La misère de Nikolaï Telechov

La misère de Nikolaï Telechov.

Bibliothèque russe et slave, 15 pages. La misère (Нужда 1903) est traduit du russe par S. Kikina et P.G. La Chesnais (in Mille nouvelles nouvelles tome 12, 1910).

Genres : littérature russe, nouvelle, classique.

Nikolaï Dmitrievitch Telechov (Николай Дмитриевич Телешов) naît le 10 octobre 1867 à Moscou (Russie). Dès l’âge de 10 ans, il assiste à des célébrations littéraires (statue de Pouchkine, discours de Dostoïevski et de Tourgueniev, rencontre avec l’éditeur Ivan Sytin avec qui il devient ami). Il fait des études à l’Académie pratique des sciences commerciales de Moscou pour devenir homme d’affaires. Il hérite de l’entreprise commerciale fondée par son père et il est chef de la Guilde du conseil des marchands de la société marchande de Moscou (1894-1898). Mais il est aussi écrivain, poète et fondateur du cercle littéraire moscovite Sreda (Среда) ou Mercredi littéraire moscovite (Московская литературная среда), un cercle littéraire et artistique (1899-1916) qui se déroule souvent chez Telechov lui-même. Ses premières histoires racontent la vie marchande et la vie bourgeoise (Coq, Drame bourgeois, Duel…) et il est comparé à Anton Tchekhov qu’il rencontre d’ailleurs et qui lui conseille un voyage en Sibérie, ce qui lui inspire plusieurs récits (À travers la Sibérie, Entre deux rives, Migrants, Pour l’Oural…). Il rencontre de nombreux écrivains et artistes grâce à son cercle littéraire (Ivan Bouvine, Alexandre Golovine, Maxim Gorki, Sergueï Rachmaninov, entre autres). Son épouse Elena Andreevna Karzinkina (1869-1943), issue elle aussi d’une célèbre dynastie de marchands, est diplômée de l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou. J’imagine l’intensité de l’activité littéraire et artistique à cette époque ! Malheureusement Telechov est très peu traduit en français… (voilà pourquoi j’aimerais tellement pouvoir lire en russe, mais j’ai laissé tomber, c’est trop difficile d’apprendre seule…). Il meurt le 14 mars 1957 à Moscou.

Après L’anniversaire de Nikolaï Pavlov, voici donc un autre Nikolaï (moins connu que Nikolaï Gogol) de la littérature russe !

La misère se déroule en Sibérie, « après la fonte des neiges, au printemps » (p. 4). Dans un champ, vingt mille réfugiés attendent de passer un contrôle pour aller de l’autre côté du fleuve sur des bateaux à vapeur.

Nicolka, 5 ans, est maigrichon, il va mourir, c’est sûr, alors son père, Matveï hésite à payer le bateau pour lui, à quoi ça sert de payer s’il meurt… Et puis, comme il est malade, aura-t-il le droit de passer ? « il avait honte de le laisser mourant, mais comment faire ? » (p. 5). C’est le dilemme de Matveï et Arina, doivent-ils attendre que leur enfant meurt ou doivent-ils l’abandonner et partir avec les autres bouches à nourrir ? « Dieu a donné, Dieu a repris, dit-il, pour calmer sa femme. Si nous vivons… un autre Nicolka viendra au monde, et quant à celui-ci… c’est fini !… » (p. 7). Arina ne peut que pleurer en regardant les étoiles la nuit.

Effectivement, c’est vraiment la misère, une grande misère… C’est désespérant même pour le lecteur, plus de 100 ans après… Je comprends que les idées socialistes aient vu le jour… « C’est la volonté de Dieu !… Nicolka ne se remettra pas… C’est tout un… il mourra ! » (p. 14) se dit le père pour se rassurer recroquevillé au fond de la péniche…

Cette nouvelle est dramatique au possible mais Telechov a aussi écrit des nouvelles fantastiques. Il est parmi les auteurs de La grande anthologie du fantastique russe et ukrainien réalisée par Patrice Lajoye et André Cabaret parue aux éditions Lingva en septembre 2020 (je rappelle que Lingva est spécialisée dans la littérature russe, de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie).

Voilà encore une découverte pour le Mois Europe de l’Est et les challenges 2021, cette année sera classique, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Deux gouttes d’eau de Jacques Expert

Deux gouttes d’eau de Jacques Expert.

