Throwback Thursday livresque 2018-6

Pour ce jeudi 8 février, le thème du Throwback Thursday livresque 2018 est « une histoire en France » et j’ai hésité entre plusieurs livres comme Le camp des autres de Thomas Vinau (roman historique mais pas que… qui se déroule en 1907, un de mes coups de cœur 2017), Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann (un roman émouvant qui se déroule dans la première moitié du XXe siècle et qui raconte l’enfance et la vie de la première femme infirmière lyonnaise) et Le livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Lahrer (exceptionnel roman d’une histoire française contemporaine) mais j’ai finalement choisi Nous, les passeurs de Marie Barraud, un très beau premier roman, historique, émouvant et actuel de la comédienne Marie Barraud sur les traces de son grand-père, Albert Barraud, célèbre médecin bordelais arrêté et déporté en Allemagne en 1944. Un roman important sur le drame familial, sur l’importance de savoir, sur le témoignage et sur le devoir de mémoire.

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Tristesse de la terre d’Éric Vuillard

Tristesse de la terre : une histoire de Buffalo Bill Cody d’Éric Vuillard.

Actes Sud, collection Un endroit où aller, août 2014, 176 pages, 18 €, ISBN 978-2-330-03599-0. Existe en Babel, n° 1402, août 2016, 176 pages, 6,80 €, ISBN 978-2-330-06558-4.

Genres : récit historique, biographie.

Éric Vuillard, né le 4 mai 1968 à Lyon, écrit depuis 1999 ; il est aussi réalisateur et scénariste. Il vient de recevoir le Prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour que j’ai très envie de lire mais en attendant, voici Tristesse de la terre qui m’a fait apprécier son style.

Chicago, 1893, « pendant que l’Exposition universelle célébrait la révolution industrielle, Buffalo Bill exaltait la conquête. » (p. 12). Buffalo Bill, ancien ranger, devenu acteur et créateur du spectacle Wild West Show, voulait « révolutionner l’art du divertissement » (p. 17) car « […] le spectacle et les sciences de l’homme commencèrent dans les mêmes vitrines, par des curiosités recueillies sur les morts. » (p. 14). Le chef indien Sitting Bull se joint à sa troupe et c’est pour la promotion du nouveau spectacle qu’est prise la célèbre photo où Sitting Bull et Buffalo Bill se serrent la main !

C’est l’histoire d’une époque durant laquelle « le premier zozo venu pouvait fonder une ville, devenir général, homme d’affaires, gouverneur, président des États-Unis » (p. 21) ! On est à la fin du XIXe siècle, il y a de nombreux massacres d’Indiens, William Cody alias Buffalo Bill crée la ville de Cody dans le Wyoming, un de ses amis crée le premier Luna Park à Coney Island… Mais, malgré sa célébrité et sa richesse, Buffalo Bill est un homme sujet au découragement et à la déprime, il est terriblement seul et angoissé. « Le succès est un vertige. » (p. 38). Il est le créateur du divertissement de masse, du reality show. Qu’est-ce que le spectacle ? Le plaisir du spectacle ? « On ne sait pas. Et on s’en fiche. On aime le vertige, se faire peur, s’identifier, hurler, crier, rire, pleurer. […] Le spectacle tire sa puissance et sa dignité de ne rien être. » (p. 85-86). Et que reste-t-il ? Des photographies, souvent montées de toutes pièces, des noms, des souvenirs et aussi des mensonges qui sont pourtant devenus Histoire. « Que c’est étrange une photographie. La vérité y vit comme incorporée à son signe. » (p. 145).

Un récit biographique de Buffalo Bill (personnalité mythique des États-Unis) court mais d’une grande intensité avec un rétablissement de certaines vérités historiques (certains événements qu’on croit être historiques – ou qu’on a vu dans les westerns ! – sont en fait légendaires, soit inventés soit tronqués). Tristesse de la terre, qui a reçu plusieurs prix en 2014 et 2015 (Prix d’une vie par Le Parisien magazine, Prix Folies d’encre, meilleur récit de l’année par Lire magazine, Prix Joseph Kessel) est à lire absolument si vous vous intéressez à l’Histoire des États-Unis, au sort des Amérindiens, au monde du spectacle et si vous voulez savoir pourquoi il y a des bisons en Europe !

Dans un autre registre, Enna propose pour le mois de février un African American History Month Challenge qui concerne les États-Unis avec les Noirs-Américains. Je ne sais pas encore si je vais participer, il faut que je vois ce que j’ai en stock mais si ça vous intéresse, allez vous inscrire !

Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann

Les corps fragiles d’Isabelle Kauffmann.

Le Passage, septembre 2016, 140 pages, 15 €, ISBN 978-2-84742-339-6.

Genres : roman intimiste, biographie.

Isabelle Kauffmann est Lyonnaise. Elle était médecin jusqu’au début des années 2000. Mais elle a préféré se consacrer au monde artistique : elle est romancière, auteur-compositeur et peintre à Lyon. Ne regardez pas le voleur qui passe (Flammarion, 2006) est récompensé par le Prix Marie-Claire du Premier Roman. Paraissent ensuite aux éditions Le Passage : Grand huit (2011), Cabaret sauvage (2013) et Les corps fragiles (2016).

Années 30, dans un village de l’est lyonnais, une famille originaire de Suisse alémanique, protestante, famille nombreuse, pauvre, mais heureuse « […] sentiment de plénitude et d’harmonie. Sans doute cet équilibre fondateur m’a-t-il permis plus tard de ne jamais désespérer, ni me plaindre, de toujours garder confiance en l’avenir. Peut-être aussi a-t-il suscité le besoin de partager ce bonheur que je porte en moi. » (p. 13). En 1935 la narratrice, Marie-Antoinette, a 6 ans et elle est « profondément bouleversée » par une très vieille voisine qui souffre à cause de ses doigts déformés. « Je découvris, stupéfaite, la difformité de ses doigts, si tordus qu’ils se pressaient, se superposaient, semblaient se battre entre eux, décharnés, rétractés comme des serres d’oiseaux aux articulations boursouflées. Une main monstrueuse qui n’avait rien de commun avec celles que nous avions dessinées le matin même. » (p. 14). Très jeune donc, Marie-Antoinette a compris : « Je le savais désormais. Au-delà des mains, c’étaient les autres qui m’intéressaient. » (p. 17) et elle deviendra la première infirmière libérale de Lyon. Prendre soin des malades, les accompagner, les réconforter, leur sourire, « alléger leur fardeau » à défaut de pouvoir les sauver. C’est ça, la vocation de Marie-Antoinette, qui exercera pendant près de 40 ans. « […] je ressemble à leur fille, leur sœur, leur mère quand ils étaient petits, à leur femme parfois. Jamais ils ne me manquent de respect. Je n’attends aucun remerciement, ça m’est bien égal, je veux être utile, pour que la vie s’accroche même quand il en manque un morceau […]. » (p. 14).

Ce roman, court mais intense, est une réflexion sur la vie, le « savoir » vivre, la maladie, la mort, la vocation, les progrès de la médecine au XXe siècle (vaccins, antibiotiques, streptomycine, neuroleptiques, massages cardiaques…) et aussi l’évolution de la société et des comportements d’auscultation (plus individuels et plus dans le respect du malade, soins palliatifs…).

Mon passage préféré : « Le corps n’est pas un havre de paix, mais un monde frémissant en perpétuel remaniement, qui s’infecte, s’intoxique, se dérègle, se laisse envahir, déformer, écraser, gonfler, déchirer. Il se fatigue, s’use, il vieillit. Dès la naissance, les cartes sont distribuées injustement. » (p. 46).

D’habitude j’ai du mal avec tout ce qui est médical (je déteste ça même !) mais la vie et l’expérience de Marie-Antoinette, première infirmière libérale de Lyon m’a passionnée ! Il faut dire que son enfance, ses motivations, sa vocation, sa générosité et le style tendre et délicat de l’auteur y sont pour beaucoup. Voici encore deux extraits : « La voix éclaire celui qui l’écoute. » (p. 92). « C’est étrange comme la mort ravive les choses. Tous ces secrets, ces souvenirs qui refont surface, ces remords, ça bouscule. Si seulement les gens se parlaient davantage, s’ils se disaient qu’ils s’aiment… il y aurait moins de malentendus. On éviterait tellement de rancœurs ! » (p. 122-123). Si vous avez l’occasion de lire ce roman, n’hésitez pas, il est intime et puissant ; il a reçu le Prix Canut 2017 et le Prix de la Bastide 2017 et il les mérite !

Ce livre ne rentre dans aucun challenge, c’est assez rare pour le signaler.

Le camp des autres de Thomas Vinau

Le camp des autres de Thomas Vinau.

