Bartleby de Herman Melville

Bartleby de Herman Melville.

Mille et une nuits, n° 39, juillet 1997, 80 pages, 3 €, ISBN 978-2-91023-344-0. Bartleby, the Scrivener. A Story of Wall-Street (1853) est traduit de l’américain par Bernard Hœpffner.

Genres : littérature états-uniennes, nouvelle, classique.

Herman Melville naît le 1er août 1819 à Pearl Street (Manhattan, NY, États-Unis) dans une famille d’origine néerlandaise (côté maternel) et écossaise (côté paternel). Ne pouvant poursuivre ses études à la mort de son père, il travaille et voyage ce qui inspire plus tard ses écrits. Il meurt le 28 septembre 1891 à New York. Il est auteur de romans, nouvelles, poésie et un essai. Je n’ai lu que Moby Dick il y a… bien 40 ans ! et je n’ai pas envie de relire cette horrible histoire…

Première parution dans Putnam’s Monthly Magazine en décembre 1853 et réédition dans le recueil The Piazza Tales (Les contes de la véranda) en 1856.

Bon, eh bien, je connaissais déjà l’histoire puisque, déjà il y a plusieurs adaptations cinématographiques, et en plus j’ai lu le mois dernier la somptueuse bande dessinée espagnole adaptée de Melville, Bartleby le scribe de José-Luis Munuera.

Le narrateur est « un homme assez avancé en âge » (p. 7), un homme de loi de Wall Street, prudent et méthodique, maintenant à la retraite, qui a connu de nombreux « copistes de documents légaux, ou scribes » (p. 7) et qui souhaiterait écrire sur un en particulier, Bartleby, même s’il sait qu’il est incapable d’écrire sa biographie faute d’informations, ce qui est « une perte irréparable pour la littérature » (p. 7).

Ce notaire embauchait Dindon (la soixantaine), Pincettes (dans les vingt-cinq ans) en tant que copistes et Gingembre (« un gamin d’une douzaine d’années », p. 17) comme garçon à tout faire (ménage, ravitaillement). Il y a une belle description de chacun de ces trois personnages et de son étude.

Ayant besoin d’un assistant supplémentaire, le notaire embauche alors le jeune homme qui se présente, Bartleby, qui avec ses qualifications et son air posé aura sûrement « une influence bénéfique » (p. 18-19) sur ses collègues. Mais son assiduité mécanique dérange… Il fait son travail sans joie, « en silence, sans éclat » (p. 20) et refuse de collationner les copies (vérifier si leur contenu est conforme à l’original). « Imaginez ma surprise – non, ma consternation – quand, sans abandonner sa solitude, Bartleby, d’une voix singulièrement douce et ferme, me répondit : ‘J’aimerais mieux pas.’ » (p. 21). Le fameux I would prefer not to.

Et ce comportement dure… Ce Bartleby est tellement déconcertant que le notaire ne pense même pas à le mettre à la porte alors que Dindon et Pincettes n’hésiteraient pas une seconde ! Durant les jours suivants, le notaire observe Bartleby et découvre qu’il travaille à ses copies et ne part jamais de son bureau, qu’il ne se nourrit que de quelques gâteaux au gingembre que Gingembre lui livre le matin à onze heures… Le notaire le prend en fait en pitié, « Pauvre garçon ! pensais-je, ses intentions ne sont pas mauvaises ; il est évident qu’il n’a pas l’intention insolent ; son aspect prouve assez que ses excentricités sont involontaires. » (p. 26-27). Il est bien conciliant, ce patron, devant un employé qui refuse de faire une partie de ce pour quoi il est embauché ! Ou alors son indulgence soulage sa conscience d’employeur qui ne vit pas dans le besoin ?

C’est bizarre, parce que dans la bande dessinée, tout coulait de source, l’influence des images peut-être, alors que dans le récit de Melville, je ne comprends pas le comportement de Bartleby qui refuse de vérifier ses copies (ce qui est la moindre des choses), d’aller à la poste… C’est qu’en fait, avec son travail assidu et sa tranquillité perpétuelle, le désagrément des ‘J’aimerais mieux pas’ ou ‘J’aime mieux pas’, font quand même de lui « une recrue des plus précieuses […] il était toujours là. […] J’avais une extraordinaire confiance en son honnêteté. Je sentais que mes documents les plus précieux étaient en parfaite sécurité entre ses mains. » (p. 31).

Une relation professionnelle et humaine plutôt malsaine finalement… D’autant plus que le notaire découvre consterné, un dimanche matin, que Bartleby vit carrément dans l’étude notariale et que deux jours après, il décide « de ne plus faire d’écritures » (p. 42) ! Le notaire lui donne son congé mais, au bout de plusieurs jours, Bartleby refuse de partir et ne travaille toujours pas. Évidemment tout ça va mal se finir…

J’ai en moi une petite question que je n’avais pas après la lecture de la BD : les spécialistes parlent de « résistance passive » par rapport au travail, faut pas se plaindre non plus, le travail de Bartleby n’était pas la mine, et que penser du fait qu’il était payé alors qu’il ne travaillait plus et passait son temps debout à regarder par la fenêtre ? Pour moi, ce n’est pas de la résistance, ce n’est même pas de la désobéissance, c’est de la folie ! Cette lecture est vraiment étrange, elle questionne en tout cas mais le lecteur n’a pas plus de réponses que le notaire, Bartleby reste une énigme malgré la postface de Benjamin Orteski.

Lecture commune avec Noctenbule (qui m’a envoyé le livre, merci beaucoup !) que je mets dans 2021, cette année sera classique, La bonne nouvelle du lundi, Challenge lecture 2021 (catégorie 52, une lecture commune), Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Dégels de Julia Phillips

 Dégels de Julia Phillips.

Autrement, août 2019, 384 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-74675-136-1. Disappearing Earth (2019) est traduit de l’américain par Héloïse Esquié.

Genres : littérature états-unienne, premier roman.

Julia Phillips naît en 1988 à Montclair dans le New Jersey (États-Unis). Elle étudie l’anglais et les Arts puis se rend à Moscou et sur la péninsule du Kamtchatka. Elle écrit des articles pour The Moscow Times et Dégels est son premier roman.

