Le roi des chats de Stephen Vincent Benét

Le roi des chats de Stephen Vincent Benét.

L’éveilleur, collection Étrange, octobre 2017, 144 pages, 16 €, ISBN 979-10-96011-16-2.

Genres : littérature états-unienne, nouvelles, fantastique, science-fiction.

Stephen Vincent Benét naît le le 22 juillet 1898 à Bethlehem (Pennsylvanie). Contrairement à ce que je pensais, sa famille n’est pas originaire de France mais de Catalogne (Espagne). La sœur aînée, Laura Benét (1884-1979), est poètesse, autrice (biographies) et rédactrice en chef au New York Sun et au New York Times. Le frère aîné, William Rose Benét (1886-1950), est poète mais surtout anthologiste et critique littéraire.

Mais revenons à S.V. Benét : il est poète (depuis l’âge de 17 ans alors qu’il est à l’Académie militaire Hitchcock de San Rafael en Californie), nouvelliste, romancier et reçoit deux Prix Pulitzer (1929 et 1949 posthume) alors qu’il est pratiquement inconnu en France ! Il meurt le 13 mars 1943 à New York. Certaines de ses œuvres sont adaptées (opéra, cinéma). Lire sur L’éveilleur un article et le billet Trois raisons de relire Stephen Vincent Benét.

Ce recueil (illustré en noir et blanc) contient 6 nouvelles plutôt dans le genre fantastique « écrites entre 1929 et 1939 » (préface, p. 10) dont une (qui donne son titre au recueil) parle de chats : parfait pour les challenges Animaux du monde, Littérature de l’imaginaire #8 et Maki Project mais aussi Cette année, je (re)lis des classiques #3 et Petit Bac 2020 (catégorie Animal) !

Mais, avant de vous parler de chacune des nouvelles, je voudrais partager avec vous ce précieux extrait de la préface : « La nouvelle n’est pas un art mineur, elle n’est pas un roman en raccourci. Son équilibre réside dans sa capacité à ferrer le lecteur sans jamais, un seul instant, lui laisser le temps ou l’opportunité d’en réchapper. Il est impossible de commencer une seule de ces six nouvelles sans vouloir aller jusqu’au bout, la lecture de l’une entraînant la lecture de la suivante… Stephen Vincent Benét maîtrise les rouages et mécanismes de la nouvelle comme un horloger facétieux. » (Thierry Gillybœuf, p. 13). Voyons voir si cela est vrai !

Le roi des chats – M. Thibauld « musicien très distingué » et « premier chef d’orchestre en Europe » (p. 18) a une queue et il dirige l’orchestre avec elle ! Vous pensez bien qu’il est très attendu aux États-Unis pour trois concerts. À New York, Tommy Brooks, amoureux de la princesse Vivrakanarda du royaume de Siam, et jaloux de la relation entre elle et M. Thibauld, s’imagine des choses. « Oh, je sais, je sais… dit Tommy, et il leva les mains. Je sais que je suis fou, inutile d’insister. Mais je te dis que cet homme est un chat. Comment, je n’en sais rien, mais c’est un chat. En tout cas, ce que chacun sait, c’est qu’il a une queue. » (p. 27). Pour récupérer sa bien-aimée, il décide de raconter une histoire de chats au dîner mais la chute ne se passe pas comme il l’avait prévue !

La fuite en Égypte – Cette nouvelle écrite en 1939 raconte l’exil des Juifs de la même façon que la fuite d’Égypte au temps biblique : plutôt que de les parquer dans des camps de concentration, le nouvel État décide de les exiler sur une autre terre. « Et partout les convois roulaient, la poussière s’élevait sur les routes, car enfin, et pour toujours, le Peuple Maudit s’en allait. » (p. 40). Au poste frontière, un jeune lieutenant nazi, exténué au bout de trois jours mais « S’il se montrait indigne, sa vie n’aurait plus de sens. » (p. 41). Il voit passer Willy Schneider avec sa mère ; ils étaient amis lorsqu’ils étaient enfants ; et des gens qu’il connaît de vue (un chauffeur de taxi, une vendeuse de journaux…). Ils sont tous partis… « Le Chef avait parlé, c’était donc la vérité. » (p. 46).Mais tout à coup « Une idée surgit, indésirable : il faut que ce soit un grand peuple, pour supporter tout cela. » (p. 48).

