Viens, mon beau chat de Gaia Guasti

Viens, mon beau chat de Gaia Guasti.

Thierry Magnier, collection En voiture Simone !, mai 2018, 112 pages, 7,40 €, ISBN 979-10-352-0175-3.

Genres : littérature italienne, littérature jeunesse, fantastique.

Gaia Guasti naît en 1974 à Florence (Italie). En 1974, elle arrive à Paris (avec son chat) pour apprendre le français. En 1996, elle entre à l’École supérieure des métiers de l’image et du son et devient scénariste pour le cinéma. Elle est aussi autrice pour la jeunesse. Douze autres romans sont publiés chez Thierry Magnier, plus d’autres romans chez d’autres éditeurs (Milan…). Elle partage son temps entre la France et l’Italie.

« Viens, mon beau chat, viens sur mon cœur amoureux… » (p. 5, première phrase du roman). Le chat, c’est Bouillotte, un magnifique mâle roux qui vit chez les Marilac (Roger, Carmen, Flavie et Marius). Un jour alors que Flavie avait prévu de jouer avec son meilleur ami, Armand Pierlot, la grand-tante Clarisse – qui est par ailleurs propriétaire de l’appartement familial – lui offre « un bracelet ancien, un fil d’argent finement ciselé. […] un objet extrêmement précieux. » (p. 18). Mais Bouillotte s’enfuit par la fenêtre avec le bracelet autour du cou ! Flavie, son petit frère Marius, et Armand vont le poursuivre jusqu’à une maison bien étrange.

S’il n’y a pas de traduction pour Viens, mon beau chat, c’est que Gaia Guasti écrit en français et en italien. Une première version de ce roman, alors titré La dame aux chamélias, est déjà parue aux éditions Thierry Magnier en 2012 dans la collection Le feuilleton des incos.

Viens, mon beau chat est une jolie histoire fantastique qui ressemble à un conte avec plein de chats et une sorcière, en tout cas une vieille dame différente. C’est un hommage au poème Le chat de Charles Beaudelaire (in Les fleurs du mal, 1857) que vous pourrez lire ci-dessous. La couverture est superbe (avez-vous repéré tous les chats ?). L’histoire dans la maison magique de Marguerite fait un tout petit peu peur (pour les enfants, hein !, pas pour les adultes) mais elle est pleine de sagesse et de compassion, de mystère et de fantaisie.

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.
Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,
Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
                                                                 Nagent autour de son corps brun.

Une jolie lecture pour les challenges de l’épouvante (pour les jeunes lecteurs), de l’été, Jeunesse Young Adult, Littérature de l’imaginaire, Petit Bac 2018 (catégorie Animal), S4F3 #4, Voisins voisines (Italie) et le Défi littéraire de Madame lit (septembre est consacré à la littérature italienne).

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Throwback Thursday livresque 2018-27

Pour ce jeudi 5 juillet, le thème du Throwback Thursday livresque 2018 est « en plein vol » (avion, hélicoptère, ailes ou pouvoir magique). Aucune hésitation, je vous propose Le renard et l’aviateur de Luca Tortolini et Anna Forlati : par contre, c’est un grand album illustré, pas un roman, j’espère que ça ne dérange pas ! Antoine a un accident avec son avion, il blesse un petit renard avec qui il deviendra ami. Antoine… Oui, Saint-Exupéry ! Et on sait que l’avion fut très important dans sa vie (et dans sa mort aussi…). Vous pouvez voir les autres participations chez BettieRose. Bonne fin de semaine et bon weekend estival !

Les larmes du seigneur afghan de Campi, Zabus et Bourgaux

Les larmes du seigneur afghan de Campi, Zabus et Bourgaux.

Dupuis – Aire Libre, mai 2014, 80 pages, 16,50 €, ISBN 978-2-8001-58-46-4.

Genre : bande dessinée documentaire.