Sonatine, janvier 2015, 336 pages, 19 €, ISBN 978-2-35584-316-7.

Genres : littérature française, roman policier.

Jacques Expert naît en 1956 à Bordeaux. Il est journaliste, producteur et directeur de programmes pour la télévision (TF1, M6, Paris Première, RTL). Deux gouttes d’eau est son troisième roman chez Sonatine après Adieu (2012) et Qui ? (2013) mais d’autres romans sont parus depuis 1989 chez d’autres éditeurs.

Après des années d’échecs et de déceptions, Sophie est enfin enceinte. C’est la première échographie à laquelle est présent Philippe Deloye, le futur papa. Et c’est une totale surprise, Sophie attend des jumeaux !

Des années plus tard, Élodie Favereau, 27 ans, est massacrée et décapitée à la hache dans son appartement de Boulogne-Billancourt. Les caméras de surveillance montrent Antoine Deloye, son compagnon. Le commissaire Étienne Brunet et le commissaire-divisionnaire Robert Laforge sont chargés de l’enquête. Mais Antoine Deloye, 28 ans, en larmes, nie toute implication. « Ce n’est pas moi […] C’est Franck […] Mon frère. Mon frère jumeau. C’est lui… Forcément… » (p. 26). Le problème, c’est que, s’ils ont deux caractères différents, les deux frères se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Et que Franck Deloye s’est présenté de lui-même au commissariat pour savoir ce que son frère avait encore fait ! « Plus tard, lorsqu’ils reparleront de cette première rencontre avec Franck Deloye, Laforge confiera à Brunet qu’à l’instant où il avait vu le frère d’Antoine, il avait compris que cette enquête en apparence si simple avait dérapé. Franck pouvait être l’assassin d’Élodie Favereau. Il ne lui accorde pas la moindre confiance. Et si Antoine disait la vérité ! La question s’impose à lui. » (p. 55).

Les chapitres concernant l’enquête alternent avec des chapitres en italique dans lesquels l’auteur présente l’enfance puis l’adolescence des jumeaux et les problèmes que leurs parents rencontrent. « […] ils se faisaient violence pour cacher leur désarroi quand ils étaient en leur présence. Ils s’ingéniaient à se comporter comme si tout allait bien. Mais quand ils se retrouvaient seuls, ils avaient des discussions interminables au cours desquelles ils tentaient maladroitement de se remonter le moral, de se dire qu’il n’y avait rien de si dramatique, finissant toujours pas conclure que la situation les minait de l’intérieur. » (p. 179-180).

Voici un roman rondement mené ! Je vous avoue que j’ai pensé Antoine innocent et Franck coupable, je ne sais trop pourquoi, peut-être que l’auteur veut emmener le lecteur à penser ça, puis à douter, à s’interroger sur la gémellité mais qui est coupable, Antoine, Franck ? C’est en lisant le roman, glaçant, intense et fascinant, que vous le découvrirez parce que Jacques Expert est véritablement un expert ! (bon, je sais, il était facile ce jeu de mots).

Un excellent roman policier (psychologique et machiavélique) pour Challenge lecture 2021 (catégorie 6, un livre dont le titre contient le nom d’une boisson pour Eau, mais j’aurais pu le mettre dans la catégorie 11, un livre dont le titre comprend un nombre), Mois du polar, Petit Bac 2021 (catégorie Aliment/Boisson pour Eau) et Polar et thriller 2020-2021.

Le Liseron illustré par Walter Crane et Edmund Evans

Le Liseron illustré par Walter Crane et Edmund Evans.

Hachette, collection Magasin des petits enfants, 1874, 26 pages.

Genres : littérature enfantine illustrée, conte.

Walter Crane naît le 15 août 1845 à Liverpool (Angleterre). Il étudie avec le graveur William James Linton (1859-1862) et devient peintre, illustrateur, artiste, membre du mouvement artistique des Arts & Crafts, mais aussi écrivain et socialiste (ami avec John Ruskin et William Morris, entre autres). Il meurt le 14 mars 1915 à Horsham dans le Sussex (Angleterre).

Edmund Evans naît le 23 février 1826 à Southwark à Londres (Angleterre). Peintre, illustrateur, imprimeur et graveur, il développe une technique en provenance d’Asie sur bois en couleurs et devient un incontournable au XIXe siècle. Ainsi il travaille pour des classiques de littérature d’enfance et de jeunesse. Il meurt à Ventnor sur l’île de Wight le 21 août 1905.

