Le Chancellor de Jules Verne

Le Chancellor : journal du passager J.-R. Kazallon de Jules Verne.

Publication en feuilleton dans Le Temps du 17 décembre 1874 au 24 janvier 1875.

Édition originale : Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie, collection Les voyages extraordinaires couronnés par l’Académie, 1875, illustrations d’Édouard Riou.

Édition lue : Omnibus, Les romans de l’air, octobre 2001, 1344 pages, 22,50€, ISBN 978-2-25805-788-3, épuisé. Pages 809 à 962 soit 154 pages.

Il existe sûrement d’autres éditions et Le Chancellor est disponible librement sur Wikisource.

Genres : littérature française, roman d’aventure.

Jules Verne naît le 8 février 1828 à Nantes (Loire Atlantique). Il y a beaucoup à dire alors je vais faire simple. Après le baccalauréat, son père l’envoie étudier le Droit à Paris. Esprit libre, antimilitariste, espérantiste, il devient un écrivain éclectique (romans, nouvelles, autobiographies, poésie, pièces de théâtre) dans plusieurs genres en particulier aventure et science-fiction. Ses Voyages extraordinaires contiennent 62 romans et 18 nouvelles pour 40 ans de travail. Il meurt le 24 mars 1905 à Amiens (Hauts de France) et l’année 2005 fut année Jules Verne pour le centenaire de sa mort. Vous pouvez en savoir plus dans des biographies, sur Internet ou grâce à la Société Jules Verne (fondée en 1935) ou le Centre international Jules Verne (fondé en 1971).

Édouard Riou naît le 2 décembre 1833 à Saint Servan (Ille et Villaine, Bretagne). Il grandit au Havre où il étudie le dessin. Il est élève du peintre Charles-François Daubigny (1817-1878). Il devient caricaturiste, peintre et illustrateur et travaille pour plusieurs journaux et revues satiriques. Il illustre plusieurs œuvres de Jules Verne et une expo À l’aventure ! Edouard Riou, illustrateur de Jules Verne est montée à la Bibliothèque Armand Salacrou au Havre de janvier à avril 2019. Il meurt le 26 janvier 1900 à Paris.

Charleston, 27 septembre 1869. Le Chancellor, « beau trois-mâts carré de neuf cents tonneaux » (p. 811) quitte le quai avec aux commande le capitaine John-Silas Huntly, un Écossais. C’est un beau bateau, de deux ans, confortable, solide, « première cote au Veritas » (p. 811) qui effectue son troisième voyage entre Charleston (Caroline du sud, États-Unis) et Liverpool (Angleterre). La traversée de l’Atlantique dure entre vingt à vingt-cinq jours.

Le narrateur, J.-R. Kazallon, est un passager qui préfère la navigation à la voile qu’à la vapeur et qui écrit son journal au jour le jour. Ses descriptions – et donc celles de l’auteur – montrent que Jules Verne fut influencé par les travaux des physionomistes en particulier Johann Caspar Lavater (1741-1801) et De la physionomie et des mouvements d’expression de Louis Pierre Gratiolet (1815-1865) édité par Hetzel en 1865.

À bord du Chancellor, dix-huit marins, « [le] capitaine Huntly, [le] second Robert Kurtis, [le] lieutenant Walter, un bosseman, et quatorze matelots, anglais ou écossais » (p. 813) [il y a en fait aussi un Irlandais, O’Ready, p. 884], en cuisine, « le maître d’hôtel Hobbart, le cuisinier nègre Jynxtrop » (p. 813) et huit passagers, Américains, Anglais et Français, dont deux dames. Le voyage se passe bien, « L’Atlantique n’est pas très tourmenté par le vent. » (p. 816), les passagers s’entendent normalement et prennent leurs repas ensemble. Kazallon discute plus particulièrement avec monsieur Letourneur, un Français, et avec son fils André, infirme de naissance, ainsi qu’avec le second, Robert Kurtis, qui en sait beaucoup sur les autres passagers et la direction que prend le Chancellor.

D’ailleurs, il apprend à Kazallon que le navire, qui fait « bonne et rapide route » (p. 820), ne va pas plein nord en suivant le courant du Gulf Stream mais fait route à l’est en direction des Bermudes, ce qui est inhabituel pour se rendre en Angleterre. Les Bermudes seront-elles pour le Chancellor les îles paradisiaques vantées par Walter et Thomas Moore ou terriblement dangereuses comme dans la Tempête de Shakespeare ?

Mais le vent se déchaîne, le temps est de plus en plus mauvais et le bateau dérive sud-est vers l’Afrique au lieu de nord-est vers l’Angleterre… Le capitaine Huntly est-il devenu fou ? Le Chancellor est entravé par les varechs… « le Chancellor […] doit ressembler à un bosquet mouvant au milieu d’une prairie immense. » (p. 824).

Après ce passage difficile, Kazallon et Letourneur sont réveillés en pleine nuit par des bruits bizarres, ensuite le capitaine se montre taciturne, le second inquiet, les matelots semblent comploter quelque chose, les passagers se plaignent de la longueur inhabituelle du voyage… Et c’est le 19 octobre que Kazallon apprend de Kurtis que « le feu est à bord » (p. 829) et ce depuis six jours parce que les marchandises ont pris feu dans la cale… Et le feu est sûrement alimenté par une arrivée d’air que l’équipage n’a pas trouvée car refroidir le pont ne suffit pas. « Il est évident que le feu ne peut être maîtrisé et que, tôt ou tard, il éclatera avec violence. » (p. 833). Il faut se diriger le plus rapidement vers une côte et la plus proche est apparemment celle des Petites Antilles au sud-ouest.

