Un jeudi poésie chat avec Soène

Pour rendre hommage aux chats et pour dire à Asphodèle qu’elle nous manque, Soène a édité Un jeudi-poésie chat vous dit ? et je veux participer avec cette magnifique Ode au chat du poète et écrivain chilien Pablo Neruda (1904-1973).

Au commencement / les animaux furent imparfaits / longs de queue, /et tristes de tête.

Peu à peu ils évoluèrent / se firent paysage / s’attribuèrent mille choses, / grains de beauté, grâce, vol… / Le chat / seul le chat / quand il apparut / était complet, orgueilleux. / Parfaitement fini dès la naissance / marchant seul / et sachant ce qu’il voulait.

L’homme se rêve poisson ou oiseau / le serpent voudrait avoir des ailes / le chien est un lion sans orientation / l’ingénieur désire être poète / la mouche étudie pour devenir hirondelle / le poète médite comment imiter la mouche / mais le chat / lui / ne veut qu’être chat / tout chat est chat / de la moustache à la queue / du frémissement à la souris vivante / du fond de la nuit à ses yeux d’or.

Il n’y a pas d’unité / comme lui / ni lune ni fleur dans sa texture : / il est une chose en soi / comme le soleil ou la topaze / et la ligne élastique de son contour / ferme et subtil / est comme la ligne de proue d’un navire. / Ses yeux jaunes / laissent une fente / où jeter la monnaie de la nuit.

Ukiyo-e d’Utagawa Kuniyoshi (1798-1861)

Ô petit empereur / sans univers / conquistador sans patrie / minuscule tigre de salon, / nuptial sultan du ciel / des tuiles érotiques / tu réclames le vent de l’amour / dans l’intempérie / quand tu passes / tu poses quatre pieds délicats / sur le sol / reniflant / te méfiant de tout ce qui est terrestre / car tout est immonde / pour le pied immaculé du chat.

Oh fauve altier de la maison, / arrogant vestige de la nuit / paresseux, gymnaste, étranger / chat / profondissime chat / police secrète de la maison / insigne d’un velours disparu / évidemment / il n’y a aucune énigme / en toi : / peut-être que tu n’es pas mystérieux du tout / qu’on te connaît bien / et que tu appartiens à la caste la moins mystérieuse / peut-être qu’on se croit / maîtres, propriétaires, / oncles de chats, / compagnons, collègues / disciples ou ami / de son chat.

Moi non. / Je ne souscris pas. / Je ne connais pas le chat. / Je sais tout de la vie et de son archipel / la mer et la ville incalculable / la botanique / la luxure des gynécées / le plus et le moins des mathématiques / le monde englouti des volcans / l’écorce irréelle du crocodile / la bonté ignorée du pompier / l’atavisme bleu du sacerdoce / mais je ne peux déchiffrer un chat.

Ma raison glisse sur son indifférence / ses yeux sont en chiffres d’or.

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L’Ouzbek muet de Luis Sepúlveda

L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines de Luis Sepúlveda.

Métailié, avril 2015, 152 pages, 16 €, ISBN 979-10-226-0347-8. Je l’ai lu en poche : Points, avril 2016, 136 pages, 5,90 €, ISBN 978-2-7578-5841-7. El uzbeko mudo y otras historias clandestinas (2015) est traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg.

Genres : littérature chilienne, nouvelles.

Luis Sepúlveda naît le 4 octobre 1949 à Ovalle au Chili. Je ne veux pas faire une grosse biographie, je veux simplement dire qu’il est écrivain (romans, nouvelles, contes, scénarios), journaliste et réalisateur. Il connaît la dictature du Général Pinochet et il est un auteur engagé tant au niveau politique qu’écologique. Après la prison au Chili, il voyage beaucoup (Amérique du Sud, Europe) et s’installe en Allemagne puis en Espagne. Son premier roman, Le vieux qui lisait des romans d’amour (1992), ainsi que Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996) sont connus dans le monde entier et il a reçu de nombreux prix littéraires.

Le soldat Tchapaïev à Santiago du Chili – Décembre 1965 : trois jeunes révolutionnaires veulent, pour soutenir leurs camarades du Vietnam, faire quelque chose, mais quoi ? Ils décident alors de mettre une bombe au Centre culturel nord-américain. « Les tomates sont rouges. » (p. 18).

L’Ouzbek muet – Années 70 : des Latinos-Américains sont envoyés à l’université à Moscou. Parmi eux, Ramiro, un Péruvien qui lui veut aller à Prague mais il va finalement étudier la géologie à Tachkent. « Dans le pays de l’égalité, certains étaient plus égaux que d’autres. » (p. 28).