Le docteur Mellhorn et les Portes de Perles – Le docteur Mellhorn est arrivé jeune dans cette petite ville de Steeltown et il a soigné les gens pendant quarante et quelques années. Maintenant, ils arrivent de partout pour son enterrement. Mais lui est au volant de sa vieille voiture, Lizzie, avec sa vieille trousse et il arrive au Paradis, aux Portes de Perles exactement. Il croit avoir été appelé pour un malade de la malaria mais l’employé de la Réception lui répond : « Personne n’est malade ici. Personne ne peut être malade. » (p. 65). Ce n’est pas possible : le docteur Mellhorn veut être utile, il est et reste médecin ! Il décide de repartir et de passer d’autres portes (celles-ci ne possèdent pas de perles… elles sont hautes et noires) pour soigner les gens là où ils en ont besoin mais ça ne plaît pas à l’Inspecteur, vous savez le Cornu. « Désolé, docteur Mellhorn, dit-il, mais en voilà assez. Vous n’avez pas le droit d’être ici. » (p. 73).

L’homme du destin – À l’automne 1788, le Général Sir Charles William Geoffrey Estcourt C.B., en cure à Saint Philippe les Bains dans le sud de la France, écrit des lettres à sa sœur, la Comtesse de Stokeley. Il s’ennuie car les autres curistes ne sont pas de bonne discussion, jusqu’au jour où il fait la connaissance de « un curieux homme […] un petit homme bedonnant, de mon âge, ou à peu près […] il y a quelque chose d’un peu théâtral dans sa mise et dans sa démarche. » (p. 85). Et c’est homme, qui vient de Sardaigne et qui a épousé une Créole, a comme lui de l’admiration pour le poète Ossian et une passion pour l’Inde. Fin stratège militaire, il peut refaire toutes les batailles et a mille idées pour faire mieux ou gagner celles qui ont été perdues. « Vous êtes choqué, général Estcourt, dit-il, et j’en suis navré. Mais vous n’avez jamais connu le drame – et sa voix vibra – le drame de rester inactif quand vous ne demandez qu’à servir. Le drame d’être une force dont nul ne veut. Le drame de pourrir dans une ville de garnison avec les rêves de César alors que le monde n’a plus l’emploi de César. » (p. 92). Alors, avez-vous deviné qui est ce personnage, né à la « mauvaise » époque ? (non, ce n’est pas César, ce serait trop facile, oh… et le général s’est trompé sur le lieu de naissance).

La dernière légion – Ce matin-là, une légion romaine, la Vingtième, surnommée la Valea Victrix, a quitté sa ville de garnison ; le Gouverneur voulait que ce départ reste secret mais toute la ville était là pour les acclamer ou pour pleurer. Le narrateur est « centurion et vétéran » (p. 108). Durant la deuxième halte, sa recrue a déserté, c’est qu’il avait une petite amie à Deva… La troupe descend du Nord-Ouest dans la Bretagne (l’ancien nom de la Grande-Bretagne) direction Londinium ou plutôt la côte car on aurait besoin d’eux en Gaule. « On pouvait voir combien l’Empire était solide, un grand bloc compact, vert et souriant avec ses magistrats, ses belles courtisanes, ses théâtres, ses villas, tout au long de la Bretagne et de plus en plus riche jusqu’à Rome. » (p. 112). La troupe voyage avec Agathoclès, un Grec qui rédige les chroniques et qui regrette l’Empire grec ; celui-ci s’est effondré et il est persuadé qu’il en sera de même pour l’Empire romain.

