L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine

L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine.

Actes Sud, collection Lettre russes, septembre 2017, 832 pages, 26 €, ISBN 978-2-330-08188-1. Obitel (2014) est traduit du russe par Joëlle Dublanchet.

Genres : littérature russe, roman historique.

Zakhar Prilepine Захар Прилепин naît le 7 juillet 1975 dans le village d’Ilinka (oblast de Riazan). Il étudie la linguistique à l’Université d’État de Nijni Novgorod et publie ses premiers textes en 2003 : des nouvelles dans des journaux et des magazines. Linguiste, journaliste, écrivain mais aussi activiste bolchevik depuis 1996 : il est arrêté plusieurs fois mais reçoit de nombreux prix littéraires et serait l’écrivain préféré des Russes en ce début de XXIe siècle. Du même auteur chez Actes Sud (très envie de lire d’autres titres) : San’kia (2009), Des chaussures pleines de vodka chaude (2011), Le singe noir (2012) et Une fille nommée Aglaé (2015). Si vous comprenez le russe, son site officiel, sinon une page en français 😉

L’arrière-grand-père de l’auteur, Zakhar Petrovitch, a été prisonnier au camp de Solovki. « Ce camp fut créé en 1923 dans les îles de l’archipel des Solovki par le pouvoir soviétique. Il était implanté dans un haut lieu monastique existant depuis le XVe siècle. Situé au milieu de la mer Blanche, à 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg et à 160 kilomètres du Pôle Nord, c’est là que « l’archipel du goulag commença son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays », écrira plus tard Soljénitsyne. » (note 1, p. 10).

« Lorsque je pense à tout cela aujourd’hui, je comprends combien est court le chemin qui mène à l’Histoire, mais en fait, elle est tout à côté. J’avais côtoyé mon arrière-grand-père, lui avait vu en face les saints et les démons. […] De sa voix rauque et ample mon arrière-grand-père brossait, en deux, trois phrases, un tableau du passé parfaitement clair et évocateur. L’expression qu’il avait alors, ses rides, sa barbe, le duvet sur sa tête, son petit rire qui évoquait le bruit d’une cuiller en fer raclant le fond d’une poêle, tout cela avait bien plus de sens que son discours lui-même. » (p. 11).

Vous avez déjà lu beaucoup de livres sur la Russie du XXe siècle, sur l’Union Soviétique, vous avez lu tout Soljénitsyne et d’autres écrivains et poètes dissidents, vous pensez tout savoir sur cette période mais vous n’avez pas encore lu L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine ? Il vous le faut absolument ! L’auteur a confronté les récits, les comptes-rendus, les rapports, les notes, les archives. « Mais après tout, qu’est-ce que la vérité, sinon ce dont on se souvient ? » (p. 13). Et il a abordé le sujet de façon lyrique, romanesque et ça c’est novateur !

On suit donc Vassili Petrovitch, le jeune Artiom affectueusement surnommé Tioma (il en a pris pour 3 ans), Afanassiev un poète, d’autres gars pas très recommandables et quelques popes dépossédés de leur monastère mais qui habitent toujours sur l’île. Les conditions de vie sont abominables… Les hommes se tuent à la tache, sont mal nourris, mal soignés… Mais Artiom va rencontrer Gallia, une prisonnière (les femmes étaient détenues dans un autre lieu).

Le responsable du camp, Alexandre Nogtev : « […] un reptile comme on en rencontre rarement, même parmi les tchékistes. Il accueillait lui-même chaque convoi et tuait un homme de sa propre main à l’entrée du monastère, d’un coup de revolver – pan ! – et il riait. » (p. 44).

Le contremaître Sorokine : « Artiom ne regarda même pas ce qui se passait, il entendit seulement qu’on frappait quelqu’un de vivant et sans défense et que ça faisait un bruit effroyable. Et à l’âge qu’il avait – vingt-sept ans –, il n’était toujours pas habitué. » (p. 87).

« Aux Solovki, Artiom commença brusquement à comprendre que ce qui survivait, ce n’était vraisemblablement que les sentiments innés, ceux qui avaient grandi en même temps que les os, les veines, la chair, tandis que les idées étaient les premières à se désagréger. » (p. 126).

