Sovok de Cédric Ferrand

Sovok de Cédric Ferrand.

Les Moutons électriques, collection La bibliothèque voltaïque, février 2015, 224 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-36183-194-3.

Genres : science-fiction, uchronie.

Cédric Ferrand naît en 1976 dans l’Ain, il me semble. En tout cas, après le lycée à Belley (dans l’Ain donc), il part étudier à Chambéry. Il découvre le jeu de rôle, il écrit des scénarios (de jeux de rôle : Sovok est aussi un jeu de rôle, de bandes dessinées), des nouvelles et des romans. Apparemment il vit à Montréal depuis plus de dix ans. Plus d’infos sur son blog.

Hiver 2036, Moscou est une ville délabrée qui a raté le coche de la technologie occidentale. Des quartiers entiers restent sans électricité et eau chaude, et les pauvres sont toujours plus démunis. Méhoudar Chaoulovitch Chemtov, « séfarade par [son] père, ashkénaze par [sa] mère, et donc birobidjanais de naissance » (p. 14) est devenu Russe grâce à son engagement dans l’armée. Fraîchement arrivé à Moscou, il va travailler pour Blijni, un service d’ambulances volantes. Il est pris en charge par l’équipe de nuit composée de Vinkenti (Vinky) Oganov, conducteur de la Jigouli sans âge, et Manya Garmonov, urgentiste en fait docteur en médecine vétérinaire. Mais Blijni est en perte de vitesse car Last Chance, une grosse entreprise européenne suréquipée et informatisée, vient de s’installer en Russie. De toute façon, avec l’une ou l’autre des deux entreprises, il faut quand même pouvoir payer !

En 200 pages environ et cinq jours de travail, du mardi au vendredi, Cédric Ferrand expose tout ce qu’il a à dire ! Le lecteur ne sait pas pourquoi la Russie est tellement en retard sur les autres pays et pourquoi tout est détérioré, la politique, la vie sociale, la vie religieuse, les services sociaux dont l’hôpital et les services de santé qui ne sont plus gratuits comme au temps du communisme, les entreprises… Il a dû se passer quelque chose entre la chute du communisme à la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle qui a changé la Mère Patrie et le peuple russe. Sovok est tout de même une uchronie, une histoire différente de la Russie, peut-être entre 2000 et 2037. Beaucoup de nostalgiques de l’époque soviétique, une période durant laquelle, comme chacun le sait, tout le monde avait tout ce dont il avait besoin et tout le monde était heureux, mais oui ! Vous ne me croyez pas : « […] la Russie a connu ses plus belles heures lorsque tous aspiraient collectivement à des lendemains qui chantent. C’est quand l’individualisme a fragilisé ces rêves d’avenir que le futur du pays s’est fait incertain puis calamiteux. » (Vinkenti, p. 62-63). Ceci n’est pas un révisionnisme inconsidéré de l’auteur, beaucoup de Russes pensent ça : ce sont les Sovok. « De mon temps, on manquait tous des mêmes choses. Le paysan comme l’ouvrier devaient apprendre sans huile de cuisine ou sans scie égoïne. Alors qu’aujourd’hui, y en a des qui manquent plus que d’autres, et les choses qui manquent sont toutes dépareillées. C’est pas normal, moi je dis. […] Le communisme, c’est pas déshabiller Piotr pour habiller Pavel, pas du tout. Parce qu’au final, Pavel a chaud et Piotr a froid, ça marche pas mieux qu’avant. Le truc pour que ça fonctionne, c’est de juste déshabiller Piotr pour qu’il ait aussi froid que Pavel. Là, t’es vraiment égalitaire. » (Yakov, p. 87). Ah, quelle belle invention, la société égalitaire ! Surtout à la sauce soviétique…

Alors, vous lirez plutôt Pravda (Vérité) ou Lezhat’ (Mensonge) ?

D’ailleurs, de l’utilité des livres et de la lecture en Union Soviétique : « Le quartier est célèbre : c’est dans ce coin de Moscou qu’une bibliothèque municipale a pour la première fois ouvert ses portes, en plein hiver, pour que les riverains puissent venir prendre une brassée de livres par personne afin de les brûler à la maison. Ça faisait des mois que le personnel n’était plus payé, plus personne ne pouvait emprunter de livres, alors le directeur (qui avait dû prendre un travail dans le privé pour subsister) s’était dit que les volumes seraient mieux employés dans un poêle. Une décision qui lui avait valu une incarcération. Les gens étaient venus le soutenir au tribunal, d’autres bibliothécaires avaient fait comme lui dans des quartiers voisins, mais il avait été condamné. » (p. 151).