L’âge d’or – Après le Grand Incendie, il est interdit de traverser la Grande Rivière et d’aller à l’Est dans les Endroits Morts. Seuls les prêtres ont l’autorisation d’y aller pour ramener du métal et, au retour tout doit être purifier, homme et métal. « Mon père est un prêtre. Je suis fils de prêtre. J’ai été avec mon père dans les Endroits Morts près de chez nous. » (p. 127). Lorsqu’il eut étudié et qu’il fut devenu homme, il fut prêt à recevoir la purification et il partit. Il avait vu en rêve les Temps Anciens et les Dieux qui vivaient auparavant de l’autre côté de la Grande Rivière. « Mon fils, dit-il, j’eus de grands rêves. Si tes rêves ne te mangent pas, tu seras un grand prêtre. S’ils te mangent, tu seras quand même mon fils. Va. » (p. 130). Il est un homme du Peuples des Collines mais il traverse la forêt puis le grand fleuve, « le Hud-Son, le Sacré, le Grand » (p. 131) et arrive au grand Endroit Mort. « Comment vous dire ce que j’ai vu ? » (p. 134).

Je confirme : Stephen Vincent Benét est effectivement un maître de la nouvelle ! Et quel talent, quelle diversité, chaque nouvelle est différente, du fantastique oui, dans Le roi des chats, mais aussi de la science-fiction dans La fuite en Égypte (comment l’auteur a-t-il pu penser à ça en 1939 ?), du gothique et de l’humour dans Le docteur Mellhorn et les Portes de Perles (ma nouvelle préférée), de l’épistolaire (avec le côté fantastique bien sûr) dans L’homme du destin, une vision prémonitoire dans La dernière légion et encore de la science-fiction, post-apocalyptique, dans L’âge d’or. Un recueil à lire, assurément, pour mieux comprendre le passé, le présent, le futur, la vie et ses mystères tout simplement.

Pour une fois, la liste des challenges concernés est en haut de ce billet.

L’enfance attribuée de David Marusek

L’enfance attribuée de David Marusek.

Le Bélial, collection Une heure lumière n° 21, août 2019, 128 pages, 9,90 €, ISBN 978-2-84344-954-3. We Were Out of Our Minds With Joy (1995) est traduit de l’américain par Patrick Mercadal.

Genres : littérature américaine, novella, science-fiction.

David Marusek naît le 21 janvier 1951 à Buffalo (État de New York). Designer graphique puis professeur de graphisme (à Fairbanks en Alaska), il se lance dans l’écriture de nouvelles de science-fiction (publiées dès 1992). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.marusek.com/.

30 mars 2092. La Terre est surpeuplée et une « Interdiction de Procréation » a été « promulguée en 2041 » (p. 32). Sam Harger (le narrateur) et son épouse Eleanor Starke reçoivent du ministère de la Santé et des Affaires sociales l’autorisation d’avoir un enfant. « Nous étions fous de joie. » (p. 11). Ils sont beaux, riches et célèbres. Sam est artiste, graphiste, designer, Américain de New York. Lea (son surnom) est procureure et Hongroise à Budapest, récemment promue gouverneur aux États-Unis. Tout semble parfait dans le meilleur des mondes mais Henry, l’assistant domotique de Sam, qui contient toute sa vie et ses archives, a été plusieurs fois piraté par la sécurité de Lea… « […] ma propre vie me faisait l’effet d’un roman russe, lu voilà bien longtemps. Je pouvais m’en rappeler les grandes lignes, mais les noms des personnages m’échappaient. » (p. 26).

Dans ce monde où tout est enregistré, archivé, contrôlé, qui a bien pu forcer le destin pour que Sam et Lea aient un enfant ? « Elle insista sur le fait que le responsable, quel qu’il soit, n’était sûrement pas un bienfaiteur, car on pouvait difficilement considérer un bébé comme une récompense. Plutôt un ennemi, un rival outre-planète qu’elle avait supplanté pour le poste d’Indianapolis, ce qui signifiait que le bébé était l’appât d’un piège en préparation. » (p. 55).

Alors le lecteur se doute bien qu’un grain de sable va venir enrayer cette belle histoire d’amour ! Quel sera le prix à payer et qui en payera le prix ?

