Propriété privée de Julia Deck

Propriété privée de Julia Deck.

Les éditions de Minuit, septembre 2019, 176 pages, 16 €, ISBN 978-2-70734-578-3.

Genre : littérature française.

Julia Deck naît en 1974 à Paris. Elle étudie les Lettres à la Sorbonne puis travaille dans la communication avant de se consacrer à l’écriture et d’étudier la psychologie. Avant Propriété privée : Viviane Élisabeth Fauville (Minuit, 2012, Prix du premier roman de l’université d’Artois 2013), Le triangle d’hiver (Minuit, 2014), Le procès Péchiney, in En procès (Inculte, 2016, collectif) et Sigma (Minuit, 2017).

Après trente ans de vie commune, un couple parisien rêve de devenir propriétaire et de vivre dans une maison écologique. Ça tombe bien, un projet démarre dans un écoquartier ; il faut bien attendre un peu que tout soit construit (environ trois ans) mais c’est exactement ce que ce couple veut ! Lui, c’est Charles Caradec, un professeur universitaire un peu en errance à cause de ses problèmes : il souffre de troubles compulsifs pour ne pas employer les « termes de maniaco-dépression, de névrose obsessionnelle (p. 40) ; elle, c’est Eva Caradec, urbaniste, elle travaille pour la ville de Paris sur de gros projets de réaménagement urbain : c’est elle la narratrice.

Les deux-trois premiers mois dans leur maison, tout va bien… Arrivent les Taupin avec leurs deux ados, les Lemoine qui sont tous deux kinés et qui ont eux aussi deux ados, etc. Mais c’est sans compter avec les Lecoq qui emménagent dans la maison mitoyenne avec leur bébé ! Arnaud Lecoq est taciturne et fort peu aimable ; Annabelle Lecoq est une catastrophe ambulante… Dès le jour de leur aménagement, elle vient faire chauffer le biberon du bébé dans leur micro-ondes (30 secondes et pas une de plus !) ; elle utilise leur paillasson car elle n’a pas encore retrouvé le leur… Elle est sans gêne, elle glousse tout le temps, elle espionne ; elle est sournoise pense Eva qui n’ose rien dire. « Les mots m’ont encore échappé. » (p. 27). Au bout de six mois, Charles, d’habitude très calme, n’en peut plus et propose de tuer leur gros chat roux pour se venger d’eux. Et puis, un jour, alors que Charles et Eva se sont disputés… « […] j’ai entendu un gloussement. D’abord j’ai cru que je l’avais inventé […]. Un second rire très net s’est fait entendre. […] Mon cœur s’est rétracté d’horreur. J’ai compris que je n’avais plus le droit de crier, qu’il faudrait ravaler ma rage jusque dans notre abri le plus intime parce que rien de ce qui se déroulerait ici ne demeurerait caché. Surtout j’ai compris que j’allais mordre la poussière. » (p. 39).

Durant l’hiver, un dysfonctionnement dans le chauffage écologique (pourtant si bien pensé par des professionnels grassement payés !) leur fait comprendre que cette maison n’est pas le paradis dont ils ont rêvé, d’autant plus que les travaux pour installer le gaz ne démarreront qu’au printemps suivant… Mais au printemps, les travaux traînent et les Lecoq organisent des barbecues (odeurs, fumée, bruits, déchets dans leur jardin). « J’ai claqué la fenêtre. Soudain je n’en pouvais plus de cette banlieue verdoyante où l’on suffoquait. » (p. 65). La guerre sera-t-elle déclarée entre les deux couples ?

On a tous connu des gens qui ne doutent de rien, qui sont envahissants, désagréables, bruyants, sans gêne… Ou alors, on en a entendu parler par des proches qui étaient à bout de nerfs. Parce que tous ces détails mis bout à bout, c’est réellement usant. Moi qui ai eu des voisins bruyants, très bruyants (cris, musique toute la nuit, etc.), j’ai compati avec Eva et Charles. Le ton de Julia Deck est mordant, sarcastique et les chapitres sont courts ce qui donne envie de lire très vite jusqu’au bout ! De plus, je n’avais jamais lu Julia Deck avant mais j’ai « fait sa connaissance » dans l’émission de rentrée de La grande librairie le 4 septembre 2019 (lien de la vidéo qu’il n’est pas possible de déposer ici) et sa façon de parler de son roman m’a donné très envie de le lire. C’est presque un roman policier, c’est en tout cas une satire de la bourgeoisie moderne, une jolie surprise pour moi (qui me donne envie de lire d’autres titres de Julia Deck) mais je n’en dis pas plus pour vous laisser le plaisir de découvrir les joies de la Propriété privée.

