L’alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia

L’alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia.

Le Belial, février 2017, 272 pages, 20 €, ISBN 978-2-84344-913-0. The Alchemy of Stone (2008) est traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti.

Genres : littérature russo-américaine, science-fiction.

Ekaterina Sedia naît Ekaterina Holland le 9 juillet 1970 à Moscou en Russie. Elle est non seulement écrivain (romans, nouvelles) mais aussi professeur de botanique et d’écologie dans le New Jersey car elle vit aux États-Unis depuis le début des années 90. Plus d’infos sur http://www.ekaterinasedia.com/ (site et blog).

Mattie est une Automate émancipée, devenue une Alchimiste, créée par Loharri, un Mécanicien. Elle vit à Ayona, « une ville immense, sombre et secrète ». Les Gargouilles, un peuple minéral très secret, lui demandent de l’aide. « Elles trouvent leur espérance de vie trop brève et leur destin trop cruel. » (p. 16). Mattie est également embauchée par Iolanda pour des potions mais hésite à trahir son créateur. Elle va rencontrer le Fûmeur d’âmes que tout le monde craint et Sébastien, un révolutionnaire activement recherché.

Sous couvert de science-fiction, mi steampunk mi urban fantasy, ce roman aborde de nombreux thèmes importants : mécanisation, technologie et progrès, immigration, condition des femmes, rôle de chacun dans la société, mémoire du passé, mouvement révolutionnaire, terrorisme… ! Voici quelques extraits qui en témoignent :

« Tu es devenu mécanicien parce qu’élevé par une mère alchimiste. Je suis devenue alchimiste parce que créée par un mécanicien. » (p. 89).

« Ça me déplaît autant qu’à toi, Mattie, mais c’est une affaire de politique. Les gens ont peur. Ils ont besoin de victimes expiatoires. » (p. 153).

« Les femmes ressemblaient aux gargouilles : respectées en théorie, mais dissimulées à ceux qui dirigeaient la ville, elles vivaient dans l’obscurité, dans les interstices de l’existence. » (p. 158).

« Nous avons tous notre rôle à jouer. Sinon, la société ne pourrait pas fonctionner. » (p. 184).

« […] parfois, mieux valait ne rien voir, ne rien savoir. » (p. 222).

L’alchimie de la pierre est le premier roman d’Ekaterina Sedia traduit en français (merci aux éditions Le Bélial !) mais en fait le troisième roman de l’auteur. À noter, qu’en plus de la très belle illustration couleur de couverture, il y a quelques illustrations noir et blanc de Nicolas Fructus. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire L’alchimie de la pierre (qui a reçu le Prix James Tiptree Jr. en 2009). Ce roman – à la fois poétique et apocalyptique avec de très belles descriptions – montre bien tous les rouages d’une société et se révèle être d’une grande intelligence et maîtrise. Car, dans cette ville de pierre et de métal, il faut se battre pour vivre. Je veux lire d’autres titres d’Ekaterina Sedia (en plus, elle aime les chats !).

Une excellente lecture que je mets dans les challenges Littérature de l’imaginaire et Rentrée littéraire janvier 2017.

Soupe de cheval de Vladimir Sorokine

SoupeChevalSoupe de cheval de Vladimir Sorokine.

L’Olivier, octobre 2015, 109 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-8236-0272-2. Лошадиный Суп (Loshadinyj sup) est traduit du russe par Bernard Kreise.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Vladimir Gueorguievitch Sorokine (Влади́мир Гео́ргиевич Соро́кин) naît le 7 août 1955 à Moscou. Romancier, dramaturge et scénariste, il est classé en postmoderne et est un auteur controversé.

Juillet 1980, Olia, Volodia et Vitka sont dans le train Simféropol-Moscou ; ils rentrent de vacances. Un homme chauve s’installe près d’eux dans le wagon restaurant. L’inconnu est Boris Ilytch Bourmistrov, il sort de prison et il a un comportement étrange. « Sept ans, les enfants. Sept ans ! Et tout ça pour un sac d’acide citrique. » (p. 16) ; « Olia, je ne suis pas cinglé, croyez-moi ! répliqua Bourmistrov qui secoua les mains. Je suis un citoyen soviétique parfaitement normal. » (p. 25). En fait, l’homme a repéré Olia en train de manger dans un restaurant de Crimée et il l’a suivie pour la voir manger encore… À Moscou, Olia étudie le violon et une fois par mois, elle rencontre Bourmistrov : il la regarde manger et lui verse 100 roubles. Elle le croit fou et le surnomme Soupe de Cheval car c’est ce qu’il mangeait en prison mais l’argent est le bienvenu et elle tombe sous la coupe de cet homme étrange.

La phrase qui tue ! « C’est parfois solitaire de dégobiller. Ça lisse les rides. » (p. 73).

LettreAuteurSoupe de cheval est une nouvelle parue en Russie dans le recueil Pir (Festin) aux éditions Ad Marginem en 2001 et rééditée aux éditions Zakharov en 2007 dans une édition illustrée.

J’ai été un peu déboussolée car il y a un petit problème avec le prénom parfois orthographié Olia et parfois Olga : j’ai, au début, cru qu’il y avait deux filles différentes (comme il y avait deux garçons) mais non, c’est une erreur… ou peut-être un surnom.

