Le froid d’Andreï Guelassimov

Le froid d’Andreï Guelassimov.

Actes Sud, collection Lettres russes, octobre 2019, 336 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-330-12687-2. Холод (2015) est traduit du russe par Polina Petrouchina.

Genre : littérature russe.

Andreï Valerievitch Guelassimov (Андрей Валерьевич Геласимов) naît le 7 octobre 1966 à Irkoutsk (Sibérie, Russie). Il étudie les Lettres à l’université d’Irkoutsk puis à Moscou (où il rédige une thèse sur Oscar Wilde) et étudie ensuite la mise en scène à l’Institut d’études théâtrales de Moscou (Gitis). Il enseigne d’abord la littérature anglo-américaine à l’université de Moscou avant de devenir scénariste pour la télévision et enfin se consacre à l’écriture de roman depuis 2001. Du même auteur : Фокс Малдер похож на свинью (2001) = Fox Mulder a une tête de cochon (Actes Sud, 2005), Жажда (2002) = La soif (Actes Sud, 2004), Рахиль (2003) = Rachel (Actes Sud, 2010), Год обмана (2003) = L’année du mensonge (Actes Sud, 2008), Степные боги (2008) = Les dieux de la steppe (Actes Sud, 2016), Дом на Озёрной (2009) = La maison du lac, Кольцо Белого Волка (2010) = L’anneau du loup blanc.

Filippov, célèbre metteur en scène (cinéma et théâtre) est dans un avion qui le ramène dans sa ville natale quittée il y a plus de 10 ans. Il doit annoncer à son meilleur ami, et collaborateur, qu’il a signé pour un projet à Paris sans lui car « ils avaient déjà leur scénographe » (p. 30). Mais Filippov se noie dans l’alcool et doit affronter ses vieux démons alors que la ville est en proie à une panne d’électricité générale avec -41°. « Il fallait qu’il trouve son ami, il était temps de le faire. Ça n’avait plus de sens de retarder la rencontre. Déjà dans l’appartement d’Inga, Filippov avait compris qu’il était inutile de se cacher. Plus il tardait, esquivant cette discussion pénible, la plus désagréable discussion de toute sa vie, lui semblait-il, plus cette vie lui jouait de mauvais tours, et plus il apparaissait en effet qu’elle avait réservé pour Filippov une quantité infinie d’emmerdes. Il devait absolument voir son ami, lui dire la vérité et quitter enfin cet enfer. » (p. 163-164).

Le froid, les « emmerdes », l’auteur ne ménage ni son personnage ni ses lecteurs et emmène tout ce petit monde dans un roman théâtral, un« roman en trois actes avec entractes » surréaliste et endiablé ! « Tu saurais pas ce qui m’est arrivé hier ? Je sais pas pourquoi j’ai mal comme ça. J’ai mal partout. » (p. 243). Une solution, zapoï, c’est-à-dire boire sans modération (ben oui, il faut bien se réchauffer !). Humour noir et glaçant au rendez-vous, n’oubliez pas votre manteau le plus chaud possible et votre chapka ou une ouchanka !

Une très belle lecture pour Voisins Voisines 2020.

Devouchki de Victor Remizov

Devouchki de Victor Remizov.

Belfond, janvier 2019, 400 pages, 21 €, ISBN 978-2-71447-855-9. Искушение Iskushenie (2016) est traduit du russe par Jean-Baptiste Godon.

Genres : littérature russe, roman contemporain.

Victor Remizov (Виктор Ремизов) naît en 1958 à Saratov (à l’époque Union soviétique). Il étudie les langues à Moscou puis travaille comme géomètre, journaliste et professeur avant de se lancer dans l’écriture avec Volia Volnaïa, son premier roman paru en 2014, et Devouchki paru en 2016.

Beloretchensk est une petite ville de Sibérie avec des maisons en bois, la steppe et deux larges rivières, l’Angara et la Belaïa de la taïga. Parmi les « environ dix-neuf mille habitants » (p. 8), Katia, 20 ans, et sa cousine, Nastia, 24 ans. Katia aimerait étudier la médecine à l’Institut de médecine de Moscou et gagner assez d’argent pour payer l’opération de son père. Elle accepte donc de suivre Nastia à la capitale. Avec la bénédiction de ses parents : « Pars d’ici, Katia, nous sommes pire que des bêtes ! Et tu deviendras comme nous… » (la mère, Irina, p. 26). « Pars, Katia, c’est mieux, tu suivras des cours particuliers et tu entreras à l’université l’année prochaine. On se débrouillera avec ta mère. » (le père, Jora, surnommé Gueorgui, p. 27).