Le Chancellor, de plus en plus chaud, continue sa route, essuie une tempête, l’équipage fait ce qu’il peut, une partie des vivres et du matériel au cas où il faudrait quitter rapidement le navire est mis à l’abri et les passagers (tous ne sont pas au courant de tout) sont réfugiés dans les endroits les moins risqués. Mais « L’homme, longtemps menacé d’un danger, finit par désirer qu’il se produise, car l’attente d’une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité ! » (p. 843).

Arrive ce qui devait arriver… « Quelle nuit épouvantable, et quelle plume saurait en retracer l’horreur ! […] Le Chancellor court dans les ténèbres, comme un brûlot gigantesque. Pas d’autre alternative : ou se jeter à la mer ou périr dans les flammes ! » (p. 848). J’aime bien le nom donné par André à l’îlot basaltique inconnu sur lequel s’est échoué le Chancellor, Ham-Rock, parce qu’il ressemble à un jambon ! Mais « les avaries sont beaucoup plus graves que nous le supposions, et la coupe du bâtiment est fort compromise. » (p. 867).

Il s’est déroulé 72 jours depuis le départ mais l’histoire n’est pas terminée, loin de là. « Suite du 7 décembre. – Un nouvel appareil flottant nous porte. Il ne peut couler, car les pièces de bois qui le composent surnageront, quoi qu’il arrive. Mais la mer ne le disjoindra-t-elle pas ? Ne rompra-t-elle pas les cordes qui le lient ? N’anéantira-t-elle pas enfin les naufragés qui sont entassés à sa surface ? De vingt-huit personnes que comptait le Chancellor au départ de Charleston, dix ont déjà péri. » (p. 893) et « il en est parmi nous dont les mauvais instincts seront bien difficiles à contenir ! » (p. 894). Effectivement, les survivants vivront l’horreur pendant des semaines…

Ah, je n’avais pas lu Jules Verne depuis longtemps, ça fait plaisir ! Et je suis toujours émerveillée de son imagination et de sa facilité à raconter des voyages, des périples alors qu’il ne bougeait pas de chez lui ! La tension monte peu à peu dans Le Chancellor qui commence comme un roman d’aventure maritime, vire à la catastrophe et continue comme un roman d’initiation. J’ai appris ce qu’était le picrate de potasse (je connaissais le mot picrate qui signifie mauvais vin mais ici rien à voir, bien plus explosif !).

Bien qu’inspiré par le naufrage de la Méduse (1816) [Kurtis cite l’état similaire de la Junon en 1795, avec le Chancellor, p. 882], Jules Verne ne sacrifie par les faibles par les forts (critères sociaux, physiques…) mais analyse les comportements de chacun (lâcheté, folie, stupidité, égoïsme… chez les uns, courage, dévouement, intelligence… chez les autres, le désespoir gagnant tout de même tout un chacun à un moment ou un autre) et raconte très bien la faim, la soif, la sauvagerie, le cannibalisme car certains feront « Chacun pour soi » et d’autres se serreront les coudes. « Et maintenant, dans quel état moral sommes-nous les uns et les autres ? » (p. 889).

En plus du narrateur, J.-R. Kazallon, j’ai particulièrement apprécié deux personnages. Le second, Robert Kurtis, un homme énergique, intelligent, courageux, un vrai marin, qui devient capitaine après la défection de Huntly qui a plus ou moins perdu la tête. Et surtout le jeune André Letourneur, 20 ans, orphelin (sa mère est morte en couches) et infirme de naissance à la jambe gauche (il marche avec une béquille), son père prend bien soin de lui, et lui aime aussi beaucoup son père ; le jeune homme va tomber amoureux de Miss Herbey, la jeune Anglaise demoiselle de compagnie de Mrs Kear, une Américaine dont le mari, un homme d’affaires enrichi, ne s’occupe pas… Voici ce que dit Kazallon du jeune André : « Cet aimable jeune homme est l’âme de notre petit monde. Il a un esprit original, et les aperçus nouveaux, les considérations inattendues abondent dans sa manière d’envisager les choses. Sa conversation nous distrait, nous instruit souvent. Pendant qu’André parle, sa physionomie un peu maladive s’anime. Son père semble boire ses paroles. Quelquefois, lui prenant la main, il la garde pendant des heures entières. » (p. 898), sûrement mon passage préféré.

Jules Verne voulait un récit « d’un réalisme effrayant » (ce qu’il annonce à son éditeur), c’est réussi avec ce huis-clos à bord du bateau puis en plein océan. Le Chancellor n’a d’ailleurs pas eu le même succès que les romans d’aventure se basant sur les progrès de la science et l’optimisme de l’auteur et des personnages. Pourtant le journal intime de Kazallon, semblable à un journal de bord maritime, est une idée novatrice d’autant plus que Kazallon n’utilise pas le passé simple (à la mode à cette période) mais le présent et donc le lecteur a l’impression d’y être lui aussi et comprend que les décisions doivent être prises de façon rationnelle et non guidées par l’émotion. C’est sûrement le récit le plus dramatique et le plus horrifique de Jules Verne. Quelques mots sur les illustrations en noir et blanc d’Édouard Riou, elles sont superbes et montrent bien les décors et l’évolution des personnages (bien sur eux au départ puis de plus en plus dépenaillés et hagards).