Alma éditeur, août 2017, 200 pages, 17 €, ISBN 978-2-36279-217-5.

Genre : roman historique.

Thomas Vinau, né le 26 septembre 1978 à Toulouse, est poète, nouvelliste, romancier et publie dans de nombreuses revues. Ses précédents romans chez Alma sont Nos cheveux blanchiront avec nos yeux (2011), Ici ça va (2012) et La part des nuages (2014). Plus d’infos sur son blog, http://etc-iste.blogspot.fr/ et sa page FB.

Pour échapper à un père violent, Gaspard s’enfuit de la ferme dans la forêt avec son chien. « Il n’a plus froid. Il n’a plus mal. Il n’a plus peur. […] Soulève puis porte de ses deux bras le corps blessé de la bête. Pas à pas il avance. » (p. 16). L’enfant et le chien passent quelques nuits dans la forêt. « C’est long à traverser une nuit. » (p. 43). Ils sont retrouvés agonisants par un homme qui les recueille sans poser de questions et les soigne ; c’est un genre d’ermite, herboriste, il se fait appeler Jean-le-blanc, il vit sous terre dans une maison-terrier aménagée. « C’est quoi ce bonhomme ? Un sorcier ? Un contrebandier ? Un timbré ? » (p. 63). En tout cas, il va enseigner à Gaspard, la forêt, les animaux, les venins, les plantes… « Tu es un sorcier ? demande Gaspard bouche ouverte, pendant que la peur s’installe gentiment sur son échine. L’homme laisse exploser dans l’air un rire franc et dur comme un buis en tapant sur l’épaule de l’enfant. Ha ha oui un sorcier, ou peut-être même un démon… Tu crois aux démons petit ?… » (p. 73).

Ce roman a été une énorme claque littéraire ! Un gros coup de cœur. Les descriptions de la forêt, de jour et de nuit, sont époustouflantes, impressionnantes de précision et de force ! « Dans le ventre sauvage d’une forêt, la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n’en finit pas. Un capharnaüm de résine, de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut la lune veille sur tout ça. » (p. 31). « Les araignées tissent des dentelles sur lesquelles le petit jus de la nuit à laissé des milliers de perles. » (p. 52). C’est magnifique, n’est-ce pas ? Le texte est lumineux, les descriptions prennent aux tripes (j’ai senti les odeurs, le vent, la rosée… et j’ai tremblé avec Gaspard et son chien), le style profondément humain et ouvert vers les autres tout en poésie.

Un extrait un peu long mais je tiens absolument à le garder. « Le lièvre est à la forêt. La douceur et la bestialité, la langue chaude de la mère, les babines retroussées du père sont à la forêt. La viande est à la forêt. Le flux et le reflux du sang, les muscles, les odeurs, les souffles sont à la forêt. Toutes les bêtes sont à la forêt. Ce qui grouille, ce qui fouille, ce qui bondit, ce qui déploie, ce qui attaque, ce qui ronge, ce qui creuse, ce qui mord, ce qui broie est à la forêt. L’argent mort de la lune est à la forêt. La glaise, le vent, la brume et la rosée, toutes les obscurités appartiennent à la forêt. Elle est le foyer de tous ceux qui n’en ont pas. De tous ceux qu’on ne veut pas. De tous les chassés, les fuyards, les proies. L’ombre est à la forêt. L’ortie et la ronce, la chouette et le goupil, l’ours et le coucou, le loup et le hérisson, le givre et l’orage, la larve et le serpent. Longtemps elle a été l’ennemie des hommes, son piège, sa mère cruelle. Il s’en est extrait en s’unissant, à force de courage et de lutte, pour se déployer sous le ciel, à découvert. Il est devenu son conquérant. De ça comme du reste. Il l’a coupée en morceaux, l’a exploitée, l’a annihilée, a tenté de la domestiquer comme une vache. Mais la forêt n’a jamais perdu ses propres règles, son propre règne, son ventre de nuit sauvage. Elle est restée le souffle archaïque de nos cycles, l’haleine musquée de nos origines, la reine ombragée du vivant, la ruade. Nous nous sommes tenus à l’écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l’homme et de tous ceux que l’homme refusait. Elle est l’autre camp. Le camp des autres. » (p. 49-50).