J’ai un point commun avec Eva : je n’aime pas les vide-greniers, « déballage d’objets inutiles » (p. 70).

Une agréable lecture que je mets dans le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019.

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky.

Actes Sud, avril 2019, 160 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-330-12114-3. Baba Dunjas letzte Liebe (2015) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Genre : roman allemand.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

En mars 1986, Baba Dounia avait « cinquante ans et quelques » (p. 12) et elle était aide-soignante. Elle a dû quitter Tchernovo avec son mari, Yegor. Elle n’était pas inquiète car leur fille, Irina, étudiait à Moscou et leur fils, Alexei, randonnait dans les montagnes de l’Altaï. Vingt ans après Tchernobyl (les habitants n’utilisent pas ce nom, ils appellent la catastrophe « le réacteur »), Baba Dounia est de retour à Tchernovo avec quelques anciens qui veulent vieillir en paix malgré les radiations toujours présentes. « Quand c’est arrivé, le réacteur, je peux dire que j’étais de ceux qui s’en tiraient bien. Mes enfants étaient en sécurité, mon mari n’en avait plus pour longtemps de toute façon et, à l’époque, j’avais déjà la peau dure. Au fond, je n’avais rien à perdre. Et j’étais prête à mourir. » (p. 14). Mais Baba Dounia ne meurt pas, elle va vivre, cultiver son jardin, aider ses voisins… Sa plus proche voisine, Maria, est une bavarde hypocondriaque qui vient de perdre son coq bien-aimé (Constantin, le coq suit le lecteur tout au long du livre en entête de paragraphe, c’est qu’il y a des fantômes à Tchernovo !) mais il lui reste une chèvre. Parmi les autres habitants, Petrov, Sidorov, Lenotchka, les Gavrilov… Baba Dounia se débrouille bien, elle a récupéré sa petite maison, le puits est à côté, elle vit avec une chatte qui attend des petits et elle a assez pour se nourrir avec le jardin et une serre qui avait été bricolée par Yegor. « La région est fertile. » (p. 15) ! « – Maman, tu sais quand même ce que c’est, la radioactivité. Tout est contaminé. – Je suis vieille, plus rien ne peut me contaminer, moi. Et quand bien même, ce ne serait pas la fin du monde. » (p. 18).

Baba Dounia est une veuve « décapante » (comme le dit l’éditeur) ! Parfois, malgré la difficulté, elle se rend à la ville voisine, Malichi, à pieds (plusieurs kilomètres !) puis en bus pour quelques achats et surtout la poste. C’est que sa fille Irina, médecin, lui envoie des lettres et des colis d’Allemagne. Un jour Baba Dounia reçoit une lettre de sa petite-fille bientôt majeure, Laura, qu’elle n’a jamais rencontrée mais la lettre est écrite dans une langue qu’elle ne comprend pas. De l’allemand ? Qui va pouvoir l’aider ? Baba Dounia n’est pas au bout de ses peines et va encore vivre des expériences incroyables ! Car, dans ce roman, inspiré de personnages réels, il y a un mariage, l’arrivée d’un père avec une fillette (ce qui est plutôt surprenant vu la contamination), un meurtre entre autres, bref une sacrée ambiance !

Ma phrase préférée : « Ce que je me demandais, c’est si la région pourra un jour oublier ce qu’on lui a fait subir. Dans cent ou deux cents ans ? Est-ce que les gens vivront ici heureux et insouciants ? Comme avant ? » (Petrov, p. 100).

Je vous conseille vivement Le dernier amour de Baba Dounia, c’est intense, drôle, enlevé ; je l’ai lu d’une traite car je me suis laissée happée, comme si j’y étais (les radiations en moins dans mon salon !). Baba Dounia est un beau personnage, inspiré d’une vieille dame qui a vraiment existé et qui a fait la Une des journaux russes et internationaux. Elle est attachante, et tellement attaché à son village, sa maison, ses voisins, qu’elle y retourne et que les voisins (une petite dizaine, les personnes âgées qui, comme Baba Dounia n’ont plus rien à perdre, rien à craindre) reviennent aussi et vivent là comme si (presque) rien ne s’était passé. Ils sont vieux, malades, isolés mais mieux vaut mourir chez soi que dans une ville inconnue ou un hôpital ; ils sont libres et heureux et c’est ce qu’ils veulent.

