Son espionne royale et la fiancée de Transylvanie de Rhys Bowen

Son espionne royale et la fiancée de Transylvanie de Rhys Bowen.

Robert Laffont, collection La bête noire, juillet 2020, 360 pages, 14,90 €, ISBN 978-2-22124-262-9. Royal blood (2010) est traduit de l’anglais par Blandine Longre.

Genres : littérature anglaise, roman policier.

Rhys Bowen est le pseudonyme de Janet Quin-Harkin, née le 24 septembre 1941 à Bath dans le Somerset. Autrice de romances, elle utilise Rhys Bowen pour ses romans policiers : les séries Constable Evan Evans (1997-2006), Molly Murphy (2001-2017) et Royal Spyness (2007-2020).

Les trois premiers tomes : Son espionne royale mène l’enquête de Rhys Bowen, Son espionne royale et le mystère bavarois de Rhys Bowen et Son espionne royale et la partie de chasse de Rhys Bowen.

Novembre 1932, Londres. Georgie est seule à Rannoch House mais elle reçoit deux lettres, une de la Reine Mary pour déjeuner jeudi et une de sa belle-sœur, Fig, qui lui annonce que la météo est tellement catastrophique dans leur château écossais qu’ils (Binky, Fig et Podge) viennent passer l’hiver à Rannoch House. La catastrophe pour Georgie qui n’a toujours ni domestique ni chauffage ni nourriture digne de ce nom… Heureusement elle rencontre Darcy O’Mara qui l’invite chez Rules, le plus ancien restaurant de Londres.

Lors de son déjeuner avec la Reine, Georgie apprend qu’elle doit représenter la Cour d’Angleterre au mariage de « la princesse Maria Theresa de Roumanie [et du] prince Nicholas de Bulgarie […] héritier du trône. » (p. 49). Maria Theresa est une de ses anciennes camarades de pensionnat (en Suisse si je me souviens bien). Il lui faut une femme de chambre et Queenie Hepplewhite, la jeune femme que Hettie Huggins (l’amie de grand-papa cockney) lui a envoyée est… spéciale. « Topons là, mam’zelle […]. Vous allez pas le regretter, mam’zelle. J’vous jure que j’serai la meilleure femme de chambre que vous avez jamais eue ! » (P. 81). Ne soyons pas mauvaises langues mais nous en doutons quand même !

Voici donc Georgie en route pour la Roumanie en compagnie d’une bonne fantaisiste, maladroite et incompétente (elle a perdu ses précédents emplois à cause d’incidents à répétition…) et d’un chaperon austère, Lady Middlesex. Direction le château de Bran en Transylvanie, évidemment personne n’est rassuré : des loups, des vampires… Et surtout une tempête de neige qui bloque l’accès au château (Middlesex et Bickett ne peuvent repartir le lendemain matin comme prévu).

En tout cas, à Bran, Georgie retrouve sa mère qui y séjourne avec son amant allemand, Belinda sa meilleure amie qui comme souvent a utilisé un subterfuge, le prince Siegfried de Roumanie que Georgie a éconduit il y a quelques mois, la vraie Hannelore et… Darcy (serait-il un espion de la Couronne britannique ?). « Maintenant qu’il était là, je me sentais capable d’affronter vampires, loups-garous et brigands » (p. 169). Mais le maréchal Pirin, un grossier personnage mais indispensable en politique (pour éviter une guerre civile en Yougoslavie), meurt durant le banquet… Crise cardiaque ? Empoisonnement ? Et, bien sûr, impossible d’appeler la police : « À cause de la neige, la ligne téléphonique est coupée. Nous sommes complètement isolés. » (p. 171).

Pour cette quatrième aventure (enquête) de Victoria Georgiana Charlotte Eugenie, fille du duc de Glenn Garry et Rannoch, surnommée Georgie, (et pour le lecteur), c’est un total dépaysement (quoiqu’il fasse plus froid en Transylvanie qu’à Londres). C’est la première fois que Goergie et le lecteur quittent Londres (enfin sauf pour aller dans l’affreux château familial en Écosse).

Par rapport au premier tome où Georgie était une totale novice, elle prend de la bouteille (je ne veux pas dire qu’elle boit), elle devient plus observatrice, plus perspicace au fur et à mesure de ses aventures. Ici, elle ne va pas protéger ou enquêter sur un membre de la famille royale anglaise, elle est totalement hors de son univers mais elle va de nouveau très bien s’en sortir (avec un peu d’aide quand même et même Queenie a son utilité).

C’est bien sûr toujours so British et il y a de la matière : histoire, politique et social des années 30 (certains parlent déjà de Hitler), protocole hum… pas toujours respecté, humour… et une pointe de surnaturel dans ce huis-clos glacial (y aurait-il vraiment des vampires ?).

Bon, je dois avouer que je l’ai lu en août dernier et que je n’avais pas publié ma note de lecture. Pourquoi ? Parce que toutes les notes de lectures rédigées au brouillon dans des cahiers se sont retrouvées dans des cartons avec des livres ou des papiers et que je les retrouve peu à peu (oui, il reste encore quelques cartons à ouvrir), donc voilà, mieux vaut tard que jamais et je lis en ce moment le tome 5, Son espionne royale et le collier de la Reine, paru en juillet 2020.

D’autres l’ont lu : À livre ouvert, Mylène, Pedro Pan Rabbit, Ramettes, d’autres ?

Angleterre pour British Mysteries 7, Mois anglais 2022, Voisins Voisines 2022 et aussi pour Contes et légendes (vampires, château qui a inspiré Bram Stoker), Les dames en noir, Petit Bac 2022 (catégorie Famille pour Fiancée parce que pour la catégorie Lieu il y a déjà pas mal), Polar et thriller 2021-2022.

Le Bureau des affaires occultes d’Éric Fouassier

Le Bureau des affaires occultes d’Éric Fouassier.

Albin Michel, mai 2021, 368 pages, 20,90 €, ISBN 978-2-22646-074-5.

Genres : littérature française, roman policier historique.

Éric Fouassier naît le 9 octobre 1963 à Saint Maur des Fossés (au sud de Paris). Il est docteur en droit et en pharmacie, professeur universitaire (histoire de la santé), membre du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens puis de l’Académie nationale de pharmacie et secrétaire du Grand Prix littéraire de l’Académie nationale de pharmacie. Il écrit depuis l’adolescence, des romans, des nouvelles (parfois sous le pseudonyme d’Yves Magne) et reçoit plusieurs prix littéraires. Le Bureau des affaires occultes, première enquête de l’inspecteur Valentin Verne, reçoit les prix Maison de la presse, Griffe noire du meilleur polar historique de l’année, Lire sous les étoiles, Osny & Clyde en 2021. La suite dans le tome 2, Le Bureau des affaires occultes – Le fantôme du Vicaire. Plus d’infos sur son site officiel.

Paris, été 1830. Alors que les Parisiens font la fête, un garçon d’une douzaine d’années tente d’échapper au Vicaire. Il se réfugie dans une tente mais celle-ci est remplie de miroirs et il se retrouve « prisonnier du labyrinthe de glaces » (p. 16).

Paris, automne 1830. Louis-Philippe est sur le trône, « l’enthousiasme révolutionnaire [est] retombé » (p. 17) et les Parisiens retrouvent « leur existence médiocre » (p. 18), leurs difficiles conditions de travail et leur pauvreté… Mais beaucoup de riches ont tiré leur épingle du jeu et ont fait fortune, comme l’industriel Charles-Marie Dauvergne qui veut marier son fils unique, Lucien, 25 ans, à Juliette, une jeune fille de bonne famille et bien dotée, qui finalement plaît au jeune homme. Mais madame Dauvergne retrouve son fils hébété devant un miroir et il se jette du cinquième étage.