L’histoire commence en avril 1907, dans une forêt entre la Somme et la Seine. « Tout un pays nouveau, immense, qu’il a le droit d’explorer, de mériter. Et de conquérir. » (p. 92). Gaspard va aussi découvrir la caravane à Pépère, des vagabonds, des gitans, des anarchistes, des déserteurs, des bagnards en cavale, des étrangers, bref les insurgés, les damnés de la terre, ceux qui font partie d’un autre monde, d’un autre camp. « Tu sais lire petit ?… J’apprends, répond Gaspard […]. C’est bien, petit. Il faut un grand courage pour attaquer ses chaînes avec de l’encre mais c’est à ce prix que tu pourras sortir de la geôle où tu es né ! » (p. 148). Cette année 1907 n’a pas été choisie au hasard par l’auteur : c’est l’année de création des Brigades du Tigre, une police moderne et mobile. « Fraîchement équipée, de téléphones et de télégrammes, d’appareils photo, de fiches anthropométriques, de Browning 1900 et de rutilantes Dion Bouton sorties tout droit des garages. Elle était fin prête pour l’action. Tous préparés mentalement et physiquement, pratiquant les techniques de combat de la savate et de la canne […]. » (p. 181).

Il y a en conclusion une postface appelée « lignes de suite » dans laquelle l’auteur explique pourquoi comment il a écrit ce livre que je vous conseille vivement car il m’a embarquée, subjuguée et, bien que je ne sois pas monomaniaque, je me suis procurée deux autres titres (Nos cheveux blanchiront avec nos yeux et Ici ça va) car ce fut pour moi une très belle découverte que l’écriture de Thomas Vinau ! Et je remercie PriceMinister de m’avoir envoyé ce roman dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire 2017.

Je le mets dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2017 et Un genre par mois (contemporain).

Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe

Le secret d’Igor Koliazine de Romain Slocombe.

Seuil Policiers, octobre 2015, 320 pages, 21,50 €, ISBN 978-2-02122-185-5.

Genres : roman policier, Histoire, espionnage.

Romain Slocombe naît le 25 mars 1953 à Paris. Il est éclectique : auteur (romans, nouvelles, jeunesse, bandes dessinées), illustrateur, traducteur, réalisateur et photographe. Il est passionné par le Japon et sa culture alternative. Plus d’infos sur son site.

Février 1925. Londres. Zhenya Krosnova apprend à Ralph Exeter, journaliste du Daily World (un journal sympathisant de gauche), qu’elle a rencontré le capitaine Igor Koliazine, cosaque du Kouban, seul survivant à savoir où est enterré le trésor des Armées blanches de général Wrangel. « […] les activités d’espionnage et de police ne m’inspirent que du dégoût, mais l’avenir de la révolution mondiale est en jeu. » (p. 53). Mars 1925. Exeter et Koliazine s’envolent pour Constantinople : d’un côté du Bosphore, c’est Péra le quartier européen, de l’autre côté, c’est Stanbul. Accusé de la mort d’un policier français, le commandant Rousseau (Première station avant l’abattoir, 2013), Exeter est pris entre… plusieurs feux ! Son travail d’espion britannique bien malgré lui, ses amis Bolcheviques du Guépéou (GPU), ses amis Russes blancs, les Ottomans, les Germaniques et les Français !

Un passage drôle : « Je n’ai jamais visité de musée aussi mal fichu en ce qui concerne l’information du public ! protesta Exeter auprès de son guide, Polygnotos Meiggs. D’abord, tout ce qui figure sur les cartels est écrit seulement en turc… […] Quant aux magnifiques tapis accrochés aux murs de la salle précédente, j’ai demandé au gardien qui me suivait pas à pas comme s’il s’attendait à ce que j’essaye d’empocher un joyau en souvenir : ‘Et cela, c’est quoi ?’ Le gardien a dit : ‘Un tapis.’ J’ai répliqué, en essayant de garder mon calme : ‘Je vois bien que c’est un tapis. Mais quel genre de tapis ? Il m’a répondu : ‘Précieux.’ En désespoir de cause je me suis tourné vers un touriste turc qui paraissait cultivé et lui ai répété ma question. Il a répondu en souriant : ‘C’est un tapis turc.’ Exeter secoua la tête avec une mimique exaspérée. Polygnotos Meiggs ricana doucement. » (p. 143).

J’ai bien aimé : l’officier de la Sécurité d’État, Ziya Bey, est fan de romans policiers. « […] je me les fais envoyer régulièrement par une librairie de Paris » (p. 167).

