Le soldat désaccordé de Gilles Marchand

Le soldat désaccordé de Gilles Marchand.

Aux Forges de Vulcain, collection Fiction, août 2022, 208 pages, 18 €, ISBN 978-2-373-05648-8.

Genres : littérature française, roman, Histoire.

Gilles Marchand, je vous remets ce que j’avais écrit sur Requiem pour une apache : il naît en 1976 à Bordeaux. Il est musicien, auteur et éditeur. Depuis 2010, il publie des nouvelles aux éditions Antidata. Ses précédents titres aux Forges de Vulcain : deux romans, Une bouche sans personne (2016), Un funambule sur le sable (2017) et un recueil de nouvelles, Des mirages plein les poches (2018).

Alors que j’ai vu récemment la très belle série télévisée, historique et dramatique, Les Combattantes, sur le rôle des femmes durant la Première guerre mondiale, je m’apprête maintenant à lire Le soldat désaccordé.

« Je n’étais pas parti la fleur au fusil. Je ne connais d’ailleurs personne qui l’ait vécu ainsi. L’image était certes jolie, mais elle ne reflétait pas la réalité. On n’imaginait pas que le conflit allait s’éterniser, évidemment. Personne ne pouvait le prévoir. On croyait passer l’été sous les drapeaux et revenir pour l’Automne avec l’Alsace et la Lorraine en bandoulière. De retour pour les moissons, les vendanges ou de nouveaux tours de vis à l’usine. Pour tout dire, ça emmerdait pas mal de monde cette histoire. On avait mieux à faire qu’aller taper sur nos voisins. Pourtant, on savait que ça viendrait : on nous avait bien préparés à cette idée. À force de nous raconter qu’ils étaient nos ennemis, on avait fini par le croire. Alors, quand ils sont passés par le Luxembourg et la Belgique, il n’y avait pas grand monde pour leur trouver des circonstances atténuantes. On était nombreux à être volontaires pour leur expliquer que ça ne se faisait pas trop d’aller envahir des pays neutres. […]. » Voici comment débute ce roman, page 9, et je trouve ces phrases très fortes bien que je n’aime pas le mélange du ‘on’ et du ‘nous’, c’est soit l’un soit l’autre mais je vais m’y habituer parce que j’ai très envie de lire ce roman !

Et, à la fin de la guerre, en 1918 « Les morts officiels, les disparus, les estropiés… » (p. 10), sans oublier les fusillés, combien sont-ils en vrai ?

Le narrateur, ayant « perdu une main dès l’automne 1914 » (p. 10), ne participe plus au combat mais, malgré le fait qu’il soit fiancé à Anna, il veut continuer à aider, « je pensais que j’étais indispensable » (p. 10), alors il approvisionne, il transporte (il peut conduire des camions grâce à une prothèse) dans toute la France jusqu’en 1918. Lorsqu’après guerre, il rencontre Blanche Maupas qui veut prouver que son mari a été « fusillé à tort » (p. 11), il apprend tout d’elle : « la méthode, l’abnégation, le sens du détail, les réseaux, l’importance de l’opinion publique, les démarches judiciaires. » (p. 11). Pendant des années il travaille « pour des associations ou différents comités œuvrant à la réhabilitation des fusillés pour l’exemple. Et je parcourais le pays afin de permettre à une famille de retrouver la dépouille d’un soldat qui n’était pas revenu. » (p. 11-12). Voilà la vie et le travail d’enquêteur de cet ancien soldat qui va redonner espoir, des informations et si possible des corps aux familles alors que le lecteur ne sait même pas son nom ! Et il est plus habitué aux « villes détruites aux clochers défoncés, les villages éventrés, les anciens hôpitaux et les asiles de campagne » (p. 15) qu’au restaurant parisien où le convie une nouvelle cliente, Jeanne Joplain, qui veut retrouver son fils Émile, disparu à Verdun en 1916 (le nombre officiel de disparus est de deux cent cinquante mille, p. 20). « Je ne pus réprimer un violent élan de désespoir. Des mères et des femmes de poilus persuadées que leur soldat était toujours vivant quelque par, j’en avais rencontré beaucoup. […] Mais retrouver un poilu vivant, cela ne m’était jamais arrivé. » (p. 18). Pourtant, c’est possible car il y avait de nombreux amnésiques, « Ça représentait un stock de tendresse laissé à l’abandon, et pour lequel on était prêt à se battre. » (p. 21). De rencontre en rencontre, l’enquêteur est le récipiendaire de « toutes les histoires qu’ils n’en pouvaient plus de garder pour eux. Tout ce qui venait hanter leurs nuits et qu’ils désiraient épargner à leur famille. » (p. 25). À travers cet enquêteur, l’auteur donne la parole aux soldats rescapés des tranchées.

