L’attaque du Calcutta-Darjeeling d’Abir Mukherjee

L’attaque du Calcutta-Darjeeling d’Abir Mukherjee.

Liana Levi, collection Policiers, octobre 2019, 400 pages, 21 €, ISBN 979-1-03490-190-6. A Rising Man (2017) est traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle.

Genres : littérature anglo-indienne, roman policier, premier roman.

Abir Mukherjee naît en 1974 à Londres dans une famille indienne mais il grandit en Écosse. Diplômé de la London School of Economics, il travaille dans le monde de la finance puis se lance dans l’écriture de romans historiques policiers. L’attaque du Calcutta-Darjeeling est le premier tome de la série avec le capitaine Sam Wyndham et le sergent Surendranath Banerjee (*). Ce premier roman est lauréat du Historical Dagger Award 2017 et du Prix du polar européen 2020. Les autres romans de la série sont A Necessary Evil (2017) soit en français Les princes de Sambalpur (Liana Levi, 2020), Smoke and Ashes (2018), Death in the East (2019) et un roman indépendant de la série, Sin is the New Love (2018). Plus d’infos sur le site d’Abir Mukherjee.

(*) Un Surendranath Banerjee a réellement existé (1848-1925), c’était un homme politique indien qui a créé la Indian National Association (une organisation nationaliste) avec Ananda Mohan Bose en 1876 (à noter qu’il y a une madame Bose dans le roman mais, bon, elle a une autre fonction…). Comme les Britanniques n’arrivent pas (ou ne font pas l’effort ?) à prononcer correctement les (pré)noms indiens, le sergent Surendranath Banerjee est surnommé en anglais Surrender-Not ce qui signifie « abandonner-non » (en français Satyendra, devient simplement Sat). Quant au nom de l’auteur, Mukherjee donc, il y a dans le roman un chef d’organisation « nommé Jatindranath Mukherjee, que les indigènes appelaient « Bagha Jatin », le Tigre. » (p. 171) et ce penseur révolutionnaire a réellement existé (1879-1915), un ancêtre de l’auteur ?

Quartier de Black Town, Calcutta., avril 1919. Un sahib (un Britannique) a été retrouvé égorgé dans une ruelle nauséabonde près d’un bordel. Le capitaine Samuel (Sam) Wyndham, un ancien de Scotland Yard arrivé en Inde depuis une semaine, son second l’inspecteur adjoint Digby, et le sergent Satyendra (Sat) Banerjee mènent l’enquête. « Inhabituel de trouver un cadavre de sahib dans cette partie de la ville. » (p. 13). Le mort est Alexander MacAuley, un haut-fonctionnaire proche des nantis et du gouverneur…

Ce poste de capitaine au Bengale, Wyndham l’a eu grâce à Lord Charles Taggart, le chef de la police mais Digby est mécontent car la promotion qu’il espérait lui est passée sous le nez.

J’ai aimé l’honnêteté de Banerjee. « Banerjee réfléchit un instant. ‘Je crois qu’un jour nous pourrons effectivement obtenir notre indépendance. Ou bien les Britanniques pourraient partir définitivement. Dans un cas comme dans l’autre je suis certain qu’un tel événement ne sera pas le signal de la paix universelle et de la bonne volonté parmi mes concitoyens, quoi que puisse en penser M. Gandhi. Il y aura encore des meurtres en Inde. Si vous partez, monsieur, nous aurons besoin de compétences pour occuper les postes que vous laisserez vacants. C’est aussi valable pour faire respecter la loi que pour le reste. » (p. 28).

J’ai aimé aussi en apprendre un peu plus sur le passé de Wyndham, son enfance, orphelin de mère, père remarié, internat, entrée dans la police grâce à un oncle, puis la brigade criminelle, le mariage avec Sarah, l’incorporation dans l’armée en janvier 1915, sa montée en grades, cette première guerre mondiale dans laquelle il a tout perdu (son père, son demi-frère, ses compagnons d’armes, tous morts, et même Sarah de la grippe espagnole…), lui-même ayant été gravement blessé dans une tranchée française sous les bombes allemandes. Tout ça fait l’homme, le policier, qu’il est devenu et explique son départ pour l’Inde puisqu’il n’avait plus personne en Angleterre.