Bon sang, je pourrais écrire encore plein d’extraits !!! Je note simplement ma phrase préférée ; elle sonne comme un terrible coup de tonnerre… « C’est vraiment pour ça que nous avons fait la révolution ? » (p. 155).

Un pavé, plus de 830 pages, que j’ai eu du mal à lire à cause de son poids mais que je voulais absolument lire, et plus qu’un coup de cœur, je dirais CHEF-D’ŒUVRE ! La littérature russe a offert depuis quatre siècles (XVIIe et XVIIIe mais surtout XIXe et XXe) des chefs-d’œuvres magnifiques, romanesques ou pas, poétiques, historiques, il y a même eu des précurseurs dans la science-fiction par exemple, et je suis sûre que le XXIe siècle sera encore un grand siècle littéraire pour cet immense pays !

C’est le premier roman que je lis pour le Défi littéraire 2018 de Madame lit puisque janvier concerne la littérature russe et le dernier pour 1 % rentrée littéraire 2017. Je le mets aussi dans le Petit Bac 2018 pour la catégorie Lieu et bien sûr dans Un hiver en Russie et dans Voisins Voisines (pour la Russie).

PS : un mot que je ne connaissais pas : ondatra (p. 63), c’est un rat musqué qui peut faire 30 à 40 cm de long, ouah, c’est du costaud cette bestiole !

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Un hiver en Russie avec Emma

Dommage que j’ai raté le début de ce challenge, Un hiver en Russie, organisé par Emma de Vague culturelle, et qui court du 1er décembre 2017 au 1er mars 2018. Emma dit que ce n’est pas vraiment un challenge car « il n’y a pas de nombre de livres à lire ou d’autres règles, et pas d’inscription non plus ». Il suffit donc de lui laisser un commentaire avec le lien correspondant et c’est bon.

Quelques consignes d’Emma

« Que lire ? On va prendre le thème au sens large : […] des livres sur la Russie mais aussi sur l’URSS (vous comprenez que « hiver soviétique », c’était moins facile à adopter comme nom). […] des auteurs russes, des auteurs de pays membres de l’ex-URSS, mais aussi des auteurs d’autres nationalités. […] des auteurs russes dont les livres ne se déroulent pas en Russie. De la fiction, des récits de voyage, mais aussi des essais/documents. Des classiques, des moins classiques, des livres des siècles passés et des contemporains. Je parle de livres, mais vous pouvez aussi écrire sur des films, des séries, sur vos voyages si vous en avez faits, et sur tout ce qui concerne le pays. Exemple : je vais peut-être profiter de l’élection présidentielle russe pour parler de sujets politiques. »

Quelques idées données par Emma (liste non exhaustive)

« Dostoïevksi, Tolstoï, Pouchkine, Gogol, Boulgakov, Nabokov, Soljenitsyne… Pour les essais : Hélène Carrère d’Encausse, Svetlana Alexievitch, Jean des Cars, Vladimir Fédorovsky (par contre je vous déconseille sa biographie de Poutine, un peu trop orientée), Michel Eltchaninoff… De nombreux livres ont été publiés à l’occasion des révolutions russes, un petit tour dans les rayons « Histoire » des librairies devrait vous inspirer ! Les livres de Sylvain Tesson, Seule sur le Transsibérien de Géraldine Dunbar, et d’autres récits de voyage. Michel Strogoff de Jules Verne, Les Justes d’Albert Camus. »

Emma donne encore quelques liens et renvoie, entre autres, vers Livre Paris puisque c’est la Russie qui est invitée (mars 2018) et Le Libriosaure qui a eu la même idée d’hiver russe ! Je ne dirais pas que j’ai eu la même idée aussi car je ne voulais pas créer de challenge mais j’ai décidé de lire L’archipel des Solovki de Zakhar Prilepine (Actes Sud, septembre 2017) pendant mes vacances de Noël et, vu que c’est un pavé de plus de 800 pages, de continuer de le lire en janvier.

Mes billets pour cet Hiver russe

1. L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine.

L’alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia

L’alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia.

Le Belial, février 2017, 272 pages, 20 €, ISBN 978-2-84344-913-0. The Alchemy of Stone (2008) est traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti.

Genres : littérature russo-américaine, science-fiction.

