Le bruit de la lumière de Katharina Hagena

Le bruit de la lumière de Katharina Hagena.

Anne Carrière, août 2018, 250 pages, 20 €, ISBN 978-2-8433-7883-6. Je l’ai lu en poche : Le Livre de poche, août 2020, 288 pages, 7,70 €, ISBN 978-2-25325-959-6. Das Geräusch des Lichts (2016) est traduit de l’allemand par Corinna Gepner.

Genres : littérature allemande, roman.

Katharina Hagena naît le 20 novembre 1967 à Karlsuhe (Allemagne). Elle étudie l’anglais, l’allemand et James Joyce (sa thèse de doctorat porte sur le roman Ulysse) puis travaille dans le monde universitaire. Elle vit à Hambourg où elle est écrivain. Son premier roman, paru en 2008, est Der Geschmack von Apfelkernenn ou Le goût des pépins de pomme en français (que j’avais repéré en 2010 mais pas lu). Son deuxième roman, paru en 2012, est Vom Schlafen und Verschwinden ou L’envol du héron en français (2013). Plus d’infos sur son site officiel (en allemand bien sûr).

« Salle d’attente du cabinet du Docteur Carl Nansen Dammberg, neurologue » (p. 13). Une femme attend ; devant elle, une jeune femme, une vieille dame, un homme et son jeune fils. La patiente qui attend, c’est Daphne Holt ; elle travaille au Centre de biologie du Jardin botanique de Hambourg ; elle est botaniste et est spécialisée en bryologie (mousses, lichens).

Avant ce rendez-vous, elle était en vacances à Yellow Knife au Canada où elle espérait retrouver sa collègue et amie, Thekla Kern, zoologue spécialiste des oursons d’eau (ou tardigrades), qui ne donne plus de nouvelles.

Ce roman atypique est une ode à la nature et à sa beauté. « Le lendemain matin, elle se réveilla tôt. De la fenêtre qui donnait sur le lac, elle put suivre le lever du jour. On était si près du pôle Nord que le soleil ne s’élevait pas simplement de l’eau tel un ballon, mais que le ciel tout entier commençait à brûler, bande de lumière rose et or. » (p. 49).

Au Canada, elle rencontre un Allemand, Mark, veuf, qui vit avec son fils, jeune ado, Nick. « Daphne exposa à Mark sa conviction que certaines mousses pouvaient pousser sur d’autres planètes. Et si c’était possible pour les mousses, d’autres organismes ne tarderaient pas à pouvoir survivre là-bas. Un nouvel espace de vie naîtrait dans l’univers grâce aux mousses, une nouvelle Création. » (p. 70).

Mais elle rentre subitement à Hambourg car elle souffre de vertiges, d’où son rendez-vous chez le neurologue. Et dans la salle d’attente, elle imagine des histoires, une vie fictive pour chacune des personnes qui est avant elle et qu’elle ne connaît pas du tout.

Quelle imagination ! Daphne emmène le lecteur au Canada, à Berlin, à New York, un véritable road movie depuis cette salle d’attente !

L’histoire de Daphne et les histoires qu’elle invente parlent du Canada de son artisanat (sculpture en particulier), d’aurores boréales, d’exploitation intensive (pétrole, sables bitumeux), de musique, de cuisine, de relations de couple, d’enfants, de deuil…

Mais, quel(s) lien(s) entre le voyage de Daphne au Canada et cette salle d’attente en Allemagne avec les histoires fictives ? Un indice dans le titre : bruit (sons, signal acoustique, musique) et lumière (soleil, aurores boréales) mais pas que ! « Mais vous êtes bien placée pour savoir que les histoires n’apportent jamais de réponses aux questions, elles ne font que poser d’autres questions. » (p. 228).