Et s’il n’y avait que ça… Je l’ai dit, des quartiers sont dans le noir, mais « […] le ministère peut se permettre de gaspiller toute l’électricité que vous économisez. » (p. 188).

PS : j’en ai déduit que le roman se déroule durant l’hiver 2036 car page 214, on entend un slogan politique : « Plus de Dieu en 2037 ! » et ensuite, six mois plus tard, ce sont les élections, au printemps 2037.

Malgré deux ou trois petites erreurs, par exemple page 78, Yakov s’appelle tout à coup Takov (en haut), j’ai très envie de lire le roman précédent de Cédric Ferrand : Wastburg, paru lui aussi aux Moutons électriques en août 2011 mais qui lui se déroule dans une fantasy médiévale.

Une bonne lecture pour le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao, Littérature de l’imaginaire, Petit Bac 2018 (catégorie Titre mot unique) et S4F3 #4.

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Rupture de Maryline Desbiolles

Rupture de Maryline Desbiolles.

Flammarion, Hors collection, janvier 2018, 120 pages, 15 €, ISBN 978-2-0814-1420-4.

Genre : roman.

Marilyne Desbiolles naît le 21 mai 1959 à Ugine en Savoie. Elle est poète, romancière et vit dans l’arrière-pays niçois.

Une « nuit de désastre », l’eau a tout recouvert puis il y a eu une panne d’électricité et des centaines de morts. « Alors il fit vraiment noir et la nuit ressembla à la nuit. » (première phrase, p. 7).

François, une petite vingtaine d’années, avait quitté la vallée de la Maurienne, en Savoie, pour la vallée du Reyran, dans le sud, et il avait aimé les pêchers. Sa ville, Ugine, était noire et froide, et il n’aimait pas l’usine dans laquelle il travaillait, alors il avait trouvé une chaleur dans ces arbres déjà en fleurs. François et René étaient venus pour la construction du barrage de Malpasset près de Fréjus. « Pas loin de deux cent ouvriers en tout. Il est prévu que le chantier dure trente mois. » (p. 28). Avec ses premiers revenus, François s’achète un appareil photos, un Kodak Retina qu’il a vu dans la vitrine d’un magasin de Fréjus. « François se sent […] si confus, tout lui paraît indéchiffrable. C’est peut-être pour cela, le désir d’un appareil photo. Tenter d’extraire d’un monde flou des images bien nettes, les assembler comme un puzzle. » (p. 36). La première photo est un cliché de René, mais François veut photographier les paysages, les arbres, la mer. Un soir, en rentrant, le jeune homme rencontre Louise Cassagne, la fille du plus gros producteur de pêchers de la région. Ils ne sont pas du même milieu mais ils se revoient. « On nous a pas demandé notre avis. Construire un barrage à Malpasset, au Mau Passer, mauvais passage, mauvais pas, tu entends ? Faut vraiment être bouché. Pas seulement un lieu mal choisi, mais un méchant lieu. Le Mauvais, tu connais ? Je veux pas te faire peur, j’ai bien plus peur que toi. Le barrage, il est construit à l’endroit du diable. » (le père de Louise, p. 54).

Marilyne Desbiolles donne une réelle dimension historique à ce roman – à la fois intimiste et tragique – avec des « excursions » sur la guerre d’Indochine et sur la guerre d’Algérie. Et bien sûr avec la construction de ce barrage et le drame en décembre 1959. François et René auront deux destins différents mais le récit est bien ancré dans les années 50 et début 60 ; j’y ai trouvé de la tendresse pour les personnages, en particulier pour François, et une douce et délicieuse nostalgie. François ne connaissait pas grand-chose à la vie et Rupture est aussi un roman d’apprentissage et de toutes ces ruptures qui font une vie, de celles qui font souffrir, de celles qui laissent sur le carreau, mais dont on se relève finalement plus fort et prêt à vivre heureux.

Je découvre Marilyne Desbiolles avec ce roman qui m’a beaucoup plu (et qui a une belle couverture, juteuse, voluptueuse) et je veux lire des titres précédents : on m’a conseillé La seiche (Seuil, 1998) et Le bleu du ciel n’est pas toujours rose (Des Cendres, 2016).

