Clivages de Sylvain Runberg et Joan Urgell

Clivages de Sylvain Runberg et Joan Urgell.

Hachette BD, label Robinson, février 2020, 120 pages, 24,95 €, ISBN 978-2-01707-630-8.

Genres : bande dessinée belge et espagnole, Histoire.

Sylvain Runberg naît le 1er janvier 1971 à Tournai en Belgique (sa mère est Belge et son père est Français) mais il grandit dans le sud de la France. Il étudie les arts plastiques dans le Vaucluse puis l’histoire contemporaine à Aix en Provence. Il travaille d’abord en librairie puis devient scénariste de bandes dessinées (Humanoïdes Associés, Dupuis, Lombard). Du même auteur : Astrid (2004), Les chemins de Vadstena (2009), Millenium (2013, adaptation du roman), Le règne (2017) entre autres.

Joan Urgell naît le 10 septembre 1982 en Catalogne (Espagne). Il dessine depuis l’enfance et étudie à l’école Joso à Barcelone puis se lance dans le design et enfin la bande dessinée. Du même auteur : La onzième plaie (2008), Dead life (2011).

Juliana Brovic a 32 ans, elle est médecin ; l’éditeur dit « quelque part en Europe » (les Balkans ?). Elle est mariée à Vitaly et le couple a deux filles, Jelena et Irene. Juliana soigne une vieille dame lorsque des chars et des camions « légitimistes » arrivent dans leur petite ville de Pernissi qui est « du côté des patriotes » (p. 9).

Sur la Grand Place. « Je suis le colonel André Mélok… J’ai l’honneur d’être à la tête du 28e Régiment des forces armées de notre pays. Depuis deux ans, notre nation est défigurée par une guerre civile déclenchée par des traîtres qui osent se définir comme des ‘patriotes’… Ces terroristes tentent depuis de diviser le pays par la violence, en contestant notre démocratie. […] » (p. 13).

C’est la guerre… Et les militaires s’installent. Mais, un ado de 15 ans qui joue au foot, Denis, saute sur une mine et Juliana ne peut rien faire pour le sauver…

Encore un thème difficile abordé en bande dessinée, celui de la guerre, et plus précisément de la guerre civile. Qui a tort, qui a raison, les patriotes / terroristes (cela dépend dans quel camp on est), les militaires ? Peu importe, il y a des assaillants, des assaillis, des salauds des deux côtés et surtout il y a toujours des victimes collatérales parmi la population. Les dessins, les décors (la petite ville, la forêt) sont très beaux, ce qui permet de supporter cette vision d’horreur (la guerre, la destruction, les morts) et de prendre plaisir à lire cette bande dessinée.

Pour La BD de la semaine, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 18, un livre qui se passe dans la forêt ou dans la montagne, eh bien ça tombe bien, cette histoire se déroule dans une petite ville de montagne avec de la forêt), Challenge lecture 2022 (catégorie 14, un livre sur le thème de l’armée) et Des histoires et des bulles (catégorie 50, une BD qui se déroule pendant une guerre, 2e billet). Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

L’accident de chasse de David L. Carlson et Landis Blair

L’accident de chasse de David L. Carlson et Landis Blair.

Sonatine, août 2020, 472 pages, 29 €, ISBN 978-2-35584-781-3. The Hunting Accident (2015-2017) est traduit de l’américain par Julie Sibony.

Genres : bande dessinée états-unienne, roman graphique.

David L. Carlson est réalisateur, musicien et auteur (c’est son premier livre) et cofondateur de Opera-Matic, une compagnie d’opéra de rue à Chicago.

Landis Blair naît le 4 septembre 1983 à Waukegan (Illinois, États-Unis). Il est auteur et illustrateur sur The Envious Siblings: and Other Morbid Nursery Rhymes ou simplement illustrateur sur Caitlin Doughty, From Here to Eternity: Travelling the World to Find the Good Death et sur The Hunting Accident qui lui a demandé trois ans de travail. Plus d’infos sur son site officiel.

Hiver 1959. Après la mort de sa mère, Charlie Rizzo (il a dans les 10-12 ans) doit quitter la Californie pour rejoindre son père – qu’il n’a pas vu depuis longtemps – à Chicago. Il veut savoir pourquoi son père est aveugle et son père lui raconte… une histoire.

Automne 1925. Pour impressionner ses copains de Little Italy, Matt Rizzo a pris le fusil de son père en cachette et il est devenu aveugle suite à un accident de chasse.

Été 1961. Après des débuts difficiles, Charlie s’est habitué à son père (qui vend des assurances et qui consacre une partie de son temps à écrire) et à la vie à Chicago (sauf l’hiver). Avec Captain, le chien de son père, il découvre Little Italy et il est apprécié des voisins. Il s’est lié avec Steve Garza, un plus grand, qui est plutôt intéressé par l’assurance de sa mère que Charlie recevra à ses 18 ans… Il aime aussi beaucoup son cousin Bob, qui l’emmène aux montagnes russes ou à la pêche et il pratique des activités qu’il peut partager (grâce au son) avec son père, les claquettes, le violoncelle.

Mais, au contact de Steve et de Dominic, Charlie change et s’éloigne de son père même s’il l’aime. « Je serai toujours ton fils. Je ne vais pas partir. […] j’ai toujours pu compter sur toi. Je n’ai confiance en personne autant que toi. Je n’échangerais ça pour rien au monde. » C’était des paroles sincères mais Charlie, en grandissant, va s’éloigner encore plus, rejoindre le gang des Juniors JP’s, traîner au parc et s’acheter « une Buick Riviera 1968 flambant neuve » avec l’assurance touchée à ses 18 ans. Lorsque la police vient arrêter Charlie, son père lui dit la vérité, il n’y a pas eu d’accident de chasse…

« Chicago, 1935. »… Il raconte aussi Richard Loeb et Nathan Leopold, deux fils de riches qui ont kidnappé et tué pour le plaisir un jeune de 14 ans dans les années 20…, ses années de vagabondage, ses années de prison dans la même cellule que Leopold. C’est grâce à lui qu’il est resté en vie, qu’il a découvert le braille, qu’il a pu lire de la poésie et apprécier « la vérité de l’imagination de John Keats, et surtout lire Dante), « Mes plus belles années ».

