Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica

Cadavre exquis d’Agustina Bazterrica.

Flammarion, Hors collection, août 2019, 304 pages, 19 €, ISBN 978-2-0814-7839-8. Cadáver exquisito (2017) est traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud.

Genres : littérature argentine, science-fiction, premier roman.

Agustina Bazterrica naît en 1974 à Buenos Aires (Argentine). Cadavre exquis est son premier roman, il a reçu le prix Clarín en 2017.

« Il se souvient du jour où la Grande Guerre Bactériologique a été annoncée. L’hystérie collective, les suicides, la peur. Après la GGB, il n’a plus été possible de manger d’animaux car ils avaient contracté un virus mortel pour les humains. » (p. 17). Une morsure, une griffure, une consommation et c’est la mort ! C’est du moins le discours officiel à travers le monde mais « la viande reste de la viande, qu’importe d’où elle vient. » (p. 19). Il y a donc eu une Transition et un nouvel élevage a été mis en place : « La viande humaine s’appelle désormais « viande spéciale ». […] Personne ne doit plus les appeler « humains » car cela reviendrait à leur donner une entité ; on les nomme donc « produit » ou « viande » ou « aliment ». Sauf lui, qui voudrait n’avoir à les appeler par aucun nom. » (p. 21).

Lui, c’est Marcos Tejo, personnage principal et narrateur, il a hérité un abattoir de son père… Mais il voulait devenir vétérinaire et sauver les animaux, pas les tuer ! Avant il avait une épouse, Cecilia, mais leur petit Leo est mort et elle est repartie vivre chez sa mère. Il avait aussi des chiens mais les animaux survivants ont tous été abattus par précaution et « L’absence des animaux a fait place à un silence oppressant, mutique. » (p. 48). Marcos se retrouve donc seul ; son père, Don Armando, étant dans une maison de retraite Aube nouvelle ; c’est un luxe d’être âgé mais Marcus « ne permettra pas que son père soit découpé en morceaux. » (p. 78). Les humains en sont arrivés là…

Un jour, un éleveur lui livre un cadeau, une PGP (Première Génération Pure) ; mais que va-t-il en faire ? Et puis il découvre quatre chiots dans l’ancien zoo fermé. « Il leur donne des noms : Jagger, Watts, Richards et Wood. » (p. 163). C’est surprenant d’humaniser des chiots alors que le monde entier animalise des humains…

Le titre du roman se rapporte au jeu Cadavre exquis auquel jouent Esteban et Marisita (Maru), le neveu et la nièce (des jumeaux) de Marcos. « C’est un jeu à la mode en ce moment, mais ils n’ont toujours pas compris que c’est interdit d’y jouer. » (p. 148). Que peut-il y avoir d’interdit quand les humains commettent l’impensable, l’irréparable ?

Je tiens à préciser que je ne mange plus de viande depuis des années ; bon, si je suis invitée – ou que je suis au restaurant – et qu’il y a du poulet, je vais faire un effort, genre flexitarienne, mais j’ai vraiment du mal  à manger et même du mal à digérer… Bref, le thème de Cadavre exquis m’a intriguée et je ne suis pas déçue d’avoir lu ce roman impressionnant et perturbant. Le « besoin » et l’envie de consommer de la viande sont-il aussi irrépressibles que ça ? Que des scientifiques imaginent ça ? Transformer des humains en viande, en organes (en fait, ça, ça existe déjà), en cobayes (ça aussi), en proies dans des parties de chasse (finalement ça aussi, décidément…) mais là c’est à une échelle internationale, industrielle, suivie « scientifiquement » et soigneusement « réglementée »… Ce roman contient des sons, des odeurs, il en est angoissant ! « Sa décadence et sa folie. » (p. 189).

Une lecture incroyable pour les challenges 1 % Rentrée littéraire 2019 et Littérature de l’imaginaire #7.