Lu pour le thème de mai (Jules Verne) de Les classiques c’est fantastique #2, je mets également cette lecture dans 2021 cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 23, un huis-clos, 2e billet), Littérature de l’imaginaire #9 et S4F3 #7.

Pour Les classiques c’est fantastique, d’autres titres de Jules Verne chez Moka, FannyLolo, Natiora, Cristie, George, Alice, MumuHéliena, L’Ourse bibliophile, Céline, ManonMadame Lit, Lili.

 

Raven & l’ours 2 de Bianca Pinheiro

Raven & l’ours 2 de Bianca Pinheiro.

La boîte à bulles, juin 2018, 80 pages, 16 €, ISBN 978-2-84953-309-3. Bear 2 (2018) est traduit du portugais (Brésil) par Catherine Barre et Vincent Henry.

Genre : bande dessinée brésilienne.

Bianca Pinheiro naît le 21 septembre 1987 à Rio de Janeiro (Brésil). Elle étudie les arts graphiques à l’Université technologique fédérale du Paraná et commence à publier en 2012 (webcomics). Deux autres tomes sont parus au Brésil (2015 et 2016) ainsi que d’autres titres comme Dora, Mônica, etc. Plus d’infos sur son site officiel, sur son Instagram et sur le site officiel de Bear.

Lien vers le tome 1.

Nous suivons toujours Raven, la fillette qui cherche ses parents, et son ami, l’ours Dimas. Ils ont réussi à quitter la Cité des Énigmes mais le Grand roi G n’est pas prêt à perdre le pouvoir… « Tout un monde de méchanceté m’attend. » (p. 13). Après un bon repas dans le nouveau bar de Dame Pivara (une capivara), Raven et Dimas arrivent à Métodica. Mais cette ville n’est peuplée que d’enfants ; en deux semaines, les adultes sont tous redevenus des enfants suite à un sort. D’ailleurs Dimas se transforme rapidement en ourson (tout mignon mais tout aussi bougon que le Dimas adulte) et s’enfuit pour retrouver ses parents ! Le Grand roi G est également arrivé à Métodica, avec Zink le cosplayer de Lelda de son vrai nom Auguste (clin d’œil au jeu vidéo Zelda, comme dans le premier tome).

Et un petit groupe d’enfants fait la loi, en particulier Cadou qui a pris le poste de commissaire de son père et qui n’apprécie pas du tout les nouveaux venus. « Des étrangers partout ! La ville est pleine d’étrangers ! Mon père m’a toujours dit qu’ils posaient des problèmes. » (p. 29). Heureusement Raven rencontre Mélie, Nico et Lari, puis Douda, des enfants plus responsables. Parce que les adultes-enfants sont encore plus terribles que les enfants-enfants (vous suivez ?). La princesse Lia (clin d’œil à Star Wars) peut-elle les aider à contrer le sort ?

C’est toujours coloré, drôle, avec des clins d’œil (j’en ai cité deux ci-dessus mais peut-être qu’il y en a d’autres, liés à la culture brésilienne que je n’ai pas vus), et les thèmes abordés sur l’enfance et la relation parents-enfants sont à la fois touchants et dramatiques. En fin de volume, des bonus (story-bord, crayonnés, dessins…). Raven retrouvera-t-elle ses parents ? Le tome 3 est paru en mars 2021 et je le lirai dès que possible.

Une chouette suite pour La BD de la semaine, BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 16, un livre d’une autrice sud-américaine, 2e billet), Des histoires et des bulles (catégorie 8, une BD d’une femme comme scénariste, dessinatrice, coloriste), Jeunesse Young Adult #10 et Les textes courts. Plus de BD de la semaine chez Noukette.

La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron

La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron.

Zulma, octobre 2020, 192 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-84304-976-7. A Morte e o Meteoro (2019) est traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec.

Genres : littérature brésilienne, roman, aventure, science-fiction.

Joca Reiners Terron est le pseudonyme de João Carlos Reiners Terron né le 9 février 1968 à Cuiabá (capitale du Mato Grosso au Brésil). Il étudie l’architecture et le dessin industriel. Il vit à São Paulo où il est romancier, poète, éditeur et designer. Depuis 2001, il écrit plusieurs romans, des nouvelles et de la poésie mais La Mort et le Météore est le premier roman traduit en français. Plus d’infos sur son blog pour ceux qui comprennent le portugais !

La forêt amazonienne a intégralement brûlé… Sauver les Kaajapukugi ? Ils sont cinquante hommes, il n’y a plus ni femmes ni enfants… Leur pays, le Brésil, s’en fiche… Le Canada, seul pays à proposer de les accueillir, c’est bien mais le climat n’est pas fait pour cette tribu d’Amazonie… Ils vont finalement aller dans la forêt de Huautla, près de Oaxaca, au Mexique.

Le narrateur, anthropologue, travaille au « bureau de la Commission nationale pour le développement des peuples indigènes » (p. 14) et son supérieur lui ordonne de superviser l’installation des Indiens. Il ne s’agit d’ailleurs plus de développement avec les Kaajapukugi mais de sauvegarde… « C’était la première fois dans l’histoire de la colonisation qu’un peuple amérindien tout entier, les cinquante Kaajapukugi encore en vie, demandait l’asile politique dans un autre pays. » (p. 17) « […] parce que l’environnement qui les avait vu naître, l’Amazonie, était mort, et qu’ils étaient pourchassés avec détermination par l’État et ses agents exterminateurs : les orpailleurs clandestins, les trafiquants de bois, les grands propriétaires terriens et leurs sbires habituels, policiers, militaires et gouvernants. » (p. 18).