Ekaterina Sedia naît Ekaterina Holland le 9 juillet 1970 à Moscou en Russie. Elle est non seulement écrivain (romans, nouvelles) mais aussi professeur de botanique et d’écologie dans le New Jersey car elle vit aux États-Unis depuis le début des années 90. Plus d’infos sur http://www.ekaterinasedia.com/ (site et blog).

Mattie est une Automate émancipée, devenue une Alchimiste, créée par Loharri, un Mécanicien. Elle vit à Ayona, « une ville immense, sombre et secrète ». Les Gargouilles, un peuple minéral très secret, lui demandent de l’aide. « Elles trouvent leur espérance de vie trop brève et leur destin trop cruel. » (p. 16). Mattie est également embauchée par Iolanda pour des potions mais hésite à trahir son créateur. Elle va rencontrer le Fûmeur d’âmes que tout le monde craint et Sébastien, un révolutionnaire activement recherché.

Sous couvert de science-fiction, mi steampunk mi urban fantasy, ce roman aborde de nombreux thèmes importants : mécanisation, technologie et progrès, immigration, condition des femmes, rôle de chacun dans la société, mémoire du passé, mouvement révolutionnaire, terrorisme… ! Voici quelques extraits qui en témoignent :

« Tu es devenu mécanicien parce qu’élevé par une mère alchimiste. Je suis devenue alchimiste parce que créée par un mécanicien. » (p. 89).

« Ça me déplaît autant qu’à toi, Mattie, mais c’est une affaire de politique. Les gens ont peur. Ils ont besoin de victimes expiatoires. » (p. 153).

« Les femmes ressemblaient aux gargouilles : respectées en théorie, mais dissimulées à ceux qui dirigeaient la ville, elles vivaient dans l’obscurité, dans les interstices de l’existence. » (p. 158).

« Nous avons tous notre rôle à jouer. Sinon, la société ne pourrait pas fonctionner. » (p. 184).

« […] parfois, mieux valait ne rien voir, ne rien savoir. » (p. 222).

L’alchimie de la pierre est le premier roman d’Ekaterina Sedia traduit en français (merci aux éditions Le Bélial !) mais en fait le troisième roman de l’auteur. À noter, qu’en plus de la très belle illustration couleur de couverture, il y a quelques illustrations noir et blanc de Nicolas Fructus. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire L’alchimie de la pierre (qui a reçu le Prix James Tiptree Jr. en 2009). Ce roman – à la fois poétique et apocalyptique avec de très belles descriptions – montre bien tous les rouages d’une société et se révèle être d’une grande intelligence et maîtrise. Car, dans cette ville de pierre et de métal, il faut se battre pour vivre. Je veux lire d’autres titres d’Ekaterina Sedia (en plus, elle aime les chats !).

Une excellente lecture que je mets dans les challenges Littérature de l’imaginaire et Rentrée littéraire janvier 2017.

Soupe de cheval de Vladimir Sorokine

SoupeChevalSoupe de cheval de Vladimir Sorokine.

L’Olivier, octobre 2015, 109 pages, 13,50 €, ISBN 978-2-8236-0272-2. Лошадиный Суп (Loshadinyj sup) est traduit du russe par Bernard Kreise.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Vladimir Gueorguievitch Sorokine (Влади́мир Гео́ргиевич Соро́кин) naît le 7 août 1955 à Moscou. Romancier, dramaturge et scénariste, il est classé en postmoderne et est un auteur controversé.

Juillet 1980, Olia, Volodia et Vitka sont dans le train Simféropol-Moscou ; ils rentrent de vacances. Un homme chauve s’installe près d’eux dans le wagon restaurant. L’inconnu est Boris Ilytch Bourmistrov, il sort de prison et il a un comportement étrange. « Sept ans, les enfants. Sept ans ! Et tout ça pour un sac d’acide citrique. » (p. 16) ; « Olia, je ne suis pas cinglé, croyez-moi ! répliqua Bourmistrov qui secoua les mains. Je suis un citoyen soviétique parfaitement normal. » (p. 25). En fait, l’homme a repéré Olia en train de manger dans un restaurant de Crimée et il l’a suivie pour la voir manger encore… À Moscou, Olia étudie le violon et une fois par mois, elle rencontre Bourmistrov : il la regarde manger et lui verse 100 roubles. Elle le croit fou et le surnomme Soupe de Cheval car c’est ce qu’il mangeait en prison mais l’argent est le bienvenu et elle tombe sous la coupe de cet homme étrange.