En fait, un très très beau roman à lire absolument !

Une lecture coup de cœur pour le tout nouveau challenge Les feuilles allemandes (une excellente idée d’Eva pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin).

De pierre et d’os de Bérengère Cournut

De pierre et d’os de Bérengère Cournut.

Le Tripode, août 2019, 219 pages, 19 €, ISBN 978-2-37055-212-9.

Genre : littérature française.

Bérengère Cournut naît en 1980. Elle a déjà écrit des contes, des textes (illustrés) pour la jeunesse et Née contente à Oraibi (Le Tripode, 2016) sur les Indiens Hopis.

Une nuit, Uqsuralik a mal au ventre, elle se lève et sort de l’igloo. « L’air glacé entre dans mes poumons, descend le long de ma colonne vertébrale, vient apaiser la brûlure de mes entrailles. Au-dessus de moi, la nuit est claire comme une aurore. La lune brille comme deux couteaux de femmes assemblés, tranchants sur les bords. Tout autour court un vaste troupeau d’étoiles. » (p. 11). Elle entend un craquement et se rend compte que la banquise se sépare ! Son père, attiré par le bruit, a le temps de lui tendre une amulette (une dent d’ourse), une peau et un harpon (mais la flèche se casse) avant que le morceau de banquise ne l’éloigne. Uqsuralik est séparée de sa famille, livrée à elle-même sur ce morceau de banquise qui dérive. Mais, tout à coup, surgissent Ikasuk (la meilleure chienne de son père) et quatre chiots, ils étaient enfouis sous un monticule de neige. « Je suis seule – avec cinq chiens fraîchement sortis du néant. » (p. 14). « Ma seule chance de survivre est de rejoindre un bout de terre, une de ces montagnes au loin. » (p. 15). « J’ignore combien d’obstacles me séparent du rivage et des autres humains. » (p. 16).

De pierre et d’os est un beau texte, bien écrit, mais j’ai vraiment l’impression que l’autrice raconte les images d’un documentaire… C’est plus un récit ethnologique qu’un roman (je n’utilise pas ethnographique car l’autrice n’a pas été sur le terrain). De plus… Les chiots attaquent et Uqsuralik ne peut pas les retenir à chaque fois… Elle est « obligée » d’en tuer un qui se jette sur elle… « Je ramène le chien encore chaud entre les murs de l’igloo, je remets la porte en place et je le dépèce. Sa viande est infecte, mais le sang tiède ramène la vie en moi. » (p. 19). J’ai déjà supporté l’ignominie dans Sauvage de Jamey Bradbury, je ne me sens pas de lire un autre livre du même genre… Je poursuis un peu en diagonale… Non seulement elle mange le chiot mais elle jette les restes aux trois autres qui, affamés, se jettent dessus… Comme les Inuits parlent peu, le livre est agrémenté de chants qui racontent leur vie, leurs peines, etc., comme Le chant du père (le premier chant) : « Aya aya ! / La nuit est tombée / Nous avons marché / La banquise s’est brisée / Aya aya ! / J’avais une fille / L’eau a ouvert sa bouche / Pour me l’enlever / […] » (p. 22).

Au bout de plusieurs jours de marche, et après avoir compris que le géant légendaire de l’île ne veut pas d’elle sur son île, elle rencontre un groupe de trois familles en traîneaux avec leurs chiens. Ils la surnomment Arnaautuq, ce qui signifie garçon manqué. Au bout de quelques saisons, naît Hila, une petite fille, mais le père Tulukaraq a disparu avec son kayak. « […] je ne suis pas en paix. » (p. 104).

Je ne sais pas si je vais continuer, il (ou elle) regarde ceci ou cela, il (ou elle) dit ceci ou cela, il (ou elle) fait ceci ou cela… Tout est tellement précis, pointilleux que la lecture en devient laborieuse… (Je l’ai finalement terminé en diagonale). Toutefois ce livre est instructif avec la vie des Inuit, les légendes, les esprits, le chamanisme… Mais ce n’est pas ce que je recherchais dans ce roman qui n’en est pas vraiment un (les 200 et quelques pages m’ont paru très longues…). Il a cependant reçu le Prix du roman FNAC. En fin de volume, il y a un cahier de photographies (en noir et blanc).

Une lecture pas indispensable pour moi que je mets dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Contes et légendes 2019 (dans la rubrique Une histoire venue de loin).

La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea

La dame au petit chien arabe de Dana Grigorcea.