J’ai adoré ce roman, vraiment différent de ce que j’ai déjà lu précédemment mais je comprends que certains puissent ne pas accrocher ou décrocher. Cependant, le pouvoir de la fiction est immense et Katharina Hagena conduit ses lecteurs très loin. Réalité ? Fiction ? Folie ? Je vous conseille Le bruit de la lumière si vous êtes curieux et que vous ne craignez pas d’être déstabilisés par une lecture qui possède par exemple un chapitre avec 10 photos de plaques d’égouts.

Ce roman acheté et lu pour Les feuilles allemandes #2, je le mets aussi dans Animaux du monde #3 (tardigrades, ours canadiens), Challenge du confinement (case Contemporain) et Voisins Voisines 2020 (Allemagne).

Quand tu liras ces mots de Giles Blunt

Quand tu liras ces mots de Giles Blunt.

Le Masque (JC Lattès), octobre 2008, 432 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-70243-332-4. The Fields of Grief, ou By the Time You Read This (2006) est traduit de l’anglais (Canada) par Oristelle Bonis.

Genres : littérature canadienne, roman policier.

Giles Blunt naît le 2 février 1952 à Windsor en Ontario (Canada). Il étudie la littérature anglaise à l’université de l’Ontario. Il vit une vingtaine d’années à New York puis s’installe à Toronto. Il est auteur de romans policiers (depuis 1989) et scénariste. Plus d’infos sur son site officiel, https://www.gilesblunt.com/.

Automne, Algonquin Bay. L’inspecteur John Cardinal vit avec son épouse, Catherine, dans une jolie petite maison. Ils sont mariés depuis bientôt 30 ans et ils s’aiment mais Catherine est dépressive. Elle va mieux depuis un an, elle prend son traitement, elle enseigne de nouveau la photographie à l’université et elle a prévu une expo de ses photos. « Lorsqu’elle allait bien, en effet, Catherine Cardinal avait une personnalité solaire, rayonnante, le terme ‘maniaco-dépression’ – le diagnostic de ‘trouble bipolaire’ et, pire encore, de ‘psychose’ – évoquait à Delorme l’image de gens brisés, hagards, alors que Catherine irradiait au contraire la douceur, l’intelligence et une profonde sagesse. » (p. 23). Mais ce soir-là, Cardinal est appelé au Gateway et la femme morte au pied de cet immeuble neuf est Catherine… Suicide ? Meurtre ? Tout le monde conclut au suicide, d’autant plus qu’elle a laissé un feuillet sur lequel est écrit de sa main « John chéri, Quand tu liras ces mots […] et s’il y avait eu un moyen de faire autrement… » (p. 34). Mais le jour de la crémation, Cardinal et leur fille Kelly reçoivent une carte : « Quel effet ça fait, connard ? Bien malin qui pourrait dire comment ça va finir. » (p. 58). Et si Catherine ne s’était pas suicidée ? Cardinal, qui est au repos va enquêter de façon discrète ; il contacte sa collègue Lise Delorme – qui a été mise entre temps sur une affaire de pédophilie et de pornographie enfantine – et Tommy Hunn, un ancien collègue qui travaille au « service d’analyse des documents de l’institut de criminologie de l’Ontario » (p. 73). Quant au Dr Frederick Bell, le psychiatre qui suivait Catherine, il joue à un jeu dangereux : pourquoi un taux de suicide plus élevé, et ce depuis toujours, chez ses patients ?