Valentin Verne, 23 ans, orphelin, (à noter qu’il a étudié le droit et la pharmacie comme l’auteur), est « inspecteur au deuxième bureau de la première division de la préfecture de police. Le service des mœurs. » (p. 25) depuis un an. Il vit au « 21 de la rue du Cherche-Midi [dans] un vaste appartement au troisième étage. » (p. 33). Il est subitement détaché à la brigade de Sûreté (fondée par Vidocq) qui cherche à « faire œuvre de bonne police avec des gens parfaitement intègres » (p. 37).

« Valentin ne s’attendait pas le moins du monde à la tournure que prenait l’entrevue. La perspective d’être muté, même pour un temps limité, ne l’enchantait guère. Aux Mœurs, il avait tout loisir de traquer le Vicaire et n’était pas certain de pouvoir bénéficier de la même liberté à l’avenir. Cependant, si la décision de le changer de service était déjà prise, il ne servait à rien de manifester sa contrariété. Mieux valait donner l’impression d’accepter la situation de bonne grâce. » (p. 38). Et c’est sur le suicide étrange de Lucien Dauvergne qu’il doit enquêter.

D’ailleurs, après s’être mis en danger auprès des membres du Renouveau jacobin dont faisait partie le jeune Dauvergne, Valentin est sauvé in extremis par Évariste Galois (qu’il a rencontré la veille) puis apprend le suicide d’un autre jeune homme, Michel Tirancourt qui a déclaré avant de mourir « Ce sont les miroirs qui m’ont obligé. » (p. 126). Avec son supérieur, le commissaire Flanchard, chef à la Sûreté, les choses sont claires, « Si je vous suis bien, monsieur le préfet, il serait souhaitable que l’enquête de l’inspecteur Verne conclue officiellement que ces deux suicides sont bien… des suicides. Mais que si par extraordinaire il s’agissait d’autre chose, nous y mettions le holà. En toute discrétion, cela va de soi. » (p. 127).

Les détails historiques, politiques, médicaux présents dans ce roman ne sont pas là pour faire beaux, ils font bien sûr avancer le récit et donnent de l’épaisseur aux personnages et à l’enquête. D’ailleurs Paris, à cette époque, n’est pas une belle ville, tout n’est que puanteur et cloaque… J’ai bien aimé que Valentin prenne la relève de son défunt père, Hyacinthe Verne, pour débusquer le Vicaire et retrouver Damien, un orphelin enlevé et enfermé quelque part dans une des planques du Vicaire. Valentin Verne est comme un nouveau policier, plus moderne, avec des connaissances et une acuité que les autres policiers n’ont pas, les prémices de la police scientifique.

Il y a aussi une belle galerie de personnages, à commencer par Valentin Verne bien sûr, mais aussi quelques femmes qui commencent à s’émanciper comme Félicienne Dauvergne, la jeune sœur du suicidé, et surtout Aglaé Marceau, une comédienne de 22 ans qui ne laisse pas le jeune policier indifférent. Et puis, il y a Damien, cet enfant de 8 ans qui fait tout pour survivre à la violence et aux dépravations du Vicaire.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 5, un livre d’horreur avec le Vicaire), Challenge littéraire 2022 (catégorie 43, un livre dont le titre est le titre d’une série), Petit Bac 2022 (catégorie Objet pour Bureau qui est un meuble transportable), Polar et thriller 2021-2022.

Voyage en Iran de Nedim Gürsel

Voyage en Iran – En attendant l’imam caché de Nedim Gürsel.

Actes Sud, collection Lettres turques, janvier 2022, 176 pages, 21 €, ISBN 978-2-330-16131-6. Mehdi’yi Beklerken Iran’a Yolculuk (2019) est traduit du turc par Pierre Pandelé.

Genres : littérature turque, essai littéraire, récit de voyage.

Nedim Gürsel naît le 5 avril 1951 à Gaziantep (sud-est de l’Anatolie) en Turquie mais il passe son enfance chez son grand-père à Balıkesir (région de Marmara) avant d’être interne au lycée de Galatasaray à Istanbul. Dès le début des années 70, il publie des textes dans des revues littéraires et étudie ensuite les lettres modernes à la Sorbonne à Paris (thèse de littérature comparée sur Louis Aragon et Nâzım Hikmet en 1979). Il partage son temps entre Paris (il est professeur à la Sorbonne et à l’Institut national des langues et civilisations orientales) et Istanbul. Il est auteur de nombreux romans, nouvelles, récits mais je n’ai encore jamais lu cet auteur et je suis contente de le découvrir pour le Printemps de la littérature turque.

Voici le début. « Au retour d’Iran, à l’aéroport Imam Khomeiny de Téhéran, alors que nous patientons pour passer les contrôles de rigueur, j’engage la conversation avec un compatriote. L’homme, dont tout laisse à penser qu’il est un homme d’affaires, me demande la raison de ma présence en Iran. Je lui réponds que je suis venu en touriste, découvrir le pays ; cela semble le plonger dans une certaine perplexité. ‘– Vous n’avez pas trouvé d’autre pays à visiter ? me fait-il. – Vous ne pouvez pas dire ça. C’est une pays fascinant avec une histoire plurimillénaire et un système politique unique en son genre. – Moi je dirais surtout qu’ils sont assis sur un tas d’or et passent leurs journées à glander.’ Je préfère ne pas relever. Je suis encore marqué par mon expérience de l’Iran et mes souvenirs d’enfance qui lui font écho. » (p. 9).

Dans cet essai, Nedim Gürsel raconte son voyage en Iran sur les traces des lieux saints mais aussi des Iraniens, des poètes et de la culture iranienne. Il est parti avec Tijen Burultay, responsable photo du magazine Magma et deux Iraniens. « Sans leur aide, nous n’aurions jamais pu visiter le pays d’un bout à l’autre et découvrir tant de merveilles. Pour des raisons que j’aborderai plus tard, il n’est pas aisé de voyager en Iran ; celui qui part à la rencontre de ces hommes et femmes passant supposément leurs journées ‘assis sur un tas d’or à glander’ s’en trouvera pourtant largement payé en retour. » (p. 10).

Que ceux qui se sentent déçus que je présente un auteur turc parlant de l’Iran dans le Printemps de la littérature turque ne le soient pas parce que l’auteur fait des parallèles, des comparaisons entre la Turquie et l’Iran ; il parle de ses découvertes littéraires aussi bien classiques comme la poésie d’Omar Khayyām, La chouette aveugle de Sādegh Hedāyat ou contemporaine comme le poète Saïd Fekri et Sirènes rouges de Téhéran de Shahzadeh İgual (elle a écrit son roman en turc mais il n’est pas traduit en français) et aussi de la gastronomie (les plats de riz, les confiseries et même les alcools), etc. « Je me contenterai de raconter ce que j’ai vu et compris de l’Iran à la lumière de ce que j’en savais. » (p. 11). Nedim Gürsel a un avis précis : « Je ne pense pas qu’il appartienne à l’État de se mêler de la manière dont ses citoyens s’habillent, de ce qu’ils boivent ou mangent. Mais l’Iran est un pays musulman à nulle autre pareil. Son régime est théocratique mais sa culture, son mode de vie et ses forces vives n’ont rien d’archaïque. Ce n’est pas non plus un pays du Moyen-Orient comme les autres, et j’en ai fait l’expérience tout au long de ce voyage. La culture iranienne, qui remonte à des temps immémoriaux, se réclame d’un passé impérial prestigieux et s’honore d’une littérature qui gagnerait à être connue de tous. » (p. 12).

Alors, vous êtes prêts pour le voyage ? Commençons par Téhéran, ses rues, ses hôtels, ses cafés, ses écrivains avec leur nihilisme et leur mal-être, ses mémoriaux, ses palais, ses librairies et ses bouquinistes, sa censure… « Qu’on m’autorise à rappeler à cette occasion que la censure frappe également en Turquie, même si l’espace laissé à l’amour et aux mœurs y est bien plus large qu’en Iran, en littérature comme dans la vie de tous les jours. » (p. 32).