L’accident de chasse n’est pas une bande dessinée de 48 pages qui se lit en moins d’une demie-heure, c’est une véritable œuvre littéraire et artistique. Et historique aussi puisque Rizzo (père et fils), Loeb, Leopold ont vraiment existé.

Des illustrations en noir et blanc sublimes, tellement riches en détails. De nombreux thèmes abordés, deuil, relations père-fils, mensonge, secret de famille, handicap (braille), délinquance, banditisme même, Histoire, littérature et poésie (avec de nombreuses citations et plusieurs extraits).

En un mot, L’accident de chasse – mi policier mi historique – est un chef-d’œuvre et mérite bien le Prix Ouest-France-Quai des Bulles 2020 et le Fauve d’or au Festival d’Angoulême 2021. Si vous ne l’avez pas lu, courez l’acheter !!!

Ma première note de lecture BD de l’année pour La BD de la semaine et Des challenges et des bulles (catégorie 20, une BD récompensée, 2e billet) et aussi pour Polar et thriller 2021-2022 et le nouveau challenge Le tour du monde en 80 livres (États-Unis). Plus de BD de la semaine chez Moka.

Un colosse de Pascal Dessaint

Un colosse de Pascal Dessaint.

Rivages, collection Littérature, mai 2021, 128 pages, 14 €, ISBN 978-2-7436-5297-5.

Genres : littérature française, roman, Histoire.

Pascal Dessaint naît le 10 juillet 1964 à Dunkerque dans le Nord (France). Issu d’une famille ouvrière, il étudie à Toulouse (DEA d’histoire contemporaine sur la révolution culturelle chinoise). Il est auteur en particulier de romans policiers mais pas seulement (également de nouvelles, de chroniques…) depuis 1992 et reçoit plusieurs prix. Il est cofondateur des éditions Le petit écart (2017). Plus d’infos sur son site officiel.

Village de Montastruc. Deuxième moitié du XIXe siècle. Un homme et un cheval labourent. L’homme, c’est Jean-Pierre Mazas, « plus de sept pieds sous la toise » (p. 11) soit 2,20 mètres, un géant ! Il vit à la métairie de Tifaut (qui dépend de Marc Teulade, le châtelain de Montastruc) avec son épouse et leurs enfants. « […] nous avons affaire à un phénomène, pas de doute. Un phénomène, c’est cela ! » (p. 18). Jean-Pierre naît le 14 février 1847 dans « la petite métairie de Castanet » (p. 22), dans « un village situé entre Albigeois et Languedoc, à la jonction du Tarn, du Lauragais et du Pays Tolosan. » (p. 21), bref dans le Sud-Ouest. Entre 1847 et 1864, « le petit Jean-Pierre » (p. 25-26) grandit puis « Le petit Jean-Pierre n’est plus petit. » (p. 26).

C’est une enquête que mène l’auteur sur les traces de Jean-Pierre Mazas. « Je pense à ce géant depuis des années, depuis qu’au musée du Vieux-Toulouse, j’ai découvert le moulage de son grand pied dans une vitrine, Jean-Pierre Mazas chaussait du 54. » (p. 31). Pourtant il n’a pas grand-chose, un certificat de naissance, un certificat de mariage, un certificat de décès sur lesquels il y a des erreurs, quelques articles de journaux qui se contredisent… Il donne cependant de précieuses informations historiques et les événements furent nombreux durant cette période de changements politiques et sociaux, et même des informations littéraires (Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas…).

Jean-Pierre se marie en novembre 1878 avec Marie-Adèle Gérémie (qui a 15 ans et demi). Le couple a deux fils, François et Jacques-Joseph (appelé simplement Joseph) et une fille, Rosalie-Victorine. Joseph dira en 1967 « Papa était un homme débonnaire et affectueux, et il a eu une vie héroïque ! » (p. 44). Jean-Pierre est paysan et métayer mais aussi lutteur.

La lutte est à la mode et Jean-Pierre participe à des combats entre 1877 (soit avant son mariage) et jusqu’en 1885. « Marie-Adèle aurait-elle été séduite par le géant à l’occasion d’une exhibition ? » (p. 57). Jean-Pierre devient le Colosse mais il continue de travailler la terre. Il est célèbre et prend le train pour Toulouse où il se bat contre le célèbre athlète parisien, Millehomme. « Et ce sera une lutte homérique ! » (p. 71).

Le lecteur découvre la Toulouse du début des années 1880 (en 1875 il y a eu une crue et la ville était ravagée), « On se régale. On va au spectacle. Toulouse bouillonne ! » (p. 67). Et Jean-Pierre ? « Jean-Pierre est devenu riche pour un paysan de l’époque, mais il reste un paysan. Jean-Pierre attire les foules. À l’occasion, on augmente le prix des places. Jean-Pierre gagne tous ses combats. » (p. 77). Mais plus âgé, blessé (son dos a lâché…), Jean-Pierre devient une attraction de foire comme s’il était un monstre… Et c’est à Paris que le célèbre médecin Édouard Brissaud lui demande de « se présenter un matin à la Salpêtrière pour un examen complet » (p. 110). Le rapport médical est publié en 1895, « Des pages et des pages d’observations minutieuses. » (p. 115).

C’est la belle couverture qui m’a d’abord attirée puis le résumé. Je n’avais jamais entendu parler de ce colosse avant ! Et j’ai beaucoup accroché à ce récit mi-fictionnel mi-historique vraiment émouvant et à l’âpre vie rurale du XIXe siècle. De plus, je n’avais jamais lu cet auteur (qui a pourtant publié près de 30 romans, plus de 20 nouvelles…) et j’ai apprécié son style et sa façon de faire des recherches sur cet inconnu qui fut célèbre, ce géant qui a dû souffrir le martyre dans ce corps trop grand… Je vous conseille fortement ce roman ! Si vous voulez consulter d’autres avis, vous les trouverez sur Bibliosurf.