L’Enfance attribuée remporte le Prix Theodore Sturgeon en 1995 et connaît une version étendue avec Un paradis d’enfer. Je découvrais cet auteur (qui publie peu) et j’ai apprécié cette lecture : la narration et l’ambiance sont vraiment étranges et gagnent en intensité ; le ton est froid et sec ; ce futur fait froid dans le dos !

Pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 (lu avant la fin du challenge durant le Week-end à 1000 de janvier), Littérature de l’imaginaire #8 et première nouvelle (ou novella) pour le Maki Project.

Un océan de rouille de C. Robert Cargill

Un océan de rouille de C. Robert Cargill.

Albin Michel Imaginaire, janvier 2020, 320 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-22644-219-2. Sea of Rust (2017) est traduit de l’américain par Florence Dolisi.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, post-apocalyptique.

C. Robert Cargill – connu aussi sous les peudonymes de Massawyrm et de Carlyle – naît le 8 septembre 1975 à San Antonio (Texas, États-Unis). Il est scénariste, critique cinéma et auteur.

Sur Terre, il n’y a plus d’humains : le dernier, un vieux fou qui s’était terré pendant vingt ans dans les égouts de New York en est sorti et a été abattu par un agent de police robotisé. La Terre n’est plus habitée que par des machines, des robots. La narratrice, Fragile numéro d’usine HS8795-73 (surnommée Frage) est une Aidante, modèle Simulacrum. Elle regarde la magie dans les couchers de soleil mais « La magie n’existe pas. Il n’y a aucune magie dans le monde. » (p. 26). Elle vit dans l’océan de rouille, « une zone désertique de trois cent vingt kilomètres de long située dans ce qui était autrefois le Michigan et l’Ohio, et plus particulièrement la section de la Rust Belt qui traversait ces deux États. Aujourd’hui, c’est devenu un cimetière où vont mourir les machines. » (p. 11). Frage récupère des pièces et les garde pour elle ou les revend pour vivre.

Après la guerre contre les humains, les UMI (Unification Mondiale des Intelligences) se sont attaquées les unes les autres pour obtenir le monopole de la mémoire informatique mais aujourd’hui il ne reste plus que deux Intelligences Monde : CISSUS et VIRGIL. « Ce qu’elles voulaient, c’était nos esprits. Nous sommes la somme de nos souvenirs et de nos expériences. » (p. 34). Elles traquent tous les robots ; mais Frage est aussi traquée par des braconniers dirigés par Mercer, un Aidant comme elle mais au masculin, et qui a besoin de pièces (celles de Frage) pour survivre.

J’ai bien aimé le chapitre sur les IA (intelligence artificielle) et l’histoire d’Isaac, prônant tel Martin Luther King la liberté et l’émancipation : il fut le premier robot citoyen des États-Unis (un phénomène unique au monde) et, évidemment, il fut assassiné. J’ai bien aimé également ce dialogue entre Frage et Mercer : « – Tu aurais bien aimé être un humain, pas vrai ? Ma question l’a occupé un moment. – Non. Mais je n’ai pas peur de dire qu’ils me manquent. – Pourquoi ? – Quand ils ne comprenaient pas la raison de leur existence, ils s’en inventaient une. Nous avons pris le pouvoir et il ne nous a fallu qu’une trentaine d’années pour dévaster cette planète. Il ne nous reste que deux choix possibles, Frage : nous fondre dans le puissant et grandiose Unique, ou le néant. Ce n’est pas un choix. Ce n’est pas une vie. (p. 208-209). De quoi réfléchir… Sans se poser trop de questions !