Nous continuons le voyage ? La région de Khorassan dans le nord-est de l’Iran avec Meched (la deuxième ville du pays) et la petite ville poussiéreuse de Nichapour avec le mausolée d’Omar Khayyām (XIe-XIIe siècles), « J’ai quitté atterré ce bas monde, j’ai trépassé / Mes perles de savoir jamais ne seront plus percées / Faute à la folie des ignorants / Je laisse mille idées irisées qui jamais n’auront essaimé. » (p. 49) et le mausolée de Farīd al-Dīn ‘Attār (XIIe-XIIIe siècles), « mystique auteur du Cantique des oiseaux » (p. 51), « La chaleur vient non du four, mais du feu / La grâce n’est pas une couronne, c’est une pelisse / Ce que tu cherches n’est pas à La Mecque, ni à Qods / Ce que tu cherches, quoi que tu cherches, est en toi. » (p. 55). Puis Tus qui « abrite la dernière demeure du plus grands des poètes iraniens, celui que les Iraniens considèrent comme le sauveur de la langue persane : Firdoussi, né vers 930 et mort aux alentours de 1020 après J.-C. » (p. 57), auteur du Livre des rois (Chāhnāme), « œuvre fleuve comptant pas moins de soixante mille distiques » (p. 57), œuvre que Nedim Gürsel considère comme un « immense récit ‘tolstoïen’ […] où se mêlent guerres et paix, hommes et dieux, […] partiellement inspiré du livre saint des zoroastriens, l’Avesta. » (p. 58).

Direction ensuite Hāfiz et ses jardins dans le sud-ouest de l’Iran, dans « la province du Fārs qui a donné son nom à la Perse. […] le cœur de l’Iran. » (p. 73) sur les traces de Yahya Kemal, poète et écrivain, ou plutôt sur les traces de son poème, La Mort des mystiques (1933). Persépolis, Chirāz, Ispahan… où l’auteur parle beaucoup de Pierre Loti, considéré comme un grand orientaliste (p. 117-118). Je note de lire si possible Le meilleur des jours de Yassaman Montazami dont l’auteur parle avec force (p. 140-144).

Nedim Gürsel emmène ses lecteurs dans un très beau voyage non seulement géographique et religieux mais aussi historique, mythologique, littéraire, poétique avec une plume alerte et érudite mais lisible par tous alors je vous conseille vivement ce récit de voyage sans concession si vous êtes intéressés par la Turquie et l’Iran, ou simplement curieux. J’ai de mon côté appris beaucoup de choses tant aux niveaux mythologique, historique et géographique que littéraire.

Pour le Printemps de la littérature turque bien sûr mais aussi Bingo littéraire d’Hylyirio (catégorie 28, témoignage ou autobiographie, 4e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 57, un livre dont la couverture comporte un élément météorologique, ici ciel de nuit étoilé et nuages), Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour Iran), Tour du monde en 80 livres (Turquie), Un genre par mois (en juin, biographie, essai, récit de voyage…) et Voisins voisines 2022 (Turquie). Et le nouveau Shiny Summer Challenge 2022 (menu 3 Sable chaud, option 2 Une oasis dans le désert = le voyage d’une vie).

La machine Ernetti de Roland Portiche

La machine Ernetti de Roland Portiche.

Albin Michel/Versilio, juin 2020, 448 pages, 21,90 €, ISBN 978-2-22645-154-5.

Genres : thriller, Histoire, science-fiction.

Laurent Portiche est diplômé de l’Institut des hautes études cinématographiques, docteur en philosophie et licencié en lettres. Dès le début des années 70, il est réalisateur de documentaires, de séries et d’émissions (scientifiques ou historiques) pour la télévision. Depuis 2017, il est aussi écrivain : Le retour des momies (Stock, 2017), Mémoire totale et Sagesse animale (Stock, 2018), Les enfants de Mathusalem et Harmonies (Stock, 2019), Les maladies rares (Buchet-Chastel, 2021) et la série Ernetti chez Albin Michel/Versilio, La machine Ernetti (2020), Ernetti et l’énigme de Jérusalem (2021), Ernetti et le voyage interdit (2022).

« Avant-propos. Aussi incroyable que cela paraisse, ce roman est basé sur une histoire vraie. Elle s’est déroulée à Rome, au Vatican. Un homme, un prêtre, aurait construit entre 1956 et 1965, en pleine guerre froide, une machine à voir dans le temps. Il s’appelait Peregrino Ernetti. Avec son « chronoviseur », le père Ernetti aurait rapporté toutes sortes d’images du passé, récent ou très lointain. Depuis, cette machine aurait été démontée sur ordre du pape Paul VI, puis dissimulée dans l’obscurité discrète d’une cave du Vatican. Pour quelle raison ? On l’ignore. À partir de là commence une histoire livrée aux seules limites de mon imagination. R.P. » (p. 9).

Mars 1938, région de Messine, nord-est de la Sicile. Ettore Majorana, 32 ans, « l’un des plus grands physiciens du vingtième siècle » (p. 11) fuit une idée « inspirée par le Diable » (p. 11).

Mars 1954. Le jeune père capucin Pellegrino Ernetti est au chevet du padre Pio. Le père Leonardo, envoyé du Pape, « un psychologue reconnu et un membre éminent de l’Académie pontificale des sciences » (p. 13), lui parle d’hypnose et de médecine psychosomatique. Il cherche un jeune assistant comme Ernetti qui a étudié l’histoire et la physique y compris la physique quantique.

Mars 1954, Vatican. Le pape Pie XII, considéré comme « un pape ‘dur’ et très conservateur » (p. 19) a arrêté l’expérience des prêtres ouvriers, « la plupart étaient rentrés dans le rang. Mais pas tous. » (p. 18). Des prêtres français manifestent pour les prêtres ouvriers, pour que l’Église soit au côté du peuple et s’engage dans une certaine libération comme le mariage des prêtres.

1955, dans le domaine de Leonardo. Le vieil homme né en 1881 fait écouter à Pellegrino une bande magnétique qu’il a enregistrée en janvier 1955. Or, ce qui est enregistré est une dispute entre son père et lui lorsqu’il avait 10 ou 11 ans, soit en 1891 ou 1892. Comment a-t-il pu « enregistrer un événement du passé » (p. 23) ?

1955, Rio, Brésil. L’évêque Montini, bras droit du pape Pie XII, doit rencontrer Alberto Pindare de Carvalho, surnommé l’Évêque Rouge, qui vit dans la plus grande favela de Rio, Rocinha, et qui appelle à une révolution sociale pour lutter contre l’asservissement des peuples par le capitalisme. Il veut créer un schisme et fonder l’Église des Pauvres avec des théologiens des pays voisins. Or l’Église catholique se bat contre le communisme et préfère éviter tout basculement politique au sein de l’Église et tout schisme que « le Saint-Siège [craint] autant que le Diable » (p. 29).

Dans ce roman, la religion rejoint donc la science, la politique et le social, la modernité donc et c’est ce qui fait sa force. Serait-ce une « réconciliation entre la science et la foi » (p. 23) ou une folie qui conduira la Chrétienté à sa perte ?

C’est pour éviter cette folie que le pape Pie XII convoque Leonardo et Pellegrino au Vatican en cet automne 1955. Le physicien Ettore Majorana que tout le monde croyait suicidé en 1938 vient de mourir dans un monastère de Calabre et Pie XII a reçu une lettre qui parle de ses travaux sur la physique quantique et les microparticules en particulier les neutrinos (qui étaient considérés comme des particules hypothétiques à l’époque). Montini, Leonardo et Pellegrino sont tenus au secret absolu et partent pour la Calabre pour récupérer « ses travaux mathématiques. Le reste, trois cents pages de calculs, […] conservé dans une caisse, dans sa cellule de Santo Stefano del Bosco. » (p. 35) puis les étudier dans le bunker des caves secrètes du Vatican.

