Et si Laïka était revenue vivante de son voyage dans l’espace ? de Camille Brunel

Et si Laïka était revenue vivante de son voyage dans l’espace ? de Camille Brunel.

Usbek & Rica, août 2016.

Genre : nouvelle, science-fiction, uchronie.

Camille Brunel naît en 1986 à Châlons sur Marne (devenue Châlons en Champagne en 1997). Elle étudie les Lettres modernes et obtient le CAPES. Du même auteur : Vie imaginaire de Lautréamont, un essai publié chez Gallimard en 2011.

Illustration de Laïka provenant de englishtouringopera (2012).

16 août : parution de La guérilla des animaux aux éditions Alma, premier roman de Camille Brunel que j’ai très envie de lire.

Usbek & Rica n° 16 (été 2016)

25 août : je découvre la nouvelle Et si Laïka était revenue vivante de son voyage dans l’espace ? publiée en août 2016 dans le n° 16 de Usbek & Rica, « le média qui explore le futur. Tous les futurs : ceux qui nous font peur et ceux dont on rêve ».

Et si Laïka était revenue vivante de son voyage dans l’espace ? est une uchronie : le point de départ est la chienne moscovite âgée de trois ans, Laïka, envoyée par les Russes dans l’espace dans le satellite Spoutnik2 le 3 novembre 1957. C’est la première fois que les Russes envoient un être vivant dans l’espace. Mais, dans la nouvelle de Camille Brunel, l’histoire se déroule différemment…

Usbek & Rica n° 6 (été 2013)

Août 2015, Tikaani est un adolescent Inuit qui vit à Iqaluit dans le territoire Inuit du Nunavut au Canada. Grâce à Skype, il communique avec sa sœur aînée, Sakari, qui vit à Paris en France. « Je sais qu’il est tard pour toi mais j’ai un exposé sur les premières heures de la société animaliste à rendre pour demain et je suis à la bourre… ». Tikaani aime beaucoup les animaux et il préférerait ne pas en manger mais il vit dans un des derniers « territoires carnivores » et ses parents chassent le phoque et l’obligent à en manger. « Je n’arrive pas à le croire. Comment a-t-on fait, au départ, pour convaincre des milliards d’individus d’abandonner l’alimentation de leurs ancêtres ? Je veux dire, c’est pas que les gens soient têtus, mais bon… ». Sakari va lui raconter ce qui a tout déclencher : grâce à une séquence d’actions sur la capsule spatiale, Laïka et Spoutnik2 sont retombés au Nouveau-Mexique. Eh oui, la petite chienne des rues est passée à l’Ouest ! À partir de ce moment-là, les animaux ont été considérés comme des êtres vivants, intelligents, et les humains ont modifié rapidement leurs habitudes alimentaires et leurs législations. Enfin presque partout…

Sakari résume donc pour son jeune frère la « révolution animaliste » entre 1957 et 2015. Un dialogue plein d’humour, par exemple Les dents de la mer et Jurassic Park ont bien été tournés mais ont eu un impact totalement différent. Une jolie histoire ; dommage que ça ne se soit pas passé comme ça…

Une lecture pour La bonne nouvelle du lundi et Littérature de l’imaginaire.

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Clementine de Cherie Priest

Clementine (Le siècle mécanique, 2) de Cherie Priest.

Eclipse, collection Steampunk, juin 2013, 260 pages (+ 20 pages avec un extrait du tome 3), 18,30 €, ISBN 978-2-809-43166-7. Le roman est sorti en poche au Livre de poche en septembre 2016. Clementine (2010) est traduit de l’américain par Sandy Julien.

Genres : littérature américaine, science-fiction, steampunk.

Cherie Priest naît le 30 juillet 1975 à Tampa (Floride) mais, comme son père est militaire, elle vit dans plusieurs États. Elle habite maintenant à Seattle (État de Washington). Son premier roman (série Eden Moore) paraît en 2003 puis plusieurs séries (Le siècle mécanique, Les dossiers Cheshire Red, etc.) et romans indépendants suivent (science-fiction ou horreur). Plus d’infos sur son site officiel, The Haunt.

Le premier tome, Boneshaker, n’entrait pas dans le Challenge Chaud Cacao mais ce tome 2 oui.

1880. Felton Brink, un pirate de l’air, a volé le dirigeable la Corneille libre qui appartient au capitaine Croggon (Crog) Hainey depuis huit ans et l’a rebaptisé Clementine. « Croggon Hainey s’était donc lancé à sa poursuite, depuis la ville portuaire de Seattle en bordure du Pacifique jusque dans tout l’Idaho, avant de dépasser Twin Falls pour pénétrer dans le Wyoming où il avait bien failli le coincer à Rock Springs. Le fuyard avait alors obliqué au sud-sud-ouest, gagné Salt Lake City, puis mis le cap à l’est, traversé le Colorado, et ils survolaient actuellement tous les deux le Kansas. Toujours vers l’est. Hormis ce bref crochet, ils filaient droit vers l’est. » (p. 10). C’est que la guerre civile américaine fait rage depuis un peu plus de vingt ans. Pendant ce temps-là, à Chicago, Maria Isabella (Belle) Boyd, ancienne espionne confédérée, est embauchée par l’agence de détectives privés Pinkerton pour retrouver le Clementine et protéger sa cargaison soi-disant humanitaire jusqu’à Louisville dans le Kentucky. Elle a autorisation de se débarrasser de l’ancien esclave Croggon Beauregard Hainey si nécessaire. « Maria n’était encore jamais montée dans un dirigeable, mais elle n’était pas du genre à l’avouer, et régler les détails à mesure qu’ils se présentaient ne la gênait pas. » (p. 68).

