Lettre à la république des aubergines d’Abbas Khider

LettreAuberginesLettre à la république des aubergines d’Abbas Khider.

Piranha, février 2016, 136 pages, 15 €, ISBN 978-2-37119-032-0. Brief in die Auberginenrepublik (2012) est traduit de l’allemand par Justine Coquel.

Genres : littérature irakienne, littérature allemande.

Abbas Khider est né le 3 mars 1973 à Bagdad (Irak). Alors qu’il est étudiant, il est arrêté et torturé (dans la première moitié des années 90) pour ses idées contre le gouvernement de Saddam Hussein. En 1996, il a fui son pays pour la Jordanie et la Libye, et a demandé l’asile politique à l’Allemagne en 2000. Il y a étudié la littérature et la philosophie et a été naturalisé allemand en 2007. Il vit à Berlin où il exerce les activités de poète, romancier et critique littéraire. Depuis 2009, il a reçu de nombreux prix littéraires. Plus d’infos sur son site officiel.

Octobre 1999 est un mois caniculaire à Benghazi (surnommée Kadhafi City) en Libye. « Les gens s’enferment chez eux et savourent l’air frais du climatiseur, ils font la sieste et restent scotchés devant des feuilletons égyptiens et syriens. Depuis que le gouvernement a autorisé les satellites, les Libyens passent tout leur temps à découvrir le monde à travers le petit écran. » (p. 13). Salim al-Kateb, lui, écrit à sa bien-aimée, Samia, restée à Bagdad. Depuis deux ans, il lui écrit mais il n’a jamais rien pu poster : « et si la lettre atterrissait entre les mains de la police ? Et si Samia se faisait arrêter ? » (p. 15). À Bagdad, Samia étudiait la médecine et Salim la littérature comparée : c’est parce qu’il lisait des livres interdits qu’il a été jeté en prison mais il a pu fuir en Libye grâce à un oncle influent. « Dix jours de ma vie au cours desquels j’ai tout perdu : ma famille, mon chez-moi, ma fiancée, mon statut d’étudiant et ma réputation. Et maintenant, j’essaie de survivre sur un chantier en Afrique du Nord. » (p. 17). Lorsqu’il découvre l’existence d’un réseau clandestin de livraison de courrier, Salim espère enfin faire parvenir une lettre à Samia en évitant la censure du gouvernement irakien mais que sait-il encore d’elle ? « Après des années passées à l’étranger, les vieilles images du pays pâlissent et les petites choses gardées en mémoire se perdent. C’est comme ça. » (p. 23).

Lettre à la république des aubergines est un roman de l’exil, empli de tristesse mais aussi d’humour (voir les extraits ci-dessous) et de quelques aubergines (voir l’explication du titre page 70). Le lecteur va suivre le parcours de la lettre, dans les mains de Salim à Benghazi (Libye) puis de Haytham Mursi, un chauffeur de taxi en route pour Le Caire (Égypte) puis de Majed Munir, un directeur d’agence de voyages au Caire qui se rend à Amman (Jordanie), puis de Latif Mohamed, un chauffeur routier qui relie Amman à Bagdad (Irak) puis de Kamal Karim, un policier à Bagdad. Après ce long voyage, la lettre atterrit sur le bureau d’Ahmed Kader, un colonel irakien affilié à la police de sûreté du gouvernement de Saddam Hussein. Ainsi, dans ce roman choral, chaque chapitre donne la parole à une personne différente, tous des hommes qui ont chacun leur passé, leur vie, leurs problèmes, leurs attentes, leurs espoirs. Et quand enfin, la lettre arrive dans des mains féminines, ce ne sont pas celles de Samia. Mais je ne vous en dit pas plus, je vous laisse découvrir tout ça par vous-mêmes !

Challenge-Rentree-litteraire-janvier-2016Je vous donne simplement trois extraits pour comprendre l’humour corrosif de ce roman :

« Les Irakiens, même en exil, ont tendance à adorer les rumeurs, les discussions et les histoires qui tournent autour du commerce illégal. » (p. 57).

« Pardonne-moi à l’avance pour les mots que j’emploie ! Mais quand on est sur le trône, eh bien on est sur le trône. Qu’on pisse ou qu’on chie. Chez nous, le gouvernement règne sur le pays comme sur le trône, tout comme chez vous d’ailleurs. Chez vous, c’est la merde et chez nous aussi. Ici, on nous pisse dessus et vous, on vous chie dessus. Nous nageons tous les deux dans les excréments puants de la politique pestilentielle. Bref, on vit tous à une époque de merde. » (p. 70).

