Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo

Le démon de l’île solitaire d’Edogawa Ranpo.

10-18, collection Grands détectives, janvier 2017, 358 pages, 8,10 €, ISBN 978-2-264-06902-3. Kotô no oni 孤島の鬼 (1929) est traduit du japonais par Miyako Slocombe.

Genres : littérature japonaise, roman policier.

Edogawa Ranpo 江戸川 乱歩… Edogaw pour Edgar, a ran pour Allan et po pour Poe, eh oui ! De son vrai nom HIRAI Tarô 平井 太郎 est né le 21 octobre 1894 à Mie (Japon). Fondateur du roman policier japonais, il crée pour ses 60 ans le Prix Edogawa Ranpo qui récompense chaque année – depuis 1955 – un roman policier. L’auteur est mort le 28 juillet 1965 mais le prix existe toujours.

Minoura a 25 ans lorsqu’il rencontre, dans l’entreprise où il travaille, la jolie Hatsuyo Kizaki qui devient sa fiancée. Mais Michio Moroto qu’il a connu étudiant, bien qu’homosexuel, la demande en mariage. Aucun des deux jeunes hommes ne l’épousera puisqu’elle est assassinée dans sa chambre fermée de l’intérieur. « Par n’importe quel moyen, je trouverai cet assassin. Et je nous vengerai ! » (p. 56). Minoura demande de l’aide à Kôkichi Miyamagi, un ami détective amateur mais, s’approchant trop près de la vérité, il est assassiné aussi, sans avoir pu « révéler le moindre détail de son raisonnement » (p. 66). Finalement, Minoura va devoir enquêter avec Moroto. « Si j’ai vu juste, il s’agit réellement d’un mystère sans précédent. On pourrait presque dire qu’il relève du surnaturel. » (p. 109).

J’ai acheté ce roman spécialement pour la lecture commune du 25 avril pour le Mois japonais. Mais je n’y allais pas à l’aveugle : je connaissais cet auteur puisque j’ai déjà lu des romans de lui (publiés chez Philippe Picquier) et je les avais beaucoup aimés. Ouvertement inspiré par Edgar Allan Poe principalement mais aussi Gaston Leroux, Maurice Leblanc, G.K. Chesterton et Arthur Conan Doyle – bref des auteurs de romans policiers ou de romans d’aventure – qu’il considère comme ses maîtres, Edogawa Ranpo ajoute à ses histoires sa patte (ses coups de griffe même !), sa réflexion bien sûr différente de celle des Occidentaux et donc l’exotisme de sa pensée japonaise. Mais ses romans ne sont pas qu’exotisme, ils dégagent un fort potentiel psychologique ; les clins d’œil à ses auteurs fétiches, les phrases adressées aux lecteurs, son humour délicat, le côté mystérieux et fantastique voire horreur m’emballent à chaque fois et je vous conseille fortement cet auteur. La vie tokyoïte au début du XXe siècle, l’énigme en chambre close, des détectives amateurs, un voyage sur une île isolée, des mystères, des monstres, un labyrinthe souterrain… Il y en a pour tous les goûts et pour tous les frissons !

Quelques extraits

« Minoura, allons-y ensemble. Joignons nos forces et trouvons le secret de cette île ! » (p. 212).

« C’est le fantasme du diable. L’utopie du démon. » (p. 322).

« Que dois-je faire ? M’attrister ? Mais le chagrin est trop grand pour que je m’attriste. Me mettre en colère ? Mais la haine est trop profonde pour que je me mette en colère… » (p. 323).

Une excellente lecture pour les challenges Classiques, Littérature de l’imaginaire, Polars et thrillers, Raconte-moi l’Asie, Un genre par mois (en avril, policier), Rentrée littéraire janvier 2017 de MicMélo, et donc la lecture commune de ce 25 avril pour le Mois japonais organisé par Hilde et Lou (j’aurais voulu participer plus mais…).

Les herbes du chemin de Sôseki

herbescheminsosekiLes herbes du chemin de Sôseki.