L’action se déroule de la même façon que dans le premier tome, un chapitre pour un protagoniste – Crog – et un chapitre pour l’autre protagoniste – Maria – jusqu’à ce qu’ils soient réunis par le destin : j’ai beaucoup aimé ces deux personnages principaux aux caractères bien trempés. Mais, si on retrouve Crog et deux de ses hommes à bord d’un dirigeable qu’ils ont volé pour poursuivre la Corneille libre – Clementine, les autres personnages ne sont pas du tout les mêmes : exit Briar et son fils Zeke, ils sont sûrement restés dans les Faubourgs. Alors que Boneshaker était un huis-clos angoissant, Clementine est un road movie aérien divertissant avec de belles scènes de poursuites et d’action. De plus le roman fait 200 pages de moins et les caractères sont plus gros donc il se lit beaucoup plus vite ; et le style est un peu différent, plus fluide, plus dynamique, peut-être est-ce dû à une traductrice différente ? « Et je pourrais prendre goût à cette histoire de vol en dirigeable. C’est plutôt excitant au fond. » (p. 187).

Je vais y prendre goût moi aussi et embrayer avec le tome 3, Dreadnought, qui à mon avis sera encore différent.

Une chouette lecture pour le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire, Vapeur et feuilles de thé et Lire sous la contrainte (trilogies et séries de l’été).

Boneshaker de Cherie Priest

Boneshaker (Le siècle mécanique, 1) de Cherie Priest.

Eclipse, collection Steampunk, février 2013, 460 pages (+ 20 pages avec un extrait du tome 2), 18,30 €, ISBN 978-2-809-42928-2. Le roman est sorti en poche au Livre de poche en août 2016. Boneshaker (2009) est traduit de l’américain par Agnès Bousteau.

Genres : littérature américaine, science-fiction, uchronie, steampunk.

Cherie Priest naît le 30 juillet 1975 à Tampa (Floride) mais, comme son père est militaire, elle vit dans plusieurs États. Elle habite maintenant à Seattle (État de Washington). Son premier roman (série Eden Moore) paraît en 2003 puis plusieurs séries (Le siècle mécanique, Les dossiers Cheshire Red, etc.) et romans indépendants suivent (science-fiction ou horreur). Plus d’infos sur son site officiel, The Haunt.

1864. Après la Ruée vers l’or en Californie, ce fut le tour du Klondike dans le Grand Nord mais la glace, très épaisse, empêchait de creuser. Les Russes, à qui appartenait ce territoire, voulaient le vendre aux Américains pour une bouchée de pain mais un inventeur, le Docteur Blue, a fabriqué une machine. « Ce serait le plus formidable engin d’extraction jamais construit : quinze mètres de long, entièrement mécanisé, actionné par de la vapeur sous pression. […] » (p. 17). Malheureusement, lors du test, le Boneshaker détruit le sous-sol et toute une partie de la ville de Seattle s’effondre en libérant un gaz nauséabond qui contamine les survivants dans les décombres : ils deviennent des morts-vivants. Le centre-ville détruit est alors condamné et entouré « d’un mur immense fait de brique, de mortier et de pierre […] environ soixante mètres de haut […] et quatre à six mètres d’épaisseur en moyenne […] une zone de cinq kilomètres carrés. » (p. 20). Les habitants sains ont soit quitté la région soit se sont repliés dans « les Faubourgs ».

1880. Près de seize ans après le Fléau, Briar Wilkes, 35 ans, travaille à l’usine de traitement des eaux et vit chichement avec son fils, Ezechiel, surnommé Zeke, bientôt 16 ans. Hale Quarter, un journaliste interroge Briar sur Maynard Wilkes, son père : il veut « écrire une véritable biographie » (p. 24) pour rétablir la vérité sur l’acte héroïque qui l’a conduit à la mort. Zeke est d’accord, il pense que son grand-père, qu’il n’a pas connu, est un héros après avoir sauvé les vingt-deux personnes enfermées dans le commissariat alors que le gaz nocif arrivait. Mais, il y a un autre homme que Zeke n’a pas connu, c’est son père, Leviticus Blue… Ce qui inquiète sa mère. « Essaie de sauver Maynard si cela peut te rendre heureux. Fais-en ton but personnel, si ça donne un sens à ta vie et si ça te rend moins… hargneux. Mais s’il te plaît, Zeke, crois-moi, il n’y a rien à sauver chez Leviticus Blue. Rien du tout. Si tu creuses trop profond ou si tu vas trop loin, si tu en apprends trop, tout ce que tu gagneras, c’est d’avoir le cœur brisé. » (p. 45). Le lendemain, Zeke part dans la ville emmurée retrouver les Oubliés car il paraît que des gens vivraient entre ces murs ! Mais un subit tremblement de terre obstrue le passage souterrain par lequel il avait prévu de ressortir… « Zeke se trouvait dans cette ville toxique et emmurée où des morts-vivants, victimes du Fléau, rôdaient en quête de chair humaine et où des sociétés criminelles avaient établi leurs repaires au fond de maisons de fortune et de sous-sols nettoyés. » (p. 86). Briar décide de retrouver son fils et s’adresse aux capitaines de dirigeables, Croggon Hailey de la Corneille libre et Andan Cly de la Naamah Cherie. Parachutée dans la ville, elle rencontre Jeremiah Swakhammer qui lui sauve la vie mais toujours aucune trace de Zeke…