Et lorsque les Français font la fête, comme en 1925, «  Ça swinguait, ça jazzait, ça cinématographiait, ça électroménageait, ça mistinguait. L’Art déco flamboyait, Paris s’amusait et s’insouciait. Coco Chanélait, André Bretonnait, Maurice Chevaliait. » (p 53), bien vu les jeux de mots, beaucoup ne parviennent pas à s’« abandonner à cette insouciance. […] On avait beau faire semblant, on avait traversé l’enfer. » (p. 53). Et puis, Verdun… « Dans le ciel, c’était le feu. Le feu et les cendres. Sur la terre, c’était les secousses et les tremblements. L’antichambre de l’enfer. » (p. 61).

Pas facile de remonter la piste, entre les légendes comme celle de la Fille de la Lune, les délires de ceux qui ont perdu la tête mais l’enquêteur n’abandonne pas !

Estomaquée après cette lecture, je me demande encore comment un livre si magnifique peut raconter autant d’horreurs (réelles) mais «  Ça sert à ça, les histoires, à rendre la vie meilleure. » (p. 111) et « J’ai compris que, même après la mort, il restait de l’amour. On ne sait pas quoi en faire, mais ça vaut le coup de se battre et de le nourrir. » (p. 138). Un très beau roman sur un thème, différent de la guerre en elle-même et des gueules cassées, peu abordé en littérature que je vous conseille fortement.

Pour ABC illimité (lettre G pour prénom), Bingo littéraire d’Hylyirio (case n° 11, une couverture bleue), Challenge littéraire 2023 (catégorie 11, le livre préféré d’un proche) et Les départements en lecture (Gironde, 2e billet).

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Epsil∞n n° 16 (octobre 2022)

Les précédents numéros : Epsil∞n n° 1 (juillet 2021), Epsil∞n n° 2 (août 2021), Epsil∞n n° 3 (septembre 2021), Epsil∞n n° 4 (octobre 2021), Epsil∞n n° 5 (novembre 2021), Epsil∞n n° 6 (décembre 2021), Epsil∞n n° 7 (janvier 2022), Epsil∞n n° 8 (février 2022), Epsil∞n n° 9 (mars 2022), Epsil∞n n° 10 (avril 2022), Epsil∞n n° 11 (mai 2022), Epsil∞n n° 12 (juin 2022), Epsil∞n n° 13 (juillet 2022), Epsil∞n n° 14 (août 2022) et Epsil∞n n° 15 (septembre 2022).

Epsil∞n n° 16 (octobre 2022).

Epsil∞n, édité par Unique Héritage Média (UHM), 100 pages, octobre 2022, 4,90 €.

Un numéro toujours passionnant et parfaitement illustré avec 91 scientifiques du monde entier interrogés. Dans l’édito, Hervé Poirier, le rédacteur en chef, s’interroge avec la rédaction de la revue : quel est le bon moment pour traiter un sujet scientifique ? « Ni trop tôt, ni trop tard » (p. 3).

Au sommaire, Club Epsil∞n (courriers des lecteurs), les rubriques Fil d’actus (plusieurs sujets abordés de façon courte, euh les dents humaines sont des écailles de poissons qui ont évolué « à l’intérieur de la bouche, sous forme de dents », p. 11, brrr…), En images (toujours des photographies superbes, le frai des coraux, l’apprentissage de la chasse chez les élanions à queue blanche, le canyon de Mars, entre autres), Labyrinthe (le casse-tête du changement d’heure), Atlas (les sols agricoles dans le monde), Analyse (énergie, la France va-t-elle éviter le black-out ?, n’oublions pas que la France est un pays tempéré mais, au moment où je lis ce magazine, les vagues de froide de janvier-février ne sont pas encore là…), C’est dans l’air (Quand les tribus disparaissent, quel drame, quelle tristesse…), Big data (Chaque organe a ses cellules immunitaires). Pas de Contre-pied dans ce numéro.