Thomas Campi, né le 8 décembre 1975, est un dessinateur italien qui a commencé par la pub. Il a vécu pendant 6 ans en Chine et vit maintenant à Sydney en Australie. Plus d’infos sur http://thomascampi.com/.

Vincent Zabus, né le 8 mai 1971 à Namur, est un scénariste belge. Du même auteur : Agathe Saugrenu, Macaroni !, Le monde selon François.

Pascale Bourgaux est une journaliste française, elle a couvert le Kosovo, l’Irak, l’Afghanistan, le Moyen-Orient, elle travaille pour les médias français et belges, et donne aussi des cours à Sciences Po.

Depuis dix ans, Pascale va régulièrement en Afghanistan. Elle réalise des reportages sur Mamour Hasan, « un seigneur de guerre ouzbek du nord du pays » (p. 8) et les gens de sa maison. Mars 2010, son employeur préférerait qu’elle ne parte pas car le pays devient de plus en plus dangereux. Pascale est cette fois accompagnée de Gary, le caméraman, c’est sa première fois, et comme d’habitude d’un fixeur qui les guidera et leur servira d’interprète. C’est vrai que la situation s’est dégradée en dix ans : Pascale voit la corruption, les bavures et la pauvreté. « Si l’argent de la communauté internationale était dépensé correctement… Aujourd’hui en Afghanistan, il n’y aurait ni pauvreté, ni talibans. » (p. 26). Beaucoup d’Afghans ne croient plus en la démocratie et sont prêts à inviter les talibans contre lesquels ils ont combattu. « Dix ans de soutien militaire et d’aide humanitaire internationale pour en arriver là… T’imagines ? » (p. 32).

Comme le livre date un peu (2014), on n’apprend pas de choses récentes sur l’Afghanistan mais le constat n’a pas changé : les talibans sont toujours là, la corruption et la pauvreté aussi, une partie de la population se radicalise de nouveau et le pays peut basculer dans le fondamentalisme. C’est triste pour les Afghans… Mais la bande dessinée est tout de même intéressante à lire car, en plus des dessins très réussis, c’est une belle tranche de vie, le beau témoignage d’une journaliste européenne qui aime ce pays et qui risque sa vie à chaque voyage pour rencontrer les gens dans les villages, les filmer, leur donner la parole et qui espère que la vie s’arrangera pour eux. Je me demande si elle y est retournée depuis ? J’aurais aimé savoir plus de choses sur la vie quotidienne, en particulier pour les femmes et les enfants, peut-être qu’il faudrait que je vois le film documentaire réalisé en 2011.

Une lecture pour La BD de la semaine que je mets dans les challenges BD, Défi 52 semaines (A comme Afghanistan), Raconte-moi l’Asie et Un max de BD en 2018.

Tu tueras le Père de Sandrone Dazieri

Tu tueras le Père de Sandrone Dazieri.

Robert Laffont, collection La bête noire, octobre 2015, 668 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-221-14674-3. Uccidi il padre (2014) est traduit de l’italien par Delphine Gachet.

Genres : littérature italienne, roman policier.

Sandrone Dazieri naît le 4 novembre 1964 à Crémone (Lombardie, Italie). Il est auteur (romans policiers, nouvelles, essai, scénarios…) et journaliste.