Mais Katia et Nastia, qui ne connaissent pas Moscou, errent dans la ville, dorment où elles peuvent, rencontrent des étrangers qui abusent d’elles et tournent mal…

Un jour, Katia est repérée par un célèbre photographe et elle est embauchée par Andreï Ivanovitch, patron du restaurant géorgien Mukuzani, pour devenir l’égérie de leur campagne publicitaire. « Elle était agile, gracieuse : une jeune fille de qualité. » (p. 141).

Katia et Nastia ont chacune un caractère différent et donc un comportement différent. Katia est douce, intelligente, rêveuse ; elle veut étudier et aspire à être honnête. Nastia et rustre, tête brûlée, vulgaire et peine à trouver du travail ; elle devient jalouse de Katia et ce n’est pas la morale qui l’étouffe ! « Je suis choquée par Moscou : c’est la merde, ici. Que des culs noirs, quel bazar ! Tu te rends compte… et l’autre qui voulait que je me marie avec lui. » (Nastia, p. 87, elle parle de Sapar, un jeune Tadjik qui les a aidées). En dehors de faire partie de la même famille, elle n’ont qu’un point en commun, c’est qu’elles sont belles toutes les deux. Mais Nastia est prête à vendre le pucelage de Katia à un ami de Mourad (un caïd) contre de l’argent, et tant pis s’il faut mettre une pilule dans son coca et si elle se fait violer ! Charmant… J’ai détesté le comportement de Nastia. En même temps, les deux cousines aux tempéraments si différents sont sûrement représentatives des jeunes femmes russes !? Si j’ai bien compris, Devouchki signifie jeunes femmes.

La Russie actuelle n’est pas montrée sous son meilleure jour : pauvreté, chômage, combines foireuses, racisme (envers les ressortissants des anciennes républiques soviétiques)… Le frère de Katia, joueur invétéré, est en prison et les harcèle elle et leur mère pour recevoir de l’argent… Tout ça n’est pas glorieux et je suis sûre que certains Russes sont nostalgiques du communisme !

J’ai bien aimé le passage où Alexei (amoureux de Katia), en stage à Londres, rencontre Jack Stoneby, un jeune Écossais qui vient de publier un premier roman en lice pour le Booker Prize. Ils parlent littérature : « Dostoïevski parlait de son expérience, de ses sensations. Il était joueur, comme chacun sait, et a écrit un roman… » (p. 250). Je venais justement de lire Le joueur de Fiodor Dostoïevski !

Coup de cœur ❤ J’avais réservé à la bibliothèque le premier roman de Victor Remizov, Volia Volnaïa, et je vous parle tout bientôt.

Je vois que la Russie fait partie des pays du challenge Voisins Voisines 2020.

Le joueur de Fiodor Dostoïevski

Le joueur de Fiodor Dostoïevski.

Actes Sud, 1991 ; poche en Babel n° 34, 2000, 7,70 €, ISBN 978-2-7427-2821-3. Je l’ai lu en édition reliée au Grand livre du mois, novembre 2001, 340 pages. Igrok (Игрок 1866) est traduit du russe (nouvelle traduction) par André Markowicz. Avec une postface, D’une passion l’autre d’André Comte-Sponville (voir en fin de billet).

Genres : littérature russe, roman, classique.

Fiodor Dostoïevski ou au complet Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) naît le 30 octobre 1821 (11 novembre 1821 dans le calendrier grégorien) à Moscou. Fils d’un médecin militaire (alcoolique…), enfance difficile, École supérieure des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg, mouvements progressistes… Arrêté et condamné à mort, il est finalement déporté en Sibérie pour quatre ans. Ensuite il erre en Europe et joue beaucoup, il est couvert de dettes, ce Joueur est donc très documenté et sincère ! Dès l’enfance, il lit énormément les auteurs européens, Johann Wolfgang von Goethe, Victor Hugo, Friedrich von Schiller, William Shakespeare… À 22 ans, il écrit son premier roman, Les pauvres gens (1844-1846) que j’ai lu il y a des années et qui m’a fait aimer cet auteur. Suivent Le double (1846), Nétotchka Nezvanova (inachevé, 1848-1949), Le rêve de l’oncle (1859), Le bourg de Stépantchikovo et sa population ou Carnet d’un inconnu (1859), Humiliés et offensés (1861), Souvenirs de la maison des morts (1860-1862), Les carnets du sous-sol (1864), Crime et châtiment (1866), Le joueur (1866), L’idiot (1868-1869), L’éternel mari (1870), Les démons (1871), L’adolescent (1875), Les frères Karamazov (1880) ainsi que de nombreuses nouvelles (entre 1846 et 1880) et quelques chroniques (Annales de Pétersbourg, 1847), correspondances et carnets (1872-1881). Il meurt le 28 janvier 1881 (9 février 1881 dans le calendrier grégorien) à Saint-Pétersbourg.