« Le Bengale : terre verdoyante, d’abondance et d’ignorance. Il m’est apparu comme un pays de jungle fumante et de mangrove détrempée, plus d’eau que de terre. Son climat était hostile, tantôt desséché par un soleil brûlant, tantôt trempé par les pluies de la mousson, comme si Dieu lui-même, dans un mouvement d’humeur, avait choisi dans la nature tout ce qui était abominable pour un Anglais et l’avait installé dans cet endroit maudit. Il allait donc de soi que c’était ici, à quatre-vingt miles à l’intérieur des terres, dans un marais à malaria sur la rive occidentale du Hoogly boueux, que nous devions juger souhaitable de construire Calcutta, notre capitale indienne. Je suppose que nous aimons les défis. » (p. 38-39). Je ne savais pas que Calcutta était une ville (commerciale) construite de toute pièce par les Britanniques ! Dans le style « néo-classique colonial – tout en colonnes, corniches et fenêtres garnies de volets –, elle était peinte en bordeaux. Si le Raj, l’Empire britannique d’ici, a une couleur, c’est le bordeaux. » (p. 40).

Dans ce premier roman, j’ai trouvé vraiment intéressant qu’un Anglo-Indien donne la parole à un Anglais (Wyndham) et à un Indien (Banerjee) et que les deux puissent confronter leurs avis, pas toujours divergents. Et puis il y a aussi de bonnes idées pour les femmes. « C’est étonnant qu’un homme aussi haut placé que MacAuley ait eu une femme comme secrétaire. Mais les temps changent. En Angleterre aussi on dirait qu’il y a beaucoup plus de femmes qui exercent le métier d’hommes envoyés dans les tranchées. Maintenant que la guerre est finie elles n’ont pas l’air pressées de retourner à la cuisine. Je trouve cela très bien. Tout homme qui a passé du temps dans un hôpital de campagne soigné par des infirmières est prêt à vous dire que davantage de femmes au travail est une chose à encourager chaudement. » (p. 50). D’ailleurs la secrétaire de MacAuley s’appelle Annie Grant et elle va devenir amie avec Wyndham, de plus c’est non seulement une femme mais en plus une métis anglo-indienne. Elle fait partie des « Européens domiciliés. » (explications édifiantes p. 126-127).

Je reviens sur Calcutta, la ville étant un des personnages centraux de ce roman qui fait vraiment voyager (même si chaleur torride, humidité et moustiques ne font pas très envie…). « Rien, sauf peut-être la guerre, ne vous prépare pour Calcutta. » (p. 67). Selon le baron Robert Clive (1725-1774, apparemment, c’était quelqu’un de célèbre, ah oui, major-général, pair d’Irlande et gouverneur du Bengale), Calcutta est « l’endroit le plus cruel de l’Univers » (p. 67), gloups ! Et sur sa population : une des particularités des Bengalis – contrairement aux Pendjabis, aux Sikhs et aux Pathans, c’est de ne pas aimer se battre et de préférer les mots, c’est pourquoi les Britanniques craignent que les Bengalis manigancent et complotent. Mais Wyndham « aime beaucoup l’idée qu’un peuple préfère parler plutôt que se battre. » (p. 68). Vous voyez, ce roman est bien plus qu’un simple roman policier !

D’ailleurs revenons à l’enquête. Wyndham habite dans une pension (où la bouffe est dégueulasse) et il embauche Salman, un jeune conducteur (tireur en fait) de rickshaw pour pouvoir être conduit n’importe quand, de jour comme de nuit, n’importe où. En plus du meurtre de MacAuley, Wyndham et son équipe sont appelés sur l’attaque d’un train de nuit en provenance de la gare de Sealdah (Calcutta) à destination de Darjeeling (d’où le titre), attaque durant laquelle des indigènes ont tué le jeune Hiren Pal. Au mauvais moment au mauvais endroit ou les deux affaires sont liées ? « Une bande de dacoits attaque un train, tue un surveillant et s’en va sans rien voler ? C’est ridicule. […] tous les sacs de courrier sont toujours là, et comme je l’ai déjà dit, ils n’ont pas dépouillé les voyageurs. » (p. 91) mais « si leur objectif était le vol, pourquoi n’ont-ils rien emporté ? » (p. 96).

