Entre la mort et la vie d’Alexei Apoukhtine

Entre la mort et la vie d’Alexei Apoukhtine.

Alicia éditions [pas de lien], 2018, 34 pages, e-book que j’ai pu avoir gratuitement sur emaginaire.com (au lieu de 4,99 €, merci !), ISBN 978-2-35728-084-7. Между жизнью и смертью (en fait, Entre la vie et la mort) (1892) est traduit du russe par J. Wladimir Bienstock en 1903.

Genres : littérature russe, nouvelle, fantastique.

Alexis Nikolaïevitch Apoukhtine (Алексей Николаевич Апухтин) naît le 15 novembre 1840 à Bolkhov (Orel, Russie) dans une famille pauvre. Il étudie le Droit à Saint-Pétersbourg ; il travaille au Ministère de la Justice et commence à écrire (il connaît Ivan Tourgueniev et Afanassi Fet) puis il travaille au Ministère de l’Intérieur. Il est poète et nouvelliste ; plusieurs de ses poèmes sont mis en musique par Piotr Ilitch Tchaïkovski ou par Sergueï Rachmaninov. Il meurt le 17 août 1893 à Saint-Pétersbourg. D’autres œuvres (traduites en français) sont disponibles légalement sur Wikisource, la bibliothèque libre.

Saint-Pétersbourg, vingt février, huit heures du soir, le docteur dit que tout est fini. « À ces paroles, je compris que je venais de mourir. […] Mes yeux étaient clos ; mais je voyais, j’entendais tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait autour de moi. » (p. 8).

Le narrateur de cette nouvelle est donc le mort lui-même ! Le prince Dmitri Alexandrovitch Troubchevsky.

Et le lecteur va découvrir le comportement de chacun de ceux de sa maisonnée : Zoé son épouse, Savieli son valet depuis quarante ans, André son frère, les domestiques, Sonia et Nicolas ses enfants (par ordre d’apparition), le fabricant de cercueils, le prêtre, la famille et les proches qui se sont déplacés, tous vont venir lui dire au revoir, chacun à leur façon (il y a du théâtre et de l’hypocrisie, pas chez tous mais chez certains). « À deux heures, le Tout-Pétersbourg était là. » (p. 21).

Quant au Prince, qui entend tout, voit tout et comprend tout, il revoit sa vie et a même des souvenirs très précis d’anciennes vies. Ce qui, en soi, est terrifiant ! Mais, après la messe, « tout disparut pour moi, et je cessai à la fois de voir et d’entendre. » (p. 21). Pire « même silence et même solitude. » (p. 26). Ce qui est tout aussi terrifiant !

Avec cette nouvelle, classée en science-fiction (peut-être parce que ce genre d’histoires était raconté pour la première fois) mais je l’aurais plutôt mise en fantastique, l’auteur questionne sur la vie, la mort, l’âme, une éventuelle immortalité, la conscience, le bien et le mal.

Et le Prince, qui n’est plus de ce monde, continue de penser. « Oh ! seulement vivre ! seulement pouvoir respirer l’air de la terre, prononcer une seule parole humaine, crier, crier… » (p. 29). Mais il est trop tard, n’est-ce pas ?

Bien que racontant la mort et l’après-mort, cette nouvelle est jubilatoire et vivifiante, bien écrite et bien menée (sûrement bien traduite aussi), avec un côté mystère et questionnement logique empreint de poésie : le lecteur sent bien la patte élégante du poète. Je découvre Alexei Apoukhtine – lu parce que le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran se termine dans quelques jours… (j’ai eu connaissance du challenge mais, depuis janvier, je l’avais oublié !) – et j’en suis enchantée et je lirai d’autres titres.

Pour les challenges Cette année, je (re)lis des classiques et Maki Project pour faire connaître cet excellent auteur russe méconnu !

La tête de Lénine de Nicolas Bokov

La tête de Lénine de Nicolas Bokov.

Libretto, collection Littérature étrangère, août 2019, 96 pages, 5,50 €, ISBN 978-2-36914-533-2. Смута новейшего времени, или Удивительные похождения Вани Чмотанова (1970) est traduit du russe par Claude Ligny.

Genres : littérature russe, littérature soviétique.

Nicolas Bokov (Николай Константинович Боков) naît en 1945 à Moscou où il étudie la philosophie à l’université d’État. Harcelé par le KGB, il émigre d’abord en Autriche puis en France où il travaille comme journaliste et écrit des nouvelles et des romans. Il voyage aussi (Grèce, États-Unis, Israël…).

