Mois Amérique latine – février 2021

Un nouveau challenge, le Mois Amérique latine créé (en novembre 2020) par Ingannmic – du blog Book’ing – et Goran – du blog Des livres et des films – pour durer en février 2021.

Infos, logo, inscriptions et idées d’auteurs chez Ingannmic et chez Goran.

Les pays concernés sont : Argentine, Belize, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Cuba, Équateur, Guatemala, Haïti, Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, Porto Rico, République Dominicaine, Salvador, Uruguay et Venezuela. Un mois, c’est presque trop court pour tous ces pays !

Mes lectures pour ce challenge

1. Histoire d’une baleine blanche de Luis Sepúlveda (Métailié, 2019, Chili)

2. Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez (Le livre de poche, 2019 (1981), Colombie)

3. L’aliéniste de J.M. Machado de Assis (Métailié, 2005 (1881), Brésil)

4. L’aliéniste de Fábio Moon et Gabriel Bá (Urban Comics, 2014, Brésil)

Le bilan chez Ingannmic et chez Goran. Rendez-vous en février 2022 ?

Une république lumineuse d’Andrés Barba

Une république lumineuse d’Andrés Barba.

Christian Bourgois, mai 2020, 192 pages, 18 €, ISBN 978-2-267-03206-2. República Luminosa (2017) est traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Genres : littérature espagnole, roman.

Andrés Barba naît en 1975 à Madrid (Espagne). Il étudie les lettres espagnoles, enseigne à Brunswick (Maine, États-Unis) puis à Madrid. Du même auteur : La ferme intention (2006), La sœur de Katia (2006), Et maintenant dansez (2007), Versions de Teresa (2011), Les petites mains (2018), Août, octobre / Mort d’un cheval (2018).

Le narrateur raconte : vingt-deux ans auparavant, en 1993, jeune marié à Maia et jeune fonctionnaire des services sociaux, il doit gérer les trois mille membres de la communauté ñeê à San Cristobál. La chaleur y est humide, lourde ; la forêt un « monstre vert et imperméable » (p. 14) ; la pauvreté rude… Lors de leur arrivée, une chienne vient se jeter contre leur fourgonnette… « Sombre présage [ou] présence bénéfique » (p. 15) ? Contre toute attente, la chienne survit (des années), c’est Moira. Quant à Maia, professeure de violon, elle a une fille que le narrateur élève comme un père et qu’il appelle « la petite » car elle s’appelle également Maia.

Moins d’un an après leur installation à San Cristobál, la population va être confrontée à un groupe de trente-deux enfants, entre neuf et treize ans, sortis de nulle part… Du fleuve pensent certains. Des enfants volés pour des trafics et qui se sont enfuis ? Des enfants fugueurs ? Ils parlent en tout cas une langue incompréhensible, commettent des dégradations, des vols et peu à peu vont devenir agressifs, violents. « Des enfants, oui, mais pas comme nos enfants. » (p. 40). C’est après les fêtes, le 7 janvier 1995, que tout s’accélère avec « l’attaque du supermarché Dakota » (p. 69). Après avoir volé et dégradé, les enfants armés ont attaqué les adultes ; bilan trois blessés et deux morts. La population oscille entre « trois réactions contradictoires mais aussi complémentaires : l’indignation, le désir de vengeance et la pitié. » (p. 80).

La tension monte surtout lorsque les enfants de San Cristobál sont attirés par quelque chose que les adultes ne comprennent pas et que les enfants eux-même n’arrivent pas à expliquer. En fait il apparaît un côté fantastique comme dans la littérature d’Amérique du Sud (je pense à Jorge Luis Borges, Julio Cortàzar, Carlos Fuentes, Gabriel Garcia Marquez entre autres). Doit-on considérer les enfants de ce groupe qui sème le chaos (même lors de leur absence) avant tout comme des enfants ou des délinquants ? Un enfant est-il toujours innocent ? Que faire lorsqu’un enfant n’a pas reçu l’éducation, les repères, les limites, tout ce qui fera de lui un humain responsable dans une société ? Ce roman (le 7e de l’auteur traduit en français et que je ne connaissais pas du tout !) est une sorte de fable tragique qui apporte aux lecteurs – à l’image du narrateur – des sensations traumatisantes.