L’enquête, « Surdité, l’épidémie silencieuse » (p. 20-26). Ce ne sont plus des suppositions ou des estimations… Une étude épidémiologique a été effectuée par l’Inserm avec des résultats d’audiogrammes et c’est vrai que c’est alarmant… « un quart de la population française présente des problèmes d’audition » (p. 22), et pas seulement chez les personnes âgées… mais aussi chez les jeunes. Que je suis contente d’avoir peu utilisé mon walkman (je ne supportais pas d’avoir quelque chose sur (et encore moins dans) les oreilles) et de ne jamais écouter la musique (ou la télévision) fort !

Le dossier, « Première plongée dans l’inconscient animal » (p. 40-53). Phases de sommeil et activités cérébrales comparables à celles des humains, rêves, cauchemars, chez les pieuvres, les oiseaux, les araignées, les singes, les lézards, fascinants ! « Mais à quoi rêvent les animaux ? » (p. 48).

Puis diverses rubriques : Système solaire (Ce qu’il y avait avant, « 5,4 g de poussière arrachés à l’astéroïde Ryugu par la sonde japonaise Hayabusa 2 », p. 55), Première (un embryoïde de 1 mm fabriqué en laboratoire… pour de futurs traitements médicaux et transplantations ? « mais nous devons d’abord penser à l’éthique » p. 64), Décryptage (Le phénomène hyperman ou hyperactif, hypersensible, hyperempathique, hyperintelligent…), Amazonie (Les civilisations oubliées, incroyable !), Stockage ADN (Nos données sont sauvées, nous sommes rassurés… ou pas !).

Et à la fin, le cahier Pop’Sciences qui apporte humour et originalité tout en restant scientifique : de l’alcool dans l’espace, la meilleure des touillettes, de la stabilité des trous noirs, les films scientifiques, The Line la ville « invisible » en Arabie, entre autres.

Je le répète, Epsil∞n est un excellent magazine, toujours sérieux, abondamment illustré, abordable pour tous les lecteurs même les moins fondus de sciences (et qui apporte des rectificatifs en cas d’erreurs). J’ai presque rattrapé mon retard, il me reste à lire les numéros 17 et 18 de 2022 et j’ai acheté le n° 19 de janvier 2023 (et j’ai aussi les 4 hors séries mais eux, ce sera pour… plus tard !). Vous aimez les sciences ou vous êtes curieux de découvrir les sciences de façon agréable et à petit prix ? Lisez Epsil∞n ! Vous pouvez toujours consulter les sources sur epsiloon.com/sources.

Queenie, la marraine de Harlem d’Aurélie Lévy et Elizabeth Colomba

Queenie, la marraine de Harlem d’Aurélie Lévy et Elizabeth Colomba.

Anne Carrière, août 2021, 168 pages, 24,90 €, ISBN 978-2-8433-7962-8.

Genres : bande dessinée française, roman graphique, Histoire.

Aurélie Lévy naît en 1977 à Paris mais elle part étudier au Japon, d’abord à l’Université féminine de Nagoya puis elle étudie l’histoire et le cinéma japonais à l’ICU de Tôkyô. Ensuite, elle approfondit ses études sur le cinéma à l’UCLA (Université de Californie à Los Angeles) et s’installe à Los Angeles. Elle est intervieweuse, autrice et réalisatrice de documentaires. Elle crée aussi le podcast Écrire sur le site Actualitté.com.

Elizabeth Colomba naît en 1976 à Épinay sur Seine de parents martiniquais. Elle peint depuis l’enfance et étudie les Beaux-Arts à Paris puis s’installe à Los Angeles aux États-Unis. Elle est peintre et dessinatrice. Sur cette bande dessinée, elle est également coscénariste. Plus d’infos sur son site officiel.

Extrait de l’introduction Harlem Renaissance : « La liberté a un prix. / La liberté n’a pas de prix. L’Histoire est toujours une affaire de version. » (p. 5).

Pour situer Harlem, une presqu’île à l’ouest en face de la Statue de la Liberté, de l’autre côté de l’East River : Brooklyn, de l’autre côté de l’Hudson River : le New Jersey.

1933. Après deux mois au trou, Queenie (de son vrai nom Stéphanie Saint-Clair) sort de la prison de Bedford Hills. Le soir, ils sont à une soirée chez Charles Alston, un peintre. Le lecteur croise Duke Ellington au Cotton Club, Thelonius Monk pas encore célèbre, entre autres.

25 ans plus tôt en Martinique. « Sale petite négresse ! Tu ne seras jamais assez belle pour porter des robes comme les miennes ! » (p. 34)… Depuis, Queenie n’a cessé de se battre y compris de combattre sa peur… « Je suis une femme et un gangster, Bumpy… » (p. 61). « Tu vas prendre des coups ! Tu ne peux pas apprendre à ne pas prendre des coups. Tu peux apprendre à ne pas le redouter. » (p. 123).

