Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois

Miss Sarajevo d’Ingrid Thobois.

Buchet-Chastel, collection Qui vive, août 2018, 224 pages, 16 €, ISBN 978-2-283-03095-0.

Genre : roman français.

Ingrid Thobois naît en 1980 à Rouen. Elle voyage beaucoup. Après avoir enseigné le français en Afghanistan, elle publie son premier roman, Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés (Phébus, 2007, Prix du premier roman). Suivent des livres de photographies, des livres jeunesse et d’autres romans comme L’ange anatomique (Phébus, 2008), Sollicciano (Zulma, 2011) et Le plancher de Jeannot (Buchet-Chastel, 2015) avant Miss Sarajevo. Plus d’infos sur son site officiel, http://www.ingridthobois.com/.

Printemps 1993. Rouen. Famille Sirvins. Le père, Charles, professeur de radiologie. La mère, « mère au foyer d’ascendance aristocratique et militaire » (p. 52). Le fils, Joaquim, 19 ans. La fille, Viviane, 16 ans, morte, défenestrée, du neuvième étage… « Mais, Viviane, ce matin-là, était seule avec Joaquim dans l’appartement ! » (le père, p. 21). « Viviane, ce matin-là était seule avec Joaquim dans l’appartement… » (le médecin, p. 21). Un soupçon jamais répété mais… « À partir de ce jour, Joaquim erra seul dans le silence cathédrale de son crâne transpercé par ses premiers acouphènes. » (p. 23).

Après un prologue avec Nicéphore Niépce et sa première photographie réussie (non cramée au développement), le Point de vue du Gras (1827) et la découverte du drame de 1993, le lecteur suit Joaquim qui abandonne ses études de photographie aux Gobelins à Paris et qui part comme photographe de guerre. À deux époques : six mois après la mort de sa sœur avec son premier voyage, à Sarajevo et vingt-cinq ans après où il doit retourner à Rouen. « De la guerre, Joaquim attend un électrochoc, un saccage en bonne et due forme. » (p. 84) car « Quand on n’a jamais connu que la paix, la guerre est affaire de fiction, de lointain, objet de fantasme ou de réflexion. » (p. 117).

J’ai vraiment beaucoup aimé Miss Sarajevo, carrément un coup de cœur, car ce roman est d’une grande richesse : l’auteur traite de la famille, du manque d’amour, des non-dits, de la dureté (apparente ?) du père, de la maladie (anorexie chez la fille, Alzheimer chez la mère), du suicide, du deuil, de la solitude, de la mémoire (Joaquim note absolument tout dans des carnets), du souvenir, de la photographie, de la guerre avec ses horreurs, et avant tout de la vie qui continue car « Sous les bombes se prépare un concours de beauté. » (p. 142) ! Avec treize concurrentes et « Toutes ignorent la portée symbolique de leur acte, et le retentissement planétaire qu’il aura. » (p. 177).

Et puis, je me suis attachée à Joaquim ; en fait je me rends compte que si j’apprécie tout particulièrement les romans avec le thème du temps, j’aime aussi beaucoup les romans sur le thème de la photographie. Et je me dis qu’en fait, les deux thèmes sont liés : prendre une photographie, c’est un instantané de vie à un moment précis, c’est comme arrêter le temps, c’est pouvoir le « revivre » plus tard en regardant la photographie. Ou alors « On ne conserve jamais que des traces de nos expériences fondatrices, des clichés flous, des images en apesanteur, si fragile qu’à s’en saisir on risquerait de les pulvériser. » (p. 33). Car « Photographier, ce n’est pas raconter la vérité. C’est délimiter par un champ l’opération d’exister, et la fixer. C’est inventer un monde de gestes dépourvus de leurs conséquences : un éclair sans la foudre, une chute sans impact – la grâce d’un basculement fondu au noir. Ce choix de l’éternité au détriment du vivant […]. » (p. 47).

Dans toute cette violence, il y a une sorte de douceur. Est-ce dû à une douceur naturelle chez Joaquim ? Est-ce dû à la tendresse de la famille qu’il rencontre à Sarajevo ? Vesna, la mère, Zladko son fils et Inela sa fille qui participe au concours de Miss Sajarevo. Ingrid Thobois réussit un coup de maître avec ce beau roman intime, tout en pudeur, qui m’a émue. Je ne connaissais pas Ingrid Thobois, à tel point que j’ai pensé que Miss Sarajevo était son premier roman !, et je suis ravie d’avoir découvert cette autrice grâce aux Matchs de la rentrée littéraire 2018 (dont je vous parlais ici) et grâce à Antigone qui le proposait.