Un pique-nique en famille dans la vallée des Pratoni del Vivaro mais, après la sieste, Stefano Maugeri se retrouve seul ; son épouse Lucia et leur fils Luca, 6 ans et demi, ont disparu et il n’arrive pas à les joindre au téléphone. Comme il est un mari violent, il fait un coupable parfait pour le procureur ! Mais la commissaire Colomba Caselli, adjointe du commissaire Alfredo Rovere depuis 4 ans à la troisième section de la brigade mobile (communément appelée la criminelle), est appelée en urgence. Dans la police depuis 13 ans, à 32 ans, elle est en arrêt après ce qu’elle appelle « le Désastre » et fait des crises de panique… Si le corps de l’épouse est retrouvé décapité au Belvédère de la Via Sacra, l’enfant a vraiment disparu. « Si le père est innocent, l’enfant a été emmené par le meurtrier. » (p. 47). Sur les ordres de Rovere, Colomba va devoir travailler avec Dante Torre, connu comme « l’enfant au silo ». « Vous voyez commissaire, pendant onze années, les années les plus délicates dans la formation d’un être humain, j’ai vécu sans contact avec personne hormis lors des confrontations occasionnelles avec mon ravisseur. Ni livres, ni télévision, ni radio. Quand je suis sorti, le monde était pour moi incompréhensible. Les interactions sociales m’étaient totalement étrangères, comme pourrait l’être la vie d’une fourmilière pour vous. » (p. 77). Maugeri est accusé et emprisonné mais Rovere doute de sa culpabilité ; Colomba et Dante vont donc enquêter en parallèle car Torre pense que l’homme qui a enlevé Luca, ainsi que de nombreux autres enfants, est le Père, celui qui l’avait enlevé il y a 35 ans. « Quand il m’a enlevé… Quand le Père m’a enlevé, j’avais avec moi un objet que j’avais trouvé dans le pré où je jouais. C’était un sifflet de scout. […] Celui-ci, dit-il en le montrant du doigt. » (p. 103).

Tu tueras le Père est un très bon roman policier, sombre, extrêmement prenant, un véritable page turner, je l’ai d’ailleurs lu d’une traite ! C’est aussi une réflexion sur la construction de soi, la mémoire, l’imaginaire collectif, la façon dont nous réfléchissons et répondons selon notre culture, nos références et nos souvenirs : Dante Torre a dû tout rattraper après son évasion (musique, cinéma, littérature, personnages, etc.) et, comme il a une excellente mémoire, ça l’aide pour retrouver des enfants disparus. De plus, le lecteur découvre Rome, ses quartiers, ses habitants, ses environs, même si l’auteur explique que certains quartiers sont fictionnalisés. L’enquête est dense, intense, difficile à mener, aussi bien pour Colomba que pour Dante, d’autant plus que les collègues de Colomba et le procureur leur mettent des bâtons dans les roues… L’enquête avance lentement mais ce qu’il vont découvrir est bien plus grave que les actes d’un seul homme, des enlèvements, des expériences, une machination internationale (enfin occidentale plutôt). Et ça fait froid dans le dos… D’autant plus que l’auteur s’est inspiré de faits réels !

Quelques extraits

« Tu sais ce qu’ils t’enseignent tout au début, quand tu apprends à mener une enquête ? À ne pas te polariser sur une théorie. Parce que si tu es trop convaincu, tu vas voir des choses qui n’existent même pas. » (p. 209).

« Depuis quand tu n’es plus en service ? – Entre l’hôpital, la convalescence et la mise en disponibilité ? Presque neuf mois aujourd’hui. » (p. 293).

« Tu connais quelqu’un, toi, qui se donne la peine de mettre un mot de passe à une clé ? – Non, personne. – Alors, quoi que ce soit, ce doit être important. » (p. 387) [une clé USB].

Vite, avant que le mois de mai se termine, une lecture dans le Mois italien ! Et que vois-je ? Tu tueras l’ange, une deuxième enquête de Colomba Caselli et Dante Torre est parue le 18 de ce mois de mai ! Même éditeur, même collection, une prochaine lecture à coup sûr. Excellente lecture que je mets aussi dans les challenges Polars et thrillers de Sharon et Voisins Voisines pour l’Italie.

Le renard et l’aviateur de Luca Tortolini et Anna Forlati

Le renard et l’aviateur de Luca Tortolini et Anna Forlati.

Notari, collection L’oiseau sur le rhino, avril 2017, 44 pages, 22 €, ISBN 978-2-9701150-3-8. La volpe e l’aviatore (2017) est traduit de l’italien par Notari et Marcel Cottier.