La phrase qui tue ! « C’est parfois solitaire de dégobiller. Ça lisse les rides. » (p. 73).

LettreAuteurSoupe de cheval est une nouvelle parue en Russie dans le recueil Pir (Festin) aux éditions Ad Marginem en 2001 et rééditée aux éditions Zakharov en 2007 dans une édition illustrée.

J’ai été un peu déboussolée car il y a un petit problème avec le prénom parfois orthographié Olia et parfois Olga : j’ai, au début, cru qu’il y avait deux filles différentes (comme il y avait deux garçons) mais non, c’est une erreur… ou peut-être un surnom.

RentreeLitteraire2015Soupe de cheval est une histoire dérangeante qui dénonce non seulement le totalitarisme du XXe siècle en Union soviétique mais aussi l’asservissement aux nouveaux riches arrivés dans les années 80-90 : d’un côté la perversité mue par le pouvoir de l’argent et de l’autre côté la dépendance due à l’appât du gain, à l’argent « facile ». Une lecture qui se veut malsaine mais pour obliger le lecteur à réfléchir et à découvrir à travers cette noirceur les hommages aux grands noms de la littérature russe. Un livre (un auteur) qui ne plaira pas à tous mais qui m’a remuée (dérangée, interloquée) donc je lirai d’autres titres.

VoisinsVoisines2016Je présente cet auteur dans Une lettre pour un auteur #33 (lettre S) mais j’ai une semaine de retard… (je n’ai rien pu publier la semaine dernière…) alors j’espère que Cookie prendra bien cette lecture en compte. Ça rentre aussi dans 1 % rentrée littéraire 2015 et Voisins Voisines 2016 (Russie).

L’impôt d’Ivan Bounine

Impot-BounineL’impôt d’Ivan Bounine.

La Bibiothèque russe et slave [lien], 43 pages. Худая трава (1913) est traduit du russe par Zinovy Lvovsky.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Ivan Alexeïevitch Bounine (Иван Алексеевич Бунин) naît le 22 octobre 1870 à Voronej (une ville située à près de 500 km au sud-est de Moscou) dans une famille de l’ancienne noblesse et de poètes. Le jeune Bounine reçoit une excellente éducation et il commence à écrire – et à être publié – à 17 ans. Romancier, nouvelliste, poète et traducteur en russe de poésie (du français et de l’anglais), il est élu à l’Académie impériale de Russie, reçoit le Prix Pouchkine de l’Académie des sciences de Russie, voyage beaucoup (Asie, Moyen-Orient, Europe) et fuit la Russie bolchévique en 1918. Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1933. Il meurt le 8 novembre 1953 à Paris.

IvanBounine

Ivan Bounine en 1901 (domaine public, cliquez sur l’image pour le site source)

Carème de la Saint-Pierre. Ce soir, les ouvriers font la fête. Mais Averki, après trente ans de travail acharné, est malade et ne participe pas vraiment. « […] il mangeait sans souffler mot, l’air absent. Il avait atteint cet âge où les moujiks sages et tranquilles, qui ont derrière eux toute une vie de labeur, commencent à entendre mal, à parler peu et à accepter de bon gré tout ce qu’on leur raconte, bien qu’ils aient leurs opinions personnelles sur ce qui se passe dans le monde. » (p. 3). Après le repas, il se couche au-dessus de la cheminée et se met à rêver. « Si Dieu me guérit, j’irai à Kieff, à Zadonsk, au désert d’Optine, pensait Averki dans une demi-conscience. Ça serait une vraie vie, une vie propre, facile, tandis que, maintenant, je ne sais même pas pourquoi j’existe… » (p. 7). Il reste là jusqu’au lendemain, que son épouse vienne le chercher et le ramène chez eux. Lorsque, enfin, sa fille, son gendre et sa petite-fille viennent le voir, Averki a « une mine épouvantable » (p. 22). Il se résigne à mourir. « […] puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, il faut se résigner à payer cet impôt à Dieu… » (p. 31). Mais la mort ne vient pas tout de suite et Averki se rend compte que « Ses souvenirs étaient insignifiants, pauvres, monotones. » (p. 32).

