Au service secret de Marie Antoinette 2 – Pas de répit pour la reine de Frédéric Lenormand

Au service secret de Marie Antoinette 2 – Pas de répit pour la reine de Frédéric Lenormand.

La Martinière, octobre 2019, 336 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-73249-188-2.

Genres : littérature française, roman policier historique.

Frédéric Lenormand naît le 5 septembre 1964 à Paris. Il grandit au milieu de la culture grâce à sa famille (père professeur, mère directrice d’un centre de documentation, grand-père collectionneur d’art japonais). Il est diplômé en langues (anglais, italien et russe) et étudie à l’Institut d’études politiques de Paris puis à la Sorbonne. À 24 ans, il écrit ses cinq premiers romans puis enchaîne avec les séries policières historiques comme Les nouvelles enquêtes du Juge Ti (27 tomes entre 2004-2021), Les mystères de Venise (5 tomes entre 2008-2012, sous le pseudonyme de Loredan), Voltaire mène l’enquête (13 tomes entre 2011-2020), Arsène Lupin (4 tomes entre 2018-2022), Au service secret de Marie Antoinette (7 tomes entre 2019-2022), entre autres, plus des romans, des essais, du théâtre et de la littérature jeunesse. J’ai rencontré Frédéric Lenormand aux Quais du polar (Lyon) le 30 mars 2013 et il m’a dédicacé une des Nouvelles enquêtes du Juge Ti (je ne sais plus quel titre, il faudrait que je le retrouve, il est sûrement encore dans un carton) ; je l’ai trouvé très sérieux mais ce fut agréable de discuter avec lui (photo ci-dessous). Plus d’infos sur sa page FB.

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Après avoir vu cette série chez Sharon, j’ai été tentée et j’ai réservé les deux premiers tomes qui étaient disponibles dans les bibliothèques, malheureusement je n’ai reçu que le tome 2, donc je lirai L’enquête du Barry, le premier tome, plus tard, tant pis…

Avril 1775, Paris. Rose Bertin est couturière, habilleuse attitrée de la reine. Léonard Autier est coiffeur et perruquier, il tient un salon avec ses deux jeunes frères, Jean-François et Pierre, il est coiffeur attitré de la reine.

Les deux ne s’entendent pas (insultes savoureuses à découvrir) mais, après avoir habillé et coiffé la maréchale de Rochambeau, ils achètent ensemble un billet de loterie pour les bonnes œuvres (la farine a augmenté, personne ne sait pourquoi, et le pain est hors de prix). À leur grande surprise, leur billet à dix sous, le n° 326, gagne « Une splendide œuvre d’art traditionnel des Amériques rapportée par nos valeureux navigateurs ! […] Elle représentait un bonhomme grimaçant, au nez crochu, coiffé d’une couronne de plumes. […] pas très haute […] très massive, compacte, et même pesante. » (p. 22-23). Bizarrement plusieurs personnes veulent leur acheter cette statuette noire, allant même jusqu’à proposer quinze livres ! Rose et Léonard s’enfuient et, lorsque Léonard fait tomber la statuette, Rose comprend : le noir n’est que de la peinture, la statuette est en or massif !

Alors qu’ils retournent chacun à leur boutique, Léonard est alpagué par des messieurs de la guilde des perruquiers-barbiers-chirurgiens de Paris (qu’est-ce que les trois métiers ont à voir entre eux ?). S’il veut conserver la mention « Maître Perruquier » sur son enseigne, il doit avoir l’approbation de la guilde et donc savoir couper un membre, recoudre une plaie, saigner un patient… « Votre ignorance est un outrage à la tradition millénaire de notre corporation ! Sans diplôme de chirurgie, point d’agrément ! » (p. 29). Gloups… Dès le lendemain, Léonard se rend au collège Saint-Côme pour suivre les cours de « Timoléon Rainssard, l’éminent spécialiste du squelette et des organes internes » (p. 31) et il va apprendre des choses bien utiles pour mener des enquêtes, « établir la cause d’un décès grâce à l’examen d’ossements, même très anciens. […] identifier les maladies, les épidémies, les maux divers […] et percer à jour, a posteriori, les manigances des assassins – notamment celles des empoisonneurs, qui sont les plus pervers. […] Voilà qui pouvait aider la police, se dit Léonard. Partant, cela pouvait manifestement aussi aider les coiffeurs aux ordres de la reine. » (p. 32).

C’est grâce à un orfèvre, collectionneur d’origine espagnole, Rubino de Bazazia, que Rose et Léonard apprennent l’histoire de la statuette en or et du fabuleux trésor perdu du pirate Henry Morgan qui reçut cinq malédictions. Comme la statuette est maudite, il refuse de l’acheter et les renvoie chez eux.

Quelques jours après, à Versailles. Ayant raconté une partie de l’histoire de Morgan à Marie-Antoinette, la reine charge Rose et Léonard de retrouver le reste du trésor ainsi elle pourra offrir du pain au peuple. On est loin du « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! », phrase que Jean-Jacques Rousseau dit être celle d’une « grande princesse » (sans la citer) dans ses Confessions (écrites en 1765 et publiées en 1782) et attribuée faussement à Marie-Antoinette. Comment les deux larrons vont-ils trouver un trésor perdu au large « de l’île de Saint-Gonâve, dans la grande baie du côté français de Saint-Domingue. » (p. 59) ? Je vous laisse le découvrir en lisant ce roman à la fois historique et divertissant, genre cozy mystery à la française. Car, de la même façon que la reine d’Angleterre ne peut quitter son palais pour enquêter, elle envoie sa secrétaire particulière, Rozie Oshodi (je parle de Sa Majesté mène l’enquête 1 – Bal tragique à Windsor de S.J. Bennett qui m’avait aussi enchantée mais il y a aussi la série Son espionne royale de Rhys Bowen ou la reine anglaise précédente envoie Georgina enquêter), ici Marie-Antoinette prisonnière du palais de Versailles et espionner par tous, a trouvé deux bons enquêteurs qui peuvent aller partout vu leurs métiers, Rose et Léonard.

C’est aussi un roman social qui se déroule entre avril et mai 1875 et qui parle de la guerre des farines, des augmentations exagérées du prix du pain, du peuple en colère qui se révolte, de Turgot qui avec son libéralisme à l’anglaise embobine le roi Louis XVI (plus préoccupé par ses serrures et ses mécanismes d’horlogerie que par le fait de gouverner mais qui aime son peuple et refuse que les soldats tirent), Turgot donc qui reste sur ses décisions au détriment des avis des autres ministres, mais la reine Marie-Antoinette œuvre en secret (avec Rose et Léonard) pour nourrir le peuple ! D’ailleurs, je pense que plusieurs lecteurs ont eu, comme moi, envie de déguster les macarons qui apparaissent sur la couverture, eh bien le roman est comme ces impertinents macarons (en période de disette), coloré et délicieux !