Picquier poche, n° 14, septembre 1994, 247 pages, 8,50 €, ISBN 87730-194-X. Michikusa 道草 (1915) est traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu.

Genres : littérature japonaise, roman autobiographique.

Natsume Sôseki 夏目 漱石 : biographie et bibliographie.

Lorsqu’il était étudiant, Kenzô avait quitté Tôkyô pour l’Angleterre puis était revenu au Japon. Maintenant, à 36 ans, il est marié à O-Sumi et le couple vit dans une maison à Komagome. Il y a deux fillettes et O-Sumi attend leur troisième enfant. Kenzô est professeur à l’université et écrivain mais la famille peine à joindre les deux bouts, d’autant plus que Kenzô aide sa sœur aînée, pourtant mariée. Un jour, Kenzô croise un homme dans la rue et le reconnaît : c’est Shimada. « je me demande si c’est par hasard ou parce qu’il cherchait où j’habite qu’il est passé justement par là. » (p. 21). Les deux hommes ne se sont pas vus depuis plus de vingt ans mais les souvenirs remontent à la surface car cet homme et son épouse l’ont élevé pendant quelques années, lorsqu’il avait entre 3 et 8 ans. « Il était impossible à Kenzô d’oublier que ce vieillard s’était occupé de lui autrefois. En même temps, il ne pouvait réprimer l’aversion qu’il éprouvait à son égard. Partagé entre ces deux sentiments, il resta muet. » (p. 34). Lorsque le passé ressurgit, on est toujours mal à l’aise… « Kenzô ne parvenait pas à oublier qu’il avait derrière lui, si proche, un tel univers. Cet univers appartenait à un lointain passé. Pourtant, il possédait la propriété de se transformer brusquement en présent. » (p. 70). « Plus j’y pense, plus j’ai l’impression qu’il s’agit de quelqu’un d’autre. Je n’arrive pas à l’idée que c’était moi. » (p. 106). De plus, les relations avec son épouse ne sont pas faciles, il y a une gêne, un manque de communication, on ne montre pas ses sentiments, avec les enfants il en est de même. Shimada, âgé, pauvre et un poil malhonnête, va venir à l’improviste, régulièrement, et réclamer de l’argent, et son ex-femme, O-Tsune, aussi… Heureusement le père de Kenzô avait gardé tous les papiers de paiements de pension mensuelle et d’annulation de l’adoption pour le retour de Kenzô dans sa famille ! Kenzô n’a normalement aucun compte à rendre à Shimada mais il continue de le recevoir, par la force des choses, par obligation personnelle, entre nostalgie et mépris, ce qui le rend encore plus malheureux dans son couple. « Le vieillard qui apparut à Kenzô était vraiment un fantôme du passé. Mais il était aussi un être du présent, en même temps qu’une ombre diffuse de l’avenir. » (p. 110).

ChallengeClassiquesPereGoriotLes herbes du chemin, rédigé entre juin et septembre 1915 est le dernier roman achevé de Natsume Sôseki. En effet, Clair obscur, rédigé de mai à octobre 2016, reste inachevé suite à la mort de l’auteur. Les herbes du chemin est aussi le seul roman autobiographique, largement inspiré de son enfance, adolescence, vie d’étudiant et voyage en Angleterre, vie d’adulte de retour au Japon, vie de famille et surtout les problèmes rencontrés avec son père et sa mère « adoptifs ». Ne pas confondre Les herbes du chemin avec Oreiller d’herbes qui est un roman poétique (sur la montagne et l’art). Les herbes du chemin est finalement un roman difficile mais important sur le quotidien à l’époque Meiji (jusqu’en 1912) voire début de l’ère Taishô, un quotidien triste, maussade et empli de souffrances (Kenzô n’est pas particulièrement en bonne santé), en un mot désespérant…