Albin Michel, août 2019, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-226-44101-0. Die Dame mit dem Maghrebinischen Hündchen (2019) est traduit de l’allemand par Dominique Autrand.

Genres : littérature suisse, littérature de langue allemande.

Dana Grigorcea naît le 11 novembre 1979 à Bucarest (Roumanie). Elle vit maintenant en Suisse, à Zurich. Elle est philologue (spécialiste des philologies allemande et néerlandaise) et autrice  (deux précédents livres ne sont pas traduits en français). Plus d’infos (en allemand) sur son site officiel, https://www.grigorcea.ch/.

Printemps, bords du lac, Zurich. Anna, célèbre danseuse, mariée à un médecin, promène le petit chien qu’elle a ramené d’Algérie. Elle rencontre Gürkan, un jardinier Kurde de Turquie, marié et père de trois enfants. « […] c’est une belle journée, avec un soleil radieux et des cygnes blancs sur le lac, dans une des plus belles villes du monde, peuplée de gens affables et apparemment insouciants. » (p. 15). Ils vont devenir amants et se voir tous les jours mais Gürkan n’est pas habitué aux relations extraconjugales. « Il ne fallait pas se sentir coupable de tout, s’empoisonner la vie. Qu’avaient-ils fait de mal ? C’était la nature. L’être humain est rempli d’envies et de désirs. Pourquoi aller contre ? Serait-il plus honnête de se renier soi-même. » (p. 30-31).

Mais ils ne sont pas du même monde (Anna et son mari ont des amis aisés, amateurs d’art) et Anna va se lasser. « Quand un mois se serait écoulé, se disait Anna, le souvenir de Gürkan serait aussi lointain qu’une hirondelle envolée. » (p. 55). Pourtant, un jour d’été, en Italie, elle se rend compte qu’elle pense toujours à Gürkan. « Penser à Gürkan était une évidence. » (p. 68). Et finalement, elle ne supporte plus sa vie artistique et futile. « Cette nuit-là, Anna n’arrivait pas à dormir. De temps en temps elle réveillait son mari et se plaignait d’avoir du mal à respirer. Ce n’était pas tant la chaleur qui étouffait, c’était le silence. » (p. 83).

L’éditeur dit que ce roman est un hommage à Anton Tchekhov, effectivement il est tout en finesse et délicatesse. Et ce roman, très agréable à lire, sur deux saisons, printemps et été, est une jolie histoire d’amour moderne. Le petit chien, tout mignon, a sa place dans le roman, il est l’élément déclencheur. Une chouette découverte et sûrement une romancière à suivre. Un détail : je pense que La dame au petit chien maghrébin plus proche du titre original aurait été préférable.

Une agréable lecture donc pour le challenge 1 % Rentrée littéraire 2019 que je mets dans Voisins Voisines 2019 (Roumanie/Suisse).

Oublier Klara d’Isabelle Autissier

Oublier Klara d’Isabelle Autissier.

Stock, collection La Bleue, mai 2019, 320 pages, 20 €, ISBN 978-2-23408-313-4.

Genres : littérature française, plutôt roman historique, mais pas que.

Isabelle Autissier naît le 18 octobre 1956 à Paris. Dans les années 70, elle étudie l’agronomie et devient ingénieur agronome spécialisée en exploitation des ressources vivantes aquatiques (halieutique). Mais elle découvre la voile et se lance dans les courses en solitaire. Célèbre navigatrice, elle est la première femme à avoir fait le tour du monde à la voile en solitaire (en 1991). Elle est autrice (essais, contes, romans). Elle est aussi présidente du WWF France depuis 2009.

États-Unis d’Amérique, automne 2017. Iouri, 46 ans, n’a pas mis les pieds en Russie depuis 23 ans ; il vit à Ithaca dans l’État de New York où il est ornithologue et professeur universitaire. Mais il reçoit un mail et apprend que Rubin Bondarev, son père qui a 72 ans, est hospitalisé et au bord de la mort : « cancer du foie, visiblement en phase terminale » (p. 10-11). Iouri s’envole donc pour Mourmansk (nord-ouest de la Russie, cercle polaire). « Il avait laissé l’URSS en noir et blanc, la Russie était passée à la couleur. » (p. 16). Il rend visite à son père à l’hôpital et celui-ci commence à raconter ce qu’il sait.