Quelques jeux de mots amusants avec les ossements de Blanquette de Limoux (p. 33) ou l’alcool la prunelle de Meyzieu (p. 100) et des clins d’œils aux événements qui ont secoué la France avant la pandémie (manifestations, gilets jaunes…).

Sharon qui a lu Le coiffeur frise toujours deux fois (tome 6) et L’enquête du Barry (tome 1) a bien raison, cette série est « très plaisante » et j’ai hâte de lire les autres tomes même si je dois les lire dans le désordre !

Ils l’ont lu : Bianca de Des livres, des livres, Catherine de Ballade au fil de l’eau, Froggy, Sharon (citée plus haut), d’autres ?

Pour Polar et thriller 2022-2023 et Vendredi Lecture avec le thème de septembre, polar historique (je n’ai pas compris si on devait publier le(s) billet(s) en septembre et avant le 4 octobre, date sur le logo ou uniquement le 4 octobre, tant pis…).

Les nouvelles aventures d’Arsène Lupin 1 – Les héritiers de Benoît Abtey et Pierre Deschodt

Les nouvelles aventures d’Arsène Lupin 1 – Les héritiers de Benoît Abtey et Pierre Deschodt.

XO, mars 2016, 352 pages, 19,90 €, ISBN 978-2-84563-657-6.

Genres : littérature française, roman policier historique.

Benoît Abtey naît le 18 octobre 1974 en France. Il étudie à l’École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD) à Paris puis suit des cours de théâtre à l’école de Jean-Laurent Cochet à Romainville (en Seine Saint Denis). Son premier roman est Don Juan de Tolède, mousquetaire du Roi (Flammarion, 2011). Puis une série de trois bandes dessinées, Arsène Lupin, avec Pierre Deschodt (Rue de Sèvres, 2014, 2015, 2016) suivie de ce premier tome, Les héritiers. Malheureusement, il n’y a pas d’autres romans depuis 6 ans, Benoît Abtey s’étant lancé avec Jean-Baptiste Dusséaux dans une série de trois bandes dessinées, Kamarades, sur la révolution russe (Rue de Sèvres, 2015, 2016, 2017).

Pierre Deschodt naît en 1971, il est journaliste et auteur. Peintre aussi et mort ? (lire cet article), est-ce la raison pour laquelle il n’y a toujours pas de suite plus de deux ans après ?

Le jeune député des Basses-Pyrénées, Bérenger de La Motte, fait un discours énergique à la Chambre des députés contre les anarchistes – et en particulier contre Arsène Lupin – à cause de l’accident aux chantiers navals Martin-Laroche. Le lendemain, Georges Clemenceau publie un article édifiant dans L’Écho de Paris, rétablissant la vérité sur la vétusté des chantiers navals et la vilenie de Martin-Laroche coupable de la mort de quarante-trois ouvriers et de plusieurs blessés qui ne pourront plus travailler alors qu’un philanthrope anonyme a aidé les familles des victimes (on devine qui est ce bienfaiteur).

Athéna del Sarto fut la fiancée d’Arsène de La Marche qui fut accusé (à tort) de la mort de son père adoptif et tué lors de son évasion. Bérenger de La Motte a demandé Athéna en mariage mais elle ne l’aime pas, d’autant plus qu’elle a récemment compris que le baron Augustin Lapérière qui a acheté le domaine des de La Marche et accueille des orphelins (à qui elle fait école) est Arsène de La Marche (et Arsène Lupin) et elle veut s’enfuir avec lui. Malheureusement elle s’en ouvre à sa meilleure amie, Virginie, qui couche avec… Bérenger de La Motte.

Juin 1897, Gabriel de Saint-Mérande, grand spécialiste de l’Égypte ancienne, fait une conférence à la Sorbonne et Virginie y assiste. Elle sait qu’il est le mentor de Bérenger de La Motte et souhaite éviter une catastrophe entre Bérenger (son amant), Athéna (sa meilleure amie qu’elle a trahie) et Augustin Lapérière (soupçonné d’être Arsène Lupin).

4 mai 1897, l’industriel Martin-Laroche, Athéna et des centaines d’autres femmes meurent dans l’incendie du Bazar de la Charité et Bérenger de La Motte y est pour quelque chose…

Il y a une erreur de date ici, entre juin 1897 (p. 76) et mai 1897 (et ce n’est pas un flashback)… Virginie n’a pas pu demander de l’aide à Saint-Mérande en juin pour qu’il fasse avorter les événements de mai… Cependant le roman me plaît alors je vais continuer la lecture.

Dix ans après, donc en 1907, l’Angleterre et la France ont bénéficié des accords d’Algésiras au grand dam de l’Allemagne qui occupe tout de même – avec la Belgique – une partie de l’Afrique. Les conquêtes se sont faites grâce aux nouvelles dynasties bourgeoises enrichies et aux riches industriels – qui n’ont pas les mêmes valeurs que l’aristocratie et pour qui seuls le commerce et l’argent comptent… Ont été créées des compagnies et des sociétés pour leurs seuls profits (chemins de fer, minières et forestières…).

« Depuis un an et la conférence d’Algésiras, durant laquelle nous avons agi avec une particulière efficacité, la situation au Maroc n’a fait qu’empirer, répondant ainsi à nos attentes. Comme vous ne l’ignorez sans doute pas, il est parfois nécessaire d’accentuer le désordre afin d’obtenir un ordre véritable, du moins le nôtre. L’ordre de l’Ordre […]. Ce que nous souhaitions s’est donc produit dans les délais voulus […]. » (p. 117). C’est un Anglais qui parle au nom de l’Ordre de l’Araignée (je vous laisse découvrir dans le roman le combat entre la confrérie du Phénix, non pas dans Harry Potter, et la confrérie de l’Araignée, de mon côté étant plutôt du genre arachnophobe, je vote pour le Phénix qui renaît toujours de ses cendres).

Puis les auteurs envoient leurs lecteurs au Maroc (sable chaud et oasis) avant de les faire revenir en France dans un domaine viticole. Mais je vous laisse découvrir tout ça ! Vous allez croiser Ariane Mac Aleister (jeune artiste formée par Gustave Moreau), Arsène Lupin et son meilleur ami Archembault, Georges Clemenceau (journaliste puis président du Conseil), le général Lyautey, la traîtresse Madeleine Levasseur qui vendrait des secrets militaires aux Allemands et qui assure être la complice d’Arsène Lupin (disparu depuis dix ans), etc.

Complots, coups bas, fanatisme des uns et des autres, ce roman, qui mélange faits historiques et fiction, est bourré d’action et de rebondissements.

En plus de l’erreur de date dont j’ai parlé plut haut, il y a une erreur ‘amusante’ page 165. « Au moral comme au physique, l’ambassadeur d’Allemagne était tout le traire de Clemenceau. », il manque ‘con’, c’est con !