Une très belle lecture que je mets dans le Challenge de l’été 2018, Défi 52 semaines 2018 (le thème de la semaine 32 est « portrait » et ce roman est un beau portrait de deux hommes, d’une femme, d’une région, d’une époque), Petit Bac 2018 (catégorie Titre mot unique) et Rentrée littéraire janvier 2018.

Ann Radcliffe contre les vampires (Ville-Vampire) de Paul Féval

Ann Radcliffe contre les vampires (Ville-Vampire) de Paul Féval.

Les Moutons électriques, collection Les saisons de l’étrange (saison 1), juin 2018, 144 pages, 13 €, ISBN 978-2-36183-465-4.

Genres : fantastique, épouvante, classique.

Paul Féval naît le 29 septembre 1816 à Rennes. Son père, originaire de Troyes, est magistrat (conseiller à la cour royale de Rennes) et sa mère, Bretonne, est la petite-fille de Henri François Potier de La Germondaye (magistrat, consultant en Droit, auteur d’ouvrages juridiques). Enfant à l’imagination féconde et aux idées monarchistes, il s’enflamme pour les récits des Chouans lorsqu’il est à la campagne chez son oncle. Il étudie le Droit, devient avocat puis travaille dans une banque avant de se consacrer à la littérature : alors que ses premiers textes sont refusés par les éditeurs, il devient un des grands écrivains et feuilletonistes français, à l’égal de Honoré de Balzac, Alexandre Dumas ou Jules Verne. Parmi les œuvres les plus connues : Les mystères de Londres (1843), Le loup blanc (1843, adapté en feuilleton télévisé en 1977), Le bossu (1857, plusieurs fois adapté au cinéma depuis 1925), La vampire (1865, soit 32 ans avant Dracula de Bram Stoker), La ville-vampire (1875 soit encore 22 ans avant Dracula de Bram Stoker), etc. Il existe un Prix Paul Féval de littérature populaire créé en 1984 par la Société des gens de lettres.

1873. Alors que Paul Féval, célèbre écrivain et feuilletoniste français s’inquiète des plagiats des auteurs anglais sur la littérature française, Lady B., amie de Charles Dickens, invite l’écrivain dans le comté de Stafford pour rédiger un épisode inédit de la vie d’Ann Radcliffe. C’est une Anglaise qui raconte, Jebb, surnommée madame 97 à cause de son âge. « Depuis que le monde est monde, on ne vit jamais un si doux naturel que celui d’Anna. Et une gaîté ! Partout où elle entrait, il y avait dans l’air des sourires. » (p. 11). Anna doit épouser William Radcliffe en Angleterre tandis que sa cousine Cornelia de Witt (Corny) et leur ami d’enfance Edouard S. Barton (Ned) doivent se marier le même jour mais en Hollande. La nuit avant les mariages, Anna apprend par une lettre effrayante de Ned que Cornelia a été enlevée par son tuteur, le comte Tiberio, qui en a après son héritage. Le matin de son mariage, Anna prend la route avec le factotum irlandais, Grey-Jack, qui la conduit contre son gré mais la jeune femme est bien décidée à sauver Corny et Ned ! « Il n’y a pas d’obstacle qui puisse me barrer le chemin du devoir. » (p. 34).

Paul Féval n’est pas chauvin : « Il y a dans l’Anglais une suprématie. Sa présence commande le respect et impose la convenance. » (en parlant de Ned, p. 62). « Ô Cornelia ! ma fiancée ! Est-ce toi que je vois, ou n’est-ce que ton spectre bien-aimé ? » (p. 120).

Voulez-vous prendre la route avec Anna ? Angleterre, Hollande, Allemagne, Autriche, Hongrie, Serbie, Bosnie. Et combattre les premiers vampires (*) de la littérature ? Des êtres mi-démons mi-fantômes qui se ressourcent dans une cité appelée Ville-Vampire. C’est incroyable comme dans la description architecturale de la cité (ici en 1874-1875, parution en feuilleton puis en roman), j’ai reconnu les descriptions des cités imaginaires de H.P. Lovecraft qui ne naîtra que 15 ans plus tard !

(*) Pas exactement les tout premiers puisque Paul Féval avait déjà écrit Le chevalier Ténèbres en 1856 et La vampire en 1860 mais parmi les premiers vampires de la littérature.