Village de Fière-Garde. Le père est mort à la guerre, la mère de chagrin et la fillette, Louise, est orpheline. Les gens du village prennent soin de celle qu’ils surnomment Liseron parce que « le liseron est une plante agréable à voir, courageuse, contente de vivre, qui grimpe le long des haies quand elle peut, qui rampe à terre quand il le faut, qui fleurit partout, même entre deux pavés, même en plein soleil, et qui réjouit les gens par sa jolie couleur et son parfum délicat d’amande amère. » (p. 4) et, en échange, elle garde leurs brebis.

On est après 1515 puisque le Comte de Fière-Garde, blessé à la bataille de Marignan (septembre 1515), est mort quelques années après. La Comtesse de Fière-Garde qui était en Italie pour le soigner vient de rentrer au village et, entendant Liseron chanter, elle questionne la bergère. Celle-ci répond qu’elle aimerait des souliers pour ne plus entrer pieds nus dans la maison du Seigneur le dimanche et qu’elle aimerait savoir lire pour connaître les noms de toutes les choses qu’elle ne connaît pas. « On m’a dit qu’on trouve tout dans les livres. » (p. 12).

D’abord, merci à Katell de Chatperlipopette pour l’info sur FB et à Gallica-BnF pour ce conte, Le Liseron.

Ensuite, deux infos importantes. 1. Magasin des petits enfants est une « nouvelle collection de contes avec un texte imprimé en gros caractères et de nombreuses illustrations en chromolithographie ». 2. La chromolithographie est un procédé d’impression lithographique en couleurs datant de 1837 (impression couleur par couleur, jusqu’à 16 couleurs différentes, donc j’imagine qu’il fallait un passage par couleur).

Louise, la petite bergère orpheline, devient une belle jeune femme, instruite, aimante et comme une fille pour la comtesse dont le fils unique est au service du Roi. Ah, les orphelin(e)s dans la littérature des XIXe et XXe siècles, et les bergères et les princes dans les contes, c’est du pain béni ! Si le conte est français, les deux illustrateurs, très célèbres, sont Anglais et de l’époque victorienne (1837-1901) donc voici cette lecture dans A year in England et le thème de février (époque victorienne) honoré.

Mais aussi dans 2021, cette année sera classique, Challenge lecture 2021 (catégorie 32, un livre dont le titre comprend le nom d’une fleur), Les classiques c’est fantastique (pour l’histoire d’amour entre la bergère et le capitaine de Fière-Garde), Contes et légendes #3, Jeunesse et Young Adult #10, Projet Ombre 2021 et Les textes courts.

Voix sans issue de Marlène Tissot

Voix sans issue de Marlène Tissot.

Au Diable Vauvert, mars 2020, 272 pages, 18 €, ISBN 979-10-307-0347-4.

Genre : littérature française, roman.

Marlène Tissot naît le 10 juin 1971 près de Reims (Champagne). Elle fait des études techniques (électrotechnique, électronique et programmation informatique) mais aime la littérature et l’écriture. Elle écrit dès le début des années 2000 sur Internet, dans des fanzines et publie son premier recueil de nouvelles en 2010 et son premier roman en 2012 (chez différents éditeurs et dans plusieurs revues). Elle vit à Valence et j’ai eu la chance de la rencontrer (photo ci-dessous), par contre je travaillais donc je n’ai pas pu assister à la discussion… Plus d’infos sur son site, Mon nuage.

Marianne Gilbert (devenue Mary) a 14 ans lorsque sa mère qui n’avait jamais rien voulu voir l’envoie en pensionnat. « Personne ne peut se douter. On dirait un père normal. » (p. 11). Puis Mary devient coiffeuse et rencontre Thomas mais comment vivre une histoire d’amour sereine après ce qu’elle a subi ?

Franck Delmer travaille de nuit, il est gardien de cimetière, ce qui lui convient très bien. « Je sais que mes problèmes ne sont pas de vrais problèmes, seulement des petites douleurs que parfois, sans doute, j’invente. » (p. 24-25).

Les Voix sans issue sont ici au pluriel. Mary violée par son père. Franck tabassé par sa mère… Comment devenir des adultes équilibrés ? Comment vivre un peu de bonheur ?