Pour les challenges Les adaptations littéraires (une adaptation moderne d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc, plus séries télévisées et films en France, séries animées, films d’animation et plus récemment manga au Japon, théâtre…), Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 25, le titre comporte un prénom, Arsène), Challenge lecture 2022 (catégorie 31, un roman dont l’action a lieu dans une capitale européenne, 2e billet), Petit Bac 2022 (catégorie Prénom), Polar et thriller 2022-2023, Shiny Summer Challenge 2022 (menu 1 – Été ensoleillé, sous menu 1 – Mort sur le Nil = policier et thriller, 2e billet), Un genre par mois (en juillet, c’est policier, thriller, polar) et… le Challenge Arsène Lupin (je rajoute les adaptations).

Le doigt de Dalie Farah

Le doigt de Dalie Farah.

Grasset, février 2021, 224 pages, 19 €, ISBN 978-2-24682-411-4.

Genres : littérature française, roman.

Dalie Farah naît le 22 février 1973 à Clermont-Ferrand (Auvergne) de parents algériens exilés en France. Elle étudie la littérature et la linguistique. Elle a une spécialisation sur le XVIe siècle et la démonologie. Elle est agrégée de lettres. Alors qu’elle voulait devenir journaliste, elle se tourne vers l’enseignement et elle est prof de littérature et philosophie en lycée et prépa. Ses deux romans sont Impasse Verlaine (2019) et Le doigt (2021). Plus d’infos sur Plumes d’ailes et mauvaises graines et sur sa page FB.

Un billet commun avec Martine.

Thiers, en Auvergne, un mardi matin de janvier 2018. Perdue dans ses pensées (son cours de philo sur Jankélévitch), la prof traverse hors du passage piétons, droit vers le lycée où elle enseigne et l’automobiliste klaxonne. Elle fait alors un doigt d’honneur, « l’automobiliste surgit, se plante droit debout, la dépasse d’environ trente centimètres et d’au moins trente kilos, l’homme surplombe, rage et crie […]. » (p. 12) et elle reçoit une gifle, « Il a frappé. Très fort. » (p. 13). L’homme remonte dans sa voiture, rouge, neuve, une 208, « elle a pris une grosse claque dans la gueule […] joue gauche rouge […]. » (p. 14). Infirmerie du lycée. Urgences ? Gendarmerie ? « Elle est victime d’une agression, non ? » (p. 17) et il y a des témoins.

Onze ans auparavant, en avril 2007, Django, un élève du collège Albert Camus de Clermont-Ferrand l’avait frappée du poing, jetée au sol et rouée de coups de pieds devant une quarantaine de témoins. « J’ai les nerfs. » (p. 31), avait dit Django. D’abord prof au collège, la voici au lycée où elle se donne toujours à fond, le travail y a que ça ! « Le théâtre, la littérature, l’art fabriquent des miracles à l’école […]. » (p. 58).

Dalie Farah (qui utilise « elle » dans son roman plutôt que « je ») dénonce le laxisme ambiant, un élève violent qui vient au lycée avec un couteau et qui l’insulte (sale pute) mais… rien n’est fait, l’élève agit en toute impunité, pire certains (élèves et collègues) l’a croient coupable et non victime… « Aller au lycée devient pénible, angoissant. Elle ne dort pas. À découvert, vulnérable, elle a peur. Elle appelle le rectorat, demande de l’aide, du soutien. Mettez-vous en arrêt maladie, demandez une mutation. Tentez la planète Mars. » (p. 66-67).

Avec Le doigt, Dalie Farah continue sa réflexion sur la violence et l’origine de la violence ; est-ce que nous attirons la violence parce que la violence nous attire ? En tout cas, elle n’est pas du tout soutenue par sa hiérarchie. « J’en prends note : notre institution est décevante et ce n’est malheureusement pas une nouveauté. » (p. 96), pire elle est ensuite « jugée responsable de ce qu’elle subit » (p. 101)… et malheureusement encore « l’Institution allergique au désordre choisit toujours son propre intérêt. » (p. 138).

Et ce terrible constat : « la violence n’est pas née du néant. Elle a toujours été là. » (p. 155). Peut-on « Désirer la violence pour en finir avec la peur » (p. 166) ? Dans le roman, ce n’est pas une question, c’est moi qui (me) la pose ici.

J’ai rencontré Dalie Farah jeudi 27 janvier, j’ai participé à une émission radio avec elle, à une rencontre avec elle, je suis allée au restaurant avec elle. C’est une femme rayonnante, à la joie de vivre incroyable. Un très beau moment durant lequel j’ai entendu beaucoup de choses et j’aurais pu changer quelques éléments dans ma note de lecture puisque j’ai lu Impasse Verlaine et Le doigt avant cet échange mais j’ai préféré laisser tel que je l’avais ressenti au moment de ma lecture (vous pouvez de toute façon lire d’autres avis et d’autres infos sur Internet).

Si Le doigt n’est pas un coup de cœur comme Impasse Verlaine (qui m’a plus touchée), vous l’avez compris, ces deux romans sont à lire et à partager autour de vous.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 28, un témoignage, une autobiographie, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 44, un livre dont le titre contient seulement 2 mots, 2e billet), Petit Bac 2022 (catégorie Gros mot pour Doigt, qui n’est pas un gros mot mais qui en devient un quand on fait un doigt d’honneur et c’est ce que fait la prof dans ce roman) et Tour du monde en 80 livres (France).

Impasse Verlaine de Dalie Farah

Impasse Verlaine de Dalie Farah.

Grasset, avril 2019, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-24681-941-7.

Genres : littérature française, premier roman.

Dalie Farah naît le 22 février 1973 à Clermont-Ferrand (Auvergne) de parents algériens exilés en France. Elle étudie la littérature et la linguistique. Elle a une spécialisation sur le XVIe siècle et la démonologie. Elle est agrégée de lettres. Alors qu’elle voulait devenir journaliste, elle se tourne vers l’enseignement et elle est prof de littérature et philosophie en lycée et prépa. Ses deux romans sont Impasse Verlaine (2019) et Le doigt (2021). Plus d’infos sur Plumes d’ailes et mauvaises graines et sur sa page FB.

Née le 22 février 1973, au lieu du mois d’avril prévu, la narratrice (l’autrice) a failli mourir mais « On peut survivre à tout, quand on survit à sa mère. » (p. 9).

Dans les années 50, à Meskiana en Algérie, la mère de la narratrice naît, Djemaa ou Vendredi. « L’Algérie, c’est l’Éden de ma mère. » (p. 17). Tous les coups, tous les malheurs, elle les transforme en histoires pour s’inventer une autre vie, mais ce ne sont « rien que des histoires minuscules, injustes et absurdes qui finissent toutes dans un trou sous la poussière. » (p. 38).

La mère a 15 ans lorsqu’elle est mariée à un jeune veuf qui a 20 ans de plus qu’elle et qui l’emmène en France, « au Puy-de-Dôme auvergnat » (p. 48). Dans le village de Ponteix, Vendredi devient « la Fatima » (p. 50) et Fatima devient « une villageoise auvergnate comme les autres » (p. 59). Mais, après l’accident de son mari qui perd son travail, « on transporte les confitures de l’été passé, les valises, la marmaille encapuchonnée dans les cagoules de laine bicolore tricotées par la Solange et on arrive impasse Verlaine, bâtiment 31, appartement 622, à Clermont-Ferrand. » (p. 63, pile le code postal de la ville).