« L’amour et la peur ont en commun le pouvoir de nous leurrer et de nous guider : nous confions à quelqu’un la direction de notre crédibilité et, surtout, de notre destin. » (p. 131).

J’ai fait des recherches et… 1. La communauté ñeê n’existe pas. 2. San Cristóbal pourrait correspondre à San Cristóbal de Las Casas dans le Chiapas au Mexique mais pourrait aussi bien être une ville en Argentine ou dans un autre pays sud-américain de langue espagnole près de la jungle et d’un large fleuve.

Assurément je lirai d’autres titres de cet auteur espagnol ; si vous en avez un en particulier à me conseiller !

Pour les challenges Animaux du monde #3 (la chienne Moira et les serpents dangereux) et Voisins Voisines 2020 (Espagne). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 8.

Cap Horn 1 de Christian Perrissin et Enea Riboldi

Cap Horn 1 – La baie tournée vers l’est de Christian Perrissin et Enea Riboldi.

Les Humanoïdes Associés, juin 2010, 56 pages, 9,95 €, ISBN 978-2-7316-2247-8.

Genres : bande dessinée franco-italienne, Histoire, aventure.

Christian Perrissin naît le 1er janvier 1964 ; il étudie les Beaux-Arts à Annecy puis l’atelier BD des Arts appliqués Duperré à Paris. Du même scénariste : El Niño (7 tomes).

Enea Riboldi naît le 13 août 1954 à Milan ; il débute sa carrière au début des années 70 (bandes dessinées, illustrations pour des cartes, pour la télévision…).

Fin du XIXe siècle, aux alentours du Cap Horn.

Trois hommes fuient à cheval, Kruger, Duca, Johannes et 25 kilos d’or… que Kruger embarque pendant la nuit. Il sont poursuivis par les hommes de Popper, l’ange noir du Paramo.

Pendant ce temps, un trois-mats de la Marine française arrive sur les côtes de la Terre de Feu. Un scientifique va étudier les Fuégiens, de la tribu Yamana, et d’autres vont cartographier les canaux de la région, pour la Mission Terre.

Une belle couverture, de beaux dessins dont certains en pleine page, mais beaucoup de personnages rendent la lecture plus compliquée. N’empêche, c’est un beau récit, d’une région peu connue, tout au sud, au Cap Horn, la montagne andine se jette dans la mer. Et ces Indiens Yamana, je ne les connais pas (ou alors j’ai oublié si j’en ai déjà entendu parler).

Les albums suivants sont Dans le sillage des cormorans (2009), L’ange noir du Paramo (2011) et Le prince de l’âme (2013). Une intégrale est parue en 2014.

Pour La BD de la semaine et le challenge BD.

Civilizations de Laurent Binet

Civilizations de Laurent Binet.

Grasset, août 2019, 384 pages, 22 €, ISBN 978-2-24681-309-5.

Genres : littérature française, science-fiction, uchronie.

Laurent Binet naît le 19 juillet 1972 à Paris. Agrégé de Lettres modernes, il fut professeur pendant dix ans avant de se lancer dans l’écriture au début des années 2000. Il a aussi été le chanteur du groupe rock Stalingrad. C’est la première fois que je lis cet auteur et j’ai très envie de lire son premier roman, HHhH paru en 2010 chez Grasset.

Freydis Eriksdottir, la fille d’Érik le Rouge, quitte la Norvège pour l’Islande puis continue à l’Ouest avec quelques hommes et du bétail à bord d’un knörr qui arrive au Groenland puis qui fait cap toujours plus au sud. « Freydis était enceinte et avait un mauvais caractère. » (p. 13). Les Vikings accostent au Pays de l’Aurore puis à Cuba : ils ne savent pas qu’ils vont changer le monde ! À chaque fois, ils rencontrent les peuples qu’ils appellent les Skraelings, il échangent (le maïs pour les uns, le fer pour les autres, entre autres) mais les populations locales tombent malades et le knörr repart encore plus au sud. Jusqu’à Chichen Itza où Freydis perd son mari, Thorvard. Puis jusqu’au Panama. « Puis il arriva qu’un Skraeling frappé de fièvre survécut et se rétablit. Il fut suivi d’un autre et peu à peu le mal apporté par les étrangers perdit de sa force. Alors les Groenlandais surent qu’ils étaient arrivés au terme de leur voyage. » (p. 31).