URSS, 1950. Klara et Anton, tous deux géologues, furent transférés de Leningrad (redevenue Saint-Pétersbourg) à Mourmansk alors que leur fils unique, Rubin, était encore bébé. Klara était directrice de département et Anton chercheur ; ils étaient donc privilégiés mais, une nuit de juin, quand Anton a entre 4 et 5 ans, des hommes en noir ont embarqué Klara. « J’ai su immédiatement qu’il ne fallait pas parler de ce qui était arrivé, ne plus jamais en parler, grommela Rubin en ouvrant enfin les yeux. Ta grand-mère avait fait quelque chose. Mon père avait raison, elle nous avait mis en danger. Je l’ai haïe, elle nous avait trahis. J’étais bien trop petit pour comprendre ce qui s’était tramé dans les mois précédents. Mais, j’ai tout de suite senti qu’il ne fallait pas chercher à le savoir. » (p. 34-35). Iouri pensait que Klara, sa grand-mère était morte de tuberculose ! « Qu’avait-elle fait ? Qu’était-elle devenue ? Il savait ces questions inutiles, mais ne pouvait s’empêcher de les poser. Était-il le petit-fils d’une résistante visionnaire, d’une simple victime d’une jalousie professionnelle ou d’une idiote qui avait fait une mauvaise plaisanterie ? Devait-il s’honorer d’avoir pour aïeule cette femme qui avait fait basculer le roman familial ? Au nom de quoi cette trace indélébile avait-elle été infligée, bouleversant la vie de son père et la sienne ? » (p. 38). Iouri s’adresse en premier lieu au Mémorial mais beaucoup de dossiers ont été transférés à Leningrad et beaucoup de familles n’ont jamais rien réussi à savoir… Mais Iouri est intrigué, il veut maintenant découvrir ce qu’il est advenu de Klara, pas seulement pour son père mourant, pour lui.

Ce roman est saisissant tant il raconte de choses ! La politique et l’histoire de l’URSS (parmi les points cruciaux, la mort de Staline et l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev après la chute du mur de Berlin), la fatalité, les interrogations qui détruisent les familles, la solitude et la souffrance, le froid et la pauvreté, la violence « ordinaire », le goulag, il parle même aussi d’homosexualité, d’écologie et de pêche intensive sur chalutiers. Iouri a ouvert les yeux, en 1986, après avoir lu Docteur Jivago de Boris Pasternak, roman que « les grands du lycée » (p. 103) considéraient comme une bombe. Il y a un passage dans lequel Iouri est, pendant les deux mois d’été, sur le chalutier de pêche commandé par son père : pêche intensive en mer de Barents jusqu’au Spitzberg (territoire norvégien !) pour respecter les quotas, mauvais temps, maltraitance du personnel… Ce passage, réaliste et violent, m’a fait penser au roman japonais, Le bateau-usine (Kanikôsen) de KOBAYASHI Takiji qui a été adapté en manga, Le bateau-usine de Gô Fujio et Takiji Kobayashi. Le roman s’attarde sur la chute du mur de Berlin, l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, la déception, les études de biologie à Saint-Pétersbourg (Iouri est ravi de quitter Mourmansk et ses parents) et la bourse pour sa thèse aux États-Unis. « Là-bas s’ouvrit une page blanche : nouvelles habitudes, nouvelle langue, nouvelles relations, nouveau travail. Il s’y plongea à corps perdu. » (p. 150). Oublier Klara, c’est aussi la course au nucléaire soviétique, les peuples autochtones brimés, ici les Nenets sur l’île de Sipaeïevna (surnommée l’île aux rennes) et la Russie moderne dont certains aspects sont incompréhensibles pour Iouri.

Mais ne pensez pas que ce roman est un foutoir ! Tout vient à point, tout est fluide, ordonné, mais pas franchement réjouissant. « La peur, la sale peur, celle qui transforme les braves types en bourreaux déferlait dans les têtes et les cœurs. » (p. 294). Et Isabelle Autissier a réussi son coup (un coup de maître) car elle connaît la mer, la pêche, les oiseaux, et apparemment elle connaît bien aussi l’URSS, les années communistes et la mélancolie russe !

Un de mes passages préférés. « Il se jura à nouveau qu’il n’aurait plus jamais peur. Mais oublier Klara ! C’était totalement impossible. » (p. 176).

J’ai aimé la passion de Iouri pour les oiseaux. « Les oiseaux étaient ce qu’il ne serait jamais : des êtres puissants et libres. » (p. 71).

Je mets ce roman dans Lire en thème 2019 : il faut un livre dont le titre comporte un prénom.

Sauvage de Jamey Bradbury

Sauvage de Jamey Bradbury.