Tout sur le crime organisé, ils étaient tous de la partie, les Juifs (Dutch Schultz par exemple), les Noirs (Bumpy Johnson par exemple), les Italiens (Lucky Luciano par exemple)… Et le pasteur Father Divine, « un des précurseurs du mouvement des droits civiques » (p. 166)… ils ont tous existé et ont eu affaire à la police.

Queenie aussi a existé et elle a de nombreux points communs avec Elizabeth Colomba, qui je pense n’a rien à voir avec la pègre (!) mais qui a voulu lui redonné vie grâce à cette très belle bande dessinée (roman graphique) avec un noir et blanc velouté et somptueux. Quant au scénario, il est formidable et sûrement très proche de la réalité de ces gangsters s’il y a presque un siècle.

Ils l’ont lu : La bibliothèque du Dolmen, Délivrer des livres (chez qui j’avais repéré cette BD fin mai), d’autres ?

Pour La BD de la semaine qui sort de sa pause (plus de BD de la semaine chez Moka), BD 2022, Les dames en noir, Petit Bac 2022 (catégorie Prénom pour Queenie), Polar et thriller 2022-2023, Tour du monde en 80 livres (Martinique) et aussi ABC illimité (lettre Q pour titre) et Les départements français en lectures (Elizabeth Colomba est d’origine martiniquaise).

Nous, les Allemands d’Alexander Starritt

Nous, les Allemands d’Alexander Starritt.

Belfond, août 2022, 208 pages, 20 €, ISBN 978-2-71449-566-2. We Germans (2020) est traduit de l’anglais par Diane Meur.

Genres : littérature germano-écossaise, roman.

Alexander Starritt naît en 1985 de mère allemande et de père écossais. Il grandit en Écosse puis étudie à l’université d’Oxford en Angleterre où il vit actuellement. Il est journaliste (Daily Mail, Guardian, Newsweek, Times Literary Supplement principalement), romancier : son premier roman (non traduit en français) The Beast paraît en 2017, traducteur (Late Fame d’Arthur Schnitzler et A Chess Story de Stefan Zweig) et entrepreneur (il est un des fondateurs de la plateforme apolitical, site en anglais).

Lorsque Callum a posé des questions sur l’Allemagne et la guerre à son grand-père, celui-ci a été un peu en colère parce que les gens de sa génération n’en parle pas et parce qu’il ne se souvenait de pas grand-chose « à part quelques formules que l’on peut énoncer en prenant le café » (p. 10). Mais Meissner, veuf et n’ayant plus rien à perdre, se rappelle peu à peu et recontacte son petit-fils pour raconter, « j’ai beaucoup de temps, beaucoup de tranquillité, et rien à faire. Et, une fois mise en branle par tes questions, voilà que, lentement et poussivement d’abord, la mémoire a commencé à me revenir. » (p. 11). Le roman étant dédicacé « à la mémoire de mes grands parents bien aimés, Walter et Katharina Pretzsch » (p. 7), on se doute que l’auteur s’est inspiré (du moins un peu) de ses grands-parents maternels.

Le récit alterne entre la lettre que Meissner rédige à son petit-fils dans laquelle il raconte ce dont il se souvient et les pensées de Callum Emslie, « C’est vrai que j’avais posé à Opa des questions qui manquaient franchement de tact, lors de ce séjour. » (p. 15), « Pas une seule fois lorsque je l’ai revu après cette conversation, il n’a mentionné la longue lettre qu’il était en train d’écrire. J’imagine qu’au bout d’un moment, il l’a terminée et rangée dans un tiroir : à sa mort, mon oncle l’a trouvée parmi ses affaires, adressée à moi. » (p. 16).

Dès le début, je ressens la solennité et l’émotion de ce roman et je sais qu’il va me plaire. « […] mon grand-père a été enrôlé dans la Wehrmacht en 1940 au sortir du lycée, il a participé à l’invasion de l’Union soviétique en 1941, il a servie dans l’artillerie sur le front de l’Est pendant quatre ans puis, fait prisonnier en 1945 dans ce qui est aujourd’hui l’Autriche, il a été envoyé dans un camp de détention russe au nord-est de la mer Noire, où il est resté jusqu’en 1948. » (p. 17).