La série avec le personnage de John Cardinal à Algonquin Bay voit le jour en 2000. Quand tu liras ces mots est le 4e tome, après Forty Words for Sorrow (2000) = Quarante mots pour la neige (Le Masque, 2003, Pocket, 2005), The Delicate Storm (2002) = Sous un ciel de tempête (Le Masque, 2004, Pocket, 2006) et Blackfly Season (2005) = Surgie de nulle part (Le Masque, 2007, Pocket, 2009) que je n’ai pas lus mais ça n’a pas gêné la compréhension des personnages et de ce roman haletant. Heureusement que Cardinal n’a pas cru au suicide est a enquêté ! J’ai été sous tension (sûrement comme Cardinal) tout le temps, l’enquête (non officielle) est trépidante et passionnante. Quant à l’enquête de Lise Delorme, sur la pédophilie et pornographie enfantine, elle est vraiment glauque… Le plus important dans cette histoire, ce sont les personnages, leur chagrin et les relations qu’ils ont entre eux ; l’auteur aime ses personnages et ça se ressent bien. Je lirai assurément d’autres titres, si je les trouve, et tant pis s’ils sont parus avant, comme ça j’aurai le plaisir de retrouver Catherine alors qu’elle est morte.

Une excellente lecture polar pour le Challenge de l’été (Canada) et pour Polar et thriller 2020-2021.

Taqawan d’Éric Plamondon

Taqawan d’Éric Plamondon.

Quidam, collection L’Américaine, janvier 2018, 208 pages, 20 €, ISBN 978-2-37491-078-9.

Genre : littérature québécoise.

Éric Plamondon naît en 1969 à Québec. Il étudie la communication, le journalisme et l’économie à l’Université de Laval puis la littérature à l’Université de Québec. Il vit en France depuis les années 90. Il est romancier, nouvelliste et a reçu de nombreux prix littéraires en particulier au Québec. Taqawan est son quatrième roman, paru en 2017 au Québec et en 2018 en France. Plus d’infos sur son site et son blog.

11 juin 1981 : Océane a 15 ans aujourd’hui. Elle fait partie du peuple des Indiens Mi’gmaq, aussi appelés Miquemaques, Mi’kmaqs, Micmacs ou même Souriquois par les Français. Elle est dans le bus scolaire qui la ramène chez elle, à la réserve de Restigouche en Gaspégie (Gespeg). Mais le bus s’arrête, il ne peut pas traverser le pont… Il y a des policiers de la Sécurité du Québec partout, trois cents policiers (!) et un hélicoptère : c’est que les Indiens pêchent le saumon pour nourrir leur famille mais c’est interdit par la loi et les policiers sont chargés de les empêcher de récupérer les filets…. De façon plutôt violente… « Alors les forces de l’ordre redoublent de coups, s’enragent et deviennent vicieuses. Quand les chiens sont lâchés, quand on donne le feu vert à des sbires armés en leur expliquant qu’ils ont tous les droits face à des individus désobéissants, condamnables, délinquants, quand on fait entrer ces idées dans la tête de quelqu’un, on doit toujours s’attendre au pire. L’humanité se retire peu à peu. Dans le feu de l’action, la raison s’éteint. Il faut savoir répondre aux ordres sans penser. » (p. 14-15). De son côté, Yves Leclerc, un garde-chasse qui vit seul au milieu de la forêt découvre une adolescente frigorifiée, elle a été violée par plusieurs hommes… blancs… « […] que se passe-t-il ? Il vient d’amener chez lui une jeune Indienne. Sous le choc d’un viol. Elle a passé la nuit dehors. Lui vient de perdre son travail parce qu’il a refusé de retourner sur la réserve. » (p. 47-48).

Deux histoires, celle d’Océane et celle d’Yves, dans un pays en fait à cheval sur deux pays – le Québec (francophone) et le Canada (anglophone) – un pays qui ne veut pas appartenir à tous, surtout à ses habitants d’origine, deux histoires qui se rejoignent dans un récit intense, cruel. Taqawan est un roman historique, social, noir, profondément humain. Et si les Québécois, les Canadiens n’étaient pas si gentils que ça ? Cette histoire fait bien sûr penser à la façon dont ont été traités les Indiens d’Amérique aux États-Unis et les Aborigènes en Australie. Ils ont perdu leurs terres, leurs traditions ancestrales, leur mode de vie proche et respectueux de la nature hérité de leurs ancêtres, ils ont été enfermés, battus, brimés, humiliés, presque décimés… C’est un miracle s’ils existent encore, malheureusement sous tutelle, dans des réserves qui ressemblent à des bidonvilles…