VoisinsVoisines2016« On en a traversé des choses, racontait mon oncle. D’abord la guerre du Golfe, maintenant ces incultes de Kurdes au nord et ces paysans de chiites au sud sortent de leurs trous. On veut faire de vrais hommes de ces vauriens mais ils préfèrent vivre comme des animaux et des insectes. Les Américains, les Iraniens et les traîtres des États du Golfe se battent contre nous. Et nos compatriotes en profitent pour détruire le pays. Mon Dieu, nous avons pourtant tout ce qu’il faut : l’argent, le prestige, la puissance. Je ne comprends vraiment pas. Mais l’heure de la vengeance a sonné. Nous allons les chasser. Je jure que je battrai à mort chaque rat kurde ou chiite que je vois copiner avec ces eunuques d’Américains, ces trous du cul d’Arabes ou ces fils de putes d’Iraniens. » (p. 100). L’amitié entre les peuples, c’est pas gagné !

Un coup de cœur pour moi que je présente dans les challenges Rentrée littéraire janvier 2016 et Voisins Voisines (pour l’Allemagne).

Le chant des esprits de Sarah Lark

[Article archivé]

Le chant des esprits est un roman de Sarah Lark paru aux éditions L’Archipel le 20 août 2014 (570 pages, 23,95 €, ISBN 978-2-8098-1552-8). Das Lied der Maori (2008) est traduit de l’allemand par Jean-Marie Argelès.

Je remercie Pauline et les éditions de L’Archipel ; je ne m’attendais pas à recevoir la suite de Le pays du nuage blanc, de Sarah Lark et ça m’a fait une belle surprise !

Sarah Lark est née le 1er janvier 1958 à Bochum (Allemagne). Sous son vrai nom, Christiane Gohl, elle a écrit des romans jeunesse sur les chevaux, en particulier les séries Sophie, Julia et Reitschule Silberhuf. Elle utilise aussi les pseudonymes Ricarda Jordan et Elisabeth Rotenberg. Elle vit en Espagne dans une ferme où elle élève des chevaux.

Quelle joie de retrouver Gwyneira McKenzie-Warden et Hélène O’Keefe quarante ans après leur départ d’Angleterre (c’était en 1852) ! Mais ce deuxième tome est plus axé sur leurs petites-filles.

Elaine est la petite-fille d’Hélène O’Keefe. Elle a 16 ans et vit à Queenstown. Elle aide son père au magasin et sa mère à l’hôtel. Or, un nouveau client est arrivé : William Martyn, un Irlandais du Conemara. « La Nouvelle-Zélande est un paradis pour les gens entreprenants. » (p. 20). Kura est la petite-fille de Gwyn. Elle a 15 ans. Fille de Marama, une Maorie, et de Paul Warden, elle est métis et très belle. Et, même si Gwyn et James ont eu un fils, Jack, maintenant 13 ans, Kura est l’héritière de Kiward Station (près de Christchurch). Mais elle se fiche de la propriété, elle veut devenir chanteuse d’opéra ! En décembre 1893, Kura et William se marient à Kiward Station. Quelques mois après, Elaine épouse Thomas Sideblossom, fils unique de John Sideblossom (qui avait voulu violer Fleurette, voir le tome 1) et se rend avec son époux à Lionel Station. Mais les choses ne vont pas se passer comme le rêvaient les deux cousines…

Quelques extraits

« Diable, miss Heather, c’est un bébé, pas une poupée ! La tête n’est pas vissée, il faut la soutenir. Et l’enfant ne vous mordra pas si vous la posez sur votre épaule. Il ne risque pas non plus d’exploser, ce n’est pas la peine de le tenir comme un bâton de dynamite. » (p. 220).

« […] la vie d’une prostituée n’avait rien d’enviable, et celle d’une épouse encore moins. » (p. 318).

« Elle prit une profonde inspiration. – Je ne suis pas Lainie Keefer, originaire d’Auckland, mais Elaine O’Keefe, de Queenstown. J’étais mariée à Thomas Sideblossom, de Lionel Station. Et je l’ai tué d’un coup de feu. » (p. 466).

Très intéressant ce tome ! J’y ai appris beaucoup de choses sur la culture maorie, en particulier sur le haka (chant), sur les mines et le nouveau métier de représentant de commerce (William vend des machines à coudre Singer, une petite révolution pour les femmes, blanches ou maories). J’ai bien apprécié Timothy (Tim) Lambert et Caleb Biller, chacun héritier des mines de leur père. Ce chant des esprits m’a, comme Le pays du nuage blanc, transportée, j’étais en Nouvelle-Zélande et difficile d’en revenir (de lâcher le livre) ! « […] elle prit plaisir à contempler les Alpes et enfin les vignobles dominant la ville. » (p. 522). J’ai relevé cette phrase parce que le même jour, j’ai goûté un vin néo-zélandais ! De l’histoire, de l’action, du romanesque, tout ce qu’il faut pour faire une belle saga avec des personnages hauts en couleur et la découverte de la culture maorie.

Une lecture pour les challenges 1 % de la rentrée littéraire 2014, XIXe siècle (se déroule en 1893-1894) et pour l’Allemagne : Tour du monde en 8 ans, L’Union européenne en 28 livres, Voisins voisines.