Le joueur est paru en 1866 soit 100 ans avant ma naissance, c’est pourquoi j’ai choisi ce titre pour le challenge Les classiques c’est fantastique. J’aurais pu choisir Crime et châtiment paru la même année et qui correspond plus à un « bon gros pavé russe » mais je ne l’avais pas sur mes étagères… (et je n’avais pas envie de le lire en numérique).

À Roulettenbourg, sur les bords du Rhin. Un général russe, veuf et ruiné, ses deux enfants, Micha et Nadia et leur précepteur, Alexis Alexandrovitch, le narrateur. Un Anglais sympathique, Mr. Astley, une intrigante, mademoiselle Blanche de Cominges, et sa mère, un Français désagréable, le marquis de Grieux (est-il vraiment marquis ?), voici pour les personnages principaux. Ah, et aussi Polina Alexandrovna, une cousine du général, dont Alexis Ivanovitch est amoureux : elle le charge de gagner de l’argent pour elle à la roulette.

Or, il y a deux genres de joueurs : le mauvais genre, la plèbe, la racaille, qui joue(nt) un jeu cupide et le gentleman qui joue dans la curiosité « dans la bonne humeur et sans la moindre agitation » (p. 22). Bien sûr, le plus souvent, après avoir gagné (parfois beaucoup !), le joueur perd tout ! « C’est étonnant, je n’ai pas encore gagné, mais j’agis, je sens et je pense comme un homme riche, et je ne peux pas m’imaginer d’une autre façon. » (p. 65).

Mais arrive en grandes pompes de Moscou la grand-mère du général, la baboulinka, la « terrible et richissime, Antonida Vassilievna Tarassevitcheva, propriétaire terrienne et haute dame de Moscou » (p. 85). La vieille dame, que le général espère morte pour hériter et épouser mademoiselle Blanche, est bien en vie et très en forme (bien qu’invalide).

Et Dostoïevski entraîne ses personnages et ses lecteurs dans l’enfer, dans la folie de la passion dévorante du jeu (mais aussi de l’amour). Ne dit-on pas la « roulette russe » ? C’est souvent surréaliste, presque toujours drôle et la mémé à la roulette, c’est ahurissant ! L’auteur retransmet bien (en tant que joueur lui-même durant ses années d’errance en Europe) la folie furieuse du jeu, surtout quand les joueurs deviennent incontrôlables : ils forment tous un beau panier de crabes et il est logique qu’ils se fassent plumer. « Aujourd’hui, qu’est-ce que je suis ? Zéro. Et demain, que puis-je être ? Demain, je peux ressusciter des morts et recommencer à vivre ! Je peux retrouver l’homme qui est en moi, tant qu’il existe encore ! » (p. 198).

Dans l’excellente postface, D’une passion l’autre, André Comte-Sponville analyse cette œuvre plus courte de Dostoïevski. « Pour tous ceux que les grand romans de Dostoïevski, si touffus, si démesurés, effraient ou écrasent quelque peu, […], le Joueur offre, en une forme ramassée, un accès particulièrement saisissant à l’univers du grand écrivain. Non que tous les thèmes dostoïevskiens y figurent (rien, ou presque rien sur la culpabilité, sur l’existence de Dieu, sur la grandeur des humbles…), mais en ceci que l’humanité s’y dévoile comme elle est, ou comme Dostoïevski la voit : obscure, confuse, soumise à des forces qui l’écrasent, pleine de désirs fous et d’aspirations incontrôlées, incapable de raison ou de sagesse, perdue, en un mot, et tout juste assez bonne – sauf innocence ou grâce – pour garder, douloureuses comme une plaie, la nostalgie d’un bonheur ou l’espérance d’un salut. » (p. 219, début de la postface de 16 pages).

