Faites-moi plaisir de Mary Gaitskill

Faites-moi plaisir de Mary Gaitskill.

L’Olivier, mars 2020, 104 pages, 13 €, ISBN 978-2-8236-1633-0. This is Pleasure (2019) est traduit de l’américain par Marguerite Capelle.

Genres : littérature états-unienne, court roman (novella).

Mary Gaitskill naît en 1954 ; elle est considérée comme une des plus grandes nouvellistes américaines.

This is Pleasure, paru dans le New York Times en 2019, est un récit à deux voix :

Margot Berland, éditrice, la meilleure amie de Quin, mariée à Todd. « […] un jour quelqu’un, je ne me souviens plus qui, m’a dit : ‘Comment peux-tu avoir envie d’être amie avec un type comme ça ?’ » (p. 26). En tant que meilleure amie, elle n’est pas réellement objective.

Quin (Quinlan M. Saunders), renvoyé de son travail (une maison d’éditions à NY) à cause de comportements inappropriés avec les femmes. Il est marié avec Carolina, une femme plus jeune que lui, et il a une fille surdouée, Lucia. « C’est vrai que j’aime bien fanfaronner et que j’aime bien taquiner. » (p. 40). En tant qu’homme accusé, il n’est pas objectif du tout, il est même à côté de la plaque et croit en son bon droit.

Je n’ai pas bien compris à quoi servait ce livre (mal écrit ou mal traduit ?)… À défendre le genre d’hommes qu’est Quin ou à l’enfoncer ? C’est que tout n’est pas blanc d’un côté et noir de l’autre. Quin est tout de même un homme aisé qui se croit supérieur et qui flirte avec toutes les femmes en pensant qu’elles en éprouvent du plaisir… Jusqu’à ce qu’une puis une autre et une autre et des centaines signent une pétition contre lui. « Elle m’a demandé ce qu’elle devait faire pour être invitée à mes fêtes, et je lui ai dit qu’elle devait flirter davantage avec moi. Je pense que ça l’a vraiment offensée. » (p. 68).

Il y a quelque chose de touchant chez Quin et je comprends que Margot soit son amie et l’apprécie, mais il y a aussi quelque chose de rebutant… En tout cas, beaucoup d’hypocrisie d’un côté comme de l’autre, je parle des femmes et des hommes, chacun tirant profit de l’autre pour son avantage sans trop se poser de questions jusqu’à ce qu’une question soit posée (en l’occurrence une pétition) et que tout le monde se rue et s’acharne.

Un roman bof pour moi – qui surfe sur la vague « metoo » – que je mets dans le Mois américain.

Une cosmologie de monstres de Shaun Hamill

Une cosmologie de monstres de Shaun Hamill.

Albin Michel Imaginaire, octobre 2019, 416 pages, 24 €, ISBN 978-2-22643-904-8. A Cosmology of Monsters (2019) est traduit de l’américain par Benoît Domis.

Genres : littérature états-unienne, premier roman, fantastique, horreur.

Shaun Hamill naît (quand ?) à Arlington au Texas. Il est diplômé d’anglais de l’Université du Texas en 2008 puis il étudie les Arts à l’Iowa Writers Workshop en 2016 et écrit quelques nouvelles. Ses préférences en littérature et en cinéma : le fantastique et l’horreur. Une cosmologie de montres, qui va être adapté en série télévisée, est son premier roman. Plus d’infos sur son site officiel, https://www.shaunhamill.com/.

Noah Turner, le petit dernier de la famille Turner, est le narrateur. Il raconte la malédiction qui poursuit sa famille, depuis sa grand-mère paternelle, Deborah, une veuve diagnostiquée schizophrène paranoïde, en passant par ses parents, Margaret et Harry, dans les années 60 et suivantes, ainsi que ses deux sœurs aînées, Sydney et Eunice, et lui-même. Tout commence avec une « Cité ».

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, d’une traite !, mais je n’ai pas pris beaucoup de notes… J’ai apprécié l’écriture, le style, et la traduction est, à mon avis, une réussite. Avec la Cité et les monstres, le lecteur comprend vite que ce premier roman est un somptueux hommage à H.P. Lovecraft, maître du fantastique, de l’horreur qui a parfois lorgné vers la science-fiction ou la fantasy. Pour le lecteur néophyte, il y a de nombreuses références à Lovecraft mais il est aisé de comprendre ce qui se dessine. L’angoisse monte crescendo mais je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas eu peur ! Tant pis, le roman est très bien écrit, très bien construit et se lit vraiment bien même sans frayeur !

J’ai noté trois extraits.

« Elle tambourina de ses doigts sur le livre. ‘Et toi, alors ! Tu ne crois pas que tu as passé l’âge des histoires de fantômes et de montres. – Je ne m’en suis jamais caché. – Je suppose que je n’y avais pas réfléchi jusqu’à présent. Tu ne te sens pas un peu ridicule ? Pourquoi ne pas lire de la littérature pour adultes ? – Je pense que le fantastique est le genre littéraire le plus important du monde. (Margaret à Harry, p. 38).

« Un grand mal, jadis enchaîné, hante à nouveau ces couloirs en liberté. Il se joue des murs et des portes. […] Qu’ai-je libéré, se demande Eunice. » (extrait d’un texte d’Eunice, p. 183).