Parmi mes phrases préférées : « […] on n’oublie jamais rien ; on escamote ou on fuit ; » (p. 26) ; « […] les voyages, comme les enfants, assomment ceux qui ne les ont pas faits. » (p. 40-41). « Le soir est d’une beauté incompréhensible. » (p, 134, Sarajevo détruite).

Un petit défaut : « […] une question sémantique : on parle de veufs et d’orphelins mais il n’existe aucun terme pour désigner, dans pareille situation, les parents et ce qu’il reste des fratries amputées. » (p. 24-25). J’ai déjà lu ça il y a trois ans dans Camille, mon envolée de Sophie Daull.

Une excellente lecture pour les challenges 1 % rentrée littéraire 2018 et Petit Bac 2018 (Catégorie Lieu).

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Le choix d’Emma de Lydia Le Fur

Le choix d’Emma de Lydia Le Fur.

Auto-édition [lien mon Best Seller], octobre 2017, 12 pages.

Genre : nouvelle.

Lydia Le Fur naît à Saint Malo ; elle est professeur d’anglais, elle aime les thrillers et le cinéma. Du même auteur : Apparences (2017). Plus d’infos sur son blog (avec Lune de Miel) et sa page FB.

Emma a 15 ans. Elle vient de perdre sa mère : celle-ci s’est noyée et avait tout prévu. Avait-elle oublié sa fille, son mari, sa vie ? « Les avaient–elles oubliées toutes ces merveilles ? Chaque jour, j’avais cherché la réponse. » Cinq ans après, Emma est sur une falaise bretonne, elle se rappelle le moment douloureux de la perte et les souvenirs. « Pour moi, maman était une fée, une magicienne, un être tout puissant qu’aucun mauvais sort ne pouvait atteindre. Invincible ! ».

Elle ne s’est jamais remise de la mort de sa mère… « Mais un jour de début d’été, je l’avais perdue dans l’océan. Mon guide spirituel, mon repère, la lumière de mon phare pour éviter les écueils de la vie. Comment ma mère avait–elle pu me faire ça ? Comment avait–elle pu m’abandonner ? Elle était partie sans laisser de lettre. Elle était partie en laissant mon être, je n’avais d’ailleurs plus ni être ni paraître. »

Emma est-elle responsable ? Coupable ? Comment comprendre le choix de sa mère ? Comment vivre avec cette tragédie ?

Une nouvelle émouvante, bien écrite, bien amenée sur la mort, le deuil, le choix, la vie.

Que je mets dans La bonne nouvelle du lundi. Et vous pouvez retrouver Lydia Le Fur avec son premier roman, Apparences.

L’homme des bois de Pierric Bailly

L’homme des bois de Pierric Bailly.

P.O.L., février 2017, 160 pages, 10 €, ISBN 978-2-8180-4183-3.

Genre : roman français.

Pierric Bailly naît le 14 août 1982 à Champagnole dans le Jura. Il étudie le cinéma à Montpellier, travaille sur Paris, Grenoble, Nîmes et vit maintenant à Lyon. Du même auteur : Polichinelle (2008), Michael Jackson (2011) et L’étoile du Hautacam (2016) chez P.O.L.

Près de Lons le Saunier, Clairvaux, dans le Jura. « Je ne dors pas dans son lit, je ne porte pas ses habits. Mais je mange dans ses casseroles, je me sers dans sa cave à vin, j’écoute sa musique, ses disques, tous les chanteurs engagés qui ont bercé mon enfance à ses côtés. Je fourre mon nez dans son bordel, je fouille, je trie, je classe, je range, je jette. » (p. 8). « Mon père a été déclaré mort en forêt suite à une chute accidentelle. » (p. 13). Mais que s’est-il vraiment passé ? Le corps n’a été découvert que trois jours après la chute. Le gendarme et le légiste ont deux avis différents… Le narrateur retourne dans la forêt plusieurs fois, sur les traces de son père. « Je reconstituais peu à peu ses derniers instants de vie, sa dernière matinée. » (p. 91) et « Mourir comme ça… J’aimerais bien savoir comment. J’avais besoin de savoir, moi. » (p. 92).