RaconteMoiAsie2Et que sont les herbes du chemin, des brins d’herbe qu’on ignore en cheminant dans notre vie, que parfois on écrase, involontairement, mais principalement qu’on ignore, et Kenzô pense sûrement qu’il faut faire de même avec la majorité des humains, les ignorer, ne pas être dans leur vie, continuer à avancer sur son chemin, mutique, et peu importe le nombre de brins d’herbe qu’on laisse derrière soi. Un peu insouciant, voire négligent, Kenzô peut apparaître comme un homme têtu et égoïste (comme tous les hommes à cette époque au vu de l’éducation qu’ils avaient reçue et des difficultés de la vie ?). O-Sumi, plus pragmatique, est plus dans le renoncement mais elle n’hésite pas à chercher les chamailleries. Combien de couples comme Kenzô et O-Sumi navigant dans les ombres du passé, dans l’incompréhension du présent et dans l’inconnu du futur ?

un-mois-un-editeurUn roman qui entre dans les challenges Classiques, Raconte-moi l’Asie, Un mois, un éditeur avec quelques jours d’avance (éditeur de mars) mais je dois publier en février pour le Mois Natsume Sôseki.

Natsume Sôseki

sosekinatsumeDans un mois, le 9 février 2017, ce sera les 150 ans de la naissance de Natsume Sôseki (et le 9 décembre 2017, ce sera les 101 ans de sa mort).

Natsume Sôseki 夏目 漱石 est un écrivain japonais né le 9 février 1867 à Edo (ancien nom de Tôkyô). Il vit durant l’ère Meiji (1868-1912) et connaît le début de l’ère Taishô (1912-1926). Il étudie la littérature chinoise, puis l’architecture, l’anglais et la littérature anglaise. Il écrit des haïkus (poèmes), des articles de journaux et, en 1888, il prend comme nom de plume Sôseki (qui est en fait son prénom). Il enseigne, écrit (des romans, des nouvelles) et voyage (en Angleterre puis en Mandchourie et en Corée). Malheureusement il est très malade et meurt le 9 décembre 1916 à Tôkyô. Mais son œuvre reste et je vous propose, en son honneur, de faire du mois de février le Mois Natsume Sôseki.

tempsbotchantaniguchiIl suffira de lire un seul livre de Natsume Sôseki pour honorer le challenge ; mais plus de lectures sont les bienvenues ! Ci-dessous, vous trouverez les titres de Natsume Sôseki (source : Wikipédia) et vous pouvez aussi lire (un ou plusieurs tomes de) la série de manga Au temps de Botchan 坊っちゃんの時代 (Botchan no jidai) de Jirô Taniguchi 谷口 ジロー qui raconte la vie de Natsume Sôseki et l’ère Meiji.

1899 : Copeaux de bois, extraits de Bokusetsu-roku, œuvre en kanbun (chinois classique littéraire).

sosekichat1905 : Je suis un chat (Wagahai wa neko de aru – 吾輩は猫である), traduit par Jean Cholley, Paris, Gallimard, 1978.

1906 : Botchan (坊っちゃん) ou Le jeune homme, traduit par Hélène Morita, Paris, Le Serpent à plumes, 1993.

1906 : Oreiller d’herbes (Kusamakura – 草枕), traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Paris, Rivages, 1987.

1906 : Le 210e jour (二百十日) traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Paris, Rivages, 1990.

sosekibotchan1907 : Le mineur (Kôfu – 坑夫), traduit par Hélène Morita avec Shizuko Bugnard, Paris, Le Serpent à plumes, 2000.

1907 : Rafales d’automne (Nowaki – 野分), traduit par Élisabeth Suetsugu, Paris, Philippe Picquier, 2015.

1908 : Dix rêves (夢十夜), traduit par Alain Rocher, in Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines, Paris, Gallimard, 1986.

1909 : Petits contes de printemps (Eijitsu shôhin – 永日小品), traduit par Élisabeth Suetsugu, Arles, Philippe Picquier, 1999.

sosekisanshiro1909 : Sanshirô (三四郎), traduit par Jean-Pierre Liogier, Paris, Philippe Picquier, 1990.

1909 : Et puis (Sorekara – それから), traduit par Hélène Morita avec la collaboration de Yôko Miyamoto, Paris, Le Serpent à plumes, 2004.