Gallmeister, collection Americana, mars 2019, 320 pages, 22,60 €, ISBN 978-2-35178-172-2. The Wild Inside (2018) est traduit de l’américain par Jacques Mailhos.

Genres : littérature américaine, nature writing.

Jamey Bradbury naît en 1979 dans le Midwest ; elle vit en Alaska depuis 15 ans. Elle a connu plusieurs métiers (« réceptionniste, actrice, secouriste et bénévole à la Croix Rouge » nous dit l’éditeur) et se consacre maintenant à l’écriture et à l’aide aux peuples natifs d’Alaska. Sauvage est son premier roman.

Tracy Sue, surnommée Trace par son père, 17 ans, et son frère Scott vivent avec leurs parents en Alaska. Ils sont isolés mais ils ont des chiens, des traîneaux, tout ce qu’il faut pour vivre et les enfants sont scolarisés à la ville voisine. Cependant la Nature est rude et ne fait pas de cadeaux ! Tracy aime la lecture et est passionnée par le livre de survie, Je suis fichu de Peter Kleinhaus. « Il y a des livres dans le monde qui vous font vous demander, quand vous les lisez, comment un parfait inconnu peut faire pour savoir aussi précisément ce que vous avez en tête. » (p. 14). La mère est en fait morte sur la route lorsque Tracy avait 16 ans et, après une énième dispute avec son père (elle a été virée du lycée après une bagarre avec une autre fille), l’adolescente s’enfuit dans la forêt, son havre de paix depuis sa plus tendre enfance. Mais elle se fait agressée par un homme, sûrement un vagabond. « Je n’arrêtais pas de me dire que j’aurais dû entendre l’inconnu se rapprocher de moi, mais l’écureuil que j’avais attrapé m’avait réchauffée et avait monopolisé toute ma pensée, et la partie de moi qui aurait dû être en alerte était préoccupée par la dispute que je venais d’avoir avec Papa. » (p. 26). Il faut dire qu’il lui a annoncé qu’il manquait d’argent et qu’elle ne pourrait pas participer à la course Iditarod, une célèbre course de traîneaux pour laquelle elle s’entraîne depuis toujours (elle participe en junior mais cette année, elle va avoir 18 ans et elle devrait participer à la course adulte pour la première fois). Bref, elle perd connaissance durant l’agression et se réveille, le couteau ensanglanté : a-t-elle tué l’homme ? « J’ai compris que je ne trouverais d’apaisement que lorsque je saurais que cet homme n’était plus une menace. » (p. 28). Elle ne dit rien à son père et continue d’aller en forêt. « Plus je passais de temps dehors, plus il m’était difficile de rentrer. » (p. 46).

Alors, petit problème, j’ai lu deux chapitres (jusqu’à la page 51) et je n’ai pas très envie de continuer ce roman… Ce n’est pas parce que Tracy a blessé avec son couteau un inconnu qui l’agressait (je vous rassure, il ne l’a pas violée) mais, depuis l’âge de 5 ans, elle tord le cou des animaux qu’elle attrape, faons, lièvres, martes, sans compter le chat de la maison, elle mord même les humains y compris son petit frère, pour les goûter, pour boire le sang chaud, pour se réchauffer (elle utilise ce mot, réchauffer, plus haut, lire l’extrait avec l’écureuil). Quelle est cette envie irrépressible de sang ? Ce n’est pourtant pas un roman de vampires… Et sa mère lui a pourtant appris quelques règles auxquelles il ne faut pas déroger dont la plus importante : ne jamais faire couler le sang de quelqu’un (pour moi, un animal est quelqu’un).

Cependant, j’ai continué la lecture de ce roman, ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas, j’avais le temps, et puis ce roman est tout de même bien écrit et je voulais savoir le pourquoi du comment… « La plupart des animaux que je trouvais dans mes pièges étaient morts depuis des heures, peut-être des jours. Quand vous avez en main un animal qui se meurt plutôt qu’un animal qu’est mort depuis longtemps, c’est chaud, vous sentez sa chaleur se répandre en vous, et ce que vous apprenez de lui a la clarté parfaite des choses que vous voyez avec vos propres yeux. Goûter vous donne toujours accès au moins à un instant. Mais quand vous buvez une bestiole qui lâche son dernier souffle, vous recevez toute une histoire. Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle a ressenti se livre à vous comme si ça se produisait au moment même où vous l’apprenez. Vous absorbez une vie entière, quand vous buvez et tuer en même temps. » (p. 101). « Ce n’était pas de nourriture dont j’avais besoin, c’était de sang. » (p. 182). Voilà, pour vous faire une idée plus consistante et c’est comme ça pratiquement tout le long… Je suis confortée dans l’idée que le plus Sauvage n’est absolument pas la Nature mais l’Humain ! « On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. » (p. 256), ça promet…