Eh bien, ce titre ne rentre apparemment dans aucun challenge mais je vais tout de même tenter le Petit Bac 2021 (catégorie Être humain pour Colosse).

Lu par d’autres : Alex et + sur Bibliosurf.

Les damnés de la Commune 2 – Ceux qui n’étaient rien de Raphaël Meyssan

Les damnés de la Commune 2 – Ceux qui n’étaient rien de Raphaël Meyssan.

Delcourt, Collection Histoire & histoires, mars 2019, 144 pages, 23,95 €, ISBN 978-2-41301-061-6.

Genres : bande dessinée française, Histoire.

Raphaël Meyssan naît le 3 octobre 1976. Il étudie les sciences politiques mais devient auteur, dessinateur, scénariste et réalisateur. Plus d’infos sur son site officiel.

Après À la recherche de Lavalette, voici Ceux qui n’étaient rien, le tome 2 de Les damnés de la Commune dans lequel l’auteur emmène le lecteur au sommet de la butte Montmartre.

« Surprise ! Montmartre attaquée, la Garde nationale fraternise avec l’armée, les soldats mettent la crosse en l’air ! » (p. 7).

La prise de l’Hôtel de ville, l’organisation d’élections… la Révolution se met en place. Mais la Révolution se fait dans le sang, dans l’horreur…

Je veux relever ces phrases du Comité central des Communards qui résonnent encore fortement. « Citoyens, ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux qui vous choisirez parmi vous, vivant votre propre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel. Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du peuple, résolus, actifs ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c’est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considéreront jamais comme vos maîtres. » (p. 20). À méditer…

Une suite magistrale, toujours dans un noir et blanc inspiré des gravures d’époque, et si dans les phrases ci-dessus, la place est faite aux hommes, l’auteur lui fait de la place aux femmes, en particulier Victorine ou Alix Payen une ambulancière et bien sûr Louise Michel, mais aussi « toutes avec tous » (p. 79). L’auteur transporte aussi le lecteur à Marseille et cite cette fois, non pas Victor Hugo, mais Émile Zola avec Le sémaphore de Marseille (p. 84) et Arthur Rimbaud avec un très beau poème sur la Communarde Jeanne-Marie (p. 96-98).

En fin de volume, la carte de Paris avec les lieux importants de la Commune, une carte de France avec les villes de la Commune (Limoges, Narbonne, Toulouse, Creusot, Lyon, Saint-Étienne, Marseille) et de nombreuses références.

Pour La BD de la semaine, 2021 cette année sera classique et Des histoires et des bulles (catégorie 35, une BD historique, 3e billet).

Les damnés de la Commune 1 – À la recherche de Lavalette de Raphaël Meyssan

Les damnés de la Commune 1 – À la recherche de Lavalette de Raphaël Meyssan.

Delcourt, Collection Histoire & histoires, novembre 2017, 144 pages, 23,95 €, ISBN 978-2-41300-233-8.

Genres : bande dessinée française, Histoire.

Raphaël Meyssan naît le 3 octobre 1976. Il étudie les sciences politiques mais devient auteur, dessinateur, scénariste et réalisateur. Ce premier tome des Damnés de la Commune est son premier roman graphique (10 années de travail !). Plus d’infos sur son site officiel.

Le narrateur habite au nord-est de Paris sur la colline de Belleville. Ses pas le conduisent à la Bibliothèque historique de Paris où il apprend que Lavalette a vécu dans sa rue. « 6, rue Lesage… Mais c’est mon immeuble ! Chaque jour, dans l’escalier, je marche dans ses pas… » (p. 8). Mais Lavalette… Qui est-ce ? Il découvre que, ce révolutionnaire, considéré comme « un agitateur surveillé dans les réunions publiques. » (p. 12), a été actif durant la Commune de Paris de 1871, c’est-à-dire Communard.

Et l’auteur plonge le lecteur dans le Paris de 1860-1870, un Paris entouré de fortifications, remodelé par Haussmann, pas de métro, pas de Tour Eiffel, des rues éclairées au gaz, de la pauvreté… Il part à la recherche de cet homme dont on ne connaît pas exactement le prénom, « je me suis lancé sur la piste de Lavalette » (p. 17), « Alfred, Gilbert, Charles, Hippolyte ? » (p. 34).

Mais beaucoup de papiers ont brûlé et il reste finalement peu de traces malgré la surveillance de la police… L’auteur tombe sur Victorine B. dans un recueil de témoignages. « Les mots de Victorine me happent. » (p. 21).

Le lecteur rencontre Victor Hugo, François Maspero, Henri Rochefort, Léon Gambetta, Jules Ferry, Louise Michel… Et vit la guerre contre les Prussiens, la proclamation de la République, l’insurrection, le siège de Paris, la cession de l’Alsace et la Lorraine, les animaux du zoo abattus pour être mangés, les tirs sur la population…

Une très belle reconstitution dans un noir et blanc somptueux. J’avais déjà pu admirer tout ça dans le film d’animation Les damnés de la Commune réalisé par l’auteur et que j’ai vu sur Arte en mars (diffusé à l’occasion des 150 ans de la Commune). L’auteur est admiratif devant les gravures qui illustrent Les Misérables de Victor Hugo et s’inspirent des gravures d’époque, un travail artistique et historique phénoménal, pour une BD à lire absolument !

En fin de volume, la carte de Paris avec les lieux cités dans la bande dessinée et de nombreuses références.

Pour La BD de la semaine, 2021 cette année sera classique et Des histoires et des bulles (catégorie 35, une BD historique, 2e billet).

La lionne d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg

La lionne : un portrait de Karen Blixen d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg.