Averki s’interroge sur le sens de la vie, lui qui a trimé toute sa vie et qui n’a pu profiter de rien, à part quelques petits plaisirs dont il ne se souvient même plus. D’ailleurs, il ne se souvient plus de grand chose, plus de son père, plus de sa mère… Et puis sa fille est jeune et belle, elle veut vivre, s’amuser. Voilà, Averki a fait son temps, il en est bien conscient, c’est cruel mais que peut-il faire de plus ? « La tristesse et la conscience de son isolement sur cette terre s’emparèrent alors du vieillard. » (p. 25). L’impôt est une triste histoire, tragique, pessimiste même… Mais les descriptions réalistes (je dirais même plus, tous les petits détails) des personnages, de la nature, du temps qu’il fait, de la vie rurale et l’analyse des rêves du pauvre vieux Averki en font une lecture agréable et enrichissante : j’ai vraiment eu la sensation d’y être, Bounine est un auteur comme je les aime, qui fait ressentir l’âme russe.

AlleesSombresBounineConsidéré comme l’un des plus grands écrivains de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle, Bounine est toutefois moins connu que ses contemporains (Gorki, Tchekhov, Tolstoï avec qui il entretient une correspondance) et, depuis plus de dix ans, Andreï Makine, auteur russe vivant en France, s’attache à faire connaître son œuvre. Bounine écrit L’impôt en 1913 et la Revue hebdomadaire (44e année, tome X) le publie en 1935. Parmi les titres d’Ivan Bounine : Le village (son premier roman, 1910), La vie d’Arséniev (le roman considéré comme son chef-d’œuvre, 1930-1933), plusieurs nouvelles parmi lesquelles : Au hameau (1892), Les pommes d’Antonov (1900), Zakhar Vorobiev (1912), le recueil Les allées sombres (1946), etc., de nombreux poèmes et quelques récits autobiographiques et journaux. Alors que son œuvre fut interdite dans la Russie stalinienne, il existe, depuis 2005, un Prix Bounine décerné par plusieurs organismes universitaires et littéraires russes.

ChallengeClassiquesDonQuichotteUne première lecture pour le Challenge Classiques 2016 (Un classique par mois) organisé par le Pr. Platypus.

Des gens sans importance de Panteleïmon Romanov

[Article archivé]

Des gens sans importance est un recueil de nouvelles de Panteleïmon Romanov paru chez Ginkgo éditeur dans la collection Lettres d’ailleurs (sous-collection Lettres de Russie) en mars 2005. Ces onze nouvelles sont traduites du russe (Bez tcheriomoukhi) par Luba Jurgenson (192 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-027-2).

Panteleïmon Sergueïevitch Romanov (Пантелеймон Сергеевич Романов) naît le 24 juillet (12 juillet) 1884 dans le village de Petrovskoïe (oblast de Toula, nord-ouest de la Russie). Il étudie le Droit à Moscou mais se consacre ensuite à l’écriture dès 1911, il est alors un auteur russe, mais avec la révolution, dans les années 1920, il devient un auteur soviétique. Ces histoires sont courtes, satiriques, et dénoncent l’ignorance, la bureaucratie entre autres, mais racontent aussi le monde rural, le « petit peuple », etc. Il meurt le 8 avril 1938 à Moscou (affaibli par une crise cardiaque en 1937, il meurt d’une leucémie à l’hôpital du Kremlin).

Une instruction : Bien qu’ayant son billet, une vieille femme ne peut pas monter dans le train car elle n’a pas fait peser son oiseau en cage. Tout bagage doit être pesé, ce sont les instructions. Mais le merle est trop léger… « Il doit y avoir un poids. Tout a un poids. » (p. 11).

Les spéculateurs sont plutôt des spéculatrices puisque ce sont des femmes qui louent leur bébé aux voyageurs de la gare. Les personnes porteuses d’un bébé sont en effet prioritaires pour acheter un billet. Mais ensuite dans la cohue, les femmes doivent récupérer leur bébé… « Travaillez, travaillez, les femmes, pour l’Armée rouge ! cria un soldat en voyant la file infinie de femmes avec des bébés. » (p. 17-18).