Ce roman possède une construction classique entre le moment présent (la survie de Fragile) et les souvenirs du passé avec les humains surnommés PopHum (pour population humaine). « Les humains n’étaient pas idiots, ils n’avaient simplement pas réfléchi aux conséquences à long terme de la création des IA, voilà tout. » (p. 136). La guerre entre les robots et les humains m’a fait penser à Galactica donc l’histoire n’est pas nouvelle mais je l’ai appréciée. Les chapitres utilisent le code binaire : 1, 10, 11, 100, etc. Au début, j’ai été surprise de voir le chapitre 1 passer au chapitre 10 (j’ai pensé qu’il manquait des chapitres !) et puis j’ai compris. Un océan de rouille est un bon roman de science-fiction post-apocalyptique, un peu hallucinant comme les dangereuses Terres Hallucinées que doivent traverser les robots dans leur fuite. « Comme partout ailleurs dans l’Océan, cette zone était stérile, fracassée, éventrée. Mais elle avait deux caractéristiques qui en faisait un endroit à part : primo, on n’y voyait jamais aucune carcasse. Absolument jamais. Les habitants récupéraient les composants des robots décédés ici, puis on faisait fondre ce qui restait des carcasses. Secundo, l’endroit grouillait de bandes nomades d’erreurs 404. Celles qui avaient survécu. Celles qui guérissaient de leur panne et en sortaient changées. » (p. 259).

Ce roman, ma foi philosophique aussi, parle de l’âme et de la conscience (existent-t-elles pour les robots ?) et de la fin du monde (c’est qu’il y a de l’action non seulement entre les robots mais aussi avec les Intelligences Monde et leurs petits soldats, les facettes). « Ces facettes formaient l’une des armées les mieux entraînées et les plus fines tacticiennes de l’histoire. Leur seule faiblesse, c’était le chaos. Or, j’adorais ça, le chaos. J’en avais déjà usé au cours de quelques mésaventures, mais là, je vivais le point culminant de ma carrière. Et mon chant du cygne, certainement. » (p. 344-345).

Je remercie vivement Albin Michel Imaginaire de m’avoir envoyé ce roman (photo ici, 3e photo).

Je mets Un océan de rouille dans les challenges Rentrée littéraire janvier 2020 (Joëlle annonce son billet pour bientôt), Littérature de l’imaginaire #8 et Petit Bac 2020 (dans la catégorie « Couleur » pour rouille).

L’incivilité des fantômes de Rivers Solomon

L’incivilité des fantômes de Rivers Solomon.

Aux Forges de Vulcain, septembre 2019, 400 pages, 20 €, ISBN 978-2-373-05056-1. An Unkindness of Ghosts (2017) est traduit de l’américain par Francis Guévremont.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, premier roman.

Rivers Solomon naît en 1989 en Californie ; elle étudie à l’université de Stanford. Elle vit en Grande-Bretagne. Elle se considère comme non-binaire (en anglais, elle utilise le pronom « they » qui peut signifier « iels », à la fois masculin et féminin, ou neutre). Son deuxième roman, The Deep, est paru aux États-Unis en 2019 ; il traite de l’afrofuturisme, genre de prédilection de l’autrice. Plus d’infos sur son site officiel, https://www.riverssolomon.com/ .

À bord du Matilda, Aster soigne les passagers du mieux qu’elle peut mais elle fait partie d’un pont inférieur sur lequel il n’y a plus de chauffage et peu d’électricité. Sur ces ponts inférieurs, vivent ceux qui sont surnommés les Bas-Pontiens ou les Goudrons, c’est-à-dire les personnes noires.

« On s’en fout de ce qu’on désire, parce que sur ce putain de vaisseau, rien de marche, rien ne fonctionne. […] Ça fait trois cents ans, depuis le jour où notre vieille planète est devenue invivable, ça fait trois cents ans que ça ne sert à rien de former des souhaits. Quand on traverse l’espace entre les étoiles, il ne faut s’attendre à rien de bon. » (p. 14).

Le Matilda est gouverné de façon totalitaire par le Souverain Nicolaée mais Aster, électron libre, avec l’aide de son amie Giselle et du médecin général Théo qui l’autorise à accéder à certains ponts supérieurs, part sur les traces de sa mère disparue : elle était mécanicienne principale et avait découvert quelque chose mais pourquoi n’a-t-elle pas été plus explicite dans les carnets qu’elle a laissés ?

« Nicolaée était mort, Lieutenant prendrait sa place sur le trône […] ! » (p. 138). Un dictateur en remplace un autre…

« Détruire une personne, passe encore, mais détruire tout ce que cette personne avait fait au cours de sa vie, cela était un sacrilège. Après sa mort, il ne restait plus rien d’une personne, sinon ces papiers, ces traces écrites qu’elle nous a laissées, dans les annales, dans les almanachs. Il ne restait plus rien que ces objets physiques qu’elle a produits. Détruire tout cela, c’était détruire son histoire, son présent, son futur. » (p. 367).