En plus, les premiers manuscrits de la mer Morte ont été retrouvés en 1947 en Israël et des prêtres dominicains sont en train de les étudier (que vont-ils découvrir ?). Le père Hubert de Meaux, qui supervise tout ça en Galilée, envoie une de ses étudiantes, Natacha Yadin-Drori, Juive Ukrainienne, rodée au combat (entraînement de Tsahal, krav maga), récupérer le manuscrit de Dayoub volé après sa découverte, avec Thomas un archéologue français. De Meaux est lui aussi convoqué par le pape Pie XII, inquiet par toutes ces découvertes : vont-elles sauver la Chrétienté ou la mettre en danger ?

Natacha découvre dans le manuscrit récupéré quelque chose d’extraordinaire, des paroles prononcées par Jésus étaient déjà écrites par les Esséniens plus de cent ans avant sa naissance ! De leur côté, Leonardo et Pellegrino avancent dans l’étude des calculs de Majorana. « Cette histoire est vraiment abracadabrante. Avec ses équations mystérieuses, son savant un peu fou, une machine, un écran, on se croirait dans un roman de Jules Verne ! Le père Ernetti resta un moment silencieux. – Non, mon père, pas Jules Verne. Le père Leonardo le fixa surpris. – Pas Jules Verne, mais Herbert George Wells, l’auteur de La machine à explorer le temps. Ils se regardèrent interdits. Ils venaient de comprendre à quoi servait la machine de Majorana. […] – Non pas « voyager », pas se déplacer physiquement dans le temps, comme dans le roman de H.G. Wells, mais voir dans le temps. » (p. 66).

Pie XII n’a « jamais aimé la science, et encore moins la physique moderne » (p. 67) qui se mêle de ce qui ne la regarde pas… La Création a déjà été mise à mal « avec l’explosion de l’atome primitif des astronomes. Et maintenant, le voyage dans le temps ! » (p. 67). Mais il a une idée derrière la tête, « Si la machine fonctionne, nous aimerions pouvoir l’utiliser pour remonter, disons… de deux mille ans. […] Jusqu’à l’époque où a vécu et prêché notre Seigneur Jésus-Christ. […] Ce serait un grand moment dans l’histoire de la chrétienté, peut-être le plus grand […]. Nous montrerions au monde entier le visage authentique du Christ. » (p. 68).

Le lecteur est plongé dans un grand thriller, époques différentes, pays différents (principalement Italie, Israël et Brésil), personnages différents dont la personnalité et les caractéristiques se mettent en place peu à peu (mais rapidement quand même), chapitres courts (véritable page-turner) avec une grande érudition aussi bien historique que scientifique (les fers de lance de l’auteur). J’aime bien lire ce genre de romans (disons thrillers ésotériques) de temps en temps, en espérant qu’il n’y ait pas d’anachronismes et de choses trop tirées par les cheveux (je veux dire stupides et incompréhensibles qui mènent le lecteur en bateau). Ce qui n’est pas le cas ici, il y a une base historique et véridique (cette machine existerait, ça reste au conditionnel, lire l’avant-propos au début de ma note de lecture) mais l’histoire est passionnante et je ne vous en dis pas plus sinon je devrai arrêter trop souvent ma lecture pour noter des extraits !

Mais il y a de très bons passages, par exemple quand Natacha découvre avec Thomas le site de Qumrân où vivaient les Esseniens avec des rites précis avant l’arrivée de Jésus Christ, ou quand Natacha rencontre Pellegrino Ernetti pour travailler avec lui, ou quand Karol Wojtyla fait son apparition (dans le roman), avant de devenir le futur pape Jean-Paul II. Et aussi, à cette époque où les scientifiques parlent de physique quantique et de la théorie des mondes multiples (ou parallèles), imaginez ce que peut montrer une machine qui utilise des microparticules encore peu connues. Bref, ce premier tome m’a convaincue et je veux lire la suite, Ernetti et l’énigme de Jérusalem (2021) et Ernetti et le voyage interdit (2022).

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 15, un roman de plus de 400 pages, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 31, un roman dont l’action a lieu dans une capitale européenne, ici Rome et le Vatican), Littérature de l’imaginaire #10, Petit Bac 2022 (catégorie Objet pour Machine), Polar et thriller 2021-2022 et Une semaine en Italie (avec un peu de retard). Et le nouveau Shiny Summer Challenge 2022 (menu 1 Été ensoleillé, option 1 Mort sur le Nil = policier et thriller).

Gentlemind 2 de Díaz Canales, Valero et Lapone

Gentlemind 2 de Díaz Canales, Valero et Lapone.

Dargaud, février 2022, 72 pages, 18 €, ISBN 978-2-20508-724-6.

Genre : bande dessinée espagnole.

Juan Díaz Canales est le scénariste. Il naît en 1972 à Madrid (Espagne). Après avoir étudié l’animation, il devient scénariste et dessinateur de bandes dessinées. Du même auteur : Blacksad et Corto Maltese entre autres.

Teresa Valero est la co-scénariste. Elle naît le 23 juillet 1969 à Madrid (Espagne). Elle travaille pour le dessin d’animation (Corto Maltese, Nanook parmi les séries animées et Astérix et les Vikings, Bécassine parmi les films d’animation) puis se tourne vers le scénario de bandes dessinées. Du même auteur : Sorcelleries (3 tomes).

Antonio Lapone est le dessinateur et le coloriste. Il naît le 24 octobre 1970 à Turin (Italie). Après avoir été dessinateur pour une agence de publicité, il se lance dans la bande dessinée. Il vit en Belgique. Plus d’infos sur son blog, Lapone Art.

Lorsque j’ai lu Gentlemind 1, je ne pensais pas mettre si longtemps pour lire le tome 2… mais, voilà, c’est chose faite ! Le premier tome se déroulait entre 1939 et 1944 et le lecteur faisait la connaissance principalement d’Arch Parker (dessinateur), Navit (son amie), H.W. Powell (riche industriel, propriétaire du magazine Gentlemind), Waldo Trigo (avocat portoricain) et sa sœur Gabriela (activiste).

Brooklyn, New York, 1945, Navit devenue Gina Powell (dans le 1er tome) a hérité de Gentlemind à la mort de son époux mais ça ne plaît pas à l’équipe de rédaction (que des hommes) et Arch est quelque part en Europe (en train de se battre… ou mort…).

Gina veut absolument moderniser le vieillissant Gentlemind pour en faire un magazine moderne avec de la fiction. Mais elle ne veut pas faire comme la concurrence, Esquire qui mise sur l’érotisme et Amazing Stories qui mise sur l’imaginaire (en particulier la science-fiction et le fantastique).

Juin 1945, John Doe doit écrire une histoire de fiction pour chaque numéro mais Robert Hearn du New York Times dévoile que John Doe est en fait l’avocat Waldo Trigo, or il est Portoricain et des échauffourées ont lieu entre les Portoricains qui manifestent et la police…

Décembre 1945, Gina a réussi son coup avec « Homme de papier, la nouvelle fiction américaine, Capote, Faulkner, Steinbeck, Hemingway, Fitzgerald, Chandler, Salinger, Camus, Bradbury » (p. 12), excusez du peu ! À noter que Camus, Français né en Algérie, est assimilé à cette « nouvelle fiction américaine ».

Juin 1947, le magazine est en plein essor et publie Gus Greene, Joe Clayton, Ira B. Philips, C.C. Fuse, Carson Ravitch, Arthur McVoy, Bruce Enoch, Alexander Foxton, des noms que, je l’avoue, je connais moins que ceux cités plus haut.

Août 1949, Gina est blessée lorsqu’elle voit un numéro spécial d’Esquire proposant « une anthologie des plus belles pin-up d’Arch Parker ». (p. 14). Pendant ce temps-là, les Portoricains continuent de manifester pour leurs droits.