Genres : littérature italienne, album illustré.

Luca Tortolini naît en 1980 en Italie. Il étudie les Beaux-Arts à Rome. Il vit à Macerata. Il est auteur de plusieurs albums publiés aux éditions Cambourakis, Notari et Rouergue. Plus d’infos sur sa page FB.

Anna Forlati naît en 1980 à Padoue en Italie. Elle est illustratrice. Plus d’infos sur son site (sur lequel j’ai pris l’illustration ci-dessous) et sa page FB.

J’ai reçu ce magnifique album pour le weekend de Pâques, ça m’a fait une très belle surprise et je remercie les éditions Notari !

Il fait nuit et Antoine est obligé de faire un atterrissage forcé en forêt. Un petit morceau de la carlingue blesse un renard et Antoine le soigne. « Il prit soin de moi. Il me banda la patte pendant que je faisais semblant d’être mort. »

Comme vous le voyez, le narrateur est Renard. Je trouve que ça donne une autre ampleur à l’histoire, douce, tendre.

Lorsque l’avion est réparé, Antoine repart mais il n’a pas fait attention que Renard dormait à l’intérieur. C’est une grande aventure pour Renard ! Pourra-t-il manger la poule dont il rêve ?

Les dessins sont complémentaires à l’histoire, en double page, grandioses, avec des détails d’une grande richesse (par exemple, sur la couverture, vous pouvez chercher le hibou, l’oiseau, et c’est comme ça à chaque dessin, un papillon, des baies, etc.).

L’histoire paraîtra douce aux enfants, ils se sentiront confidents de Renard devenant la mascotte de la base militaire, observant Antoine quand il écrit dans ses cahiers et menant une vie agréable malgré la nostalgie de sa forêt. Les adultes, eux, savent qui est Antoine, ce qu’il écrit dans les cahiers, et surtout ils savent qu’Antoine ne reviendra jamais de sa dernière mission… Les enfants se sentiront proches de Renard et garderont espoir au fond de leur cœur.

Ce grand album est propice à parler d’Antoine de Saint-Exupéry, de l’animal et de son milieu naturel, des relations entre l’humain et l’animal, de l’aviation aussi pourquoi pas.

Une très belle lecture que je mets bien sûr dans le Mois italien. Je vais le glisser également dans Je lis aussi des albums organisé chaque année par Sophie Hérisson.

Attentat contre le Saint Suaire de Laura Mancinelli

attentatsaintsuaireAttentat contre le Saint Suaire de Laura Mancinelli.

La fosse aux ours, mai 2001, 137 pages, 13,50 €, ISBN 2-912042-36-4. Attentato alla Sindone (2000) est traduit de l’italien par Patrick Vighetti.

Genres : littérature italienne, roman policier.

Laura Mancinelli est née le 18 décembre 1933 à Udine et je découvre qu’elle est morte le 7 juillet 2016 à Turin. En 1956, elle sortait diplômée en Lettres modernes (littérature allemande) de l’Université de Turin. Elle était professeur universitaire, traductrice, auteur en particulier de romans historiques, médiéviste et germaniste : assurément de la matière pour ses romans ! Son œuvre : de nombreux romans et nouvelles, des histoires pour enfants, des essais et des ouvrages sur la littérature allemande.

Ce vendredi soir d’avril, après sa semaine de travail, Carmine Bauducco, professeur d’histoire des religions au Palazzo Nuovo (l’Université des lettres et sciences humaines de Turin), s’apprête à continuer de lire son édition latine des œuvres de Denys l’Aréopagite mais une odeur de fumée le dérange : la coupole Guarini est en feu ! « Ce que lui montra le journal télévisé le glaça au plus profond de l’âme. Un brasier immense et furieux dévorait la chapelle du Saint-Suaire, au sommet de la Cathédrale. » (p. 14). Après avoir réfléchi toute la nuit, Carmine Bauducco est sûr que l’incendie n’est pas accidentel mais criminel. Il pense qu’une organisation a voulu détruire la précieuse relique ou que l’incendie masque le vol de la relique. Il va enquêter avec une jeune collègue chargée de recherches en philologie germanique, Priscilla Pampieri, et un voisin journaliste à La Stampa, Ciro Cerfoglio.