Mary voit Édouard, un psychiatre. Franck se réfugie dans les médicaments et l’alcool. « J’ai tranché net, conservé la moitié la moins abîmée. » (Mary, p. 69).

Et puis Ian surgit. Il s’est toujours senti « petit. Tout petit. » (p. 76) mais un jour il voit Mary dans le salon Chez Luigi et il entre pour qu’elle le coiffe. Grâce à elle, il a enfin « Une taille humaine. » (p. 76).

Corps brisé, cœur brisé, âme brisée, tout être fracassé peut vivre la résilience et éprouver de beaux sentiments, ressentir du bonheur. Voix sans issue est un message d’espoir !

Mon passage préféré. « C’est pas ton père, c’est les souvenirs qu’il faudrait tuer. » (Franck à Mary, p. 149).

Dommage, il y a quelques fautes comme « papa m’a repoussé […] m’a simplement giflée » (p. 38), « aller au restaurent » (p. 46), « en tôle » au lieu de en taule (p. 165).

Mais Voix sans issue, le premier titre que je lis de Marlène Tissot, est un beau roman courageux, sans voyeurisme, presque poétique, que je vous conseille chaleureusement.

Je veux mettre cette lecture dans le Challenge lecture 2021 (catégorie 15, un livre féministe non seulement parce qu’il est écrit par une femme, mais aussi parce qu’il parle d’une femme brisée, et d’un homme brisé, et que la vie, l’amour, le bonheur sont possibles).

La princesse au visage de nuit de David Bry

La princesse au visage de nuit de David Bry.

L’homme sans nom, collection Fantastic, octobre 2020, 280 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-918541-72-1.

Genres : littérature française, roman policier, fantastique.

David Bry naît en région parisienne mais vit dans plusieurs régions de France. Sa passion depuis l’enfance : la lecture. Il écrit sa première nouvelle à 9 ans et son premier roman à 12 ans. Son domaine de prédilection : l’imaginaire avec excursion dans le policier. Invité aux Imaginales 2019, il est leur coup de cœur et vous pouvez consulter sa bibliographie (chez plusieurs éditeurs). Du même auteur chez L’homme sans nom : Que passe l’hiver (2017).

Il y a vingt ans, Hugo Pelletier a quitté son village natal. Il y revient pour l’enterrement de ses parents morts dans un accident de la route. Il y retrouve le père Legrand, Anne Pirier qu’il a connue enfant et qui est maintenant gendarme et la mère de la jeune femme devenue alcoolique. « Puissiez-vous brûler, en enfer, murmura-t-il. » (p. 15) alors que le curé dit « Que Dieu vous pardonne, s’il le peut. » (p. 15).

Qu’ont bien pu faire les parents de Hugo ? La vieille Lisenne dit que « la princesse au visage de nuit […] s’est réveillée. » (p. 16). Et cette vieille légende semble mettre en émoi tout le village de Saint-Cyr alors que Sophie Pirier et Pierre Sitret ont disparu il y a vingt ans. « Lisenne. La sorcière. Celle qui connaît les histoires et les légendes. » (p. 122). En tout cas, les freins de la voiture du couple Pelletier ont été sabotés et les empruntes retrouvées sont celles de leur fils, Hugo ! Comment est-ce possible ? Suspecté, le jeune homme n’a pas le droit de retourner à Paris alors qu’un de ses amis proches a fait une tentative de suicide.

Anne croit Hugo innocent et elle continue toujours d’enquêter sur la disparition de sa sœur aîné, Sophie. « Tu crois que la mort de mes parents pourrait être liée à ce qu’il s’est passé il y a vingt ans ? » (p. 66). L’enquête – qui ne dure que dix jours avant le solstice d’été – va être douloureuse et faire remonter à la surface des choses bien désagréables… et bien extraordinaires ! « Ils croient que les légendes sont des contes pour enfants, l’interrompt-elle, qu’il n’y a rien de vrai dans ces histoires. Les imbéciles ! » (p. 233).

Je veux d’abord parler de l’édition qui est très soignée, ce n’est pas que le roman soit illustré mais presque : il y a des branches à chaque nouvelle partie et à chaque nouveau chapitre, c’est vraiment joli, et le lecteur a l’impression d’être, comme le village, entouré de forêt (qui est parfois terrifiante). Ensuite, au sujet du roman, j’ai aimé cette fusion des genres, policier et fantastique, il y a une ambiance un peu malsaine, une certaine noirceur, une sacrée brochette de personnages (euh… un peu biscornus) et c’est une belle réussite. C’est la première fois que je lisais David Bry et sûrement pas la dernière ! Et vous, avez-vous déjà lu cet auteur qui sait très bien lier le passé et le présent, la légende et le réel ? La princesse au visage de nuit est rythmé, dense et tragique, un véritable page turner. Hugo va apprendre qu’il est possible de survivre aux traumatismes de l’enfance.