Les deux enquêtes se déroulent du mercredi 9 avril 1919 (pour MacAuley) / jeudi 10 avril 2019 (pour l’attaque du train) au mardi 15 avril 1919, ce sont donc des enquêtes courtes mais il s’en passe des choses, il y a des trahisons, des rebondissements et la fin est vraiment surprenante ce qui me donne très envie de lire la suite des aventures de Wyndham et Banerjee.

D’autant plus que j’ai aimé l’humour de l’auteur, un humour à la fois so british et à la fois indien. Voici trois extraits représentatifs. « Mieux vaut parfois ne pas se réveiller. Mais à Calcutta c’est impossible. Le soleil se lève à cinq heures en déclenchant une cacophonie de chiens, de corbeaux et de coqs, et au moment où les animaux se fatiguent, les muezzins démarrent, de chaque minaret de la ville. Avec tout ce bruit, les seuls Européens à ne pas être déjà éveillés sont ceux qui sont ensevelis au cimetière de Park Street. » (p. 81). « […] j’ai appris que la meilleure chose à faire dans une telle situation est de l’ignorer et d’aller déjeuner. L’ennui c’est que je ne sais pas où. Je ne suis pas à Londres. Ici, sous les tropiques, où un Anglais peut attraper la dysenterie rien qu’en regardant un sandwich comme il en faut pas, le choix d’un endroit où se restaurer est potentiellement une question de vie ou de mort. » (p. 119). « La pluie torrentielle a engorgé les égouts et transformé les rues en canaux, faisant de Black Town une Venise du pauvre, quoiqu’avec moins de gondoles et plus de rats noyés. » (p. 300).

Ce roman est vraiment complet, des personnages fouillés, des descriptions incroyables et un peu de géographie, deux enquêtes prenantes, de la politique (les lois Rowlatt contre le terrorisme viennent d’être votées), de l’Histoire (le Raj peut-il tenir face à la détermination des peuples ?), de l’humour (extraits ci-dessus) et une sérieuse analyse de la situation : « Je me sens gêné. Je lui dois la vie, et pourtant j’ai du mal à lui dire merci. C’est l’effet de l’Inde, difficile pour un Anglais de remercier un Indien. Bien sûr, c’est assez facile quand il s’agit de menus services tels qu’aller vous chercher à boire ou cirer vos bottes, mais quand on en vient à des questions plus importantes, comme dans notre cas, c’est différent. Cette idée me laisse un goût amer dans la bouche. » (p. 224).

Ma note de lecture est longue pourtant j’ai l’impression de ne pas vous avoir dit grand-chose ! Excellente lecture addictive pour Les étapes indiennes #2 que je mets aussi dans A year in England 2021 et British Mysteries #6 et Voisins Voisines 2021 (je rappelle qu’Abir Mukherjee est né à Londres) ainsi que dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 7, un roman avec une couverture rouge), Petit Bac 2021 (catégorie Voyage, pour le train Calcutta-Darjeeling, bon ce n’est pas l’Orient-Express mais quand même !) et bien sûr dans Polar et thriller 2020-2021 et même dans le Mois du polar (car si je publie cette note de lecture maintenant, j’ai lu ce roman durant le week-end du 27-28 février, donc durant le Mois du polar).

Le talisman de Vaikom Muhammad Basheer

Le talisman de Vaikom Muhammad Basheer.

In Le talisman, Zulma, mars 2012, 192 pages, 18 €, ISBN 978-2-84304-577-6. Nouvelles traduites du malayalam (Inde) par Dominique Vitalyos (Grand Prix de traduction de la ville d’Arles).

Genres : littérature indienne, nouvelle.