Mon personnage préféré est l’Anglais, Mr. Astley, qui est le seul à ne pas jouer (et à faire preuve de sagesse ?).

Pour Cette année, je (re)lis des classiques et le Challenge de l’été (Russie) et Les classiques c’est fantastique (cité plus haut).

Entre la mort et la vie d’Alexei Apoukhtine

Entre la mort et la vie d’Alexei Apoukhtine.

Alicia éditions [pas de lien], 2018, 34 pages, e-book que j’ai pu avoir gratuitement sur emaginaire.com (au lieu de 4,99 €, merci !), ISBN 978-2-35728-084-7. Между жизнью и смертью (en fait, Entre la vie et la mort) (1892) est traduit du russe par J. Wladimir Bienstock en 1903.

Genres : littérature russe, nouvelle, fantastique.

Alexis Nikolaïevitch Apoukhtine (Алексей Николаевич Апухтин) naît le 15 novembre 1840 à Bolkhov (Orel, Russie) dans une famille pauvre. Il étudie le Droit à Saint-Pétersbourg ; il travaille au Ministère de la Justice et commence à écrire (il connaît Ivan Tourgueniev et Afanassi Fet) puis il travaille au Ministère de l’Intérieur. Il est poète et nouvelliste ; plusieurs de ses poèmes sont mis en musique par Piotr Ilitch Tchaïkovski ou par Sergueï Rachmaninov. Il meurt le 17 août 1893 à Saint-Pétersbourg. D’autres œuvres (traduites en français) sont disponibles légalement sur Wikisource, la bibliothèque libre.

Saint-Pétersbourg, vingt février, huit heures du soir, le docteur dit que tout est fini. « À ces paroles, je compris que je venais de mourir. […] Mes yeux étaient clos ; mais je voyais, j’entendais tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait autour de moi. » (p. 8).

Le narrateur de cette nouvelle est donc le mort lui-même ! Le prince Dmitri Alexandrovitch Troubchevsky.

Et le lecteur va découvrir le comportement de chacun de ceux de sa maisonnée : Zoé son épouse, Savieli son valet depuis quarante ans, André son frère, les domestiques, Sonia et Nicolas ses enfants (par ordre d’apparition), le fabricant de cercueils, le prêtre, la famille et les proches qui se sont déplacés, tous vont venir lui dire au revoir, chacun à leur façon (il y a du théâtre et de l’hypocrisie, pas chez tous mais chez certains). « À deux heures, le Tout-Pétersbourg était là. » (p. 21).

Quant au Prince, qui entend tout, voit tout et comprend tout, il revoit sa vie et a même des souvenirs très précis d’anciennes vies. Ce qui, en soi, est terrifiant ! Mais, après la messe, « tout disparut pour moi, et je cessai à la fois de voir et d’entendre. » (p. 21). Pire « même silence et même solitude. » (p. 26). Ce qui est tout aussi terrifiant !

Avec cette nouvelle, classée en science-fiction (peut-être parce que ce genre d’histoires était raconté pour la première fois) mais je l’aurais plutôt mise en fantastique, l’auteur questionne sur la vie, la mort, l’âme, une éventuelle immortalité, la conscience, le bien et le mal.

Et le Prince, qui n’est plus de ce monde, continue de penser. « Oh ! seulement vivre ! seulement pouvoir respirer l’air de la terre, prononcer une seule parole humaine, crier, crier… » (p. 29). Mais il est trop tard, n’est-ce pas ?

Bien que racontant la mort et l’après-mort, cette nouvelle est jubilatoire et vivifiante, bien écrite et bien menée (sûrement bien traduite aussi), avec un côté mystère et questionnement logique empreint de poésie : le lecteur sent bien la patte élégante du poète. Je découvre Alexei Apoukhtine – lu parce que le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran se termine dans quelques jours… (j’ai eu connaissance du challenge mais, depuis janvier, je l’avais oublié !) – et j’en suis enchantée et je lirai d’autres titres.

Pour les challenges Cette année, je (re)lis des classiques et Maki Project pour faire connaître cet excellent auteur russe méconnu !

La tête de Lénine de Nicolas Bokov

La tête de Lénine de Nicolas Bokov.

