Roman de l’au-delà de Matthias Politycki

Roman de l’au-delà de Matthias Politycki.

Jacqueline Chambon, mars 2011, 144 pages, 17,30 €, ISBN 978-2-7427-9671-7. Jenseitsnovelle (2009) est traduit de l’allemand par Alban Lefranc.

Genres : littérature allemande, roman.

Matthias Politycki naît le 20 mai 1955 à Karlsruhe dans le Bade-Wurtemberg en Allemagne. Après son bac (à Munich) et son service militaire (à Neubourg sur le Danube), il devient objecteur de conscience et « étudie la littérature allemande moderne, la philosophie, le théâtre et la communication aux universités de Munich et de Vienne » (source Wikipédia). Il devient ensuite écrivain freelance, lecteur pour un éditeur puis écrivain avec son premier roman en 1987. Du même auteur (traduit en français) : Samarcande (Jaqueline Chambon, 2015), totalement différent puisque c’est un roman d’anticipation (que j’ai bien envie de lire). Plus d’infos sur son site officiel et ses livres sur le site de l’éditeur allemand, en allemand, natürlich.

Le professeur Schepp vient de se lever, il se réjouit d’embrasser son épouse, Doro. Elle est justement assise à son bureau ; se serait-elle endormie sur des corrections ? Et puis, il y a une drôle d’odeur (l’eau des fleurs n’aurait-elle pas été changée ?). Mais « […] il recula, ouvrit grand la bouche. S’étouffa, chercha son souffle. » (p. 9). Belle réaction de l’homme : « Je ne comprends pas, comprit Schepp. Ce n’est pas vrai, décida Schepp. Tout va s’arranger, s’assura Schepp et au même moment une certitude étouffante le saisit. […] Comme il aurait aimé prendre Doro dans ses bras, il l’aurait serrée de toutes ses forces jusqu’à ce qu’elle perde haleine et arrête le jeu. Mais il n’y avait plus rien à faire, il le voyait, il le sentait, il le savait. » (p. 10). D’ailleurs « ce n’était pas des tiges pourries qu’il avait senties en entrant, c’était clair à présent. » (p. 10).

Avec les extraits ci-dessus, vous pouvez tout de suite voir le choix des mots, le sens des mots, tout est soigné, maîtrisé, c’est que Matthias Politycki est en fait poète (l’un des plus grands poètes contemporains d’après ce que j’ai lu) mais il a aussi écrit des romans, des nouvelles et des essais.

Schepp lit les corrections apportées par Doro, il lit le message qu’elle lui a laissé, il est abasourdi, « il aurait dû d’abord prévenir les enfants » (le couple a deux filles, Pia et Louisa) et « il aurait dû aller chercher un médecin pour qu’il établît un certificat de décès » (p. 10)… Mais Schepp est plongé dans les souvenirs. Lorsqu’ils se sont rencontrés, « il était encore chargé de cours, elle déjà assistante » (p. 16) et elle lui avait parlé de sa peur de franchir le lac de la mort alors ils s’étaient promis que le premier qui mourrait attendrait l’autre pour franchir le lac et trouver ensemble l’île des morts. Dorothee Wilhelmine Renate, comtesse de Hagelstein, et Hinrich Schepp ont tous deux étudié la Chine ancienne (l’art, l’écriture, le feng shui et surtout le Yi King). Et, alors que tous les hommes la courtisaient, c’est lui qu’elle a épousé.

Mais ce que Doro a écrit est insupportable, elle n’avait sûrement plus toute sa tête, ce n’est pas possible, cette épouse aimante, discrète et douce… « Impossible, Doro n’aurait jamais fait une chose pareille. Ou bien si ? » (p. 32). Schepp se décide à déplacer le corps et à lire à côté de Doro… L’auteur intègre alors une ancienne tentative de roman de Schepp (Marek, le poivrot) dans son roman et les commentaires de Doro rendent Schepp furieux : il va se mettre à la détester ! « S’était-il trompé toute sa vie sur son compte ? Lui avait-elle joué la comédie durant tant d’années ? » (p. 66). Mais, à mon avis, Schepp ne se pose pas les bonnes questions ! A-t-il été un mari aimant et attentionné ? Ou était-il trop occupé par son statut de « premier spécialiste mondial de chinois ancien » (p. 67) ?

À travers l’histoire de Doro et Schepp, à travers le roman inachevé de Schepp – et d’ailleurs les deux histoires ne sont-elles pas finalement inachevées – l’auteur parle du couple, des non-dits, des secrets, du choix que l’on fait en toute connaissance de cause, du deuil auquel on n’est pas préparé et surtout il livre un testament depuis l’au-delà qui va conduire Schepp à la folie. Car c’est incroyable comment ce roman qui se déroule dans un seul lieu, le bureau, et sur une journée, brosse en fait toute une vie. Une vie – et une mort – dérangée par une odeur persistante, une mouche encombrante et l’incompréhension de Schepp vis-à-vis de son épouse, de la femme qu’il pensait connaître et aimer. À noter la place de la Chine ancienne et du Yi King.

Une faute page 22 : « elle avait encore ou les larmes aux yeux » au lieu de « eu ».

Incroyable lecture que je mets dans Les feuilles allemandes et Voisins Voisines 2021 (Allemagne).

Finsterau d’Andrea Maria Schenkel

Finsterau d’Andrea Maria Schenkel.

Actes Sud, collection Actes noirs, février 2015, 112 pages, 12,50 €, ISBN 978-2-330-03910-3. Finsterau (2012) est traduit de l’allemand par Stéphanie Lux.

Genres : littérature allemande, roman policier.