Juin 1950, Gentlemind titre « Vous les hommes êtes tous égaux. » (p. 15). Mais les manifestants portoricains ont été arrêtés par la police et Gabriela, blessée par balle, est à l’hôpital. Robert Hearn rend visite à Waldo Trigo en prison et veut lui faire dire une opinion politique. « Il n’y a pas de patrie, Hearn. Il y a des hommes qui écrasent d’autres hommes et des hommes qui se défendent, c’est tout. J’embrasserai cette cause, mais je ne ferai mienne aucune langue, aucune terre. Et la seule arme que je compte utiliser pour cela, c’est l’écriture. » (p. 19).

D’autres histoires se rajoutent à celle de Gentlemind comme celle de Jo, la nouvelle secrétaire, ou celle de Maggie Kenwood, la photographe, amie du docteur Karl Penrod Wolf, le chirurgien des stars. Et, en mars 1951, Robert Hearn qui a quitté The New York Times et Maggie Kenwood sont en Une, quant à Jo, elle est devenue rédacteur en chef.

Les ventes de Gentlemind ont augmenté de 30 %, les annonceurs publicitaires sont revenus à 60 % mais rien n’est gagné, un nouveau concurrent arrive en 1953. « Votre Esquire, votre Gentlemind… – Non, non, donnez-moi ce Playboy dont tout le monde parle. » (p. 37). Gentlemind survit grâce aux Unes avec Charlie Chaplin ou Elvis et au retour d’Arch Parker mais fin des années 60, début des années 70, d’autres magazines paraissent comme Mad, People, Rolling Stone et plus personne ne veut de Gentlemind, « une revue vieillotte » (p. 53).

Un récit riche en émotion et rebondissements qui, à travers les 30 ans de parution de Gentlemind (jusqu’en 1975), raconte la vie aux États-Unis, la vie des Américains, des ‘presque’ Américains (des réfugiés allemands, parfois d’anciens nazis sur qui retombe leur passé), des ‘pas encore’ Américains (les Portoricains qui ont continué la lutte). Le tout dirigé par une femme qui malheureusement s’endurcira et se perdra… Une très belle suite (et fin) enrichissante et bien menée.

Pour La BD de la semaine (plus de BD de la semaine chez Noukette) et les challenges BD 2022, Mois espagnol et sud-américain et Les textes courts.

Les quatre fils d’Ève de Vicente Blasco Ibáñez

Les quatre fils d’Ève de Vicente Blasco Ibáñez.

La Revue de Paris, 1922, 45 pages (lecture numérique). Los cuatro hijos de Eva (1921) est traduit de l’espagnol par Georges Hérelle.

Genres : littérature espagnole, novella, classique.

Vicente Blasco Ibáñez naît le 29 janvier 1867 à Valence (Espagne). Il étudie le droit dès 1882 et publie son premier texte dans une revue de Valence puis, à Madrid, il fonde le journal fédéraliste La Revolución en 1887 et publie Fantasías (son premier livre). Écrivain, journaliste et homme politique, il est considéré comme l’un des plus grands romanciers de langue espagnole (avec ses romans de style naturaliste, il est comparé à Émile Zola). Il fonde le blasquisme (mouvement idéologique populiste et républicain, anticlérical et qui appelle à l’insurrection) et le journal El Pueblo en 1894. Il publie de nombreux romans entre 1892 et 1929 (plusieurs sont adaptés au cinéma) et il est invité pour des conférences en Europe et en Amérique (en particulier en Argentine et aux États-Unis). Il s’exile en France en 1925 et meurt à Menton (France) le 28 janvier 1928.

Durant l’hiver en Europe, des migrants, des Espagnols et des Italiens pour la plupart, partent moissonner chaque année en Argentine. Malgré le prix du voyage, ils gagnent plus là-bas (6 pesos par jour) que dans leur pays (quelques centimes). Les propriétaires argentins [les] appellent ‘hirondelles’ » (p. 3). Le tio (oncle) Correa, un Espagnol qui travaille en Argentine depuis trente ans, est « l’oracle des moissonneurs espagnols » (p. 4), un patriarche respecté mais ce jour-là, un homme avait eu le bras broyé et il resterait handicapé à vie. Alors Correa se lamente et se plaint…

« Le mal est sans remède. Il y aura toujours des riches et des pauvres, et ceux qui sont nés pour servir les autres doivent se résigner à leur triste sort. Ma grand’mère le disait bien, et pourtant elle était une femme : c’est la faute d’Ève s’il n’y a pas d’égalité dans le monde ; et nous, qui passons rageusement notre vie à servir et à engraisser les autres, c’est la première femme que nous devons maudire pour la servitude à laquelle elle nous a condamnés. Mais quel est le mal qui n’a point pour cause les femmes ? » (p. 6). Il faut bien un(e) coupable quelle que soit l’époque…

Mais pourquoi Ève ? Remontons à l’époque où Adam et Ève sont « chassés du Paradis terrestre et condamnés à gagner leur pain à la sueur de leur front » (p. 7) et comprenons bien qu’en fait c’est Adam qui a tout fait, tout inventé, tout construit, tout travaillé ! Quant à Ève, elle mettait « au monde un enfant tous les ans, quelquefois deux, ― elle ne pouvait pas s’en dispenser, puisqu’elle avait la mission de peupler la terre, ― elle demeurait toujours aussi jolie. » (p. 10). Oui, vous avez bien lu ! Pourquoi je lis ça, moi ? Bon, c’est pour la bonne cause, grand auteur espagnol, classique, tout ça…

Alors qu’Adam est « le travailleur infatigable, le bon procréateur » (p. 11), Ève est parfois « injuste et agressive » (p. 10), surtout elle est une coquette, fantaisiste et ambitieuse qui délaisse ses enfants et devient vaniteuse… Euh, c’est plus que de l’anticléricalisme de la part de l’auteur, là, c’est de la misogynie pure et dure ! Y aurait-il quelque chose que je ne comprends pas dans cette histoire ? Bon, continuons…

Bref, un jour, un chérubin prévient Ève que, s’il ne pleut pas, le Créateur viendra leur rendre visite sur Terre. C’est pourquoi elle choisit, parmi la centaine d’enfants, ses quatre préférés « et elle les débarbouilla, les habilla le mieux qu’elle put. Puis, avec force bourrades, elle poussa tous les autres dans une étable et les y enferma sous clef, malgré leurs protestations. » (p. 23). Arrivent l’escorte, les archanges et le Seigneur avec les anges et les hauts dignitaires de la cour céleste… Le Seigneur ne veut pas revenir sur la punition qu’il a infligée à Adam et Ève mais il considère que leurs enfants sont innocents donc il veut leur faire un cadeau à chacun mais… « Quatre enfants seulement ? ― s’étonna le Seigneur. ― Je vous croyais une descendance plus nombreuse. Mes cadeaux ne me ruineront pas. Allons, petits, approchez. » (p. 27).

Je ne vous dis pas le cadeau que reçoit chacun des quatre fils, oui Ève a choisi quatre fils, aucune fille… Lisez ce conte presque biblique qui vous éclairera indubitablement sur « l’absurde logique par laquelle l’humanité se laisse conduire » (p. 33) puisqu’un tout petit nombre dirige (en plus quatre n’est pas un très bon chiffre dans certains pays du monde) alors que les autres sont enfermés dans l’étable comme un troupeau honteux qu’on doit cacher… Le monde est finalement une « éternelle tragédie » (p. 36) et je comprends où le vieux Correa voulait en venir au niveau social et humain même si j’ai un peu de mal avec ce non-humour cinglant. Mais, résolument à lire, à découvrir !

Avez-vous déjà lu cet auteur espagnol ? Si oui, quel(s) titre(s) ? Je me laisserais bien tenter (un de ces jours) par le roman Les quatre cavaliers de l’Apocalypse (Los cuatro jinetes del Apocalipsis, 1916). En tout cas, vous pouvez lire Les quatre fils d’Ève sur plusieurs sites en numérique et sur Wikisource en espagnol.