Mes personnages préférés sont Andan Cly et Jeremiah Swakhammer 🙂 Et j’ai passé un excellent moment de lecture avec ce roman, j’étais un weekend, je participais à un marathon de lecture et j’avais envie d’un roman divertissant, c’est ce que j’ai eu ! Boneshaker est le premier tome de la trilogie Le siècle mécanique, premier roman de Cherie Priest traduit en français, et il a reçu le prix Locus du meilleur roman de science-fiction 2010. En général, les zombies apparaissent dans un futur post-apocalyptique ; ici ils apparaissent au XIXe siècle dans une uchronie (1) inventive, mâtinée de steampunk (2) et j’ai trouvé ça très original d’associer du steampunk avec de l’horreur. Les créatures ne sont pas appelées zombies mais simplement les morts-vivants ou les Pourris, ils n’ont plus de conscience, ils ne sont plus humains mais ils veulent se nourrir et ils sont violents et contagieux (ne vous faites pas griffer ou mordre, c’est classique). En 1880, les États – pas encore Unis – sont en pleine guerre civile depuis plus de 20 ans mais elle se déroule plus à l’Est et on en entend simplement parler : il faut comprendre, qui aurait envie de venir ce battre dans une ville détruite et contaminée (mais ce thème de la guerre sera plus développé dans le tome 2, Clementine).

Pour ceux qui ne sont pas fondus de science-fiction : (1) une uchronie est un genre littéraire qui réécrit l’Histoire en se basant sur un point historique mais en lui donnant, suite à un élément déclencheur, une suite différente fictive, qui devient donc une Histoire alternative hors de notre temps. (2) le steampunk est un genre littéraire qui déroule ses histoires principalement au XIXe siècle pour la première révolution industrielle avec du charbon et de la vapeur : le nom est créé dans les années 1980 avec steam, anglais pour vapeur et en parallèle avec cyberpunk qui lui est futuriste (mais les prémices du steampunk existent chez Jules Verne ou H.G. Wells entre autres). Évidemment ces deux genres littéraires ont évolué dans d’autres média comme le cinéma, l’Art, etc.

Dans le déroulement de Boneshaker, un chapitre est consacré à Briar, un autre à Zeke, puisqu’ils sont séparés et ainsi de suite donc le récit est un peu linéaire mais ça ne m’a pas dérangée. Le lecteur se retrouve enfermé dans les sous-sols plus ou moins bien aménagés de la ville et y rencontre les personnages qui y survivent tant bien que mal : certains sont sympathiques voire altruistes (ils veulent absolument protéger la fille unique et le petit-fils de Maynard qui pour eux est un héros), certains sont insignifiants mais ils ont leur utilité dans le fonctionnement de la survie, et il y a ce méchant, Minnericht, serait-il Leviticus Blue ? Plusieurs le pensent. En tout cas, pourquoi des habitants non contaminés sont-ils restés là au lieu d’évacuer en même temps que les autres seize ans auparavant ? L’auteur n’apporte pas de réponse mais on sait qu’il y a toujours des gens qui ne veulent pas partir, qui préfèrent rester chez eux, dans un lieu connu même devenu dangereux, quelles que soient leurs raisons.

Mais, à travers certains personnages, Cherie Priest dénonce la condition des femmes (Briar, ouvrière qui fait un travail indispensable mais qui est mal payée et qui élève seule son fils depuis toujours, Angeline qui se prend pour une princesse et que tout le monde considère comme folle, Lucy amoindrie dans sa chair mais finalement plus forte avec son bras mécanique, ce sont les seules femmes du roman !), l’esclavage (avec les émigrés Chinois qui pompent l’air pour le rendre respirable au moins dans certaines parties cloisonnées des sous-sols sinon il faut toujours porter un masque et se protéger la peau) et la drogue (des petits malins ont découvert que le gaz traité fait une drogue parfaite et en font le commerce depuis l’intérieur !).

Bref, un roman peut-être linéaire – et Briar et Zeke ne sont pas, à mon avis, les personnages les plus importants – mais un roman plus profond qu’il n’y paraît.

Comme j’ai lu ce roman le 12 août durant le Weekend à 1000, je peux vous dire que, depuis, j’ai déjà lu le tome 2, Clementine, qui est en fait totalement différent et je vous en parle tout bientôt mais j’ai hâte de lire aussi le dernier tome, Dreadnought !

Une lecture pour le Challenge de l’épouvante, le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire, Vapeur et feuilles de thé et Lire sous la contrainte (trilogies et séries de l’été). Je ne sais pas trop si je peux le mettre en Jeunesse & Young Adult car il n’est pas édité comme tel.

Le Chrysanthème noir de Feldrik Rivat

Le Chrysanthème noir : seconde enquête de la 25e heure de Feldrik Rivat.

L’homme sans nom, septembre 2016, 448 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-918541-27.1.

Genres : policier, science-fiction, steampunk, uchronie, fantastique.