Andrea Maria Schenkel naît le 21 mars 1952 à Ratisbonne en Bavière (Allemagne). Ses romans sont courts (moins de 180 pages) et percutants (elle a reçu plusieurs prix littéraires), tous publiés chez Actes Sud. Tannöd (2006) soit La ferme du crime (2008), Kalteis (2007) soit Un tueur à Munich, Josef Kalteis (2009), Bunker (2009) soit Bunker (2010), Finsterau (2012) soit Finsterau (2015), Täuscher (2013) soit Tromperie (2020) et Als die Liebe Endlich War (2016) pas (encore) traduit en français.

1965, Finsterau, petit village de Bavière. Hermann Müller, l’aubergiste, ferme mais un vagabond ivre lui dit que deux ans après la guerre, la police a mal fait son travail dans une affaire de meurtre et que le meurtrier s’en est tiré.

Johann et Theres Zauner sont des gens très pauvres et très pieux mais ils n’aiment pas vraiment leur fille, Afra, et encore moins Albert, le fils illégitime qu’elle a eu avec un prisonnier français. « Mais que vont dire les gens, ma petite ? Tu ne crois pas que tu nous as déjà suffisamment fait honte ? Tu ne peux pas suivre le droit chemin ? » (p. 17).

Lorsqu’Afra (24 ans) et Albert (2 ans) sont tués en juillet 1947, Johann est arrêté. « Il était toujours resté dans le droit chemin. Toujours. Toute sa vie. Il avait prié, il avait travaillé, il s’était efforcé d’être un homme bon et d’élever sa fille dans la piété. » (p. 20).

Après avoir quitté la maison à l’âge de 14 ans, Afra est revenue, à l’été 1944. Lorsque son patron a appris qu’elle couchait avec un STO, il l’a mise dehors. Ses parents étaient « des sans-terre […]. C’est à cette misère qu’elle avait voulu échapper. Elle avait fui la maison, mais elle avait fini par y revenir. […] Rien n’avait changé ici, et rien ne changerait jamais, le temps s’était arrêté. » (p. 26). Albert naît au printemps 1945. « Albert était là, et à la maison la situation devenait chaque jour plus insupportable. » (p. 27).

1947. C’est Hermann Irgang, garde champêtre, et le stagiaire Weinzierl qui arrivent les premiers sur les lieux. Le père Zauner a un comportement bizarre alors Irgang le pense coupable. « J’ai dit à Weinzierl de surveiller le suspect, de ne pas le quitter des yeux une seule seconde, jusqu’à ce que je revienne avec le docteur et la brigade criminelle. » (p. 39).

Après avoir lu Bunker d’Andrea Maria Schenkel, j’ai été très contente d’avoir également emprunté ce Finsterau pour Les feuilles allemandes. Tout est parfaitement raconté mais l’enquête est insidieuse et à charge car tout accable le père d’Afra mais il ne se rappelle plus de rien… Pourtant, en tant que bon chrétien, il n’aurait jamais tué sa fille unique même si elle ne priait jamais et n’allait jamais à l’église, et son petit-fils même s’il « faisait trop de bruit et était mal élevé » (p. 52), s’il était toujours dans leurs jambes, même si c’était un bâtard ! Seule son épouse, Theres le croit innocent. « Il avait toujours été très croyant, il voulait toujours forcer tout le monde à rester sur le droit chemin, et il était censé les avoir tué tous les deux ? Il s’était montré buté, étrange, ces derniers mois. Il n’avait aucune patience avec le petit et ne voyait que les défauts d’Afra, mais elle avait tout de même du mal à croire ce qu’on lui racontait. » (p. 54). Je n’en dis pas plus pour que vous découvriez vous aussi l’affaire et la vérité.

Et si la justice rapide d’après-guerre avait envoyé un innocent en prison puis à l’asile ? Encore une réussite pour Andrea Maria Schenkel qui sait distiller les infos à petite dose chapitre après chapitre (chaque chapitre se consacre à un protagoniste) et surtout créer une ambiance particulière, plus ou moins angoissante. Encore cette fois, elle analyse avec un réalisme incroyable l’âme humaine. Un genre de cold case à la bavaroise dit l’éditeur, vraiment excellent et je pense lire dans le futur d’autres titres de cette romancière allemande.

Je mets aussi ce roman dans les challenges Polar et thriller 2021-2022 et Voisins Voisines 2021 (Allemagne).

Bunker d’Andrea Maria Schenkel

Bunker d’Andrea Maria Schenkel.

Actes Sud, collection Actes noirs, septembre 2010, 112 pages, 13,70 €, ISBN 978-2-7427-9217-7. Bunker (2009) est traduit de l’allemand par Stéphanie Lux. Parution en poche chez Babel Noir, n° 238, janvier 2020, 112 pages, 6,70 €, ISBN 978-2-330-12985-9.

Genres : littérature allemande, roman noir.

Andrea Maria Schenkel naît le 21 mars 1952 à Ratisbonne en Bavière (Allemagne). Ses romans sont courts (moins de 180 pages) et percutants (elle a reçu plusieurs prix littéraires), tous publiés chez Actes Sud. Tannöd (2006) soit La ferme du crime (2008), Kalteis (2007) soit Un tueur à Munich, Josef Kalteis (2009), Bunker (2009) soit Bunker (2010), Finsterau (2012) soit Finsterau (2015), Täuscher (2013) soit Tromperie (2020) et Als die Liebe Endlich War (2016) pas (encore) traduit en français.

Monika travaille chez un concessionnaire automobile. Elle ne sait pas qu’un de ses voisins l’espionne, s’introduit chez elle (il lui vole une photo d’elle jeune avec son petit frère décédé, Joachim) puis il l’enlève et l’enferme pendant cinq jours dans le moulin dans lequel il vivait enfant. Monika pense que cet homme est Hans, le seul ami de Joachim, revenu se venger.

« La pièce est plongée dans l’obscurité, la porte du bunker fermée, je suis toujours couché devant la porte sur le sol froid, prisonnier de ce trou. » (p. 12).