Sarbacane, octobre 2015, 200 pages, 24,50 €, ISBN 978-2-84865-829-2.

Genres : bande dessinée franco-danoise, biographie, Histoire.

Anne-Caroline Pandolfo naît le 7 juin 1970. Elle étudie les lettres modernes puis les arts décoratifs à Strasbourg. Elle travaille d’abord dans l’animation avant de devenir autrice pour la jeunesse puis autrice de bandes dessinées. Plus d’infos sur son site officiel.

Terkel Risbjerg naît le 5 décembre 1974 à Copenhague (Danemark). Il est dessinateur. Il rencontre Anne-Caroline Pandolfo en 2000 à Paris où il travaille dans l’animation, une collaboration naît entre eux et leur première bande dessinée, Mine une vie de chat, paraît en 2012. Suivront d’autres titres au fil des années dont La lionne.

Printemps 1885. Karen Christentze Dinesen naît, de son « petit nom affectueux : Tanne » (p. 7).

« Autour de son berceau étaient rassemblées 7 fées remarquables. Chacune avait le désir de faire don à l’adorable petite, de qualités particulières. » (p. 8).

La première fée est Nietzsche qui offre son livre tout juste paru, Ainsi parlait Zarathoustra, et lui raconte l’histoire de Le chameau, le lion et l’enfant mais il y a aussi un dragon en fait.

La deuxième fée est un lion, la troisième Shéhérazade, la quatrième le diable, la cinquième est William Shakespeare, la sixième un roi africain, et « La septième et dernière fée était la cigogne. Elle avait beaucoup à dire, mais elle n’en eut pas le temps. » (p. 19).

Bien sûr, cette très belle bande dessinée parle de la vie de Karen Blixen, la célèbre autrice danoise de Out of Africa mais elle parle surtout de la liberté de l’esprit, la volonté et le libre-arbitre, la puissance, la découverte, l’art de conter et l’imagination, l’Afrique, la sagesse et les embûches (devinez quelle fée a offert ça !).

Du côté maternel. Manoir de Mattrup, nord du Danemark, avec Mama Mary Westenholz, tyran de la perfection morale, mère de 7 enfants dont Ingeborg qui donnera naissance à Karen.

Du côté paternel. Château de Katholm, nord-est du Danemark, la famille Dinesen, une des plus grandes familles du pays. 8 enfants dont Wilhelm, le cadet qui sera le père de Karen.

Wilhelm et Ingeborg ont 5 enfants, Ea (1883), Karen (1885), Ella (1886), Thomas (1892) et Anders (1894), élevés de la même façon mais Karen est la préférée de Wilhelm. Il lui parle de liberté, d’oiseaux. « Imagine ces mondes merveilleux qu’ils ont vus de leurs yeux. » (p. 31) mais il meurt lorsqu’elle a 10 ans.

Karen (Tanne) se réfugie alors dans les livres, Henrik Ibsen, Friedrich Nietzsche, Hans Christian Andersen, Jens Peter Jacobsen, August Strindberg, William Shakespeare, Soren Kierkegaard (p. 57) puis d’autres comme « Jane Austen, Rousseau, Mme de Staël, Huysmans, Selma Lagerlöf, Flaubert, Racine, Dickens, Joyce, Goethe, George Sand, Baudelaire, Walter Scott, Mary Shelley, Lewis Caroll, les sœurs Brontë, Kipling » entre autres (p. 59).

Et, inspirée par toutes ses lectures, la jeune fille se rebelle : « J’en peux plus ! J’ai besoin de poésie… d’imagination… de grandeur… de folie ! Je n’en peux plus de vos idées domestiques ! Je n’en peux plus d’être repliée sur moi-même… dans une famille repliée sur elle-même… dans un pays replié sur lui-même !! Donnez-moi de l’air !!! » (p. 61). Et, en 1903, elles est inscrite à l’Académie des Beaux-Arts de Copenhague.

Un jour qu’elle visite la famille de son père au château de Frijsenborg, où vit « le comte Mogens Christian Krag-Juel-Vind-Frijs […] cousin de son père et son meilleur ami » (p. 71), Daisy Frijs, une des filles du comte, lui présente Hans von Blixen-Finecke. « L’imagination de Tanne s’emballa comme un cheval fougueux. » (p. 76). Mais il ne s’intéresse pas à elle alors elle se rapproche de son frère jumeau, Bror Blixen-Finecke. Elle l’épouse, devient baronne et s’envole avec lui pour l’Afrique.

1913, « une ferme à 2000 mètres d’altitude, avec une vue incroyable sur le Ngong, la grande chaîne de montagnes du Kenya. » (p. 87). La jeune baronne découvre les kikuyus, des éleveurs pacifiques, les masaïs, des guerriers et Farah qui est venu l’accueillir à son arrivée à Mombasa devient un véritable ami. « M’basu… tu es une lionne ! », lui dit-il (p. 102).

Après son divorce, Karen reste ‘seule’ dans la ferme africaine et rencontre Denys Fich-Hatton, un « aristocrate anglais, beau, sportif, exceptionnellement cultivé. » (p. 111) et passionné par la nature, la vie sauvage et l’Afrique.

Je triche un peu pour Les classiques c’est fantastique sur le thème Quand l’histoire raconte l’Histoire mais franchement XIXe siècle, littérature, aventure, amour, Afrique, tout y est pour une histoire qui raconte l’Histoire, celle de Karen Blixen et de sa famille, celle d’une Afrique et d’Africains qui ont disparu. J’en profite pour mettre aussi dans 2021, cette année sera classique. Ainsi que dans Challenge nordique, Des histoires et des bulles (catégorie 17, un animal dans le titre), Jeunesse young adult #11 et Petit Bac 2021 (catégorie Animal pour lionne).

Blanc autour de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert

Blanc autour de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert.

Dargaud, Hors collection, janvier 2021, 144 pages, 19,99 €, ISBN 978-2-50508-246-0.