« La Cité a vu Noah. Elle est sur sa piste. » (extrait d’un texte d’Eunice, p. 312).

Pour le Mois américain et le challenge Littérature de l’imaginaire #8.

Le Wonderling de Mira Bartók

Le Wonderling de Mira Bartók.

Robert Laffont, collection R Jeunesse, avril 2018, 512 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-22119-339-6. The Wonderling (2017) est traduit de l’américain par Fabienne Vidallet.

Genres : littérature états-unienne, littérature jeunesse, fantastique.

Mira Bartók naît en 1959 à Cleveland dans l’Ohio (États-Unis). Elle étudie les Beaux-Arts à l’Université du Massachusetts à Amherst. Elle voyage et écrit plusieurs ouvrages pour la jeunesse sur les civilisations antiques. Lorsque sa mère meurt d’un cancer, elle écrit ses mémoires, The Memory Palace, qui est récompensé. Puis elle écrit The Wonderling (adaptation prévue au cinéma).

Le Wonderling, ou Numéro 13 car c’est l’inscription sur le médaillon qu’il porte, est un être spécial : il « ressemblait à un renard mais se tenait sur ses pattes arrière comme un enfant et il ne possédait pas de queue à proprement parler. » (p. 16). Il a 11 ans et a grandi à « l’Orphelinat de Mlle Furonkle » (p. 19), une méchante femme. Dans ce foyer vivent des enfants trouvés ou orphelins, des gamins des rues, mi-humains mi-animaux, des créatures appelés des Rampants. Malgré son unique oreille, Numéro 13 a un don : il entend tout. Par exemple, il apprend que les souris, extrêmement polies, aiment le brie et la poésie. Les Rampants ne savent rien du monde et de la vie au-delà des murs de l’horrible orphelinat et sont constamment surveillés par Mortimer Nezpris qui les méprise et les déteste.

Un jour Numéro 13 sauve un oiseau sans aile, Babiole, qui lui donne le nom d’Arthur et ils deviennent amis. Grâce à Babiole, Arthur peut s’enfuir avec l’oiseau et découvrir l’Extérieur : paysage, soleil, horizon… Après une journée de marche et une nuit passée dans un immense chêne, les deux voyageurs rencontrent Pomme-de-Pin de Blancheville. « Dissimulé quelque part dans cette puissante ville de lumière l’attendait son destin. Il espérait qu’il le trouverait… et qu’il ne lui arriverait rien de fâcheux. » (p. 185).

Des personnages hauts en couleurs, Numéro 13 et Babiole vraiment attachants en tête mais aussi Quintus le rat voleur, Peevil la petite souris chanteuse, Belisha la gardienne des corbeaux de nuit… Du merveilleux, du sordide parfois (ce qui m’a un peu fait penser à Watership Down de Richard Adams), mais toujours de l’optimisme, des aventures et des amitiés !

J’ai dévoré ce très beau roman (même si parfois terrible : maltraitance, injustice…) joliment illustré avec des petites gravures en noir et blanc. J’espère une suite !

Pour le Mois américain et les challenges Animaux du monde #3 (en particulier pour Numéro 13 le renard et Babiole l’oiseau mais pas que), Jeunesse Young Adult #9 et Littérature de l’imaginaire #8.

Brume de Stephen King

Brume de Stephen King.

Albin Michel, collection Wiz, octobre 2019, 288 pages, ISBN 978-2-22644-535-3. The Mist (1985) est traduit de l’américain par Serge Quadruppani.

Genres : littérature états-unienne, nouvelle, young adult, fantastique.

Stephen King naît le 21 septembre 1947 à Portland dans le Maine (États-Unis). Dois-je réellement le présenter ? Maître de l’horreur dans les genres fantastiques, science-fiction et policier, il est l’auteur de plus de 60 romans dont quelques-uns sous le pseudonyme de Richard Bachman et plus de 200 nouvelles !

Bridgton, Maine occidental. Grosse vague de chaleur en ce mois de juillet puis, dans la nuit du 19, « épouvantables orages » (p. 7). David et Stephanie Drayton vivent dans une maison à côté du Long Lake avec Billy, leur fils de 5 ans. Ils se réfugient à la cave mais les dégâts sont importants… « La porte de verre coulissante avait tenu bon mais à la place de la baie vitrée il y avait un trou aux bords déchiquetés, garni du feuillage d’un bouleau. C’était la cime du vieil arbre qui flanquait l’accès extérieur du sous-sol d’aussi loin que je me souvienne. […] J’aimais cet arbre. Vétéran endurci de bien des hivers, il était le seul arbre, du côté où la maison donne sur le lac, que ma propre tronçonneuse eut épargné. » (p. 18). Après le cyclone qui a détruit arbres, maisons et pontons, une étrange brume blanche, épaisse, s’installe peu à peu. Lorsque la route est dégagée, Dave se rend au supermarché avec Billy et leur voisin, Breton Norton, un avocat avec lequel il ne s’entend pas très bien, mais en cas de catastrophe, c’est mieux de s’entraider. Alors que la brume arrive au centre-ville, ils sont coincés dans le supermarché (à partir de ce moment, ça devient un huis-clos) avec d’autres clients soit incrédules soit affolés. « Si on attendait encore un peu que le brouillard se dissipe et qu’on puisse voir… » (p. 87). Mais l’angoisse s’installe au fur et à mesure que la brume s’épaissit avec les cris qui en parviennent et les disparitions. « Mesdames et messieurs, il apparaît que nous sommes confrontés à un problème d’une certaine ampleur. » (p. 140).