Août. Les sœurs Golosovskaya, Alyona, 11 ans, et Sophia, 8 ans, ont la chance de vivre au bord de la mer à Petropavlosk-Kamchatsky au Kamtchatka. Mais alors qu’elles rentrent de la plage, elles aident un inconnu, soi-disant blessé, qui les enlève.

Septembre. Valentina Nikolaevna ne veut plus que sa fille Diana, adolescente, voit sa meilleure amie, Olya, qui aurait une mauvaise influence. C’est que la population imagine des tas de scénarios sur ce qui est arrivé aux sœurs Golosovskaya, il y a « des contrebandiers […]. Ou des braconniers, des cambrioleurs, des pyromanes, des chauffards en état d’ivresse, des chasseurs qui se tiraient dessus, des hommes qui s’étranglaient pendant une bagarre, des travailleurs immigrés qui tombaient d’échafaudages sur des chantiers, des gens qui mourraient de froid pendant les mois d’hiver… c’était monnaie courante aux informations. Deux petites kidnappées, c’était une autre histoire. » (p. 57-58).

Octobre. Katya et Max, amoureux depuis deux mois, font du camping en forêt mais Max a oublié la tente et ils vont devoir dormir dans le SUV. Le jour de l’enlèvement, Oksana, la meilleure amie de Katya, et collègue de Max, a vu les fillettes, l’homme et son véhicule lorsqu’elle promenait son chien. Mais le lieutenant Nikolaï Danilovich Ryakhovsky pense qu’il est trop tard, que les sœurs ont déjà été « emmenées en dehors du Kamtchatka. » (p. 63).

Novembre. Valentina Nikolaevna a 41 ans et a, depuis avril, une cloque sur la poitrine, « une cloque qui ne guérissait jamais. Une tache sombre […] un bouton, puis le bouton avait enflé, éclaté, formé une croûte, et continué de gonfler. » (p. 73). Son médecin l’envoie à l’hôpital alors elle prévient l’école où elle travaille de son absence, l’école que fréquentait les sœurs Golosovskaya. Quant à son mari, il travaille « à l’Institut volcanologique avec le seul témoin du crime » (p. 81), Oksana donc.

Décembre. Ksyusha, une Évène, est à l’université, en quatrième année de comptabilité. Sa cousine, Alisa, 17 ans, a quitté leur village sibérien et l’a rejointe à Petropavlosk pour étudier la philologie. Alisa convainc Ksyusha de s’inscrire avec elle à une troupe de danse traditionnelle de la fac. Mais avec l’enlèvement des fillettes, Ruslan, le petit-ami de Kyusha, est inquiet.

Peu à peu, dans cette ville post-soviétique, tout se met en place, comme un puzzle, pièce après pièce. D’autant plus qu’il y a quelques années, Lilia, une jeune Évène, a disparu, ses proches ont pensé qu’elle était partie d’elle-même et la police ne l’a pas recherchée, mais aurait-elle pu elle aussi être enlevée, tuée ?

L’enquête stagne et le « lieutenant Ryakhovsky a envoyé un texto ce matin. Ils veulent que nos bateaux draguent le fond de la baie après le dégel, pour voir si on retrouve les sœurs. » (p. 202). Voilà, c’est dit, la police ne trouvera rien, il faut attendre le dégel… La mère des fillettes est pessimiste. « Marina les avaient perdu pour toujours. Elle n’allait jamais récupérer ses filles. » (p. 346). En fait, le roman commence en août puis chaque chapitre voit défiler les mois les uns après les autres et il fait de plus en plus froid et plus il fait froid, plus la piste refroidit.

Le Kamtchatka ? J’ai eu l’impression d’être en Sibérie comme dans les romans de Victor Remizov par exemple [Devouchki et Volia Volnaïa] or le Kamtchatka est une péninsule volcanique à l’extrême est de la Russie (« posée » entre la mer d’Okhotsk et la mer de Béring) alors que la Sibérie est au centre et au nord de la Russie « asiatique ». Bref, ce roman américain aurait pu être un nature writing mais il parle beaucoup de la ville et des habitants. Je suis donc dubitative… Il y a beaucoup de personnages, plutôt féminins puisque c’est ce dont l’autrice voulait parler en priorité, mais pas seulement, et en fait il y a trop de personnages ; les chapitres se suivent, mois après mois, avec des personnages différents, qui n’ont apparemment pas de lien entre eux et ça m’a lassée… En tout cas, ce roman ne m’a pas transportée comme il aurait dû et je ne me suis attachée à aucune de ces femmes… Mais, si vous êtes curieux et que vous le lisez, je viendrai lire votre avis !

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 51, un livre dont les héros sont des enfants, pas que les deux fillettes soient des héroïnes mais elles sont en tout cas, bien que disparues, les personnages principaux qui relient peu à peu tout le monde) et le Petit Bac 2021 (catégorie Météo pour Dégels).

Bartleby le scribe de José-Luis Munuera

Bartleby le scribe de José-Luis Munuera.

Dargaud, Hors collection, février 2021, 72 pages, 15,99 €, ISBN 978-2-50508-618-5.

Genres : bande dessinée espagnole, adaptation d’un classique états-unien.

José-Luis Munuera naît le 21 avril 1972 à Lorca dans la région de Murcie (Espagne). Il étudie les Beaux-Arts à Grenade. Il est fan d’Astérix, de Spirou et Fantasio et aime le dessin humoristique. Du même auteur : Les Potamoks avec Joann Sfar, Merlin avec Joann Sfar puis Jean-David Morvan, Sir Pyle S. Culape avec Jean-David Morvan, Nävis avec Jean-David Morvan et Philippe Buchet, Spirou et Fantasio avec Jean-David Morvan, Les Campbell, Zorglub… Il est scénariste et dessinateur. Son blog n’est plus mis à jour depuis octobre 2007.

Cette bande dessinée sera en librairie le 19 février et je remercie NetGalley et Dargaud de m’avoir permis de la lire en avant-première.

Wall Street, New York City, fin du XIXe siècle (extrait, p. 28, ci-contre). Dans cette ville de murs de plus en plus hauts, les humains, semblants tout petits, vaquent à leurs occupations et travaillent. Bartleby est embauché en renfort de Turkey et Nippers dans un office notarial et son patron en est content. « Au début, Bartleby réalisait un nombre considérable d’écritures. Il semblait insatiable comme s’il avait été longtemps affamé de copies. Il les avalait l’une après l’autre, travaillant jour et nuit, sans relâche. » (p. 22).