Genres : bande dessinée française, Histoire.

Wilfrid Lupano naît le 26 septembre 1971 à Nantes (Loire Atlantique). Il étudie la littérature, la philosophie, l’anglais et se lance dans le scénario de bandes dessinées. Il reçoit plusieurs prix. Parmi ses titres : Little Big Joe (2001-2002), Alim le tanneur (2004), Le singe de Hartlepool (2012), Un océan d’amour (2014), Les vieux fourneaux (2014-2020, série en cours), entre autres. Plus d’infos sur The Ink Link, qu’il a cofondé avec un médecin, une experte santé autrice et une dessinatrice.

Stéphane Fert est passé par les jeux de rôle, les Beaux-Arts, l’animation avant de devenir dessinateur de bandes dessinées. Ses autres titres : Morgane (2016), Quand le cirque est venu (2017), Peau de mille bêtes (2019). Plus d’infos sur son Instagram.

1832, Canterbury dans le Connecticut, « trente ans avant l’abolition de l’esclavage » (p. 3). Dans le nord des États-Unis, les Noirs sont libres (l’esclavage a été aboli) mais n’ont pas de droits citoyens.

Après l’affaire Nat Turner, un Noir qui savait lire et écrire et qui a fomenté une rébellion au Sud, rébellion qui a coûté la vie à une soixantaine de Blancs (hommes, femmes, enfants, vieillards), des mesures contre les Noirs sont prises et le racisme bat son plein alors que de l’autre côté les abolitionnistes veulent faire bouger les choses.

Lorsque Sarah, une adolescente noire, entre dans la classe de mademoiselle Crandall, à l’école pour jeunes filles de Canterbury, les jeunes filles blanches sont curieuses ou inquiètes ou affolées. Quant à leurs parents, c’est pire, il n’est pas question qu’on éduque les négresses, elles se croiraient égales aux filles blanches et deviendraient orgueilleuses. Pas question de laisser des jeunes filles blanches dans cette école .

Eh bien, pas de problème pour « Prudence Crandall, directrice de l’école pour filles de Canterbury » (p. 23), après les vacances de printemps, elle « n’accueillera que des jeunes filles de couleur » (p. 29), ah ah bien joué !

Vu les protestations de partout et les articles dans les journaux, il n’y a au début que deux élèves, Sarah qui habite Canterbury et Eliza qui arrive de Griswold. Puis Jeruska de Rhode Island. Mais la colère gronde parmi la population… « Vous voyez ? Il va nous en arriver de partout… » (p. 47). Avec Maggie et sa grande sœur, ça fait encore deux de plus, puis Dorothy, etc.

La presse et les blogs ont beaucoup parlé de cette bande dessinée depuis le début de l’année et j’avais très envie de la lire dès sa parution mais je n’ai pas été retenue sur NetGalley (on ne peut pas être retenu à chaque fois, il faut laisser de la lecture aux autres) et il a fallu que j’attende mon tour dans les réservations de la bibliothèque (ça peut prendre du temps).

Blanc autour est inspiré d’une histoire vraie, une histoire de femmes, de femmes noires, une histoire bouleversante, une émancipation, parfaitement resituée avec le texte humaniste et documenté de Wilfrid Lupano et surtout les dessins tout en douceur et couleurs de Stéphane Fert, le tout pas dénué d’humour. Ça parle d’un pan de l’histoire des États-Unis, de la condition des Noirs en Amérique, des femmes en particulier, de l’esclavage, de la ségrégation, de l’abolitionnisme, c’est à lire absolument.

J’aime bien la servante, Maria, elle ne veut pas étudier car elle ne s’en sent pas capable intellectuellement mais c’est une travailleuse, elle coupe du bois aussi bien que Hezekiah Crandall, le père de Prudence, et elle n’a pas sa langue dans la poche !

À la fin, une postface avec le contexte historique. Sarah Harris fut la première jeune fille noire à intégrer la Canterbury Female Boarding School. Beaucoup de ces jeunes filles continuèrent leurs études et certaines devinrent professeurs. Le mouvement abolitionniste était lancé et ceux qui voulaient y nuire galvanisaient en fait le mouvement. Malheureusement, près de 200 ans après ces événements, encore beaucoup d’enfants n’ont pas accès à l’école et à l’instruction.

D’autres avis sur Les blablas de Tachan, Le blog de Galléane, Dans la bibliothèque de Noukette, Délivrer des livres, Depuis le cadre de ma fenêtre, Des livres, des livres !, Doucettement, D’une berge à l’autre, Enna lit, Le jardin de Natiora, Mademoiselle lit, Ma petite médiathèque, Mes pages versicolores, Tours et culture, Un dernier livre avant la fin du monde, et j’en ai oublié c’est sûr (vous pouvez vous signaler en commentaire). 31st floor.

Je fais mon retour dans La BD de la semaine après trois semaines sans avoir pu participer et je mets cette BD dans le challenge Des histoires et des bulles (catégorie 21, une BD sur un thème autour de la femme) ainsi que dans le Petit Bac 2021 (catégorie Couleur).

Les oubliés de Prémontré de Jean-Denis Pendanx et Stéphane Piatzszek

Les oubliés de Prémontré de Jean-Denis Pendanx et Stéphane Piatzszek.

Futuropolis, mai 2018, 104 pages, 21 €, ISBN 978-2-75482-273-2.

Genres : bande dessinée française, Histoire.

Jean-Denis Pendanx, le dessinateur, naît le 27 septembre 1966 à Dax. Il étudie les arts appliqués et les arts décoratifs à l’École Estienne à Paris puis à Jolimont à Toulouse. Il vit à Bordeaux où il est auteur et illustrateur (bandes dessinées, livres jeunesse, magazines). Il travaille aussi pour l’animation.