Au printemps 1970, Nicolas Bokov emmène Nadejda, la fille de son épouse, Sofia Goubaïdoulina (une compositrice) au mausolée de Lénine : « j’avais en tête mon sujet, des pages entières qu’il me fallait au plus vite coucher sur le papier ! » (p. 11).

La tête de Lénine est paru en avril 1970 à Paris, d’abord en russe (dans La Pensée russe) puis en français (dans La Quinzaine littéraire). Il est réédité en 2017 aux éditions Noir sur blanc pour le centenaire du coup d’État (sic) de 1917. L’auteur s’explique dans un avant-propos intitulé Deux fois cent ans, très instructif, traduit du russe par Catherine Brémeau.

C’est par hasard que Vania (Ivan Gavrilovitch) Tchmotanov se retrouva au mausolée de Lénine et que l’idée germa dans sa tête de voleur ! Quatre heures du matin, son forfait accompli, « Vania tira de sa poche une casquette à large visière, se l’enfonça jusqu’aux oreilles, et releva son col. » (p. 36). Il prit un train de nuit pour Golokolamsk (ville fictive à côté de Moscou) avec sa valise contenant la tête de Lénine car il savait qu’il pouvait trouver refuge chez son amie, et amante, Mania. Le lendemain matin, catastrophe ! Les responsables du musée et le Politburo décident d’embaucher un acteur pour remplacer Lénine : le mausolée ne peut pas être fermé !

Ce court roman est délicieusement drôle, jubilatoire même, mais il est tellement subversif que j’imagine bien le danger qu’il y avait à écrire ce pamphlet à Moscou en 1970 et à le diffuser sous le manteau (samizdat, самиздат). Il est « aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres qui ont fait vaciller l’Union soviétique » (4e de couverture).

Très amusants les noms des généraux qui vont se faire la guerre, Biglov et Sourdinguov, qui bien sûr en français font penser à bigleux et sourdingue ! En Union Soviétique, tout le monde était-il bigleux et sourdingue ? Non, car pour le plus grand malheur de Vania, il ressemble physiquement à Lénine !!!

Le peuple va croire que Lénine est ressuscité mais comment est-ce possible puisqu’il n’était pas croyant ? Le pouvoir, du moins ce qu’il en reste, va alors chercher le meilleur sosie de Lénine parmi des centaines d’hommes de tout le territoire. « Dans une pièce sombre, sans fenêtres, et dont l’unique porte était fermée à clé, sept Lénines étaient rassemblés. – J’aime pas ça, les gars. On nous a fourrés en prison, dit Tchmotanov, rompant le silence. » (p. 79).

Quand je vous dis que, depuis le début de l’année, la Russie (romans, films, musique…) me poursuit, je force parfois un peu le destin : effectivement, lorsque j’ai vu La tête de Lénine au catalogue de Libretto fin août 2019, je me suis dit que je devais le lire ! Comme j’ai beaucoup apprécié cette lecture corrosive, je sais que je lirai d’autres titres de Nicolas Bokov (si vous en avez un à me conseiller plus particulièrement, je suis preneuse).

Une excellente lecture pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Cette année, je (re)lis des classiques, eh oui, puisque ce classique est réédité pour la rentrée littéraire en août 2019.

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski

Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski.

En introduction de Étoiles rouges – La littérature de science-fiction soviétique de Patrice et Viktoriya Lajoye, essai paru aux éditions Piranha en octobre 2017.

Genres : littérature russe, nouvelle, science-fiction.

Arkadi Strougatski naît le 28 août 1925 à Batoumi en Géorgie (Union Soviétique). Il meurt le 12 octobre 1991 à Moscou. Son frère, Boris Strougatski, naît le 14 avril 1933 à Léningrad (Saint-Pétersbourg) et y meurt le 19 novembre 2012. Ils sont tous deux écrivains de science-fiction, ils écrivent à quatre mains. Mais ils ont chacun un métier : Arkadi est traducteur pour l’armée (japonais) et Boris est astrophysicien. À partir de 1969, le régime soviétique les censure et ils continuent d’écrire clandestinement. Ils sont particulièrement connus pour Stalker.