Mais, lorsque le notaire lui demande de collationner et vérifier les copies, Bartleby répond « Je préférerais ne pas le faire. » (p. 24) et comme le patron insiste, Bartleby insiste aussi « Je préférerais pas. » (p. 25 et suivantes). Le jeune homme travailleur, appliqué, soigneux qui refuse de sortir du cadre de son travail devient « une menace » (p. 30) cependant le notaire fait avec car il reste satisfait de son travail.

Pourtant, un dimanche, en allant à son bureau, le notaire se rend compte que Bartleby s’y est enfermé. « Ma parole ! Cet homme mange, dort et s’habille dans mon étude ! Il vit ici ! » (p. 37). Et le notaire se pose des questions. « Dans quelle misère, dans quel isolement vit Bartleby, unique spectateur de sa propre solitude ? Qui est Bartleby ? Qu’est Bartleby ? » (p. 38). La situation devient surréaliste. Plus surprenant, Bartleby décide du jour au lendemain de ne plus travailler ! Le notaire, pourtant patient, est alors contraint de le renvoyer mais Bartleby refuse de partir, en fait il ne préférerait pas !

Bartleby le scribe, l’énigmatique, est une profonde réflexion sur la conscience, le devoir et la possibilité de « la désobéissance civile » (p. 45), de la fuite possible en tant que lutte contre l’État et le capitalisme. Les dessins de Munuera sont vertigineux et l’humain ne peut que chercher sa place dans cette immensité qui le dépasse, son utilité dans une nouvelle société moderne en pleine expansion.

Bartleby a été adapté plusieurs fois au cinéma, au théâtre et a inspiré des artistes (au cinéma et en littérature), des sociologues et des philosophes. Cette bande dessinée est une très belle adaptation de Bartleby, the Scrivener: A Story of Wall Street (1853) de Herman Melville (1819-1891) que je vais lire en mars pour une lecture commune avec Noctenbule (j’ai hâte maintenant !).

« I would prefer not to » dans la version originale, « je préférerais ne pas », comme une parole positive mais avec une possible négation… Je vous laisse compulser ce qu’en ont pensé les philosophes du XXe siècle, Deleuze et Derrida en tête.

Pour La BD de la semaine et les challenges BD, 2021, cette année sera classique et Les textes courts. Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

Robopocalypse de Daniel H. Wilson

Robopocalypse de Daniel H. Wilson.

Pocket, juin 2017, 480 pages, 8,70 €, ISBN 978-2-26624-246-2. Robopocalypse (2011) est traduit de l’américain par Patrick Imbert.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction, post-apocalyptique.

Daniel H. Wilson naît le 6 mars 1978 à Tulsa dans l’Oklahoma (il est Cherokee). Ancien ingénieur à Microsoft et Intel, il est spécialiste de la robotique et de l’intelligence artificielle. Il est auteur d’essais scientifiques parfois humoristiques, d’articles parus dans le New York Times et le magazine Wired, de romans de science-fiction et de nouvelles. Du même auteur, j’ai lu et bien aimé Le cœur perdu des automates. Plus d’infos sur son site officiel.

Robots (machines) et humains sont en guerre. Bright Boy et son équipe découvrent un cube dans le puits N-16, dans la plaine de Ragnorak en Alaska. « Ce truc, c’est la boîte noire de toute la guerre, nom de Dieu. » (p. 16).

Le narrateur est Cormac « Bright Boy » Wallace mais en fait, en plus de son témoignage (les extraits sont en italique), il retranscrit ce que le cube a enregistré (c’est-à-dire absolument tout), des conversations téléphoniques, des entretiens privés et parfois classifiés top-secrets, des comptes-rendus scientifiques ou militaires, des rapports, ce qui donne un roman très diversifié, bien construit, moderne et passionnant. « Les machines nous ont attaqué sans prévenir, elles ont bouleversé notre vie quotidienne, elles sont nées de nos rêves, mais aussi de nos cauchemars. » (p. 20).

Tout commence lorsque le professeur Nicolas Wasserman crée Archos et Cormac Wallace raconte les incidents qui ont suivi les mois suivants aux États-Unis, au Japon, en Afghanistan (avec un robot militaire américain), en Angleterre jusqu’à l’Heure Zéro, au moment où les machines (robots mais aussi jouets, téléphones, véhicules et appareils connectés…) entrent en guerre. De nombreux humains sont tués mais certains échappent au massacre comme Marcus Johnson et son épouse Dawn à New York City, la sénatrice Laura Perez et ses enfants, Mathilda et Nolan. « Le monde a changé depuis un an. Notre technologie nous lâche de plus en plus. Les incidents se multiplient. Lentement, mais sûrement. Nos transports, nos communications, notre défense nationale… Plus je constate de dysfonctionnements, plus cette société me paraît creuse, prête à s’effondrer à tout moment. » (p. 157).

Lonnie Wayne Blanton, policier et indien Osage, a pu, avec sa Honda 350, se réfugier dans la réserve de Gray Horse au centre de l’Oklahoma, comme beaucoup d’Osages qui conduisent de vieilles voitures ou de vieilles motos (non connectées) ou, comme leurs ancêtres, en voyageant à cheval. « Gray Horse est rapidement devenu le bastion de la résistance humaine. » (p. 182). La résistance existe aussi au Japon, à Adachi, avec la forteresse et les robots amis de Takeo Nomura, et en Afghanistan avec Paul, soldat américain, et Jabar, jeune Afghan.

Au moment de l’Heure Zéro, Cormac « Bright Boy » Wallace est avec son frère aîné, Jack, à Boston. Jack est « soldat du feu » et « membre de la Garde nationale » (p. 221). Il a donc accès à l’armurerie de la ville et sait quoi faire en toute circonstance. Heureusement parce que Cormac a l’impression d’être « un gamin dans un costume d’Halloween de soldat, avec un fusil d’assaut chargé. » (p. 229). Pendant ce temps-là, à Londres, Lurker et Arrtrad, font ce qu’ils savent faire, hacker, ce qui « a sauvé l’humanité de l’extermination. » (p. 338).