1910 : La porte (Mon – 門), traduit par Raymond Martinie (Paris, Éditions Rieder, 1928, prix Langlois 1928 de l’Académie française), traduction plus récente par Corinne Atlan, Arles, Philippe Picquier, 1992.

1910-1911 : Choses dont je me souviens (Omoidasukoto nado – 思い出す事など), traduit par Élisabeth Suetsugu, Arles, Philippe Picquier, 2000.

1911 : La civilisation japonaise moderne (Gendai Nihon no Kaika – 現代日本の開化), dans Cent ans de pensée au Japon – Tome 1.

1911 : Haltes en Mandchourie et en Corée, précédé de Textes londoniens, traduit par Olivier Jamet et Élisabeth Suetsugu, Paris, La Quinzaine littéraire-Louis Vuitton, 1997.

sosekiautomne1907-1912 : Une journée de début d’automne, traduit par Élisabeth Suetsugu, Arles, Philippe Picquier, 2012.

1912 : À l’équinoxe et au-delà (Higansugi made 彼岸過迄), traduit par Hélène Morita, Paris, Le Serpent à plumes, 1995.

1913 : Le voyageur (Kôjin – 行人) ou L’homme qui va, traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Paris, Rivages, 1991.

1907-1914 : Conférences sur le Japon de l’ère Meiji, traduit par Olivier Jamet, Paris, Hermann, 2013.

sosekipauvrecoeur1914 : Le pauvre cœur des hommes (Kokoro – こころ), traduit par Horiguchi Daigaku et Georges Bonneau, Paris, Institut international de coopération intellectuelle, 1939.

1914 : Mon individualisme (Watashi no kojinshugi – 私の個人主義), suivi de Quelques lettres aux amis, traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Paris, Rivages, 2003.

1915 : À travers la vitre (Garasudo no naka – 硝子戸の中), Paris, Rivages, 1993.

1915 : Les herbes du chemin (Michikusa – 道草), traduit par Élisabeth Suetsugu, Paris, Philippe Picquier, 1992.

1916 : Clair-obscur, inachevé (Meian – 明暗), traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Paris, Rivages, 1989.

Alors qui en est ?

1. PatiVore avec Les herbes du chemin (je voulais lire aussi Je suis un chat mais ce roman est maudit avec moi : deux fois je l’ai commencé et n’ai pas pu le continuer et maintenant, je ne l’ai pas retrouvé car il est soit dans un carton soit dans une pile de livres pas rangés…). Et l’hommage à Jirô Taniguchi.

2. Sharon de Des livres et Sharon avec …

3. Cat de Chroniques aiguës avec Le goût en héritage et La porte.

4. Martine de Les lectures de Martine avec …

5. Antoine de Corboland78 et Le bouquineur avec Je suis un chat, Une journée de début d’automne (articles publiés en 2012) et Et puis.

6. Ingrid de Book’ing, les lectures d’Ingannmic avec Oreiller d’herbes.

7. Karine de Mon coin lecture avec Botchan.

8. Marjorie de Chroniques littéraires avec Rafales d’automne.

9. Nounours36 de BookManiac avec Botchan.

10. Bidib de Ma petite médiathèque avec Je suis un chat de Tirol Cobato (manga adapté du roman de Sôseki).

11. Lee Rony de Lire au nid avec Je suis un chat (article publié en 2013), Oreiller d’herbesBotchan et Le voyageur.

Merci aux 10 membres qui ont rejoint le groupe FB sur Natsume Sôseki et aux blogueurs qui ont lu au moins un livre (ou plus !) de Sôseki (leurs liens sont ci-dessus). La palme revient à Lee Rony, dernier inscrit, qui a publié trois notes de lecture en février 2017 (plus une recyclée) : bravo !

La photographe – 1 de Kenichi Kiriki

Photographe1La photographe, tome 1 de Kenichi Kiriki.

Komikku, collection Horizon, novembre 2015, 192 pages, 16 €, ISBN 979-10-91610-75-9. Tokyo shutter girl 東京シャッターガール (2012) et traduit du japonais par Patrick Honnoré et Yukari Maeda.