Dalie Farah raconte l’enfance battue, humiliée, obligée à travailler (elle aide sa mère, femme de ménage et elle devient son nègre, la mère étant analphabète)… Mais… « Ma mère veut une fille qui lit et qui écrit, donc une fille puissante. » (p. 76). Et heureusement il y a l’école. « Je cours pour aller à l’école. Je ne regarde pas en arrière, juste devant, tout droit » (p. 104), en fait vers l’avenir.

Mais, lors de vacances en Algérie, au hammam, la mère est d’une brutalité inouïe devant toutes les autres femmes qui ne font qu’observer… « […] la vie est belle. Il le faut. La vie me reste belle. Il le faut. » (p. 132-133).

Après l’école primaire Diderot, elle entre au collège Montferrand puis au lycée mais je vous laisse découvrir tout ça par vous-mêmes.

Je n’en dis pas plus, il vous faut absolument lire ce roman qui n’est pas qu’une autobiographie, un témoignage, c’est encore plus fort que ça, c’est intense, c’est puissant. Par certains côtés, je me suis reconnue en cette fillette, cette adolescente, qui aime l’école, qui aime lire, et cette lecture fut beaucoup d’émotions pour moi. Et pas seulement pour moi puisqu’Impasse Verlaine a reçu une dizaine de prix littéraires largement mérités.

Malgré l’adversité, malgré la maltraitance, malgré les coups, Dalie Farah se dit que la vie est belle et c’est phénoménal parce qu’elle peut tout supporter. Elle raconte la double-culture (sa mère lui a tout de même transmis des choses sur le pays d’origine, sur la famille restée là-bas), l’école, la volonté d’apprendre, de réussir. Mais elle n’a pas trempée sa plume dans la noirceur, dans la dépression, tout est lumineux, optimiste, c’est vraiment très beau. Une résilience incroyable d’autant plus qu’elle y met de l’humour et de la poésie. J’ai rencontré Dalie Farah jeudi dernier (un billet sera publié en soirée) et je peux vous dire que c’est une femme rayonnante et drôle, un pur bonheur cette rencontre.

Cette chronique de lecture est un billet binôme avec Martine (qui a aussi rencontré Dalie Farah).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 28, un témoignage, une autobiographie), Challenge lecture 2022 (catégorie 44, un livre dont le titre contient seulement 2 mots).

Un colosse de Pascal Dessaint

Un colosse de Pascal Dessaint.

Rivages, collection Littérature, mai 2021, 128 pages, 14 €, ISBN 978-2-7436-5297-5.

Genres : littérature française, roman, Histoire.

Pascal Dessaint naît le 10 juillet 1964 à Dunkerque dans le Nord (France). Issu d’une famille ouvrière, il étudie à Toulouse (DEA d’histoire contemporaine sur la révolution culturelle chinoise). Il est auteur en particulier de romans policiers mais pas seulement (également de nouvelles, de chroniques…) depuis 1992 et reçoit plusieurs prix. Il est cofondateur des éditions Le petit écart (2017). Plus d’infos sur son site officiel.

Village de Montastruc. Deuxième moitié du XIXe siècle. Un homme et un cheval labourent. L’homme, c’est Jean-Pierre Mazas, « plus de sept pieds sous la toise » (p. 11) soit 2,20 mètres, un géant ! Il vit à la métairie de Tifaut (qui dépend de Marc Teulade, le châtelain de Montastruc) avec son épouse et leurs enfants. « […] nous avons affaire à un phénomène, pas de doute. Un phénomène, c’est cela ! » (p. 18). Jean-Pierre naît le 14 février 1847 dans « la petite métairie de Castanet » (p. 22), dans « un village situé entre Albigeois et Languedoc, à la jonction du Tarn, du Lauragais et du Pays Tolosan. » (p. 21), bref dans le Sud-Ouest. Entre 1847 et 1864, « le petit Jean-Pierre » (p. 25-26) grandit puis « Le petit Jean-Pierre n’est plus petit. » (p. 26).

C’est une enquête que mène l’auteur sur les traces de Jean-Pierre Mazas. « Je pense à ce géant depuis des années, depuis qu’au musée du Vieux-Toulouse, j’ai découvert le moulage de son grand pied dans une vitrine, Jean-Pierre Mazas chaussait du 54. » (p. 31). Pourtant il n’a pas grand-chose, un certificat de naissance, un certificat de mariage, un certificat de décès sur lesquels il y a des erreurs, quelques articles de journaux qui se contredisent… Il donne cependant de précieuses informations historiques et les événements furent nombreux durant cette période de changements politiques et sociaux, et même des informations littéraires (Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas…).

Jean-Pierre se marie en novembre 1878 avec Marie-Adèle Gérémie (qui a 15 ans et demi). Le couple a deux fils, François et Jacques-Joseph (appelé simplement Joseph) et une fille, Rosalie-Victorine. Joseph dira en 1967 « Papa était un homme débonnaire et affectueux, et il a eu une vie héroïque ! » (p. 44). Jean-Pierre est paysan et métayer mais aussi lutteur.

La lutte est à la mode et Jean-Pierre participe à des combats entre 1877 (soit avant son mariage) et jusqu’en 1885. « Marie-Adèle aurait-elle été séduite par le géant à l’occasion d’une exhibition ? » (p. 57). Jean-Pierre devient le Colosse mais il continue de travailler la terre. Il est célèbre et prend le train pour Toulouse où il se bat contre le célèbre athlète parisien, Millehomme. « Et ce sera une lutte homérique ! » (p. 71).

Le lecteur découvre la Toulouse du début des années 1880 (en 1875 il y a eu une crue et la ville était ravagée), « On se régale. On va au spectacle. Toulouse bouillonne ! » (p. 67). Et Jean-Pierre ? « Jean-Pierre est devenu riche pour un paysan de l’époque, mais il reste un paysan. Jean-Pierre attire les foules. À l’occasion, on augmente le prix des places. Jean-Pierre gagne tous ses combats. » (p. 77). Mais plus âgé, blessé (son dos a lâché…), Jean-Pierre devient une attraction de foire comme s’il était un monstre… Et c’est à Paris que le célèbre médecin Édouard Brissaud lui demande de « se présenter un matin à la Salpêtrière pour un examen complet » (p. 110). Le rapport médical est publié en 1895, « Des pages et des pages d’observations minutieuses. » (p. 115).