Je n’en dis pas plus, vous voyez sur la couverture les tentacules et les ventouses mais s’il n’y avait que ça ! Les créatures immondes ont-elles été crées par le projet militaire Pointe-de-Flèche ou arrivent-elles tout droit de l’enfer ? Erreur humaine ou catastrophe naturelle ?

Comme ça faisait longtemps (peut-être une trentaine d’années !) que je n’avais pas lu du Stephen King, j’avais oublié toutes ses descriptions pour présenter les lieux et les personnages mais ça plante l’atmosphère et ça leur donne une épaisseur (sans jeu de mot avec la brume !). Dans cette nouvelle, il traite plutôt des relations parents-enfant (père-fils), des thèmes écologiques et du comportement des gens (par exemple la malveillance et le fanatisme religieux de madame Carmody qui, en plus, fait des adeptes !) en cas de danger imminent.

En fin de volume, dans Notes, l’auteur explique qu’il a écrit Brume à l’été 1976 « pour une anthologie de nouveaux récits » (p. 279) ; le titre original était The Mist et le recueil paru en 1985, Skeleton Crew, remporte le prix Locus du meilleur recueil de nouvelles. La nouvelle Brume dans ce recueil fait 150 pages et elle est plus longue que les autres.

Parfait pour le Mois américain et les challenges Jeunesse Young Adult #9, Littérature de l’imaginaire #8, Maki Project (bien que considérée comme un peu longue, Brume est bien une nouvelle) et S4F3 #6.

J’apprends qu’un film réalisé par Frank Darabont est sorti en 2007. L’avez-vous vu ?

Les attracteurs de Rose Street de Lucius Shepard

Les attracteurs de Rose Street de Lucius Shepard.

Le Bélial, collection Une heure lumière n° 15, août 2018, 136 pages, 9,90 €, ISBN 978-2-84344-937-6. Rose Street Attractors (2011) est traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, fantastique.

Lucius Shepard naît le 21 août 1943 à Lynchburg en Virginie (États-Unis). Dès l’âge de 15 ans, il bourlingue (Europe, Afrique, Asie) faisant de petits boulots pour vivre et continuer son voyage pendant des années. De retour aux États-Unis, il étudie à l’université, devient architecte et repart voyager (Asie du Sud-Est, Amérique centrale). Mais dès 1984, il est connu pour ses nouvelles et ses romans de science-fiction et reçoit plusieurs prix littéraires (Astounding, Hugo, Locus, Nebula…). Il meurt le 18 mars 2014 à Portland dans l’Oregon. Du même auteur : Abimagique qui ne m’a pas convaincue…

Londres, fin du XIXe siècle, ville envahie par la pollution. Le narrateur est Samuel Prothero, 26 ans ; il a étudié la médecine et il est aliéniste à Saint Nichol. Il est ravi car il vient d’être admis au Club des Inventeurs où il rencontre Jeffrey Richmond, un inventeur de génie mais méprisé par les autres. Il découvre des choses surprenantes sur Richmond et sa sœur, Christine.

Richmond souhaite purifier l’air de Londres avec des « attracteurs » pour « réduire les cas de maladies respiratoires » (p. 21). Une belle idée mais Prothero, à son contact, va être confronté à des fantômes, des spectres… dont celui de Christine ?

« Vous êtes terrifié, mais vous voulez que nous restions, dis-je. Et vous avez un tel mépris pour notre sort que vous attendez de nous que nous partagions votre folle entreprise. Comme c’est noble ! » (p. 108).

Contrairement à Abimagique, Lucius Shepard réussit à me convaincre avec Les attracteurs de Rose Street, en mêlant histoire (Londres à la fin du XIXe siècle), aliénation mentale, science-fiction (les attracteurs) et fantastique voire horreur (les fantômes et les spectres). Une réussite donc qui me donne plutôt envie de relire cet auteur américain (si vous avez un titre à me conseiller !?).

Une lecture pour les challenges Littérature de l’imaginaire #8, Maki Project, S4F3 #6 et Petit Bac 2020 (dans la catégorie Lieu pour Rose Street, une rue à Londres).

Le cambrioleur en maraude de Lawrence Block

Le cambrioleur en maraude de Lawrence Block.

Seuil, collection Policiers, mai 2005, 322 pages, 20,30 €, ISBN 978-2-02066-390-8. The Burglar on the Prowl (2004) est traduit de l’américain par Étienne Menanteau. Parution en poche chez Points en juin 2006.

Genres : littérature états-unienne, roman policier.

Lawrence Block naît le 24 juin 1938 à Buffalo (New York, États-Unis). Il est auteur de romans policiers et de romans d’espionnage sous son nom et sous plusieurs pseudonymes. Du même auteur : série Evan Tanner (8 tomes entre 1966 et 1998), série Chip Harrison (2 tomes entre 1974 et 1975), série Matt Scudder (18 romans entre 1976 et 2011), série Bernie Rhodenbarr (11 romans entre 1977 et 2013), série Keller (5 tomes entre 1998 et 2013 ainsi que des nouvelles) et plusieurs autres romans dont certains adaptés au cinéma. Plus d’infos sur son site officiel, http://lawrenceblock.com/.