Alors que les Allemands avaient gagné en six semaines contre la France, ils pensaient faire de même en Russie, leur armée était tellement « trop perfectionnée, dotée de stratèges trop subtils pour être sérieusement mise en difficulté » (p. 19) ; Meissner avait même apporté ses manuels de chimie pour ne pas prendre de retard dans ses études (il voulait devenir un grand scientifique). « Mais envahir la Russie, c’était comme déclarer la guerre à la mer ; elle nous a tout simplement avalés. » (p. 19) et, en 1944, ce fut la débandade et le retour tragique, sans supérieurs, sans véhicules, sans matériels, en cherchant à rester en vie et à se ravitailler, « prendre des choses à des gens qui ne veulent pas les donner, telle est bien la réalité de la guerre. » (p. 34). Meissner, et sûrement d’autres de ses camarades, ressentent cette honte de prendre (des vies, de la nourriture…) pour rester en vie, de se sentir « coupable d’une chose qui ne dépendait pas de vous. » (p. 35).

C’est que, même si Meissner n’était pas nazi et si Callum adorait son grand-père, il est bien conscient que « il s’est battu pour les nazis. Il a porté l’uniforme, il a tué des gens. Il a accompli les actes dont il parle ici. » (p. 40-41). Et Meissner se demande pourquoi un pays riche comme l’Allemagne est allé envahir des pays pauvres qui avaient « tant de misère, tant d’indigence » (p. 41), « les gens n’ont rien du tout, ici. » (p. 42), « À l’Est, il n’y avait que la campagne de belle. » (p. 42). Opération Barbarossa, trois millions de soldats allemands envoyés à l’Est… « certains sont restés vivants jusqu’au bout. » (p. 49).

Un roman d’une grande force, sincère et émouvant. Meissner raconte la propagande, l’épuisement, la faim, les ignominies, la naïveté (pas que chez les jeunes soldats), les barouds d’honneur (inutiles), les suicides (individuels ou collectifs)… « En commençant ma lettre, c’est vrai, je t’ai dit que je n’allais pas te raconter des atrocités. Mais ces choses-là ont une force de gravité à elles. Elles exercent leur attraction sur le fil de vos pensées. Maintenant nous y voilà. » (p. 62-63). « Les gens s’imaginent toujours que dans ce genre de situation ils n’auraient pas perdu leur humanité, eux. » (p. 64, sûrement ma phrase préférée).

L’Est… « La guerre à l’Est n’était pas comme les autres. Rien à voir avec les combats qui ont eu lieu en France, en Italie ou en Afrique du Nord. On dit parfois que la guerre à l’Est, avec sa cruauté, le génocide, c’était comme l’enfer ou comme l’apocalypse. Ça, je l’ai ressenti. Mais ce qu’on entend par là, en fait, c’est seulement qu’elle excédait toute comparaison possible. » (p. 83). « Aujourd’hui, je pense qu’aucune guerre n’est bonne. Mais, comparée à l’Est, la guerre de l’Ouest donnait et donne encore l’impression d’avoir été une campagne relativement propre, à laquelle on aurait pu être fier d’avoir participé, si ça n’avait été au service des nazis. » (p. 85). « Mais nous, les Allemands, nous savons dans notre chair – et les Polonais, les Ukraininens, les Juifs et les Russes le savent aussi – que la guerre à l’Est était la seule vraie : nue, impitoyable, affranchie de toute loi, exempte de toute compassion, une pure affaire de haine et d’annihilation. Sur huit soldats allemands tués, sept l’ont été à l’Est. Et, à l’échelle des pertes russes, on peut à peine dire que les puissances occidentales ont fait la guerre. » (p. 86). Je ne pense pas que Meissner veule minimiser ce qui s’est passé à l’Ouest, il est conscient des pertes, des exactions commises, mais il donne son ressenti par rapport à ce qu’il a vécu et aussi par rapport aux chiffres. Ses phrases sont vraiment intenses et donnent à réfléchir. À l’Ouest, « Les lois de la guerre, ce paradoxe raffiné, y avaient encore cours. Des atrocités y étaient commises aussi, mais c’était une violation des règles, et non leur pure et simple abolition. Là-bas, les armées vaincus étaient autorisées à négocier les termes de leur reddition ; les prisonniers recevaient des rations américaines, fumaient des cigarettes américaines, et attendaient de rentrer chez eux. » (p. 86), c’est sûr que les prisonniers allemands n’étaient pas du tout traités de la même façon à l’Est qu’à l’Ouest (et les prisonniers soviétiques non plus d’ailleurs).