Le Bright Boy Squad (de Cormac Wallace) et le Freeborn Squad (des robots « éveillés » qui se sont libérés de l’emprise d’Archos) s’unissent pour détruire Archos. C’est en Alaska qu’on les retrouve près de 3 ans après l’Heure Zéro. « Je ne réfléchis pas. J’agis. La suite n’a plus rien à voir avec la logique ou l’émotion. Ce n’est plus une question d’humanité, d’inhumanité, c’est une urgence, une obligation, un fait. Je crois que ce genre de choix, les choix pris dans des situations extrêmes, révèle notre moi profond, dépasse l’expérience et la réflexion. Dans une existence humaine, c’est sans doute la chose qui se rapproche le plus du destin. » (p. 407-408).

Le lecteur suit donc plusieurs personnages, tous différents mais prêts à se battre, ou tout du moins à survivre, aux États-Unis, au Japon, en Afghanistan et dans une moindre mesure en Angleterre, et ils sont tous attachants même si mon préféré est Cormac « Bright Boy » Wallace, le narrateur.

Après avoir lu R.U.R. de Karel Čapek (la première fiction avec des robots), me voici de nouveau avec des machines et des robots qui s’en prennent aux humains mais, dans Robopocalypse, ils sont plus élaborés, plus dangereux et il s’en est fallu de peu que l’humanité disparaisse ! Bien sûr, cette histoire m’a fait penser à la série Battlestar Galactica et au roman Un océan de rouille de C. Robert Cargill (dans lequel il n’y a carrément plus d’humains), Robopocalypse étant très réaliste et visuel. Je n’ai pas pu lâcher ce roman et j’ai très envie de voir le film éponyme réalisé par Michael Bay en 2020. L’auteur met en évidence les dangers de l’IA (Intelligence Artificielle) et il sait de quoi il parle en tant que scientifique (j’espère que tout cela restera de la fiction !). Les humains ont, avec d’immenses pertes, vaincu les robots mais ce n’est pas fini, il y a une suite, Robogenesis, que je pense lire tout bientôt.

Une excellente lecture que je mets dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 47, un roman qui a été adapté en film ou en série) et Littérature de l’imaginaire #9.

L’empire de sable de Kayla Olson

L’empire de sable de Kayla Olson.

Robert Laffont, septembre 2017, 486 pages, 17,90 €, ISBN 978-2-22119-622-9. The Sandcastle Empire (2017) est traduit de l’américain par Frédérique Le Boucher.

Genres : littérature états-unienne, premier roman, science-fiction.

Kayla Olson… Eh bien, rien sur elle de plus que ce qu’en dit l’éditeur… Elle « habite au Texas avec sa famille. Elle adore la plage, mais détesterait échouer sur une île déserte. Si cela devait toutefois lui arriver, ses essentiels pour la survie comporteraient une cafetière à piston (et le café qui va avec), le chocolat le plus noir possible, et une flopée de surligneurs. » En français, L’empire de sable n’est pas dans une collection Jeunesse mais l’éditeur américain est HarperTeen (pour les ados). Du même auteur : This Splintered Silence (HarperTeen, 2018). Plus d’infos sur son blog, sa page FB et son Instagram.

« Un jour, quand la guerre sera finie, je remangerai des glaces. Je courrai pieds nus sur la plage sans avoir peur de sauter sur une mine. J’entrerai dans une librairie, ou un café, ou n’importe lequel des centaines d’autres endroits occupés par les Loups, et j’y resterai assise pendant des heures, juste parce que je le peux. Je ferai tous ces trucs, et bien plus encore. Si je suis toujours vivante. » (p. 10).

La narratrice, c’est Eden. Depuis deux ans, elle est seule, enfermée sur une île avec d’autres jeunes de son âge. Deux ans qu’elle a passé à observer la mer… Suite à des dérèglements climatiques dans le monde entier (inondations, montée des eaux, terres submergées, effondrements de bâtiments et de ponts, eau contaminée, épidémies…), environ après 2050, le « puissant groupe armé » des Loups a organisé une révolution, pris le pouvoir et envoyé la majorité des gens dans des goulags.

Eden, elle, est dans le camp de travail de New Port Isabel au large du Texas. Une nuit, après le carnage (mines qui explosent sur la plage et gardes qui tirent sur tout ce qui bouge), Eden réussit à s’enfuir à bord d’un bateau avec trois autres filles, Hope, Alexa et Finnley. Direction l’île Sanctuary avec le carnet « Survivre – guide pratique » que son père lui a laissé en héritage. « Peu importe ce qui nous attend sur cette île, s’il y a la plus infime chance qui nous trouvions cette liberté dont mon père parle dans ses notes, ce sera toujours mieux que ces cages et ces ailes rognées que nous avons laissé derrière nous. » (p. 51).

Son père travaillait pour Envirotech qui voulait sauver le monde, mais… pas tout le monde… seulement les riches, les privilégiés… mais il a disparu durant la révolution et ce que les Loups ont appelé leur Jour Zéro.

Mais les filles découvrent qu’Alexa était avec les Loups et qu’elle a trahi son petit ami. « Survivre, c’est autant une question de peur qu’une question de bravoure. » (p. 78). Et arrivées à Sanctuary, si c’est bien Sanctuary, elles se rendent comptent que ce n’est pas si accueillant et paradisiaque qu’Eden l’espérait… « […] il faut regarder les choses en face : sur cette île, rien ne se passe comme prévu. » (p. 157).

Eden et ces compagnons de voyage (des garçons sont également arrivés sur l’île et se sont joints aux filles) ne sont pas au bout de leur surprise. « Survivre, ce n’est pas seulement s’échapper à temps. Survivre, c’est une lutte quotidienne pour s’extraire des ruines et avancer vers l’inconnu, quoi qu’il advienne. Nous possédons tous en nous la force nécessaire… il suffit juste d’y croire. » (p. 253).

The Sandcastle Empire va être adapté au cinéma par Leonardo DiCaprio (en 2026 si j’ai bien vu, on a encore le temps), ce qui ne m’étonne pas car il est un fervent défenseur de la cause animale et de la protection de la planète. Bien que l’histoire soit différente, j’ai un peu pensé à Labyrinthe de James Dashner, peut-être parce que les personnages sont des jeunes.