Viktor Borissovitch prend son petit-déjeuner et parle à son épouse, Lena : il est horrifié par la lecture de leur fils Gricha, la revue Aventures et fiction, pourtant éditée par les Éditions d’État pour enfants. « C’est révoltant. […] C’est terrible ! J’ai parcouru cette revue et j’ai été choqué. Bourrer la tête des enfants avec ces trucs totalement absurdes… Tu vois, l’envol vers d’autres galaxies à travers la quatrième dimension, des machines à voyager dans le temps, la psychokinésie, le psychisme… zut, bon sang ! La transformation du temps en énergie ! C’est stupide, en dépit du bon sens ! Aucune trace de matérialisme. Qu’est-ce que ça peut donner, une lecture pareille ? Des affabulateurs ? Des rêveurs au cerveau vide ? » (p. 8).

Cette nouvelle – écrite en 1972 – m’a beaucoup plu, la chute est surprenante et hilarante !

Étoiles rouges est une anthologie pour découvrir la richesse de la science-fiction soviétique, plus de 100 ans d’imaginaire injustement méconnu. J’aurais tellement voulu lire cette anthologie complète et pas seulement cet extrait ! Malheureusement, je l’ai commandée en début d’année et le libraire m’a dit qu’elle était épuisée chez l’éditeur…

Ce qui n’est pas une bonne nouvelle… Mais je mets cette lecture dans La bonne nouvelle du lundi et dans le Challenge de l’été, Littérature de l’imaginaire et Littératures slaves.

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine

La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine.

Lingva, 2015, traduit du russe par Viktoriya et Patrice Lajoye.

Genres : littérature russe, nouvelle.

Sergueï Solomine est le pseudonyme de Sergueï (Yakovlevitch) Stretchkine. Né en 1864 dans une famille noble à Toula, il étudie à l’Académie forestière de Moscou. Cet écrivain de littérature populaire russe tombé dans l’oubli, militant anarchiste exilé en 1887 dans la région d’Arkhangelsk (pour trois ans), est l’auteur de nombreux romans et nouvelles d’aventures, policier, fantastique et il est même parmi les premiers auteurs russes à écrire de la science-fiction. En 1910, il est de nouveau arrêté et exilé, mais cette fois dans l’Oural, et il continue d’écrire jusqu’à sa mort en 1913. En Russie, il existe deux tomes de ses récits (1914). Ne sont pour l’instant traduites en français que trois nouvelles : La fin de Sherlock Holmes (1911), Le vampire (1912), toutes deux disponibles chez Lingva, maison d’éditions spécialisée dans la littérature de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie, et Les ancêtres (1913) parue dans l’anthologie Dimension Merveilleux scientifique, 2 aux éditions Rivière Blanche.

« Tard dans la soirée, le docteur Watson était encore assis dans son bureau et examinait les documents qui devaient servir de matériaux à un nouveau volume des aventures du célèbre détective. La nuit noire régnait derrière les fenêtres du cottage. » Voici comment débute le récit mais Watson va être dérangé… par Sherlock Holmes ! Depuis deux ans, il est sur les traces d’une bande internationale dirigée par trois femmes mais s’il connaît « de nom et de vue les douze meneurs de ce dangereux gang », qui sont les trois « femmes infernales » ? Sherlock Holmes ne va pas tarder à le savoir.

Cette nouvelle en forme de huis-clos est rocambolesque dans le ton et donne une explication plausible sur la retraite de Sherlock Holmes. À découvrir pour la curiosité. Et si vous êtes intéressé par plus, lisez Sherlock Holmes en Sibérie de P. Orlovets [lien].

Sergueï Stretchkine était passionné par l’œuvre d’Arthur Conan Doyle (1859-1930) et cette nouvelle est un pastiche de Sherlock Holmes très peu connu mais toutefois répertorié dans Pastiches des aventures de Sherlock Holmes sur Wikipédia. Parue dans Синий журнал (Le journal bleu) n° 26 en 1911 (couverture ci-dessus), elle était inédite en français ! Merci aux éditions Lingva pour leur travail sur la littérature russe et les auteurs méconnus ou oubliés !

Pour La bonne nouvelle du lundi et les challenges Cette année, je (re)lis des classiques et Littératures slaves. J’aimerais tellement lire des textes courts comme celui-ci en russe…

Récit sur un ivrogne (Russie)

Récit sur un ivrogne (Сказание о бражнике, Skazanie o bražnike) est un texte satirique russe du XVIIe siècle.