Bernie Rhodenbarr est propriétaire d’une librairie avec son chat Raffles, près de Broadway et il est également cambrioleur. « Dans le cambriolage, tu sais… Il n’y a pas de ponction fiscale et très peu de paperasserie… » (p. 21). Ah ah ah, dès le début du roman, j’aime le personnage et le ton !

Son meilleur ami, Marty Gilmartin, lui demande de cambrioler l’appartement du riche Crandall Rountree Mapes qui lui a volé sa petite amie, Marisol, une actrice de théâtre. Bernie s’en ouvre à sa meilleure amie, Carolyn Kaiser, lesbienne, qui propose de l’aider. J’aime la galerie de personnages et le chat !

En attendant le soir prévu du cambriolage, Bernie part en repérage. « En maraude. Voilà qui sonne bien, hein ? Ça vous a tout à la fois un côté menaçant et excitant, délicieusement attirant dans le genre malsain. » (p. 54). Sauf qu’il rentre dans l’appartement de Barbara Creeley qui rentre chez elle ivre et droguée avec un inconnu qui va la violer… Bernie se glisse sous le lit et le lendemain, il est arrêté car il a été vu sur les caméras de surveillance dans le quartier où il y a eu un cambriolage et un triple meurtre… Alors, cambrioleur, oui, mais assassin, non !

Bernie va devoir s’associer avec le policier, Ray Kirschmann, après avoir été cambriolé chez lui et qu’un client ait été abattu en sortant de sa librairie.

Dès les premières pages, les personnages, le ton, l’humour, les descriptions du quartier de Manhattan, j’adore ! J’ai l’impression que je n’avais jamais lu Lawrence Block, grave lacune ! C’est que Le cambrioleur en maraude est le 10e tome (sur 11) de la série Bernie Rhodenbarr. C’est le renouveau du rocambolesque ! Et je veux lire d’autres titres !!!

Une chouette lecture pour les challenges Animaux du monde pour le chat Raffles, le Challenge de l’été (États-Unis) et Polar et thriller 2020-2021.

Le livre de M de Peng Shepherd

Le livre de M de Peng Shepherd.

Albin Michel Imaginaire, juin 2020, 592 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-22644-293-2. The Book of M (2018) est traduit de l’américain par Anne-Sylvie Homassel.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, premier roman.

Peng Shepherd naît à Phoenix en Arizona où elle vit mais elle a aussi vécu à Beijing, Kuala Lumpur, Londres, Los Angeles, Washington DC et New York (source : son site). Elle est diplômée du NYU MFA (écriture créative et arts). Le livre de M est son premier roman et a reçu le Prix Neukom en 2019 (bien mérité !). Son deuxième roman, The Cartographers, va paraître. Plus d’infos sur son site officiel, http://pengshepherd.com/.

Depuis deux ans, les humains perdent leur ombre puis, plus ou moins vite, perdent aussi leurs souvenirs, leur être intérieur. Beaucoup se suicident ou deviennent dangereux. Ce phénomène est appelé l’Oubli. Mais tout le monde n’est pas touché ; il y a donc des survivants avec leur ombre et des survivants sans ombre. « Pourquoi avait-il fallu que les ombres soient ce lieu du corps où gisent les souvenirs ? Pourquoi l’Oubli épargnait-il certaines personnes ? Et lorsqu’on en était affecté, pourquoi la disparition des souvenirs se produisait-elle à des délais aussi variables ? Et quand cet effacement s’accomplissait, pourquoi la terre elle-même semblait oublier, de même que les hommes ? » (Ory, p. 12).

Dans ce roman de science-fiction, pas d’explosions nucléaire ou bactériologique rendant la Terre inhabitable, pas de zombies ou d’extraterrestres envahisseurs ou de robots détruisant l’humanité. C’est un des points forts du Livre de M : un monde post-apocalyptique totalement différent des autres déjà vus (lus) auparavant. Quoique j’ai pensé, durant ma lecture, à L’aveuglement de José Saramago (écrivain portugais) qui raconte la fin du monde à cause d’une cécité fulgurante (roman paru en 1995 et adapté en un excellent film, Blindness, réalisé par Fernando Meirelles en 2008).

Un autre point fort du Livre de M, ce sont les personnages qui sont vraiment très bien créés et suivis par Peng Shepherd (j’ai vraiment eu l’impression qu’elle aimait chacun d’entre eux) : je ne suis pas restée sur ma fin au sujet des personnages, de leur passé et leur histoire alors que la majorité d’entre eux perdaient la mémoire !

D’ailleurs, revenons au résumé et aux personnages. Le lecteur suit donc quelques personnages principaux, très bien choisis et représentatifs de l’humanité : un Indien – d’Inde, pas d’Amérique – (Hemu Joshi) avec lequel tout commence et sa doctoresse indienne (Avanthikar), un Américain d’origine chinoise (Ory), une Américaine noire (Max), un couple d’homosexuels (Paul et Imanuel), un groupe d’Américains classiques (Ursula et sa bande dans leur van), une Iranienne (Naz) principalement, les chapitres alternant avec l’un ou l’autre.