Genre : manga.

Kenichi Kiriki 桐木憲一 naît le 8 mars 1976 à Yamaguchi. Il est mangaka depuis la fin des années 90. Plus d’infos sur son blog et son compte Twitter. Plusieurs photos et illustrations sur Tokyo shutter girl.

Ayumi Yumeji est inscrite depuis trois mois au club photographie de son lycée. Passionnée, elle parcours la ville avec son appareil argentique pour photographier sur le thème de Tokyo intime. Car, avec son appareil, elle découvre des lieux par hasard ou remarque des choses qu’elle n’aurait pas vues auparavant.

Ce manga est un peu cher (16 €) mais c’est un grand format, de belle qualité, et il sert parfaitement de guide touristique pour découvrir différemment les quartiers de Tokyo. Une préface rédigée par les traducteurs, une postface rédigée par Rumiko Tezuka (la fille d’Osamu Tezuka), une carte de Tokyo pour repérer les quartiers, des notes pour chaque quartier avec plan et lieux de prise des photographies (je crois que l’appareil est un RolleiCord), et plus encore (comme promenade dans Kandâ et Jinbôchô sur les traces de Sôseki Natsume ou dans Kikuzaka sur les traces d’autres écrivains de l’ère Meiji ou dans Ikebukuro qui abrite la maison d’Edogawa Ranpo). Ainsi amateurs du Japon et amateurs de littérature sont tous les deux comblés ! Un seinen (manga pour adultes) à découvrir de toute urgence et à déguster sans modération, mais petit à petit, quartier par quartier. Défilent alors avec des dessins réalistes et sensibles des rues, des monuments, connus ou discrets, des événements spécifiques de chaque quartier, l’unique tramway encore en circulation, les fleurs de pruniers et de cerisiers, des rencontres, le développement des photos en chambre noire, etc., et puis la construction de la SkyTree puisque la tour grandit à chaque visite. Le bonheur : revoir des lieux connus (j’ai pu sentir, ressentir, me souvenir avec plaisir et une pointe de tristesse de ne plus y être) et se dire qu’il y a encore des lieux à découvrir, toujours, car Tokyo est en perpétuel changement tout en gardant sa tradition dans la modernité. Tokyo shutter girl a été adapté en série animée, en film et il existe une expo des photos. J’ai hâte de lire le tome 2 paru fin février (au Japon : 3 tomes en cours) mais les autres œuvres de Kiriki ne sont pas encore traduites en français.

Une petite vidéo pour avoir l’impression d’y être !

Petits oiseaux de Yôko Ogawa

[Article archivé]

Petits oiseaux de Yôko Ogawa.

Actes Sud, septembre 2014, 269 pages, 21,80 €, ISBN 978-2-330-03438-2. Kotori (2012) est traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle.

Genre : littérature japonaise.

Je remercie Oliver et Price Minister puisque j’ai reçu ce très beau roman dans le cadre de l’opération Les matchs de la rentrée littéraire 2014.

Je ne présente plus Yôko Ogawa car j’ai déjà lu La grossesse et L’annulaire.

Le monsieur aux petits oiseaux est mort… « Il vivait seul et son corps avait été découvert plusieurs jours après le décès. » (p. 9). Personne ne le connaissait vraiment… Qui contacter ? Il y a longtemps, il s’occupait du poulailler et de la volière de l’école maternelle qui était auparavant un orphelinat. Il avait découvert les oiseaux à l’âge de six ans grâce à son frère aîné. Un frère aîné qui parlait dans une langue qu’il avait inventée, le pawpaw, et que personne ne comprenait à part les oiseaux et le petit frère. « Quand ils avaient perdu leurs parents, son frère aîné avait vingt-neuf ans, lui vingt-deux. Depuis, ils avaient vécu seuls tous les deux. » (p. 45). Et pendant vingt-trois ans, les deux frères sont partis en voyage imaginaire, s’occupaient des oiseaux ou passaient leurs soirées en écoutant la radio. « Tous les chants d’oiseaux sont des chants d’amour. » (p. 65).