« J’ouvre les yeux. Je me redresse dans le lit, regarde autour de moi. Personne. […] Rien n’a changé. […] Je n’ai aucune idée de ce que je fais ici. Qu’est-ce que ce type me veut ? […] Il faut que je sorte d’ici ! […] ça doit bien être possible ! » (p. 33).

Mais, qui de Monika ou de « Hans » enferme l’autre ? Qui est le bourreau, qui est la victime ? Qui est un monstre ? Monika pense que « Hans » est dérangé mais que pense-t-il lui ?

« Je me dis qu’elle est peut-être bien folle. […] Je n’aurais pas dû l’enfermer, certaines personnes deviennent dingues, elles n’assument pas. » (p. 71-72).

En lisant ce roman, vous découvrirez ce que Monika n’assume pas…

Andrea Maria Schenkel analyse l’obscurité et la froideur de l’esprit humain et, oui, ça fait froid dans le dos ! D’autant plus qu’elle traite ça en peu de mots (et en peu de jours aussi). Toutefois ce n’est pas un roman policier, c’est un roman noir avec un petit côté thriller puisque le suspense oppressant et l’angoisse vont en s’amplifiant jusqu’à la fin. Huis-clos presque horrifique avec le point de vue du kidnappeur, le point de vue de Monika et le passé de l’un et de l’autre qui peut expliquer (mais pas excuser) le comportement de chacun.

Par contre, ne lisez pas la quatrième de couverture ! Elle en dit trop ! Elle dévoile ce que je ne dis pas…

J’ai vraiment été emballée et je veux lire d’autres titres d’Andrea Maria Schenkel, d’ailleurs j’ai emprunté Finsterau en même temps que Bunker pour Les feuilles allemandes.

Je le mets aussi dans les challenges Polar et thriller 2021-2022 et Voisins Voisines 2021 (Allemagne).

Smoke de Dan Vyleta

Smoke de Dan Vyleta.

Robert Laffont, janvier 2018, 572 pages, 22 €, ISBN 978-2-22119-354-9. Smoke (2016) est traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe. Je l’ai lu en poche : Le livre de poche, janvier 2019, 769 pages, 9,70 €, ISBN 978-2-25382-008-6.

Genres : littérature allemande, science-fiction.

Dan Vyleta naît le 15 juillet 1974 à Gelsenkirchen en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (Allemagne) (*) de parents tchèques. Il est Allemand et naturalisé Canadien. Il vit à Birmingham en Angleterre (où il enseigne l’écriture créative). Du même auteur : Pavel & I (2008), The Quiet Twin (2011), The Crooked Maid (2013) et son nouveau roman, Soot (2020) qui est une suite de Smoke (super !). Plus d’infos sur son site officiel.

(*) Zut, j’ai lu ce roman en mai et j’ai traîné pour rédiger la note de lecture mais, si j’avais su que l’auteur était Allemand (je pensais qu’il était Anglais !), j’aurais publier cette chronique le mois dernier pour le challenge Les feuilles allemandes

Oxfordshire, Angleterre, fin du XIXe siècle mais une époque différente de la réalité historique. Un pensionnat d’élite pour les garçons futurs dirigeants. Thomas Argyle y est arrivé fin octobre et a manqué les cinq premières semaines de cours ce qui attise la curiosité. Pourquoi ses parents, nobles désargentés du nord, l’ont-ils caché jusqu’à ses 16 ans alors qu’il aurait dû être scolarisé à l’âge de 11 ans ?

Julius Spencer, 18 ans, préfet, est un véritable tyran… Il terrorise et humilie les plus jeunes devant leurs camarades pour faire sortir d’eux de la fumée ou de la suie (tiens, j’ai lu récemment Shadows House 1 de Sômatô, les mangakas auraient-ils lu ce roman et s’en seraient-ils inspirés ?) ainsi ils reçoivent une punition. Mais la nuit durant laquelle Julius s’en prend à Thomas, ça ne se passe pas comme d’habitude !

Heureusement Thomas a un ami, Charlie. « Et tandis qu’ils dévalent l’escalier en tapant des pieds, chacun luttant pour ne pas se laisser distancer par l’autre, Thomas en oublie presque qu’il est un garçon malade, un fléau ambulant, le fils d’un homme qui a tué. » (p. 56).

En décembre, pour la première fois depuis des décennies, les élèves les plus âgés ont droit à une sortie à Londres. « Certains d’entre vous la sentent déjà, commente Renfrew. La Fumée. Elle vous donne le sentiment d’être… anormal. Effrayé. Agressif. Frivole. Superficiel. Vos pensées commencent à s’obscurcir, vous vous appesantissez sur les choses. Au lieu d’être séparé de vous, le monde extérieur commence à s’insinuer dans votre être. Vous vous sentez petit, insignifiant, malléable, tout en étant prêt à combattre quiconque oserait le dire ; votre petite réserve de sagesse est comme rongée par des rats. La tentation s’impose à vous… de voler, tricher, fuir. Tout ce que nous vous avons enseigné – tout – est mis sous pression. […] Et encore, nous ne sommes qu’ici, dans une voiture de train fermée, à deux kilomètres de la gare ! Dehors, dans le centre-ville, parmi les Londoniens, ce sera cent fois plus intense. » (p. 67). En gros, la Fumée, la Suie, c’est le mal, et ne pas lutter pour qu’elle ne sorte pas de soi, c’est le mal aussi.

Londres est une ville sale et bruyante, peuplée de gueux, d’ivrognes, de mendiants et de gens déguenillés, tous remplis de Suie ce qui démontre leur infériorité sociale et leur noirceur d’âme… Mais Charlie voit un homme pur, donc immunisé contre la Fumée. Aurait-il rêvé ? « […] la vie après la sortie à Londres présente d’autres aspects troublants. Malgré toute la noirceur qu’ils avaient rapporté avec eux, un nouvel esprit s’était emparé des grandes classes, une forme de fierté. » (p. 101). Thomas et Charlie veulent retourner à Londres. Mais, pendant les vacances de Noël, ils vont au manoir du baron Naylor, l’oncle de Thomas. Ils y rencontrent l’épouse et la fille, adolescente, Livia. Et une aventure, dangereuse, s’ouvre à eux.

