L’aliéniste de J.M. Machado de Assis

L’aliéniste de J.M. Machado de Assis.

Métailié, collection Suites, janvier 1984, réédition mars 2005, 98 pages, 6,50 €, ISBN 978-2-86424-534-5. O Alienista (1881) est traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli.

Genres : littérature brésilienne, novella, classique.

Joaquim Maria Machado de Assis est né le 21 juin 1839 à Rio de Janeiro (Brésil). Ses parents étaient pauvres mais travaillaient dans un domaine appartenant à une aristocrate. Il a appris à lire, à écrire, et même le français, l’anglais, l’allemand, le grec ancien et est devenu typographe dès l’âge de 13 ans. Puis il est entré au Ministère de l’Agriculture et, passionné de littérature, a fondé (avec avec Joaquim Maria et Manuel de Oliveira Lima) l’Academia Brasileira de Letras en juillet 1897 (sur le modèle de l’Académie française). Journaliste, romancier, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et poète, il décrivait parfaitement les évolutions du Brésil à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe siècle (abolition de l’esclavage, proclamation de la république, bouleversements sociaux, progrès scientifique et technique…). Il est considéré comme le plus grand auteur brésilien et une petite info : passionné par le jeu d’échecs, il fit partie des cercles précurseurs du jeu d’échecs au Brésil (première référence à ce jeu dans la nouvelle Questão de Vaidade soit Question de vanité en 1864, fréquentation d’un club d’échecs dès 1868, premier problème d’échecs d’un auteur brésilien, Machado, publié en 1877 et premier tournoi d’échecs organisé au Brésil en 1880). Il est mort le 29 septembre 1908 à Rio de Janeiro laissant une bibliothèque de quelques 1400 ouvrages.

« Un médecin fonde un asile pour les fous dans la ville et fait le diagnostic de toutes les manifestations d’anormalité mentale qu’il observe. Peu à peu l’asile se remplit, bientôt il abrite la population presque tout entière, jusqu’à ce que l’aliéniste, en conséquence, sente que la vérité réside dans le contraire de sa théorie. Il fait alors relâcher les internés et enfermer la petite minorité de personnes équilibrées, parce que, en tant qu’exceptions, c’est elles qui sont réellement anormales. Puis il les libère. N’y aurait-il pas un seul homme normal ? […] » (préface de Pierre Brunel, p. 5). Voilà le postulat de départ de ce récit. Qu’est la normalité ? Qu’est la maladie mentale ? Le médecin a-t-il toujours raison ? Interrogeons-nous avec Machado !

Simon Bacamarte (Simão Bacamarte en portugais) a étudié en Europe, il est aliéniste diplômé. Il revient dans son Brésil natal, dans la petite ville d’Itaguaï, et y installe un asile, la Maison Verte (Casa Verde en portugais). Le conseil municipal et une partie de la population le suivent (sauf le père Lopes qui pense que vouloir enfermer les fous est un symptôme de démence) car il est bon de se « débarrasser » des fous, des monomaniaques, des illuminés, des violents. D’ailleurs le premier chapitre s’intitule « Où il est raconté comment Itaguaï s’enrichit d’une maison de fous » donc cet asile est un enrichissement pour la petite ville et « L’inauguration eut lieu en grande pompe […]. » (p. 29).

Le brave aliéniste espère « découvrir enfin la cause du phénomène et le remède universel » (p. 30), ainsi il pense « faire là œuvre utile pour l’humanité. » (p. 30). L’apothicaire Crispim Soares, avec qui l’aliéniste est ami pense même que cette œuvre est « Utile et excellente » (p. 30). L’aliéniste s’attelle « à une vaste classification de ses pensionnaires » (p. 33) [vous remarquerez l’utilisation du possessif] et devient même lyrique, « Donc il s’agit d’une expérience, mais une expérience qui va changer la face de la terre. Jusqu’ici, la folie, objet de mes travaux, était une île perdue dans l’océan de la raison. J’en viens à soupçonner qu’il s’agit d’un continent. » (p. 40).

Mais que faire si, au bout de quelques mois, pratiquement tout le monde est enfermé ? « La Maison Verte est une prison privée » (p. 51) déclara un médecin et même « Bastille de la raison humaine » (p. 59) selon un poète local. « La terreur s’accentua. […] La terreur positivement. » (p. 55). Une rébellion s’installe et ses membres sont de plus en plus nombreux. « À mort le docteur Bacamarte ! À mort le Tyran ! » (p. 61). Cette révolte menée par les canjicas serait-elle une allégorie politique et du pouvoir ? C’est qu’il y a eut un changement de gouvernement au conseil municipal et « Onze morts et vingt-cinq blessés » (p. 74).