Vaikom Muhammad Basheer naît le 21 janvier 1908 à Thalayolaparambu dans le district du Kottayam (Kerala, sud-ouest de l’Inde). Militant pour l’indépendance de l’Inde, il s’engage à l’âge de 16 ans et devient journaliste mais il vit dans la clandestinité puis il est arrêté. Il commence à écrire des nouvelles puis des romans dont peu sont traduits en français et reçoit la Padma Shri (un ordre honorifique civil) en 1982. Il meurt le 5 juillet 1994 à Beypore (Kerala).

Abdul Aziz est sous le manguier lorsqu’il reçoit une mangue sur la tête. Khan est « un beau chien blanc à grandes taches brunes » (p. 9) qui raffole des mangues et qui est tombé amoureux de la chienne des voisins. « Khan et Malou, c’était une histoire d’amour hindou-musulmane. Malou-aime-Khan-Khan-aime-Malou. » (p. 9). Mais six molosses hindous s’en sont pris à Khan et lui ont mis une dérouillée, le laissant presque sur le carreau. Khan en a gardé une haine de la gente féminine, canine et humaine !

En racontant l’histoire d’un chien mâle dans une famille musulmane et d’une femelle dans une famille hindou, l’auteur met en évidence les relations amoureuses contrariées à cause de l’ordre social et de la religion. Il m’a un peu fait penser à La Fontaine qui donne la parole à des animaux en place des humains.

Mais ce jour-là où la mangue tombe sur la tête d’Abdul Aziz, Khan n’a pas le cœur à la manger et le facteur arrive avec une lettre « de Shankara Ayyer, un vieux camarade de collège » (p. 11). Les deux amis, Abdul Aziz et Shankara Ayyer sont chauves et aspirent « ardemment à se voir repousser, de leur vivant, des cheveux sur le crâne. » (p. 11). Pourtant ils ont beau utiliser tous les produits miracles, « aucun résultat, pas l’ombre d’un duvet. » (p. 11). Puis arrive Sainul Abidin et son jeune assistant, il aurait un talisman pour empêcher Khan de mordre. « Quatre roupies quatre-vingt-quinze paisa. » (p. 15). Et miracle, il a aussi un talisman pour faire pousser les cheveux ! Mais quelle belle arnaque ! « En dépit des talismans, Khan avait mordu des femmes et ses propres cheveux ne repoussaient pas. Pourquoi ? » (p. 22). C’est avec l’humour malicieux d’un vieux sage que Vaikom Muhammad Basheer parle de la crédulité des humains.

Je continue ma découverte des auteurs indiens (ou sri-lankais) grâce à Zulma (bon plan de la part de l’éditeur d’avoir proposé des nouvelles librement pour donner envie aux lecteurs de lire le recueil complet). Ici, je me suis vraiment cru chez Abdul Aziz et son épouse Ummusalma, presque je cueillais une mangue sur l’arbre pour la manger !

Le talisman (Visappu) est une nouvelle de 24 pages parue en Inde en 1954, elle est donc un classique et entre dans le challenge 2021, cette année sera classique ainsi que dans Animaux du monde #3 (pour les chiens Khan et Malou), Les étapes indiennes #2, Mois des nouvelles et Projet Ombre 2021.

Kabuliwallah de Rabîndranâth Tagore

Kabuliwallah de Rabîndranâth Tagore.

In Kabuliwallah et autres histoires, Zulma, février 2016, 400 pages, 22 €, ISBN 978-2-84304-712-1. 22 nouvelles traduites du bengali (Inde) et présentées par Bee Formentelli. Parution en poche : Zulma, mars 2020, 336 pages, 9,95 €, ISBN 978-2-84304-945-3.

Genres : littérature indienne, nouvelle.