Feldrik Rivat naît le 27 juin 1978 à Thonon les Bains (Haute Savoie). Il étudie le théâtre (Cholet) puis le dessin à l’École Émile Cohl (Lyon) puis l’archéologie (Nantes et Toulouse) : un homme éclectique qui est de plus peintre (naturaliste) et écrivain ! Du même auteur : la trilogie de fantasy Les Kerns de l’oubli [site officiel], deux autres tomes des Enquêtes de la 25e heure, également aux éditions de L’homme sans nom, et des nouvelles dont Le Contrat Antonov-201 (Solaris n° 205, hiver 2018) qui reçoit le Prix Joël-Champetier.

Après avoir repris La 25e heure, je ne pouvais que lire la suite des Enquêtes de la 25e heure avec Le Chrysanthème noir (2e enquête de La 25e heure) pour le Challenge Chaud Cacao (session 2 consacrée aux auteurs francophones jusqu’au 22 août).

Janvier 1889. Eudes Lacassagne a disparu et on a retrouvé son sifflet à moineau dont il ne se sépare jamais. Il aurait été tué par son frère jumeau, Chrysostome, mais « Le corps d’Eudes Lacassagne reste introuvable. » (p. 38). Louis Bertillon, enfermé à La Salpêtrière (où travaille le professeur Jean-Martin Charcot), dûment drogué te électrocuté, épouse à l’insu de son plein gré Mileva (Anja Verica) Varasd, qui use d’hypnose et de suggestion mentale. « Louis Bertillon se remémore les consignes du jour. Il n’a qu’à suivre les instructions. Toutes les instructions. Et répondre « oui » aux questions. » (p. 8). Pendant ce temps-là, le Chrysanthème noir – surnommé le Chrys ou la CNN « La Compagnie du Chrysanthème Noir. Une compagnie nouvelle pour une société nouvelle. Une entreprise dont l’ambition ultime est de bâtir une civilisation qui mettra l’Homme au centre de tous les enjeux. » (p. 414) – continue ses agissements maléfiques et le nombre de ses membres ne cesse d’augmenter. C’est que « Travailler pour le Chrysanthème noir offre certains privilèges. » (p. 39). L’enquête ne va pas être facile à résoudre… Et, en l’absence de ses deux meilleurs hommes, Lacassagne et Bertillon, c’est Goron, le chef de le Sûreté en personne, qui doit aller enquêter sur le terrain ! « Goron n’ose pas regarder sa montre. Depuis un bon mois que ses nuits sont de plus en plus courtes. Gérer le service, remonter le moral de ses troupes, et superviser des enquêtes de plus en plus sensibles jusque sur le terrain : voilà beaucoup pour un seul homme. » (p. 150).

On retrouve avec plaisir les personnages principaux de La 25e heure, Lacassagne, Bertillon, Goron, Camille, Pinkerton, Méliès qui a également disparu et que son épouse Eugénie recherche… ; des personnages connus ont un rôle plus important comme Chrysostome Lacassagne, le frère d’Eudes, ou Gaston Tissandier, l’aérostier propriétaire de l’Agile ; et bien sûr il apparaît de nouveaux personnages comme le père Lacassagne surnommé le Notaire et qui vit dans les airs à bord de l’Albus-Altus, la famille ducale de l’Abey, Flamel, le Zouave Henri Jacob, mademoiselle Zelle qui s’occupe du Khan. « Tu es mort ! Je t’ai vu sombrer ! Démon ! Fantôme ! Je vais te renvoyer dans les Enfers que tu n’aurais jamais dû quitter ! » (p. 178).

Le président Sadi Carnot modernise la France, en tout cas Paris : téléphone, électricité ! Mais il ne sait pas que de sombres personnages tirent les ficelles (ou le sait-il ?). Il y a des êtres différents : automates, médiums, « ombres »… Et il y a aussi les premiers journaux comme Le Figaro mais certains, clandestins, font l’apologie des idées anarchistes comme Le Révolté ou Le Révolutionnaire socialiste et leurs locaux sont surveillés. Il existe une base historique réelle avec par exemple la construction du canal de Panama, ou de la Tour Eiffel pour l’exposition universelle, mais Feldrik Rivat plonge ses lecteurs dans une uchronie sombre et jouissive. « Le pari du Chrysanthème noir, en cette fin de XIXe siècle, est de permettre à la France de prendre le virage en tête. De redonner à cette nation un vernis perdu, un rêve de grandeur, et cette pointe de fierté qui la caractérise aux yeux du monde entier. Et ce pari sera remporté grâce aux sciences ténébrales. […] Le rêve du Chrysanthème Noir est le plus grand que l’homme ait jamais osé réaliser. Vaincre la mort. » (p. 219). Tout ça est une histoire d’énergie : électricité, lumière, ombre, chaleur, hyperfréquences, rayons perdus que les spectres utilisent, peut-être que l’auteur invente cette théorie ou peut-être que c’était une peur à l’arrivée de l’électricité, on a toujours peur de ce qu’on ne connaît pas. « Paris se prépare, un siècle après 1789, à connaître sa première véritable révolution… » (p. 220). Cette révolution n’est pas industrielle mais plutôt technologique : entre la photographie, le cinéma, l’électricité, le téléphone, de grandes constructions (Tour Eiffel, métropolitain, etc.), Paris représente alors la France et, un siècle après la Révolution, je dirais qu’il y a une pointe de superstition, genre il faut absolument que ça se déroule maintenant, un siècle après.