La conspiration des médiocres d’Ernesto Mallo

La conspiration des médiocres d’Ernesto Mallo.

Rivages, collection Rivages noir, avril 2018, 202 pages, 18 €, ISBN 978-2-7436-4350-8. La conspiración de los mediocres (2015) est traduit de l’espagnol (Argentine) par Olivier Hamilton.

Genres : littérature argentine, roman policier.

Ernesto Mallo naît le 16 août 1948 à La Plata près de Buenos Aires (Argentine). Né dans une famille très pauvre, il ne peut pas aller à l’école et enchaîne les petits boulots avant de découvrir le théâtre dans les années 70 puis l’écriture dans les années 2000. Il est dramaturge, journaliste et écrivain. Plus d’infos (en espagnol) sur le site officiel de l’auteur (inaccessible…).

Première moitié des années 70, Buenos Aires, Argentine. Rolf Bölle, un Allemand, ancien nazi, est retrouvé mort dans son fauteuil avec une mise en scène de suicide. « Il n’y a maintenant plus aucune théorie, plus de Dieu, de souvenirs, de sensations, de pardons, d’oublis, de monde. Le jour s’éteint. » (p. 15). Le commissaire adjoint Venancio Ismael Lascano, surnommé Perro (le chien) car il flaire tout, comprend que c’est un meurtre. Mais, comme c’est un policier intègre, il est tenu à l’écart de certaines affaires de la « Federica » (surnom de la police fédérale argentine). Pour l’affaire Böll, ses supérieurs lui refilent un assistant, Miguel Siddi, « aspirant officier, récemment promu, vingt ans, barbe de trois jours, de grand yeux » (p. 21), surnommé Tuerca à cause de sa passion pour les voitures et les courses de rallye. Au départ, Perro est mécontent mais, finalement, les deux hommes s’entendent bien et Perro est ravi de la nouvelle voiture, une Falcon verte 3.6. « Il y a quelque chose de franchement séduisant dans une voiture neuve, surtout quand on a conduit une ruine les quatre dernières années. » (p. 23). Perro contacte Marisa Frauberg, professeur universitaire qui parle six langues dont l’allemand et qui pourra traduire le carnet qu’il a trouvé chez Böll. « Les nazis étaient obsédés par le contrôle, tout devait être inventorié, catalogué, enregistré, même nous, dit-il en relevant la manche de sa chemise […]. (p. 91). Cette enquête et la rencontre de Perro avec Marisa vont bouleverser la vie de Perro et le destin du pays !

J’ai d’emblée aimé le personnage de Perro puis celui de Tuerca. Mais, en ce qui concerne les autres policiers, ouah, c’est du lourd ! On ne sait pas à qui se fier, à qui faire confiance… Tout est pourri, jusqu’aux étages supérieurs ! Et donc, Ernesto Mallo réussit son coup, une enquête difficile et une vision peu réjouissante de l’Argentine des années 70. Une étude fine et poussée sous forme de fiction, quoi de mieux pour comprendre ce pays dans lequel de nombreux nazis se sont enfuis après guerre. J’ai repéré qu’il y a trois tomes parus précédemment : L’aiguille dans la botte de foin (2009), Un voyou argentin (2012), Les hommes t’ont fait du mal (2014) et je les lirai, c’est sûr.