En plus de la mort de son père et de sa quête forestière, tout en pudeur et en nuances, le narrateur raconte ses souvenirs, le Jura de son enfance, la maison de La Frasnée, la vie avec son père, Christian Bailly, à qui il dit adieu dans ce roman, ses amis et son engagement social, le monde rural, les transformations de la région, en particulier au niveau des scieries (les spécialités du Jura sont le bois et le plastique comme la bakélite), les fabricants de jouets en bois ou en plastique, la culture qui s’installe peu à peu (médiathèque, cinéma, festivals…), la famille (son père avait plusieurs frères et sœurs).

Quelques extraits

« J’aime bien les lancer sur leur jeunesse, c’est une amorce assez facile. C’est loin derrière et en même temps ce sont des souvenirs forts, alors ils n’ont pas de gêne à se dévoiler. » (p. 28).

« J’ai grandi dans ce paysage de conte, bercé par ces anecdotes et ces légendes locales, en plus des histoires que me lisait mon père. » (p. 57).

« La vie après sa mort, la vie depuis sa mort. Puisqu’il était parti juste au début. C’est le principe de la mort. » (zut, j’ai oublié de noter le n° de la page… (entre les pages 57 et 70).

« Une vie s’arrête, c’est la fin d’une histoire. Mais la mort engendre une nouvelle histoire, dont le défunt est le déclencheur, et dont il n’a pas connaissance. Alors je lui racontais cette histoire. » (p. 70).

« Je ne mens pas quand je dis que mon père est mort dans un site fabuleux. Un site qu’il connaissait comme sa poche et qu’il n’a jamais cessé d’arpenter. » (p. 115-116).

Je connais un peu le Jura, j’ai visité quelques villes et sites touristiques (Arbois et son vignoble, Baume les Messieurs et les Cascades du Hérisson, Clairvaux les Lacs et ses deux lacs, Dole ville fortifiée, Orchamps et la Saline de Salins les Bains, Poligny capitale du comté…), et je peux dire que c’est un très beau département (surtout quand il fait beau !), avec de très bons fromages (cancoillotte, comté…) et d’excellents vins (Savagnin, vins jaunes, vins de paille…) 😉 Je suis ravie d’avoir lu ce roman, beau, tendre, un peu triste et d’avoir découvert (par hasard !) cet auteur qui n’en est pas à son coup d’essai puisque trois romans sont déjà parus chez P.O.L, je les note en particulier L’étoile de Hautacam qui m’intrigue plus.

L’homme des bois a reçu le 1er Prix Blù / Jean-Marc Roberts 2017 : il le mérite et je conseille chaleureusement ce roman.

Une très belle lecture qui pour une fois ne rentre dans aucun challenge !

Roland est mort de Nicolas Robin

Roland est mort de Nicolas Robin.

Anne Carrière, mars 2016, 185 pages, 17 €, ISBN 978-2-8433-7815-7.

Genre : ovni littéraire !

Nicolas Robin naît dans les Landes en 1976. Du même auteur : Bébé requin (2006), Super tragique (2007) et Je ne sais pas dire je t’aime (2017). Plus d’infos sur sa page FB.