Hé, un petit tour à la librairie Flammarion ? On y rencontre J.H. Rosny aîné (*) qui tente de vendre son premier livre, L’Immolation ! Ce livre existe vraiment (couverture ci-contre). « C’est du fantastique nouveau, du merveilleux scientifique où je pars à l’assaut de l’inconnu, entame le jeune homme. » (p. 253). Suit un dialogue amusant entre Rosny et Goron (qui lui est venu acheter L’astronomie populaire de Camille Flammarion pour son neveu). « Il va falloir me donner des exemples, mon garçon, car sans cela je vais avoir du mal à suivre. Je suis un cartésien, moi, j’ai besoin de concret. – Du concret ? Vous avez des exemples ? Car le rêveur que je suis ne comprend pas, répond le jeune homme, un brin provocateur. […] » (p. 253-254).

(*) Vous pensez ne pas connaître J.H. Rosny aîné ? La guerre du feu (1909-1911), c’est lui ! « J.H. Rosny aîné » est le pseudonyme de Joseph Henri Honoré Boex né le 17 février 1856 à Bruxelles et mort le 15 février 1940 à Paris. Son cadet est « J.H. Rosny jeune », pseudonyme de Séraphin Justin François Boex, né le 21 juillet 1859 à Bruxelles et mort le 15 juin 1948 en Bretagne. Ils ont parfois écrit à quatre mains mais J.H. Rosny jeune s’est plus tourné vers l’aventure alors que J.H. Rosny aîné est considéré comme le père de la science-fiction moderne. Il reçoit le premier Prix Goncourt en février 1903 et sera même le président de l’Académie Goncourt de 1926 à sa mort en 1940 et c’est J.-H. Rosny jeune qui lui succède jusqu’en 1945. Naturalisés français, les deux frères ont la double nationalité, belge et française. Il existe un Prix Rosny aîné créé en 1980 et qui récompense des romans et des nouvelles de science-fiction francophone.

En parlant de littérature, un clin d’œil à Jules Verne : « Vous me faites une farce ? C’est une supercherie ? Vous vous payez ma tête ? s’offusque l’ingénieur [Gustave Eiffel]. J’ai un moment cru à vos histoires, mais là, messieurs, ce n’est pas sérieux ! Vous me demanderez bientôt un ascenseur pour la lune ! C’est digne d’un roman de Jules Verne ! – En effet, monsieur. Jules Verne met en verbe nos projets, pour préparer l’opinion. Pour aider nos contemporains à se représenter un avenir où le vieux monde aura disparu d’un claquement de doigts, comme au détour d’un virage en épingle à cheveux. » (p. 293).

Un autre clin d’œil littéraire : « Qui était ce gentilhomme ? demande Goron en frisant ses moustaches. – Un médecin anglais [monsieur Doyle cité 4 lignes plus haut] qui s’intéresse de près aux méthodes de la police française. Voilà bientôt quatre ans qu’il me rend visite. Quelqu’un de charmant ! – Et que fait ce médecin de nos méthodes policières ? s’enquiert Goron. – Il en fait des nouvelles, répond Bertillon en posant un épais dossier sur la table. – Des nouvelles ? – Oui, il est aussi écrivain. Il fait paraître de petites nouvelles sur un détective londonien… J’en ai lu quelques-unes… C’est habile ! Pour un peu et je dirais qu’il s’est inspiré de notre Lacassagne pour son personnage. » (p. 314).

Un de mes passages préférés : « Et l’instant est grand, car si l’on oublie de donner un sens profond à chacune de nos actions, à chacune de nos découvertes, on laisse les plus vulnérables des hommes avec une peur au ventre. Une peur dévorante, contagieuse, irrationnelle. Et cette peur, messieurs, c’est la peur de la mort. Et de cette peur naissent tous les extrémismes… » (p. 313). Ce qui rejoint : « La différence entre Croyance et Connaissance est fondamentale, précise Maspero. L’une aliène, l’autre libère. L’une n’est que dogmes et paroles, l’autre est ancrée dans tous les niveaux de la matière et ne demande que des yeux pour être vue. » (p. 268).

J’ai beaucoup aimé : la visite privée de la Tour Eiffel avec Gustave Eiffel le samedi 2 mars 1899 (p. 294-298).

Une note de lecture très longue (j’avais beaucoup à dire !) pour cette lecture dense et intense que je mets dans le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire, Polar et thriller, Lire sous la contrainte (trilogies et séries de l’été) et Vapeur et feuilles de thé (pour le petit côté steampunk) avec toujours cette richesse et cette diversité incroyable : policier, historique, fantastique et science-fiction.

J’ai hâte de lire Paris-Capitale qui se déroule vingt ans après !

La 25e heure de Feldrik Rivat

La 25e heure (première enquête) de Feldrik Rivat.

L’homme sans nom, octobre 2015, 448 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-918541-20-2.

Genres : policier, historique, science-fiction, steampunk, fantastique, épouvante.

Feldrik Rivat naît le 27 juin 1978 à Thonon les Bains (Haute Savoie). Il étudie le théâtre (Cholet) puis le dessin à l’École Émile Cohl (Lyon) puis l’archéologie (Nantes et Toulouse) : un homme éclectique qui est de plus peintre (naturaliste) et écrivain ! Du même auteur : la trilogie de fantasy Les Kerns de l’oubli [site officiel], les deux autres tomes des Enquêtes de la 25e heure, également aux éditions de L’homme sans nom, et des nouvelles dont Le Contrat Antonov-201 (Solaris n° 205, hiver 2018) qui reçoit le Prix Joël-Champetier.