RentreeLitteraire2015Soupe de cheval est une histoire dérangeante qui dénonce non seulement le totalitarisme du XXe siècle en Union soviétique mais aussi l’asservissement aux nouveaux riches arrivés dans les années 80-90 : d’un côté la perversité mue par le pouvoir de l’argent et de l’autre côté la dépendance due à l’appât du gain, à l’argent « facile ». Une lecture qui se veut malsaine mais pour obliger le lecteur à réfléchir et à découvrir à travers cette noirceur les hommages aux grands noms de la littérature russe. Un livre (un auteur) qui ne plaira pas à tous mais qui m’a remuée (dérangée, interloquée) donc je lirai d’autres titres.

VoisinsVoisines2016Je présente cet auteur dans Une lettre pour un auteur #33 (lettre S) mais j’ai une semaine de retard… (je n’ai rien pu publier la semaine dernière…) alors j’espère que Cookie prendra bien cette lecture en compte. Ça rentre aussi dans 1 % rentrée littéraire 2015 et Voisins Voisines 2016 (Russie).

L’impôt d’Ivan Bounine

Impot-BounineL’impôt d’Ivan Bounine.

La Bibiothèque russe et slave [lien], 43 pages. Худая трава (1913) est traduit du russe par Zinovy Lvovsky.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Ivan Alexeïevitch Bounine (Иван Алексеевич Бунин) naît le 22 octobre 1870 à Voronej (une ville située à près de 500 km au sud-est de Moscou) dans une famille de l’ancienne noblesse et de poètes. Le jeune Bounine reçoit une excellente éducation et il commence à écrire – et à être publié – à 17 ans. Romancier, nouvelliste, poète et traducteur en russe de poésie (du français et de l’anglais), il est élu à l’Académie impériale de Russie, reçoit le Prix Pouchkine de l’Académie des sciences de Russie, voyage beaucoup (Asie, Moyen-Orient, Europe) et fuit la Russie bolchévique en 1918. Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1933. Il meurt le 8 novembre 1953 à Paris.

IvanBounine

Ivan Bounine en 1901 (domaine public, cliquez sur l’image pour le site source)

Carème de la Saint-Pierre. Ce soir, les ouvriers font la fête. Mais Averki, après trente ans de travail acharné, est malade et ne participe pas vraiment. « […] il mangeait sans souffler mot, l’air absent. Il avait atteint cet âge où les moujiks sages et tranquilles, qui ont derrière eux toute une vie de labeur, commencent à entendre mal, à parler peu et à accepter de bon gré tout ce qu’on leur raconte, bien qu’ils aient leurs opinions personnelles sur ce qui se passe dans le monde. » (p. 3). Après le repas, il se couche au-dessus de la cheminée et se met à rêver. « Si Dieu me guérit, j’irai à Kieff, à Zadonsk, au désert d’Optine, pensait Averki dans une demi-conscience. Ça serait une vraie vie, une vie propre, facile, tandis que, maintenant, je ne sais même pas pourquoi j’existe… » (p. 7). Il reste là jusqu’au lendemain, que son épouse vienne le chercher et le ramène chez eux. Lorsque, enfin, sa fille, son gendre et sa petite-fille viennent le voir, Averki a « une mine épouvantable » (p. 22). Il se résigne à mourir. « […] puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, il faut se résigner à payer cet impôt à Dieu… » (p. 31). Mais la mort ne vient pas tout de suite et Averki se rend compte que « Ses souvenirs étaient insignifiants, pauvres, monotones. » (p. 32).

Averki s’interroge sur le sens de la vie, lui qui a trimé toute sa vie et qui n’a pu profiter de rien, à part quelques petits plaisirs dont il ne se souvient même plus. D’ailleurs, il ne se souvient plus de grand chose, plus de son père, plus de sa mère… Et puis sa fille est jeune et belle, elle veut vivre, s’amuser. Voilà, Averki a fait son temps, il en est bien conscient, c’est cruel mais que peut-il faire de plus ? « La tristesse et la conscience de son isolement sur cette terre s’emparèrent alors du vieillard. » (p. 25). L’impôt est une triste histoire, tragique, pessimiste même… Mais les descriptions réalistes (je dirais même plus, tous les petits détails) des personnages, de la nature, du temps qu’il fait, de la vie rurale et l’analyse des rêves du pauvre vieux Averki en font une lecture agréable et enrichissante : j’ai vraiment eu la sensation d’y être, Bounine est un auteur comme je les aime, qui fait ressentir l’âme russe.

AlleesSombresBounineConsidéré comme l’un des plus grands écrivains de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle, Bounine est toutefois moins connu que ses contemporains (Gorki, Tchekhov, Tolstoï avec qui il entretient une correspondance) et, depuis plus de dix ans, Andreï Makine, auteur russe vivant en France, s’attache à faire connaître son œuvre. Bounine écrit L’impôt en 1913 et la Revue hebdomadaire (44e année, tome X) le publie en 1935. Parmi les titres d’Ivan Bounine : Le village (son premier roman, 1910), La vie d’Arséniev (le roman considéré comme son chef-d’œuvre, 1930-1933), plusieurs nouvelles parmi lesquelles : Au hameau (1892), Les pommes d’Antonov (1900), Zakhar Vorobiev (1912), le recueil Les allées sombres (1946), etc., de nombreux poèmes et quelques récits autobiographiques et journaux. Alors que son œuvre fut interdite dans la Russie stalinienne, il existe, depuis 2005, un Prix Bounine décerné par plusieurs organismes universitaires et littéraires russes.

ChallengeClassiquesDonQuichotteUne première lecture pour le Challenge Classiques 2016 (Un classique par mois) organisé par le Pr. Platypus.