Une toile large comme le monde d’Aude Seigne

Une toile large comme le monde d’Aude Seigne.

Zoé, août 2017, 240 pages, 18 €, ISBN 978-2-88927-458-1.

Genre : littérature suisse.

Aude Seigne, Suissesse née le 14 février 1985 à Genève, est auteur et membre du collectif Ajar dont j’avais lu le très beau Vivre près des tilleuls. Elle est diplômée en littérature française et en civilisations mésopotamiennes : elle a séjourné en Syrie en 2008 et a publié Les neiges de Damas en 2015. Plus d’infos sur son site.

« Il est allongé au fond de l’océan. Il est immobile, longiligne, tubulaire, gris ou peut-être noir, dans l’obscurité on ne sait pas très bien. Il ressemble à ce qui se trouve dans nos salons, derrière nos plinthes, entre le mur et la lampe, entre la prise de courant et celle de l’ordinateur : un vulgaire câble. » (p. 7). Voici comment débute ce roman. Comment ont été installés au fond de l’océan (à 3 000 m) les 7 000 km de câble de FLIN entre la France et les États-Unis. Il en est de même pour les câbles installés au fond du Pacifique et qui relient les États-Unis à l’Asie.

Une entrée en la matière originale pour un roman et qui m’a passionnée au plus haut point ! Qui ne s’est jamais posé la question de savoir comment étaient véhiculés Internet et les mails ? Il n’y a pas que les ondes, il y a tout ce matériel physique, difficile à créer (les matières premières, on en parle plus loin) et à installer. Le monde a changé et nous avons de nouveaux automatismes, souvent le matin, comme allumer son ordinateur, consulter ses messages, la presse en ligne, les réseaux sociaux, les sites d’images (Pinterest, Instagram…) et même parfois cliquer sur des liens aux titres accrocheurs…

Il y a plusieurs personnages dans ce roman choral, en fait il y a quatre personnages principaux dans quatre lieux différents donc je ne me suis pas sentie perdue !

Pénélope, la Suissesse, d’origine sud-coréenne (tiens, c’est marrant, ça m’a fait penser à Hiver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin lu l’année dernière !), adoptée à l’âge de 3 ans, vit à Zurich ; c’est une informaticienne surdouée, programmatrice et développeuse Web, qui travaille à son rythme à domicile. Elle est en couple avec Matteo qui est à Singapour pour un mois (il installe des câbles en Mer de Chine).

June, l’Américaine vit à Portland en Oregon ; elle travaille aussi chez elle, dans son atelier, elle est conceptrice de cosmétiques naturels. Elle coloc’ avec Evan, community manager pour les réseaux sociaux d’une compagnie d’assurances, et Oliver, qui tient un café-librairie.

Birgit, je crois qu’elle est Suédoise, est dans un hôtel à Copenhague au Danemark ; elle est la créatrice de la fondation Green Web. Elle a un ami, Samuel, qui travaille dans une ONG en Asie.

Kuan, un Chinois, est responsable dans la salle des opérations du port de Singapour. Depuis la mort de son épouse, Meï, il élève son fils, Lu Pan, seul. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Lu Pan est une célébrité sur Internet alors qu’il ne sort plus de sa chambre !

Une toile large comme le monde dit bien ce qu’il est, un tissu de liens, humains bien sûr, mais aussi technologiques, « un génial selfie du monde contemporain, dans lequel virtuel et réel sont toujours plus intriqués » nous dit l’éditeur. Tout est traité, en fait, la vie personnelle, la vie professionnelle, les aléas de la vie, l’impact social, économique, écologique, le tout dans un style fluide voire poétique. Comme un être vivant, organique avec des pensées, il y a « les veines du monde, leur système nerveux » (p. 18) et ces personnages qui représentent dans le récit presque tous les humains vont se rencontrer (physiquement ou sur la toile) car « […] on n’est jamais seuls, plus maintenant ; grâce à internet. » (p. 37). Mais sommes-nous vraiment les uns avec les autres ou vivons-nous dans une illusion et sommes-nous isolés des autres ?

Ce roman interroge sur notre époque, sa technologie révolutionnaire (est-ce qu’Internet va devenir gratuit pour tous ? A-t-on tous « droit à la connexion » comme on a droit à la liberté ?), les relations que nous nouons avec ou sans Internet ; par l’intermédiaire de Birgit, l’auteur insiste sur le coût environnemental d’Internet, sur la production (certains matériaux sont très rares et coûtent très chers) et sur la pollution dans le monde comme celle du « Lac toxique noir de Baotou, miroir du monde et concentré de high tech. » (p. 92) qui engendre des maladies sur des populations (par exemple Meï, l’épouse de Kuan qui s’est exilé avec son fils).