Même l’épouse de Simon Bacamarte, Dona Evarista de Costa e Mascarenhas, est internée soi-disant pour démence ! Mais « la science est la science » (p. 46), n’est-ce pas ? Même si l’aliéniste décide subitement de « réexaminer les fondements de sa théorie concernant les affections cérébrales […]. » (p. 82). Et donc le lecteur sera bien surpris du retournement de situation !

Les premiers titres de Machado sont classés par les spécialistes en romantisme puis, après 1880, en réalisme (personne ne sait ce qu’il s’est réellement passé pour que le « nouveau Machado » soit si différent et l’auteur est toujours resté discret). L’aliéniste paru en 1881 est donc dans la deuxième partie de ses textes, en réalisme. En tout cas, il existe un débat : est-ce un court roman ou une longue nouvelle ? De mon côté, je dirais que L’aliéniste est effectivement un texte réaliste empli d’absurde et d’humour (voire d’ironie), qu’il est résolument moderne dans sa façon d’analyser l’âme humaine alors qu’il a été écrit il y a 140 ans, et qu’il m’a beaucoup plu, c’est pourquoi je lirai d’autres titres de J.M. Machado de Assis (si vous en avez un particulièrement à me conseiller ?).

En tout cas, lorsque j’ai choisi ce titre pour le Mois Amérique latine, je ne savais pas qu’il était paru en 1881 ! Il entre donc dans le challenge 2021, cette année sera classique, ainsi que dans le Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Demain, l’adaptation en bande dessinée, L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá, scénariste et dessinateur de bandes dessinées, frères jumeaux nés à São Paulo au Brésil.

Prix La Passerelle 2016, le roman gagnant !

PrixPasserelle2016En janvier, je vous avais parlé du Prix La Passerelle 2016 (4e édition) et des six romans à lire. Vendredi 27 mai au soir, le dépouillement des votes a eu lieu – sans moi pour une fois puisque j’étais en congés – mais les copines m’ont gentiment envoyé un sms pour que je sache le gagnant immédiatement et une photo pour que je voie le nombre de votes sur le tableau (photo ci-dessous).

Un petit rappel des romans puisque, finalement, je n’ai publié que deux notes de lecture (sur six) : Fable d’amour d’Antonio Moresco et Le quartier américain de Jabbour Douaihy, en fait les deux romans entre lesquels j’hésitais !

GroseillesNovembreLes groseilles de novembre d’Andrus Kivirähk (Le Tripode, octobre 2014). L’activité principale des habitants de ce village médiéval est de voler les biens de la famille du baron (pensez donc, un Allemand !) à son manoir et de vider son garde-manger. Ceci avec l’aide d’êtres créés grâce à un pacte de sang (ou plutôt du jus de groseilles !) avec le diable. Des villageois cupides et stupides… Parfois, les gens mangent même du savon ou des bougies ne sachant pas ce que c’est… « C’est notre malheur à nous, Estoniens : il y a trop d’imbéciles parmi nous. Ils font honte à tout notre peuple. C’est terrible, un idiot pareil. » (page 15). Un roman estonien assurément original, plaisant à lire mais un peu trop loufoque pour moi au moment où je l’ai lu…

LaSolutionEsquimauAWLes nuits de laitue de Vanessa Barbara (Zulma, août 2015). Ada et Otto, mariés depuis 1958, forment un couple fusionnel sans enfant mais Ada est morte en mars, à l’automne. Otto se retrouve seul et n’a pas de contact avec les voisins (c’était Ada qui gérait tout) sauf avec Monsieur Taniguchi, « un centenaire taciturne, sobre et consciencieux » (page 89) mais, bien qu’il soit entré dans l’Histoire comme « le dernier survivant du célèbre bataillon des Nippons fous » sur l’île de Marinduque, il est maintenant atteint d’Alzeihmer… Or l’activité préférée d’Aníbal le facteur est de « remettre les lettres aux mauvaises personnes » pour « créer du lien social entre voisins » (page 48). Otto doit aller chez sa voisine Iolanda pour lui donner un courrier ; elle vit seule avec son neveu et ses chihuahuas. Un premier roman brésilien à découvrir mais qui ne m’a pas emballée plus que ça.

VoyageOctavioLe voyage d’Octavio de Miguel Bonnefoy (Payot-Rivages, janvier 2015). Octavio, paysan analphabète, découvre son pays, le Venezuela. Un premier roman tout en poésie bien agréable à lire mais je n’ai pas retrouvé les deux extraits que j’avais notés… Zut ! Un jeune auteur franco-vénézuélien à suivre.

Et le roman gagnant : Le caillou de Sigolène Vinson (Le Tripode, mai 2015). Alors, j’ai eu un problème avec ce roman… La couverture me plaisait mais j’ai tellement lu de billets sur lui et j’en ai tellement entendu parler qu’il m’est tombé des mains dès les toutes premières pages… Comme l’auteur est attendue à la médiathèque à l’automne, je pense le lire à tête reposée et sans pression en août pendant les vacances estivales. Ma note de lecture.

TableauPrixPasserelle2016