« Roland est mort mais je m’en fous. Je ne le connaissais pas après tout. C’était le voisin d’à côté. Il avait l’air vieux, pas de cheveux. […] Il vivait seul avec son caniche et il écoutait des disques de Mireille Mathieu. » (p. 9-10). Lorsque les sapeurs-pompiers descendent le corps de Roland avec la voisine du dessous qui les suit, leur chef donne le caniche au voisin de palier, le narrateur. « Je me suis retrouvé de force avec le chien de Roland. Il a du caca au coins des yeux. Son pelage est rêche et délavé. D’un coup de langue, il me lèche la joue. Il pue. » (p. 14). Ce voisin narrateur dont on ne connaîtra pas le prénom, c’est un célibataire (son amoureuse l’a mis dehors), bientôt quarante ans, infographiste au chômage depuis qu’il a insulté son patron, quelques problèmes avec sa banque, et le voisin, il n’en veut pas du caniche ! Une femelle, qui s’appelle Mireille, lui apprend la voisine du dessous. « Roland est mort dans la plus grande solitude. Il ne laisse aucun contact, aucun ami. Il n’avait pas de vie sociale. Il n’avait qu’un caniche. » (p. 33). Le voisin va chez ses parents, ils ont une petite maison, un jardin, c’est bien pour le chien, mais mamie se traîne et a perdu la boule, le père a la tête dans les nuages depuis des années et la mère qui gère tout ne veut pas de chien en plus. « Maman veut savoir où j’en suis sur le marché de l’emploi. Mamie veut savoir où j’en suis sur le marché du célibat. C’est l’instant où tout se fige dans la salle à manger. » (p. 47). Le voisin décide alors de laisser Mireille à la SPA. « Mireille se paralyse contre le grillage. Elle me fixe de ses yeux noirs bordés de poils frisés. Elle me juge. Elle sait que je suis un type méprisable. […] Elle pense ‘Pourquoi tu m’abandonnes ?’. Elle pense ‘Pourquoi tu ne veux pas de moi dans ta vie ?’. Mireille a le museau triste des mal-aimés, de ceux qu’on quitte un jour […]. Elle pense ‘Pourquoi je ne suis pas assez bien pour toi ?’. Elle pense ‘Tu m’aimerais si je sentais bon et que j’étais jolie ?’ […] C’est là que se termine l’aventure entre Mireille et moi et pourtant j’hésite. » (p. 56) ; « En fait… je vais garder le chien. » (p. 57). Peu après, un agent des pompes funèbres sonne chez le voisin et lui donne l’urne avec les cendres de Roland. « Roland est mort et je le tiens entre les mains. […] La céramique est froide. Mon voisin est à l’intérieur. » (p. 69).

Chaque chapitre commence par « Roland est mort » qui donne son titre au roman et qui est presque le personnage principal. Ces événements, la mort de Roland, l’arrivée de Mireille, l’urne mortuaire (mais que va-t-il bien pouvoir en faire ?) sont l’occasion pour le voisin solitaire qui passe ses journées à boire du Campari et à mater des films pornos – « Ai-je raté ma vie ? » (p. 97) – de faire le point sur sa vie, son passé, son avenir. Et finalement, ces événements – et en particulier Mireille le caniche – vont modifier sa perception de la vie et même plus, bouleverser sa vie. Je ne vous en raconte pas plus mais c’est amené avec beaucoup d’humour, avec tendresse, avec une grande sensibilité, avec des mots parfois crus aussi, ce qui rend le roman incisif, rythmé et percutant, passionnant, enrichissant, et je l’ai dévoré alors que je l’avais découvert totalement par hasard ! Ce livre sur le deuil – et la solitude – est un livre drôle, vraiment drôle et il serait dommage de passer à côté. Et, promis, vous ne serez pas obligés d’écouter Mireille Mathieu !

Un roman exceptionnel qui ne rentre dans aucun challenge ! Peut-être le Feel good.

Fils du feu de Guy Boley

filsfeuFils du feu de Guy Boley.

Grasset, août 2016, 157 pages, 16,50 €, ISBN 978-2-246-86211-6.

Genre : premier roman.

Guy Boley, né en 1952, a exercé plusieurs métiers sur les chantiers, en usine, ou dans le monde artistique avant de livrer son premier roman, Fils du feu.

L’éditeur dit : « Nés sous les feux de la forge où s’attelle leur père, ils étaient Fils du feu, donc fils de roi, destinés à briller. Mais l’un des deux frères décède précocement et laisse derrière lui des parents endeuillés et un frère orphelin. Face à la peine, chacun s’invente sa parade : si le père s’efface dans les vagues de l’ivresse, la mère choisit de faire comme si rien ne s’était passé. Et comment interdire à sa mère de dresser le couvert d’un fantôme rêvé ou de border chaque nuit un lit depuis longtemps vidé ? Pourquoi ne pas plutôt entrer dans cette danse où la gaîté renaît ? Une fois devenu adulte et peintre confirmé, le narrateur, Fils du feu survivant, retrouvera la paix dans les tableaux qu’il crée et raconte à présent. Ainsi nous dévoile-t-il son enfance passée dans une France qu’on croirait de légende, où les hommes forgent encore, les grands-mères dépiautent les grenouilles comme les singes les bananes, et les mères en deuil, pour effacer la mort, prétendent que leurs fils perdus continuent d’exister. Dans une langue splendide, Guy Boley signe ainsi un premier roman stupéfiant de talent et de justesse. » Vous l’aurez compris, ce roman est un roman sur le deuil mais pas que.