Libretto, collection Littérature étrangère, août 2019, 96 pages, 5,50 €, ISBN 978-2-36914-533-2. Смута новейшего времени, или Удивительные похождения Вани Чмотанова (1970) est traduit du russe par Claude Ligny.

Genres : littérature russe, littérature soviétique.

Nicolas Bokov (Николай Константинович Боков) naît en 1945 à Moscou où il étudie la philosophie à l’université d’État. Harcelé par le KGB, il émigre d’abord en Autriche puis en France où il travaille comme journaliste et écrit des nouvelles et des romans. Il voyage aussi (Grèce, États-Unis, Israël…).

Au printemps 1970, Nicolas Bokov emmène Nadejda, la fille de son épouse, Sofia Goubaïdoulina (une compositrice) au mausolée de Lénine : « j’avais en tête mon sujet, des pages entières qu’il me fallait au plus vite coucher sur le papier ! » (p. 11).

La tête de Lénine est paru en avril 1970 à Paris, d’abord en russe (dans La Pensée russe) puis en français (dans La Quinzaine littéraire). Il est réédité en 2017 aux éditions Noir sur blanc pour le centenaire du coup d’État (sic) de 1917. L’auteur s’explique dans un avant-propos intitulé Deux fois cent ans, très instructif, traduit du russe par Catherine Brémeau.

C’est par hasard que Vania (Ivan Gavrilovitch) Tchmotanov se retrouva au mausolée de Lénine et que l’idée germa dans sa tête de voleur ! Quatre heures du matin, son forfait accompli, « Vania tira de sa poche une casquette à large visière, se l’enfonça jusqu’aux oreilles, et releva son col. » (p. 36). Il prit un train de nuit pour Golokolamsk (ville fictive à côté de Moscou) avec sa valise contenant la tête de Lénine car il savait qu’il pouvait trouver refuge chez son amie, et amante, Mania. Le lendemain matin, catastrophe ! Les responsables du musée et le Politburo décident d’embaucher un acteur pour remplacer Lénine : le mausolée ne peut pas être fermé !

Ce court roman est délicieusement drôle, jubilatoire même, mais il est tellement subversif que j’imagine bien le danger qu’il y avait à écrire ce pamphlet à Moscou en 1970 et à le diffuser sous le manteau (samizdat, самиздат). Il est « aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres qui ont fait vaciller l’Union soviétique » (4e de couverture).

Très amusants les noms des généraux qui vont se faire la guerre, Biglov et Sourdinguov, qui bien sûr en français font penser à bigleux et sourdingue ! En Union Soviétique, tout le monde était-il bigleux et sourdingue ? Non, car pour le plus grand malheur de Vania, il ressemble physiquement à Lénine !!!

Le peuple va croire que Lénine est ressuscité mais comment est-ce possible puisqu’il n’était pas croyant ? Le pouvoir, du moins ce qu’il en reste, va alors chercher le meilleur sosie de Lénine parmi des centaines d’hommes de tout le territoire. « Dans une pièce sombre, sans fenêtres, et dont l’unique porte était fermée à clé, sept Lénines étaient rassemblés. – J’aime pas ça, les gars. On nous a fourrés en prison, dit Tchmotanov, rompant le silence. » (p. 79).

Quand je vous dis que, depuis le début de l’année, la Russie (romans, films, musique…) me poursuit, je force parfois un peu le destin : effectivement, lorsque j’ai vu La tête de Lénine au catalogue de Libretto fin août 2019, je me suis dit que je devais le lire ! Comme j’ai beaucoup apprécié cette lecture corrosive, je sais que je lirai d’autres titres de Nicolas Bokov (si vous en avez un à me conseiller plus particulièrement, je suis preneuse).

Une excellente lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Cette année, je (re)lis des classiques, eh oui, puisque ce classique est réédité pour la rentrée littéraire en août 2019.

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski.

En introduction de Étoiles rouges – La littérature de science-fiction soviétique de Patrice et Viktoriya Lajoye, essai paru aux éditions Piranha en octobre 2017.

Genres : littérature russe, nouvelle, science-fiction.