Il y a d’abord Orlando Li Zhang (Ory) et son épouse Maxine Webber (Max) de Washington : ils sont dans un hôtel en forêt dans le Great Falls National Park, au-dessus d’Arlington (Virginie), pour célébrer le mariage de leurs amis (Paul et Imanuel). Ils apprennent ce qui se déroule à Boston puis dans plusieurs États et, peu à peu, les convives partent. Deux ans après, il ne reste plus qu’Ory et Max mais celle-ci a perdu son ombre depuis 7 jours et il n’y a plus rien à manger… C’est en allant à Arlington qu’Ory rencontre un groupe de 12 personnes dont 4 ont encore leur ombre, conduit par Ursula : ils veulent aller à la Nouvelle-Orléans rejoindre Celui qui Rassemble (il a d’autres surnoms). Mais, lorsqu’il rentre à l’Elk Cliffs Resort, Max a disparu avec son petit magnétophone à cassettes sur lequel elle va s’enregistrer pour garder sa mémoire.

Premier flashback. Mahnaz (Naz) Ahmadi est une Iranienne championne de tir à l’arc. Elle a quitté Téhéran pour Boston où elle s’entraîne pour les Jeux Olympiques. Elle est avec son entraîneur et ses coéquipières lorsque les infos montrent le premier homme sans ombre : Hemu Joshi a perdu son ombre au marché aux épices de Pune en Inde. Or, Boston sera la première ville touchée aux États-Unis.

« Ce qu’on a oublié, ça ne manque pas, non ? » (Max, p. 136). Eh bien, essayez de vivre sans votre mémoire, sans le souvenir qu’il faut manger, dormir ou respirer tout simplement !

Je vais mettre ce roman dans le challenge Les étapes indiennes. Bien sûr Peng Shepherd n’est pas une autrice indienne mais une partie du roman se déroule en Inde où tout commence – ce qui apporte et peu d’exotisme – et se rapporte régulièrement à des légendes indiennes (voir ci-dessous avec Hemu et ARI). C’est que, en Inde, le « Jour sans Ombre » existe vraiment à cause de l’angle de la Terre ; c’est un jour célébré mi-mai, lorsque le soleil est au zénith mais, normalement, l’ombre revient ! « Tous les ans, juste avant midi, d’immenses foules se rendaient sur les parvis des marchés pour attendre le moment où le soleil passait si exactement au-dessus d’eux que leur ombre disparaissait pendant quelques stupéfiantes secondes. » (p. 50). Pas de magie dans cet événement : « Une explication parfaitement scientifique. » (p. 50) sauf si les ombres ne reviennent pas ! J’ai remarqué une petite erreur : un des deux frères de Hemu s’appelle Vinay et quelques lignes plus bas, Vijay… (p. 52).

Deuxième flashback. Peu avant l’Oubli, un Américain de la Nouvelle-Orléans a également perdu la mémoire mais dans un grave accident de voiture. Il est surnommé ARI pour « Amnésie Rétroactive Intégrale ». ARI et le docteur Zadeh se rendent en Inde pour rencontrer Hemu Joshi et la doctoresse Avanthikar. Peut-être pourront-il comprendre ce qu’est l’Oubli et y remédier ? Mais « Il n’y a dans aucun champ de la connaissance humaine quelque chose qui puisse l’expliquer. Psychiatrie, neurologie, physique, biologie… » (docteur Zadeh, p. 214). Hemu, bien qu’amoindri par son état, raconte pourtant à ARI des légendes indiennes (d’où le challenge Contes et légendes #2). D’abord le Rigveda, en particulier la légende de Sanjna qui est tellement aveuglée par son époux bien-aimé, Surya, le Soleil, qu’elle crée une ombre identique à elle, Chaaya, pour la remplacer !

Ensuite (c’est ma préférée), celle de Gajarajan, un éléphanteau sauvé du massacre, et de sa jeune sœur (qu’il n’a pas connue), Manikan qui peint et qui est en liaison avec Gajarajan (d’où le challenge Animaux du monde) : cela prouverait-il que la mémoire peut se transmettre d’un être à un autre même à distance mais… comment ?

En tout cas, de bête curieuse qui attire les journalistes du monde entier, Hemu devient bien malgré lui, cobaye scientifique avant de totalement perdre pieds… Typique de notre société.

Vous êtes bien plongé dans cet incroyable roman ? Alors, en route pour la Nouvelle-Orléans ! Malgré les dangers et même si vous avez oublié pourquoi vous y alliez ! « On le saura bien assez tôt. On y arrivera. » (p. 240).

Ce résumé et cette présentation peuvent vous paraître un peu long mais je voulais vraiment vous parler des personnages principaux et aussi de la complexité et de la richesse de ce roman de science-fiction atypique. Ory aime Max, Imanuel aime Paul, Naz aime sa sœur Rojan, ARI aime l’humanité, mais pourront-il sauver ceux qu’ils aiment ? Amour et violence se côtoient tout au long du roman avant un final ahurissant mais plausible. Et j’avais réellement l’impression d’y être ! Un premier roman innovant, rythmé, exceptionnel !

Je tiens à remercier les éditions Albin Michel Imaginaire car j’ai reçu ce livre avant sa parution [mon billet ici] et, je voudrais dire que faire paraître ce roman après le confinement et une pandémie mondiale, c’est assurément gonflé mais n’hésitez pas à investir dans Le livre de M car c’est une excellente lecture ! Science-fiction mais pas que : vous découvrirez pourquoi lors de la lecture.