68premièresfois2016Des martèlements, des souffles, des escarbilles, de la limaille, des barres de feu chauffées à blanc, à rouge, de la fumée, des odeurs, des silences malgré le bruit assourdissant, de la sueur et un petit garçon de 5 ans assis un peu plus loin : il écoute, il observe, il admire. On est dans les années 50 (durant les Trente Glorieuses), dans la ville où Victor Hugo est né donc Besançon (en Franche-Comté) ; Papa et Jacky sont « ferronniers d’art » (p. 16). L’enfant a une grande sœur, déjà partie de la maison, et un petit frère, Norbert, mort très jeune. « C’est cela, en vérité, que, devenu adulte, une fois ma vocation balbutiée, reniée et puis enfin choisie, j’ai toujours peint : un père assis sur son trône de roi, une flèche dans une main, Norbert mon petit frère assis dans l’autre. Un père en gloire que couve du regard un enfant en majesté. Je n’ai jamais peint que cela. » (p. 30).

weekend1000-2016Norbert et Jacky ont un prénom, les autres personnages non. Le père, en deuil, se réfugie dans son travail, il martèle et martèle encore, jusqu’à ce que les artisans soient dépassés par l’industriel. La mère s’enfonce dans la folie et vit comme si Norbert était encore là après l’enterrement. « Maman me dit : quand le drap de ton petit frère sera sec, on le dépendra, on le repassera, on le parfumera, on le posera sur le cercueil. On l’enterrera avec. » (p. 75). Et l’enfant, le narrateur, comment vit-il ? Comment va-t-il se construire ? Avec ce petit frère absent mais tellement présent ! « Puisque tout n’était que brillance et tout dans l’apparence. Puisqu’il fallait briller. Briller de l’extérieur, pourrir de l’intérieur. Briller en société, mourir de l’intérieur. » (p. 35). De plus, l’enfant voit le monde se transformer, le progrès, le tout plastique, les automobiles de plus en plus nombreuses, les gadgets… Et la mère fait toujours comme si Norbert était vivant mais le narrateur tout enfant qu’il est reste lucide : « Et puis la vie reprit son cours. Ce n’est qu’une expression bien sûr : la vie ne pouvait pas reprendre son cours puisque son cours ne s’était jamais arrêté ; la vie ne s’arrête que pour celui qui meurt. » (p. 95).

LettreAuteurDevenu adulte, le narrateur vit dans une maison à Arles et il peint ; il peint pour vivre, pour exorciser ses démons, pour se retrouver ! « Je suis heureux, ou plutôt libéré ; je sais à présent que je n’emporterai rien de mon passé, rien de mon enfance. Rien de cette maison. » (p. 136). Fils du feu est un roman douloureux, avec des descriptions fines et ciselées, non seulement sur le deuil et la difficulté de (sur)vivre mais aussi sur la force, la résilience et la volonté d’être soi et de vivre pour soi. Un livre peut-être difficile de premier abord mais tellement important tant au niveau littéraire qu’humain.

rentreelitteraire2016J’ai vu plusieurs clins d’œil à des tableaux comme les lavandières, l’origine du monde, la forge de Vulcain mais il y en a sûrement d’autres, je ne suis pas assez calée pour les avoir tous devinés !

Je n’ai pas aimé : le passage avec la grand-mère et les grenouilles (p. 52-55) ; quelle horreur !

DefiPremierRoman2016J’ai reçu ce premier roman dans le cadre des 68 premières fois 2016 (je remercie Plume nacrée de me l’avoir envoyé avec deux jolis marques-pages). Je l’ai lu durant le Weekend à 1000 #16 mais j’ai attendu de publier ma note de lecture aujourd’hui pour la session 38 de Une lettre pour un auteur. Je le mets aussi dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2016 et Défi Premier roman 2016.

Une famille normale de Garance Meillon

UneFamilleNormaleUne famille normale de Garance Meillon.

Fayard, janvier 2016, 240 pages, 17 €, ISBN 978-2-213-68746-9.

Genre : premier roman.

Garance Meillon naît à Paris en 1989. Elle étudie la réalisation à l’Université Chapman en Californie (États-Unis) pendant quatre ans. Elle vit à Paris où elle est réalisatrice, scénariste (et journaliste pour la rubrique culture de Ulyces en 2014). Une famille normale est son premier roman. Plus d’infos sur son site, http://www.garancemeillon.fr/.