un-mois-un-editeurLa fosse aux ours (site toujours pas à jour…) a édité quelques romans policiers. Attentat contre le Saint Suaire est un d’entre eux. Ce n’est pas un grand roman policier mais il est bien agréable à lire et le lecteur apprend pas mal de choses sur Turin et son patrimoine, c’est ce qui est le plus intéressant. Les personnages ont chacun leur caractère et sont complémentaires ; il y a quelques moments amusants, en particulier avec Camilla et son horrible chien nommé Napoléon.

ThrillerPolar2016-2voisinsvoisines2017Une petite lecture sympa que je mets vite, avant la fin du mois, dans Un mois, un éditeur et dans Polars et thrillers et Voisins Voisines 2017.

Interview de Jean-Marc Ceci

monsieurorigamiMon coup de cœur de l’année 2016, c’est Monsieur Origami de Jean-Marc Ceci, un (premier) roman… parfait ! Si, si, je vous assure ! J’ai alors eu l’idée de contacter l’auteur pour lui demander s’il m’accorderait une interview sur le blog et… tadam, quelle joie, quel honneur ! J’espère que pour terminer l’année, ça vous fait plaisir. Nota : au début, je n’avais pas numéroté mes questions mais le document est long c’est pourquoi j’ai choisi de les numéroter et j’ai mis les réponses de Jean-Marc Ceci en couleur.

Jean-Marc Ceci, bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à cette petite interview pour mon blog !

1. Monsieur Origami est mon roman coup de cœur 2016 (quelle finesse et quelle profondeur dans ce roman qui paraît pourtant simple !) et je sais que de nombreux blogolecteurs l’ont aussi beaucoup apprécié ; quel(s) effet(s) cela vous fait ?

Bonjour PatiVore.

Je vous remercie pour vos gentils mots.

Je suis très touché par ce qui m’arrive, j’en mesure l’importance et le côté extraordinaire.

Je suis en train de vivre la consécration d’une intention que j’ai depuis mon adolescence. J’y ai pensé en secret chaque jour et chaque nuit pendant plus de vingt ans. Je ne l’avais jamais révélée jusqu’à l’envoi de mon manuscrit. Monsieur Origami est le premier que j’envoie à un éditeur : j’ai estimé que le temps était venu.

2. Vous reliez dans ce roman plusieurs choses qui me touchent : un Japonais (j’ai vécu au Japon et c’est un pays qui me fascine), la Toscane (j’adore l’Italie, c’est pour moi le pays du romantisme), la chatte Ima (j’adore les chats) et le temps (source perpétuelle d’interrogation). Voici mes questions :

2-a. J’ai trouvé que vous connaissiez bien le Japon et ses traditions (washi, origami, thé, arts martiaux…) ; avez-vous été au Japon ou avez-vous écrit ce roman « à l’aveugle », au feeling ?

Ma passion pour le Japon remonte à mon enfance. Je ne peux pas expliquer pourquoi. C’est en moi. J’ai toujours été fasciné par la construction de la mentalité, de son for intérieur, la recherche de la sagesse, la spiritualité silencieuse qui entoure les gestes du quotidien. J’ai toujours voulu chercher à cultiver cet état d’esprit en moi.

Adolescent, j’ai pratiqué les arts martiaux avec un homme extraordinaire qui a beaucoup compté pour moi. J’ai eu beaucoup de chance de le rencontrer. Je peux dire que pas un jour ne se passe sans que je ne pense à lui encore aujourd’hui. La pratique du karaté, puis de l’aïkido, m’a nourri et est restée en moi.