Le récit commence comme un conte (*) « Il était une fois un ivrogne qui buvait beaucoup, et à chaque godet, à chaque repas il célébrait Dieu. » mais, lorsque l’ivrogne arrive devant « les portes de l’honorable paradis », il ne comprend pas que l’accès lui soit refusé. « Les ivrognes n’ont pas le droit d’y entrer, on n’installe pas les ivrognes au paradis, le martyre éternel est destiné aux ivrognes. ». Tel est le discours de l’apôtre Pierre, de l’apôtre Paul, du roi David, du roi Salomon, etc. Qui laissera entrer l’ivrogne ?

Pour illustrer, un dessin humoristique de Deligne.

(*) Un conte oral issu de la littérature populaire c’est pourquoi il n’a pas d’auteur, par contre il a des variantes. Celle-ci fut publiée en anthologie en 1957 par V. P. Adrianova-Perets. Si vous lisez le russe (ce qui n’est pas mon cas mais j’aimerais bien), vous pouvez consulter cette étude et bibliographie ici (au format pdf).

Cette nouvelle peut sembler moralisante, car elle traite du thème de la religion, mais j’ai aimé son côté amusant qui n’est pas anticlérical mais plutôt plein de bon sens.

Pour La bonne nouvelle du lundi et je vais la mettre dans Cette année, je (re)lis des classiques et dans Littératures slaves mais « hors concours » car c’est vraiment une courte nouvelle. Mais je trouve que c’est bien aussi de parler de la littérature orale qui a pratiquement disparu en Occident…

Si vous souhaitez lire cette nouvelle / ce conte : en ligne sur le blog des éditions Lingva, spécialiste de la littérature de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie.

Challenge Littératures slaves

Vous y croyez : moi qui aime (pour ne pas dire adore) la littérature russe, j’ai oublié de m’inscrire à ce challenge Littératures slaves organisé par la Barmaid aux lettres depuis fin novembre 2017 !!! Je répare vite cet oubli désastreux puisque le challenge – qui devait durer 6 mois – continue jusqu’à la fin de l’année (ouf, sauvée !). En réfléchissant bien, j’ai peut-être confondu avec Un hiver en Russie avec Emma (janvier) ou le Mois de l’Europe de l’Est avec Eva, Patrice et Goran (mars)…

Toutes les infos et le logo sur le Bar aux lettres plus le bilan de mi-parcours.

Logo créé par la Barmaid aux lettres avec une photo d’Uldus Bakhtiozina

L’objectif est de lire non seulement de la littérature russe mais aussi toutes les littératures slaves. De plus la Barmaid aux lettres encourage les participants « à dépasser la fiction littéraire, à découvrir l’art architectural » ainsi que « à créer également vos parallèles entre théâtre et littérature ».

La liste des pays concernés : Biélorussie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Macédoine, Monténégro, Pologne, République Tchèque, Russie, Serbie, Slovaquie, Slovénie, Ukraine.

Mes billets slaves

1. L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine (Actes Sud, 2017, Russie, Histoire, 832 pages)

Un billet à part : coup de cœur pour Dmitry Glukhovsky, un jeune auteur russe de science-fiction ❤

2. Nous d’Evgueni Zamiatine (Actes Sud, 2017, Russie, science-fiction, 233 pages)

3. Récit sur un ivrogne (Lingva, 2015, Russie, conte, nouvelle du XVIIe siècle)

4. La fin de Sherlock Holmes de Sergueï Solomine (Lingva, 2015, Russie, nouvelle, 1911)

5. Un esprit sobre d’Arkadi Strougatski (Piranha, 2017, Russie, nouvelle, 1972)

Nous d’Evgueni Zamiatine

Nous d’Evgueni Zamiatine.

Actes Sud, collection Exofictions, mars 2017, 233 pages, 21 €, ISBN 978-2-330-07672-6. Мы (1920-1952) est traduit du russe par Hélène Henry.

Genres : littérature russe, science-fiction, dystopie, contre-utopie.

Evgueni (Ivanovitch) Zamiatine (Евгений Иванович Замятин) naît le 20 janvier 1884 à Lebedian (oblast de Lipetsk, Russie). Son père est pope orthodoxe et sa mère musicienne. Il fréquente le lycée de Voronej puis étudie la construction navale à l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg (de 1902 à 1908). Il rejoint les révolutionnaires bolcheviques. Suite à sa déception de la Révolution d’Octobre (1917), il écrit Nous en 1920 mais le roman, publié en France (voir à la fin de mon billet), est interdit en Union soviétique. Zamiatine s’exile alors à Berlin en 1931 puis à Paris en 1932 et il meurt dans la capitale française le 10 mars 1937. Il laisse une œuvre conséquente : romans, nouvelles, théâtre, quelques articles de presse, un opéra (Le nez de Dimitri Chostakovitch en 1930 d’après Nicolas Gogol) et un scénario de film (Bas-fonds pour Jean Renoir en 1936).