Le narrateur (nous ne saurons jamais son nom) va collaborer avec Boaventura, un sertanista (spécialiste) des peuples indigènes et isolés qui travaille pour la Fondation nationale de l’Indien du Brésil (la Funai). Mais les Kaajapukugi ne sont pas arrivés sur le territoire des Mazatèques (au Mexique donc) que Boaventura meurt. Bon, il avait 80 ans mais sa mort est tout de même louche…

Donc les Kaajapukugi débarquent à Oaxaca et c’est au même moment que les Chinois envoient une navette avec un jeune couple en mission sur Mars. Cet événement peut paraître anodin mais les deux événements sont liés. « Le Grand Mal, […], l’homme blanc est le Grand Mal. » (p. 45). On ne peut pas dire que les Chinois soient blancs mais je pense que « l’homme blanc » signifie l’homme occidentalisé, l’homme moderne.

Mais revenons aux Kaajapukugi qui n’étant plus que cinquante hommes, tous âgés de plus de cinquante ans, sont finalement voués à disparaître plus ou moins rapidement… Mais qui sont-ils ? Des « Indiens punks rétifs à toute idée de pouvoir hiérarchisé, cas anarchistes pour qui aucune race n’en surpasse une autre, et pour qui, non, décidément, nul homme n’est le roi de quoi que ce soit. » (p. 50). Nul homme n’est le roi de quoi que ce soit, cette phrase est en exergue du roman et elle me plaît beaucoup. Donc les Kaajapukugi s’installent à Huautla, ils construisent leur maloca (maison collective) et le soir pratiquent le rituel de tinsáanhán (je vous laisse découvrir ce que c’est) et là, c’est le drame…

De plus, en rechargeant son téléphone dans la maison que ses parents lui ont laissée à Oaxaca, le narrateur se rend compte qu’il a reçu une vidéo de deux heures et vingt minutes que Boaventura lui a envoyée avant de mourir. « J’ai reçu des menaces. Bon, des menaces, j’en reçois depuis belle lurette […]. Mais ces dernières menaces sont différentes […]. » (p. 62), « […] je vous ferai part de quelques soupçons et de plusieurs craintes. » (p. 63). Flashback, 1980, Boaventura est un jeune anthropologue et il décide de s’enfoncer en Amazonie pour observer une tribu inconnue. « Je souhaitais observer les gestes dont était fait leur quotidien. Avoir la chance d’être témoin d’une naissance, qui sait, et la triste opportunité d’assister aux rites funéraires d’un peuple au bord de l’extinction. Observer la sagacité du chasseur, le dévouement de l’épouse, comprendre les relations conjugales, sexuelles, la présence de l’animisme. Et déchiffrer leur langue, puis leur mythologie. » (p. 75-76). Mais déranger un peuple isolé volontairement, n’est-ce pas déjà le début de la fin ?

Avec ce roman intense et cette peuplade en déclin, Joca Reiners Terron amène ses lecteurs à réfléchir. « Nous n’étions pas libres, nous étions juste seuls. » (p. 164). Avec la forêt (et donc l’oxygène indispensable) qui brûle ces dernières années, et pas seulement en Amazonie, le temps est compté ! Et, si la colonisation sur Terre est le Grand Mal, qu’en sera-t-il de la colonisation humaine sur Mars alors que la mission chinoise Tiantang I est partie ? Vous comprendrez tout, l’histoire, le titre, en lisant cet incroyable roman (ethnographique, écologique, policier, science-fiction) et en découvrant la fin, terrible. Coup de cœur pour moi et j’espère que d’autres titres de cet auteur seront traduits en français.

Les deux hommes principaux de ce roman, le narrateur et Boaventura sont tous deux anthropologues mais différents, pas seulement à cause de leurs âges, le premier est un fonctionnaire, le deuxième un aventurier. Mais quelque chose les relient, entre autres ils ont tous les deux perdu leurs parents et luttent contre ce deuil et leur souffrance.

Je mets cette excellente lecture dans le Challenge de la planète Mars (vous pouvez penser que la mission chinoise est un petit événement dans ce roman amazonien mais en fait, c’est super important), Littérature de l’imaginaire #9 et Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour Météore).

QRN sur Bretzelburg de Franquin et Greg

Les aventures de Spirou et Fantasio, 18 – QRN sur Bretzelburg de Franquin et Greg.

Dupuis, novembre 1966, 64 pages, 10,95 €, ISBN 978-2-80010-020-3.

Genre : bande dessinée franco-belge.

André Franquin naît le 3 janvier 1924 à Etterbeek (Belgique). Spirou et Fantasio, Gaston Lagaffe, Modeste et Pompon, le Marsupilami, les Idées noires, c’est lui ! Il meurt le 5 janvier 1997 à Saint-Laurent-du-Var (France). Sa vie et son œuvre sur le site officiel.