L’éditeur dit qu’il y a un petit côté Dickens (sûrement pour la noirceur) et un petit côté Harry Potter (peut-être pour le pensionnat) mais ce roman situé dans l’Angleterre victorienne est finalement lui-même et vit avec sa propre histoire et ses propres personnages. J’ai mis trois jours pour lire ce roman qui m’a passionnée et je suis ravie de voir qu’une suite vient de paraître, Soot, mais pas encore traduite en français.

En tout cas, je ne veux pas dévoiler trop de choses, je pense vous en avoir dit assez. C’est un très bon roman, à la fois historique et science-fiction, plutôt steampunk (mais avec de la fumée différente de la vapeur), avec de l’aventure, du mystère, des rebondissements, bref c’est un roman dense et complexe avec une atmosphère spécifique mais très agréable à lire.

Je publie (vite) ma note de lecture car j’ai mis ce roman dans Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 9 c’est-à-dire hier…

Je mets cette lecture dans British Mysteries #5, Littérature de l’imaginaire #8, Vapeur et feuilles de thé et Voisins Voisines (Allemagne).

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky

Cuisine tatare et descendance d’Alina Bronsky.

Actes Sud, collection Lettres allemandes, mars 2012, 336 pages, 23,40 €, ISBN 978-2-330-00530-6. Die Schärfsten Gerichte der Tatarischen (2010) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber. Je l’ai lu en poche : Babel, n° 1610, avril 2019, 336 pages, 8,70 €, ISBN 978-2-330-12024-5.

Genres : littérature allemande, roman.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu, Le dernier amour de Baba Dounia (2019) et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

« Quand ma fille Sulfia m’a annoncé qu’elle était enceinte et qu’elle ne savait pas de qui, je me suis concentrée sur la manière dont je me tenais. J’étais assise bien droite, les mains dignement croisées sur les genoux. » (p. 11). Voici comment débute ce roman narré par Rosalinda, la mère de Sulfia, une belle Russe d’origine Tatare, orpheline, mais qui avec son mari, Boris Kalganov, élève sa fille en bonne Soviétique.

Rosalinda ne sait pas quoi faire de son unique enfant, une fille de 17 ans qui se retrouve enceinte on ne sait comment vu qu’elle est vilaine et idiote (sic). Un rêve peut-être… « J’ai regardé Sulfia d’un air sévère et préoccupé, mais elle est restée les yeux rivés sur ses pieds minuscules. Ce genre de choses arrivait parfois, je le savais. » (p. 13).

En plus, la famille (donc trois personnes, Rosalinda, Kalganov et Sulfia) habite dans un appartement collectif avec une langue de vipère, Klavdia…

Poudre de moutarde dans un bain brûlant, bouillon de feuilles de laurier, aiguille à tricoter, Rosalinda a tout essayé, même l’aide de Klavdia, mais… « L’enfant, une petite fille de trois kilos deux pour cinquante-et-un centimètres, est né par une froide nuit de décembre 1978, à la maternité n° 134. Dès le début, j’ai senti que ce bébé serait de ceux qui survivent à tout, par principe et sans concession. Cette petite n’était pas comme les autres, et elle avait une voix très puissante. » (p. 20).

La petite, c’est Anna, ou Anja, mais contre toute attente, Rosalinda lui préfère un prénom tatare : Aminat, en hommage à sa grand-mère caucasienne.

Rosalinda va élever Aminat, à sa façon à elle : elle est un peu tyrannique, ou tout du moins résolument têtue. Par deux fois, Sulfia s’enfuit avec sa fille, et Rosalinda fait tout pour la récupérer et en avoir la garde. C’est qu’elle aimerait à travers Aminat avoir la fille parfaite que Sulfia n’a jamais été… « Elle devait être la plus douée, la plus jolie et la plus intelligente. Une enfant soviétique affranchie de toute nationalité, disait Kalganov fièrement. Au fond, même si nos raisons étaient différentes, nos espoirs – étrangement – étaient les mêmes quand il s’agissait de notre petite-fille. » (p. 34). « Je considérais comme de mon devoir d’éduquer Aminat, de l’aider à distinguer le bien du mal. Ce n’est pas pour rien que j’avais un diplôme d’éducatrice. » (p. 68).

Toutefois, Rosalinda et Sulfia feront des efforts pour redevenir une « famille civilisée » mais le monde s’effondre lorsqu’en laissant une lettre, Kalganov annonce qu’il quitte le domicile conjugal car il a rencontré une autre femme et que Sulfia, mariée, veut partir avec Aminat. « Qu’allais-je devenir sans Aminat ? Dans cette ville, sur cette terre ? Si Aminat s’en allait, toutes les couleurs et tous les murmures qui peuplaient ma vie disparaissaient. Et plus rien n’avait de sens. » (p. 159).

Vous l’aurez compris d’après le titre, ce roman parle aussi de la culture tatare et de la cuisine tatare même si Rosalinda essaie de gommer les traditions tatares de sa vie et d’être une bonne Soviétique. Rosalinda raconte les années 80 en Union Soviétique et les années 90 en Allemagne (Aminat a 12 ans lorsqu’elle arrive en Allemagne avec sa mère et sa grand-mère) : se rajoute donc l’exil et les difficultés de vivre dans un autre pays mais Rosalinda a toujours de la ressource et n’est pas du tout modeste ! « La fille de John disait que j’étais une perle. Chose qu’évidemment, je savais déjà. » (p. 258).