En plus des challenges cités dans le billet, je mets bien sûr cette lecture dans Littérature de l’imaginaire #8.

Abimagique de Lucius Shepard

Abimagique de Lucius Shepard.

Le Bélial, collection Une heure lumière, août 2019, 112 pages, 8,90 €, ISBN 978-2-84344-955-0. Abimagique (2007) est traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, érotisme.

Lucius Shepard naît le 21 août 1943 à Lynchburg en Virginie (États-Unis). Dès l’âge de 15 ans, il bourlingue (Europe, Afrique, Asie) faisant de petits boulots pour vivre et continuer son voyage pendant des années. De retour aux États-Unis, il étudie à l’université, devient architecte et repart voyager (Asie du Sud-Est, Amérique centrale). Mais dès 1984, il est connu pour ses nouvelles et ses romans de science-fiction et reçoit plusieurs prix littéraires (Astounding, Hugo, Locus, Nebula…). Il meurt le 18 mars 2014 à Portland dans l’Oregon.

« […] tu auras appris qu’elle travaille comme massothérapeute avec des handicapés, qu’elle vit seule dans une maison en bois, dans une rue bordée de sapins du quartier de Fremont, que ses yeux ont la couleur du vert bouteille illuminé de soleil et qu’elle s’appelle Abi, le diminutif d’Abimagique. » (p. 13).

Ce qui est original dans ce court roman (mais en fait pas facile à gérer), c’est que l’auteur utilise « tu » et que le lecteur se demande qui est le narrateur.

Le « tu » donc, a 23 ans, il est étudiant à Seattle et travaille dans un laboratoire de microbiologie.

« Une fois que tu es avec elle, c’est comme une addiction. » (p. 32).

J’avoue que je n’ai pas tout compris entre ses rêves et ce qu’il apprend sur Abi mais qu’il refuse de croire… Elle dit qu’elle a des pouvoirs et que la fin du monde approche… Des anges déchus, des princes grigori, lilith…

Mais il y a surtout beaucoup de sexe et de magie orgique !

Ce court roman est peut-être intéressant au niveau mystique, et j’ai bien aimé le style de l’auteur et l’ambiance, mais, vraiment, je n’ai pas tout compris… Si vous avez un autre titre de Lucius Shepard à me conseiller 😉

Il est rare que j’honore le rendez-vous de Stéphie, Le premier mardi, c’est permis ! Mais dans ce roman, il y a du sexe et de l’érotisme alors rendez-vous honoré.

Je le mets aussi dans les challenges Littérature de l’imaginaire #8, Maki Project (roman court, style novella) et Petit Bac 2020 (dans la catégorie Prénom pour Abimagique).

Incinération de Laura DiSilverio

Bon sang, j’ai l’impression qu’avec tout ce que je lis pendant le confinement et avec les lectures précédentes (fin 2019, début 2020) dont je n’ai pas encore publié les notes de lectures, je peux (du moins pendant quelque temps) publier deux billets par jour (peut-être pas tous les jours). Encore faut-il rédiger toutes ces notes de lecture au propre, sur ordinateur en fait, donc je publierai ce que je pourrai !

Incinération de Laura DiSilverio.

Dreamland (DLMD) (le site n’existe plus, voici le lien FB mais plus mis à jour depuis avril 2019), mars 2018, 352 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-37740-041-6. Incineration (2016) est traduit de l’américain par Marion Boclet.

Genres : littérature américaine, littérature jeunesse, science-fiction.

Laura DiSilverio fut pendant vingt ans officier dans l’Armée de l’air américaine avant de se consacrer à l’écriture de romans classés en mysteries, suspense, thriller ou science-fiction. Elle vit dans le Colorado. Plus d’infos sur son site officiel et sur sa page FB.

Vous rappelez-vous du premier tome, Incubation ? Je l’avais bien aimé mais j’avais oublié de lire la suite jusqu’à ce que ce tome 2 se trouve entre mes mains. Dommage que je n’aie pas chez moi le tome 3, Régénération

Everly Jax est au Centre de détention principal depuis 115 jours lorsqu’elle reçoit la visite de Loránd Vestor, avocat à Atlanta. Mi-acquittée mi-accusée, elle échappe de peu à la peine de mort et doit être conduite à la RESCO de la ville d’Auburn où elle deviendra mère porteuse pour repeupler Amerada. C’est sans compter sur le Défi qui attaque le convoi et la libère des soldats de la FPI. Elle découvre alors que certains de ses amis sont en vie ! Wick, Alexander, Idriss… Elle se retrouve à bord du Chattahoochee Belle, un vieux bateau avec une roue à aube. Mais elle n’est pas libre et doit obéir aux ordres, c’est comme une autre prison…

« La liberté de se reproduire quand on veut, de vivre où l’on veut et d’éviter le service obligatoire est-elle assez importante pour justifier que l’on tue ? Que l’on meure pour l’obtenir ? […] Suis-je une hypocrite ? […] Je suis biochimiste, pas philosophe, ni partisane de la lutte armée. » (p. 112).