Le monsieur aux petits oiseaux est mort et, avec lui, c’est tout un monde qui disparaît. Une vie simple. Une époque de calme et de bonheur. Avec des choses immuables comme les sucettes de l’Aozora. Il y a beaucoup de douceur dans ce roman (l’auteur soigne ses personnages malgré la solitude qu’elle leur impose) mais aussi de la tristesse. Pourtant quel bonheur de lire ce beau roman poétique et de pouvoir s’approcher un peu de ces petits oiseaux ! « Les gens qui lisent des livres ne posent pas de questions superflues, ils sont paisibles… dit-elle sans lever les yeux. » (p. 141). Car dans Petits oiseaux, Yôko Ogawa écrit par petites touches, sensibles, délicates, et il n’y a pas le côté dérangeant de ses autres livres : je me suis laissée bercée par la vie de ses deux hommes qui ne laisseront qu’une petite trace comme deux petits oiseaux. « […] tout le monde oubliant aussitôt son existence. » (p. 215). Un très beau roman assurément, et pour l’instant le plus beau que j’aie lu de Yôko Ogawa !

Une lecture pour les challenges 1 % de la rentrée littéraire 2014, ABC critiques 2014-2015 (lettre O), Animaux du monde, Écrivains japonais d’hier et aujourd’hui, Petit Bac 2014 (catégorie Animal) et Tour du monde en 8 ans (Japon).

Le mystère de la chair de Junji Itô

[Article archivé]

Le mystère de la chair de Junji Itô.

Tonkam, collection Frissons, juin 2008, 224 pages, 9,35 €, ISBN 978-2-7595-0089-5. Itô Junji kyofu manga collection (伊藤潤二恐怖マンガ) est traduit du japonais par Jacques Lalloz.

Genres : manga, horreur.

ITÔ Junji (伊藤 潤二) est né le 31 juillet 1963 dans la préfecture de Gifu. Dentiste, mais dessinant depuis l’enfance, il publie son premier manga, Tomié (que je me souviens avoir lu), en 1987 et reçoit une mention spéciale du Prix Kazuo Umezu (auteur de L’école emportée). Dès le début des années 90, il se consacre au manga, se spécialisant dans l’horreur (kowaï) avec Spirale, Gyo, Le voleur de visages, La femme limace… Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées au cinéma ou à la télévision.

La chevelure sous le toit (Yaneura no nagai kami 屋根裏の長い髪) – Après que son petit ami l’ait quittée, Chiémi Amano décide de couper ses longs cheveux mais elle est retrouvée décapitée et sa tête a disparu.

L’accord (Yurushi 許し) – Monsieur Fukatsu refuse de marier sa fille Misuzu à Kyosuké car ils ne sont pas du même rang social mais bizarrement il accepte que le jeune homme continue sa cour.

Le guêpier (Hachinosu 蜂の巣) – Deux jeunes gens, Yoriko et Takano, se fréquentent mais Takano est prêt à tout pour agrandir sa collection de nids de guêpes.

Les éphémères (Hakumei 薄命) – Une lycéenne, Chizuru, est devenue tellement jolie qu’elle en est « presque méconnaissable » mais la beauté est éphémère.

Les statues sans tête (Kubi no nai chôkoku 首のない彫刻) – Monsieur Okabé va exposer ses œuvres, des statues sans tête, et Shimada, membre du club des Beaux-Arts, l’aide à préparer mais le lendemain matin, le corps du professeur est retrouvé sans tête.

Le mystère de la chair (Niku iro no kai 肉色の怪) – Momoko Takigawa, une institutrice, se fait agresser un soir en rentrant chez elle. Dans sa classe, un enfant différent, Chikara Kawabé, terrorise les autres enfants.