C’est la belle couverture qui m’a d’abord attirée puis le résumé. Je n’avais jamais entendu parler de ce colosse avant ! Et j’ai beaucoup accroché à ce récit mi-fictionnel mi-historique vraiment émouvant et à l’âpre vie rurale du XIXe siècle. De plus, je n’avais jamais lu cet auteur (qui a pourtant publié près de 30 romans, plus de 20 nouvelles…) et j’ai apprécié son style et sa façon de faire des recherches sur cet inconnu qui fut célèbre, ce géant qui a dû souffrir le martyre dans ce corps trop grand… Je vous conseille fortement ce roman ! Si vous voulez consulter d’autres avis, vous les trouverez sur Bibliosurf.

Eh bien, ce titre ne rentre apparemment dans aucun challenge mais je vais tout de même tenter le Petit Bac 2021 (catégorie Être humain pour Colosse).

Lu par d’autres : Alex et + sur Bibliosurf.

Les oubliés de Prémontré de Jean-Denis Pendanx et Stéphane Piatzszek

Les oubliés de Prémontré de Jean-Denis Pendanx et Stéphane Piatzszek.

Futuropolis, mai 2018, 104 pages, 21 €, ISBN 978-2-75482-273-2.

Genres : bande dessinée française, Histoire.

Jean-Denis Pendanx, le dessinateur, naît le 27 septembre 1966 à Dax. Il étudie les arts appliqués et les arts décoratifs à l’École Estienne à Paris puis à Jolimont à Toulouse. Il vit à Bordeaux où il est auteur et illustrateur (bandes dessinées, livres jeunesse, magazines). Il travaille aussi pour l’animation.

Stéphane Piatzszek, le scénariste, naît le 5 avril 1971 dans le Doubs (cependant l’éditeur dit « en banlieue parisienne »). Il étudie le Droit et l’Histoire à la Sorbonne (Paris). Il vit à Mulhouse (Alsace) où il est journaliste et auteur de bandes dessinées. Plus d’infos sur son blog.

Des mêmes auteurs : Tsunami (2013) et Le maître des crocodiles (2016).

« Août 1914. Asile de Prémontré, près de Soissons. » (p. 3). Soissons est dans l’Aisne (Hauts de France). Les patients ont entre 4 et 95 ans. Comme ils ne sont sensibles qu’à leur propre folie, ils ne sont pas dangereux, enfin sauf si « ils s’éveillent » (p. 4). « Si tu veux bosser ici, il va falloir t’habituer à la mort, mon garçon. » (p. 6). Le jeune Clément est embauché comme gardien mais, comme il sait conduire et que beaucoup d’hommes ont été mobilisés, il est en fait chauffeur de l’ambulance de la Croix-Rouge pour l’asile. Mais qui est vraiment Clément ? Bon, je ne divulgue rien mais le lecteur sait dès la page 9 que Clément n’est pas Clément.

Les Allemands arrivent et tout le monde fuit… Sauf quelques-uns comme Letombe l’économe, Loisel un gardien, Clément et les religieuses qui s’occupent du pavillon des femmes (interdit aux hommes). Le lendemain, l’armée allemande est là mais l’économe n’a rien pour nourrir ni les aliénés ni les Allemands qui s’en vont rapidement « nach Paris ! » (p. 24) mais ils subissent une défaite à Soissons et réquisitionnent tout. « Les réquisitions sont calculées en fonction de la population de chaque commune. Prémontré, 1500 habitants. Les Français sont de grands travailleurs, vous aurez vite fait de compenser ça. » (p. 34). Sauf que « sur les 1500 habitants, 1300 sont des malades mentaux dont la plupart ne peuvent même pas attacher leurs chaussures tout seuls ! » (p. 34).

L’évacuation est refusée, il n’y a plus rien à manger, plus de charbon, il faut trouver une solution… Faire travailler les aliénés qui le peuvent, aux champs, ramassage et coupage du bois, filage de la laine pour les femmes… Et contre toute attente, un régiment d’Allemands arrivent avec parmi eux des médecins et même un aliéniste : la vie des aliénés encore en vie va en être changée !

Je comprends que c’était la guerre et que ça devait être difficile partout mais combien de lieux comme l’asile de Prémontré ont-ils été abandonnés par le gouvernement français durant les 4 ans de guerre ? Les employés qui n’ont pas fui et quelques malades ont été exemplaires et même si ça dérange je veux le dire aussi il en est de même pour certains soldats allemands en particulier ceux du corps médical (dommage qu’on ne sache pas ce qui est arrivé au jeune aliéniste allemand après qu’il ait reçu son ordre de mission pour le front russe). En tout cas, cette bande dessinée est inspirée d’une histoire vraie puisque l’asile de Prémontré, construit en 1121, accueille des malades depuis 900 ans !

Les oubliés de Prémontré est une très belle bande dessinée qui m’a plu tant au niveau des dessins (je les trouve lumineux) que des personnages (réels et fictifs) et que du récit (historique et médical). Les auteurs se sont montrés respectueux envers leurs personnages et cette période de l’histoire et ont bien maîtrisé leur sujet, bravo messieurs. Et pour moi, ce fut une lecture enrichissante et émouvante.

Il me semble avoir vu cette bande dessinée dans La BD de la semaine mais je ne me rappelle plus chez qui… Et je la mets dans les challenges BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 36, un livre basé sur des faits réels), Des histoires et des bulles (catégorie 50, une BD qui se déroule pendant une guerre), Petit Bac 2021 (catégorie Lieu pour Prémontré).

Dessiner encore de Coco

Dessiner encore de Coco.

Les Arènes BD, mars 2021, 352 pages, 28 €, ISBN 979-10-375-0283-4.

Genres : bande dessinée française, récit graphique autobiographique.

Coco – de son vrai nom Corinne Rey – naît le 21 août 1982 à Annemasse (Haute-Savoie). Elle étudie les arts plastiques et l’expression plastique à l’École européenne supérieure de l’image de Poitiers. Elle est dessinatrice pour plusieurs journaux dont Charlie Hebdo, Les Inrockuptibles, Libération, entre autres. J’ai envie de lire son adaptation en bande dessinée avec le philosophe Raphaël Enthoven du Banquet de Platon (2019). Dessiner encore est en fait sa première bande dessinée seule aux commandes.

Je vois Coco régulièrement lorsqu’elle est invitée pour dessiner à 28 minutes sur Arte mais je ne l’avais jamais lue. Je cite la 4e de couverture : « L’attentat du 7 janvier 2015 tourne en boucle dans ma tête. Tout fout le camp en moi mais le dessin résiste… » et voici ce qu’en dit l’éditeur sur son site : « Le récit graphique bouleversant d’un voyage intérieur, pudique et authentique. », ce qui résume parfaitement cette grosse bande dessinée (sûrement une des plus épaisses que j’aie lue !) en noir et blanc et parfois en couleurs.

Parfois Coco lutte contre la vague qui la submerge, parfois elle est engloutie. « C’est incontrôlable. Ça vient à tout moment m’avaler et me replonger dans cette poignée de minutes qui a bouleversé ma vie. » (p. 17). La résistance, la combativité, Coco les maîtrise grâce au dessin. « Dessiner pour ne plus penser. Dessiner, dessiner, dessiner… » (p. 21) « Et rire, malgré tout. Ça semble encore possible… » (p. 23).