Mon passage préféré : « Elle ressent au fond d’elle un vide angoissant […]. Elle comprend que les idées et les mots sales de Böll l’ont atteinte. […] Elle se dit que ces gens […] sont des personnes médiocres, sans éclat, sans aucun talent, soumis et qu’on n’a au aucun mal à convaincre. Ils étaient les crève-la-dalle de l’après 14-18, ceux-là même qui se nourrissaient dans les poubelles, et dont la privation de nourriture leur avait ôté toute morale. Ces hommes qui en étaient arrivés à considérer d’autres êtres humains comme des aliments envisageables. Et, une fois qu’ils ont été plongés au plus profond de leur misère, est apparu un dément venu leur annoncer qu’ils étaient la race supérieure. Et ils l’ont cru. Et il a montré du doigt les responsables de tous leurs maux. Et ils l’ont cru. Et on leur a donné des uniformes clinquants, et des grosses bottes, des ceinturons austères et des symboles qui faisaient froid dans le dos, pour que tous les craignent. Et ils les ont portés. Et on leur a donné des défilés, des étendards et des drapeaux. Et on a mis dans leurs mains des triques, des pistolets, des fusils et des mitrailleuses. Et on leur a demandé d’être rapides, efficaces et cruels. Et ils l’ont été. Et on les a invités au banquet, à prendre part à la fête, aux mises en scène monumentales où le leader convainquait les foules que le monde était à eux et qu’ils n’avaient plus qu’à se servir. » (p. 150-151).

Une excellente lecture pour le Mois espagnol et sud-américain (que je suis contente d’honorer même si je ne publie que ce billet mais j’aimerais quand même (re)voir un film) que je mets également dans le challenge Polar et thriller 2018-2019.

La parfaite autre chose de Fernanda García Lao

parfaiteautrechoseLa parfaite autre chose de Fernanda García Lao.

La dernière goutte, mars 2012, 125 pages, 15 €, ISBN 978-2-918619-06-2. La perfecta otra cosa (2007) est traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon.

Genre : littérature argentine.

Fernanda García Lao naît le 6 octobre 1966 en Argentine mais elle vit en Espagne entre 1976 et 1993. Elle est romancière, poète, dramaturge, journaliste et actrice. Plus d’infos sur http://fernandagarcialao.blogspot.fr/ (en espagnol). Du même auteur (chez le même éditeur) : La faim de María Bernabé (2011) et La peau dure (2013).

« Tout brille depuis que je suis avec elle. » (p. 15). Elle ou une autre, le narrateur est un don juan même s’il s’en défend. « Ma capacité a attirer les femmes m’a toujours étonné. Car je ne suis pas particulièrement sexy et la taille de mes attributs ne se devine pas à première vue. » (p. 19). Rosalin a grossi et tout à coup, le narrateur est père de famille. Mais pourquoi tout le monde est heureux, Rosalin, les jumeaux (qu’il appelle Alpha et Bêta), même le chien (sourd) !, et pas lui ? Il commence alors à fréquenter un club et rencontre une prostituée, Sauce Tartare. Rosalin ne se rend compte de rien jusqu’au jour où Jessica, sa sœur, débarque chez eux.

Un roman court plus que bizarre, loufoque et parfois irrévérencieux. « La parfaite autre chose est mon commencement. Elle n’a pas eu à ouvrir la bouche, car au commencement, il n’y avait pas de verbe. Juste de grands yeux plein d’éclat. » (p. 43). En fait, La parfaite autre chose est un roman polyphonique : chaque chapitre est raconté par un des personnages, le père, Rosalin (la mère), le jumeau fille, le jumeau garçon, Jessica (la sœur)… Chacun raconte sa vérité qui bien sûr s’avère différente de la vérité des autres. Un roman sur le désir, chaud comme la braise ! Qui m’a laissé dans l’expectative… : ai-je bien tout compris ?

un-mois-un-editeurLe mois dernier, j’ai participé à la première édition de Un mois, un éditeur organisé par Sandrine du blog Yspaddaden – Tête de lecture. Pour ce deuxième mois, l’éditeur choisi est La dernière goutte que je ne connaissais pas donc c’est vraiment une découverte pour moi mais il n’y avait pas beaucoup de livres de cet éditeur à la bibliothèque alors j’ai pris au hasard entre les deux disponibles. Lu durant un marathon Weekend à 1000 il y a plus de deux semaines, je cogite encore au sujet de ce roman argentin car j’ai l’impression de ne pas en avoir saisi toutes les subtilités…