Une petite question : était-il bien utile de rebaptiser La Ville-Vampire en Ann Radcliffe contre les vampires ? (sûrement pour attirer les lecteurs adolescents).

Dans une instructive postface de 7 pages, Adrien Party – spécialiste des vampires (rédacteur du site Vampirisme.com) – analyse l’œuvre de Paul Féval et la replace dans l’histoire de la littérature de vampires (après Vampire de Polidori en 1819, Lord Ruthwen ou les vampires de Cyprien Bérard en 1820 avec leurs adaptations au théâtre y compris celles d’Alexandre Dumas en 1851, etc.). On le voit donc, Paul Féval reste parmi les pionniers du genre avec une intensité dramatique et un humour décalé (n’oublions pas que c’est une construction littéraire en miroir puisque c’est une dame anglaise quasi centenaire qui raconte cet épisode de la vie d’Ann Radcliffe – qu’elle a bien connue – à Paul Féval). Bien sûr, ce récit peut paraître un peu vieillot (il est paru il y a 143 ans) mais j’ai passé un bon moment de lecture et je vous le conseille si vous êtes d’un naturel curieux car au XIXe siècle, les littératures d’aventure et de fantastique étaient à l’honneur. Et puis je n’avais pas lu Paul Féval depuis des décennies !

Ann Radcliffe naît Anna Ward le 9 juillet 1764 à Holborn (Londres) dans une famille anglicane de petits commerçants (ses parents tiennent une mercerie-chemiserie). Elle épouse William Radcliffe en 1788 : il est diplômé d’Oxford, étudie le Droit mais se consacre à la littérature (et devient éditeur du journal The English Chronicle ; il encourage son épouse à faire de même et elle devient une des précurseurs de la littérature gothique.

1789 : The Castles of Athlin and Dunbayne (traduit par François Soulès : Les châteaux d’Athlin et de Dunbayne, Testu, 1797) ; 1790 : A Sicilian Romance (traduit par Mme Moylin-Fleury : Julia ou les souterrains du château de Mazzini, Forget, Paris 1797) ; 1791 : The Romance of the Forest (traduit par François Soulès : La forêt ou l’abbaye de Saint-Clair, Lecointe et Pougin, Paris, 1800 ; réédition poche : Les mystères de la forêt, revu par Pierre Arnaud, Gallimard, Folio classique n° 5328, 2011) ; 1794 : The Mysteries of Udolpho traduit par Victorine de Chastenay : Les Mystères d’Udolphe, Paris, 1797) ; 1795 : A Journey Made in the Summer of 1794 (traduit par Cantwell : Voyage en Hollande, 1799) ; 1797 : The Italian, or the Confessional of the Black Penitents (traduit par A. Torelet : L’Italien ou le Confessionnal des pénitents noirs, Paris, 1797) ; 1802 : Gaston de Blondeville, publié posthume en 1826 (traduit par Defauconpret : Gaston de Blondeville, Paris, 1826). Elle influence des auteurs britanniques (Jane Austen, Walter Scott, Mary Wollstonecraft), français (Honoré de Balzac, Paul Féval) et russes (Fiodor Dostoïevski, Ivan Tourgueniev).

Une lecture pour les challenges British Mysteries #3 (bien que l’auteur soit français), Cette année, je (re)lis des classiques (1875), Challenge de l’épouvante, Challenge de l’été 2018, Challenge Chaud Cacao (la session 2 est consacrée aux auteurs francophones), Jeunesse Young Adult #7 (avec le nouveau titre…), Littérature de l’imaginaire et S4F3 #4.

Inactivité paranormale de Jonathan Carcone

Inactivité paranormale de Jonathan Carcone.

ActuSF, mars 2017, 12 pages, ISBN 978-2-36629-418-7.

Genres : nouvelle, science-fiction.

Jonathan Carcone est blogueur et auteur. D’autres nouvelles (contes, fantastique, suspense, etc.) sur Short édition et sur son blog, L’Ogre littéraire.