Dystopie, anticipation, post-apocalyptique, si vous n’aimez pas la science-fiction, passez votre chemin ! Mais si vous aimez la SF ou si vous êtes tout simplement curieux, L’empire de sable est un premier roman vraiment réussi, innovant, bien rythmé et palpitant. Peu à peu, le lecteur en apprend plus sur Eden, Hope, Alexa, Finnley, Cass, Phoenix, Lonan et leur passé. Bon, le thème écologique n’est pas très développé dans le roman en fait, c’est plutôt le côté humain qui est traité (à mon avis) mais ce qui arrive aux humains découle des dérèglements climatiques dont c’est une base de départ (et peut-être que visuellement, on verra mieux le côté écologique dans le film).

Pour les challenges Jeunesse Young Adult #10, Lecture 2021 de Mademoiselle Farfalle (catégorie 48), Littérature de l’imaginaire #9 et Petit Bac 2021 (catégorie Couleur pour sable).

La bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins

La bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins.

Denoël, collection Lunes d’encre, août 2017, 480 pages, 22,90 €, ISBN 978-2-20713-552-5. The Library at Mount Char (2015) est traduit de l’américain par Jean-Daniel Brèque. Je l’ai lu en poche : Folio SF, n° 633, mai 2019, 576 pages, 9,10 €, ISBN 978-2-07284-464-5.

Genres : littérature états-unienne, roman, fantasy.

Scott Hawkins naît en 1969 aux États-Unis. Il est informaticien spécialisé dans les systèmes Unix et Linux. La bibliothèque de Mount Char est son premier roman.

Carolyn, ensanglantée et pieds nus, marche sur la Highway 78, elle retourne chez elle à Garrison Oaks. À la première page, il y a cette phrase que je note telle quelle : « Le poignard d’obsidiennetours dans la ce avec lequel elle avait tué le détective Miner était niché au creux de ses reins, secret et affûté. » (p. 13). Hum, soit il y a des mots en trop soit il manque des mots mais j’espère qu’il n’y a pas d’autres erreurs de ce genre… (en fait il n’y en a pas).

Carolyn avait 8 ans lorsque ses parents sont morts assassinés. Avec quelques autres enfants américains, elle a été recueillie par Père. « Vous êtes maintenant des Pelapi, dit Père. C’est un mot très ancien. Il signifie quelque chose comme « bibliothécaire » et quelque chose comme « élève ». Je vous emmènerai dans ma maison. Je vous élèverai à l’ancienne, comme j’ai moi-même été élevé. Je vous enseignerai les choses que j’ai apprises. » (p. 17). Voici comment Carolyn est devenue « bibliothécaire ».

Les (12) enfants : Carolyn, Margaret, David, Michael, Emily, Jennifer, Alicia, Rachel, Peter et Richard (des jumeaux), Lisa, Jacob (dans l’ordre où leurs prénoms apparaissent). Ils ont été éduqués à la dure avec chacun une matière (un catalogue). Pour Carolyn, ce fut les langues, toutes les langues du monde entier et même les oubliées. Ils n’ont absolument pas le droit de partager les uns avec les autres ce qu’ils étudient.

Un quart de siècle après, Père a disparu et les enfants maintenant adultes le cherchent, chacun selon les capacités acquises mais… « Il n’est dans aucun avenir et il n’est pas mort. Comment est-ce possible ? » (p. 37). La Bibliothèque leur est devenue inaccessible… Même le fidèle Nobununga n’a pas pu y entrer. Et si David avait tué Père ? « Uzan-iya, disait-on dans les steppes de l’Himalaya il y avait six mille ans de cela. Uzan-iya – l’instant où le cœur pour la première fois a des envies de meurtre. » (p. 134).

En parallèle, Erwin Leffington « Ancien de la 82e division aéroportée, aujourd’hui enquêteur spécial pour la Sécurité intérieure » (p. 253) enquête sur Carolyn et ses frères et sœurs, ainsi que sur Steve Hogdson suspecté d’avoir tué Miner.

Dans ce roman vraiment étrange (et super violent), il y a un taureau dans lequel on fait des barbecues, des chiens dangereux, un lion et sa fille (mes personnages préférés), des « bibliothécaires » troublants… L’auteur, pour un premier roman, a une imagination débordante et va très loin dans l’horreur donc à ne pas mettre entre toutes les mains. Le lecteur peut être un peu perdu au début de la lecture mais il faut persévérer car ce roman foisonnant se mérite ! Il est classé en fantasy et a reçu un prix fantasy (Elbakin 2018) mais il y a un côté science-fiction indéniable et résolument un côté terrifiant : en littérature comme en musique, il existe la fusion des genres et ça vaut le coup de tester. Je dirais donc que La bibliothèque de Mount Char est un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) qui ne plaira pas à tout le monde mais laissez-lui sa chance !

Je mets cette lecture dans les challenges Animaux du monde #3 (pour le lion et la lionne, je ne donne pas leurs noms humains car ils ne les aiment pas), Challenge du confinement (case Fantasy), Littérature de l’imaginaire #8.

Umbrella Academy 1 – La suite apocalyptique de Way, Bá et Stewart

Umbrella Academy 1 – La suite apocalyptique de Gerard Way, Gabriel Bá et Dave Stewart.

Delcourt, collection Contrebande, février 2019, 224 pages, 17,95 €, ISBN 978-2-41301-974-9. The Umbrella Academy – Apocalypse Suite n° 1 – 6 (2008) est traduit de l’américain par Jérôme Wicky.

Genres : comics (bande dessinée états-unienne), fantastique, science-fiction.

Gerard Way naît le 9 avril 1977 à Summit (New Jersey, États-Unis). Il est cofondateur et leader du groupe rock alternatif My Chemical Romance de 2001-2013 (le groupe revient en 2019). Musicien donc mais aussi scénariste de bandes dessinées depuis l’âge de 16 ans. Il est marié, a une fille et est végétarien. Umbrella Academy reçoit en 2008 le Prix Eisner et le Prix Harvey. Du même auteur : Killjoys, la vraie vie des fabuleux (2013-2014).