Les phrases m’ont en partie été inspirées de l’efficacité des gestes courts et précis des arts martiaux.

2-b. Vous avez la double nationalité, italienne et belge : quelle(s) relation(s) avez-vous avec votre patrie d’origine ?

Je suis fier d’être belge et je suis fier d’être italien. Il y a en moi un peu des deux cultures. J’ai encore de la famille en Italie avec qui je garde contact.

Je suis issu de l’immigration. Mes grands-pères ont émigré en Belgique et ont travaillé dans les mines. Je ne les ai malheureusement pas connus. La Belgique est le pays d’accueil de toute ma famille et m’a offert la nationalité belge lorsque j’étais adolescent. Ma double nationalité reflète à la fois mes origines et mon présent.

2-c. Aimez-vous les chats ? En avez-vous ? Si oui, vous ont-ils inspiré pour le travail de réflexion et d’écriture ?

Le chat – et les félins en général – est l’animal auquel je me suis toujours identifié. Adolescent, j’ai été scout et j’y ai reçu le totem de Lionceau. On ne choisit pas son totem, je l’ai donc reçu avec joie.

La présence de la chatte Ima était nécessaire dans l’histoire. Je la voulais discrète, mais présente, comme le sont les chats. Je suis d’autant plus content d’avoir ajouté ce personnage qu’il est l’évocation personnelle de ma propre chatte, l’animal de compagnie de mon enfance. Je l’aimais beaucoup.

Dans le roman, la chatte apparaît pour équilibrer l’histoire. Elle s’approche des êtres auprès desquels elle entend obtenir quelque chose, elle s’en éloigne lorsqu’elle est repue des êtres, elle vit en paix, elle rappelle Kurogiku au calme. C’est sans doute le seul personnage qui a tout compris : il se fait dorloter et il dort – et lorsqu’il dort, il ronronne. C’est à peu près tout.

2-d. Quant au temps (quel beau projet de le déplier !), avez-vous cette notion plus cyclique que linéaire qu’ont les Bouddhistes ?

Je vois le temps comme l’espace. Ni le temps ni l’espace ne sont linéaires. Ils occupent tout. Mais nous, humains, ne pouvons faire les choses qu’en séquences, nous sommes ainsi faits. Nous nous déplaçons sur une ligne : même si nous savons que l’espace est infini, nous ne pouvons en occuper qu’un seul point à la fois. Il en va de même du temps, je pense. Il est déjà parti, il n’est pas encore advenu, et tout cela en même temps. Mais nous, humains, ne pouvons nous positionner qu’en un seul point à la fois qui s’appelle le présent. Nous sommes en ce lieu, mais nous savons qu’il existe d’autres lieux où nous ne sommes pas. Je dirais également que nous sommes en ce moment, mais nous savons qu’il existe d’autres moments où nous ne sommes pas. Mais ils sont là.

3. En lisant Monsieur Origami, j’ai ressenti des similitudes avec les écrits de Cédric Villani en particulier dans le style (épuré) et le choix des mots (précis) comme si, malgré toute la poésie de ce roman (qui ressemble à un haïku géant !), vous l’aviez rédigé en scientifique, de façon mathématique : était-ce calculé ? (sans jeu de mot !).

Dans ce ton « mathématique » ou « scientifique », comme vous dites, j’y vois le ton coupé et sec d’un geste d’art martial, comme je le disais plus haut. Dans un coup, une position, un kata, il y a une esthétique compatible à leur efficacité, qui leur est nécessaire même.

Ce ton n’était pas calculé car, à partir du jour où j’ai eu l’idée de ce roman, il m’a fallu deux ans avant de le trouver. J’avais en tête la relation difficile et emplie de non-dits entre les deux personnages – Kurogiku et Casparo – mais je ne trouvais pas le ton qui traduisait ce que je ressentais de l’intérieur. Alors j’ai mis cette histoire de côté tout en la surveillant du coin de l’œil. Un jour, deux ans plus tard, j’ai senti le ton qui me semblait devoir être utilisé. À ce moment, j’ai écrit très vite, dans un sentiment d’urgence, de peur de perdre la petite musique. J’ai essayé de mettre sur papier les mots comme les notes de musique du ton que je voulais donner à l’ensemble.