Le Conseil des Sages

Composé de « Tyrodiens, Gravelosiens, Babousses, Gastérophrygiens, Rrrrrrraaaagggottttiiss, Sortiniens… » (p. 5) et d’une Humaine. « Un Conseil désespérément sage. » (p. 4). Mais de plus en plus, on entend : « L’Empire Galactique Vous Ment ! » (p. 5). L’ordre du jour du Conseil des Sages est donc : « L’Empire Galactique ment-il ? » (p. 6). Après discussions, le Conseil convient qu’aucune décision n’étant prise, aucun membre ne ment alors pourquoi le peuple croit-il le contraire ? « Ils n’en ont pas marre de se plaindre, ceux-là ? Oh Grand Yagagato, si vous l’autorisez, je peux demander aux gens de ma planète de venir faire le ménage dans l’Empire. Si nous réduisons la population de, disons, quelques milliards, ils seront plus faciles à contrôler… » (Veveveveveve, p. 7).

Une petite faute : « L’allégresse se rependait comme une traînée de poudre » (p. 9), euh… c’est plutôt « se répandait » si j’ai bien compris !

Cette nouvelle – à la fois humoristique et dramatique – a reçu le Prix Barjavel 2016 aux Intergalactiques de Lyon.

Pour La bonne nouvelle du lundi, cette nouvelle est plutôt une bonne nouvelle pour Meduso mais une mauvaise nouvelle pour tous les habitants de l’Empire Galactique ! Lisez, vous comprendrez !

Pour Littérature de l’imaginaire aussi.

Jamais de Duhamel

Jamais de Duhamel.

Bamboo – Grand Angle, janvier 2018, 62 pages, 15,90 €, ISBN 978-2-8189-4381-6.

Genre : bande dessinée.

Bruno Duhamel naît le 18 octobre 1975 à Mont-Saint-Aignan en Normandie. Il étudie les Arts plastiques et les Beaux-Arts (morphologie) à Paris puis la bande dessinée à l’École européenne supérieure de l’image à Angoulême. Il travaille un peu pour le jeu vidéo avant de se consacrer à la bande dessinée, d’abord avec Brrémaud (Kochka, Harlem, Butch Cassidy) ou Kris (Les brigades du temps). Plus d’infos sur son site officiel, http://www.hibbouk.com/.

Sur la D75, en Normandie, un charmant village côtier, Troumesnil, apprécié pour « sa plage, ses falaises, son grand marché aux poissons » (p. 3). Madeleine est une des habitantes : c’est une petite vieille aveugle que le maire veut obliger à s’installer à la Résidence des Hortensias « tout confort » mais Madeleine ne veut pas quitter sa maison et son gros chat, Balthazar. Son mari, Jules, a disparu en mer et elle attend toujours son retour ou du moins elle agit comme s’il était là. Mais la maison de Madeleine est sur une falaise et c’est réellement dangereux à cause de l’érosion… « Je ne quitterai JAMAIS cette maison ! » (p. 47).

« Face à une catastrophe naturelle, il faut une force de la nature. Madeleine, c’est les deux. » dit la 4e de couverture. Et elle est attachante, Madeleine, je dirais même qu’elle est mignonne mais obstinée ! Elle résiste au maire, elle résiste à la vie (elle a apparemment 95 ans), elle résiste à la falaise. Elle veut garder sa liberté, son indépendance (les animaux sont interdits à la résidence et je ne trouve pas ça normal du tout !). Elle vit au milieu de ses souvenirs, elle ne voit pas mais elle se souvient de tout et elle veut conserver ça jusqu’au bout. Les dessins sont très beaux avec leurs tons principalement bleus et verts. Le maire et son épouse, Josiane, sont réussis, très expressifs, et les habitués du bar-restaurant Le Goéland aussi, toute une galerie de personnages. Il y a de l’humour dans l’air pour parler de la façon dont on traite les personnes âgées, les personnes handicapées (doit-on décider pour elles ?) et aussi le pompier noir bien sympathique et plein de bon sens. Et puis, il y a plein de détails amusants, par exemple Madeleine dit qu’il y a canicule car il n’a pas plu depuis quelques jours mais le thermomètre affiche 16 ou 17 degrés !

L’histoire compte 54 pages et, à la fin, il y a 8 jolies pages de « making of » avec des croquis, des photos, des crayonnés et des mises en couleur.

Une belle bande dessinée, émouvante, pleine de tendresse qui me donne très envie de lire d’autres titres de Duhamel.

Pour les challenges BD, La BD de la semaine, Un max de BD en 2018 et Challenge de l’été 2018.

Terminus radieux d’Antoine Volodine

Terminus radieux d’Antoine Volodine.