Gabriel Bá naît le 5 juin 1976 à São Paulo (Brésil). Il est dessinateur et crée en 2010 la bande dessinée Daytripper avec son frère jumeau, Fábio Moon.

Dave Stewart est coloriste de comics et travaille particulièrement pour DC Comics, Marvel Comics et Dark Horse (il reçoit de nombreux Prix Eisner, Harvey, Eagle depuis 2003).

« 43 enfants extraordinaires naquirent… mis au monde, aux quatre coins du globe, par des femmes, souvent célibataires, qui n’avaient présenté nul signe de grossesse. Les enfants furent abandonnés ou placés à l’orphelinat… les survivants du moins » (p. 8). Sir Reginald Hargreeves, « illustre scientifique et entrepreneur richissime » (p. 9) surnommé « Le Monocle », en adopte 7 dans l’espoir de sauver le monde car ces enfants ont des « facultés hors du commun ».

Dix ans plus tard, à Paris. La Tour Eiffel est devenue folle ! (1er chapitre). Ce qui m’a fait rire : le policier au bas de la Tour Eiffel a un képi militaire et ressemble au Général de Gaulle et le Français qui est à ses côtés a une grosse moustache et un béret (ah ah, même moi qui n’habite pas à Paris et qui n’y ai mis les pieds que deux fois, je rigole bien !).

Vingt ans plus tard, Sir Reginald Hargreeves meurt, laissant les 7 aux bons soins du Dr Pogo (un chimpanzé), d’Abhijat (son garde du corps) et de madame Hargreeves (un robot qui a servi de mère aux enfants) qui, séparés, se retrouvent de façon chaotique… Du moins, pas tous car Vanya passe une audition au violon pour jouer La suite apocalyptique avec l’orchestre Verdammten. « […] sur ce que j’ai vu dans le futur… Le monde sera détruit trois jours après la mort de Hargreeves ! Le temps presse. » (p. 50).

C’est que Terminal veut détruire le monde. « Mesdames et messieurs ! Depuis des années l’homme cherche la réponse à une seul question : comment exterminer sans raison des milliards de gens en un clin d’œil ? Il y eut tout d’abord l’invention de la mitrailleuse… suivie par la chambre à gaz… et enfin, mon chouchou, la bombe atomique. Pacotille que tout cela. Ce soir, mes amis, nous faisons d’un rêve, une réalité ! » (p. 97). Heureusement que l’inspecteur Lupo (avec son imperméable à la Columbo), et surtout les membres de l’Académie, sont là !

La suite apocalyptique est la première série de Umbrella Academy (6 épisodes parus aux États-Unis entre septembre 2007 et février 2008) avant la publication en intégrale chez Dark Horse Comics (2008) et reçoit le Prix Eisner de la meilleure série limited series (c’est-à-dire une série avec un nombre de numéros limités, ici 6).

En début de volume, il y a une préface de Grant Morrison (scénariste de bandes dessinées et musicien entre autres). En fin de volume, il y a deux histoires courtes bonus et deux postfaces, une de Scott Allie (éditeur et scénariste de comics) et une de Gerard Way. Plus des commentaires de Gerard Way et des dessins inédits de Gabriel Bá.

Les 7 (5 garçons et 2 filles). Numéro 1, c’est Luther surnommé SpaceBoy (l’aîné et le chef) qui vit une partie du temps sur la Lune. Numéro 2, c’est Diego surnommé Kraken, genre vieux loup de mer qui possède un mini sous-marin, le Castillo. Numéro 3, c’est Allison surnommée Rumeur (elle est la seule à s’être mariée et à avoir eu un enfant, une fille Claire, mais elle est divorcée). Numéro 4, c’est Klaus surnommé Séance, il est télékinésiste. Numéro 5, c’est n° 5 (!) et il peut voyager dans le temps mais, comme il a passé 45 ans dans le futur, il est revenu à cette époque avec l’âge de 10 ans et garde cet âge pour toujours (c’est pourquoi il est aussi surnommé le Garçon) alors que les autres ont plus de 30 ans. Numéro 6, c’est Ben surnommé Horreur car il a des tentacules (mais il serait mort, il y a une statue en son hommage dans le jardin). Numéro 7, c’est Vanya surnommée Viole blanche car elle joue du violon mais elle a des pouvoirs maléfiques que Sir Reginald Hargreeves a refoulé dès son enfance. Ils ont chacun leur look, leur caractère et leurs particularités (leurs défauts aussi).

Totalement déjantée, cette bande dessinée résolument fantastique (pouvoirs surnaturels, êtres bizarres…) et science-fiction (rayons laser, voyage dans le temps…) est tout bonnement géniale ! Pourtant je n’ai pas l’habitude de lire des comics (c’est d’ailleurs le seul de l’année que j’ai lu). Et je veux absolument lire la suite ! Umbrella Academy – Dallas (6 épisodes parus entre novembre 2008 et avril 2009) mettant en scène le président Kennedy et Umbrella Academy – Hôtel Oblivion (6 épisodes parus entre octobre 2018 et juin 2019) mettant en scène les malfaiteurs enfermés dans l’Oblivion par Sir Reginald Hargreeves, également parus en intégrale chez Delcourt. Apparemment une quatrième série est en cours (2020). La BD est adaptée en série télévisée en 2019 (bande annonce ci-dessous) et diffusée sur Netflix que je n’ai pas mais j’espère voir cette série un jour !

Pour les challenges Animaux du monde #3 (pour le Dr Pogo chimpanzé, mon personnage préféré avec n° 5), BD, Challenge du confinement (case Comics), Littérature de l’imaginaire #8 et Petit Bac 2020 (catégorie Objet pour Umbrella).

Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 23.

Cet été là de Lee Martin

Cet été là de Lee Martin.

Sonatine, février 2017, 320 pages, 21 €, ISBN 978-2-35584-558-1. The Bright Forever (2005) est traduit de l’américain par Fabrice Pointeau. Le roman est paru en poche, chez 10/18, en février 2018.

Genres : littérature états-unienne, roman policier.