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 8, lu en un week-end), Contes et légendes #3, Littérature de l’imaginaire #9, Polar et thriller 2020-2021.

Nils, Barbie et le problème du pistolet de Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen

Nils, Barbie et le problème du pistolet de Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen.

Albin Michel Jeunesse, avril 2013, 32 pages, 14,50 €, ISBN 978-2-22624-731-5. Barbie-Nils og pistolproblemet (2011) est traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud.

Genres : littérature norvégienne, album illustré.

Kari Tinnen naît le 23 décembre 1975 en Norvège. Elle est scénariste pour la télévision et autrice de deux livres jeunesse. Du même auteur : Ulla hit og dit c’est-à-dire Ulla ici et là (2010).

Mari Kanstad Johnsen naît le 7 août 1981 à Bergen en Norvège. Elle étudie à l’École nationale des arts d’Oslo puis à la Konstfack à Stockholm (Suède). Depuis 2011, elle est illustratrice de livres pour enfants et aussi autrice. Plus d’infos sur son site officiel.

Bravo : Nils a soufflé les 5 bougies en même temps ! Alors, pour son anniversaire, Papa lui promet de lui acheter ce qu’il veut. Papa pense à un pistolet en plastique par exemple mais il y a plein d’autres beaux jouets au magasin. Mais Nils veut une Barbie pour faire comme son amie Angelika. « Ça et rien d’autre ! ».

Alors Nils aura-t-il sa Barbie ? Son père est vraiment gêné devant les autres clients, devant la caissière et devant un copain de Nils plus âgé qui est aussi dans le magasin avec son père…

Une histoire bien traitée que je mets dans Jeunesse Young Adult #10 et bien sûr Décembre nordique.

Une république lumineuse d’Andrés Barba

Une république lumineuse d’Andrés Barba.

Christian Bourgois, mai 2020, 192 pages, 18 €, ISBN 978-2-267-03206-2. República Luminosa (2017) est traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Genres : littérature espagnole, roman.

Andrés Barba naît en 1975 à Madrid (Espagne). Il étudie les lettres espagnoles, enseigne à Brunswick (Maine, États-Unis) puis à Madrid. Du même auteur : La ferme intention (2006), La sœur de Katia (2006), Et maintenant dansez (2007), Versions de Teresa (2011), Les petites mains (2018), Août, octobre / Mort d’un cheval (2018).

Le narrateur raconte : vingt-deux ans auparavant, en 1993, jeune marié à Maia et jeune fonctionnaire des services sociaux, il doit gérer les trois mille membres de la communauté ñeê à San Cristobál. La chaleur y est humide, lourde ; la forêt un « monstre vert et imperméable » (p. 14) ; la pauvreté rude… Lors de leur arrivée, une chienne vient se jeter contre leur fourgonnette… « Sombre présage [ou] présence bénéfique » (p. 15) ? Contre toute attente, la chienne survit (des années), c’est Moira. Quant à Maia, professeure de violon, elle a une fille que le narrateur élève comme un père et qu’il appelle « la petite » car elle s’appelle également Maia.

Moins d’un an après leur installation à San Cristobál, la population va être confrontée à un groupe de trente-deux enfants, entre neuf et treize ans, sortis de nulle part… Du fleuve pensent certains. Des enfants volés pour des trafics et qui se sont enfuis ? Des enfants fugueurs ? Ils parlent en tout cas une langue incompréhensible, commettent des dégradations, des vols et peu à peu vont devenir agressifs, violents. « Des enfants, oui, mais pas comme nos enfants. » (p. 40). C’est après les fêtes, le 7 janvier 1995, que tout s’accélère avec « l’attaque du supermarché Dakota » (p. 69). Après avoir volé et dégradé, les enfants armés ont attaqué les adultes ; bilan trois blessés et deux morts. La population oscille entre « trois réactions contradictoires mais aussi complémentaires : l’indignation, le désir de vengeance et la pitié. » (p. 80).