« Moi, Émile Clotaire, avocat de l’étude Clotaire & Malti de Montreux, atteste en ce mardi 27 mars 1956, 14 h 34 heure de Leysin, que le dénommé « Biographe » a extrait de sa sacoche le fruit de six ans de collaboration avec son commanditaire, monsieur Louis Bertillon, au domaine dit des Chamois. Vous pouvez continuer, monsieur le Biographe. » (p. 11).

4 décembre 1888. Louis Bertillon, sorti major de la première promotion de l’école de police, a décidé de parfaire sa formation à la Sûreté de Paris auprès de l’inspecteur principal Eudes (Anatole-Faust) Lacassagne – connu aussi comme le Moineau ou le Khan ou la Castagne – mais qui, insomniaque, souffre d’une maladie étrange tenue secrète. « C’est le seul qui puisse apprendre de vous ici. Mes agents sont volontaires, ils assurent un travail de fond, dans le froid et pour un salaire de misère, mais aucun d’eux n’a le cerveau fait comme ce jeune Bertillon, foi de Goron. » (p. 72). Les policiers vont être confrontés à une dangereuse organisation secrète appelée Chrysanthème noir : meurtres, trafics, rituels, ésotérisme (leur symbole est un ophiuchus, un caducée avec deux serpents, un noir et un blanc) et… morts qui reviennent à la vie ! « Non mais soyez sérieux ! Imaginez l’ampleur d’une telle opération ! En plein Paris ! Et sans témoins ! s’agace le magistrat. Ça devient rocambolesque ! » (p. 220).

En plus des deux personnages principaux, Lacassagne et Bertillon, il y a une belle galerie de personnages : par exemple Marie-François Goron est le chef de la Sûreté de Paris, le jeune Louis Bertillon est fiancé à Clémence Prud’hon qui étudie la médecine, Allan Pinkerton est un détective privé américain (qui a réellement existé mais qui était déjà mort depuis 4 ans et demi à l’époque où se déroule cette histoire).

Rien n’est épargné au lecteur : prison, morgue, abattoirs, nuits froides, rues dangereuses dans les bas-fonds de la capitale, cimetière, pompes funèbres… On croise la première machine distributrice de journaux, Henry Désiré Landru, le célèbre photographe Nadar, le docteur de La Tourette, Georges Méliès… D’ailleurs avez-vous votre invitation pour le spectacle de la 25e heure au Café mécanique de Méliès ? « La mort côtoie la vie, l’inerte s’anime, et l’illusion se fait la reine du bal. Ici, tout est spectacle et féerie. Tout est conçu pour abolir les lois de raison. » (p. 135). Au niveau historique, apparaissent bien sûr la Tour Eiffel, des dirigeables, les cabarets de Paris et leur fameuse ambiance, la savate (boxe française), les premières tentatives de cryptage moderne, les débuts de la médecine scientifique moderne, etc. ; un clin d’œil à Sherlock Holmes avec un certain docteur Thomas Holmes qui pratique la thanatopraxie moderne, la nuit connue comme la plus longue du siècle (du vendredi 21 décembre au samedi 22 décembre 1888) et les préparatifs pour l’Exposition universelle de Paris pour les 100 ans de la Révolution française. « Paris, la France, le monde est à l’aube d’une révolution, mais tous l’ignorent. » (p. 371).

Commencé pour un marathon SF en mai 2017 puis lâchement abandonné par manque de temps… Je profite des vacances pour me replonger dans cet étrange roman policier historique mystérieux gothique mi-fantastique (horreur) mi science-fiction (steampunk). Par rapport à ma note de lecture, j’ai lu d’autres livres avant, en particulier le weekend dernier pour un marathon de lecture, mais il y a le Challenge Chaud Cacao avec sa session 2 consacrée aux auteurs francophones (jusqu’au 22 août) donc je modifie l’ordre des notes de lectures.

Un roman qui a tout pour plaire, une belle couverture et même un bandeau d’illustration en têtes de chapitres, un thème attirant, sombre à souhait, une histoire racontée comme les feuilletons du XIXe siècle, de beaux personnages attachants, des rebondissements et des mystères intrigants, l’écriture est dense (il y a beaucoup de détails) mais ce roman est très agréable à lire et lire la suite, Le Chrysanthème noir, me fait très envie !

Une très chouette lecture pour le Challenge de l’épouvante, le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire, Polar et thrillerLire sous la contrainte (trilogies et séries de l’été) et Vapeur et feuilles de thé (pour le côté steampunk) : comme vous le voyez un roman vraiment très riche, à la fois policier, historique, fantastique et science-fiction.

Le camphrier dans la ville flottante de Nicolas Labarre

Le camphrier dans la ville flottante de Nicolas Labarre.

Les Moutons électriques, collection La bibliothèque voltaïque, juin 2018, 256 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-36183-459-3.

Genres : science-fiction, dystopie.

Nicolas Labarre est maître de conférence des universités à Bordeaux-Montaigne. Sa spécialité est CLIMAS (Cultures et littératures des mondes anglophones) ce qui inclut la bande dessinée ou plutôt les comics. Du même auteur : Heavy Metal, l’autre Métal Hurlant (Presses Universitaires de Bordeaux, 2017) ainsi que des livres jeunesse et des bandes dessinées illustrés par sa sœur, Amandine. Il aime aussi les jeux vidéo. Plus d’infos sur son site, https://picturing.hypotheses.org/.