Un extraordinaire roman policier, comme je n’en avais pas lu depuis longtemps, dans cette période d’entre-deux-guerres moins connue et très mouvementée ! De l’Histoire, de l’espionnage, de l’aventure, de l’action, un périple à travers l’Europe, une chasse au trésor… dangereuse !, de l’humour aussi : je ne connaissais pas la plume de Romain Slocombe mais je vais lire d’autres titres, c’est sûr, et en particulier le début des aventures de Ralph Exeter, Première station avant l’abattoir paru au Seuil en septembre 2013. L’auteur s’est bien documenté pour ce roman, un roman à l’ancienne, avec une ambiance, avec un bon verre de temps en temps, des personnages hauts en couleur et des descriptions réalistes, ça me plaît !

Pour les challenges Polar et thriller et Une lettre pour un auteur (lettre S).

Au pays des mollahs de H.R. Vassaf

Au pays des mollahs de H.R. Vassaf.

Même pas mal, octobre 2011, 128 pages, 16 €, ISBN 978-2-918645-08-5.

Genres : bande dessinée, roman graphique historique.

Hamid-Reza Vassaf est né le 9 juin 1970 à Téhéran en Iran. Il fut professeur en communication visuelle graphique à la faculté d’art et d’architecture de Téhéran. Plusieurs romans graphiques ont été publiés en Iran mais ils sont maintenant interdits car jugés subversifs. Exilé en France depuis décembre 2006, il est auteur, dessinateur et dirige un atelier graphique à Lyon. Au pays des mollahs est son premier livre paru en français. Plus d’infos sur son site.

Janvier 2008, dans le Golfe persique, dans le Détroit d’Ormuz. Des bateaux rapides iraniens foncent sur un porte-avions américain et menacent de le faire exploser. Le Falkland commandé par le capitaine Douglas est pourtant dans les eaux internationales. Mais la zone est minée (par les Iraniens) et un bateau iranien explose ; Hadji se retrouve seul à l’eau et réussit à nager jusqu’à une plage ; il est recueilli et soigné par Sohaile, journaliste et écrivain qui vit seul sur cette île abandonnée dans la maison de son défunt grand-père.

À travers les souvenirs de Sardar Hadji, chef de la milice islamique bassidji, considéré comme mort en martyr par les dirigeants du pays, c’est plus de trente ans de l’histoire de l’Iran que nous délivre Hamid-Reza Vassaf. De l’école dans les années 60 dont Hadji garde un mauvais souvenir car il avait de mauvaises notes, à son merveilleux mariage avec Effat à l’époque du Shah, en passant par la prison et l’intégrisme religieux.

Avec Sohaile, l’auteur raconte simplement la révolution de 1979, la prise de pouvoir par l’ayatollah Khomeini, la répression, la censure, les relations des religieux avec la littérature, le cinéma, la musique, l’art. « Tous les artistes de l’époque Pahlavi doivent être éliminés ». La musique, l’art sont mauvais et méritent d’être interdits car ils éloignent de l’islam ; par contre le cinéma ou certains arts peuvent être utilisés comme arme et servir à la propagande du régime… Jusqu’à l’été 2009, été durant lequel les nouvelles générations sont descendues dans la rue pour réclamer un passage du « monde mythique » au « monde rationnel ».

En fin de volume, un chapitre intitulé Le trône vide raconte l’histoire perse et les mythologies de Mithra « le sauveur du monde, « dieu du soleil et de la lumière, et l’ennemi des ténèbres et des Dives (démons) » au 6e siècle avant J.C. et de Saoshyant « sauveur du monde » à la « fin des temps ». Ce sont les anciennes mythologies mazdéenne et zoroastrienne (j’ai l’impression que ce sont les équivalents du Dieu des juifs et des chrétiens avec son fils Jésus) avant que les musulmans arabes n’arrivent (637-751) et ne remplacent Mithra ou Saoshyant par leur Mahdi ou imam du temps (zaman).

Un noir et blanc extraordinaire, à la fois sombre et lumineux, presque surréaliste et pourtant tout est si réel ; il est devenu si difficile de vivre dans ce pays à la culture multi-millénaire si belle et si riche.

H.R. Vassaf utilise des personnages de fiction pour des personnes ayant réellement existé : Sardar Hadji pour Hadji Zabihollah Bakhshi, Sohaile le journaliste écrivain pour Masoud Behnoud, Mohsen Chérik le cinéaste pour Mohsen Makhmalbaf (exilé en France) par exemple.

Une bande dessinée – plutôt roman graphique – vraiment réussie, pour comprendre comment s’est déroulée la révolution islamique et comment fonctionne le système politique en Iran.