La tension monte surtout lorsque les enfants de San Cristobál sont attirés par quelque chose que les adultes ne comprennent pas et que les enfants eux-même n’arrivent pas à expliquer. En fait il apparaît un côté fantastique comme dans la littérature d’Amérique du Sud (je pense à Jorge Luis Borges, Julio Cortàzar, Carlos Fuentes, Gabriel Garcia Marquez entre autres). Doit-on considérer les enfants de ce groupe qui sème le chaos (même lors de leur absence) avant tout comme des enfants ou des délinquants ? Un enfant est-il toujours innocent ? Que faire lorsqu’un enfant n’a pas reçu l’éducation, les repères, les limites, tout ce qui fera de lui un humain responsable dans une société ? Ce roman (le 7e de l’auteur traduit en français et que je ne connaissais pas du tout !) est une sorte de fable tragique qui apporte aux lecteurs – à l’image du narrateur – des sensations traumatisantes.

« L’amour et la peur ont en commun le pouvoir de nous leurrer et de nous guider : nous confions à quelqu’un la direction de notre crédibilité et, surtout, de notre destin. » (p. 131).

J’ai fait des recherches et… 1. La communauté ñeê n’existe pas. 2. San Cristóbal pourrait correspondre à San Cristóbal de Las Casas dans le Chiapas au Mexique mais pourrait aussi bien être une ville en Argentine ou dans un autre pays sud-américain de langue espagnole près de la jungle et d’un large fleuve.

Assurément je lirai d’autres titres de cet auteur espagnol ; si vous en avez un en particulier à me conseiller !

Pour les challenges Animaux du monde #3 (la chienne Moira et les serpents dangereux) et Voisins Voisines 2020 (Espagne). Et n’oubliez pas de visiter Mon avent littéraire 2020 pour le jour n° 8.

Baby-sitters 1 de Hari Tokeino

Baby-sitters 1 de Hari Tokeino.

Glénat, janvier 2014, 192 pages, 6,90 €, ISBN 978-2-72349-401-4. 学園ベビーシッターズ Gakuen babysitters (2010, Hakusensha) est traduit du japonais par Anne-Sophie Thévenon.

Genres : manga, shôjo.

Hari Tokeino 時計野 はり naît le 21 février 1979 à Chiba. Elle débute sa carrière de mangaka en 2001 et reçoit deux prix. Sa précédente série : Onii-chan to issho (2004-2009, 11 tomes). Plus d’infos sur sa page Twitter.

Leurs parents étant morts dans un accident d’avion, Ryuichi Kashima et son petit frère Kotaro vont être hébergés dans une Académie. Mais la vieille femme qui la dirige a perdu son fils et sa belle-fille dans le même accident et elle veut que, jusqu’à sa majorité, Ryuichi travaille. « Si on veut manger, il faut gagner son pain ! […] Tu vas passer tout ton temps, en dehors de tes heures de cours, à travailler comme baby-sitter dans mon Académie. » (p. 14). Sa mission est aussi de créer un club de baby-sitters pour que les collégiens et les lycéens de l’Académie acceptent d’y travailler (pas gagné !). Kotaro vivra à la crèche Morinomiya où travaille Yoshihito Usaida, un ancien élève de l’Académie. Mais, pendant une semaine, Ryuichi doit garder Kirin, une fillette dont la mère travaille à la mise en scène d’une pièce de théâtre. Et si les petits faisaient eux aussi du théâtre ?

Voici ce que dit l’éditeur à propos des enfants : « Le lecteur sera vite conquis par les adorables petits ‘monstres’ de la crèche ! Le timide Kotaro, l’intrépide Taka, la sérieuse Kirin, le joyeux Takuma, le craintif Kazuma et la petite Midori… chaque enfant possède son propre caractère et l’auteur a passé de longs moments à étudier les expressions, attitudes et comportements des enfants pour pouvoir les restituer avec autant de tendresse. ».

Les enfants sont très jeunes et ils sont tout ronds ce qui les rend mignons et marrants. J’ai bien aimé Ryuichi bien sûr (quelle abnégation !) mais aussi Saikawa, l’assistant de la directrice, un peu énigmatique.

C’est une histoire très triste (deuil) mais ce manga est drôle et les tout petits sont mignons et… désobéissants ! J’ai bien aimé ce premier tome mais la série est en 19 tomes !!! C’est beaucoup trop… Il existe une série animée en 13 épisodes, School Babysitters, sortie en 2017.