On le voit, tout est lié de par le monde ! Mais finalement qu’est-ce qu’Internet ? Est-ce qu’il vit comme nous ? « Internet n’est pas un esprit, il a besoin d’un corps. » (p. 97). Et que faire quand une info vient à nous ? Comment la vérifier ? « On apprend par-ci par-là, on clique et on déroule, on s’offusque et on s’envenime, jusqu’au moment où ce qui suscitait notre émoi disparaît, recouvert par la nouvelle suivante et par l’attention qu’exige le présent. L’information est une tectonique des plaques. Les objets de nos scandales circulent aussi vite que les données dans les câbles. » (p. 141).

J’ai bien aimé la différence entre l’effet papillon et l‘effet dominos : « Papillon : cause minuscule, effet immense, lien absurde. Dominos : cause et effet de même taille, mais, par réaction en chaîne, on obtient un effet final grandiose. » (p. 145). Je n’avais jamais fait attention à cette différence ! Peut-être que je n’avais jamais mis ces deux effets en parallèle…

Qui sommes-nous et que montrons-nous ? Sommes-nous devenus des Andrea ? « Tout le monde l’évoque, mais personne n’a directement affaire à elle. C’est dire qu’elle pourrait tout aussi bien ne pas exister, ou exister multiplement, ou exister numériquement. Andrea s’est fondue dans les réseaux sociaux, elle n’est plus que ce qu’elle montre, et ce qu’elle montre ne nous dit rien de sa réalité. » (p. 163-164). Des êtres réels, vivants, mais sans réalité ?

En tout cas, en plus de l’installation des câbles au fond des océans, le lecteur apprend pas mal de choses dans cet excellent roman qui se lit avec grand plaisir. Je ne connaissais par exemple pas Baotou, en Mongolie pourtant c’est la région où « 95 % des matières premières utilisées dans les technologies sont produites » (p. 171).

Ce roman soulève de nombreux questionnements. Est-ce que la vie, la vie sociale, peuvent être globalisées ? Sommes-nous toujours les mêmes avec ou sans Internet ? Comment vivrions-nous sans Internet ? « En même temps que les câbles, les liens sociaux se sont rompus. Les gens sont isolés, une partie de leur identité est effacée, disparue à jamais avec la destruction des données. » (p. 219-220).

Je recommande chaleureusement ce roman, très bien écrit, très bien documenté ; Aude Seigne ne dénonce pas Internet, elle nous fait entrer doucement dans l’intimité des personnages et d’Internet, elle nous fait traverser les océans, de l’Europe aux États-Unis et en Asie : finalement la lecture et Internet, ça fait voyager sans bouger de chez soi !

Une lecture pour les challenges 1 % rentrée littéraire 2017, Un mois, un éditeur et Voisins Voisines.

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Clues, intégrale de Mara

Clues, intégrale de Mara.

Akileos, octobre 2016, 220 pages, 32 €, ISB 978-2-35574-285-9.

Genres : bande dessinée, policier.

Mara, de son vrai nom Margaux Kindhauser, naît le 9 juillet 1983 à Bâle en Suisse. Elle est autodidacte et elle fait tout : dessinatrice, scénariste et coloriste. Clues est sa première bande dessinée : une réussite ! Plus d’infos sur My little bazaar.

Lorsqu’elle était enfant, Emily a vu des choses qu’elle n’aurait pas dû voir sur le gang des Red Arrows. Sa mère, Mylena Emerson, l’a envoyée à New York. Devenue adulte, Emily Arderen revient à Londres pour découvrir pourquoi et comment sa mère est morte. Elle intègre le département de l’inspecteur Nathanaël Hawkins, spécialisé dans l’entomologie forensique naissante, à Scotland Yard. « Arderen, vous êtes dans un monde cruel et sans pitié. Un monde dans lequel on est mort si l’on ne frappe pas le premier. Un monde où la femme n’a pas sa place. Vous avez voulu intégrer la police, soit. Mais vous ne tarderez pas à réaliser que vous n’avez rien à y faire. Plus tôt vous en prendrez conscience, plus vite je serai débarrassé de vous. » Évidemment Emily va se montrer désobéissante, mais contre toute attente, elle sera aussi curieuse et efficace. Pourtant, le danger est plus important que ce qu’elle imaginait et elle met en danger la vie de policiers.