Depuis mille ans, un État Unitaire est au pouvoir et veut maintenant apporter le « joug bienfaisant de la raison » au cas où « des êtres inconnus qui habitent d’autres planètes » aient besoin du « bonheur mathématiquement exact » : « notre devoir sera de les obliger à être heureux. Mais avant de recourir aux armes, nous essayons par la parole. » (p. 15).

Le ton est donné ! L’État Unitaire – dirigé par le Bienfaiteur, peuplé par les Numéros dans une cité de cristal entourée d’une Muraille verte et surplombé par un ciel bleu profond, artificiel et sans aucun nuage – veut transporter son Intégrale partout dans l’univers…

D-503, mathématicien de l’État Unitaire, Constructeur de l’Intégrale, est le narrateur de ce récit qu’il veut envoyer avec les poèmes et les autres textes dans l’espace. Mais, alors qu’il fréquente O-90, sa rencontre avec I-330 va bouleverser sa vie : il va ressentir des sensations étranges et se poser des questions sur l’Amour et sur l’âme.

Préparez-vous à vivre dans ce monde avec ses Tables du Temps, ses Heures privatives (de 16 à 17 heures et de 21 à 22 heures), la Norme maternelle, etc. Tout est prévu, aseptisé et bien sûr… contrôlé !

Et personne ne sait ce qu’il y a derrière la Muraille verte. Imaginez, « le plus grand des monuments de littérature ancienne qui [leur] soit parvenu [est] l’Indicateur des chemins de fer » (p. 25) ! Il faut dire qu’après « la grande guerre de Deux Cents Ans, entre la ville et les campagnes », il n’est resté « que deux dixièmes des habitants de la planète » soit dix millions… « Et ces deux dixièmes ont connu la félicité dans les demeures de l’État Unitaire. » (p. 34).

Alors, il vous fait envie ce monde futuriste ? En tout cas, George Orwell (1903-1950) s’en est inspiré pour 1984 (Nineteen Eighty-Four) ! Ainsi qu’Aldous Huxley (1894-1963) pour Le meilleur des mondes (Brave New World), Ayn Rand (1905-1982) pour Hymne (Anthem) et Ira Levin (1929-2007) pour Un bonheur insoutenable (This Perfect Day).

Zamiatine dénonce un État totalitaire, inhumain, qui veut tout régir, tout contrôler, tout réguler y compris l’amour et la sexualité. Mais ce qui fait l’humanité, n’est-ce pas finalement la liberté, la pensée, le hasard, le bonheur même si on ne comprend pas toujours bien ses notions (c’est pour ça qu’elles font peur à certains gouvernements !) ?

« […] le Dieu des anciens a conçu l’homme ancien – un homme capable d’erreurs – et, par conséquent, lui-même était dans l’erreur. » (p. 76).

« je ne sais plus : où est le rêve – où est la réalité. » (p. 108).

À noter qu’il est fait référence aux Soviétiques, sous le terme de « Nous Autres », dans la série de bandes dessinées La brigade chimérique de Fabrice Colin et Serge Lehman que j’ai lue l’été dernier.

Je tiens à préciser que je n’ai pas lu Nous autres (l’ancien titre de Мы) paru en 1929 dans une traduction de B. Cauvet-Duhamel donc je ne peux pas comparer les deux versions.

Une excellente lecture pour Cette année, je (re)lis des classiques, Challenge de l’été 2018, le Challenge Chaud Cacao (dernier jour pour la première session !), Littérature de l’imaginaire, S4F3 #4, Voisins voisines 2018.

Mes coups de… /7-2018

Un billet « Mes coups de… », ça faisait longtemps !