Blue Velvet – À Santiago, quatre jeunes révolutionnaires veulent attaquer une banque, symbole de l’impérialisme. « Beaucoup de ces quotidiens n’existent plus, ils sont la vieille mémoire d’un autre temps, mais tous parlent du braquage de la Banque de crédit et d’investissement. » (p. 44).

Moustik – Début des années 70 : pour éviter la fuite de capitaux, trois jeunes de l’ELN (Armée de libération nationale) essaient d’œuvrer pacifiquement pour rendre l’argent aux Chiliens. « Des prothèses ont remplacé le mot vie. Elle s’est appelée terreur, prison, torture, exil, adieux, lettres de plus en plus espacées, photos regardées en silence. » (p. 53).

Le dernier combat de Pepe Södertälje – « Il écopa d’une méchante balle. » (p. 55). Camilo est tué au Nicaragua. Des années plus tard, en 2005, deux survivants du groupe vont en Suède remettre la montre de Camilo à son fils.

Le dispositif merveilleux – « On ne s’immisce pas dans les affaires de cœur, mais je suis content de te voir aborder le sujet car on doit faire preuve d’un cœur énorme dans cette opération. » (p. 78). Le dispositif merveilleux ou comment venger deux militants tués mais « sans blesser personne ni tirer un coup de feu » (p. 79).

Année 59 Djoutché – JD et le narrateur font la connaissance de Park Il Son, « Premier secrétaire de l’ambassade de la République démocratique de Corée au Chili. » (p. 92) qui leur enseigne la méthode Djoutché. Ou comment le taekwendo est arrivé au Chili. Brièvement…

C’est dans cette nouvelle qu’est mon passage préféré – « Tout comme le gros des militants et une grande partie de la gauche chilienne, nous avions le sentiment d’être sur la bonne voie. Nous n’étions pas pacifistes mais nous tentions d’unir nos forces pour éviter la guerre civile dont rêvaient la droite et Richard Nixon. Nous étions un pays long et étroit où peu d’habitants étaient convaincus par notre singularité : celle de régler les problèmes de manière civilisée, sans répression, sans dictature du prolétariat. Notre révolution avait un goût de vin rouge et d’empanadas mais nous nous sentions incompris. Il nous manquait beaucoup de choses, par exemple du papier pour imprimer la presse progressiste et les livres universels publiés chaque semaine par Quimantú, la maison d’éditions étatisée. Le camp socialiste d’Europe orientale, au lieu de nous envoyer du papier ou de quoi en acheter, nous adressait des suggestions sur la manière de faire la révolution pendant que nos étudiants collectaient du vieux papier pour le recycler. Quand les difficultés menaçaient de nous démoraliser, la consigne était « Contre mauvaise fortune, bon cœur ». On recevait avec plaisir les démonstrations de solidarité internationale même si, par exemple, les jeeps roumaines destinées à l’agriculture brûlaient tellement de combustible qu’on avait fini par les mettre au rebut. Les Cubains avaient connu pire quand l’Union soviétique leur avait envoyé des chasse-neige. » (p. 98-99). L’extrait est peut-être un peu long mais j’espère que vous l’avez lu car il vaut son pesant de cacahuètes !

L’autre mort du Che – Santiago et Aconcagua sont deux poussins condors offerts à Cuba. « Ces oiseaux sont affreux, camarades, moches à faire peur, putain ! s’écria l’un des vétérinaires cubains chargés de recevoir les jeunes condors, et les quatre membres du GAP sentirent que les liens de fraternité révolutionnaire cubano-chilienne étaient sur le point de se briser. » (p. 113).

Le déserteur –« Pendant qu’on attend, raconte-nous comment ça s’est passé. Plus on en saura, mieux ça vaudra. Chacun de nous doit être la copie d’un livre qui répète la même histoire, dit un autre. […] il attise le feu de sa mémoire. Voilà ce que fait le déserteur. » (p. 118). « Écoutez, dans la guerre, on gagne ou on perd, a conclu le Che. […] Dans la guerre, on meurt ou on tue. Vous êtes jeunes, vous et vos enfants verront ce monde pour lequel tant d’hommes sont tombés. » (p. 127). Beaucoup sont tombés depuis et beaucoup tomberont encore…

Neuf nouvelles, neuf histoires tragiques, tristes ou drôles, intenses, toutes vécues par l’auteur et/ou ses amis pour découvrir le Chili des années 60-70 et inscrire ces « petites histoires » dans la « grande » Histoire. À travers ces récits courts, comme des tranches de vie, l’auteur invite ses lecteurs à en chercher plus sur cette période sinistre qu’a connue le Chili. L’auteur a foi en la jeunesse, il a foi en la révolution ; qu’en est-il de la jeunesse et de la « révolution » de nos jours ?

Un recueil de nouvelles pour La bonne nouvelle du lundi que je mets bien sûr dans le Mois espagnol (hispanique).