L’incivilité des fantômes n’est pas un roman facile. « Un premier roman qui prend pour prétexte la science-fiction pour inventer un microcosme de l’Amérique, et de tous les maux qui la hantent, tels des fantômes. » nous dit l’éditeur et c’est peut-être ça qui m’a dérangée : j’aurais voulu un vrai roman de science-fiction, pas un prétexte pour dénoncer les fantômes de l’Amérique… (les problèmes entre les Noirs et les Blancs). J’ai l’impression que je l’ai lu sans déplaisir mais sans réel plaisir non plus, quoique la chute est étonnante. Je trouve que les Hauts-Pontiens (Blancs, riches et instruits) et les Bas-Pontiens (Noirs, pauvres et survivant grâce à des contes et des légendes de l’ancienne Terre abandonnée) sont clichés comme pas possible ! Mais peut-être suis-je passée à côté d’un grand roman ?…

Pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.

Terminus de Tom Sweterlitsch

Terminus de Tom Sweterlitsch.

Albin Michel Imaginaire, mai 2019, 448 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-226-43993-2. The Gone World (2018) est traduit de l’américain par Michel Pagel.

Genres : littérature états-unienne, roman policier, science-fiction.

Tom Sweterlitsch étudie la littérature et la théorie culturelle à l’Université Carnegie-Mellon à Pittsburgh (Pennsylvanie) où il vit avec sa famille. Il travaille comme bibliothécaire puis écrit un premier roman, Tomorrow and Tomorrow qui devrait être porté à l’écran par Matt Ross. Terminus est son deuxième roman et sera lui aussi porté à l’écran mais par Neill Blomkamp (très bonne idée, j’ai beaucoup aimé District 9 et Elysium !). Une interview de l’auteur est disponible sur le site de l’éditeur [lien].

Shannon Moss, 27 ans, est une agent spéciale du NCIS (Naval Criminal Investigation Service). Elle est dans un programme ultra-secret créé au début des années 1980 : des agents temporels explorent des futurs potentiels et ont vu que la fin de toute vie sur Terre serait au XXVIIe siècle. Mais, après une mission qui l’envoie en 2199, Shannon se voit pendue la tête en bas… Elle est récupérée par une équipe mais elle souffre d’hypothermie, de graves brûlures, d’amnésie et elle perd une jambe. Elle est de plus contaminée par des NET, des particules : « – Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est que ces NET ? Qu’est-ce qu’il y a en moi ? […] – On ne sait pas d’où elles viennent ni ce qu’elles veulent, répondit son instructeur. Elles ne veulent peut-être rien du tout. On les appelle nanoparticules à effet tunnel, et on les pense extra-dimensionnelles – jaillies du Trou Blanc, le deuxième soleil que vous avez vu. À un point de notre futur, elles provoquent l’événement que nous appelons le Terminus. » (p. 18). Mais, à chaque visite dans un futur potentiel, les agents racontent que la date du Terminus avance et ce de plus en plus rapidement.

1997. Shannon est appelée en pleine nuit car Patrick Mursult, 48 ans, un Navy Seal, a massacré sa famille (son épouse, leur fils, leur fille) à Cricketwood Court à Canonsbourg. Or, c’est là que Shannon a grandi et la maison était celle de la famille de son amie d’enfance, Courtney Gimm, assassinée à l’âge de 16 ans. Marian, 17 ans, la fille aînée de Mursult, a disparu. Shannon est envoyée dans le futur (en 2015-2016) à bord du Colombe Grise pour découvrir des informations et essayer de sauver Shannon. C’est que Mursult a été agent temporel pour les missions du Zodiaque mais le vaisseau sur lequel il servait, l’USS Balance a disparu dans les Eaux Profondes, comme huit vaisseaux sur les douze envoyés. Comment Mursult a-t-il pu revenir sur Terre et fonder une famille ? Et est-il raisonnable de ramener de la technologie du futur pour l’utiliser dans le présent ?