Michel Louis Albert Regnier dit Greg naît le 5 mai 1931 à Ixelles (Belgique) mais il est naturalisé français. Il est scénariste et dessinateur ; il est le créateur d’Achille Talon en 1963 (dans Pilote) et il scénarise de nombreuses séries de bandes dessinées (Les As, Bernard Prince, Comanche, Luc Orient, Olivier Rameau, Zig et Puce, etc.). Il meurt le 29 octobre 1999 à Paris.

Fantasio a un nouveau transistor très puissant de la taille d’un caramel mais le marsupilami l’avale et la musique ne s’arrête pas ! Pour le marsupilami, Spip, Spirou et Fantasio, c’est l’enfer…

Pendant ce temps-là, à 200 mètres, Marcelin Switch est mécontent car il a des interférences. Et, après avoir cherché toute la nuit, au petit matin, « Le QRN, c’est vous ? » (p. 10). C’est que Marcelin est radio-amateur et il a capté un message du roi Ladislas de Bretzelbourg retenu prisonnier dans son château de Krollstadt.

Mais Fantasio est enlevé par la Bretzpolizei et conduit à la forteresse prison de Schnapsfürmich où il est soumis à la question par le général Schmetterling et le docteur Kilikil.

Évidemment Spirou, Spip et Switch vont se rendre à son secours au Bretzelburg. Et le marsupilami aussi, échappé de la clinique vétérinaire.

Une folle aventure ! Des militaires avec des chiens dangereux, une population déguenillée qui meurt de faim, un roi drogué et prisonnier, des escrocs qui vendent des armes… Une bande dessinée amusante pour dénoncer le totalitarisme et le sur-armement. Il y a beaucoup de textes pour une BD jeunesse mais elle est parue dans les années 60 et c’était une autre époque.

Pour La BD de la semaine et les challenges Animaux du monde (marsupilami, écureuil, chiens), BD, Cette année, je (re)lis des classiques (eh oui, cette BD est parue avant 1970 !), Challenge du confinement (case BD) et Jeunesse Young Adult #10. Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

PS : suite à une info d’Argalit lit sur FB, je voudrais rajouter un événement dont je n’avais pas entendu parler. C’est Lisez-vous le belge ? qui se déroule du 16 novembre au 25 décembre 2020. Infos sur Le carnet et les instants (le blog des lettres belges francophones), sur PILEn et sur la page FB de Lisez-vous le belge ?.

Cap Horn 1 de Christian Perrissin et Enea Riboldi

Cap Horn 1 – La baie tournée vers l’est de Christian Perrissin et Enea Riboldi.

Les Humanoïdes Associés, juin 2010, 56 pages, 9,95 €, ISBN 978-2-7316-2247-8.

Genres : bande dessinée franco-italienne, Histoire, aventure.

Christian Perrissin naît le 1er janvier 1964 ; il étudie les Beaux-Arts à Annecy puis l’atelier BD des Arts appliqués Duperré à Paris. Du même scénariste : El Niño (7 tomes).

Enea Riboldi naît le 13 août 1954 à Milan ; il débute sa carrière au début des années 70 (bandes dessinées, illustrations pour des cartes, pour la télévision…).

Fin du XIXe siècle, aux alentours du Cap Horn.

Trois hommes fuient à cheval, Kruger, Duca, Johannes et 25 kilos d’or… que Kruger embarque pendant la nuit. Il sont poursuivis par les hommes de Popper, l’ange noir du Paramo.

Pendant ce temps, un trois-mats de la Marine française arrive sur les côtes de la Terre de Feu. Un scientifique va étudier les Fuégiens, de la tribu Yamana, et d’autres vont cartographier les canaux de la région, pour la Mission Terre.

Une belle couverture, de beaux dessins dont certains en pleine page, mais beaucoup de personnages rendent la lecture plus compliquée. N’empêche, c’est un beau récit, d’une région peu connue, tout au sud, au Cap Horn, la montagne andine se jette dans la mer. Et ces Indiens Yamana, je ne les connais pas (ou alors j’ai oublié si j’en ai déjà entendu parler).

Les albums suivants sont Dans le sillage des cormorans (2009), L’ange noir du Paramo (2011) et Le prince de l’âme (2013). Une intégrale est parue en 2014.

Pour La BD de la semaine et le challenge BD.

Agence Mysterium – Le fantôme de Saint-Malo de Loïc Le Borgne

Agence Mysterium – Le fantôme de Saint-Malo de Loïc Le Borgne.

Scrineo, octobre 2017, 240 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-36740-479-0.

Genres : littérature française, jeunesse, aventure, science-fiction.

Loïc Le Borgne naît le 7 mai 1969 à Rennes (Bretagne). Il étudie les sciences, l’Histoire et la communication. Il travaille comme journaliste avant de se lancer dans l’écriture de romans en littérature de l’imaginaire en 2006. Il écrit pour les enfants (sous le pseudonyme de Loïc Léo), les adolescents et les jeunes adultes. Plus d’infos sur son blog.

Les personnages principaux de la série Agence Mysterium vivent à Paris. Kim Kraken est la fondatrice de l’Agence Mysterium ; elle a 13 ans et aime la science. Tristan, surnommé Magic Man, a 13 ans et demi ; c’est un geek et un bricoleur qui aime la nature. Salma, surnommée Miss Samouraï, a 12 ans, c’est une grande sportive, ; elle aime aussi les enquêtes et l’Histoire. La Plasmachine, pilotée par Moov, une intelligence artificielle, a été trouvée par Kim ; construit en l’an 7777 en Chine, ce prototype de machine à téléportation a reculé dans le temps.