Coup de cœur

Mercredi soir, 20 heures, je n’avais pas envie d’allumer la télévision mais je jette quand même un coup d’œil au 28’ d’Élisabeth Quint sur Arte. Bien m’en a pris ! Je tombe sur l’invité du jour : Dmitry Glukhovsky ❤ un auteur russe de science-fiction (pour moi, qui vient de terminer le mooc SF !). Et surprise : il parle français ! (j’adore sa façon de dire « tu » quand il explique quelque chose). Quoi, je ne vous ai jamais parlé de Metro 2033 et Metro 2034 (bon, j’avoue que je n’ai pas encore lu Metro 2035) ? Ne vous inquiétez pas, ça ne saurait tarder ! En attendant, voici le replay de l’émission :

L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine

L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine.

Actes Sud, collection Lettre russes, septembre 2017, 832 pages, 26 €, ISBN 978-2-330-08188-1. Obitel (2014) est traduit du russe par Joëlle Dublanchet.

Genres : littérature russe, roman historique.

Zakhar Prilepine Захар Прилепин naît le 7 juillet 1975 dans le village d’Ilinka (oblast de Riazan). Il étudie la linguistique à l’Université d’État de Nijni Novgorod et publie ses premiers textes en 2003 : des nouvelles dans des journaux et des magazines. Linguiste, journaliste, écrivain mais aussi activiste bolchevik depuis 1996 : il est arrêté plusieurs fois mais reçoit de nombreux prix littéraires et serait l’écrivain préféré des Russes en ce début de XXIe siècle. Du même auteur chez Actes Sud (très envie de lire d’autres titres) : San’kia (2009), Des chaussures pleines de vodka chaude (2011), Le singe noir (2012) et Une fille nommée Aglaé (2015). Si vous comprenez le russe, son site officiel, sinon une page en français 😉

L’arrière-grand-père de l’auteur, Zakhar Petrovitch, a été prisonnier au camp de Solovki. « Ce camp fut créé en 1923 dans les îles de l’archipel des Solovki par le pouvoir soviétique. Il était implanté dans un haut lieu monastique existant depuis le XVe siècle. Situé au milieu de la mer Blanche, à 500 kilomètres de Saint-Pétersbourg et à 160 kilomètres du Pôle Nord, c’est là que « l’archipel du goulag commença son existence maligne, et bientôt il aurait des métastases dans tout le corps du pays », écrira plus tard Soljénitsyne. » (note 1, p. 10).

« Lorsque je pense à tout cela aujourd’hui, je comprends combien est court le chemin qui mène à l’Histoire, mais en fait, elle est tout à côté. J’avais côtoyé mon arrière-grand-père, lui avait vu en face les saints et les démons. […] De sa voix rauque et ample mon arrière-grand-père brossait, en deux, trois phrases, un tableau du passé parfaitement clair et évocateur. L’expression qu’il avait alors, ses rides, sa barbe, le duvet sur sa tête, son petit rire qui évoquait le bruit d’une cuiller en fer raclant le fond d’une poêle, tout cela avait bien plus de sens que son discours lui-même. » (p. 11).

Vous avez déjà lu beaucoup de livres sur la Russie du XXe siècle, sur l’Union Soviétique, vous avez lu tout Soljénitsyne et d’autres écrivains et poètes dissidents, vous pensez tout savoir sur cette période mais vous n’avez pas encore lu L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine ? Il vous le faut absolument ! L’auteur a confronté les récits, les comptes-rendus, les rapports, les notes, les archives. « Mais après tout, qu’est-ce que la vérité, sinon ce dont on se souvient ? » (p. 13). Et il a abordé le sujet de façon lyrique, romanesque et ça c’est novateur !

On suit donc Vassili Petrovitch, le jeune Artiom affectueusement surnommé Tioma (il en a pris pour 3 ans), Afanassiev un poète, d’autres gars pas très recommandables et quelques popes dépossédés de leur monastère mais qui habitent toujours sur l’île. Les conditions de vie sont abominables… Les hommes se tuent à la tache, sont mal nourris, mal soignés… Mais Artiom va rencontrer Gallia, une prisonnière (les femmes étaient détenues dans un autre lieu).

Le responsable du camp, Alexandre Nogtev : « […] un reptile comme on en rencontre rarement, même parmi les tchékistes. Il accueillait lui-même chaque convoi et tuait un homme de sa propre main à l’entrée du monastère, d’un coup de revolver – pan ! – et il riait. » (p. 44).

Le contremaître Sorokine : « Artiom ne regarda même pas ce qui se passait, il entendit seulement qu’on frappait quelqu’un de vivant et sans défense et que ça faisait un bruit effroyable. Et à l’âge qu’il avait – vingt-sept ans –, il n’était toujours pas habitué. » (p. 87).