Seuil, collection Fiction & Cie, août 2014, 624 pages, 22 €, ISBN 978-2-02-113904-4. Parution en poche : Points, août 2015, 576 pages, 8,60 €, ISBN 978-2-75785-470-9.

Genres : science-fiction, post-apocalyptique.

Antoine Volodine naît en 1950 à Chalon sur Saône et grandit à Lyon. Il étudie les Lettres, enseigne le russe, se lance dans l’écriture et la traduction de romans de science-fiction. Il fait partie du mouvement littéraire « post-exotisme » qu’il a créé dans les années 1990 (pour ne pas être classé en science-fiction). Il écrit aussi sous les pseudonymes d’Elli Kronauer ou Manuela Draeger (des romans jeunesse publiés principalement à L’École des loisirs) ou encore Lutz Bassmann (des livres plus sociaux chez Verdier comme Haïkus de prison ou Avec les moines-soldats). Terminus radieux, le premier de ses titres que je lis, a reçu en 2014 le Prix Médicis, le Prix de la Page 111 et fut finaliste du prix Femina.

« Les territoires vides n’hébergeaient ni fuyards ni ennemis, le taux de radiation y était effrayant, il ne diminuait pas depuis des décennies et il promettait à tout intrus la mort nucléaire et rien d’autre. » (p. 10). Après la chute de l’Orbise, envahie par l’ennemi capitaliste, Vassilissa Marachvili (ou Vassia) et ses deux compagnons d’armes, Kronauer et Iliouchenko, s’enfuient. Kronauer laisse ses amis affaiblis près de la voie ferrée et part chercher de l’aide. « Tu es dans la steppe, Kronauer, pensa-t-il. Faut pas regretter d’être ici pour la fin. C’est beau. Faut en profiter. C’est pas tout le monde qui peut avoir la chance de mourir dans la steppe. » (p. 32).

Terminus radieux est un kolkhoze au Levanidovo qui tient toujours debout deux cents ans après la Deuxième Union soviétique. Quelques habitants comme Mémé Oudgoul (la gardienne de la Pile nucléaire), Solovieï (poète contre-révolutionnaire) ou Hannko Vogoulian, Myriam Oumarik et Samiya Schmidt (ses trois filles) survivent dans ce monde inhospitalier, apparemment immunisés contre les radiations et paraissant immortels. « Il faut que tu nous aides. On en a plus qu’assez d’être au Levanidovo. On veut s’enfuir. Ici c’est ni une vie, ni une mort. On veut dire adieu à tout ça. » (p. 367).

Dans un monde tout nucléaire, il y a eu des pannes, des dérèglements, des accidents et des guerres, capitalistes contre nouveaux communistes. Tout est détruit, il n’y a plus de végétaux, plus d’animaux, plus d’humains à part quelques survivants hagards, parfois violents. Existe-t-il un état autre que la vie et la mort ? Oui, démontre Antoine Volodine dans Terminus radieux. Un terminus plus irradié que radieux !

Clin d’œil de l’auteur aux lecteurs et auteurs de science-fiction : « ses préférences allaient vers des fictions réalistes socialistes, post-apocalyptiques ou historiques, ou de benêtes histoires sentimentales. » (p. 159).

Le roman est à la fois un huis-clos effrayant (le terminus radieux avec Kronauer et les survivants du kolkhoze) et un road movie tout aussi inquiétant (le train qui avance dans la steppe avec Iliouchenko, quelques soldats encore armés et leurs prisonniers, comme pour dénoncer la futilité de ce monde). « La peur. Elle rôdait, elle s’effaçait, il la refoulait. Mais elle était là. » (p. 442).

Une lecture stupéfiante et imposante qui fait froid dans le dos mais aussi réjouissante (pour ne pas écrire jouissive) tant l’écriture de Volodine est extraordinaire que je mets dans le Challenge de l’épouvante, le Challenge de l’été, le Challenge Chaud Cacao (session 2, auteurs francophones), le Défi 52 semaines 2018 #30 (pour le thème sauvage), Littérature de l’imaginaire et Petit Bac 2018 (pour la catégorie Lieu).

La chute de la Maison aux Flèches d’Argent d’Aliette de Bodard

La chute de la Maison aux Flèches d’Argent d’Aliette de Bodard.