Une famille normale est le premier roman que je reçois dans le cadre des nouvelles 68 premières fois. Ça fait toujours plaisir de recevoir un livre mais quand je l’ai commencé, je me suis dit que je n’allais pas me passionner pour la vie et le quotidien de Cassiopée… Et puis je me suis rendue compte que chaque chapitre a un narrateur différent :

Cassiopée, fille unique ayant perdu son père enfant, mariée à Damien, mère de deux adolescents ; elle ne supporte pas son prénom. « Je n’aime pas les grands moments dans la vie, je n’aime que les petits, les tout petits. » (p. 85).

Damien, mari fidèle et aimant de Cassiopée, père des deux adolescents, résolument optimiste. « Nous traversons de mauvaises passes, mais c’est la vie, et la vie est vraiment merveilleuse. » (p. 29).

Lucie, 16 ans, s’envoie en l’air avec Maxime au lieu d’aller à son cours de danse. « Ça arrange tout le monde la danse finalement. Je crois que ma mère n’en a rien à foutre, en fait, que j’aille à la danse ou pas. » (p. 39).

Benjamin, 13 ans, passionné par l’astronomie, surnommé Pluton. « On en était là dans cette famille, à faire semblant de manger. […] Et mon père a fait semblant de ne se rendre compte de rien. » (p. 53).

68premièresfois2016Leur vie de famille est bien réglée mais tout va basculer après la mort de Sophie, la mère de Cassiopée. « Pour quelque chose de nouveau » (p. 158) espérons-le ! Finalement, Une famille normale est un roman ironique vraiment intéressant à découvrir (qu’est-ce qu’une famille normale ?) et Garance Meillon une nouvelle romancière à suivre !

Un petit extrait sur les livres et la lecture : « J’ai frôlé les livres du couloir avant de pousser la porte de sa chambre. Maman aimait beaucoup lire. Elle accumulait les livres, et elle en possédait tellement à la fin de sa vie qu’elle avait renoncé à les ranger correctement. Ils étaient empilés dans tous les sens, et ils avaient tous été lus. Ce n’était pas la bibliothèque proprette d’une érudite mais celle d’une passionnée, d’une folle, d’une femme qui n’avait pas voulu s’arrêter. Certains livres avaient été lus plusieurs fois, ils avaient été aimés jusqu’à ce que leurs pages se cornent et jusqu’à ce que leur couverture s’effrite. […] Quand je suis passée devant, la bibliothèque elle-même semblait recueillie dans un deuil mêlé d’incompréhension. DefiPremierRoman2016Ma mère en mourant avait aussi déserté ces livres. Et maintenant, où étaient ces mots qui étaient entrés en elle ? ». (p. 58-59).

Alors, du côté des challenges… Défi premier roman 2016 et comme dit plus haut 68 premières fois – 2016.

[Kokoro] de Delphine Roux

Kokoro[Kokoro] de Delphine Roux.

Philippe Picquier [lien], 114 pages, 12,50 €, ISBN 978-2-8097-1111-0.

Genre : premier roman.

Delphine Roux naît en 1974 à Amiens. Elle est passionnée par la littérature jeunesse et par la littérature asiatique. Elle est formatrice, animatrice d’ateliers d’écriture et auteur d’histoires jeunesse comme Bonne nuit Tsuki-san, un album illustré paru en février 2015. [Kokoro] est son premier roman (il est possible de lire les 28 premières pages sur le site de l’éditeur).

Lorsque leurs parents meurent dans l’incendie d’un théâtre, Seki, l’aînée, a quinze ans et Koichi, son frère, a douze ans. « Depuis, ils ont le cœur en hiver. » (4e de couverture). Ils ont en fait vécu avec leur grand-mère paternelle et ils sont adultes maintenant. Koichi se laisse porter par la vie pourtant il était très actif lorsqu’il était enfant. « Mon vélo me sert à me rendre à la bibliothèque où je travaille, à la maison de retraite pour voir grand-mère. Et puis à l’ancienne maison, au cimetière. Le reste, je le fais à pied. » (p. 8).