Stéphane Piatzszek, le scénariste, naît le 5 avril 1971 dans le Doubs (cependant l’éditeur dit « en banlieue parisienne »). Il étudie le Droit et l’Histoire à la Sorbonne (Paris). Il vit à Mulhouse (Alsace) où il est journaliste et auteur de bandes dessinées. Plus d’infos sur son blog.

Des mêmes auteurs : Tsunami (2013) et Le maître des crocodiles (2016).

« Août 1914. Asile de Prémontré, près de Soissons. » (p. 3). Soissons est dans l’Aisne (Hauts de France). Les patients ont entre 4 et 95 ans. Comme ils ne sont sensibles qu’à leur propre folie, ils ne sont pas dangereux, enfin sauf si « ils s’éveillent » (p. 4). « Si tu veux bosser ici, il va falloir t’habituer à la mort, mon garçon. » (p. 6). Le jeune Clément est embauché comme gardien mais, comme il sait conduire et que beaucoup d’hommes ont été mobilisés, il est en fait chauffeur de l’ambulance de la Croix-Rouge pour l’asile. Mais qui est vraiment Clément ? Bon, je ne divulgue rien mais le lecteur sait dès la page 9 que Clément n’est pas Clément.

Les Allemands arrivent et tout le monde fuit… Sauf quelques-uns comme Letombe l’économe, Loisel un gardien, Clément et les religieuses qui s’occupent du pavillon des femmes (interdit aux hommes). Le lendemain, l’armée allemande est là mais l’économe n’a rien pour nourrir ni les aliénés ni les Allemands qui s’en vont rapidement « nach Paris ! » (p. 24) mais ils subissent une défaite à Soissons et réquisitionnent tout. « Les réquisitions sont calculées en fonction de la population de chaque commune. Prémontré, 1500 habitants. Les Français sont de grands travailleurs, vous aurez vite fait de compenser ça. » (p. 34). Sauf que « sur les 1500 habitants, 1300 sont des malades mentaux dont la plupart ne peuvent même pas attacher leurs chaussures tout seuls ! » (p. 34).

L’évacuation est refusée, il n’y a plus rien à manger, plus de charbon, il faut trouver une solution… Faire travailler les aliénés qui le peuvent, aux champs, ramassage et coupage du bois, filage de la laine pour les femmes… Et contre toute attente, un régiment d’Allemands arrivent avec parmi eux des médecins et même un aliéniste : la vie des aliénés encore en vie va en être changée !

Je comprends que c’était la guerre et que ça devait être difficile partout mais combien de lieux comme l’asile de Prémontré ont-ils été abandonnés par le gouvernement français durant les 4 ans de guerre ? Les employés qui n’ont pas fui et quelques malades ont été exemplaires et même si ça dérange je veux le dire aussi il en est de même pour certains soldats allemands en particulier ceux du corps médical (dommage qu’on ne sache pas ce qui est arrivé au jeune aliéniste allemand après qu’il ait reçu son ordre de mission pour le front russe). En tout cas, cette bande dessinée est inspirée d’une histoire vraie puisque l’asile de Prémontré, construit en 1121, accueille des malades depuis 900 ans !

Les oubliés de Prémontré est une très belle bande dessinée qui m’a plu tant au niveau des dessins (je les trouve lumineux) que des personnages (réels et fictifs) et que du récit (historique et médical). Les auteurs se sont montrés respectueux envers leurs personnages et cette période de l’histoire et ont bien maîtrisé leur sujet, bravo messieurs. Et pour moi, ce fut une lecture enrichissante et émouvante.

Il me semble avoir vu cette bande dessinée dans La BD de la semaine mais je ne me rappelle plus chez qui… Et je la mets dans les challenges BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 36, un livre basé sur des faits réels), Des histoires et des bulles (catégorie 50, une BD qui se déroule pendant une guerre), Petit Bac 2021 (catégorie Lieu pour Prémontré).

Dessiner encore de Coco

Dessiner encore de Coco.

Les Arènes BD, mars 2021, 352 pages, 28 €, ISBN 979-10-375-0283-4.

Genres : bande dessinée française, récit graphique autobiographique.

Coco – de son vrai nom Corinne Rey – naît le 21 août 1982 à Annemasse (Haute-Savoie). Elle étudie les arts plastiques et l’expression plastique à l’École européenne supérieure de l’image de Poitiers. Elle est dessinatrice pour plusieurs journaux dont Charlie Hebdo, Les Inrockuptibles, Libération, entre autres. J’ai envie de lire son adaptation en bande dessinée avec le philosophe Raphaël Enthoven du Banquet de Platon (2019). Dessiner encore est en fait sa première bande dessinée seule aux commandes.

Je vois Coco régulièrement lorsqu’elle est invitée pour dessiner à 28 minutes sur Arte mais je ne l’avais jamais lue. Je cite la 4e de couverture : « L’attentat du 7 janvier 2015 tourne en boucle dans ma tête. Tout fout le camp en moi mais le dessin résiste… » et voici ce qu’en dit l’éditeur sur son site : « Le récit graphique bouleversant d’un voyage intérieur, pudique et authentique. », ce qui résume parfaitement cette grosse bande dessinée (sûrement une des plus épaisses que j’aie lue !) en noir et blanc et parfois en couleurs.

Parfois Coco lutte contre la vague qui la submerge, parfois elle est engloutie. « C’est incontrôlable. Ça vient à tout moment m’avaler et me replonger dans cette poignée de minutes qui a bouleversé ma vie. » (p. 17). La résistance, la combativité, Coco les maîtrise grâce au dessin. « Dessiner pour ne plus penser. Dessiner, dessiner, dessiner… » (p. 21) « Et rire, malgré tout. Ça semble encore possible… » (p. 23).