Pour La BD de la semaine et les challenges BD et Jeunesse Young Adult #9.

Ni poète ni animal d’Irina Teodorescu

Ni poète ni animal d’Irina Teodorescu.

Flammarion, Hors collection, août 2019, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-08149-271-4.

Genres : littérature roumaine, Histoire, souvenirs.

Irina Teodorescu naît le 30 mars 1979 à Bucarest (Roumanie). Elle a 10 ans lors de la chute des Ceaușescu (ce roman est inspiré de ses souvenirs). Arrivée en France en 1998, elle crée une agence de communication et de graphisme. Ses précédents romans : La malédiction du bandit moustachu (2014), Les étrangères (2015) et Celui qui comptait être heureux longtemps (2018) tous trois chez Gaïa. Et un recueil de nouvelles : Treize (EMUE, 2011).

Carmen, la narratrice, avocate au barreau de Paris, est née le 1er avril 1979 en Roumanie. « Avant-hier j’ai appris dans un journal en ligne, puis dans un autre, qu’un grand poète de mon pays était mort. Peut-être n’était-il pas le plus grand, mais je le connaissais personnellement, alors je me suis mise à chercher les détails concernant sa soudaine disparition. […] le grand poète, héros de la révolution, penseur de la première Constitution libre, ex-Premier ministre, journaliste, , talentueux homme d’affaires et œnologue […]. » (p. 7).

Durant la révolution, en 1989, elle était enfant. « Un moment de grâce, j’ai cru que le temps des dictateurs était terminé et que commençait le règne des poètes. » (p. 9). Ce décès fait remonter des tas de souvenirs. Mars 1989, elle va avoir 10 ans. Sa mère, Ema, son père, Robert, sa grand-mère qui lui fait peur, Dani, tout le monde dit qu’elle est folle depuis l’enfance mais « […] qui dit adultes, dit menteurs, même à l’époque je le savais déjà. » (p. 55). Grâce au dossier médical psychiatrique de Dani, Carmen découvre des choses sur sa famille. « Tu verras, la vie n’est que ça, des problèmes, des maladies, des échecs à répétition, jusqu’à la mort. » (p. 126, la grand-mère, Dani), c’est réjouissant… surtout pour une enfant !

« Lorsque je me rendais à Bucarest, je l’appelais. S’il était en ville, il me donnait rendez-vous dans la journée. Sinon il me disait de le rappeler, il n’aimait pas, depuis ce temps où il avait été emprisonné chez lui, faire des plans. […] et maintenant qu’il est parti, je me tourne et me retourne, en vain je fais des pirouettes, je ne vois personne autour de moi d’aussi proche que lui. » (p. 82). Elle surnomme son ami le poète Ma Terre, et lui Ma Fugue ou Ma Fuite ; elle écrit d’ailleurs de la poésie.

Décembre 1989. « Le peuple rassemblé refusa donc la prime et demanda sa liberté. On le menaça et on ordonna de lui tirer dessus. Le peuple décida de braver ses tirs et de forcer l’entrée du comité central. » (p. 180). Le peuple roumain redevient souverain de son pays. « La rue, le bordel qu’il y avait dans la rue, les livres déchirés, les tracts imprimés à l’arrache (par qui ? Par tout le monde, par les bons, par les mauvais […]), les balles perdues, les balles meurtrières, les étudiants, les ouvriers, les intellectuels, les tanks de l’armée […]. » (p. 187). Mais c’est le chaos.

25 décembre 1989. « Je réalisai, en ouvrant les yeux, que ce Noël-ci la révolution était bien enclenchée, bientôt finie, ou peut-être déjà, déjà finie, les dictateurs partis, évanouis, et moi vivante, je n’avais plus qu’à respirer, me remplir les poumons à chaque instant de ce nouvel air, l’air de l’espoir, l’air de la liberté que je ne reconnaissais pas à l’époque et que je confonds depuis avec l’air des fêtes de fin d’année. » (p. 201).

Les souvenirs de la narratrice se déroulent de mars 1989 à février 1990. J’ai retrouvé dans ce roman un peu de non-sens et un petit côté absurde que je connaissais déjà chez Ionesco et Cioran et qui doit être typiquement roumain !