Arkadi Strougatski naît le 28 août 1925 à Batoumi en Géorgie (Union Soviétique). Il meurt le 12 octobre 1991 à Moscou. Son frère, Boris Strougatski, naît le 14 avril 1933 à Léningrad (Saint-Pétersbourg) et y meurt le 19 novembre 2012. Ils sont tous deux écrivains de science-fiction, ils écrivent à quatre mains. Mais ils ont chacun un métier : Arkadi est traducteur pour l’armée (japonais) et Boris est astrophysicien. À partir de 1969, le régime soviétique les censure et ils continuent d’écrire clandestinement. Ils sont particulièrement connus pour Stalker.

Viktor Borissovitch prend son petit-déjeuner et parle à son épouse, Lena : il est horrifié par la lecture de leur fils Gricha, la revue Aventures et fiction, pourtant éditée par les Éditions d’État pour enfants. « C’est révoltant. […] C’est terrible ! J’ai parcouru cette revue et j’ai été choqué. Bourrer la tête des enfants avec ces trucs totalement absurdes… Tu vois, l’envol vers d’autres galaxies à travers la quatrième dimension, des machines à voyager dans le temps, la psychokinésie, le psychisme… zut, bon sang ! La transformation du temps en énergie ! C’est stupide, en dépit du bon sens ! Aucune trace de matérialisme. Qu’est-ce que ça peut donner, une lecture pareille ? Des affabulateurs ? Des rêveurs au cerveau vide ? » (p. 8).

Cette nouvelle – écrite en 1972 – m’a beaucoup plu, la chute est surprenante et hilarante !

Étoiles rouges est une anthologie pour découvrir la richesse de la science-fiction soviétique, plus de 100 ans d’imaginaire injustement méconnu. J’aurais tellement voulu lire cette anthologie complète et pas seulement cet extrait ! Malheureusement, je l’ai commandée en début d’année et le libraire m’a dit qu’elle était épuisée chez l’éditeur…

Ce qui n’est pas une bonne nouvelle… Mais je mets cette lecture dans La bonne nouvelle du lundi et dans le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire et Littératures slaves.

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine.

Lingva, 2015, traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Sergueï Solomine est le pseudonyme de Sergueï (Yakovlevitch) Stretchkine. Né en 1864 dans une famille noble à Toula, il étudie à l’Académie forestière de Moscou. Cet écrivain de littérature populaire russe tombé dans l’oubli, militant anarchiste exilé en 1887 dans la région d’Arkhangelsk (pour trois ans), est l’auteur de nombreux romans et nouvelles d’aventures, policier, fantastique et il est même parmi les premiers auteurs russes à écrire de la science-fiction. En 1910, il est de nouveau arrêté et exilé, mais cette fois dans l’Oural, et il continue d’écrire jusqu’à sa mort en 1913. En Russie, il existe deux tomes de ses récits (1914). Ne sont pour l’instant traduites en français que trois nouvelles : La fin de Sherlock Holmes (1911), Le vampire (1912), toutes deux disponibles chez Lingva, maison d’éditions spécialisée dans la littérature de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie, et Les ancêtres (1913) parue dans l’anthologie Dimension Merveilleux scientifique, 2 aux éditions Rivière Blanche.

« Tard dans la soirée, le docteur Watson était encore assis dans son bureau et examinait les documents qui devaient servir de matériaux à un nouveau volume des aventures du célèbre détective. La nuit noire régnait derrière les fenêtres du cottage. » Voici comment débute le récit mais Watson va être dérangé… par Sherlock Holmes ! Depuis deux ans, il est sur les traces d’une bande internationale dirigée par trois femmes mais s’il connaît « de nom et de vue les douze meneurs de ce dangereux gang », qui sont les trois « femmes infernales » ? Sherlock Holmes ne va pas tarder à le savoir.

Cette nouvelle en forme de huis-clos est rocambolesque dans le ton et donne une explication plausible sur la retraite de Sherlock Holmes. À découvrir pour la curiosité. Et si vous êtes intéressé par plus, lisez Sherlock Holmes en Sibérie de P. Orlovets [lien].

Sergueï Stretchkine était passionné par l’œuvre d’Arthur Conan Doyle (1859-1930) et cette nouvelle est un pastiche de Sherlock Holmes très peu connu mais toutefois répertorié dans Pastiches des aventures de Sherlock Holmes sur Wikipédia. Parue dans Синий журнал (Le journal bleu) n° 26 en 1911 (couverture ci-dessus), elle était inédite en français ! Merci aux éditions Lingva pour leur travail sur la littérature russe et les auteurs méconnus ou oubliés !