Luc Lhommé, célèbre réalisateur, Michel Coquemort, scénariste, et Catherine Quine, chargée de communication pour l’agence qu’elle dirige avec sa sœur aînée, sont à bord du Daejeon, un paquebot coréen qui relie Brest (France) à Ellis Island (États-Unis). « Le navire a été conçu solidement, pour résister non seulement à sa propre obsolescence, mais aussi à l’épuisement inéluctable des projets de cette ampleur. Sol, parois, ameublement, entrailles métalliques, cœur battant du moteur au ralenti, tout survit tant bien que mal à un usage permanent depuis sa mise à flot. » (p. 10). Malgré cela, le Daejeon est tout de même vétuste…

Ce qui indique que ce roman est de la science-fiction ? Nous sommes dans le futur : les satellites sont tombés ou sont détruits, un traité de Taïwan a été signé à l’international, le monde a été « relocalisé », les échanges sont interdits ou alors hyper réglementés, il y a donc très peu d’échanges entre les continents et de plus en plus de difficultés à renouer entre le Vieux-Continent et les États-Unis d’autant plus qu’un ambassadeur américain en mission a été passé par-dessus bord du bateau sur lequel il voyageait à Chypre.

La population a changé aussi : tout le monde est connecté à un selscri (pour self screen), encore faut-il recevoir une connexion… Les gens ont un problème de concentration et ne regardent plus de longs métrages (leurs yeux et leur cerveau décrochent rapidement) c’est pourquoi des réalisateurs comme Luc Lhommé ne font plus que des films très courts, entre cinq et dix minutes maximum.

Malheureusement, à bord du Daejeon, Lhommé n’a ni le matériel ni l’autorisation pour filmer car, au troisième niveau, niveau inférieur, il découvre une toute autre organisation et une toute autre vie surtout dans les couloirs du lotus et dans ceux du camphrier. « Il ne lui reste donc plus qu’à ramener ses regrets à son propre étage, en ruminant l’amertume du film qu’il ne tournera pas, en même temps [je pense qu’ici il manque un « que »] celle laissée par la bière. » (p. 83). L’objectif est de rencontrer Goodwin, un ponte de l’industrie cinématographique américaine mais celui-ci loge à un étage supérieur et il faut une invitation de sa part : Catherine Quine est donc en négociations avec son porte-parole, Davis.

Le roman démarre lentement mais c’est sûrement pour que le lecteur vive au rythme du paquebot, la traversée est longue et il n’y a pas grand-chose à faire… Ce roman est un huis-clos oppressant (*) d’autant plus qu’une révolte gronde dans les entrailles du bateau et remonte étage par étage, un genre de révoltés du Bounty mais dans le futur et sur un bateau moderne, même s’il a perdu de sa superbe. Le Daejeon est « vivant » : « Le système immunitaire du navire s’affole face à l’infection qui le ronge, il érige des barrières, attaque désormais les cellules saines, ce quatrième niveau peuplé de passagers banals et inoffensifs. » (p. 146). Tout de même, au bout d’un moment, j’ai quand même trouvé ça un peu trop long… Et je n’ai continué ma lecture que par curiosité…

(*) En fait, plus le billet est cher plus les passagers vivent dans les niveaux supérieurs (ici 5 et 6) et, évidemment, les autres passagers sont logés dans les niveaux inférieurs : 4 (où sont Catherine, Luc et Michel) c’est le niveau médian et les passagers ne peuvent visiter les niveaux 1 et 2 que sur invitation, mais 3, 2 et pire 1 semblent des étages invivables : moins d’électricité, moins d’air renouvelé, panne d’eau, et puis des escaliers et des ascenseurs bloqués… Alors, je me dis une chose : si le bateau a une avarie, les passagers des niveaux 1, 2, 3 et 4 sont bloqués à leur étage et ne peuvent pas être sauvés ! « Tu penses qu’ils ont sacrifié le niveau ? » (p. 188). J’en suis sûre et ce n’est pas moi qui ferait une croisière sur ce genre de bateau ville flottante !

Quelques mots sur le camphrier. C’est un arbre de la même famille que le laurier mais il vit en Asie dans des pays comme la Chine et le Japon où il est une emblème. Il mesure entre 15 et 25 mètres de haut et il est plutôt décoratif mais bois et huile sont utilisés. Vous le voyez sur la couverture, au milieu du Daejeon ? Pauvre camphrier, il n’a rien à faire sur un navire…

J’ai été dérangée par plusieurs fautes… « Faîtes le tour… » (p. 85) [il y a une différence entre le verbe faire et le faîte de l’arbre] et plus loin « comment dîtes-vous » (p. 87) et il manque par-ci par-là des articles et des ablatifs (de…). Je veux bien qu’il y ait une faute, allez même deux, mais ici il y en a beaucoup… Le manuscrit a-t-il été relu ? Et comme je l’ai déjà dit [ici, tiens c’était déjà sur un roman publié aux Moutons électriques !), la littérature de genre est déjà mal vue alors si les livres ne sont pas soignés…

Une lecture pour le Challenge de l’été 2018, le Challenge Chaud Cacao (session 2, auteurs francophones), Littérature de l’imaginaire et S4F3 #4.

Sovok de Cédric Ferrand

Sovok de Cédric Ferrand.