On apprend non seulement beaucoup de choses sur les Indiens du Québec, sur les Européens envahisseurs, sur leurs relations plus que tumultueuses, mais aussi sur la nature, sur le saumon (très important dans la vie des Indiens), taqawan. « Les reins du saumon se métamorphosent selon le milieu aquatique. Quand un saumon passe de l’eau douce à l’eau salée, et vice-versa, ses deux reins subissent des transformations d’anatomie et de fonctionnement. Encore aujourd’hui, les scientifiques ne s’expliquent pas ce phénomène. » (p. 61). Un roman fort, beau, passionnant, violent, pas tendre avec les colons anglais, français et leurs gouvernements…

Ma phrase préférée : « Tu es revenu. Tu es un saumon revenu de la mer, tu es un taqawan. » (p. 153).

Une très belle lecture pour les challenges Petit Bac 2018 (catégorie Titre mot unique) et Challenge de l’été 2018. Et j’ai failli oublié Suivez le thème avec le thème liquide (pour les saumons, eau douce, eau salée, les filets de pêche, tout ça, tout ça).

Dîner avec Edward d’Isabel Vincent

Dîner avec Edward : histoire d’une amitié inattendue d’Isabel Vincent.

Presses de la Cité, mars 2018, 192 pages, 17 €, ISBN 978-2-258-14507-8. Dinner with Edward, a Story of an Unespected Friendship (2016) est traduit de l’anglais (Canada) par Anouk Neuhoff.

Genres : littérature canadienne, récit, mémoires.

Isabel Vincent naît en 1965 à Toronto (Canada). Elle est journaliste à New York. Dîner avec Edward est en partie autobiographique, elle le dédie d’ailleurs à sa fille Hannah.

Isabel et Valerie, la quarantaine, sont amies de longue date. Mais Valerie va retourner au Canada et laisser son père, Edward, 93 ans, seul depuis la mort de son épouse bien-aimée, Paula (la deuxième fille d’Edward et Paula vit en Grèce). Elle demande alors à Isabel d’aller dîner avec lui. « J’ignore si la perspective d’un bon repas suffit à me tenter, ou si je me sentais tellement seule que même la compagnie d’un nonagénaire déprimé me semblait séduisante. » (p. 13). Isabel n’est pourtant pas seule : elle a quitté Toronto avec son mari, photographe, et leur fille, Hannah, 8 ans, pour Manhattan, car elle a trouvé « un poste de reporter d’investigation au New York Post » (p. 22) mais son mari ne se plaît pas dans cette grande ville impersonnelle et son couple bat de l’aile… depuis longtemps déjà.

Contre toute attente, le dîner se passe délicieusement bien ; Isabel et Edward vont se revoir pour beaucoup d’autres dîners ; ces soirées deviennent indispensables à l’équilibre d’Isabel qui va peu à peu se confier au vieil homme. Je ne dirais pas qu’Edward est toujours de bon conseil, il est parfois (souvent ?) vieux jeu, mais j’ai bien aimé l’amitié qui se crée entre ces deux personnes que cinquante ans séparent, ils m’ont touchée. Par contre, les dîners sont un peu trop copieux pour moi et composés de trop d’aliments que je ne mange pas (bœuf, flet, calamars, huîtres, crevettes, côtelettes d’agneau et pieds de cochon dans le même repas !, crabe…), je veux bien faire un petit effort pour le poulet ou pour la moruette (cabillaud) mais je me serais vraiment sentie mal à l’aise durant ces dîners ! Heureusement, les plats n’étaient pas là durant ma lecture, qui fut agréable.