Flashback. Mai 2015. Coco raconte comment elle a été orientée vers l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing). Elle n’y croit pas trop mais elle y retourne. « Peut-être par curiosité. Ou par indulgence… » (p. 54). Puis elle essaie la psychologie post-traumatique mais « Cette journée tourne dans ma tête comme un disque rayé. J’en revois chaque instant, chaque détail. » (p. 83). La thérapie, qu’elle quelle soit, est longue et semble inutile…

Des phrases importantes

« Qu’on aime ou qu’on n’aime pas Charlie Hebdo, c’est un journal. La liberté de la presse, c’est une liberté sacrée pour les Français. La liberté de la presse, ça veut dire la liberté d’expression et même la liberté de penser. » (Claude Guéant, ministre de l’intérieur, p. 160).

Après le procès des caricatures danoises, le justice française a confirmé « qu’il n’y avait pas de délit de blasphème en France » (p. 163) et « Charlie n’avait fait que ce qu’il avait toujours fait : analyser l’actualité et en rire. » (p. 162).

« Ils [les terroristes] ont tiré sur de vrais journalistes, des gens qui avaient le courage de leurs opinions et qui usaient de leur droit à la critique sans tabou. C’est le talent qu’ils ont assassiné. » (p. 206).

Si le thème est glaçant (terrorisme, assassinat), la BD est profondément humaine et émouvante. Coco se met à nu, au propre comme au figuré (puisqu’elle se dessine sans rien, simplement le contour de son corps et ses cheveux), et elle continue à vivre (elle montre les moments avec son compagnon, sa fille, son chat, son travail) mais la « guérison » sera longue car « Il y a dans la beauté quelque chose d’insoutenable. » (p. 275).

Cette bande dessinée bouleversante est à mon avis complémentaire du film documentaire C’est dur d’être aimé par des cons de Daniel Leconte que j’ai vu en octobre 2020. Pensées pour les cinq dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski et les sept autres personnes assassinées le 7 janvier 2015. Pensées aussi pour les survivants qui restent avec leur angoisse, leur culpabilité d’être encore en vie…

Pour La BD de la semaine et les challenges BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 36, un livre basé sur des faits réels, 2e billet, mais il va aussi dans la catégorie 14, un roman graphique), Des histoires et des bulles (catégorie 34, une BD autobiographique). Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

L’anomalie de Hervé Le Tellier

L’anomalie de Hervé Le Tellier.

Gallimard, collection Blanche, août 2020, 336 pages, 20 €, ISBN 978-2-07289-509-8.

Genres : littérature française, science-fiction.

Hervé Le Tellier naît le 21 avril 1957 à Paris. Il étudie les mathématiques puis le journalisme et la linguistique. Il est auteur (romans, nouvelle, théâtre, poésie), journaliste et éditeur. Il est membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) depuis 1992 et en est le président depuis 2019. De nombreux titres sont parus depuis 1990 mais je n’avais jamais lu cet auteur. L’anomalie reçoit le Goncourt 2020 mais j’avais très envie de lire ce roman avant la réception de ce prix.

Ce roman est en collection Blanche, sûrement pour toucher un large lectorat mais c’est bien de la science-fiction publiée en littérature générale.

Paris. Blake connaît la mort depuis l’enfance, un chien écrasé par sa mère, la chasse avec son oncle, « Il est déjà méticuleux, prudent, imaginatif, à l’extrême. Il a vu tellement de films. » (p. 16) et il devient tueur professionnel.

Victor Miesel est écrivain mais « malgré un prix littéraire très parisien » (p. 25), il ne rencontre pas le succès alors, pour vivre, il fait des traductions, mais il écrit un dernier roman, L’Anomalie.

Paris. Lucie Bogaert est monteuse de cinéma et travaille pour plusieurs réalisateurs. Elle a un fils, Louis, et son ancien amant architecte lui offre L’Anomalie lors de leur séparation.

New York. David apprend qu’il a une « tumeur […] sur la queue du pancréas, à l’opposé de l’intestin grêle […] une tumeur maligne. Cancéreuse. » (p. 43).

Voici les premiers personnages de ce roman, il y en a quelques autres (une avocate, un chanteur nigérian par exemple). Ils ne se connaissent pas, ils se sont peut-être aperçus. Leur point commun ? Ils étaient sur « le vol AF006 Paris-New York » (p. 49) le 10 mars 2021 lorsque le Boeing 787 a été confronté à un immense cumulonimbus, à une tempête de grêle et de fortes agitations. Chaque chapitre est consacré a un personnage et, pour chacun, l’auteur a bien ciblé les choses importantes de leur vie et de leur caractère en peu de pages.

Dans la publication de L’Anomalie de Victor Miesel, très vite publié par les éditions de l’Oranger après le décès de l’auteur, je vois une critique du monde de l’édition, une « évidence nécrophile : la critique, le public vont adorer cette histoire de livre remis juste avant le grand saut. » (p. 82).

Ce qu’il y a d’intéressant dans ce roman, c’est tout ce qui est mis en place par les militaires, les scientifiques et les responsables de toutes les Agences à la McGuire Air Force Base de Trenton dans le New Jersey. Tous essaient de comprendre l’anomalie du 10 mars et du 24 juin. « Mais le protocole 42… On ne peut pas être confronté au protocole 42. » (le professeur Adrian Miller, probabiliste, p. 129).

J’avais regardé l’interview de l’auteur au 28’ sur Arte (lien ci-dessous), j’avais lu et entendu des choses sur ce roman mais rien ne me préparait à ce que j’ai finalement lu (j’avais quand même préservé le maximum avant de le lire) et je peux vous dire ma surprise à la lecture de ce roman extraordinaire, multi-genres, inventif.

C’est pourquoi je ne veux rien divulgâcher mais je peux vous mettre l’eau à la bouche et vous « parler de la ‘réalité’. Toute réalité est une construction, et même une reconstruction. Notre cerveau est scellé dans l’obscurité et le silence de la boîte crânienne, et il n’a accès au monde que par les capteurs que sont nos yeux, nos oreilles, notre nez, notre peau : tout ce que nous voyons, sentons, lui est transmis par des câbles électriques, nos synapses… nos cellules nerveuses. » (p. 165). Ah, vous n’y connaissez rien en sciences… pas grave, vous pouvez bien sûr lire ce roman !

Le passage qui m’a fait sourire. « Le président français parle, parle, avant – fait rare – de laisser la parole au bout de cinq minutes à son conseiller scientifique. Pour ne pas ajouter de l’excentrique à l’incompréhensible, le mathématicien a rogné son aspect de savant fou, troqué sa perturbante lavallière pourpre pour une fine écharpe de soie beige, sans se résigner à décrocher du revers de sa veste une araignée d’argent. » (p. 223-224).