Après avoir eu confirmation que les sauterelles étaient devenues carnivores, Everly décide de quitter le bateau (sans espoir de retour) et de rejoindre le ministère de la Science et de la Production alimentaire à Atlanta. « Tu es une fugitive… Tu ne peux pas monter tranquillement les marches du ministère […]. » (p. 137). Mais, dans la vie, il faut faire ses propres choix et Everly le fera, à ses risques et périls.

J’ai été ravie de retrouver Everly Jax et cet univers futuriste post-apocalyptique. Les personnages prennent en épaisseur et l’ambiance est incroyable. Mais je suis réellement déçue de ne pas avoir emprunté le 3e et dernier tome en février ! Il va falloir attendre, maintenant…

Pour les challenges Animaux du monde (pour les sauterelles), Jeunesse Young Adult #9 et Littérature de l’imaginaire #8.

Le roi des chats de Stephen Vincent Benét

Le roi des chats de Stephen Vincent Benét.

L’éveilleur, collection Étrange, octobre 2017, 144 pages, 16 €, ISBN 979-10-96011-16-2.

Genres : littérature états-unienne, nouvelles, fantastique, science-fiction.

Stephen Vincent Benét naît le le 22 juillet 1898 à Bethlehem (Pennsylvanie). Contrairement à ce que je pensais, sa famille n’est pas originaire de France mais de Catalogne (Espagne). La sœur aînée, Laura Benét (1884-1979), est poètesse, autrice (biographies) et rédactrice en chef au New York Sun et au New York Times. Le frère aîné, William Rose Benét (1886-1950), est poète mais surtout anthologiste et critique littéraire.

Mais revenons à S.V. Benét : il est poète (depuis l’âge de 17 ans alors qu’il est à l’Académie militaire Hitchcock de San Rafael en Californie), nouvelliste, romancier et reçoit deux Prix Pulitzer (1929 et 1949 posthume) alors qu’il est pratiquement inconnu en France ! Il meurt le 13 mars 1943 à New York. Certaines de ses œuvres sont adaptées (opéra, cinéma). Lire sur L’éveilleur un article et le billet Trois raisons de relire Stephen Vincent Benét.

Ce recueil (illustré en noir et blanc) contient 6 nouvelles plutôt dans le genre fantastique « écrites entre 1929 et 1939 » (préface, p. 10) dont une (qui donne son titre au recueil) parle de chats : parfait pour les challenges Animaux du monde, Littérature de l’imaginaire #8 et Maki Project mais aussi Cette année, je (re)lis des classiques #3 et Petit Bac 2020 (catégorie Animal) !

Mais, avant de vous parler de chacune des nouvelles, je voudrais partager avec vous ce précieux extrait de la préface : « La nouvelle n’est pas un art mineur, elle n’est pas un roman en raccourci. Son équilibre réside dans sa capacité à ferrer le lecteur sans jamais, un seul instant, lui laisser le temps ou l’opportunité d’en réchapper. Il est impossible de commencer une seule de ces six nouvelles sans vouloir aller jusqu’au bout, la lecture de l’une entraînant la lecture de la suivante… Stephen Vincent Benét maîtrise les rouages et mécanismes de la nouvelle comme un horloger facétieux. » (Thierry Gillybœuf, p. 13). Voyons voir si cela est vrai !

Le roi des chats – M. Thibauld « musicien très distingué » et « premier chef d’orchestre en Europe » (p. 18) a une queue et il dirige l’orchestre avec elle ! Vous pensez bien qu’il est très attendu aux États-Unis pour trois concerts. À New York, Tommy Brooks, amoureux de la princesse Vivrakanarda du royaume de Siam, et jaloux de la relation entre elle et M. Thibauld, s’imagine des choses. « Oh, je sais, je sais… dit Tommy, et il leva les mains. Je sais que je suis fou, inutile d’insister. Mais je te dis que cet homme est un chat. Comment, je n’en sais rien, mais c’est un chat. En tout cas, ce que chacun sait, c’est qu’il a une queue. » (p. 27). Pour récupérer sa bien-aimée, il décide de raconter une histoire de chats au dîner mais la chute ne se passe pas comme il l’avait prévue !

La fuite en Égypte – Cette nouvelle écrite en 1939 raconte l’exil des Juifs de la même façon que la fuite d’Égypte au temps biblique : plutôt que de les parquer dans des camps de concentration, le nouvel État décide de les exiler sur une autre terre. « Et partout les convois roulaient, la poussière s’élevait sur les routes, car enfin, et pour toujours, le Peuple Maudit s’en allait. » (p. 40). Au poste frontière, un jeune lieutenant nazi, exténué au bout de trois jours mais « S’il se montrait indigne, sa vie n’aurait plus de sens. » (p. 41). Il voit passer Willy Schneider avec sa mère ; ils étaient amis lorsqu’ils étaient enfants ; et des gens qu’il connaît de vue (un chauffeur de taxi, une vendeuse de journaux…). Ils sont tous partis… « Le Chef avait parlé, c’était donc la vérité. » (p. 46).Mais tout à coup « Une idée surgit, indésirable : il faut que ce soit un grand peuple, pour supporter tout cela. » (p. 48).