Dans Londres de la fin du XIXe siècle, cette histoire policière de style victorien est plus complexe qu’il n’y paraît ; elle est par ailleurs superbement illustrée. Après l’intégration d’Emily, difficile comme vous pouvez le comprendre en lisant l’extrait ci-dessus (c’était la mentalité misogyne de l’époque), la jeune femme et le lecteur vont de surprises en révélations ! Avec du rythme, du mystère, de l’action et des rebondissements. Mon tome préféré est le troisième, un flashback rédigé par Henry Feldman, le médecin légiste de Scotland Yard, ami de Nathanaël Hawkins. Le plus de cette intégrale, c’est un carnet de croquis de 26 pages en fin de volume. Le prix de 32 € peut sembler excessif mais si vous comptez les 4 tomes, ça représente 56,50 € en tout donc il y a finalement une belle économie.

Voici les 4 tomes de Clues réunis dans l’intégrale :

1. Sur les traces du passé, Akileos, juin 2008, 56 pages, 14 €, ISBN 978-2-35574-009-1

2. Dans l’ombre de l’ennemi, Akileos, mars 2010, 56 pages, 14 €, ISBN 978-2-35574-050-3

3. Cicatrices, Akileos, octobre 2012, 56 pages, 14 €, ISBN 978-2-35574-097-8

4. À la croisée des chemins, Akileos, octobre 2015, 56 pages, 14,50 €, ISBN 978-2-35574-224-8

Je me rappelle très bien avoir lu le premier tome à sa parution, mais le problème c’est l’attente entre les différents tomes et je n’avais jamais lu la suite… J’ai donc été ravie de découvrir cette intégrale, de pouvoir reprendre depuis le début et surtout de pouvoir lire toute l’histoire d’un coup ! Et, à la lecture, je comprends effectivement le long travail durant des années de Mara, au niveau de l’histoire, des dessins et des couleurs, bravo ! Si vous aimez la bande dessinée, l’Angleterre victorienne et les romans policiers, foncez !

Une dernière lecture pour le Mois anglais 2017 que je mets dans les challenges BD, Polars et thrillers et Un genre par mois (en juin, bande dessinée).

Vivre près des tilleuls de l’AJAR

Vivre près des tilleuls de l’AJAR.

Flammarion, août 2016, 127 pages, 13 €, ISBN 978-2-0813-8919-9.

Genres : littérature suisse, premier roman.

L’AJAR est une Association de Jeunes Auteurs de Romandie (Suisse). C’est un collectif d’une vingtaine d’auteurs, créé en janvier 2012, dont les objectifs sont la création littéraire en groupe. Vivre près des tilleuls est le premier roman ; le nouveau projet est Rose. Plus d’infos sur le site officiel de l’AJAR.

« Lorsque Esther Montandon m’a laissé la responsabilité de ses archives, en 1997, je me suis trouvé face une masse de documents divers : cartes postales, pièces administratives, courriers, coupures de journaux… À quoi s’ajoutait le lot commun de tous les écrivains dont la recherche fait son miel : brouillons griffonnés épars, pages dactylographiées avec ou sans annotations autographes, et trois carnets de notes. Reconnaissant de cette marque de confiance, je me suis attelé à la tâche avec un enthousiasme qui n’a cessé de décroître devant l’ampleur du travail. Même si la mort de l’auteure, l’année suivante, a ravivé un temps l’intérêt du public pour ses écrits, l’œuvre est peu à peu tombée dans l’oubli. » (p. 7). « Comment donc décrire mon émotion lorsqu’un matin d’hiver 2013, en mettant de l’ordre dans les cartons qu’elle m’avait confiés, je découvre une pochette étiquetée « factures », pochette que j’ai dû manipuler vingt fois sans jamais l’ouvrir – renfermant une petite liasse manuscrite. Et tout est là, miraculeusement préservé. » (p. 13).

Esther et Jacques Montandon ont attendu plus de dix ans avant qu’un enfant arrive. Ce fut Louise, en 1956. « J’étais celle qui ne savait rien, elle était celle qui savait tout, mais nous ne parlions pas le même langage. » (p. 17). Malheureusement la petite meurt accidentellement en 1960, à 3 ans et demi… Et, personne ne le savait, Esther a tenu un journal de deuil ! Un journal dans lequel elle raconte des souvenirs, le Rwanda où elle est née, La Chaux de Fonds où elle a grandi, le désespoir, le renoncement puis la grossesse, le bonheur et enfin le chagrin et la destruction de son couple. « Le temps s’épaissit. […] L’espace, lui, se réduit. » (p. 78). « Je ne peux plus continuer à vivre près des tilleuls ensoleillés du cimetière. » (p. 80). « N’en déplaise à Jacques, ma tristesse a tous les droits. » (p. 104).

À noter que le couple a un jeune Berger de Podhale, Gratka, il n’a pas grande importance dans l’histoire (il n’est cité qu’une fois) mais comme je ne visualisais pas ce chien, j’ai cherché, très beau chien (qui a besoin de nature et d’espace, pas de vivre dans un appartement au 4e étage !).