Fleuve, collection Outre-Fleuve, janvier 2017, 512 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-26511-633-7. Je l’ai lu en poche : Pocket, collection Imaginaire Fantasy, décembre 2017, 542 pages, 8,60 €, ISBN 978-2-266-28371-7. The House of Shattered Wings (2015) est traduit de l’américain par Emmanuel Chastellière.

Genres : science-fiction, fantasy.

Aliette de Bodard, bien que née à New York aux États-Unis, le 10 novembre 1982, est issue d’une famille noble française ; elle a grandi et étudié en France. Nouvelliste et romancière, elle a reçu de nombreux prix littéraires. Elle écrit en anglais et est traduite en français, ce qui lui permet de toucher les lecteurs anglophones et francophones. La chute de la Maison aux Flèches d’Argent, premier tome de la série Dominion of the Fallen, a reçu le Prix British Science-Fiction 2015. Plus d’infos sur son site officiel, https://aliettedebodard.com/ (en anglais).

En 1914, la Grande Guerre magique a opposé les Grandes Maisons – et leurs subordonnés dans les colonies – et tout est détruit. Les survivants évoluent dans Paris en ruines 60 ans après cette guerre. Philippe, un Annamite, un Immortel de la Cour de l’Empereur de Jade devenu presque mortel, et Ninon, une magicienne vivant dans un gang de rues, les Mambas rouges, cherchent à manger et des produits à revendre dans les décombres d’un grand magasin. Mais c’est une jeune Déchue qu’ils découvrent. « De près, le corps était vraiment dans un état pitoyable : des os cassés, et pas toujours de façon nette ; les mains écartées au-dessus de poignets disloqués ; le torse couvert de fluides inconnus et de sang. » (p. 14). Mais Séléné de la Maison Flèches d’Argent a senti la présence de la jeune Déchue et, récupérant le corps encore en vie malgré la lourde Chute, fait prisonnier Philippe. Séléné nomme la Déchue Isabelle et celle-ci ressent un lien avec Philippe qui, par la magie, est prisonnier dans Notre-Dame. « La Maison […] était une demeure immense et tentaculaire […] s’étirant sur toute l’île de la Cité, en grande partie dévastée. » (p. 52).

Parmi les personnages principaux, Séléné, Isabelle, Madeleine, Emmanuelle, Oris, Asmodée…, Philippe est mon préféré. « Il était encore suffisamment Immortel pour que son corps ne vieillisse pas, pour que ses pouvoirs soient toujours là, mais… » (p. 90).

Nous sommes dans un roman bien spécial…

– à la fois de science-fiction post-apocalyptique mais se déroulant dans le passé (1914 pour la Grande Guerre magique, 60 ans plus tard donc années 1970 pour nos personnages ce qui correspond à une uchronie) ;

– à la fois d’urban fantasy, c’est-à-dire fantasy urbaine : fantasy pour la magie et le surnaturel, urbaine pour le récit en centre urbain (Paris).

Et le roman est finalement un mélange de science-fiction, de fantasy et de fantastique !

J’ai eu cette impression étrange que le sort des Anges Déchus (les mêmes que ceux de la Bible) était véritablement lié aux humains et aux créatures vivant sur Terre ou créées comme les héros, les chimères… « Étoile-du-Matin. Lucifer. Le Porteur de Lumière, le Flamboyant, le Premier Déchu. » (p. 65).

Le pouvoir et la religion (une religion différente de celle qu’on connaît) sont les thèmes principaux de ce roman dans une cité en ruines… « C’est une ville fragile. Nous cherchons à éviter une nouvelle guerre des Grandes Maisons tout en guettant le moindre avantage. Personne ne voudrait faire de nouveau la guerre, bien sûr. Mais si nous avons l’occasion, même infime, de faire chuter les autres, si nous pouvons donner une leçon d’humilité à nos rivaux et même à nos alliés… nous la saisirons sans hésiter, et sans un regard en arrière. » (p. 166-167). Et qui va certainement le rester… « Il avait toujours su que les Maisons étaient corrompues, que leur pouvoir était bâti sur la mort et le sang ; mais trahir les siens… » (p. 305).

J’ai dévoré ce roman en un weekend, 10 chapitres le samedi (240 pages) et 14 chapitres le dimanche (300 pages) et j’ai hâte de lire la suite !

Une lecture pour le Challenge de l’été, Chaud Cacao (session 2) et Littérature de l’imaginaire.