Ces nouvelles sont parues dans le magazine Monthly Halloween entre novembre 1988 et juillet 1995 (ce magazine des éditions Asahi Sonorama, spécialisé dans l’horreur, et destiné à un lectorat féminin, est paru de janvier 1986 à décembre 1995). Fantôme, malédiction, désir à assouvir, vengeance, folie, tant de choses inexplicables peuvent pousser l’horreur à son paroxysme. C’est ce que nous dépeignent ces six nouvelles terrifiantes dans un noir et blanc d’une grande intensité. Plusieurs de ces nouvelles s’attachent au Beau, soit en tant que beauté corporelle (Les éphémères, Le mystère de la chair) soit en tant qu’Art (de la Nature avec Le guêpier, ou humain avec Les statues sans tête) mais le Beau est-il le Bien ? Et la beauté physique est-elle la seule qualité pour représenter un être ? Plusieurs de ces nouvelles parlent aussi de l’amour, un père pour sa fille (L’accord), une mère pour son fils (Le mystère de la chair), un homme pour une femme ou inversement mais en fait, c’est parfois lui-même que le personnage aime ! En fin de volume, une préface de Hideyuki Kikuchi (auteur de fantastique) fait honneur à Junji Itô pour sa finesse, son originalité et son imagination.

Une lecture pour le Marathon BD à bord du Vaisseau fantôme et Un samedi par mois, c’est manga que je mets aussi dans les challenges BD et Geek.

20 ans avec mon chat d’INABA Mayumi

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20 ans avec mon chat d’INABA Mayumi.

Philippe Picquier, mars 2014, 198 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-8097-0989-6. ミーのいない朝 Mii no inai asa (1999) est traduit du japonais par Élisabeth Suetsugu.

Genres : littérature japonaise, roman autobiographique.

Inaba Mayumi (稲葉真弓) est née le 8 mars 1950 dans la préfecture d’Aichi. En faisant des recherches sur elle, j’ai découvert qu’elle est décédée le 30 août 2014 d’un cancer du pancréas (paix à son âme, elle est partie rejoindre Mî). Poète, romancière et nouvelliste, elle a reçu plusieurs prix dont le premier en 1966 pour un concours de poésie puis en 1973 pour son premier récit. Elle a utilisé le pseudonyme de KURATA Yuko fin des années 80-début des années 90 pour écrire de la Fantasy. Elle a aussi travaillé pour le cinéma dans les années 90-2000. Pour l’instant, son site officiel, http://inabamayumi.web.fc2.com/, est encore en ligne.

« Année 1977, dans l’été finissant. […] J’ai fait la rencontre d’un chat, ou plutôt d’une boule de poils, toute vaporeuse, comme une pelote de laine. C’était un chaton, un tout petit bébé chat. » (p. 7). La narratrice, originaire de Nagoya, travaille dans un bureau de décoration à Shinjuku à Tôkyô. Un soir, en rentrant du travail, elle entend, malgré le vent, de petits miaulements et découvre sur la grille d’un collège, près de la Tamagawa (c’est une rivière), un chaton blanc, noir et marron, une femelle. Son seul souvenir de chat lui vient de l’enfance : Shiro, le chat blanc de sa tante Tsune, mais elle prend le chaton avec elle et l’appelle Mî car ses miaulements font « mii mii ». C’est le début d’un grand changement dans sa vie ! Le lait, les sardines et la bonite, le choix du nom, les premiers jeux, les balades dans le jardin de la maison de Fuchû, le déménagement dans la maison de Kokubunji, les matous qui séduisent Mî, le départ de son mari à Ôsaka pour son travail… Mais la vie continue, avec bonheur, car Mî est là. « Comme elle semblait heureuse, parfaitement détendue ! Moi, je passais un chiffon sur les traces de pas qu’elle avait laissées dans le couloir et je regardais sans me lasser le chat endormi, roulé en boule, comme si la queue et la tête étaient nouées. » (p. 46). La jeune femme – qui n’avait jamais pris de photos – achète un appareil. « Les jours de congé, je passais mon temps à prendre des photos de Mî. Dans son sommeil, l’oreille dressée, immobile sur le mur, dégringolant d’une branche de pêcher qu’elle venait à peine de réussir à escalader, sautant doucement sur ma table et me regardant, la joue pressée sur l’abat-jour tiède… Mon appareil photo était devenu un instrument à découper le temps de ma vie qui s’écoulait, le seul instrument au monde. Les heures sereines passées avec Mî. » (p. 70). Plus tard, l’auteur déménagera avec Mî dans un immeuble de Shinagawa, près de la rivière Meguro, dans un petit appartement au 4e étage (qu’elle achètera pour pouvoir garder la chatte avec elle) mais la vie ne sera plus pareille car il n’y aura plus de véranda, plus de jardin, plus d’arbres… « En montant dans le camion qui attendait dans la cour du sanctuaire, je n’ai pu m’empêcher de jeter un coup d’œil dans le jardin. Ce grand jardin que Mî aimait tant, où elle avait joué, où nous avions pris ensemble des bains de soleil, ce jardin où fleurissait un pêcher. » (p. 100).