Rabîndranâth Tagore, je reprends ce que j’avais écrit pour Amal et la lettre du Roi suivi de Chitra. De son vrai nom Rabîndranâth Thâkur dit Tagore, il naît le 6 mai 1861 à Calcutta (Bengale occidental) dans une famille d’aristocrates réformateurs. Il est le fils de Debendranâth Tagore (philosophe) et le petit-fils de Dvârkânâth Tagore (fondateur de Brâhmo Samâj avec son compatriote Rammohan Roy). Il étudie à Calcutta et à Londres : il aime la littérature anglaise et la musique occidentale. Quatorzième enfant de la famille, il voit ses frères et sœurs devenir également poètes, dramaturges, romanciers ou musiciens. Son premier recueil de poèmes écrits en bengali, Chants du soir (Sandhya Sangeet), paraît en 1882. Il se marie (à 23 ans), continue d’écrire (poésie et prose), partage les responsabilités religieuses et sociales de Brâhmo Samâj (avec son père) et voyage beaucoup dans le monde entier. L’œuvre de cet érudit, poète, philosophe, écrivain, dramaturge est traduite en français principalement par André Gide. Il décède le 7 août 1941 après avoir illuminé le monde comme un soleil (signification de son prénom).

Calcutta. Mini a 5 ans et n’arrête pas de parler, dérangeant son père qui écrit son roman. Mais elle s’est prise d’affection pour Rahamat, un kabuliwallah, un colporteur afghan qui lui offre des fruits, l’écoute et plaisante avec elle. « Je ne terminerai pas mon dix-septième chapitre aujourd’hui. » (p. 96). C’est le père de Mina le narrateur, il est écrivain. « Je donne peut-être l’impression d’être condamné à rester enfermé chez moi, mais en réalité, j’aspire en permanence à partir dans le vaste monde. » (p. 99-100).

Mais l’épouse du narrateur, la mère de Mini donc, n’aime pas particulièrement les relations de son mari et de sa fille avec cet étranger. « Il n’y a donc jamais d’enfants qui disparaissent ? Et l’esclavage ? Il n’existe pas en Afghanistan ? Est-ce que par hasard un solide Afghan ne saurait pas kidnapper un petit enfant ? Il me fallut bien avouer que ce n’était pas impossible, mais j’avais beaucoup de mal à le croire. Comme les gens sont influençables ! Voilà ce qui expliquait les craintes persistantes de ma femme. Toutefois, je ne voyais toujours pas pourquoi j’aurais dû interdire à Rahamat, qui n’avait commis aucune faute, l’accès de notre demeure. » (p. 101).

Cependant ce n’est pas Mini qui disparaît, c’est Rahamat…

Une nouvelle parue en 1892 (15 pages) aux saveurs de l’Inde, envoûtante et triste mais délicate et profondément humaine. Elle a été adaptée au cinéma en 1957, en 1961 et en 2006 (un article de la BBC, in English of course).

Lue pour le Mois des nouvelles et le Projet Ombre 2021 qui entre également dans les challenges 2021, cette année sera classique et Les étapes indiennes #2.

Aucune terre n’est la sienne de Prajwal Parajuly

Aucune terre n’est la sienne de Prajwal Parajuly.

Jentayu n° 4 : Cartes et territoires. Nouvelle traduite de l’anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne.

Genres : littérature indienne, nouvelle.

Prajwal Parajuly naît le 24 octobre 1984 à Gangtok au Sikkim (Inde). Son père est Indien et sa mère Népalaise. Son premier recueil de nouvelles, The Gurkha’s Daughter (Quercus, 2012), fut nominé pour le Prix Dylan Thomas. Son premier roman, Land where I flee (2013), considéré à sa sortie comme « le roman d’Asie du Sud le plus intelligent et le plus divertissant des dix dernières années », est traduit en français par Benoîte Dauvergne et publié sous le titre Fuir et revenir aux éditions Emmanuelle Collas début mars 2020 (l’Inde devait être l’invitée de Livre Paris, annulé…). Il a également écrit pour le New York Times et pour les journaux anglais, The Guardian et New Statesman ainsi que pour la BBC.

La nouvelle est lisible en ligne sur Jentayu ; merci !