Flashback. Mai 2015. Coco raconte comment elle a été orientée vers l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing). Elle n’y croit pas trop mais elle y retourne. « Peut-être par curiosité. Ou par indulgence… » (p. 54). Puis elle essaie la psychologie post-traumatique mais « Cette journée tourne dans ma tête comme un disque rayé. J’en revois chaque instant, chaque détail. » (p. 83). La thérapie, qu’elle quelle soit, est longue et semble inutile…

Des phrases importantes

« Qu’on aime ou qu’on n’aime pas Charlie Hebdo, c’est un journal. La liberté de la presse, c’est une liberté sacrée pour les Français. La liberté de la presse, ça veut dire la liberté d’expression et même la liberté de penser. » (Claude Guéant, ministre de l’intérieur, p. 160).

Après le procès des caricatures danoises, le justice française a confirmé « qu’il n’y avait pas de délit de blasphème en France » (p. 163) et « Charlie n’avait fait que ce qu’il avait toujours fait : analyser l’actualité et en rire. » (p. 162).

« Ils [les terroristes] ont tiré sur de vrais journalistes, des gens qui avaient le courage de leurs opinions et qui usaient de leur droit à la critique sans tabou. C’est le talent qu’ils ont assassiné. » (p. 206).

Si le thème est glaçant (terrorisme, assassinat), la BD est profondément humaine et émouvante. Coco se met à nu, au propre comme au figuré (puisqu’elle se dessine sans rien, simplement le contour de son corps et ses cheveux), et elle continue à vivre (elle montre les moments avec son compagnon, sa fille, son chat, son travail) mais la « guérison » sera longue car « Il y a dans la beauté quelque chose d’insoutenable. » (p. 275).

Cette bande dessinée bouleversante est à mon avis complémentaire du film documentaire C’est dur d’être aimé par des cons de Daniel Leconte que j’ai vu en octobre 2020. Pensées pour les cinq dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski et les sept autres personnes assassinées le 7 janvier 2015. Pensées aussi pour les survivants qui restent avec leur angoisse, leur culpabilité d’être encore en vie…

Pour La BD de la semaine et les challenges BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 36, un livre basé sur des faits réels, 2e billet, mais il va aussi dans la catégorie 14, un roman graphique), Des histoires et des bulles (catégorie 34, une BD autobiographique). Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

La valise de Sergueï Dovlatov

La valise de Sergueï Dovlatov.

La Baconnière, avril 2021, 176 pages, 14 €, ISBN 978-2-88960-045-8. Chemodan Чемодан (1986) est traduit du russe par Jacques Michaut-Paternò et la traduction a été révisée par Annick Morard.

Genres : littérature russe (soviétique), nouvelles, humour.

Sergueï Donatovitch Dovlatov (Сергей Донатович Довлатов) naît le 3 septembre 1941 à Oufa en Bachkirie (Union soviétique) d’une mère arménienne et d’un père russe aux origines juives. Déplacée pendant la guerre en Bachkirie, la famille retourne à Léningrad (Saint-Pétersbourg) après 1945. Dovlatov étudie le finnois à l’université, fait son service militaire (une nouvelle du recueil La valise en parle) puis devient journaliste. Il est aussi romancier et nouvelliste. Il quitte l’Union soviétique en 1979 et passe par l’Italie avant de rejoindre son épouse et leur fille à New York (une nouvelle du recueil La valise en parle) où il meurt le 24 août 1990. Parmi ses titres, Le livre invisible. Le journal invisible (1977), Le compromis (1981), La Zone. Souvenirs d’un gardien de camp (1982), Le domaine Pouchkine (1983), Le colonel dit que je t’aime (1983), L’étrangère (1986), La filiale (1990).

Alors que je lisais pas mal de littérature russe dans les années 80 et 90, je ne connais pas cet auteur mais je me rends compte qu’il est traduit en français depuis quelques années seulement (années 2000 aux éditions du Rocher et années 2010 à La Baconnière).

Le narrateur a 36 ans et il quitte la Russie, enfin l’Union soviétique. « Chaque partant a droit à trois valises. » (p. 7). Seulement ? Mais finalement une seule valise lui suffit. Après avoir vendu, donné, jeté, sa vie tient dans une valise ! Heureusement ses manuscrits étaient « depuis longtemps envoyés clandestinement à l’Ouest » (p. 8). La valise ficelée voyage donc à Rome en Italie où elle est glissée sous le lit pendant trois mois puis à New York aux États-Unis où elle finit, toujours non ouverte, au fond d’un placard. C’est quatre ans plus tard que le narrateur l’ouvre. « J’examinais la valise vide. Karl Marx au fond. Brodsky sur le couvercle. Et entre les deux, une vie foutue, inestimable, unique… » (p. 9). Remarquez que, même s’il considère sa vie comme foutue, elle lui est toutefois inestimable et unique. « C’est alors que les souvenirs, comme on dit, refirent surface. » (p. 10), ces souvenirs étant liés aux huit objets sortis de la valise.

Les chaussettes finlandaises en crêpe – Lorsqu’il était étudiant à Leningrad, Assia (une étudiante étrangère) est tombée amoureuse de lui et lui a présenté des amis. Parmi eux, Fred Kolesnikov qui fait des trafics. Et voici notre narrateur embarqué embarqué dans une histoire avec deux Finlandaises et leurs chaussettes à « soixante kopecks la paire » (p. 20).

Les chaussures du maire – Voici ce que répondait l’historien Karamzine lorsqu’on lui demandait « En deux mots, que se passe-t-il en Russie : On vole. » (p. 27). Eh bien, les « solides chaussures soviétiques destinées à l’exportation » (p. 28), le narrateur les a volées au maire. Il explique dans quelles circonstances et, au passage, vous apprendrez tout sur la confection d’une sculpture monumentale en marbre. Vous en préféreriez une de Lénine ou de Lomonossov ?

Un costume croisé tout à fait convenable – Lorsqu’il était journaliste, le narrateur devait assister à des obsèques et rédiger des articles « de portée sociale » (p. 44) mais, comme il est toujours mal habillé, son directeur lui reproche de compromettre l’intégrité du journal. « La rédaction n’a qu’à m’acheter une veste. Mieux encore, un costume. Pour ce qui est de la cravate, c’est d’accord, je l’achèterai moi-même. » (p. 44). Il fallait oser, n’est-ce pas ? Et il obtient son « complet croisé, sobre, de marque est-allemande » (p. 54).

