utilisant des animaux seront fermés ? Est-ce que des Casques Bleus iront de part le monde empêcher que des animaux soient tués ? En tout cas, un jour il faudra peut-être choisir son camp…

Pour les challenges Animaux du monde #3, Challenge du confinement (case SF) et Littérature de l’imaginaire #8. Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 18.