Depuis une douzaine d’années, Anamika Chettri vit pauvrement avec ses filles (Diki, 12 ans, et Shambhavi, 10 ans) et son père malade (« probablement la tuberculose ») dans un camp de réfugiés. Le camp de Khudunabari, j’ai cherché, est situé à Sanischare (district de Koshi au Népal). Après avoir ramassé du bois, elle est prise à partie par des étudiants népalais. « Retourne dans ton foutu pays. »… « Laissez-moi tranquille, espèces de chiens galeux. »

« Anamika se sentait chez elle au camp de réfugiés de Khudunabari. Elle n’était pas du genre à regarder dans le vague et soupirer avec nostalgie en pensant au Bhoutan. Sa théorie était simple : puisque son pays (elle appelait encore le Bhoutan ainsi, même après toutes ces années) ne voulait pas d’elle, elle n’avait aucune envie d’y retourner. » C’est que les gens ont dû passer un test de citoyenneté qu’Anamika a raté et donc elle a été renvoyée dans le pays dont elle avait « des origines » alors que son père était en règle…

Le Bhoutan n’est donc plus son pays et le Népal ne veut pas d’elle non plus… Cependant, il y aurait un espoir : l’Amérique parlerait d’accepter des réfugiés.

Mais le problème d’Anamika est plus profond que tout ça… Prajwal Parajuly parle des relations entre les hommes et les femmes, du mariage, de la brutalité, du « malheur » de n’avoir que des filles. « J’ai déjà quatre filles inutiles à nourrir et habiller parce que cette randi est maudite, et maintenant, tu veux que je fasse venir la fille d’un autre dans cette maison ? Je t’ai donné un toit au moment où tu en avais le plus besoin. Je t’ai épousée alors que tout le monde critiquait ton caractère, et c’est comme ça que tu me remercies ? »… Ravi, le deuxième mari d’Anamika, est un sacré abruti, brutal, hypocrite, profiteur, une honte ambulante…

Je trouve ça super que Prajwal Parajuly, en tant qu’homme parle du malheur des femmes et des filles, de la violence qu’elles subissent, même si elles sont instruites. Bravo, monsieur Prajwal Parajuly ! J’espère lire votre roman !

Une nouvelle pour Les étapes indiennes, Lire en thème 2020 (le titre fait plus de trois mots) et La bonne nouvelle du lundi.

La colère de Kurathi Amman de Meena Kandasamy

La colère de Kurathi Amman de Meena Kandasamy.

Plon, collection Feux croisés, 272 pages, août 2017, 20,90 €, ISBN 978-2-25925-966-8. The Gypsy Goddess (2014) est traduit de l’anglais (Inde) par Carine Chichereau.

Genres : littérature indienne, littérature tamoule.

Meena Kandasamy naît Ilavenil Kandasamy en 1984 à Chennai (État de Tamil Nadu dans le sud de l’Inde). Elle a un doctorat de philosophie et socio-linguistique. Elle est romancière, poétesse (Touch en 2006 et Ms. Militancy en 2010), traductrice et militante (droits des femmes, action contre la violence faite aux femmes, anti-castes, anti-corruption…). Elle a même été actrice dans un film, Oraalppokkam, réalisé en langue malayalam par Sanalkumar Sasidharan en 2014. Plus d’infos sur http://www.meenakandasamy.com/.

District de Tanjore le long du Golfe du Bengale. 1er mai 1968, mémorandum de Gopalakrishna Naidu, président de l’Association des producteurs de riz, au Ministre en chef de Madras. Depuis dix ans, « des chefs communistes autoproclamés » (naxalites) incitent les coolies à se mettre en grève, à exiger des augmentations, ils moissonnent illégalement et s’approprient les récoltes mettant à mal les exploitations et leurs propriétaires (mirasdars). Ces « meneurs douteux » s’enrichissent sur le dos des coolies et des propriétaires, utilisant même des supercheries criminelles et « vivent dans le confort ». Les producteurs de riz sont non-violents et réclament justice.

Je remercie NetGalley et les éditions Plon car j’ai reçu ce livre en epub. Sur la couverture, très belle, un bandeau dit : « Éblouissant et souvent très drôle… The Times » ; le thème et le pays (l’Inde) ont suffit à me convaincre de lire ce roman.