Comme je l’ai finalement lu en entier, ce roman brutal (plutôt que violent), si si, et pas en diagonale, je vous donne encore une info qui peut attiser votre curiosité. Un jour, un jeune homme de 17 ans, Jesse Godwin (qui, petite erreur, se transforme au moins une fois dans le roman en Goodwin…), arrive pour louer le cabanon et travailler mais il n’est pas celui qu’il prétend. Point bénéfique : j’ai appris pas mal de choses sur l’Alaska, sur les chiens et leurs traîneaux : le (ou la) musher fait du mushing, prononce Gee pour que les chiens aillent à droite et Haw pour à gauche, c’est sûrement tout ce qu’il me restera de cette lecture éprouvante, et encore… L’éditeur annonçait de l’initiatique et du fantastique : je n’en veux pas de l’initiatique comme ça, tuer des animaux, pour le plaisir, pour boire leur sang chaud… Et je n’ai vu aucune pointe de fantastique pourtant j’ai pensé au chamanisme qui lui viendrait du côté de sa mère mais, même pas… Ce genre de romans n’est peut-être pas pour moi, déjà que je n’avais pas aimé Dans la forêt de Jean Hegland (mais pour d’autres raisons…), cependant j’ai apprécié Manuel de survie à l’usage des jeunes filles de Mick Kitson, plus sensible.

Lu durant le marathon Week-end à 1 000 – août 2019, j’ai pu rédiger ma note de lecture rapidement mais je décale sa parution pour le Mois américain (septembre 2019), j’espère que vous ne m’en voudrez pas ; une lecture de la Rentrée littéraire janvier 2019.

Ivoire de Niels Labuzan

Ivoire de Niels Labuzan.

JC Lattès, janvier 2019, 350 pages (et pas 250 comme c’est écrit un peu partout, y compris sur le site de l’éditeur !), 18 €, ISBN 978-2-7096-6149-2.

Genre : littérature française.

Niels Labuzan naît en 1984 et vit à Paris. D’après ce que j’ai lu, il se rend au Botswana en 2017 pour observer les animaux et rencontrer ceux qui les protègent. Du même auteur : Cartographie de l’oubli (son premier roman paru en 2016).

Botswana, Afrique australe. Des braconniers dans la Garamba, ils tuent pour l’ivoire. « La matriarche tombe. […] Le reste du troupeau se disperse. Les plus jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes, leur mémoire aura des trous qui ne seront jamais remplis. » (p. 10). Putain, mais qu’on leur coupe les couilles à ces pourris pour qu’ils ne se reproduisent pas ! Et puis la tête aussi puisque c’est ce qu’ils font aux éléphants pour leur dérober leurs défenses ! Ah, mais c’est vrai que ces barbares, eux, n’ont rien de précieux, ils ne pensent pas, ne réfléchissent pas, seul l’appât du gain immédiat les intéresse, quelques dollars… Saloperies d’humains de merde ! Euh, suis-je toujours une personne non-violente ? 😛 « Les braconniers s’aventuraient de plus en plus loin et ce n’était pas bon signe. Pour ces hommes, Erin n’avait aucune pitié. Elle était d’accord avec la règle qui s’appliquait ici : tirer pour tuer. » (p. 14). Ah, je vois que des mesures sont prises !

Le lecteur va suivre Erin, une Anglaise qui s’occupe de ce parc au Botswana depuis cinq ans ; son plus proche collaborateur, Bojosi, un ancien pisteur devenu ranger, et son épouse Lebani ; Seretse, un enfant du pays qui a pu étudier, s’élever jusqu’au Ministère de l’Environnement et qui est motivé ; et à distance Simon, un scientifique qu’Erin a connu lors de ses études d’éthologie à Paris.

Les éléphants sont des animaux magnifiques, majestueux, qu’il faut protéger. « Au Botswana, du delta de l’Okavango à la rivière Chobe […]. Personne ne l’expliquait vraiment, mais ces animaux arrivaient à communiquer entre eux sur de très longues distances, s’échangeant l’information que sur cette terre ils pourraient vivre en paix. Sur tout le continent, on voyait d’ailleurs des troupeaux se mettre en mouvement pour tenter de la rejoindre. » (p. 33). N’est-ce pas merveilleux ? Que feront les humains lorsque ces animaux auront totalement disparu ? Lorsqu’il n’y aura plus d’animaux sauvages ? (et ça peut arriver plus vite qu’on ne le pense…). C’est une des réflexions du puissant roman de Niels Labuzan.