Après L’œuf de cristal de H.G. Wells, un auteur anglais, hier, je continue le tour d’Europe, thème de mai de Les classiques c’est fantastique avec cet auteur espagnol que je ne connaissais pas et je mets aussi cette lecture dans 2022 en classiques, Mois espagnol et sud-américain, Petit Bac 2022 (catégorie Famille pour Fils) et Les textes courts.

Les cahiers japonais tome 1 – Un voyage dans l’empire des sens d’Igort

Les cahiers japonais tome 1 – Un voyage dans l’empire des sens d’Igort.

Futuropolis, octobre 2015, 184 pages, 24 €, ISBN 978-2-75481-199-6. Quaderni Giapponesi vol.1 – Un viaggio nell’impero dei segni est traduit de l’italien par Laurent Lombard.

Genres : bande dessinée italienne, récit de voyage.

Igort, de son vrai nom Igor Tuveri, naît le 26 septembre 1958 à Cagliari en Sardaigne. Il est auteur de bandes dessinées, éditeur (Coconino Press de 2000 à 2017) et réalisateur. Il commence sa carrière en 1980 et publie dans des revues italiennes (Il Pinguino, Frigidaire, Linus, Alter) puis françaises (Métal Hurlant, L’Écho des Savanes). De nombreuses bandes dessinées paraissent chez Futuropolis, Albin Michel, Les Humanoïdes Associés, Casterman, Vertige Graphic… Plus d’infos sur son site officiel. Il y a plus de 10 ans, j’avais lu Les cahiers ukrainiens mais je n’avais pas relu cet auteur depuis (mais pourquoi donc ?).

Inspiré par les maîtres des estampes (Hiroshige, Hokusai, Sharaku, Utamaro), par l’ère Showa, « Showa-jidai, qui signifie littéralement ‘période de paix éclairée’. » (p. 16) et passionné de dessin, le jeune Igor rêve du Japon depuis l’adolescence et dessine des histoires inspirées par L’empire des signes de Roland Barthès, par les cartes de stratégies obliques créées par le chanteur Brian Eno, « Sur chaque carte, il y avait des suggestions abstraites » (p. 21) et par les préceptes d’Ekiken, un « médecin samouraï du XVIIe siècle » (p. 23) aussi un grand botaniste. Avec « Daniele Brolli, un ami écrivain et dessinateur de BD » (p. 22), il réalise sa première bande dessinée, Goodbye Baobab (qui se déroule au Japon).

Donc, lorsqu’Igort se rend au Japon pour la première fois au printemps 1991, ça fait plus de 10 ans qu’il en rêve. En 1994, il habite dans un joli quartier ancien de Tôkyô, Bunkyo-ku, « fait de petites constructions et peuplé de temples et de sanctuaires. » (p. 10) et il a un contrat avec Kôdansha (son manga Yuri aura un immense succès non seulement auprès des enfants mais aussi des adultes).

J’ai beaucoup aimé la façon respectueuse avec laquelle Igort raconte sa vie à Tôkyô, sa découverte des codes, son amour des jardins et des temples, sa découverte du monde du manga et du gekiga, sa rencontre avec Jirô Taniguchi (m’a émue), leurs échanges sur le monde du travail différent au Japon et en Europe et leur amitié, sa rencontre avec Masashi Tanaka (Gon, excellent manga sans texte), ses relations avec son éditeur, Tsutsumi Yasumitsu, « Avec lui, j’ai appris énormément de choses sur mon monde à moi, sur ce que je cherchais, sur ce qu’étaient les thèmes de mon travail de conteur. » (p. 44), sa passion pour le cinéma de série B (les « films de yakusas, de samouraïs ou des films érotiques appelés ‘pinku eiga’ », p. 52) en particulier ceux de Seijun Suzuki (révéré par Kitano et Tarantino), sa passion pour le monde du sumô (que j’ai vécue moi aussi), sa découverte des auteurs japonais (Natsume Sôseki, Junichiro Tanizaki, Kafu Nagai…) et de la musique underground japonaise dans les quartiers modernes (Akasaka, Roppongi…).

Toute une nostalgie qui s’installe à la lecture de cette très belle bande dessinée richement illustrée (quelques photos anciennes) et sérieusement documentée… « Je vis le présent au Japon comme un voile léger qui laisse transparaître le passé. » (p. 113). Peut-être à découvrir, si c’est possible, Momotarô-Umi no Shinpei de Mitsuyo Seo, film d’animation, une « perle qui a saisi aux larmes Osamu Tezuka alors âgé de 16 ans » (p. 129) et Norakuro de Suihô Tagawa, manga en 10 volumes, « Même Osamu Tezuka, futur père d’Astro le petit robot, aimait cette BD joyeuse et la considérait parmi ses plus fortes influences. » (p. 131). Une photo impressionnante (p. 136-137), des enfants (9-12 ans environ) armés qui partent à la guerre… « Il y a quelque chose d’éperdument tragique et d’essentiellement japonais dans tout ça : le sourire amer caressé par un chrysanthème. » (p. 135). Je n’en ai pas parlé mais Igort a beaucoup parlé du chrysanthème, de son origine, de sa signification précédemment (p. 68-71).

D’autres expériences d’Igort m’ont émue comme la statue du chien Hachikô à la gare de Shibuya (illustration p. 139), le film d’animation Le tombeau des lucioles d’Isao Takahata, « magie invisible des grandes œuvres » (p. 140), je dois dire que je suis en larmes chaque fois que je vois ce film, sa visite du musée Ghibli où il n’a pas rencontré Isao Takahata mais Hayao Miyazaki, « Miyazaki était gentil. Il parlait du ton calme de celui qui sait faire la part des choses. » (p. 142), des années plus tard, ce n’est pas Hayao Miyazaki que j’ai rencontré mais son fils Gorô Miyazaki (l’échange a été rapide mais j’en garde un extraordinaire souvenir). Igort dit « Ça a été un des après-midi les plus légers et les plus profonds de ma vie. » (p. 144), eh bien suite à ma visite du Musée Ghibli à Mitaka en juin 2003 et à ma rencontre non seulement avec Gorô Miyazaki mais aussi les personnages que j’aime, je peux dire la même chose (et j’ai pleuré en voyant le robot géant du Château dans le ciel avec le petit oiseau sur son épaule).

Oh, une petite erreur page 144, durant son échange avec Miyazaki, « Il m’a parlé de l’époque où il a travaillait au manga ‘Nausicaa’ […] », alors « où il a travaillé » ou « où il travaillait » ? Je pencherais pour la 2e réponse vu que les verbes suivants sont « qu’il y avait consacrés […] lui paraissait […]. ».

Mon passage préféré. « Kurihara-san, le grand chef de la septième division éditoriale de Kodansha, m’a dit un jour que le Japon c’était comme un écrin, et que ceux qui voulaient s’en approcher devaient avoir les clés de cet écrin pour pouvoir profiter des trésors conservés en son sein. Moi, ça fait plus de 20 ans que je l’ai approché, ce lieu de l’âme, et que je le fréquente assidûment. Ce qui n’empêche pas que son mystère se renouvelle continuellement. » (p. 149).

Ce premier tome est une très belle lecture, riche, émouvante, qui me rappelle des souvenirs non seulement de mes voyages au Japon mais aussi de mes découvertes de la culture japonaise (littérature, cinéma, animation, manga, arts, musique, thé…), le Japon me manque tellement que parfois je l’occulte pour ne pas trop souffrir de ce manque (pendant quelque temps, je ne lis pas de romans ou de mangas japonais, je ne regarde pas de films ou de séries japonais…) mais instinctivement, je ne peux m’empêcher d’y revenir, c’est vital ! C’est pourquoi, dès que possible, je lirai les deux autres tomes des Cahiers japonais d’Igort, le tome 2 : Le vagabond du manga paru en juin 2018 et le tome 3 : Moga, mobo, monstres paru en septembre 2021.