Suivent des fragments du journal de Christophe Colomb qui, à cause du passé modifié des Skraelings, ne vit pas ce qu’il aurait dû vivre ! « De retour à la nef, je fus reçu par un Indien que les autres appelaient cacique et que je tiens pour le gouverneur de cette province […]. Le cacique m’invita à prendre place sous le château de poupe pour dîner. […] On me servit des mets de leur confection, comme si j’étais leur invité sur mon propre vaisseau. » (p. 49-50).

Une guerre éclate entre les deux fils de Huayna Capac : Huascar (roi de Cuzco) et son demi-frère Atahualpa (roi de Quito). « D’autres, se remémorant les vieilles histoires concernant la Reine rouge, fille du Tonnerre, envoyée du Soleil, levèrent les bras respectueusement. » (p. 85). Atahualpa décide de fuir… à l’est ! Que trouvera-t-il ? Il ne le sait pas mais c’est le début d’un périple dangereux à Cuba, Haïti, la Jamaïque jusqu’à Lisbonne ! Higuénamota qui a connu Christophe Colomb lorsqu’elle était enfant embarque sur un des trois bateaux et devient la maîtresse d’Atahualpa. Ils arrivent dans ce qui est pour eux le Nouveau Monde ! « Ils débarquèrent » (p. 98). Mais Lisbonne vient d’être détruite par un tremblement de terre puis un raz-de-marée et la peste fait rage…

Je réduis ma note de lecture sinon il y aura une page supplémentaire ! Je note simplement quelques infos : la religion du « dieu cloué », le « breuvage noir teinté de rouge » (p. 119). « Ce fut […] l’un des premiers échanges culturels entre Quiténiens et habitants du Nouveau Monde. Au reste, le breuvage noir de Tolède n’était pas moins savoureux que celui de Lisbonne. » (p. 119).

Civilazations est une remarquable fresque dans laquelle le destin de l’Amérique du Sud et de l’Europe est totalement changé, voire inversé. En effet, l’éditeur nous dit que « Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux Conquistadors. Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire » ! Freydis Eriksdottir et ses hommes aux cheveux rouges ont apporté ces trois choses et toute l’histoire du monde est modifiée ! Du Portugal à l’Empire germanique en passant par l’Espagne, l’Italie, la France, l’Europe sera tout autre pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Atahualpa découvrait, fasciné, l’histoire enchevêtrée des rois locaux. » (p. 136). L’Europe va-t-elle abandonner le culte du « dieu cloué » pour l’adoration du Soleil et devenir le Cinquième Quartier ? (il y a quatre Quartiers dans le monde d’Atahualpa et Huascar). C’est que les hommes (et femmes) qui accompagnent Atahualpa ne sont que 200 mais ils vont trouver de l’aide parmi les rejetés et les persécutés, les Juifs, les Morisques (mahométans), les Luthériens… « Votre monde ne sera plus jamais le même. » (p. 176).

Civilizations est un roman abouti, vraiment complet : il y a de l’aventure avec un grand A, un journal (celui de Christophe Colomb), de l’épistolaire (entre Thomas More à Chelsea et Érasme de Rotterdam à Fribourg) ; plus surprenant, il y a même des listes ! Comme celle avec les 95 thèses du Soleil (p. 263-272) dont la 89 : « L’Inca incarne la Loi nouvelle et l’Esprit nouveau. » (p. 272). De plus, le vin y a une grande importance, peut-être parce qu’il symbolise le sang et donc la vie, ou tout simplement parce que Atahualpa a aimé ce breuvage qui le changeait du cacao !

Bien que publié en littérature générale (ou « littérature blanche »), Civilizations est pourtant bien un roman de science-fiction, une incroyable uchronie, intelligente et inventive, qui a reçu le Grand Prix de l’Académie française et c’est mérité ! Je vous le conseille vivement, même si vous n’aimez pas la science-fiction, lisez-le comme un roman historique différent car les détails sont réels et les personnages aussi (Pizzaro, Michelangelo, Machiavel, le roi Charles d’Espagne, Charles Quint, etc.). Laurent Binet apporte une analyse différente de l’Histoire européenne, de la religion, du pouvoir de l’Église et des rois. Et c’est réjouissant. À noter que le titre du roman est inspiré du jeu vidéo de stratégie Civilization créé au début des années 90.

Une excellente lecture que je mets dans les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.