Pour La bonne nouvelle du lundi et les challenges Cette année, je (re)lis des classiques et Littératures slaves. J’aimerais tellement lire des textes courts comme celui-ci en russe…

Récit sur un ivrogne (Russie)

Récit sur un ivrogne (Сказание о бражнике, Skazanie o bražnike) est un texte satirique russe du XVIIe siècle.

Le récit commence comme un conte (*) « Il était une fois un ivrogne qui buvait beaucoup, et à chaque godet, à chaque repas il célébrait Dieu. » mais, lorsque l’ivrogne arrive devant « les portes de l’honorable paradis », il ne comprend pas que l’accès lui soit refusé. « Les ivrognes n’ont pas le droit d’y entrer, on n’installe pas les ivrognes au paradis, le martyre éternel est destiné aux ivrognes. ». Tel est le discours de l’apôtre Pierre, de l’apôtre Paul, du roi David, du roi Salomon, etc. Qui laissera entrer l’ivrogne ?

Pour illustrer, un dessin humoristique de Deligne.

(*) Un conte oral issu de la littérature populaire c’est pourquoi il n’a pas d’auteur, par contre il a des variantes. Celle-ci fut publiée en anthologie en 1957 par V. P. Adrianova-Perets. Si vous lisez le russe (ce qui n’est pas mon cas mais j’aimerais bien), vous pouvez consulter cette étude et bibliographie ici (au format pdf).

Cette nouvelle peut sembler moralisante, car elle traite du thème de la religion, mais j’ai aimé son côté amusant qui n’est pas anticlérical mais plutôt plein de bon sens.

Pour La bonne nouvelle du lundi et je vais la mettre dans Cette année, je (re)lis des classiques et dans Littératures slaves mais « hors concours » car c’est vraiment une courte nouvelle. Mais je trouve que c’est bien aussi de parler de la littérature orale qui a pratiquement disparu en Occident…

Si vous souhaitez lire cette nouvelle / ce conte : en ligne sur le blog des éditions Lingva, spécialiste de la littérature de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie.

Challenge Littératures slaves

Vous y croyez : moi qui aime (pour ne pas dire adore) la littérature russe, j’ai oublié de m’inscrire à ce challenge Littératures slaves organisé par la Barmaid aux lettres depuis fin novembre 2017 !!! Je répare vite cet oubli désastreux puisque le challenge – qui devait durer 6 mois – continue jusqu’à la fin de l’année (ouf, sauvée !). En réfléchissant bien, j’ai peut-être confondu avec Un hiver en Russie avec Emma (janvier) ou le Mois de l’Europe de l’Est avec Eva, Patrice et Goran (mars)…

Toutes les infos et le logo sur le Bar aux lettres plus le bilan de mi-parcours.

Logo créé par la Barmaid aux lettres avec une photo d’Uldus Bakhtiozina

L’objectif est de lire non seulement de la littérature russe mais aussi toutes les littératures slaves. De plus la Barmaid aux lettres encourage les participants « à dépasser la fiction littéraire, à découvrir l’art architectural » ainsi que « à créer également vos parallèles entre théâtre et littérature ».

La liste des pays concernés : Biélorussie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Macédoine, Monténégro, Pologne, République Tchèque, Russie, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Ukraine.

Mes billets slaves

1. L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine (Actes Sud, 2017, Russie, Histoire, 832 pages)

Un billet à part : coup de cœur pour Dmitry Glukhovsky, un jeune auteur russe de science-fiction ❤

2. Nous d’Evgueni Zamiatine (Actes Sud, 2017, Russie, science-fiction, 233 pages)

3. Récit sur un ivrogne (Lingva, 2015, Russie, conte, nouvelle du XVIIe siècle)

4. La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine (Lingva, 2015, Russie, nouvelle, 1911)

5. Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski (Piranha, 2017, Russie, nouvelle, 1972)

Nous d’Evgueni Zamiatine

Nous d’Evgueni Zamiatine.

Actes Sud, collection Exofictions, mars 2017, 233 pages, 21 €, ISBN 978-2-330-07672-6. Мы (1920-1952) est traduit du russe par Hélène Henry.

Genres : littérature russe, science-fiction, dystopie, contre-utopie.