Un détail qui m’a frappée : elle écrit régulièrement « mes quatre ou cinq frères et sœurs », ça m’a un peu étonnée, elle est la cadette et apparemment les frères et sœurs sont grands et peu présents et elle ne se rappelle plus trop si elle en a 4 ou 5, enfin c’est ce que je comprends !

Pour le Challenge de l’été et Voisins Voisines 2020 pour la Roumanie.

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles de Mick Kitson

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles de Mick Kitson.

Métailié, collection Bibliothèque écossaise, août 2018, 256 pages, 18 €, ISBN 978-10-226-0800-8. Sal (2018) est traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller.

Genres : littérature écossaise, premier roman.

Mick Kitson naît au Pays de Galles mais vit en Écosse (dans le Fife, côte est) avec son épouse. Il étudie l’anglais à l’Université de Newcastle Upon Tyne. Rocker (dans les années 80, avec son frère, dans le groupe The Senators), journaliste, professeur d’anglais, il signe avec Manuel de survie à l’usage des jeunes filles son premier roman.

« M’man » est souvent bourrée et Robert, le beau-père, abuse de Sal (13 ans) depuis qu’elle en a 10… Peppa a bientôt 10 ans et Robert a menacé de s’en prendre également à elle alors Sal a installé un verrou sur la porte de sa chambre. « Si j’avais posé un verrou sur ma porte, Robert l’aurait défoncée à coups de pied et il aurait réveillé Peppa. Il n’aurait pas réveillé m’man parce que quand elle avait bu et qu’elle était dans les vapes on ne pouvait pas la réveiller. » (p. 12). Sal craint que, si les services sociaux interviennent, elle et Peppa soient séparées alors elle va agir en secret et tout préparer pour qu’elles s’enfuient dans la forêt de Galloway, une forêt sauvage des Highlands. Dans la forêt, les filles sont d’abord seules, et pas malheureuses malgré le froid, puis elles rencontrent Ingrid, une Allemande de l’Est, médecin immunologue, mais âgée et malade. Évidemment, la police recherche Salmarina et Paula (les prénoms de Sal et Peppa) et la mère va essayer de changer : « Sobre depuis trois semaines. Un jour à la fois. Je n’arrive pas a y croire. Je m’en sors sans antidouleurs !! » (p. 150). Mais est-ce aussi simple que ça ?

Les descriptions et les détails peuvent dérouter au début mais c’est ce qui fait de ce roman un véritable manuel de survie ! Vous allez tout savoir sur les crottes de lapin et comment poser un piège, sur l’étanchéité du Gore-Tex, sur les dents des brochets, et tant d’autres choses. C’est que Sal est une ado de son temps qui a tout cherché sur YouTube et Wikipédia et tout acheté sur Amazon pour pouvoir fuir et survivre avec sa petite sœur !

Manuel de survie à l’usage des jeunes filles est un roman coup de poing, difficile, cruel comme un conte de fée moderne dans lequel Sal et Peppa seraient peut-être pas des princesses mais des petits chaperons rouges ; m’man non pas une méchante marâtre mais une mère alcoolique, dépassée et peut-être même qu’elle ferme les yeux sur ce qu’elle ne veut pas voir ; et Robert un ogre ou le loup du Petit chaperon rouge. Pourtant, dans leur horrible malheur, les filles ne sont pas malheureuses, parce qu’elles ne veulent pas être des victimes, elles se débrouillent même très bien, elles sont matures, pétillantes de vie et presque, le lecteur courrait avec elles dans cette forêt sombre et froide ! Contrairement à Dans la forêt de Jean Hegland (le postulat de départ est différent) que je n’avais pas aimé (explications dans ma note de lecture), cette histoire de deux sœurs m’a… je ne dirais pas enchantée vu le thème, mais retournée ! Les filles ne seront donc jamais tranquilles, elles risqueront toujours le pire, quel que soit le nombre d’histoires, de contes, de prévention pour dénoncer les viols et la pédophilie… Et ce n’est pas le roman suivant que j’ai lu qui dira le contraire… (Pêche d’Emma Glass). En tout cas, Mick Kitson développe un roman nature writing étonnant, sensible, puissant et il faudra suivre cet auteur.

Un roman lu pendant le Challenge de l’été que je mets aussi dans 1 % Rentrée littéraire 2018, Défi littéraire de Madame lit (en octobre, littérature britannique) et Voisins Voisines 2018 (Écosse).