Le docteur Mellhorn et les Portes de Perles – Le docteur Mellhorn est arrivé jeune dans cette petite ville de Steeltown et il a soigné les gens pendant quarante et quelques années. Maintenant, ils arrivent de partout pour son enterrement. Mais lui est au volant de sa vieille voiture, Lizzie, avec sa vieille trousse et il arrive au Paradis, aux Portes de Perles exactement. Il croit avoir été appelé pour un malade de la malaria mais l’employé de la Réception lui répond : « Personne n’est malade ici. Personne ne peut être malade. » (p. 65). Ce n’est pas possible : le docteur Mellhorn veut être utile, il est et reste médecin ! Il décide de repartir et de passer d’autres portes (celles-ci ne possèdent pas de perles… elles sont hautes et noires) pour soigner les gens là où ils en ont besoin mais ça ne plaît pas à l’Inspecteur, vous savez le Cornu. « Désolé, docteur Mellhorn, dit-il, mais en voilà assez. Vous n’avez pas le droit d’être ici. » (p. 73).

L’homme du destin – À l’automne 1788, le Général Sir Charles William Geoffrey Estcourt C.B., en cure à Saint Philippe les Bains dans le sud de la France, écrit des lettres à sa sœur, la Comtesse de Stokeley. Il s’ennuie car les autres curistes ne sont pas de bonne discussion, jusqu’au jour où il fait la connaissance de « un curieux homme […] un petit homme bedonnant, de mon âge, ou à peu près […] il y a quelque chose d’un peu théâtral dans sa mise et dans sa démarche. » (p. 85). Et c’est homme, qui vient de Sardaigne et qui a épousé une Créole, a comme lui de l’admiration pour le poète Ossian et une passion pour l’Inde. Fin stratège militaire, il peut refaire toutes les batailles et a mille idées pour faire mieux ou gagner celles qui ont été perdues. « Vous êtes choqué, général Estcourt, dit-il, et j’en suis navré. Mais vous n’avez jamais connu le drame – et sa voix vibra – le drame de rester inactif quand vous ne demandez qu’à servir. Le drame d’être une force dont nul ne veut. Le drame de pourrir dans une ville de garnison avec les rêves de César alors que le monde n’a plus l’emploi de César. » (p. 92). Alors, avez-vous deviné qui est ce personnage, né à la « mauvaise » époque ? (non, ce n’est pas César, ce serait trop facile, oh… et le général s’est trompé sur le lieu de naissance).

La dernière légion – Ce matin-là, une légion romaine, la Vingtième, surnommée la Valea Victrix, a quitté sa ville de garnison ; le Gouverneur voulait que ce départ reste secret mais toute la ville était là pour les acclamer ou pour pleurer. Le narrateur est « centurion et vétéran » (p. 108). Durant la deuxième halte, sa recrue a déserté, c’est qu’il avait une petite amie à Deva… La troupe descend du Nord-Ouest dans la Bretagne (l’ancien nom de la Grande-Bretagne) direction Londinium ou plutôt la côte car on aurait besoin d’eux en Gaule. « On pouvait voir combien l’Empire était solide, un grand bloc compact, vert et souriant avec ses magistrats, ses belles courtisanes, ses théâtres, ses villas, tout au long de la Bretagne et de plus en plus riche jusqu’à Rome. » (p. 112). La troupe voyage avec Agathoclès, un Grec qui rédige les chroniques et qui regrette l’Empire grec ; celui-ci s’est effondré et il est persuadé qu’il en sera de même pour l’Empire romain.

L’âge d’or – Après le Grand Incendie, il est interdit de traverser la Grande Rivière et d’aller à l’Est dans les Endroits Morts. Seuls les prêtres ont l’autorisation d’y aller pour ramener du métal et, au retour tout doit être purifier, homme et métal. « Mon père est un prêtre. Je suis fils de prêtre. J’ai été avec mon père dans les Endroits Morts près de chez nous. » (p. 127). Lorsqu’il eut étudié et qu’il fut devenu homme, il fut prêt à recevoir la purification et il partit. Il avait vu en rêve les Temps Anciens et les Dieux qui vivaient auparavant de l’autre côté de la Grande Rivière. « Mon fils, dit-il, j’eus de grands rêves. Si tes rêves ne te mangent pas, tu seras un grand prêtre. S’ils te mangent, tu seras quand même mon fils. Va. » (p. 130). Il est un homme du Peuples des Collines mais il traverse la forêt puis le grand fleuve, « le Hud-Son, le Sacré, le Grand » (p. 131) et arrive au grand Endroit Mort. « Comment vous dire ce que j’ai vu ? » (p. 134).

Je confirme : Stephen Vincent Benét est effectivement un maître de la nouvelle ! Et quel talent, quelle diversité, chaque nouvelle est différente, du fantastique oui, dans Le roi des chats, mais aussi de la science-fiction dans La fuite en Égypte (comment l’auteur a-t-il pu penser à ça en 1939 ?), du gothique et de l’humour dans Le docteur Mellhorn et les Portes de Perles (ma nouvelle préférée), de l’épistolaire (avec le côté fantastique bien sûr) dans L’homme du destin, une vision prémonitoire dans La dernière légion et encore de la science-fiction, post-apocalyptique, dans L’âge d’or. Un recueil à lire, assurément, pour mieux comprendre le passé, le présent, le futur, la vie et ses mystères tout simplement.

Pour une fois, la liste des challenges concernés est en haut de ce billet.