Lee Martin naît en 1955 à Little Egypt dans l’Illinois (États-Unis). Il étudie la littérature (licence à l’université d’Illinois-Est, master à l’université d’Arkansas et thèse à l’université de Nebraska-Lincoln). Il enseigne la littérature romanesque et il est écrivain (depuis 1989). Parmi ses romans et ses nouvelles, j’ai l’impression que Cet été-là est le seul traduit en français pour l’instant. Ce roman a été finaliste pour le Prix Pulitzer 2006. Plus d’infos sur son site officiel.

Une petite ville de l’Indiana. La chaleur étouffante de l’été. Katie Mackey, 9 ans, part à vélo pour rendre des livres à la bibliothèque et disparaît.

Trente ans après, quelques personnes se rappellent et témoignent à nouveau. Son frère aîné, Gilley, qui avait 17 ans à l’époque. Son professeur, Henry Dees, un peu voyeur parce que seul. Raymond R. qui était soupçonné. Et même une vieille dame de 82 ans, Clare, dont le deuxième mari, Raymond R., dit en préambule : « Je ne dis pas que je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas. » (p. 11).

Il fait beau, c’est l’été, les vacances, l’histoire est presque douce, poétique, « Vous devez savoir combien l’été peut être merveilleux dans cette partie de l’Indiana. » (Clare, p. 76) si ce n’est qu’une fillette a disparu et tout cela met le lecteur mal à l’aise. Peut-on se fier aux témoignages de l’époque et à ceux de trente ans après ? Qui dit la vérité, qui ment ou omet des choses ? « Mais les faits ne racontent pas toute l’histoire. Ils ne le font jamais. Pour ça, je crains que vous ayez besoin de moi. Je suis tout ce que vous avez. » (M. Dees, p. 189). L’histoire va se démêler peu à peu comme une pelote de laine et c’est terrifiant ! « On peut faire comme si la vie continuait quand en réalité on est constamment piégé dans un moment qu’on ne pourra jamais changer. » (Gilley, p. 273).

Une lecture prenante (je l’ai lu en mars et je m’en rappelle encore très bien, oui je sais je rattrape le retard dans quelques notes de lectures) que je mets dans Polar et thriller 2020-2021.

Semiosis de Sue Burke

Semiosis de Sue Burke.

Albin Michel Imaginaire, septembre 2019, 448 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-22643-888-1. Semiosis (2018) est traduit de l’américain par Florence Bury.

Genres : littérature états-unienne, science-fiction.

Sue Burke naît en 1955. Elle est traductrice (de l’espagnol à l’américain) et depuis peu romancière puisque Semiosis est son premier roman. Plus d’infos sur son site officiel (sur lequel j’apprends qu’une suite est parue en 2019, Interference) et le site officiel de Semiosis-The Planet Pax. Et son nouveau roman, Immunity Index (2020) : hâte que ces deux titres arrivent en France.

Cinquante hommes et femmes d’une vingtaine d’années ont quitté la Terre. Ils ont voyagé dans l’espace, en hibernation, durant 158 ans et se sont installés sur Pax. Y a-t-il encore des humains sur Terre ? Ils ne le sauront sans doute jamais. Leur objectif était de se rapprocher de la Nature, de créer une utopie loin des guerres, de la pollution et de l’argent.

Ils vont être servis car Pax est une belle planète étonnante mais dangereuse ! Trois femmes parties cueillir des fruits, Ninia, Zee et Carrie, sont retrouvées mortes. « Elles avaient eu une mort paisible. Ce qui forcément nous surprenait. On regarda autour de nous, effrayés, silencieux. Quelque chose avait tué, sans méthode ni mobile évidents. » (p. 12). Une planète avec des dangers qu’il est impossible d’évaluer. « On ne s’attendait pas à trouver le paradis. On pensait être confrontés à des épreuves, du danger, voire à l’échec. On espérait créer une nouvelle société, en pleine harmonie avec la nature, mais dix-neuf d’entre nous avaient péri dans des accidents ou succombé à des maladies depuis notre arrivée, en comptant les trois femmes mortes la veille sans raison apparente. » (p. 14). Bon, peut-être que partir à cinquante, ce n’était pas suffisant mais c’était sûrement le maximum que leur vaisseau spatial pouvait contenir ! Ils ne sont donc plus que trente-et-un et ils vont vivre une aventure passionnante.

D’ailleurs, ils n’ont pas été choisis au hasard. Par exemple Paula Shanley et Octavio Pastor sont botanistes. Plus de trente ans après, la deuxième génération n’est pas dans un réflexe utopiste. « Plutôt mourir que continuer à vivre ainsi. » (p. 73). En allant beaucoup plus loin que leurs parents ne sont allés, Sylvia et Julian découvrent une cité de pierres et de verre en ruines. Ou alors « Ils savaient. Ils avaient toujours su. Toute notre vie, ils nous avaient menti. » (p. 85).

Il est intéressant de voir comment cette nouvelle humanité évolue dans l’adversité et sur le long terme. Les humains restent humains qu’ils vivent sur Terre ou sur Pax. « Les parents. Ils avaient fait taire Julian. Ils m’avaient fait le plus mal possible. Je savais ce qu’ils voulaient, et je savais ce que je voulais. Tout ce qu’ils m’avaient fait subir n’y changeait rien. Si ce n’est que désormais, j’étais prête à employer tous les moyens : l’hérésie, la rébellion et enfin la guerre. » (p. 99). Mais vivre dans la peur, les mensonges et la violence n’est pas du tout conforme à l’idée de départ…

Installés dans la cité rebaptisée Arc-en-Ciel, les humains de deuxième et troisième générations vivent en harmonie avec un Bambou qui pense et essaie de communiquer avec eux grâce à une modératrice. « J’aurais péri sans ces nouveaux étrangers. Je mourrai sans eux, mais j’ai pu constater que l’intelligence rend les animaux instables. » (p. 123). Comme les habitants précédents travaillaient le verre, les Pacifistes (les habitants de Pax) les ont nommés les Verriers. Mais où sont-ils ? Sont-ils en vie quelque part sur Pax ?

Le Bambou fait preuve d’humour parfois. « C’est tout ce que je peux dire à la jeune femme tandis que Lux se lève et que l’aube approche. Elle et moi tuons le temps en discussions. L’entretien des tiges de communication me coûte, et bavarder dilapide mes réserves immédiates d’adénosine triphosphate, de sorte que je préférerais garder le silence en cette période troublée, mais l’inaction pèse aux Pacifistes, me dit la jeune femme, et elle doit rester vigilante. Cinq jours de confinement entre les murs ont rompu l’équilibre des Pacifistes, qui ont besoin d’activité. » (p. 317). Cinq jours ? Petits joueurs ! Je dois dire que j’ai lu ce roman le week-end du 18-19 avril (oui, oui, je sais, j’ai du retard dans mes notes de lectures…).