Ma phrase préférée. « J’ai réfléchi au problème pendant deux jours et cinq heures. Aminat avait raison : mon erreur avait toujours été de faire trop de projets pour les autres. Ils ne tenaient pas le rythme. Qu’à cela ne tienne : je pouvais réaliser tous les projets que j’avais formés pour moi. » (p. 290). Indécrottable, Rosalinda, quelle énergie tout au long de sa vie !

Et un de mes passages préférés. Lorsque les trois générations de femmes, en route vers l’Allemagne, font une escale à Moscou et découvrent le grand restaurant à la mode, devant lequel la foule fait la queue (mais les Soviétiques sont habitués) et où tout est servi dans des boîtes en carton ; attention aucun nom n’est prononcé par la narratrice.

Après avoir lu Le dernier amour de Baba Dounia (coup de cœur en 2019), j’avais très envie de lire Cuisine tatare et descendance : eh, bien coup de cœur pour lui aussi et 2e note de lecture pour Les feuilles allemandes.

Comme dans Le dernier amour de Baba Dounia, Alina Bronsky donne la parole à une « vieille » dame quoique Rosalinda est une jeune grand-mère puisqu’elle a moins de 50 ans au début du roman (mais environ 75 ans vers la fin). J’ai aimé le style, l’humour, les personnages, l’histoire, les détails, tout est vraiment parfait dans cette histoire, même la traduction, alors je vous conseille vivement cette romancière allemande d’origine russe. Son roman est sans concession, aussi bien sur les relations familiales et le comportement de Rosalinda (elle veut tout gérer, tout décider) que sur les difficultés de vivre dans l’univers soviétique (promiscuité, manque de tout, corruption…). Les traditions et la gastronomie tatares y ont une petite place mais importante et ce roman est en fait un régal culinaire et littéraire.

Et aussi pour Challenge du confinement (case Contemporain), Des livres (et des écrans) en cuisine et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

Le bruit de la lumière de Katharina Hagena

Le bruit de la lumière de Katharina Hagena.

Anne Carrière, août 2018, 250 pages, 20 €, ISBN 978-2-8433-7883-6. Je l’ai lu en poche : Le Livre de poche, août 2020, 288 pages, 7,70 €, ISBN 978-2-25325-959-6. Das Geräusch des Lichts (2016) est traduit de l’allemand par Corinna Gepner.

Genres : littérature allemande, roman.

Katharina Hagena naît le 20 novembre 1967 à Karlsuhe (Allemagne). Elle étudie l’anglais, l’allemand et James Joyce (sa thèse de doctorat porte sur le roman Ulysse) puis travaille dans le monde universitaire. Elle vit à Hambourg où elle est écrivain. Son premier roman, paru en 2008, est Der Geschmack von Apfelkernenn ou Le goût des pépins de pomme en français (que j’avais repéré en 2010 mais pas lu). Son deuxième roman, paru en 2012, est Vom Schlafen und Verschwinden ou L’envol du héron en français (2013). Plus d’infos sur son site officiel (en allemand bien sûr).

« Salle d’attente du cabinet du Docteur Carl Nansen Dammberg, neurologue » (p. 13). Une femme attend ; devant elle, une jeune femme, une vieille dame, un homme et son jeune fils. La patiente qui attend, c’est Daphne Holt ; elle travaille au Centre de biologie du Jardin botanique de Hambourg ; elle est botaniste et est spécialisée en bryologie (mousses, lichens).

Avant ce rendez-vous, elle était en vacances à Yellow Knife au Canada où elle espérait retrouver sa collègue et amie, Thekla Kern, zoologue spécialiste des oursons d’eau (ou tardigrades), qui ne donne plus de nouvelles.

Ce roman atypique est une ode à la nature et à sa beauté. « Le lendemain matin, elle se réveilla tôt. De la fenêtre qui donnait sur le lac, elle put suivre le lever du jour. On était si près du pôle Nord que le soleil ne s’élevait pas simplement de l’eau tel un ballon, mais que le ciel tout entier commençait à brûler, bande de lumière rose et or. » (p. 49).

Au Canada, elle rencontre un Allemand, Mark, veuf, qui vit avec son fils, jeune ado, Nick. « Daphne exposa à Mark sa conviction que certaines mousses pouvaient pousser sur d’autres planètes. Et si c’était possible pour les mousses, d’autres organismes ne tarderaient pas à pouvoir survivre là-bas. Un nouvel espace de vie naîtrait dans l’univers grâce aux mousses, une nouvelle Création. » (p. 70).

Mais elle rentre subitement à Hambourg car elle souffre de vertiges, d’où son rendez-vous chez le neurologue. Et dans la salle d’attente, elle imagine des histoires, une vie fictive pour chacune des personnes qui est avant elle et qu’elle ne connaît pas du tout.

Quelle imagination ! Daphne emmène le lecteur au Canada, à Berlin, à New York, un véritable road movie depuis cette salle d’attente !

L’histoire de Daphne et les histoires qu’elle invente parlent du Canada de son artisanat (sculpture en particulier), d’aurores boréales, d’exploitation intensive (pétrole, sables bitumeux), de musique, de cuisine, de relations de couple, d’enfants, de deuil…

Mais, quel(s) lien(s) entre le voyage de Daphne au Canada et cette salle d’attente en Allemagne avec les histoires fictives ? Un indice dans le titre : bruit (sons, signal acoustique, musique) et lumière (soleil, aurores boréales) mais pas que ! « Mais vous êtes bien placée pour savoir que les histoires n’apportent jamais de réponses aux questions, elles ne font que poser d’autres questions. » (p. 228).

J’ai adoré ce roman, vraiment différent de ce que j’ai déjà lu précédemment mais je comprends que certains puissent ne pas accrocher ou décrocher. Cependant, le pouvoir de la fiction est immense et Katharina Hagena conduit ses lecteurs très loin. Réalité ? Fiction ? Folie ? Je vous conseille Le bruit de la lumière si vous êtes curieux et que vous ne craignez pas d’être déstabilisés par une lecture qui possède par exemple un chapitre avec 10 photos de plaques d’égouts.

