Comme une mule qui apporte une glace au soleil de Sarah Ladipo Manyika

Comme une mule qui apporte une glace au soleil de Sarah Ladipo Manyika.

Delcourt, mars 2018, 144 pages, 17 €, ISBN 978-2-413-00073-0. Like a Mule Bringing Ice Cream to the Sun (2016) est traduit de l’anglais (Nigeria) par Carole Hanna.

Genres : littérature nigériane, littérature anglaise.

Sarah Ladipo Manyika, née le 7 mars 1968 au Nigeria, est une professeur et autrice nigériane-britannique. Après avoir vécu au Nigeria, au Kenya, en France et en Angleterre, elle vit maintenant à San Francisco aux États-Unis (elle enseigne la littérature à l’université) mais elle partage aussi son temps entre Londres et Harare au Zimbabwe (où elle s’est mariée en 1994). Du même auteur : In Dependence (2008, premier roman), des nouvelles et des essais (non traduits en français). Plus d’infos sur son site officiel, https://www.sarahladipomanyika.com/.

Morayo Da Silva (75 ans) vit depuis vingt ans au quatrième étage d’un petit immeuble qui « a résisté au tremblement de terre de 1906 » (p. 11). Vous l’avez peut-être deviné, Morayo vit à San Francisco. Mais, depuis qu’elle est à la retraite (elle enseignait la littérature à l’université et avait de très bons contacts avec ses étudiants) elle se sent seule et n’a plus que ses souvenirs. Elle se rappelle la ville de son enfance, Jos, où il n’y a plus personne… « Maintenant que mes parents ne sont plus, que mes amis d’enfance ont déménagé ou sont morts, tout ce qui me reste, en fait, ce sont les souvenirs. » (p. 16). Mais ne croyez pas que ce roman soit triste, au contraire Morayo a beaucoup d’humour et même du mordant ! Les chapitres alternent entre Morayo avec ses souvenirs, ce qu’elle veut faire (c’est bientôt son anniversaire) et ses proches (Dawud à l’épicerie, Sunshine sa meilleure amie, etc.). Ça voltige entre les souvenirs avec César, son mari, ambassadeur nigérian qui vit à Lagos et ceux avec Antonio, son amant, « le premier ambassadeur culturel noir du Brésil. Ici au Nigeria. Il était photographe […]. » (p. 47). Mais alors qu’elle prépare son anniversaire, les choses ne se passent pas comme prévu… « Quelle folie ! me dis-je. C’est de la pure folie ici. La vieillesse est un massacre. » (p. 121).

Morayo est comparée par l’éditeur à Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Pourquoi pas ? L’humour y est, à la fois africain et britannique. Comme une mule qui apporte une glace au soleil, seul titre de Sarah Ladipo Manyika traduit en français, est une bouffée d’air frais, l’occasion de se faire une nouvelle amie, bienveillante et fantaisiste, et d’entendre parler non seulement de littérature et de personnages de livres mais aussi des gens, oui les vrais gens, ceux que l’on croise, que l’on voit chaque jour sans penser qu’ils font partie de notre vie.

Au départ, j’ai voulu lire ce livre pour le Mois anglais puisqu’il est traduit de l’anglais mais je n’ai pas osé le mettre car Sarah Ladipo Manyika est Nigériane et vit plutôt aux États-Unis mais elle vit aussi en partie à Londres. En tout cas, qu’il soit dans le Mois anglais ou pas, je vous le conseille fortement, j’ai ri, j’ai été émue, c’est un très beau roman tendre et vivifiant.

J’en profite pour le mettre dans À la découverte de l’Afrique car le lecteur découvre pas mal de choses sur le Nigeria.

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Les pêcheurs de Chigozie Obioma

Les pêcheurs de Chigozie Obioma.

L’Olivier, collection Littérature étrangère, avril 2016, 298 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-8236-0536-5. The Fishermen (2015) est traduit de l’anglais (Nigéria) par Serge Chauvin.

Genres : littérature nigériane, premier roman.

Chigozie Obioma, né en 1986, est un jeune auteur nigérian. Il étudie à Chypre puis aux États-Unis où il vit. Il est professeur de littérature africaine à l’université et signe ici son premier roman.

1996, Akure, petite ville du Nigéria. Le père, employé de banque, est muté à Yola à 1 000 km de la maison. Il laisse son épouse et leurs enfants, donne des nouvelles par téléphone et envoie de l’argent. Le narrateur, Benjamin a alors 9 ans et ses frères Ikenna, 15 ans, Boja, 14 ans, et Obembe, 11 ans. David, 3 ans, et Nkem, 1 an, restent à la maison avec leur mère et ne participent pas aux jeux des plus grands. « Qu’est-ce que ce travail qui exile un homme et l’empêche d’élever ses jeunes fils ? Même si j’avais sept mains, comment je pourrais m’occuper de ces enfants toute seule ? » (p. 12), se lamente la mère. Le père ne peut pas les emmener à Yola car ils sont de l’ethnie Igbo, chrétienne, et Yola est peuplée de Yorubas qui commettent des massacres. Délaissés, les enfants décident de devenir pêcheurs et vont au bord du Omi-Ala, le fleuve interdit. Un jour, ils rencontrent Abulu le fou qui leur lance une malédiction.

Une véritable tragédie : les superstitions prennent le dessus sur la foi religieuse, la folie s’empare d’abord de l’aîné. « Les efforts de notre mère pour guérir son fils Ikenna se heurtèrent à un mur. Car la prophétie, telle une bête furieuse, était incontrôlable et détruisait son âme avec toute la férocité de la folie, décrochant les tableaux, cassant les murs, vidant les placards, renversant les tables jusqu’à ce que tout ce qu’il connaissait, tout ce qui était lui, tout ce qu’il était devenu ne soit plus qu’un chaos. » (p. 109). La malédiction est une machine implacable, inéluctable… « L’espoir était un tétard. Cette créature qu’on capturait et qu’on rapportait dans une boîte de conserve, mais qui, même dans l’eau appropriée, ne tardait pas à mourir. » (p. 241).

Le narrateur raconte l’histoire de sa famille, près de vingt ans après les faits et le lecteur se dit que ce n’est pas possible, que ça va s’arrêter, comment tout cela est-il possible ? D’une grande richesse, avec plusieurs langages, le langage imagé de la mère dans la langue des Igbos, l’anglais qui est la langue officielle, et le parler propre aux enfants, il y a plusieurs niveaux de lecture, une densité et une profondeur incroyables. Les pêcheurs est un roman difficile (à lire en prenant son temps) mais quel tour de force et quelle réussite pour un premier roman !

Je mets cette lecture dans les challenges À la découverte de l’Afrique et Défi Premier roman 2017.