Enfin, le lecteur l’a compris, cette planète a un écosystème végétal très important, voire primordial et dominateur, et les humains ne sont que partie rapportée sur Pax. Et les Pacifistes – que l’auteur présente sur cinq générations (chacun prenant la parole dans l’ordre chronologique) – vont découvrir bien d’autres choses encore, et pas seulement dans la faune et dans la flore ! Feront-ils les mêmes erreurs que leurs ancêtres Terriens ou privilégieront-ils la paix et la communication entre tous les êtres vivants aussi différents soient-ils ?

Semiosis – qui a une très belle couverture illustrée par Manchu (un illustrateur et peintre français) – débute comme un space opera, continue comme une utopie sur une autre planète et Sue Burke livre un premier roman magistral, grandiose et éblouissant avec une certaine finesse philosophique qui donne de l’ampleur au récit et aux idées. Eh oui, vous l’avez compris, coup de cœur pour moi et dépaysement total.

Dans Mon avent littéraire 2020, pour le jour n° 10 (aujourd’hui donc), sur le thème « Le livre qui m’a mis des étoiles dans les yeux », j’ai choisi ce roman alors il fallait absolument que je publie ma note de lecture !

Et je mets Semiosis dans les challenges Animaux du monde #3 (car cette planète est évidemment peuplée d’animaux, inconnus et différents de ceux de la Terre mais espèces animales quand même) et Littérature de l’imaginaire #8.

Un Logique nommé Joe de Murray Leinster

Un Logique nommé Joe de Murray Leinster.

Le passager clandestin, collection Dyschroniques, octobre 2019, 48 pages, 5 €, ISBN 978-2-36935-228-0. A Logic Named Joe (1946) est traduit de l’américain par Monique Lebailly.

Genres : littérature états-unienne, nouvelle, science-fiction.

Murray Leinster est le pseudonyme de William Fitzgerald Jenkins. Il naît le 16 juin 1896 à Norfolk en Virginie (États-Unis). Jeune auteur, un journal le publie déjà lorsqu’il a 13 ans. Pendant la Première guerre mondiale, il travaille au Committee on Public Information (qui convainc l’opinion publique américaine de soutenir l’effort de guerre). Il devient ensuite écrivain (plus de 1500 nouvelles, une quinzaine de scénarios pour le cinéma et des centaines pour la radio et la télévision) et travaille à l’Office of War Information durant la Seconde guerre mondiale. Il est considéré comme l’inventeur des mondes parallèles (sa nouvelle, Sidewise in Time, paraît en 1934) et un Prix Sidewise, créé en son honneur, récompense chaque année la meilleure uchronie (roman et nouvelle) depuis 1995. Il est aussi un des premiers à parler d’ordinateur et d’Internet avec A Logic Named Joe. Il meurt le 8 juin 1975 à Gloucester Courthouse en Virginie.

« C’est le 3 août que Joe est sorti de la chaîne de fabrication » (p. 5). Voici comment débute ce texte. Le narrateur travaille à la maintenance de la Logics Company : il répare les « Logiques ». Le logique n’est pas un robot mais un ordinateur connecté à un réseau mondial : je rappelle qu’on est en 1946 !

« […] un grand bâtiment plein des événements en cours et de toutes les émissions jamais enregistrées – il est branché sur les réservoirs de tous les autres pays – et vous n’avez qu’à pianoter pour obtenir tout ce que vous voulez savoir, voir ou entendre. » (p. 7). Incroyable, n’est-ce pas ?

Bref, Joe est sorti de la chaîne de montage, il a subi les contrôles habituels et il a été installé dans une famille, les Korlanovitch. « Jusque là, tout baigne dans l’huile. » (p. 8).

Sauf que Joe, plus intelligent et ambitieux que les autres Logiques, ou ayant un infime défaut, allez savoir, déjoue la censure (qui évite de répondre à n’importe quelle question), modifie ses paramètres et donne, à travers ses semblables interconnectés, des idées dangereuses aux humains, adultes et enfants, qui posent des questions genre comment se débarrasser de quelqu’un sans être pris, comment s’enrichir vite, etc.

En plus, arrive en ville, Laurine, une ex du narrateur, maintenant marié mais Laurine, qui est une femme dangereuse, va tout faire pour retrouver l’homme qu’elle dit aimer.

Comment sauver sa famille ? Fuir ? Appeler la Technique et déconnecter les Logiques ? Le narrateur comprend que ce n’est pas possible… C’est comme se séparer du feu à la Préhistoire, de la vapeur au XIXe siècle ou de l’électricité au XXe, impossible ! « Mais voilà : les choses allaient péter parce qu’il y avait beaucoup trop de réponses données à beaucoup trop de questions. » (p. 27).

Toute ressemblance avec les ordinateurs actuels connectés à Internet…

A Logic Named Joe paraît dans Astounding Science Fiction (un pulp) n° 184 en mars 1946. Elle paraît en France en 1974 dans Histoires de machines, le 6e volume de La grande anthologie de la science-fiction (36 volumes entre 1966 et 2005) puis en 1996 dans l’anthologie Demain les puces chez Présence du futur.

C’est incroyable que Leinster/Jenkins ait inventé ce Logique en 1946 quand on sait que l’Arpanet (Advanced Research Projects Agency NETwork, l’ancêtre d’Internet) n’est mis en place qu’en septembre 1969 ! Un visionnaire bien inspiré puisqu’il avait prédit l’avènement d’Internet pour tous ainsi que les éventuelles dérives et les dangers de l’interconnection mondiale.

Un texte à découvrir donc, comme tous ceux de la collection Dyschroniques publiés chez Le passager clandestin, collection idéale pour le Maki Project. Que je mets aussi dans Cette année, je (re)lis des classiques #3, Les classiques c’est fantastique (en novembre, le thème est histoires de famille) et Littérature de l’imaginaire #8.