Ce roman acheté et lu pour Les feuilles allemandes #2, je le mets aussi dans Animaux du monde #3 (tardigrades, ours canadiens), Challenge du confinement (case Contemporain) et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

Le violoniste de Mechtild Borrmann

Le violoniste de Mechtild Borrmann.

Le Masque (JC Lattès), août 2014, 148 pages, 19 €, ISBN 978-2-70244-027-8 mais je l’ai lu en poche : Le livre de poche, collection Policier, janvier 2016, 312 pages, 7,70 €, ISBN 978-2-253-09289-6. Der Geiger (2012) est traduit de l’allemand par Sylvie Roussel.

Genres : littérature allemande, Histoire, roman policier.

Mechtild Borrmann naît en 1960 à Cologne (c’est-à-dire Köln) en Allemagne (à l’époque, de l’Ouest). De par ses études, thérapeute par la danse et le théâtre, elle se lance en littérature en 2006 avec un roman policier, Rompre le silence (Wenn das Herz im Kopf schlägt) qui reçoit un prix (le Deutscher Krimi Preis). Suivront ensuite : Morgen ist der Tag nach gestern (2007), Mitten in der Stadt (2009), Wer das Schweigen bricht (2011), Der Geiger (2012) soit Le violoniste (Le Masque, 2014), Die andere Hälfte der Hoffnung (2014) soit L’envers de l’espoir (Le Masque, 2016) et Trümmerkind (2016) soit Sous les décombres (Le Masque, 2019). Plus d’infos sur son site, http://www.mechtild-borrmann.de/, en allemand, natürlich !

Mai 1948, Moscou, Union Soviétique. Ilia Vassilievitch Grenko est ovationné par le public du Conservatoire Tchaïkovski. Lorsqu’il quitte la scène, il veut protéger son violon, un Stradivarius qui est dans sa famille depuis 1862. « Son arrière-arrière-grand-père, le violoniste Stanislas Sergueïevitch Grenko, l’avait reçu en cadeau du tsar Alexandre II, qui l’avait rapporté d’un voyage en Italie. Jusqu’à la révolution, on s’était transmis cette histoire avec fierté. » (p. 12). Mais il est arrêté… « Qu’est-ce que tu crains, Ilia Vassilievitch Grenko ? Si tout ça n’est qu’un malentendu, tu seras rentré chez toi avec ton violon, d’ici une heure ou deux. » (p. 14). Mais Grenko ne rentra jamais chez lui et son violon disparut… « Mon violon ! Où est mon violon ? » (p. 82). Pire, son épouse, Galina (célèbre actrice de théâtre) et leur deux fils, Pavel (3 ans) et Ossip (1 an) sont également déportés…

Juillet 2008, Cologne, Allemagne. Sacha Grenko est le petit-fils d’Ilia, il est Russe, né au Kazakhstan. Ses parents ont pu émigrer en Allemagne avec lui et sa jeune sœur, Viktoria (Vika). Sacha se souvient que « Les adieux à babouchka Galina, oncle Pavel et tante Alia avaient été déchirants, mais l’excitation pour le nouveau pays l’emportait sur la tristesse. » (p. 26). Le père de Sacha, c’est Ossip (qui n’avait qu’un an lorsque son père a disparu pour toujours). Malheureusement, peu de temps après leur arrivée en Allemagne, Ossip et son épouse meurent dans un accident de voiture. Sacha et Vika sont séparés : lui est mis dans un foyer et elle est adoptée. Dix-huit ans après, lorsqu’il retrouve sa sœur, pianiste dans un hôtel à Munich, elle est abattue sous ses yeux sans qu’il ait pu lui parler ! Elle ne lui laissé qu’un mot dans une enveloppe avec une clé de consigne de la Gare Centrale.

Que peut faire Sacha, qui ne connaît pas finalement l’histoire de son ancêtre ? Seul, il avait mal tourné mais, depuis 3 ans, il est spécialiste en sécurité informatique pour Jürgen Reger. Peut-être que son patron peut l’aider ?

Les chapitres alternent entre Ilia d’un côté et Galina avec les enfants d’un autre côté en 1948 (et années suivantes) et Sacha. Si une partie du Violonsite est historique, l’autre partie est construite comme un roman policier mais c’est de toute façon, dans le passé et dans le présent, dramatique.

Alors qu’Ilia Grenko, brisé, même s’il a tenu plus longtemps que d’autres, signe les aveux fantaisistes préparés à l’avance par la Komendatura et qu’il est condamné à 20 ans de goulag (camp de travail) à Vorkouta (Sibérie), on fait croire à Galina (son épouse) et à Mechenov (son mentor) qu’il a profité d’un concert à Vienne pour s’enfuir à l’Ouest avec son précieux violon. Galina et les enfants sont déportés à Karaganda (au Kazakhstan). « Elle parla aussi de son cœur mort, du vertige qui s’emparait d’elle à l’idée que sa déportation était bien la preuve qu’Ilia avait fui et l’avait abandonnée avec les enfants. » (p. 88).

De son côté, Sacha va remonter la piste avec ce que sa sœur lui a laissé à la consigne : leur album photos d’enfance, un paquet de lettres et il va découvrir qu’Ossip (leur père) avait contacté un avocat pour récupérer le violon familial. « Quinze jours avant l’accident. Sacha sentit sa gorge se nouer. » (p. 96). Munich, Bonn, Almata, Moscou… le récit se transforme en road movie dangereux pour Sacha. « Ils ont exterminé toute ma famille. Vous ne comprenez pas qu’il faut que je sache ce qui s’est passé et surtout qui est responsable ? Et puis, s’ils connaissent mon existence, qu’est-ce que je dois faire, selon vous ? Rester terré ici jusqu’à la fin de mes jours ? » (p. 120).