Des gens mal organisés : Un homme avec un cabas fume une cigarette devant un commerce de musique fermé en attendant son ami qui nettoie un piano. Peu à peu, une queue se forme derrière lui car tous veulent acheter ce qui est à vendre. « Quelle marchandise donne-t-on ? – On ne sait pas encore. – Il y a bien quelque chose sinon les gens ne seraient pas là. » (p. 20) et « Quel est le malin qui a inventé ça ? Autrefois, on sortait, on achetait ce dont on avait besoin, et terminé. Aujourd’hui, nous attendons sans savoir pourquoi. Ni quand ça va ouvrir. » (p. 21).

Une page vierge : C’est la nouvelle la plus longue de ce recueil. Le Père Fedor Ivanovitch a une vie trop sédentaire : il travaille peu, a une femme et des domestiques qui font tout, dort beaucoup et passe ses journées devant sa fenêtre à observer ou à lire. En plus il mange trop et grignote en lisant (ah… il n’est pas le seul, j’adore grignoter des petits trucs en bouquinant et je ne suis pas la seule j’imagine !). Son corps a commencé à gonfler depuis deux ans et il a des problèmes cardiaques. Son docteur, Vladimir Karlovitch, qui craint l’hydropisie, l’a donc mis au régime. « En pensant de nouveau à sa maladie, Fedor Ivanovitch se sentit malheureux, abandonné, inutile. » (p. 32). « Toute la douceur de sa vie, tout le calme de son existence furent troublés et volèrent en éclat. » (page 38). « Il restait abattu, maussade, perdu, ne plaisantait presque plus ni ne faisait de rébus. (p. 42). Mais le prêtre n’arrive pas à trouver le juste milieu entre se goinfrer et se priver de tout. « Lorsque la décision avait été prise de changer de régime, de tout reprendre en main, de détruire à la racine le contenu de la vie ancienne, les résultats de ce changement devaient être rapides et éclatants. Mais au bout de six jours de martyre absurde, aucun effet ne s’était fait sentir […]. » (p. 47).

La robe bleue : Aliona et Spiridone, un couple de paysans, vont marier leur fille unique, Oustiouchka (Oustinia : en Russie, le surnom est souvent plus long que le prénom !) au fils d’Anissia et Parfion, le forgeron. Mais le jeune homme est un komsomol (membre de la jeunesse communiste) et le mariage ne sera que civil. « Une joyeuse période de noces commençait au village. Mais Spiridone restait abattu, comme assommé. Il lui semblait honteux que le mariage de sa fille se fît sans prêtre : ce n’était pas un vrai mariage. » (p. 78) et « Durant vingt ans, il avait travaillé, élevé sa fille, pour se retrouver maintenant, à son mariage, comme un intrus, comme un mendiant qu’on invite par pitié. » (p. 79). Le père de la mariée, déjà mécontent de la tournure de ce mariage et de la façon dont sa fille était traitée, entendit tout à coup un homme ivre hurler « Allez, les gars, embrassez-la tous, elle ne s’est pas mariée à l’église ! » (p. 82) et là, ce fut la catastrophe.

Âme sœur : Boutovo est un village sur une berge où les habitants louent leur isba aux citadins en vacances. La bicoque de la vieille Polikarpovna n’a jamais de succès sauf auprès des chiens qui viennent y chercher un peu de fraîcheur. Un jour arrive Trifon Petrovitch qui loue une chambre. Il est peintre, mais aussi pêcheur à ses heures perdues et bricoleur. Ainsi « Trifon Petrovitch consacra tout le temps où il ne peignait pas à la réparation du perron ; lorsqu’il eut terminé, il examina et arrangea les encadrements des fenêtres et fabriqua un portillon. » (p. 96-97). La vieille est bien contente, mais influencée par les voisins qui ont augmenté allègrement les prix face au nombre grandissant de vacanciers et attirée par l’appât du gain, elle ne supporte plus d’avoir fait payer 30 roubles pour tout l’été alors que les autres louent 150…

L’automne : Alors que les autres nouvelles sont amusantes ou tragiques, celle-ci est triste, mélancolique, nostalgique. Dans un hameau, une maison avec Macha et le jeune frère de son mari qui est parti à la chasse. Le jeune homme qui fête ses 16 ans a rencontré dans la forêt une jeune fille dont il est tombé amoureux, Olga. « C’est cela, une rencontre : un hasard ; tout a été si simple que ce n’est même pas la peine de le raconter. » (p. 118). Les descriptions sont d’une grande beauté, elles m’ont fait penser à celles de Tchekhov, et pas parce que c’est écrit sur la quatrième de couverture mais parce que j’ai lu avec un immense plaisir Tchekhov (d’ailleurs, il faudra que je fasse un article un jour prochain). « Les feuilles tombent. Tout n’est que mélancolie : dans la forêt, et dans les champs vides, muets. Le vent charrie et fait tourbillonner les feuilles mortes le long des sentiers. Il y a là une tristesse sans fond, on a envie de s’asseoir sur une colline pour regarder le ciel gris et les champs d’automne. » (p. 113).