Quelques remarques

« Nous vivons à la communication, or personne ne sait plus communiquer, m’avait-il dit un jour. […] Les gens ne se confrontent plus à la réalité. C’est dommage. » (p. 52). Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Edward, la communication existe depuis toujours et elle continuera d’exister, de façon différente, et les gens sont confrontés chaque jour à la réalité, tout ce qui est progrès, technologie, virtuel, c’est la réalité, bon il y a bien sûr des gens déconnectés mais c’est principalement par choix.

« Edward était un homme à qui rien n’était impossible. » (p. 111). Il y a des gens comme ça, rares, est-ce leur force de caractère, leur charisme, rien ni personne ne leur résiste. Tant mieux pour Edward, qui était un homme bien, et pour Paula, elle fut peut-être une des rares épouses heureuses avec son mari pendant de si longues années !

« Pour Edward, être digne signifiait rechercher toujours la vérité et demeurer intègre. » (p. 128). Edward était un homme d’un autre temps mais j’apprécie son état d’esprit, d’autant plus qu’il se rapproche du mien.

Pages 77-78, il y a un clin d’œil à Nellie Bly car Isabel habite dans le quartier où Nellie Bly, journaliste elle aussi, s’était fait internée en 1887 pour écrire un livre, 10 jours dans un asile, livre que je lirai car Noctenbule me l’avait envoyé fin 2017 (mais j’ai déjà lu Le tour du monde en 72 jours de Nelly Bly) et c’est encore Noctenbule qui m’a envoyé ce Dîner avec Edward 😉

Eh bien, je remercie encore Noctenbule (sa note de lecture) pour cette charmante lecture qui m’a ouvert l’appétit (malgré les plats proposés que je ne mange pas) et pour cette paire improbable qui m’a séduite par leur spontanéité, leur sincérité et les balades dans New York. Dîner avec Edward peut sûrement devenir un livre doudou pour de nombreux lecteurs !

Une lecture que je mets dans le Challenge de l’été, Feel good et Rentrée littéraire janvier 2018.

La tresse de Lætitia Colombani

La tresse de Lætitia Colombani.

Grasset, mai 2017, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-24681-388-0.

Genre : premier roman.

Lætitia Colombani naît en 1976 à Bordeaux. Elle travaille dans le monde du cinéma (actrice, réalisatrice) et La tresse est son premier roman.

« Tresse n.f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés. » (p. 9).

Smita vit dans le village de Badlapur dans l’Uttar Pradesh en Inde. Elle ramasse les excréments dans les maisons des Jatts. C’est une Dalit, une Intouchable, mais elle est fière car, aujourd’hui, Lalita, sa fille de 6 ans, va entrer à l’école alors qu’elle n’y a jamais été. « Ma fille saura lire et écrire, se dit-elle, et cette pensée la réjouit. » (p. 20).

Giulia, 20 ans, vit à Palerme en Sicile en Italie. Elle travaille à l’atelier Lanfredi fondé par son arrière-grand-père en 1926, un atelier de cascatura, « cette coutume sicilienne ancestrale qui consiste à garder les cheveux qui tombent ou que l’on coupe, pour en faire des postiches ou des perruques. » (p. 26).

Sarah, 40 ans, vit à Montréal au Canada. Divorcée deux fois, elle élève Hannah, collégienne, Simon et Ethan, des jumeaux ; elle est une avocate réputée de Johnson & Lockwood. « S’il y a une majorité de femmes parmi les collaboratrices, Sarah est la première à avoir été promue associée, dans ce cabinet réputé machiste. » (p. 33).