Je mets cette lecture enrichissante dans les challenges BD, Raconte-moi l’Asie (Iran) et La BD de la semaine.

Le moine et le singe-roi d’Olivier Barde-Cabuçon

Le moine et le singe-roi d’Olivier Barde-Cabuçon.

Actes Sud, collection Actes noirs, mars 2017, 336 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-330-07538-5.

Genre : roman policier historique.

Olivier Barde-Cabuçon… Pas de date de naissance. Auteur français, vivant à Lyon, il a étudié le Droit et les ressources humaines, et a travaillé comme juriste avant de se lancer dans l’écriture, en 2006. Il y a déjà six tomes dans sa série du Commissaire aux morts étranges, ainsi que d’autres romans.

Jardins et labyrinthe de Versailles. La nuit. Une jeune femme est sauvagement éventrée près de la statue du cygne et de la grue. Seul témoin : une chauve-souris ! « – Le commissaire aux morts étranges, murmura quelqu’un. C’est lui ! Le chevalier de Volnay ! […] – Et son assistant, le moine hérétique, souffla un autre. […] – Pas son assistant, souffla-t-il au passage de l’impertinent qui venait de parler, son collaborateur ! » (p. 14). La victime, Flore Vologne de Bénier, était une jeune fille de bonne famille, provinciale, envoyée à Paris. Elle posait pour le peintre de la cour, Waldenberg. Sartine envoie au duo d’enquêteurs, Hélène, agent secret de l’ordre royal, mais elle a eu une relation avec le moine auparavant (je n’ai pas lu les précédents tomes…). « Je ne puis cacher ce que je suis, admit le moine, triste quand mon humeur est morose et rieur quand je suis gai. Ainsi va la vie et la mienne, de la comédie à la tragédie ! » (p. 33).

C’est effectivement le chevalier de Volnay, commissaire au Châtelet, et le moine qui l’accompagne (on apprend ce qui les lie dans le roman) qui vont enquêter car ils sont les meilleurs agents du lieutenant général de police Sartine (ah bon, et Nicolas Le Floch alors ?!). « Oh, ils ont à trouver le coupable pour mon compte. Cela va leur prendre quelque temps mais ils y arriveront. Ce sont mes meilleurs hommes. » (p. 157).

Dans ce roman policier historique de bonne facture, le lecteur croise Sartine, la Marquise de Pompadour, Germain Pichault de La Martinière, médecin et chirurgien du roi, et bien sûr le Roi Louis XV en personne (surnommé le « singe-roi »), et une jeune libraire surnommée L’Écureuil. Mais les courtisans sont finalement une « ménagerie humaine » (p. 123) au même titre que les domestiques, bien domestiqués, et « Vous êtes à Versailles, royaume des courants d’air et des commérages. » (p. 94). Cette série est l’occasion pour l’auteur de montrer les côtés sombres de ce XVIIe siècle tant fantasmé. Quand j’étais enfant, j’étais fascinée par cette Cour (ce que j’en voyais dans les films, les robes, la musique, etc.) mais en fait, après avoir appris comment vivait réellement la Cour, je ne dirais plus du tout que je rêverais de vivre à cette époque ! « Volnay soupira intérieurement. Cinq à six mille personnes travaillaient au Château de Versailles et on entrait dans celui-ci comme dans un moulin. Si l’assassin n’était pas un homme en relation avec Mlle Vologne de Bénier, cela pouvait être n’importe qui… Sans compter les courtisans… » (p. 132).

Apparemment les enquêtes précédentes se déroulent à Paris puis à Venise et en Savoie avec un petit passage par Lyon. Une belle visite de Paris et de ses ruelles, du Château de Versailles avec ses jardins et son labyrinthe, ainsi que de l’Orangerie.

J’ai remarqué quelques erreurs… comme « des suisses » au lieu de « des Suisses » (p. 68) et « Mme de Broteuil d’Ormesson » au lieu « d’Orbesson » (p. 209) mais je lirai à coup sûr les tomes précédents car j’ai beaucoup aimé l’ambiance et les personnages (principaux) : Volnay et surtout le moine qui a plus de caractère et d’humour. « Vous me faites peur… – Pourquoi ? demanda le moine. – Parce que vous n’avez pas peur. » (p. 289). De plus, l’auteur a de très bonnes connaissances historiques voire artistiques.

Une excellente lecture pour le challenge Polar et thriller.