J’ai coupé avec une paire de ciseaux dans la tête tous les mots qui faisaient trop de bruit. J’ai essayé de faire paraître les émotions qui traversent les personnages et les vérités de l’histoire au moyen de la combinaison des éléments factuels. Je voulais laisser le lecteur induire et reconstruire lui-même ce qui était en train de se passer.

4. À une personne qui me disait « Je n’ai pas le temps de lire », j’ai répondu « Lis-le et tu verras que tu auras le temps de prendre le temps ! » et effectivement, elle a lu Monsieur Origami et l’a énormément apprécié. Que représente pour vous le temps ? Le « manque » de temps ? Pensez-vous qu’il prend trop de place dans nos vies ?

Je reprends les similitudes entre le temps et l’espace.

De quoi est-on disposé à se débarrasser par manque de place chez soi ? Quel sacrifice est-on prêt à faire si ce sacrifice sert à la création d’un espace nécessaire à une réalisation qui nous tient plus à cœur encore ?

J’utilise ce même état d’esprit pour le temps. Plus que « prendre » le temps, je pense qu’il est question de « reprendre » le temps à ce qui nous le vole, ou prendre « son » temps.

Il pleut, il neige, il fait froid, cela n’arrête pas le coureur à pied ou cycliste. Car ce qu’ils font n’est pas courir ou pédaler. Courir ou pédaler n’est que le moyen d’atteindre un objectif. Ils le font pour une raison (se détendre, oublier, se dépasser, se prouver). Les conditions ne sont jamais idéales. La vraie question pour moi est la suivante : le temps étant ce qu’il est, comment est- ce que je décide de m’y adapter et d’avancer, malgré tout.

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Source : Facebook de Jean-Marc Ceci

5. En parlant de temps, vous êtes un jeune auteur proche de la quarantaine : écrire vous est-il venu comme ça « sur le tard » ou écrivez-vous pour vous depuis plus longtemps ?

J’écrivais pour moi depuis longtemps, caché. Comme une activité interdite ou inavouable, mais surtout parce que le résultat était médiocre, et ne méritait rien d’autre que de rester caché. Il m’était donc inutile d’en parler. Je savais qu’un jour il me faudrait bien sortir de cette sorte d’impasse qui consistait à cacher ce qui, dans la vie, me tenait à cœur. Cela a pris du temps pour que je me décide à m’ouvrir et assumer les conséquences, qu’elles soient heureuses ou douloureuses. Entre-temps j’ai vécu d’autres expériences qui m’ont nourri aussi. C’est ainsi. Monsieur Origami est le premier que j’envoie à un éditeur : j’ai estimé que j’étais enfin prêt, que le temps était venu. Alors je l’ai envoyé. Cela faisait 10 ans que je savais la personne à qui je voulais l’envoyer : Guy Goffette. Je ne le connaissais pas du tout, mais sa plume me touche au plus profond. C’est à lui que j’ai envoyé mon manuscrit. Aujourd’hui il est mon éditeur, et j’en éprouve une grande fierté. C’est une chance extraordinaire.

6. Après la lecture de Monsieur Origami, un ami a dit qu’il le pensait trop bien écrit, trop scientifique, que ça frisait l’imposture (sic) ; que voudriez-vous lui répondre ?

Je n’ai pas vraiment de réponse car je ne vois pas vraiment de question, mais plutôt une opinion. Je suis qui je suis et j’ai écrit ce que j’ai écrit, c’est tout ce que je peux dire.

7. J’espère que vous accepterez de partager avec mes lecteurs et moi quelques infos :

7-a. Quels écrivains appréciez-vous et conseilleriez-vous ?