Une rencontre : Une femme qui s’est installée à Moscou – « toute la province s’y précipite, comme si c’était la terre promise » (p. 140) – pour y travailler tout en étudiant la peinture écrit à une amie, Olga. Elle déplore le « terrible bouleversement de notre vie, à cause de l’écroulement de tous nos idéaux » (p. 141) – qui près de 100 ans après est toujours terriblement d’actualité ! -. C’est le troisième printemps depuis la mort de son mari et elle a fait une rencontre, un peintre, célèbre, un homme qu’elle aurait imaginé inaccessible. Elle l’a revu mais cet homme « n’a manifesté aucune tentative de me faire la cour, et en même temps, il se comportait comme si c’était déjà fait, et qu’on pouvait passer à l’étape suivante. » (p. 144). Pas conquise du tout, son opinion sur lui a donc changé et elle a « eu l’impression d’avoir été témoin d’une scène vulgaire, qu’il aurait mieux valu ne pas voir du tout. » à tel point que « ni son talent ni son nom ne comptaient plus pour moi. À mes yeux, il était devenu une nullité. » (p. 150). Un conte cruel qui dénonce les hommes qui se croient tout permis et les femmes qui laissent faire ou pas.

Les roses : Dans sa datcha de Kislovodsk, un vieux professeur lit deux lettres écrites par deux anciens étudiants en médecine qui ont vécu dans cette maison avec lui. La première est du jeune homme et la deuxième de la jeune femme : ils ont réussi leurs études et sont mariés depuis deux ans mais l’homme amoureux, jaloux et possessif s’est transformé en mari égoïste et volage. Pourtant son épouse le croit fidèle car elle « lui est égale par son niveau intellectuel, par son travail. » (p. 164) et leur couple est basé sur l’estime mutuelle et une totale confiance.

Sans merisier : Une étudiante écrit à son amie Véra, qui est au conservatoire, en rêvant devant une branche de merisier qu’elle a posée devant sa fenêtre car c’est le printemps. Elle ne supporte plus la saleté et le fait que les étudiants deviennent de plus en plus vulgaires : « […] dans notre vie personnelle, à l’intérieur de ces murs que notre pouvoir a décrassés, règnent la saleté et le désordre. » (p. 168). Elle est tombée amoureuse d’un étudiant, beau et intelligent, mais il est vraiment trop familier et grossier.

L’actrice : C’est l’histoire d’Anna Reinhardt, une actrice « révolutionnaire », devenue célèbre grâce à la pantomime « L’Insurrection ». « Lorsqu’on lui disait que la vie ancienne ne reviendrait pas, qu’il fallait s’adapter à la nouvelle, elle n’éprouvait que de l’horreur. » (p. 185). Elle travailla donc, chanta, se donna sur scène et charma « le public ouvrier » qui est « indulgent » car « il applaudit et rit généreusement même dans des passages qui ne sont pas complètement réussis. » (p. 186).

Dans ces nouvelles, les paysages, les personnages et leur quotidien dans la Russie des années 1920 sont décrits parfaitement et l’humour a toujours sa place même dans les situations les plus dramatiques. Il y a ce que les Russes essaient de sauvegarder : la foi, l’amour, les belles choses, et ce qu’ils ont toujours avec eux, en eux : la nostalgie, la mélancolie. Alors, « des gens sans importance » ? Peut-être… Mais ce sont des gens qui vivent, qui meurent, qui aiment, qui attendent, qui souffrent, qui espèrent… Ils sont l’âme de la Russie et c’est ça qui est beau. Mon seul regret : ne pas pouvoir lire ces nouvelles dans leur langue originale.

Je vais assurément lire le deuxième recueil de nouvelles paru en septembre 2006 chez le même éditeur et dans la même collection : Des gens désenchantés (196 pages, 15 €, ISBN 978-2-84679-042-0).