Malgré l’adversité, Smita, Giulia et Sarah semblent heureuses, mais…

Ces trois femmes, qui vivent sur trois continents différents, ne se connaissent pas, ne se rencontreront jamais, mais un lien les unit, vous l’avez compris : les cheveux ! C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert comment Lætitia Colombani tresse ce roman, clair, vif, émouvant, humain, féminin. À ces trois femmes se rajoute une ouvrière de l’atelier de cheveux, puisque ses poèmes sont intercalés entre les groupes de chapitres consacrés à Smita, Giulia et Sarah, une inconnue, une petite main, mais elle est indispensable. « Je ne suis qu’un lien, un trait d’union dérisoire. » (p. 222). Peut-être que nous sommes tous des liens, des traits d’union dérisoires, mais indispensables, aux uns et aux autres, au bon fonctionnement de ce monde, même dans une toute petite sphère. Un petit point négatif dans ce roman : les rapprochements avec les tours jumelles du World Trade Center (p. 55) et le Costa Concordia (p. 124), c’est un peu limite… Mais quand même coup de cœur pour La tresse, un beau roman sur la vie, la soif de liberté, l’adversité et l’espoir.

Je remercie Sophie Merlieux de me l’avoir envoyé dans le cadre des 68 premières fois 2017 et je le mets dans les challenges Défi Premier roman 2017 et Rentrée littéraire janvier 2017.

Une vidéo de « June rencontre Lætitia Colombani autour de son premier roman La tresse » : https://vimeo.com/221588073.

Kuessipan de Naomi Fontaine

KuessipanKuessipan de Naomi Fontaine.

Le Serpent à plumes [lien], août 2015, 112 pages, 15 €, ISBN 979-1-09468-007-0.

Genres : premier roman, littérature québécoise.

Naomi Fontaine est une Innue de Uashat ; elle vit à Québec. Ce premier roman a été publié au Québec aux éditions Mémoire d’encrier [lien] en mars 2011 alors qu’elle avait 23 ans.

Réserve innue de Uashat. Les hommes boivent, les hommes sont violents, les hommes ont des accidents, les hommes meurent. La souffrance des femmes qui se retrouvent veuves, qui ne reçoivent plus d’amour (mais en ont-elles reçu ?), qui doivent élever seules les enfants. « Je déteste le visage des morts. Leurs traits sereins. Leurs yeux fermés. » (p. 13).

Kuessipan – avec une très belle couverture – est une agréable surprise pour le retour du Serpent à plumes [lien]. Un roman triste, avec des chapitres très courts (parfois simplement quelques lignes sur une page). Montagne, bois, rivière, lac : la vie est austère et difficile mais on a l’impression que le lieu est beau et que ce peuple a tout pour être heureux. Pourtant c’est un peuple qui, privé des terres de ses ancêtres et enfermé dans une réserve, a perdu ses racines, son identité… « Nomade : j’aime concevoir cette manière de vivre comme naturelle. » (p. 21) : ainsi se termine la première partie de ce roman.

68-premieres-fois« Une clôture. Plus haute que la tête des hommes. […] La clôture plantée là, un gardien contre les loups, les Innus. Ils s’attardent derrière la barrière. Se tiennent tout près. Cherchent l’issue, trouvent le chemin de leurs propres lois. Ils veulent fuir, là où il n’y a pas de barricades. » (p. 46-47). Voilà la réalité, un peuple enfermé, comme des animaux, comme des sous-hommes… « Tu as vu la réserve, les maisons surpeuplées, la proximité, la clôture défaite, les regards fuyants. » (p. 88).

RentreeLitteraire2015Il y a plein de mots inconnus (comme skidoo, mamu, Nutshimit, Nikuss…) et, avec ces chapitres courts, ces anecdotes qui n’ont pas toujours de lien entre elles, le roman (en est-il vraiment un ?) est décousu mais c’est beau, vraiment, et il y a peut-être un peu d’espoir. « Je n’ai pas le droit. […] Bien sûr que je n’ai pas le droit d’oublier mon instinct de nomade, sans cesse à la recherche d’un état de grâce. » (p. 106).

Quebec2015Ce roman est le onzième lu dans le cadre de 68 premières fois et il faut lui donner une note alors je dirais… 15/20. Il entre aussi dans le challenge 1 % de la rentrée littéraire 2015 et Québec en novembre.