Pour La BD de la semaine (plus de BD de la semaine chez Stéphie) et les challenges BD 2022, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 11, une bande dessinée ou un roman graphique, 4e billet), Hanami Book Challenge (menu 2, passé, présent et futur du Japon, sous-menu 1, au temps des samouraïs, mais Tokyo capitale et L’individu dans la société sont également abordés), Petit Bac 2022 (catégorie Objet pour Cahiers, enfin cette catégorie est honorée !), Un mois au Japon (qui continue en mai) et Une semaine en Italie (l’auteur est Italien).

Orient de José Carlos Llop

Orient de José Carlos Llop.

Chambon (Actes Sud), janvier 2022, 224 pages, 21,80 €, ISBN 978-2-330-16123-1. Oriente (2019) est traduit de l’espagnol par Edmond Raillard.

Genres : littérature espagnole, roman.

José Carlos Llop naît en 1956 à Palma de Majorque, une île des Baléares (Espagne). Il gère la bibliothèque Lluís Alemany (patrimoine de Majorque). Il est auteur (romans, poésie, essais, théâtre, nouvelles…) et traducteur. Vous pouvez lire une interview sur le site de Do, l’un de ses éditeurs en français.

« Lorsqu’on est expulsé de soi-même tout en vivant dans un pays inventé – et la passion amoureuse est un pays inventé par le désir –, l’expulsion est double. D’une part, on doit abandonner son propre monde, celui qu’on a construit et par lequel on a été construit. D’autre part, la boussole qui permettait de s’aventurer en terra incognita se dérègle. Pour combien de temps, on ne sait, mais l’avarie perdure dans le nouvel état : l’aiguille aimantée cesse de reconnaître le nord, et le sud disparaît ; et la passion s’affaiblit en perdant sa nature secrète. L’infection du quotidien. » (p. 15).

Pourquoi le narrateur est-il si pessimiste ? « Ma femme m’a mis à la porte. La phrase est vulgaire, mais le fait ne l’est pas. […] Il n’y a pas eu de cris, ni de scène […]. » (p. 16). Il vit « à présent dans un ancien couvent de moines bénédictins transformé en hôtel. » (p. 17). Il n’y a qu’un autre pensionnaire en plus de lui, Cyril Hugues Mauberley, un bibliophile anglais qui fait des recherches sur l’actrice Natacha Rambova et le peintre Federico Beltrán Masses (Majorque). Et puis il a une relation avec Miriam, une de ses étudiantes, et il se lance à corps perdu dans ses recherches sur Sophie Ravoux (juive) et Ernst Jünger (nazi).

Mais il vient d’enterrer sa mère et il découvre dans « une boîte à chaussures qui porte [son] nom […] des lettres que Sara Gorydz a envoyées à [sa] mère il y a vingt ans. » (p. 20). Des lettres mais aussi d’autres documents, des photos et des agendas annotés. Sara Gorydz, juive polonaise, a vécu en Italie avec son mari, l’écrivain Paolo Zava, et elle a travaillé pour le journal Il Gazzettino et pour le musée de Herculanum. Rosa (la mère du narrateur) et Sara ont passé des années ensemble après la Deuxième guerre mondiale.

Le narrateur passe alors en revue ses souvenirs, sa mère (Rosa), son père (Hugo, journaliste), ses grands-parents maternels partis en Guinée (sa mère y est d’ailleurs née), sa femme (Ana), ses recherches sur Ovide, et finalement la quête de l’amour. « Tout cela […], je l’ai écrit pour ne pas parler de moi-même et, ne le faisant pas, le faire quand même. S’écrire à travers les autres […]. » (p. 39). Mais dans une lettre écrite par sa mère, inachevée, il découvre un secret, un secret du temps où ses parents vivaient entre Orient et Occident, « deux façons différentes d’aimer. » (p. 43).

Professeur universitaire, le narrateur se réfère souvent à Ovide, « poète cultivé, ironique et raffiné, vivant au milieu des barbares, loin de Rome et de ceux qui l’avaient applaudi »(p. 18) et à son œuvre. Il y a aussi pas mal de références cinématographiques, avec le réalisateur espagnol Bunuel mais pas que, et des références musicales (p. 115, p. 160). Et il y a plus encore, « Je voulais être écrivain et j’avais un roman, l’histoire de ma famille. […] La volonté d’être écrivain, ou de se croire écrivain, engendre autant de monstres que le sommeil de la raison goyesque. » (p. 73). « Je voulais être écrivain et j’étais convaincu que l’histoire de ma famille serait un grand roman. » (p. 75).

Un roman sensuel qui parle d’amour, de désir, de passion, d’excitation, de sexualité, de désordre amoureux ou d’harmonie, de « la prodigieuse complexité de l’amour » (p. 88), un roman riche (histoire, littérature, cinéma, peinture, musique…), peut-être trop riche… J’ai moins aimé les pages 151 à 198, j’ai trouvé que ça tournait un peu en rond, mais les dernières pages sont très bien. Je lirai d’autres titres de José Carlos Llop (si vous en avez un à me conseiller !).

Mon passage préféré. « Dans l’imaginaire de toute vie se cache toujours la fuite, la disparition, l’invention d’une autre vie différente. Toujours. Et la consolation se trouve dans le cinéma, dans les chansons, dans les romans… Mais ce n’est qu’une consolation et nous le savons. » (p. 117).

Pour Challenge lecture 2022 (catégorie 33, un livre qui parle d’un secret de famille), Petit Bac 2022 (catégorie Lieu pour Orient), Le tour du monde en 80 livres (Espagne), Voisins Voisines 2022 (Espagne) et bien sûr le Mois espagnol.

GrandMèreDixNeuf et le secret du Soviétique d’Ondjaki

GrandMèreDixNeuf et le secret du Soviétique d’Ondjaki.

Métailié, janvier 2021, 192 pages, 17,60 €, ISBN 979-10-226-1096-4. AvóDezanove e o segredo do Soviético (2008) est traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm.

Genres : littérature angolaise, roman.

Ondjaki de son vrai nom Ndalu de Almeida, naît le 5 juillet 1977 à Luanda (Angola). Il étudie la sociologie à Lisbonne (Portugal), a un doctorat en Études africaines, rédige sa thèse sur José Luandino Vieira (auteur, poète, traducteur et conteur angolais né en 1935) et devient auteur. Il est poète (son premier livre est un recueil de poésie, Actu Sanguíneu, en 2000) et romancier (son deuxième livre est une autobiographie de son enfance, Bonjour camarades (Bom dia camaradas) en 2001). Il part ensuite étudier à l’université Columbia de New York et réalise (avec Kiluanje Liberdade) un film documentaire, Oxalá cresçam pitangas – Histórias da Luanda (Pourvu que les pitangas grandissent – Histoires de Luanda) en 2007. Il est aussi auteur pour la jeunesse, nouvelliste et dramaturge. Il reçoit de nombreux prix littéraires et ses livres sont traduits dans une douzaine de pays (principalement en Europe mais aussi en Amérique du Sud et en Chine).

J’avais repéré ce roman à sa parution et, comme pas mal de livres, je l’avais oublié mais Rachel m’a (re)donné envie de le lire. Je n’ai pas lu le premier roman traduit d’Ondjaki, Les transparents (2015), mais je me le note pour plus tard.

Les enfants sont « à PraiaDoBispo, la plage de l’Évêque » (p. 11) lorsque survient l’explosion, une explosion tout en « belles couleurs que [leurs] yeux voyaient pour ne plus jamais les oublier. » (p. 11), une explosion « tout près de la maison de GrandMèreAgnette, plus connue […] comme GrandMèreDixNeuf. » (p. 12). Une explosion qui a aussi lieu à côté de la station essence… et à l’entrée du « gigantesque chantier du Mausolée, un endroit que l’on construisait pour conserver le corps du camarade président AgostinhoNeto, qui était depuis quelques années bien embaumé par des Soviétiques fortiches dans l’art de maintenir un défunt agréable à contempler. » (p. 13).