Malheureusement, malgré les protocoles scientifiques et religieux, certains voient l’anomalie comme une abomination mais, comme avec la présentation des protagonistes, l’auteur vise juste, sans complaisance mais sans forcer le trait non plus et invite ses lecteurs à se positionner, à se confronter (soi-même, les autres, la société…).

Un roman que j’ai trouvé excellent, c’est la première fois que je lisais un titre de Hervé Le Tellier et j’en lirai d’autres assurément. Ah, et rien à voir avec Le silence de Don DeLillo (je me posais la question en juillet mais le thème est vraiment différent).

Pour le challenge Littérature de l’imaginaire #9. D’autres l’ont lu et l’ont apprécié ou pas, comme Alex, Alice, Antigone, Cannibal Lecteur, Chien critique, Hélène, Jostein, Krol, Maki, Pamolico, Zazy, entre autres.

Dans la vidéo ci-dessous, vous verrez Hervé Le Tellier à partir de 1’30 jusqu’à 14’00.

Le Cabinet des antiques d’Honoré de Balzac

Le Cabinet des antiques d’Honoré de Balzac.

France Loisirs, intégrale Balzac, 1986, tome X, 177 pages + préface 10 pages. Parution d’origine en 1838. Vous pouvez le lire librement sur WikiSource et il existe des éditions poche comme celles de Folio Gallimard (couverture ci-contre), de Flammarion (avec La vieille fille) ou de Garnier (Classiques jaunes).

Genres : littérature française, roman, classique.

Honoré de Balzac naît le 20 mai 1799 à Tours (Touraine). Romancier, dramaturge, journaliste, critique littéraire, imprimeur, cofondateur de la Société des gens de lettres (en 1837), il est plus spécialement connu pour sa Comédie humaine (près de 100 romans et nouvelles) dans laquelle il analyse ses contemporains (bourgeoisie, commerçants, ouvriers, petites gens…) et la montée du capitalisme, plutôt dans le genre réaliste mais en abordant aussi parfois les côtés philosophique, poétique et même fantastique. Il inspire entre autres Gustave Flaubert (parallèles entre L’éducation sentimentale et Le lys dans la vallée ou entre Madame Bovary et Une femme de trente ans), Marcel Proust et Émile Zola. Il dévore les livres depuis l’enfance et étudie le Droit puis se consacre à la littérature. Il y a tant d’autres choses à dire sur Balzac mais je vous laisse les découvrir dans la biographie Honoré de Balzac, le roman de sa vie de Stefan Zweig ou ailleurs. Il meurt le 18 août 1850 à Paris. En février 2010, j’avais publié une note de lecture de La maison du Chat-qui-pelote (pour un autre challenge concernant les classiques) et en octobre 2020, une note de lecture de Gobseck (Pour Les classiques c’est fantastique, Balzac vs Flaubert).

Victurnien n’a pas connu sa mère, morte en couches. Il est élevé par sa tante, Armande, la sœur de son père. Son père, le Marquis d’Esgrignon a été expulsé de ses terres, de son domaine qui a été vendu, écartelé… Mais il ne se résout pas à cette révolution française qui dénigre la noblesse et devient pour certains comme le garant de la Royauté et des valeurs ancestrales (féodales). « Cette admirable ruine avait toute la majesté des grandes choses détruites. » (p. 192-193).

Mais le sieur du Croisier a demandé la main d’Armande d’Esgrignon et le Marquis a refusé (elle est comme une mère pour Victurnien). Du Croisier a alors pris toute la famille d’Esgrignon et leurs amis aristocrates ruinés en grippe et fera tout pour se venger du camouflet. Il surnomme tous ces vieillards le Cabinet des antiques.

Malheureusement, en 1822, le Marquis ne profita pas de la Restauration, sous Louis XVIII. Il n’y a eu aucune restitution de ses biens et aucune indemnisation… Sa famille est comme tant d’autres familles « ruinées sans aucun espoir de retour. » (p. 197). Il est pourtant pratique pour les bourgeois enrichis d’épouser un(e) noble, même ruiné(e), pour le prestige, le nom, la particule. Mais la jalousie, la haine, la vanité et la rivalité n’engendrent rien de bon et « En province surtout les deux partis se prêtèrent réciproquement des horreurs et se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions les plus noires pour attirer à soi l’opinion publique […]. » (p. 199).

Ainsi tous les espoirs de « reprendre un nouveau degré de splendeur en la personne de Victurnien, au moment où les nobles spoliés rentreraient dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître à la Cour pour entrer au service du Roi, par suite épouser, comme jadis faisaient les d’Esgrignon […]. » (p. 204). Heureusement le vieux notaire Chesnel, ancien intendant du domaine, est resté fidèle à la famille d’Esgrignon. Il sera bien mal récompensé, le malheureux, parce que, idolâtré par son père et sa tante (mère de substitution), Victurnien est un enfant gâté et capricieux, et bien que beau et bien éduqué, il devient égoïste, impertinent et vaniteux (dommage que les Lumières ne soient pas passées par son éducation…). Bref, Victurnien est un sacré « petit con » et le vieux Chesnel dilapide sa fortune – dûment acquise par un travail rigoureux – pour effacer les frasques et les dettes du jeune homme… « Mais il n’y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui avouent leurs fautes, s’en repentent et les recommencent. Les hommes à grands caractères n’avouent leurs fautes qu’à eux-mêmes, ils s’en punissent eux-mêmes. Quant aux faibles ils retombent dans l’ornière, en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. » (p. 216). C’est mon passage préféré mais ensuite je me suis ennuyée…

Le Marquis d’Esgrignon envoie Victurnien à Paris pour qu’il s’engage auprès du Roi. Évidemment il faut de l’argent et bien sûr le bon Chesnel est là. « Quand Victurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n’éprouva pas le moindre regret, il ne pensa plus à son vieux père, qui le chérissait comme dix générations, ni à sa tante dont le dévouement était presque insensé. Il aspirait à Paris avec une violence fatale, il s’y était toujours transporté par la pensée comme dans le monde de la féerie et y avait mis la scène de ses plus beaux rêves. » (p. 236). Il va bien sûr rencontrer de mauvaises personnes qui vont abuser de lui (le pousser au jeu, le pousser à dépenser), de sa naïveté, de sa vanité… Oisif, joueur, dandy, dépensant beaucoup, beaucoup plus que ce qu’il n’a (d’ailleurs, sans Chesnel, il n’a rien), il va devenir l’amant de Diane de Maufrigneuse, une femme mariée et croqueuse de fortune.

Balzac prévient qu’il s’inspire d’un fait réel mais qu’il brouille les pistes en changeant tous les noms et en ne donnant pas le nom de la ville où habite la famille d’Esgrignon (ce qui est rare dans ses récits). « Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre de la ville, au coin d’une rue, est une maison ; mais les noms de cette rue et de cette ville doivent être cachés ici. » (p. 181). Cependant il se trahit quand il parle des ancêtres de l’épouse de du Croisier. « Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les intendants des ducs d’Alençon […]. » (p. 302). Une petite ville normande donc. De plus, il change l’histoire pour qu’elle se termine bien ce qui n’est pas le cas pour le jeune homme et la famille qui lui servent de base. Franchement, Victurnien ne mérite pas le subterfuge créé par le vieux Chesnel pour le sortir du merdier dans lequel il s’est fourré et ce happy end… que je ne trouve pas digne de Balzac.