Le passé fait froid dans le dos (les arrestations arbitraires, les mensonges, les camps de travail soviétiques, le froid, les privations de sommeil, de soins et de nourriture, les mauvais traitements, la folie, etc.) et le présent est tout aussi dangereux car certains veulent encore en faire taire d’autres (la machine à broyer les humains fonctionne toujours) mais la vérité triomphera ! « Toutes les vérités ne sont pas encore bonnes à dire, mais l’heure viendra. » (p. 262).

C’était la première fois que je lisais cette romancière allemande et j’ai très envie de lire d’autres titres (il va y avoir la deuxième édition du challenge Les feuilles allemandes en novembre) alors avez-vous un titre à me conseiller plus particulièrement ou sont-ils tous excellents ?

Une lecture coup de poing, coup de cœur que je mets dans Challenge de l’été (Allemagne), Petit Bac 2020 (dans la catégorie Son pour violoniste), Polar et thriller 2019-2020 (et ce sera le dernier roman policier ici car la nouvelle édition du challenge commence demain) et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky

Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky.

Actes Sud, avril 2019, 160 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-330-12114-3. Baba Dunjas letzte Liebe (2015) est traduit de l’allemand par Isabelle Liber.

Genre : roman allemand.

Alina Bronsky naît en 1978 à Iekaterinbourg (Sibérie, Russie). Elle est journaliste et autrice. Depuis quelques années, elle vit en Allemagne (elle écrit en allemand) avec ses trois enfants (à qui elle parle en russe). Son premier roman : Scherbenpark (2008) réédité sous le titre Broken Glass Park (2010). D’autres romans suivent mais peu sont traduits en français : Cuisine tatare et descendance (Actes Sud, 2012) que j’avais repéré mais pas lu et Ma vie n’est pas un roman (Actes Sud Junior, 2019).

En mars 1986, Baba Dounia avait « cinquante ans et quelques » (p. 12) et elle était aide-soignante. Elle a dû quitter Tchernovo avec son mari, Yegor. Elle n’était pas inquiète car leur fille, Irina, étudiait à Moscou et leur fils, Alexei, randonnait dans les montagnes de l’Altaï. Vingt ans après Tchernobyl (les habitants n’utilisent pas ce nom, ils appellent la catastrophe « le réacteur »), Baba Dounia est de retour à Tchernovo avec quelques anciens qui veulent vieillir en paix malgré les radiations toujours présentes. « Quand c’est arrivé, le réacteur, je peux dire que j’étais de ceux qui s’en tiraient bien. Mes enfants étaient en sécurité, mon mari n’en avait plus pour longtemps de toute façon et, à l’époque, j’avais déjà la peau dure. Au fond, je n’avais rien à perdre. Et j’étais prête à mourir. » (p. 14). Mais Baba Dounia ne meurt pas, elle va vivre, cultiver son jardin, aider ses voisins… Sa plus proche voisine, Maria, est une bavarde hypocondriaque qui vient de perdre son coq bien-aimé (Constantin, le coq suit le lecteur tout au long du livre en entête de paragraphe, c’est qu’il y a des fantômes à Tchernovo !) mais il lui reste une chèvre. Parmi les autres habitants, Petrov, Sidorov, Lenotchka, les Gavrilov… Baba Dounia se débrouille bien, elle a récupéré sa petite maison, le puits est à côté, elle vit avec une chatte qui attend des petits et elle a assez pour se nourrir avec le jardin et une serre qui avait été bricolée par Yegor. « La région est fertile. » (p. 15) ! « – Maman, tu sais quand même ce que c’est, la radioactivité. Tout est contaminé. – Je suis vieille, plus rien ne peut me contaminer, moi. Et quand bien même, ce ne serait pas la fin du monde. » (p. 18).

Baba Dounia est une veuve « décapante » (comme le dit l’éditeur) ! Parfois, malgré la difficulté, elle se rend à la ville voisine, Malichi, à pieds (plusieurs kilomètres !) puis en bus pour quelques achats et surtout la poste. C’est que sa fille Irina, médecin, lui envoie des lettres et des colis d’Allemagne. Un jour Baba Dounia reçoit une lettre de sa petite-fille bientôt majeure, Laura, qu’elle n’a jamais rencontrée mais la lettre est écrite dans une langue qu’elle ne comprend pas. De l’allemand ? Qui va pouvoir l’aider ? Baba Dounia n’est pas au bout de ses peines et va encore vivre des expériences incroyables ! Car, dans ce roman, inspiré de personnages réels, il y a un mariage, l’arrivée d’un père avec une fillette (ce qui est plutôt surprenant vu la contamination), un meurtre entre autres, bref une sacrée ambiance !

Ma phrase préférée : « Ce que je me demandais, c’est si la région pourra un jour oublier ce qu’on lui a fait subir. Dans cent ou deux cents ans ? Est-ce que les gens vivront ici heureux et insouciants ? Comme avant ? » (Petrov, p. 100).

Je vous conseille vivement Le dernier amour de Baba Dounia, c’est intense, drôle, enlevé ; je l’ai lu d’une traite car je me suis laissée happée, comme si j’y étais (les radiations en moins dans mon salon !). Baba Dounia est un beau personnage, inspiré d’une vieille dame qui a vraiment existé et qui a fait la Une des journaux russes et internationaux. Elle est attachante, et tellement attaché à son village, sa maison, ses voisins, qu’elle y retourne et que les voisins (une petite dizaine, les personnes âgées qui, comme Baba Dounia n’ont plus rien à perdre, rien à craindre) reviennent aussi et vivent là comme si (presque) rien ne s’était passé. Ils sont vieux, malades, isolés mais mieux vaut mourir chez soi que dans une ville inconnue ou un hôpital ; ils sont libres et heureux et c’est ce qu’ils veulent.

En fait, un très très beau roman à lire absolument !

Une lecture coup de cœur pour le tout nouveau challenge Les feuilles allemandes (une excellente idée d’Eva pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin).