« Tant que l’homme pense que ses faiblesses peuvent être compensées par de la bile, du foie, des pattes, des griffes, qu’il lui suffit de consommer ou d’accumuler des parties animales pour guérir ou pour exister, tant que les pays consommateurs de cornes, d’ivoire, d’écailles et autres produits issus de la faune sauvage ne décident pas d’interdire ces pratiques et de les condamner, le braconnage prospérera toujours. » (p. 72). Que c’est lamentable, ces croyances stupides et inutiles… !

Ivoire parle plus particulièrement des éléphants et du trafic d’ivoire mais il est aussi question des rhinocéros et de leur corne qui contient de la kératine. Je n’ai jamais eu d’objets ni en ivoire ni en corne (et je n’en ai jamais vu dans ma famille, enfant et adolescente) et ça me réconforte, je ne participe pas à ce trafic immonde, interdit depuis 1989 par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) : l’auteur explique bien ça dans un chapitre pages 72 à 78, eh oui, ce roman est un peu documentaire aussi et je pense que c’est nécessaire.

Ivoire parle aussi un peu des chasses privées (par exemple avec des lions) et malheureusement, « Plus la mort est tragique, plus l’animal se débat, lutte, saigne, refuse de mourir, plus les pourboires sont importants. » (p. 194). Quelle ignominie, c’est révoltant et ce n’est à nouveau pas glorieux pour les humains, enfin je veux dire les barbares qui ont du fric et portent des armes à feu !

Vous l’avez compris, ce roman, aussi magnifique et majestueux que les éléphants dont il parle, raconte l’horreur pour moi mais, au-delà de mon avis personnel, le style de l’auteur est génial, fondu (je n’avais pas envie de dire fluide), magique quand il décrit les animaux et leurs lieux de vie. Protégeons ces animaux ! Protégeons leurs lieux de vie ! Arrêtons les braconniers, les contrebandiers, les revendeurs (la majorité d’entre eux sont en Asie et plutôt en Chine) ! La vie de ces animaux est plus importante (primordiale !) que l’argent (des bouts de papier !) ou que des superstitions débiles ! Je dirais même plus que la vie de ces animaux est plus importante que les humains car que feront les humains lorsqu’il n’y aura plus ni flore ni faune ni eau potable ni air respirable ?

Pour conclure, encore un dernier extrait : « Bien sûr, il y en a qui ne voudront pas entendre leur histoire. Ils diront que ce n’est pas important, que ça ne les concerne pas, que c’est loin et qu’ils ont autre chose en tête. C’est sans doute vrai. Il ne s’agit plus simplement des animaux, il s’agit de la fin, du constat que certains ne peuvent arriver qu’à une seule conclusion, la destruction systématique et irréversible ce ce qui nous entoure. » (p. 318).

Monsieur Labuzan, merci pour ce roman magistral, il ressemble à un très bon roman d’aventures (voire un thriller) et il est riche tant au niveau littéraire que documentaire, avec une remarquable sensibilité et une écriture d’une très belle qualité ; j’ai été en colère (pas contre vous), j’ai pleuré, mais j’ai aussi été charmée et envahie de toutes sortes d’images et d’émotions, je me suis sentie pourtant triste et impuissante alors j’espère que cette humble note de lecture attirera pas mal de lecteurs vers votre roman et vers la condition des éléphants (et des autres animaux pourchassés) pour une réelle prise de conscience et pourquoi pas des vocations comme celle d’Erin (même si elle en paie le prix…). Mais reste-t-il une lueur d’espoir ?

J’ai maintenant très envie de lire le premier roman de Niels Labuzan, Cartographie de l’oubli, que j’ai – il attend sur une étagère – donc c’est parfait !

Je voulais signaler que le groupe 68 premières fois (je n’ai plus participé l’année dernière et cette année, je manquais de temps et je voulais lire d’autres livres que des premiers romans, mais je continue de suivre de loin en loin) a rajouté quelques 2e romans dans sa sélection (depuis septembre 2018) et qu’il y a Ivoire dans la sélection du 1er trimestre 2019 (lien ci-dessus).

Une lecture coup de poing coup de cœur de la Rentrée littéraire janvier 2019 que je mets dans À la découverte de l’Afrique (un challenge ancien que j’honore de temps en temps).