J’aime Alessandro Baricco, Guy Goffette, JMG Le Clézio, Italo Calvino, Stefano Benni, Charles Dickens, Luigi Pirandello, Antoine de Saint-Exupéry, Daniel Pennac, Jacqueline Harpman, Maurice Maeterlinck, Sylvie Germain, John Steinbeck, John Kennedy Toole, Nietzsche… Je me nourris d’histoires et de styles très divers. Si j’étais nutritionniste, je dirais qu’il est bon d’avoir une alimentation littéraire variée. Je ne conseille rien d’autre que cela.

7-b. Que lisez-vous en ce moment ?

De l’inconvénient d’être né, de Cioran. Ensuite, je commence Les Luminaires, d’Eleanor Catton.

7-c. Un livre qui vous est récemment tombé des mains ?

Le dernier qui m’est vraiment tombé des mains est Guerre et Paix, je pense. C’était il y a très longtemps. Le moment était mal venu, car je l’avais emporté lors de mon voyage de noces ! Je n’avais donc pas la tête à ça. Depuis, cela ne m’arrive quasiment jamais. J’attends d’être prêt avant de lire un roman. Si j’évoque et me souviens de Guerre et Paix, c’est que le souvenir m’a marqué. Je sais que je le lirai. Cela prendra peut-être un an ou vingt.

7-d. Un artiste musical que vous appréciez ?

Chopin, Bach, Vivaldi, Mozart.

7-e. Un artiste (peinture, dessin…) que vous appréciez ?

Léonard de Vinci, Dali, Jérôme Bosch, Miro, les peintres flamands.

7-f. Vos coups de cœur 2016 ?

J’ai toujours été en retard de plusieurs années dans mes lectures, alors je répondrai à cette question dans quelques années.

Cette année, j’ai découvert et dévoré Cioran avec Syllogismes de l’amertume.

8. Autre chose que vous souhaiteriez ajouter ?

Je vous remercie pour vos questions.

À dix-huit ans, je suis tombé par hasard sur les 10 conseils d’Hemingway aux écrivains. J’aime bien les relire, de temps en temps. Les voici :

Soyez amoureux.

Crevez-vous à écrire.

Fréquentez les écrivains du « Bâtiment ».

Ne perdez pas votre temps.

Écoutez la musique.

Regardez la peinture.

Lisez sans cesse.

Ne cherchez pas à vous expliquer.

Écoutez votre bon plaisir.

Taisez-vous.

9. Et la dernière question : un deuxième roman en projet ? (j’espère que oui !).

Oui.

[Excellente nouvelle ! Mais zut ! J’aurais dû demander s’il lui était possible de donner un thème, un topo, un titre, une date de parution… Tant pis, il faudra patienter !]

Jean-Marc Ceci, encore merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et surtout merci pour ce magnifique Monsieur Origami !

Merci à vous, PatiVore. Cela m’a fait plaisir.

Quel bonheur, cette interview ! Les réponses de Jean-Marc Ceci sont simples mais argumentées. Même sa réponse à la question 6 quand on pense au conseil de Hemingway : « Ne cherchez pas à vous expliquer ». Et quand je parle de simplicité, ce n’est pas péjoratif, c’est en fait dans les sens de sans fioritures et de façon sincère et généreuse. Ses réponses m’ont enrichie, touchée, émue, j’ai vraiment hâte de lire le deuxième roman ! Mais en attendant, mon dernier conseil de l’année, c’est : lisez Monsieur Origami, ce roman est magnifique, profond, émouvant, je ne taris pas d’éloges mais je ne veux pas en faire trop et que vous vous détourniez…  Et puis, vous pouvez bien sûr aussi piocher dans la belle liste d’auteurs qu’il aime lire. Vous pouvez suivre Jean-Marc Ceci sur FB.

Sur ce, passez de bonnes fêtes de fin d’année et je vous dis à l’année prochaine, c’est-à-dire à demain !