C’est donc Koichi le narrateur. Il parle de lui, un peu, c’est qu’il ne se passe pas grand-chose dans sa vie, il est magasinier dans une bibliothèque et travaille au sous-sol ; de sa grand-mère qui se morfond à la maison de retraite dans laquelle l’a placée Seki et à qui il emmène des pâtisseries contre l’avis des infirmières ; de la perte d’êtres chers et du travail de deuil ; et bien sûr de sa sœur, Seki, qui le considère comme un enfant et qu’il ne voit pas beaucoup. Pas qu’ils soient brouillés, mais la vie les a séparés : Seki s’est donnée à fond dans ses études aux États-Unis puis dans son travail, elle est mariée à Hisao et le couple a deux jumelles, Asami et Asaka. Seki « est une jeune femme moderne » (p. 10), dynamique aussi bien dans son travail que dans ses activités (yoga, cinéma, calligraphie). Pour Koichi, la chose importante, c’est la bonne nourriture, ça lui rappelle sa mère qui cuisinait et ça réjouit sa grand-mère qui fut professeur de cuisine pendant quarante ans dans un lycée.

Trois extraits

« J’ai tout gardé. Seki voulait tout jeter. J’ai tout gardé. » (p. 35).

« […] j’observe la maison. Parfois, j’ai l’impression qu’elle aussi me regarde, qu’elle se souvient de moi. » (p. 71).

« Je savais qu’il faudrait du temps pour que les chocs de toutes ces années sourdes se muent en cicatrice au toucher. Je me disais qu’un jour viendraient les paroles libres, tranquilles. » (p. 106).

Mon passage préféré

« Je ne lis jamais. […] Je ne veux plus rentrer dans les histoires. La mienne, même minuscule, me suffit amplement. » (p. 44) dit Koichi. Pourtant page suivante, il vante la lecture de bien belle façon :

[monogatori, histoire]

« Les livres de la bibliothèque sont vivants de la vie des lecteurs. Cornés, tachés. Des passages soulignés, annotés. Cela ne me dérange pas. Les livres ne sont pas sacrés. Des pages assemblées, de l’encre. La même différence peut-être entre le corps et l’esprit. Parfois, je retrouve des listes de courses au cœur des feuillets, des mots jetés sur des bristols qui servent de marque-page. Je ne lis rien. L’intimité des emprunteurs ne m’intéressent nullement. » (p. 45).

68-premieres-foisJe profite de ce passage pour vous dire que chaque chapitre a une entête avec un mot en japonais (écrit en rômaji, c’est-à-dire en caractère latin) suivi de sa traduction en français. Par exemple, kokoro, le titre du roman, signifie cœur. J’ai simplement une remarque : la transcription (romanisation) choisie est la méthode Hepburn (méthode américaine créée fin du XIXe siècle) et je préfère la méthode Kunrei (méthode du ministère japonais de l’éducation créée de 1937 à 1954). Je vous explique pourquoi : vous avez par exemple kouen – soit jardin – (page 59) cependant la prononciation exacte n’est pas kouen (méthode Hepburn) mais kôen (méthode Kunrei), j’espère que vous saisissez bien la différence et les erreurs de prononciation que peut générer la méthode Hepburn (qui – comme pour l’anglais – n’utilise pas d’accent). Vous pensez peut-être que c’est un détail mais la méthode Hepburn a été normalisée en 1972 et la transcription devrait normalement porter un macron (comme ceci : kōen) et, depuis 1989, c’est la méthode Kunrei qui est préconisée par le gouvernement japonais (soit kôen) mais bizarrement la méthode Hepburn reste plus fréquemment utilisée !

RentreeLitteraire2015Mais revenons au roman. Par petites touches (les chapitres sont très courts : une page ou deux ; seuls quatre chapitres font trois pages), Koichi amène le lecteur à se souvenir avec lui de leur enfance, des parents disparus trop tôt, à vivre une vie simple avec lui, une vie triste mais quand même heureuse, rythmée par les visites à sa grand-mère bien-aimée aux Pins bleus, à comprendre sa sœur, sa vie, son ambition, sa détresse. Un roman tout en douceur, un brin mélancolique, un peu triste mais avec des anecdotes joyeuses tout de même. Un roman pratiquement contemplatif, tout en poésie, en délicatesse et en émotion, à tel point qu’on pourrait penser qu’il a été écrit par une Japonaise mais non, Delphine Roux est bien Française ! Franchement, à part le fait que le roman se lit (se déguste) un peu trop vite, je suis sûre qu’il plaira à tous ses lecteurs : FeelGood1il ne peut pas déplaire, ce n’est pas possible ! Parce qu’il met du baume au… kokoro 😉

Ce roman est le treizième lu dans le cadre de 68 premières fois et il faut lui donner une note alors je dirais… 15/20. Il entre aussi dans le challenge 1 % de la rentrée littéraire 2015 et dans le nouveau challenge Feel good.