Une remarque sur la couverture : elle est très jolie mais pourquoi avoir montré des feuilles de ginkgo et pas de tilleul ?…

Vivre près des tilleuls est un roman court, épuré, presque sec mais quel talent ! Je me suis laissée prendre au jeu et ce « journal » est émouvant car tout est vraiment bien pensé : la peur d’oublier m’a particulièrement touchée (p. 116-117). Ainsi, je me dis que oui, un auteur peut mélanger fait(s) réel(s) et fiction, oui un auteur peut (doit) raconter, créer, inventer, être libre !

J’ai reçu Vivre près des tilleuls dans le cadre des 68 premières fois 2016 (oui j’ai du retard dans la publication de ma note de lecture… mais je remercie Martine de me l’avoir envoyé) et je le mets dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2016, Défi Premier roman 2017 et Voisins Voisines 2017.

Hiver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin

CoreeLogo2Avant la fin de l’année, je voudrais parler de deux ou trois trucs coréens avant que le Challenge coréen ne se termine (le 31 décembre).

Voici déjà une lecture :

hiversokchoHiver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin.

Zoé, août 2016, 140 pages, 15,50 €, ISBN 978-2-88927-341-6. Prix Robert Walser 2016.

Genres : premier roman, littérature coréenne (franco-suisse).

Elisa Shua Dusapin naît en 1992 de mère sud-coréenne et de père français, ainsi elle grandit entre la Corée du Sud, la France et la Suisse où elle vit actuellement. Elle est comédienne et étudiante en Lettres à l’université de Lausanne. Elle a coécrit un spectacle musical, M’sieur Boniface, et Hiver à Sokcho est son premier roman.

rentreelitteraire2016Une jeune Coréenne travaille dans l’hôtel du vieux Park depuis un mois : elle accueille les clients et fait les repas pour la pension. Arrive un Français, Yan Kerrand. Elle, qui vit seule avec sa mère, sait qu’elle a un père français qu’elle n’a jamais connu, elle a étudié la littérature coréenne et française mais elle est trop intimidée pour parler le français. « Il est arrivé dans un manteau de laine. Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversée sans me voir. » (p. 5, premières phrases du roman). Sokcho, une petite ville à 60 km de la Corée du Nord, est une station balnéaire et en janvier, il n’y a pas grand monde. Il vient de Normandie, elle a lu Maupassant ; il est dessinateur de bandes dessinées et a besoin de calme. « L’ultime et dixième tome de sa série la plus connue sortirait dans le courant de l’année suivante. À travers les commentaires des lecteurs et des critiques, j’ai compris qu’il s’agissait de l’histoire d’un archéologue qui parcourait le monde. Chaque album, un autre endroit, un voyage dans un lavis d’encre sans couleurs. Peu de mots, pas de dialogues. Un homme solitaire. » (p. 39). Mais arriveront-ils à communiquer ? Au même moment, Jun-Oh, le petit ami de la jeune Coréenne, part pour la capitale, il veut devenir mannequin.

DefiPremierRoman2016Les phrases sont souvent courtes, parfois juste un groupe de mots, sans verbe, ce n’est pas le genre de littérature que je préfère mais ce style correspond parfaitement à l’ambiance que l’auteur a voulu donner à son roman, froid, glacial même (j’avais froid rien que de lire les mots !). « Suintant l’hiver et le poisson, Sokcho attendait. Sokcho ne faisait qu’attendre. Les touristes, les bateaux, les hommes, le retour du printemps. » (p. 76). La ville attend mais la jeune Coréenne qu’attend-elle, que va-t-elle faire de sa vie ? Il y a aussi de belles virées dans le centre ville, dans le no man’s land entre le Sud et le Nord, dans la réserve naturelle de Seoraksan. L’auteur s’attache au travail d’imagination et de création, les décors, les détails, le personnage et la femme que Yan cherche, ce que cherche un auteur, « Une histoire qui ne se terminerait jamais. Qui raconterait tout. Elle serait comprise de tous. Une fable. Une fable absolue. » (p. 104). Et c’est bien là le problème : pudeur, froideur même, incompréhension entre deux mondes tellement différents… Hiver à Sokcho est un joli premier joli roman, agréable à lire, je dirais même maîtrisé au niveau du style et du choix des mots, mais les personnages s’effacent devant la ville, l’ambiance, la nourriture, les odeurs, et j’ai comme une sensation d’inachevé…RaconteMoiAsie2

Une lecture que je mets dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2016, Défi Premier roman 2016 et Raconte-moi l’Asie.