Ce roman est d’abord paru en 1838 sous le titre Les rivalités en province dans le journal politique Le Constitutionnel puis aux éditions Hippolyte Souverain en 1839 dans les Scènes de la vie de province dans le sous-groupe Rivalités qui réunit également La vieille fille (1836) et Illusions perdues (1836-1843).

J’ai bien aimé le premier tiers mais ensuite, comme je le disais plus haut, je me suis ennuyée… Les frasques de Victurnien, son indélicatesse, ses dépenses inconsidérées, son orgueil m’ont réellement lassée… Autant je m’étais attachée à Alexis Alexandrovitch dans Le joueur de Fiodor Dostoïevski, autant ce Victurnien, qui n’a aucune qualité à part d’être beau, m’a énervée… D’habitude, j’aime bien Honoré de Balzac avec ses personnages et ses descriptions de lieux, mais ici je n’y ai pas trouvé mon compte… Quant à lire des histoires de noblesse, autant qu’elles soient nobles ! N’est-il pas ? Je relirai Balzac mais pas tout de suite.

C’est Rachel – du blog Rachel 17, le tricot du bout du monde – qui m’a proposé cette lecture commune pour le 24 février avec 1001 classiques. Je me suis dit pourquoi pas puisque j’aime Balzac et que ça entre dans le challenge 2021, cette année sera classique et dans la thématique de Les classiques c’est fantastique. Aussi pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 29, un livre choisi par un ami) et le Petit Bac 2021 (catégorie Être humain puisque Antiques est utilisé pour les vieillards de la vieille noblesse française ruinée et oubliée).

Les autres participantes à cette LC : Rachel a lu Le Cabinet des antiques, Maggie, Miriam et Claudia Lucia ont lu La maison du Chat-qui-pelote.

Harpo de Fabio Viscogliosi

Harpo de Fabio Viscogliosi.

Actes Sud, collection Un endroit où aller, janvier 2020, 176 pages, 18 €, ISBN 978-2-330-13065-7.

Genres : littérature française, roman.

Fabio Viscogliosi naît en 1965 à Oullins près de Lyon (ses parents sont Italiens). Il est non seulement musicien et artiste mais aussi auteur et dessinateur (romans, bandes dessinées).

« Le 12 décembre 1933, en fin de journée, le grand comédien Harpo Marx est au volant d’une Citroën 5CV carrossée en Torpédo de couleur bleu pâle. » (p. 9). Voici comment débute ce court roman. Harpo a 45 ans et est « le premier artiste américain à se produire en Russie. » (p. 12). Et il a fait un triomphe « À Moscou, donc, puis Leningrad, et quelques autres villes – Novgorod, Vyshni Volochek, Kalinin, et Moscou à nouveau. » (p. 13).

Mais, au retour, au lieu de monter dans le paquebot prévu au Havre, « Pour une raison inconnue, il en a décidé autrement. » (p. 15). Direction Paris, achat de la Torpédo et Nationale 7 : « rendez-vous amoureux » ou « désir de rouler vers le Sud de la France, par fantaisie […]. » (p. 16) ? Nul ne sait.

C’est dans les vallons de l’Ardèche, sur la départementale 104, que survient l’accident… Heureusement Harpo est éjecté de l’automobile avant qu’elle ne termine sa course dans le ravin sous les yeux des choucas. Un homme attiré par les oiseaux trouve Harpo inconscient et le conduit à l’hôpital de Privas.

Les chapitres sont courts et, malgré le drame, le ton est vif, optimiste, drôle même. Harpo est un miraculé et il se rétablit mais « Pour tout dire, s’il ignore où il est, il ignore également qui il est. Harpo n’est plus Harpo. Harpo n’est plus personne. » (p. 25). Pourtant, dès qu’il a assez de forces, il s’enfuit de l’hôpital mais c’est l’hiver… Pendant ce temps-là, « À New York, on s’interroge. » (p. 41).

Pour quelqu’un qui habite la Drôme, les noms Ardèche, Privas, Valence, Grenoble, Vercors, Cheylard sonnent comme bien connus ! Et même les noms dans la voisine Haute-Loire, Estables, Velay, Mézenc… À partir ce ce moment, les chapitres alternent entre Harpo en France et ses amis et ses frères à New York. Un détective de la « Pinkerton’s National Detective Agency » (p. 56) est engagé.

J’ai particulièrement aimé la vie de Harpo chez Deshormes, la façon dont ils communiquent : « ils ont mis au point une langue intermédiaire, faite de mots anglais et français, auxquels se mêlent le mime et tout un jeu d’expressions, de mouvements des mains, e petits croquis, si nécessaire. » (p. 71-72). L’homme bourru et l’homme amnésique vont s’apporter beaucoup de choses l’un à l’autre et une belle amitié. « Si la mémoire lui fait toujours défaut, il se sent pourtant incroyablement vivant, en temps réel, comme si chacun des éléments qui l’enveloppent se chargeait d’une vérité supplémentaire. C’est probablement la nuit de Noël la plus simple et étrange qu’il ait jamais vécu. » (p. 75).

De son côté, le détective Dufresne, envoyé par l’agence Pinkerton, mène son enquête au Havre puis à Paris et en profite pour flâner et faire du tourisme mais après « un premier rapport plutôt optimiste […]. Le chief, à qui on ne la fait pas, a répondu que Dufresne ferait bien de se bouger les fesses, qu’il n’est pas en villégiature aux frais de la princesse, et que les clients attendent des réponses autrement substantielles. » (p. 115-116).

Dufresne va-t-il retrouver Harpo ? Harpo va-t-il retourner à New York et revoir ses proches ? Lisez ce « petit » roman, je dis petit dans le sens que le format est petit (10 x 19 cm) et qu’il a peu de pages mais c’est un grand roman ! Bien construit, original, enjoué, rythmé, pas un mot de trop, juste ce qu’il faut pour tenir le lecteur en haleine et lui faire lire ce roman d’une traite pour découvrir la France rurale des années 30.

Je connais un peu les frères Marx et leurs films comiques (XXe siècle) mais le premier prénom qui me vient à l’esprit est Groucho et je n’aurais pas pu citer les autres de mémoire. Alors, il y avait Chico (1887-1961), Harpo (1888-1964), Groucho (1890-1977), Gummo (1892-1977) et Zeppo (1901-1979) et ce chouette roman m’a donné envie de revoir quelques-uns de leurs films alors il faudra que je vois ce qu’il y a de disponible en DVD.

Eh bien, il est encore temps pour cette lecture du Challenge du confinement (case Contemporain) et Petit Bac 2020 (catégorie Personne célèbre).