Ronan Tremen est antiquaire à Saint-Malo. Sa fille, Églantine, 10 ans, a remarqué qu’une « silhouette vaporeuse » vole des objets dans le magasin, la nuit. « Toujours d’anciens instruments de navigation. » (p. 13). Effrayée, Églantine contacte l’Agence Mysterium. « Première affaire ! Première affaire ! » (p. 42).

Grâce à la Plasmachine, le trio (Kim, Tristan et Salma) est téléporté à Saint-Malo, rencontre Églantine et se retrouve rapidement nez à nez avec le voleur qui passe à travers les murs et les portes ! Qui est-il ? Un fantôme ? Un magicien ? « […] il a forcément un truc. Comme nous quand on se téléporte ! » (p. 90).

Les agents Mysterium vont découvrir une histoire de pirates, de corsaires, de flibustiers, quelque chose d’énorme !

Aventure à Saint-Malo et sa région, mystères et amitié sont au rendez-vous de ce charmant roman un poil science-fiction avec un petit voyage à la fin du XVIIe siècle à l’époque des flibustiers. « Rien n’est parfait, mais rien ne vaut la liberté, réplique Barborange en souriant à travers sa moustache rousse. » (p. 227).

Un tome 2 de l’Agence Mysterium est paru en octobre 2018 chez Scrineo : Le diable des Pyrénées que je lirai si j’en ai l’occasion.

Pour les challenges Jeunesse Young Adult #9, Lire en thème 2020 (en mai, un livre dont le titre fait plus de trois mots), Littérature de l’imaginaire #8, Petit Bac 2020 (pour la catégorie lieu avec Saint-Malo) et Printemps de l’imaginaire francophone 2020.

Le Club des cinq et le trésor de l’île de Béja et Nataël

Le Club des cinq et le trésor de l’île de Béja et Nataël.

Hachette comics, février 2020, 64 pages, 8,95 €, ISBN 978-2-01704-482-6.

Genres : bande dessinée française, aventure.

Béja naît en 1961 à Toulouse. Il est illustrateur depuis l’enfance ! Il illustre Bécassine. Il travaille avec son père, Nataël (par exemple sur Les griffes du hasard ou sur Frantic).

Nataël étudie la sociologie de l’art et devient scénariste et metteur en scène pour le théâtre.

Enid Blyton naît le 11 août 1897 à East Dulwich (Londres). Elle est une célèbre autrice anglaise de littérature jeunesse même si elle est, un temps, décriée. Elle meurt le 28 novembre 1968 à Hampstead (Londres).

Mick, François et Annie viennent d’être déposés par leurs parents à Kernach, à la Villa des mouettes, chez leur tante Cécile et leur cousine Claudine, pour les vacances. Claudine n’est pas ravie, elle ne les a vus qu’une seule fois, elle préfère se promener sur la plage avec son chien, Dagobert (surnommé Dago), et puis, comme elle est garçon manqué, elle veut qu’on l’appelle Claude ! « Claudine ! Il n’en est pas question ! Tu vas me faire le plaisir d’accueillir enfin tes cousins et de leur faire les honneurs de Kernach. » (Henri, son père, p. 9).

Avec Jean-Claude, l’ami de Claude , ils vont visiter l’île de Kernach et l’Ayacotl, le galion échoué d’Alban IV de Kernach, l’aïeul dépossédé par la Révolution. Il y a peut-être un trésor ? « À l’abordage ! » (p. 14). Mais Henri veut vendre l’île et le galion à monsieur Peïratês (ça fait un peu pirate, vous ne trouvez pas ?), un antiquaire qui en fait veut s’accaparer avec son complice du trésor de l’île.

Lorsque j’étais enfant, j’ai dévoré Oui-Oui, Jojo Lapin et le Club des cinq dans la Bibliothèque rose. Avant de passer à la bibliothèque verte puis évidemment à d’autres lectures. C’est donc par curiosité que j’ai lu cette bande dessinée adaptée de l’univers du Club des cinq et donc d’Enid Blyton.

Les dessins sont clairement de la ligne claire. Ça crée un peu de nostalgie. Mais l’histoire est classique. On apprend deux ou trois choses sur les « haricoteurs » et sur la signification de « ayacotl » (haricot lingot en huastèque). Mais ça reste de l’aventure bon enfant pour la jeunesse.

Pour La BD de la semaine et les challenges Animaux du monde (pour Dagobert), BD et Jeunesse Young Adult #9.

Watership Down de Richard Adams

Watership Down de Richard Adams.

Monsieur Toussaint Louverture, septembre 2016, 544 pages, 21,90 €, ISBN 979-10–9072-427-3. Watership Down (1972) est traduit de l’anglais par Pierre Clinquart (entièrement revue et corrigée) et ce roman est paru pour la première fois en France sous le titre Les garennes de Watership Down (Flammarion, 1976).

Genres : littérature anglaise, premier roman, fantastique.

Richard Adams naît le 9 mai 1920 à Newbury (Berkshire, Angleterre). Il étudie l’Histoire à Oxford et travaille au ministère de l’environnement. Après Watership Down, il écrit plusieurs autres livres, pour la jeunesse ou les adultes, qui ne sont pas traduits en français. Il meurt le 24 décembre 2016 à Oxford.