Humour et autodérision : « tamoul dans son essence, anglais par la langue, libre de toute poésie et de toute prosodie, servi par une prose raffinée » (p. 14), ce roman dramatique, comme pour braver les clichés, commence par « Il était une fois » et la romancière, résolument moderne, se met aussi en scène, jonglant avec les mots, les lieux, l’histoire et les lecteurs (à qui elle s’adresse carrément). C’est que depuis que Ptolémée a rédigé son Lonely Planet, personne n’avait entendu parler du village portuaire de Nagapattinam, n’est-ce pas ? Kali, Bouddha, les Soufis, Saint-Antoine, peu importe du moment que les dieux et les hommes passent « un bon moment » ! Mais Meena Kandasamy, si elle veut nous faire passer un bon moment avec son roman (nous malheureux lecteurs qui n’achetons pas de billet pour aller sur place voir ce qui se passe et manger « avec gourmandise » les spécialités locales), raconte des choses difficiles comme l’esclavage, l’agriculture, l’émigration et les idées importées en particulier le communisme (en plus des castes, il y a donc eu lutte des classes).

Tout ça semble très intéressant, voire pointu, mais je n’ai pas réussi à entrer dans ce roman… J’aurais voulu apprécié mais, après avoir eu un problème de fichier et avoir rechargé l’epub, j’ai eu du mal à continuer ma lecture : c’était trop compliqué, trop foisonnant, trop lourd… J’ai finalement laissé tomber, à la moitié, et je me suis rendue compte avec quelques billets publiés sur la blogosphère que je ne suis pas la seule dans ce cas… C’est une lecture sûrement exigeante, trop pour moi à ce moment-là. Dommage… Tant pis… !

Je mets quand même cette lecture dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2017, Défi Premier roman 2017 et Raconte-moi l’Asie #3.

Amal et la lettre du Roi de Rabîndranâth Tagore

[Article archivé]

Amal et la lettre du Roi suivi de Chitra de Rabîndranâth Tagore.

La version que j’ai lue est parue aux éditions Gallimard en juin 1962 dans la collection Du Monde entier, 151 pages, ISBN 2-07026-173-5.

Cette année, au 27e Salon du Livre de Paris qui se déroule du vendredi 23 au mardi 27 mars 2007 au Parc des expositions de Versailles, l’Inde – qui célèbre ses 60 ans d’indépendance – est l’invitée d’honneur avec 30 auteurs présents. L’Inde est un pays qui fascine mais je n’ai malheureusement pas l’occasion d’aller à ce salon littéraire… Pour tous ceux qui sont dans le même cas que moi, je souhaite mettre en ligne une chronique de lecture d’un livre indien que j’ai aimé. Je sais qu’il y a une polémique dans le monde de l’édition indien parce que les éditeurs préfèrent publier des auteurs écrivant en anglais plutôt qu’en hindi ou dans une autre langue du pays (comme le bengali). Évidemment, ces textes écrits en anglais peuvent facilement être vendus dans le monde anglophone sans frais de traduction ou traduits plus rapidement depuis l’anglais vers une autre langue européenne par exemple.

Pourquoi ai-je choisi Rabîndranâth Tagore ? Parce qu’il est Prix Nobel de Littérature : en 1913, il est le premier écrivain d’Asie à recevoir ce prix. Et puis il écrit en anglais mais aussi en bengali.

De son vrai nom Rabîndranâth Thâkur dit Tagore, il naît le 6 mai 1861 à Calcutta (Bengale occidental) dans une famille d’aristocrates réformateurs. Il est le fils de Debendranâth Tagore (philosophe) et le petit-fils de Dvârkânâth Tagore (fondateur de Brâhmo Samâj avec son compatriote Rammohan Roy). Il étudie à Calcutta et à Londres : il aime la littérature anglaise et la musique occidentale. Quatorzième enfant de la famille, il voit ses frères et sœurs devenir également poètes, dramaturges, romanciers ou musiciens. Son premier recueil de poèmes écrits en bengali, Chants du soir (Sandhya Sangeet), paraît en 1882. Il se marie (à 23 ans), continue d’écrire (poésie et prose), partage les responsabilités religieuses et sociales de Brâhmo Samâj (avec son père) et voyage beaucoup dans le monde entier. L’œuvre de cet érudit, poète, philosophe, écrivain, dramaturge est traduite en français principalement par André Gide. Il décède le 7 août 1941 après avoir illuminé le monde comme un soleil (signification de son prénom).