Ce roman, à la fois enquête policière et à la fois science-fiction, avec le thème du voyage dans le temps, est parfaitement construit. Il y a des mots comme multivers, quantique, Vardogger… mais rien de compliqué à comprendre, c’est avant tout un genre de thriller avec le FBI et le NCIS. Il y a de plus des passages poétiques qui atténuent l’horreur de la situation (ou plutôt des situations, puisque futurs potentiels !). « Moss savait que des montagnes se dressaient autour d’elle mais ne les voyait pas – sinon comme des poches d’obscurité gigantesques qui éteignaient les étoiles. » (p. 81).

Ma phrase préférée. « Rien ne disparaît, rien ne s’achève. Tout existe. Tout existe à jamais. La vie n’est qu’un rêve, Shannon. Le moi est l’unique illusion. » (docteur Wally Njoku, p. 116).

Une fois n’est pas coutume, je ne sais pas si ce roman passionnant et vraiment original fait l’unanimité mais voici les avis d’Albédo, d’Apophis, de Dionysos, de Lorkhan, de Xapur qui ont été scotchés et il y en a d’autres.

Une excellente lecture pour Littérature de l’imaginaire #7 et Polar et thriller 2019-2020.

Le voyageur de Koren Shadmi

Le voyageur de Koren Shadmi.

Ici même, août 2017, 176 pages, 25 €, ISBN 978-2-36912-037-7. Highwayman (2017) est traduit de l’américain par Bérengère Orieux.

Genres : bande dessinée états-unienne, science-fiction.

Koren Shadmi est illustrateur de bandes dessinées et de romans graphiques. Cet Américano-Israélien commence sa carrière à l’âge de 17 ans avec Profile 107 en collaboration avec Uri Fink. En 2002, il part étudier à New York. Il est aussi illustrateur pour des journaux comme le New York Times, le New Yorker et le Wall Street Journal entre autres. Plus d’infos sur son site officiel, http://www.korenshadmi.com/.

Dans le futur, il n’y a pratiquement plus d’humains et la planète est désertique, presque invivable mais, aux États-Unis, du moins ce qu’il en reste, un homme marche (ou alors il est pris en auto-stop) : il est immortel et peut voir ce qui va arriver mais il cherche en vain la Source. Un jour, dans un train, il rencontre Madeline qui est comme lui. « Comment vous faites ? – Faire quoi ? – Pour tenir le coup. J’en ai rencontré d’autres comme nous. Tous brisés, dévastés. – Je continue d’avancer et j’essaie de ne pas trop réfléchir. » (p. 69). Plus tard, il recueille un bébé : il l’appelle Zébulon et l’élève comme son fils. Le voyageur, c’est Lucas : il est mort il y a près de 300 ans mais il est revenu à la vie et, depuis, il ne peut plus mourir.

Dans ce road trip intrigant, Koren Shadmi parvient à montrer la fin de la planète et donc de l’humanité de façon poétique malgré l’horreur des situations. Le voyageur est le témoin impuissant de la fin du monde, de la fin de tout mais il continue d’avancer et de chercher une réponse à sa vie. Je découvre cet artiste avec cette bande dessinée et je veux absolument lire ses autres titres, en particulier Bionique qui vient de paraître aux éditions Ici-même.

Une très belle bande dessinée pour La BD de la semaine et les challenges BD, Littérature de l’imaginaire #7 et Rat-a-week de l’épouvante.

Plus de BD de la semaine chez Noukette (lien à venir).

Destruction d’Ezechiel Boone

Destruction d’Ezechiel Boone.

Actes Sud, collection Exofictions, mars 2019, 368 pages, 22,80 €, ISBN 978-2-330-11871-6. Zero Day (2018) est traduit de l’américain par Jérôme Orsoni.

Genres : littérature américaine, thriller, science-fiction, horreur.