Dans la garenne, les lapins vivent heureux et forment une Hourda, « un groupe de lapins particulièrement vigoureux ou intelligents, âgés de plus d’un an, qui entourent le Maître et sa hase, et commandent les autres. » (p. 15). Les « périférés », ceux qui ont moins d’un an, vivent à l’extérieur et doivent faire leurs preuves. C’est le cas de Hazel et de son frère chétif, Fyveer. Mais Fyveer a des visions et voit le danger approcher. Effectivement, une société de Newbury va construire « des résidences modernes de grand standing » (p. 18) sur leur terrain ! Mais le Maître n’a pas voulu entendre et ils ne sont que quelques-uns à partir vers l’inconnu : Hazel, Fyveer, Bigwig, Dandelion, Rubus, Pipkyn, Rahmnus, Léondan, Spidwil, Akraam, Silvère (que des mâles, ce qui posera problème plus tard, évidemment).

« Les lapins mirent longtemps avant de se regrouper au milieu du champ. En les attendant, Hazel se rendit compte à quel point il était dangereux de vagabonder ainsi à travers une campagne inconnue sans un terrier où s’abriter. » (p. 65). Heureusement, dans la garenne où ils sont arrivés, il y a des salades, des carottes… « Quel pays ! Quelle garenne ! Rien d’étonnant à ce que les habitants soient gros comme des lièvres et sentent aussi bon que des princes… » (p. 110). Mais c’est une prison dorée et ils doivent fuir ; Fraga se joint à eux et ils vont vivre à Watership Down, au sommet d’une colline du Hampshire. « Ah ! Il y a tant d’horreurs sur la terre… Et elles viennent des hommes, acheva Holyn. Les autres vilou se contentent de suivre leur instinct, et Krik les inspire autant qu’ils nous inspire. Ils vivent ici bas et doivent bien se nourrir. Les hommes, eux, ne s’arrêteront pas avant d’avoir détruit la Terre et éradiqué les animaux… » (p. 186).

Si je ne pouvais dire que deux mots sur ce roman, je dirais « pavé » et « chef-d’œuvre » ! Il y a un petit côté Bilbo le Hobbit, dans les descriptions des personnages et des lieux, mais le récit est bien sûr différent, quoique parsemé par les légendes des ancêtres, Shraavilshâ et Primsault, sous forme d’histoires ou de poèmes racontés le soir à la veillée.

« Jamais l’avenir n’avait semblé aussi radieux depuis le pressentiment de Fyveer et le départ vers l’inconnu. » (p. 235).

En lisant ce roman, le lecteur est plongé dans la garenne, ainsi que dans le parcours des lapins, il frémit, il farfale (farfaler, c’est manger de l’herbe en soirée, au coucher du soleil, avant de rentrer dans la garenne), il devient un lapin ! Car le lecteur change et évolue avec les lapins, qui comprennent de nouvelles choses, qui mûrissent, qui développent de bonnes idées, qui vont même aider d’autres animaux (mulot, oiseau…) ; les thèmes de l’amitié, du courage, du respect, de l’exil et de la recherche d’un nouveau chez soi où on se sent bien sont très développés. Mais le problème reste qu’ils n’y a aucune hase dans la garenne de Watership Down : comment le résoudre ?

Apparemment Richard Adams a, avec Watership Down, été le précurseur d’œuvres comme Star Wars, Harry Potter, La croisée des mondes, etc. (c’est l’éditeur qui le dit). Je pense que les Anglais sont forts pour créer ce genres d’histoires, de mondes imaginaires avec des personnages hauts en couleur et attachants, avec des descriptions phénoménales, le tout étant très littéraire, très agréable à lire. L’auteur explique que cette histoire est née en 1966 (comme moi !) lorsque, lors d’un trajet en voiture (kataklop disent les lapins), ses filles, Juliet et Rosamond, lui ont demandé une histoire qu’elles n’avaient encore jamais entendue, et Richard Adams a improvisé en s’inspirant des histoires antiques et classiques ; ensuite pendant deux ans, il a écrit mais il n’avait jamais écrit avant : quel exploit ! C’est tout à fait normal que Watership Down soit considéré comme un classique intemporel (vendu à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde) ! Et j’aimerais lire d’autres titres mais j’ai l’impression qu’ils ne sont pas traduits en français…

Pour les challenges Animaux du monde, Contes et légendes #2, Lire en thème 2020 (pour avril, le thème est un livre « découverte », c’est-à-dire un auteur encore jamais lu), Littérature de l’imaginaire #8 et Voisins Voisines 2020 (Angleterre).

West de Carys Davies

West de Carys Davies.

Seuil, janvier 2019, 190 pages, 19 €, ISBN 978-2-02-138142-9. West (2018) est traduit de l’anglais par David Fauquemberg.

Genres : littérature anglaise, aventure, premier roman.

Carys Davies naît au Pays de Galles et grandit dans les Midlands (centre de l’Angleterre). Elle passe dix ans aux States et vit maintenant à Édimbourg. Elle publie deux recueils de nouvelles avant West qui est son premier roman.

« Regarde bien la silhouette de ton père qui s’en va, Bess, regarde-la tant que tu peux, lança sa tante Julie depuis le porche, d’une voix forte, comme une proclamation. Regarde-le bien, Bess, cette personne, mon imbécile de frère John Cyrus Bellman, car jamais tes yeux ne se poseront sur un plus grand idiot que celui-là. À partir d’aujourd’hui, je le compte parmi les fous et les égarés. Ne t’attends pas à le revoir, et n’agite pas la main, ça ne ferait que l’encourager et lui donner à croire qu’il mérite ta bénédiction. Rentre dans la maison, ma fille, ferme la porte et oublie-le. » (p. 10-11).