Vous comprenez que ce roman qui se déroule dans les années 80 va être à la fois historique et humoristique. Jugez vous-mêmes : « – GrandMèreGnette, pouvoir ouvrir, c’est moi, Bilhardov. Pleuvoir beaucoup dehors. – Dix ans qu’il est là et il n’a toujours pas appris le portugais d’Angola. Ces Soviétiques sont la honte du socialisme linguistique, a dit GrandMèreCatarina. » (p. 28).

Le narrateur est un des enfants qui vivent chez GrandMèreDixNeuf et sa sœur, la mystérieuse GrandMèreCatarina. Elle n’est pas toujours tendre, GrandMèreDixNeuf, c’est peut-être à cause de la vie qu’elle a vécu et de la guerre. Mais tout ce petit monde vit en bonne entente dans ce quartier de Luanda proche de l’océan, les vieilles, les enfants, les deux perroquets qui disent des gros mots mais jamais « avant onze heures » (p. 79), le CamaradeVendeurD’Essence qui s’occupe de la station qui n’a plus d’essence depuis longtemps, le fou ÉcumeDeMer qui va se baigner là où c’est interdit, les Soviétiques…

Peut-être ce qui a fait que l’auteur est devenu écrivain. « Tu es un amour. Et quand tu seras grand – elle s’est penchée pour me parler, ma regardé tranquillement dans les yeux –, quand tu seras grand, il faudra que tu te souviennes de toutes ces histoires. Tu les garderas en toi. Tu me promets ? » (GrandMèreDixNeuf, p. 87).

Au début, j’ai eu un peu de mal avec les noms et heureusement que les mots et phrases en portugais et en espagnol (il y a des Cubains) sont traduits (beaucoup de jeux de mots). Chaque personnage est différent et les relations entre eux sont importantes pour le déroulé de l’histoire. Les enfants – et les oiseaux – ont autant d’importance que les vieilles dames ou les autres voisins. J’ai bien aimé le docteur RaphaelTocToc (presque tout le monde a un surnom). Je dirais que l’histoire est un peu loufoque (il y a par exemple un crocodile dans une niche) mais je pense qu’en temps de guerre, les enfants (et les grands aussi) s’inventent des histoires pour tenir le coup. C’est donc un peu déroutant, à la fois dramatique et drôle, agréablement surprenant finalement.

En 1975, l’Angola a son premier président, Agostinho Neto, né en 1922 (il s’est désigné lui-même) ; guerre civile, dictature communiste ; il est mort en 1979 à Moscou. Je ne partais pas ignorante parce que j’ai vu, en mai dernier, D’une guerre l’autre, un film réalisé par Raúl de la Fiente et Damian Nenow en 2018, un film d’animation documentaire pour les adultes avec des images d’archives et des témoignages sur la guerre en Angola (1975-2002) inspiré du livre du journaliste polonais Ryszard Kapuściński.

Pour découvrir l’Angola, ce petit pays africain peu connu, un roman à lire, un film d’animation à voir et un autre film puisque le roman a été adapté au cinéma par João Ribeiro (2021), bande annonce ci-dessous (en portugais), j’espère que ce film (pour l’instant présenté dans des festivals) arrivera en France bientôt.

Pour Les adaptations littéraires, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 23, un livre adapté en film ou série, 2e billet), Challenge lecture 2022 (catégorie 9, un roman dont le titre comporte au moins 7 mots, ici il y en a 9), Petit Bac 2022 (catégorie Famille pour Grand-Mère), Le Tour du monde en 80 livres (Angola) et bien sûr À la découverte de l’Afrique.

Voyage au bout de l’enfance de Rachid Benzine

Voyage au bout de l’enfance de Rachid Benzine.

Seuil, collection Cadre rouge, janvier 2022, 84 pages, 13 €, ISBN 978-2-02149-559-1.

Genre : roman franco-marocain.

Rachid Benzine naît le 5 janvier 1971 à Kénitra au Maroc. Il arrive en France à l’âge de 7 ans. Il étudie les sciences humaines et l’économie. Il est professeur, auteur et prône le dialogue entre islam et christianisme (Nous avons tant de choses à nous dire avec le père Christian Delorme en 1998) et entre islam et judaïsme (Des mille et une façons d’être juif ou musulman avec Delphine Horvilleur en 2017).

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterré dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles. » (p. 9), c’est ainsi que débute ce court roman. Que s’est-il donc passé ? Vous allez le découvrir grâce à l’enfant, Fabien, qui raconte.

Ce qui va l’aider à tenir le coup ? La poésie et le souvenir des encouragements de son instituteur de CE2, monsieur Tannier. « Fabien tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire si créatif… » (p. 9). Mais le jour où il doit lire ses poèmes en classe, se parents lui annoncent qu’ils partent en voyage, tout est prêt, il n’y a pas à tergiverser… Son père lui a dit qu’il était trop curieux, qu’il était un kâfir (un mécréant) et qu’il allait finir en enfer… Le voyage fut long, parfois il a fallu se cacher, Fabien ne comprenait pas les langues qui étaient parlées… Et, lorsque la famille fut arrivée en Syrie, à Raqqah plus précisément, Fabien est devenu Farid. « Papa et maman, ils étaient très excités. Je les avais jamais vus aussi heureux. Ils m’ont dit que c’était le paradis ici. » (p. 12).

Pour Fabien fini les copains, fini la poésie, son père porte des vêtements amples et un turban, sa mère porte un niqab « tout noir » (p. 12). Il comprend que ce n’est pas le paradis et « qu’il fallait combattre le monde entier. » (p. 14). Ses amis et son instituteur lui manquent, ses grands-parents lui manquent… « Je commençais à en avoir assez de tout ça. » (p. 14), « ça me plaisait pas du tout d’être à Raqqah. » (p. 17).

Fabien se fait de nouveaux copains, joue au foot avec eux, fréquente l’école coranique, apprend l’arabe et entre chez les lionceaux du califat (le dessin, la danse, la musique, les jeux vidéo et la télévision sont interdits). Mais, un jour, son père doit partir pour tuer des « ennemis de l’islam » (p. 21).

Fabien va raconter les humiliations, la violence, la peur, la mort de son père, les remariages forcés de sa mère, la naissance de Selim, l’adoption de « Fatima, une petite de cinq ans dont les parents et les frères et sœurs ont tous été tués dans les bombardements de la coalition » (p. 41), la dure vie dans le camp d’Al-Hol en Syrie kurde avec les interrogatoires, la surveillance, les maltraitances, les maladies… bref l’horreur totale et cette affreuse question, « À onze ans, je suis un monstre ou une victime ? » (p. 76-77).

Voyage au bout de l’enfance aurait pu s’appeler Voyage au bout de l’enfer mais c’était déjà pris. Comment peut-on emmener son enfant dans un pays en guerre, dans un pays dans lequel des cinglés endoctrinés détruisent, tuent, torturent ? C’est inadmissible de faire vivre de telles horreurs à des enfants… au nom de quoi, de qui, de la folie tout simplement, de l’orgueil sûrement aussi. L’histoire que raconte Fabien est fictive mais on sait bien que tout est vrai, malheureusement vrai et que le courage ne suffit pas…

Après avoir lu Dans les yeux du ciel (qui m’avait moyennement plu) et Ainsi parlait ma mère (que j’avais beaucoup aimé), je ne pouvais que lire ce Voyage au bout de l’enfance. Un livre bouleversant où les enfants, victimes, sont abandonnés à leur triste sort mais ils ont déjà tout perdu alors que leur reste-t-il à part la mort ? Je suis sous le choc bien sûr.

Pour À la découverte de l’Afrique, Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 31, un enfant sur la couverture, 2e billet), Les textes courts et Tour du monde en 80 livres (Maroc, puisque c’est le pays dont l’auteur est originaire qui compte même si le roman se déroule ailleurs).