Evgueni (Ivanovitch) Zamiatine (Евгений Иванович Замятин) naît le 20 janvier 1884 à Lebedian (oblast de Lipetsk, Russie). Son père est pope orthodoxe et sa mère musicienne. Il fréquente le lycée de Voronej puis étudie la construction navale à l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg (de 1902 à 1908). Il rejoint les révolutionnaires bolcheviques. Suite à sa déception de la Révolution d’Octobre (1917), il écrit Nous en 1920 mais le roman, publié en France (voir à la fin de mon billet), est interdit en Union soviétique. Zamiatine s’exile alors à Berlin en 1931 puis à Paris en 1932 et il meurt dans la capitale française le 10 mars 1937. Il laisse une œuvre conséquente : romans, nouvelles, théâtre, quelques articles de presse, un opéra (Le nez de Dimitri Chostakovitch en 1930 d’après Nicolas Gogol) et un scénario de film (Bas-fonds pour Jean Renoir en 1936).

Depuis mille ans, un État Unitaire est au pouvoir et veut maintenant apporter le « joug bienfaisant de la raison » au cas où « des êtres inconnus qui habitent d’autres planètes » aient besoin du « bonheur mathématiquement exact » : « notre devoir sera de les obliger à être heureux. Mais avant de recourir aux armes, nous essayons par la parole. » (p. 15).

Le ton est donné ! L’État Unitaire – dirigé par le Bienfaiteur, peuplé par les Numéros dans une cité de cristal entourée d’une Muraille verte et surplombé par un ciel bleu profond, artificiel et sans aucun nuage – veut transporter son Intégrale partout dans l’univers…

D-503, mathématicien de l’État Unitaire, Constructeur de l’Intégrale, est le narrateur de ce récit qu’il veut envoyer avec les poèmes et les autres textes dans l’espace. Mais, alors qu’il fréquente O-90, sa rencontre avec I-330 va bouleverser sa vie : il va ressentir des sensations étranges et se poser des questions sur l’Amour et sur l’âme.

Préparez-vous à vivre dans ce monde avec ses Tables du Temps, ses Heures privatives (de 16 à 17 heures et de 21 à 22 heures), la Norme maternelle, etc. Tout est prévu, aseptisé et bien sûr… contrôlé !

Et personne ne sait ce qu’il y a derrière la Muraille verte. Imaginez, « le plus grand des monuments de littérature ancienne qui [leur] soit parvenu [est] l’Indicateur des chemins de fer » (p. 25) ! Il faut dire qu’après « la grande guerre de Deux Cents Ans, entre la ville et les campagnes », il n’est resté « que deux dixièmes des habitants de la planète » soit dix millions… « Et ces deux dixièmes ont connu la félicité dans les demeures de l’État Unitaire. » (p. 34).

Alors, il vous fait envie ce monde futuriste ? En tout cas, George Orwell (1903-1950) s’en est inspiré pour 1984 (Nineteen Eighty-Four) ! Ainsi qu’Aldous Huxley (1894-1963) pour Le meilleur des mondes (Brave New World), Ayn Rand (1905-1982) pour Hymne (Anthem) et Ira Levin (1929-2007) pour Un bonheur insoutenable (This Perfect Day).

Zamiatine dénonce un État totalitaire, inhumain, qui veut tout régir, tout contrôler, tout réguler y compris l’amour et la sexualité. Mais ce qui fait l’humanité, n’est-ce pas finalement la liberté, la pensée, le hasard, le bonheur même si on ne comprend pas toujours bien ses notions (c’est pour ça qu’elles font peur à certains gouvernements !) ?

« […] le Dieu des anciens a conçu l’homme ancien – un homme capable d’erreurs – et, par conséquent, lui-même était dans l’erreur. » (p. 76).

« je ne sais plus : où est le rêve – où est la réalité. » (p. 108).

À noter qu’il est fait référence aux Soviétiques, sous le terme de « Nous Autres », dans la série de bandes dessinées La brigade chimérique de Fabrice Colin et Serge Lehman que j’ai lue l’été dernier.

Je tiens à préciser que je n’ai pas lu Nous autres (l’ancien titre de Мы) paru en 1929 dans une traduction de B. Cauvet-Duhamel donc je ne peux pas comparer les deux versions.

Une excellente lecture pour Cette année, je (re)lis des classiques, Challenge de l’été 2018, le Challenge Chaud Cacao (dernier jour pour la première session !), Littérature de l’imaginaire, S4F3 #4, Voisins voisines 2018.