« Aux Solovki, Artiom commença brusquement à comprendre que ce qui survivait, ce n’était vraisemblablement que les sentiments innés, ceux qui avaient grandi en même temps que les os, les veines, la chair, tandis que les idées étaient les premières à se désagréger. » (p. 126).

Bon sang, je pourrais écrire encore plein d’extraits !!! Je note simplement ma phrase préférée ; elle sonne comme un terrible coup de tonnerre… « C’est vraiment pour ça que nous avons fait la révolution ? » (p. 155).

Un pavé, plus de 830 pages, que j’ai eu du mal à lire à cause de son poids mais que je voulais absolument lire, et plus qu’un coup de cœur, je dirais CHEF-D’ŒUVRE ! La littérature russe a offert depuis quatre siècles (XVIIe et XVIIIe mais surtout XIXe et XXe) des chefs-d’œuvres magnifiques, romanesques ou pas, poétiques, historiques, il y a même eu des précurseurs dans la science-fiction par exemple, et je suis sûre que le XXIe siècle sera encore un grand siècle littéraire pour cet immense pays !

C’est le premier roman que je lis pour le Défi littéraire 2018 de Madame lit puisque janvier concerne la littérature russe et le dernier pour 1 % rentrée littéraire 2017. Je le mets aussi dans le Petit Bac 2018 pour la catégorie Lieu et bien sûr dans Un hiver en Russie et dans Voisins Voisines (pour la Russie).

PS : un mot que je ne connaissais pas : ondatra (p. 63), c’est un rat musqué qui peut faire 30 à 40 cm de long, ouah, c’est du costaud cette bestiole !

Un hiver en Russie avec Emma

Dommage que j’ai raté le début de ce challenge, Un hiver en Russie, organisé par Emma de Vague culturelle, et qui court du 1er décembre 2017 au 1er mars 2018. Emma dit que ce n’est pas vraiment un challenge car « il n’y a pas de nombre de livres à lire ou d’autres règles, et pas d’inscription non plus ». Il suffit donc de lui laisser un commentaire avec le lien correspondant et c’est bon.

Quelques consignes d’Emma

« Que lire ? On va prendre le thème au sens large : […] des livres sur la Russie mais aussi sur l’URSS (vous comprenez que « hiver soviétique », c’était moins facile à adopter comme nom). […] des auteurs russes, des auteurs de pays membres de l’ex-URSS, mais aussi des auteurs d’autres nationalités. […] des auteurs russes dont les livres ne se déroulent pas en Russie. De la fiction, des récits de voyage, mais aussi des essais/documents. Des classiques, des moins classiques, des livres des siècles passés et des contemporains. Je parle de livres, mais vous pouvez aussi écrire sur des films, des séries, sur vos voyages si vous en avez faits, et sur tout ce qui concerne le pays. Exemple : je vais peut-être profiter de l’élection présidentielle russe pour parler de sujets politiques. »

Quelques idées données par Emma (liste non exhaustive)

« Dostoïevksi, Tolstoï, Pouchkine, Gogol, Boulgakov, Nabokov, Soljenitsyne… Pour les essais : Hélène Carrère d’Encausse, Svetlana Alexievitch, Jean des Cars, Vladimir Fédorovsky (par contre je vous déconseille sa biographie de Poutine, un peu trop orientée), Michel Eltchaninoff… De nombreux livres ont été publiés à l’occasion des révolutions russes, un petit tour dans les rayons « Histoire » des librairies devrait vous inspirer ! Les livres de Sylvain Tesson, Seule sur le Transsibérien de Géraldine Dunbar, et d’autres récits de voyage. Michel Strogoff de Jules Verne, Les Justes d’Albert Camus. »

Emma donne encore quelques liens et renvoie, entre autres, vers Livre Paris puisque c’est la Russie qui est invitée (mars 2018) et Le Libriosaure qui a eu la même idée d’hiver russe ! Je ne dirais pas que j’ai eu la même idée aussi car je ne voulais pas créer de challenge mais j’ai décidé de lire L’archipel des Solovki de Zakhar Prilepine (Actes Sud, septembre 2017) pendant mes vacances de Noël et, vu que c’est un pavé de plus de 800 pages, de continuer de le lire en janvier.

Mes billets pour cet Hiver russe

1. L’Archipel des Solovki de Zakhar Prilepine.