Les feuilles allemandes – novembre 2019

Vu chez Martine (merci pour l’info !), le challenge Les feuilles allemandes organisé par Eva – du blog Et si on bouquinait un peu ? (blog que j’avais déjà aperçu sur la blogosphère mais auquel je n’étais pas abonnée donc je n’ai pas eu l’info plus tôt mais je l’ai maintenant rajouté à mon reader WP !) – donc challenge (mois) organisé à l’occasion de l’anniversaire de la chute du mur de Berlin : 30 ans déjà !

Voici les conditions (peu contraignantes, nous dit Eva) pour participer à ce mois Les feuilles allemandes :

1. lire un livre d’un auteur (ou d’une autrice) de langue allemande (Allemagne, Autriche, Suisse…) tous genres confondus (roman, nouvelles, policier, essai, poésie, jeunesse…) ;

2. il est possible de dépoussiérer un livre depuis longtemps enfoui dans une bibliothèque ou de se faire plaisir en achetant une nouveauté ;

3. l’objectif est de partager notre (nos) lecture(s) sur notre blog au cours du mois de novembre et jusqu’au 8 décembre et de communiquer à Eva le lien vers notre (nos) billet(s) pour qu’elle puisse les intégrer dans son bilan à la fin.

4. une ou plusieurs lectures sont les bienvenues !

Me voici donc inscrite pour ce mois Les feuilles allemandes car l’idée me plaît beaucoup, la littérature allemande étant rare dans certaines librairies et sur la blogosphère, comme le fait remarquer Eva… La photographie choisie par Eva était énorme (5 mo) alors je l’ai réduite pour mon blog et j’y ai ajouté du texte pour en faire un véritable logo.

Mon (ou mes) billet(s) pour ce challenge

Le premier billet sera Le dernier amour de Baba Dounia d’Alina Bronsky (2019) que j’ai déjà lu mais dont je n’ai pas encore publié la note de lecture : coup de cœur !

Bon, eh bien, je n’ai proposé qu’une lecture mais j’espère que ce challenge reviendra l’année prochaine.

La dernière expérience d’Annelie Wendeberg

La dernière expérience (Une enquête d’Anna Kronberg et Sherlock Holmes, 2) d’Annelie Wendeberg.

Presses de la Cité, collection Sang d’encre, mai 2017, 304 pages, 19 €, ISBN 978-2-25813-696-0.

Genres : littérature allemande, roman policier.

Annelie Wendeberg naît en Allemagne de l’Est, avant la chute du Mur (en 1989, elle va casser sa petite pierre avec un marteau). Elle étudie la biologie marine, travaille comme microbiologiste sur les questions environnementales aux États-Unis et se consacre maintenant à l’écriture. Plus d’infos (en anglais) sur http://www.anneliewendeberg.com/.

Il vaut mieux avoir lu le premier tome de la série, Le diable de la Tamise, pour suivre ce qui arrive dans cette deuxième enquête mais il peut se lire quand même indépendamment.

Octobre 1890. Depuis six mois qu’Anna Kronberg s’est enfuie de Londres, elle mène une existence paisible dans sa maison du Sussex, dans les Downs. Mais, ce jour-là, elle se réveille avec une arme sur la tempe et elle est enlevée par James Moriarty, l’ennemi juré de Sherlock Holmes. Elle ne peut pas se défendre car il détient déjà son père, Anton, en Allemagne, et elle se retrouve enfermée dans une chambre d’une grande maison dans un lieu inconnu. « La seule chose qui m’appartenait vraiment en ces lieux, c’était moi. On m’avait même privée de mes effets personnels. J’étais convaincue que c’était délibéré. » (p. 23). Moriarty veut qu’Anna travaille sur les bacilles de la peste pour une arme biologique : autant être équipé en vue de la prochaine guerre, n’est-ce pas ? « Une guerre voit le jour quand la balance se met à pencher d’un côté. Et ce déséquilibre se produit au moment précis où l’événement de trop atteint le plateau. Cela peut correspondre au premier coup de feu. » (Moriarty, p. 61). Anna va devoir survivre, manipuler et jouer à un jeu dangereux… Et comment va-t-elle contacter la seule personne qui peut l’aider, c’est-à-dire Sherlock Holmes ?

Une enquête tout aussi intéressante que la première mais cette fois-ci, Anna n’a pas besoin de se déguiser en homme (les mentalités changeraient-elles peu à peu ?). Dans la première enquête, c’est le choléra qui était traité, ici c’est la peste, mais c’est tout aussi dangereux pour Anna – et la population – même si, au bout d’un certain temps, Moriarty fait pour que la jeune femme se sente moins prisonnière, ce qui n’est qu’une impression… « Verrou et geôlier faisaient partie du décor. Sans eux, la prison continuait à exister. » (p. 147). Vous vous doutez bien que Sherlock Holmes va retrouver Anna ! Et que Moriarty ne va pas être content ! « Moriarty était de plus en plus obsédé par Holmes. Ma tension croissait avec la sienne, mais pour une raison bien différente. » (p. 251). Mmm ? Vous découvrirez tout en lisant ce très bon tome 2 des enquêtes d’Anna Kronberg et Sherlock Holmes ! Enquêtes gardées secrètes par John Watson à la demande exprès de la jeune femme. Mais laissez-vous entraîner dans les dangers de l’Angleterre de la fin du XIXe siècle et dans les tréfonds de l’âme des grands méchants de l’époque ! De mon côté, il faut absolument que je lise le tome 3, L’héritier de Moriarty (Presses de la Cité, avril 2018).

L’auteur est Allemande et a étudié aux États-Unis, comme son héroïne, mais l’action du roman se déroule à Londres en 1890 avec Sherlock Holmes donc je l’ai lu pour le Mois anglais. Je mets aussi cette lecture dans British Mysteries #3, Polar et thriller et Voisins Voisines 2018 (Allemagne).