20 ans avec mon chat, c’est une vie de chat bien remplie mais aussi une vie de femme, de couple (pour un certain temps), d’écrivain et de Tokyoïtes ! Car ce n’est pas facile de trouver dans la capitale japonaise un appartement – et encore moins une maison – dont le propriétaire accepte un animal mais l’auteur refusera toujours de se séparer de Mî : elle est pour elle un trésor, un alter-ego, l’amour de sa vie ! « Je ressentais bien plus que par le passé une intimité avec cette chatte que ma main connaissait si bien à présent, elle qui s’abandonnait contre moi, moi qui m’abandonnais contre elle, j’avais l’impression qu’un courant passait entre nous comme un échange mystérieux. » (p. 158). Mayumi Inaba deviendra écrivain, un peu sans s’en rendre compte, un peu grâce à Mî. « Écrire… C’était pour moi le moment le plus précieux. » (p. 43) et « Sans que je m’en aperçoive, j’avais fini par devenir écrivain. » (p. 161). « […] après que mon mari s’était endormi, j’allumais la lampe de mon bureau et je restais des heures devant le papier. Alors, un autre monde naissait, ailleurs que celui de la vie de tous les jours, et il me semblait que les mots détenaient un pouvoir illimité. » (p. 44).

Oui, les mots détiennent un pouvoir illimité et ce récit autobiographique tellement beau le prouve ! Il est plein de douceur, de joies, de jeux, de balades et de tendresse. Il permet de découvrir Tôkyô et la vie tokyoïte sur plusieurs décennies. Il est aussi, vers la fin (chapitres 4 et 5), plein de douleurs et de tristesse et, même si je savais ce qui devait arriver au bout des vingt ans, j’ai terminé ce livre en larmes ! Est-ce que l’auteur a eu un autre chat après la mort de Mî (été 1997) ? Elle ne le dit pas… Ou peut-être dans un autre livre ? Je vais en tout cas suivre les parutions concernant Mayumi Inaba car c’est son premier livre traduit en français mais elle en a écrit de nombreux autres et a reçu plusieurs prix (Kawabata Yasunari, Tanizaki, MEXT Award for Arts…). Vous aimez le Japon ? Ce livre est pour vous ! Vous aimez les chats ? Ce livre est pour vous ! Vous aimez les récits de vie vraiment bien écrits ? Ce livre est pour vous ! Et pour finir, je veux remercier mon chéri qui m’a offert ce livre, il sait ce que j’aime.

Il est possible de lire les 58 premières pages sur le site de l’éditeur en pdf.

Une lecture pour les challenges Animaux du monde, Arche de Noé et Totem pour le chat ; 1 mois, 1 plume (découverte d’un auteur), Écrivains japonais d’hier et d’aujourd’hui, Le mélange des genres (autobiographie et témoignage), Petit Bac 2014 (j’aurais pu le mettre dans la catégorie Animal mais je vais le mettre dans la catégorie Moment / temps qu’il est plus difficile d’honorer), Rentrée littéraire d’hiver 2014 (parution le 6 mars) et Tour du monde en 8 ans (Japon).