Les Moutons électriques, collection La bibliothèque voltaïque, février 2015, 224 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-36183-194-3.

Genres : science-fiction, uchronie.

Cédric Ferrand naît en 1976 dans l’Ain, il me semble. En tout cas, après le lycée à Belley (dans l’Ain donc), il part étudier à Chambéry. Il découvre le jeu de rôle, il écrit des scénarios (de jeux de rôle : Sovok est aussi un jeu de rôle, de bandes dessinées), des nouvelles et des romans. Apparemment il vit à Montréal depuis plus de dix ans. Plus d’infos sur son blog.

Hiver 2036, Moscou est une ville délabrée qui a raté le coche de la technologie occidentale. Des quartiers entiers restent sans électricité et eau chaude, et les pauvres sont toujours plus démunis. Méhoudar Chaoulovitch Chemtov, « séfarade par [son] père, ashkénaze par [sa] mère, et donc birobidjanais de naissance » (p. 14) est devenu Russe grâce à son engagement dans l’armée. Fraîchement arrivé à Moscou, il va travailler pour Blijni, un service d’ambulances volantes. Il est pris en charge par l’équipe de nuit composée de Vinkenti (Vinky) Oganov, conducteur de la Jigouli sans âge, et Manya Garmonov, urgentiste en fait docteur en médecine vétérinaire. Mais Blijni est en perte de vitesse car Last Chance, une grosse entreprise européenne suréquipée et informatisée, vient de s’installer en Russie. De toute façon, avec l’une ou l’autre des deux entreprises, il faut quand même pouvoir payer !

En 200 pages environ et cinq jours de travail, du mardi au vendredi, Cédric Ferrand expose tout ce qu’il a à dire ! Le lecteur ne sait pas pourquoi la Russie est tellement en retard sur les autres pays et pourquoi tout est détérioré, la politique, la vie sociale, la vie religieuse, les services sociaux dont l’hôpital et les services de santé qui ne sont plus gratuits comme au temps du communisme, les entreprises… Il a dû se passer quelque chose entre la chute du communisme à la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle qui a changé la Mère Patrie et le peuple russe. Sovok est tout de même une uchronie, une histoire différente de la Russie, peut-être entre 2000 et 2037. Beaucoup de nostalgiques de l’époque soviétique, une période durant laquelle, comme chacun le sait, tout le monde avait tout ce dont il avait besoin et tout le monde était heureux, mais oui ! Vous ne me croyez pas : « […] la Russie a connu ses plus belles heures lorsque tous aspiraient collectivement à des lendemains qui chantent. C’est quand l’individualisme a fragilisé ces rêves d’avenir que le futur du pays s’est fait incertain puis calamiteux. » (Vinkenti, p. 62-63). Ceci n’est pas un révisionnisme inconsidéré de l’auteur, beaucoup de Russes pensent ça : ce sont les Sovok. « De mon temps, on manquait tous des mêmes choses. Le paysan comme l’ouvrier devaient apprendre sans huile de cuisine ou sans scie égoïne. Alors qu’aujourd’hui, y en a des qui manquent plus que d’autres, et les choses qui manquent sont toutes dépareillées. C’est pas normal, moi je dis. […] Le communisme, c’est pas déshabiller Piotr pour habiller Pavel, pas du tout. Parce qu’au final, Pavel a chaud et Piotr a froid, ça marche pas mieux qu’avant. Le truc pour que ça fonctionne, c’est de juste déshabiller Piotr pour qu’il ait aussi froid que Pavel. Là, t’es vraiment égalitaire. » (Yakov, p. 87). Ah, quelle belle invention, la société égalitaire ! Surtout à la sauce soviétique…

Alors, vous lirez plutôt Pravda (Vérité) ou Lezhat’ (Mensonge) ?

D’ailleurs, de l’utilité des livres et de la lecture en Union Soviétique : « Le quartier est célèbre : c’est dans ce coin de Moscou qu’une bibliothèque municipale a pour la première fois ouvert ses portes, en plein hiver, pour que les riverains puissent venir prendre une brassée de livres par personne afin de les brûler à la maison. Ça faisait des mois que le personnel n’était plus payé, plus personne ne pouvait emprunter de livres, alors le directeur (qui avait dû prendre un travail dans le privé pour subsister) s’était dit que les volumes seraient mieux employés dans un poêle. Une décision qui lui avait valu une incarcération. Les gens étaient venus le soutenir au tribunal, d’autres bibliothécaires avaient fait comme lui dans des quartiers voisins, mais il avait été condamné. » (p. 151).

Et s’il n’y avait que ça… Je l’ai dit, des quartiers sont dans le noir, mais « […] le ministère peut se permettre de gaspiller toute l’électricité que vous économisez. » (p. 188).

PS : j’en ai déduit que le roman se déroule durant l’hiver 2036 car page 214, on entend un slogan politique : « Plus de Dieu en 2037 ! » et ensuite, six mois plus tard, ce sont les élections, au printemps 2037.

Malgré deux ou trois petites erreurs, par exemple page 78, Yakov s’appelle tout à coup Takov (en haut), j’ai très envie de lire le roman précédent de Cédric Ferrand : Wastburg, paru lui aussi aux Moutons électriques en août 2011 mais qui lui se déroule dans une fantasy médiévale.

Une bonne lecture pour le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao, Littérature de l’imaginaire, Petit Bac 2018 (catégorie Titre mot unique) et S4F3 #4.