Le ceinturon d’officier – « Durant l’été 1963, dans le sud de la République des Komis » (p. 61), le narrateur fait son service militaire en tant que surveillant de camp. Il doit accompagner (à pieds) un zek (un prisonnier) du baraquement 14 « qui est devenu fou » (p. 62) à l’asile de Iosser. Mais, avec Tchouriline, son collègue, ils s’arrêtent pour boire et il y a… un incident. « On entendit un bruit sourd, un craquement de bois mort… le pistolet tomba à terre. » (p. 68). En tout cas, le narrateur est blessé à la tête, au bras et il récupère ce ceinturon orné d’une boucle en laiton.

La veste de Fernand Léger – Nikolaï et Nina Tcherkassov, connus dans le monde du théâtre sont amis avec les parents du narrateur (les parents de l’auteur travaillent tous deux au théâtre en tant que metteur en scène et actrice). Leur fils Andreï naît en mars 1941 et le narrateur en septembre 1941. C’est l’histoire « d’un prince et d’un miséreux » (p. 79). Andreï (Andriouchka) et le narrateur grandissent ensemble et deviennent amis. « Nous courions dans le jardin, mangions des groseilles, jouions au ping-pong, attrapions des scarabées. […] nous allions à la plage […] jouions avec la pâte à modeler sous la véranda. » (p. 82). Lorsqu’il est adulte, Nina Tcherkassov lui offre une vieille veste ayant appartenu au peintre Fernand Léger.

La chemise en popeline – L’auteur se souvient de la rencontre avec Elena Borissovna, une « des agitateurs politiques qui passaient de maison en maison, histoire de persuader les gens d’aller voter le plus tôt possible » (p. 96) mais lui ne se presse pas et même parfois ne va pas voter. Finalement, ce jour-là, aucun des deux jeunes gens n’a voté ! « Nous avons derrière nous vingt ans de mariage. Vingt ans d’isolement réciproque et d’indifférence à l’égard de la vie. » (p. 102) et une fille, Katia. Ici, j’ai remarqué une faute : « nous attaquâme » (p. 99).

La chapka – Un jour que le narrateur arrive à la rédaction du journal qui l’emploie, ses collègues lui apprennent que Raïssa, leur dactylo, s’est empoisonnée. « Non mais Raïssa, quoi ! Une fille jeune, en pleine santé ! » (p. 113). Ensuite son cousin l’emmène à l’hôtel Sovietskaïa pour rejoindre Sofa, Rita et Galina Pavlovna qui réalisent un film documentaire mais après une chute – « le sol était-il glissant ? Ou mon centre de gravité trop haut ? » (p. 117) – le narrateur se retrouve aux urgences de la rue Gogol et il repart avec la chapka qui était à son cousin Boria, enfin pas tout à fait !

Les gants d’automobiliste – Alors que le narrateur représente le journal Le Constructeur de turbines, il est abordé par Ioura Schlippenbach qui décide que sa carrure et son 1m94 conviennent pour le rôle principal de son film amateur de dix minutes. Voici le journaliste embarqué dans un rôle d’acteur, déguisé et maquillé ! « Qu’est-ce que je dois dire ? – Ce qui te vient à l’esprit. Les mots n’ont pas d’importance. L’important c’est la mimique, les gestes… » (p. 139). Il lui restera ces gants d’automobiliste.

Dans ces huit nouvelles, le narrateur est bien sûr un alter ego de l’auteur mais il y mélange réalité et fiction. J’ai aimé les souvenirs de l’auteur, sa façon de les raconter (avec des éléments fictifs tout à fait plausibles), ses digressions et surtout son humour (les auteurs russes (soviétiques) n’étant pas particulièrement réputés pour leur humour ! À part quelques-uns comme Dovlatov ou Bokov). Il y a 8 pages d’illustrations en noir et blanc, ma préférée est celle page 78 (Le ceinturon d’officier).

Les romans et les nouvelles de Sergueï Dovlatov n’ont pas été publiés en Union soviétique (que ses articles journalistiques). C’est seulement en 1989 (moins d’un an avant sa mort) que le magazine littéraire, Zvezda, publie un de ses textes grâce à un de ses amis, Andreï Arev (1940-…) qui est présent dans le recueil La valise. Zvezda (Звезда́ signifie étoile) est un magazine littéraire fondé en janvier 1924 à Saint-Pétersbourg et qui existe toujours, d’ailleurs si vous lisez le russe voici le lien vers le site officiel.

Dovlatov (Довлатов), un film biographique réalisé par Alexeï Alexeïevitch Guerman (1976-…) est récompensé à Berlin (Ours d’argent de la meilleure contribution artistique pour les costumes et les décors, à la Berlinale de février 2018) et à Moscou (Aigle d’or de la meilleure actrice dans un second rôle pour Svetlana Khodtchenkova, 17e cérémonie des Aigles d’or en janvier 2019) et il est présenté à Paris (16e Semaine du nouveau cinéma russe en novembre 2018). J’aimerais le voir un jour.

Une exceptionnelle lecture que je mets dans Challenge de l’été #2 (Russie), Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour Valise), Les textes courts (le livre compte 176 pages mais chaque nouvelle contient dans les 20 pages en moyenne) et Voisins Voisines 2021 (Russie).

Je mets aussi La valise dans le Mois américain. Pourquoi ? Parce que Sergueï Dovlatov a émigré à New York et c’est en y ouvrant sa valise que les souvenirs de ces huit nouvelles lui sont revenus, nouvelles écrites donc à New York, qui n’auraient pas été publiées en Union soviétique mais qui ont été publiées sans problème aux États-Unis, parce que les exilés d’Europe de l’Est (Russes ou autres), c’est ça aussi l’Amérique.