XIXe siècle. Pennsylvanie. John Cyrus Bellman, veuf inconsolable (sa bien-aimée, Elsie, est morte depuis 8 ans), a 35 ans et le travail à la ferme n’arrive pas complètement à occuper son esprit (il élève des chevaux et des ânes et les fait s’accoupler pour vendre les mules et les bardots, pratiquement tous stériles mais plus costauds pour le travail). Après avoir lu un article dans le journal sur des os d’animaux gigantesques découverts dans l’Ouest, dans le Kentucky, il n’a qu’une idée en tête : aller dans l’Ouest, le plus loin possible s’il le faut et voir ces animaux ! Il laisse donc sa fille unique, Bess, 10 ans, avec sa tante Julie, une vieille fille religieuse et revêche… Bien sûr, avant de partir, Bellman a consulté d’anciennes cartes à la bibliothèque payante de Lewistown (Pennsylvanie) « mais toutes les deux sont pleines de blancs, d’espaces vides et de points d’interrogation. » (p. 16-17).

Bien sûr il y a une espèce de naïveté chez Bellman mais c’est un aventurier dans l’âme, inexpérimenté soit, mais il a tout prévu, tout préparé pendant des semaines, peut-être même des mois. « Julie pinça les lèvres, […] et dit qu’elle ne comprenait pas ce qui pouvait pousser qui que ce soit à parcourir cinq mille kilomètres en tournant le dos à sa propre maison, son église et sa fille qui n’avait déjà plus de mère. […] Bellman soupira. Il y avait dans son attitude comme une impuissance. Il faut que j’y aille. Il faut que j’aille voir. C’est tout ce que je peux te dire. Il le faut. Je ne sais pas quoi dire d’autre. » (p. 21).

Et Bellman est parti ! « Il était plein d’espoir et d’entrain […] » (p. 31), avançant sur son cheval avec son matériel, troquant avec les Indiens (il n’en avait jamais vu dans l’Est), mangeant à sa faim (il chasse et pêche selon ses besoins), écrivant à sa fille, mais aucune trace d’animaux gigantesques au bout de 2 000 km… et surtout l’hiver arrive (non, ce n’est pas une blague !). Lorsque Bellman rencontre Devereux, un négociant en fourrures, celui-ci lui conseille d’engager un jeune shawnee de 17 ans, Vielle Femme de Loin (il a reçu ce nom car il a un physique très disgracieux). Vielle Femme de Loin est impressionné par Bellman, grand gaillard aux cheveux rouges (roux) et accepte de lui servir de guide pour la deuxième partie du voyage.

Au cours de son périple, Bellman découvre des plantes et des animaux inconnus de lui, qu’il dessine. « Ces créatures inconnues et bizarres le confortaient dans sa foi, et il pressait le pas. » (p. 79). Mais toujours aucune trace de ce qu’il cherche… « Il commençait à se dire qu’il avait peut-être brisé sa vie en se lançant dans ce périple, qu’il aurait dû rester chez lui avec le petit et le familier, plutôt que de s’aventurer ici dans le grand et l’inconnu. » (p. 128). Vieille Femme de Loin ne dit rien (de toute façon, il ne parle pas la langue de Bellman) mais « C’était la vérité […] : non il n’avait jamais rien vu de semblable aux créatures que l’homme [Bellman] avait esquissées sur le sol. Mais il en avait entendu parler. D’aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait toujours entendu des histoires de gigantesques créatures mangeuses d’hommes […]. » (p. 167). Alors, cette aventure ne serait pas pure folie ? Ces créatures existent ? Bellman va-t-il les voir ?

Affligeant : un jour Bess demande à sa tante Julie de l’emmener à la bibliothèque à Lewistown mais la réponse est cinglante… « Parce que tu crois peut-être, mon enfant, interrogea la sœur de Bellman, que j’ai le temps d’aller m’asseoir dans une bibliothèque ? » (p. 36)… Les mentalités ont changé, heureusement !

West, un premier roman…, mais quelle lecture ; gros coup de cœur ! Maîtrise, traduction sûrement parfaite, sobriété dans le choix des mots, mais puissance du récit, de l’aventure (ambiance western), relations entre les gens (ils parlent peu mais la narration est magnifique). West, c’est le roman d’un rêve, d’une volonté, d’une folie, mais il en faut des aventuriers comme Bellman, des défricheurs, des découvreurs, des originaux. Les chapitres s’alternant, le lecteur suit aussi Bess : la fillette grandit, supporte tant bien que mal sa tante, s’occupe surtout des animaux qu’elle aime vraiment, pense au voyage que fait son père, attend avec impatience les lettres qu’il lui a promises ; ces passages sont à la fois beaux et tristes. J’ai frémi, rêvé et réellement voyagé avec ce très beau roman que je vous conseille ab-so-lu-ment !

Un roman de la Rentrée littéraire janvier 2019 (oui, je sais, la nouvelle rentrée littéraire a commencé mais…) que je mets dans les challenges Voisins Voisines 2019 (Pays de Galles) et aussi Contes et Légendes (pour les légendes sur ces animaux gigantesques aux États-Unis et d’autres légendes amérindiennes qu’on entrevoit dans ce roman). Et bien sûr dans le Mois américain 2019.