Ezekiel Boone – de son vrai nom Alexi Zentner – naît en 1950 à Kitchener (Ontario, Canada). Il étudie à l’Université Cornell à Ithaca dans l’État de New York (États-Unis). Ithaca où il vit avec son épouse et leurs deux filles. Il est romancier et nouvelliste. Voir mes notes de lectures d’Éclosion (tome 1) et d’Infestation (tome 2). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.alexizentner.com/.

Le commandant Brian Reynard et son équipe viennent de passer près de trois ans dans l’espace pour la mission Mars Conquest mais leur navette ne peut pas atterrir à cause de la deuxième vague d’araignées et ils sont en orbite, « faisant le tour de la Terre en deux heures environ » (p. 14) lorsqu’ils voient « de grands éclats de lumière » : les explosions nucléaires pour détruire les araignées et tenter de sauver quelques humains. Lorsque leur navette atterrit au Kennedy Space Center, en Floride, « […] tout était si calme. Personne pour les accueillir. Pas de défilé. » (p. 15). Mais, une chance : « pour l’instant, la Floride semblait avoir été épargnée par les araignées. » (p. 19).

C’est avec plaisir que le lecteur retrouve les survivants des tomes 1 et 2, la vice-caporale Kim Bock, la première classe Sue Chirp et les Marines, les civils Gordo, Shotgun, Teddie la journaliste de CNN Washington. Ils décident d’aller en Virginie pour être plus proches d’une évacuation en hélicoptère direction le porte-avions USS Elsie Down où sont déjà la présidente, Stéphanie Pilgrim, et son mari, George Hitches, son assistant Manny Walchuck (chef de cabinet de la Maison Blanche), Melanie Guyer la scientifique et sa petite équipe.

Comme c’est un thriller, le lecteur fait des excursions dans d’autres États des States (par exemple avec Mike Rich et Leshaun DeMilo, les deux agents fédéraux, dans le Minnesota) et à l’étranger : au Japon, en Norvège, en Allemagne, en Pologne, en Nouvelle-Zélande, en Inde, au Pérou, aux Hébrides… où il (le lecteur) retrouve soit des scientifiques soit des gens « normaux » qui ont échappé jusque-là aux araignées. Celles-ci sont plus grosses, plus nombreuses, plus dangereuses, c’est sûrement la fin du monde, du moins la fin des humains, la destruction soit par les araignées tueuses (surnommées les Araignées de l’Enfer) soit par les armes nucléaires… Mais il y a un Prophète, Bobby Higgs et ses cinq mille survivants qui avancent dans le désert !

« Ils avaient tous peur – Melanie, Julie, Laura, Will et Mike Haaf –, mais ils étaient aussi concentrés pour résoudre l’énigme. Parfois, Melanie oubliait pourquoi elle menait ces recherches et elle se sentait grisée par la pure curiosité intellectuelle. Comment les araignées se reproduisaient-elles si vite ? Comment s’y prenaient-elles pour coordonner apparemment leurs cycles d’éclosion ? Pourquoi certaines personnes étaient-elles rongées jusqu’à l’os par les nuées d’araignées tandis que d’autres étaient indemnes ? Comment se faisait-il qu’une araignée puisse se frayer un chemin dans le corps d’une personne pour y pondre des œufs et que la blessure se referme presque instantanément derrière elle ? Et, par-dessus tout le reste, comment les humains étaient-ils censés riposter ? » (p. 64).

Après Éclosion et Infestation, j’ai dévoré le troisième et dernier tome de cette trilogie, Destruction, avec cette question en tête : qui est détruit à la fin, les araignées ou les humains ? Donc, malgré mon aversion (pour les araignées), je n’ai pas lâché ce roman en espérant que cette histoire n’arriverait jamais en vrai ! La série d’Ezechiel Boone est une fiction (ouf !) qui tient bien la route et Destruction conclut parfaitement cette trilogie horrifique, mi thriller mi science-fiction. Je verrais bien cette histoire en série ou film.

J’ai lu ce roman de la Rentrée littéraire janvier 2019 pour le Mois américain mais parfois (souvent !) les notes de lectures arrivent plus tard…

Cependant cette lecture entre dans les challenges Littérature de l’imaginaire #7 et Polar et thriller 2019-2020.