Pourquoi ai-je choisi Amal et la lettre du Roi ? Parce que ces deux pièces sont des drames très beaux, très bien écrits, mettant en scène deux destins tragiques : celui d’un garçon orphelin malade et celui d’une fille laide dans une famille sans fils pour perpétuer le nom.

Amal et la lettre du Roi. Drame en 2 actes (1912) traduit de l’anglais par André Gide. Amal est un orphelin adopté par son oncle qui ne peut engendrer. Amal pourrait être heureux mais il est malade et doit rester dans sa chambre. Il rêve d’en sortir et de voyager. Ah… si le Roi pouvait l’ordonner facteur royal, il pourrait enfin sortir et voir du pays ! Mais ce n’est que par la fenêtre de sa chambre qu’il se lie d’amitié avec quelques passants bienveillants : le laitier, le veilleur avec son gong, Gaffer qui se déguise en fakir, les enfants à qui il offre des jouets pour ne pas s’amuser seul et Sudha la jeune marchande de fleurs. Un soir pour qu’Amal s’endorme en paix, le prévôt lui fait croire que le Roi va venir le voir dans la nuit avec son médecin particulier.

Chitra. Drame lyrique en 1 acte (1892) traduit de l’anglais par Nicole Balbier. Chitra, fille unique de Manipur a été élevée comme un fils : elle manipule l’arc à la perfection et peut protéger son peuple qui l’aime. Mais il lui manque la beauté alors qu’elle est amoureuse du prince Arjuna de la maison des Kurus qui vit maintenant en ermite dans la forêt. Elle réussit à obtenir des dieux, Madana (Éros) et Vasanta (dieu du printemps) d’être très belle pendant un an. Durant cette magnifique année, elle éblouit Arjuna qui oublie son vœu de chasteté. Mais qu’adviendra-t-il lorsqu’elle redeviendra ce qu’elle est réellement, d’autant plus qu’elle porte un enfant ? Arjuna lui est à la recherche de l’amour parfait et se moque de la beauté éphémère.

L’œuvre de Rabîndranâth Tagore a été regroupée sous le titre Rabîndra Rachanavali soit 14 volumes qui ont été publiés par le Gouvernement du Bengale occidental (Calcutta) en 1961 et les nouvelles écrites en bengali ont été regroupées sous le titre Galpaguchcha en 4 volumes. Il est possible de télécharger une quinzaine de textes en anglais sur Gutenberg.org.

Œuvres de Rabîndranâth Tagore (par ordre alphabétique de titres, malheureusement certains titres parus en français sont épuisés). À quatre voix – Amal et la lettre du Roi (1924), Le Christ – La corbeille de fruits (1963), Cygne – De l’aube au crépuscule (1998), La demeure de la paix – Dialogues de paix – Épousailles et autres histoires (1989), L’esquif d’or, anthologie des œuvres poétiques (1997), La formation du perroquet et autres histoires (1944), La fugitive, poèmes de Kabir (1922), Gora (1910), Histoires de fantômes indiens – Inde, rêve de pierre – Le jardinier d’amour (1919), La jeune lune (1923), Lettres à un ami – Lettres de Russie (1960), La machine (drame en 1 acte en prose) – La maison et le monde – Mashi (1925), Nationalisme (1917), Le naufrage (1929), Nuage et soleil (2004), L’offrande lyrique (1913), Gitanjali (1913, 1971), Paroles des hymnes nationaux de l’Inde et du Bangladesh – La petite mariée (2004), Quatre chapitres – La religion de l’homme (1931), La religion du poète – Le roi de la chambre sombre – Sâdhâna – Souvenirs (1917), Souvenirs d’enfance (1964), Le vagabond et autres histoires, contes bengalis (1962), Vers l’homme universel (1961).

En 1961, le célèbre cinéaste indien, Satyajit Ray a réalisé un film documentaire de 54 minutes sur Rabîndranâth Tagore et son œuvre pour le centenaire de sa naissance.