Meissner utilise très régulièrement dans sa lettre « nous, les Allemands » qui donne son titre au roman, c’est qu’il y avait une sorte de fierté, un courage et une unité dans le peuple allemand (de même chez les Russes mais différemment). Mais il veut dire aussi que ‘nous, les Allemands, nous n’étions pas tous des nazis’. J’ai apprécié l’honnêteté de Meissner, « Je n’ai pas vu les camps de la mort. Je n’ai entendu parler du Zyklon B et des fours crématoires qu’après la fin de la guerre. Mais je savais que lorsqu’on déportait les habitants d’un ghetto, c’était pour les envoyer se faire tuer. » (p. 88), c’est sûr que les gradés, les décideurs n’allaient pas parler de ce projet aux jeunes recrues de 18-19 ans envoyées sur les fronts ukrainien et russe… Mais, il reconnaît « la culpabilité collective. Je ne vois aucune faille dans ce concept […]. Même à distance, vous vous rendiez coupable, dans une plus ou moins grande mesure. » (p. 90), responsables sûrement mais peut-on être coupables (collectivement) de ce que l’on n’a pas fait, pas vu, pas su… Meissner n’arrive pas à se sentir coupable de ça mais il éprouve « une honte inextricable » (p. 90) et « La honte ne s’expie pas ; elle est une dette impossible à acquitter. » (p. 91). « Chacun de nous se dit : Ce n’est pas moi qui ai fondé le parti nazi ; je n’ai déclaré la guerre à personne, moi, je n’ai envoyé personne dans les camps. Mais nous l’avons fait. » (p. 161). Le bien, le mal…, il y a « des questions à laisser aux prêtres et aux philosophes. » (p. 199).

Callum, quant à lui, est très honnête aussi, « À l’époque où, gamin, je grandissais en Écosse, avec une vision purement hollywoodienne de ce qu’étaient les nazis et de ce qu’ils avaient fait, la germanité se bornait pour moi à de longues vacances d’été chez mes grands-parents. [dans] un village du sud-ouest agricole de l’Allemagne, au climat doux et aux odeurs de vache. » (p. 92) où Meissner, Opa (grand-père), tenait une pharmacie. Callum explique pourquoi il a interrogé son grand-père sur la guerre et sa réflexion est très instructive (elle es différente de celle d’un jeune qui serait né et aurait grandi en Allemagne).

J’ai bien aimé Ferdinand (Ferdy), le poney que les survivants de la troupe de Meissner ont récupéré, « imperturbable » (p. 61), docile et « parfaitement indifférent à notre morosité croissante. » (p. 128). Et sur la couverture, ce loup comme pour dire que l’homme est un loup pour l’homme.

Nous, les Allemands est un livre bouleversant, d’une grande honnêteté, d’une grande maturité, sans jugement hâtif, qui apprend des choses à son lecteur : il parle bien sûr des nazis et quelque peu des officiers mais surtout des jeunes soldats, retirés à leur vie simple, familiale et estudiantine (pour Meissner), de ce qu’ils ont vécu, subi, pensé, regretté et de ce qu’ils ont vécu ensuite, le retour pour certains, les camps pour d’autres, pour Meissner le camp puis le retour puis l’amour avec Oma (grand-mère de Callum), ainsi il pouvait encore y avoir de l’amour et de la tendresse dans leurs vies cassées. J’ai lu ce roman comme en écho de la guerre en Ukraine… (bientôt un an). Peut-être mon dernier coup de cœur de l’année, en tout cas une lecture indispensable.

Ils l’ont lu : Eve-Yeshé, Matatoune, d’autres ?

Pour Les feuilles allemandes (après avoir lu 3 titres classiques, je voulais terminer ce mois avec un roman récent), Petit Bac 2022 (catégorie Ponctuation pour la virgule), Un genre par mois (en novembre, c’est du contemporain), Voisins Voisines (Écosse mais d’origine allemande) et ABC illimité (lettre N pour le titre).

Helene Fischer avec Atemlos durch die Nacht dont l’auteur parle page 136, de la country allemande. Pas du tout dans mes goûts musicaux mais pour les curieux… lol

 

La résistible ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht

La résistible ascension d’Arturo Ui de Bertolt Brecht.

L’Arche, collection du Répertoire, 1959, 112 pages, épuisé mais d’autres éditions sont parues y compris une intégrale du théâtre de cet auteur. Der aufhaltsame Aufstieg des Arturo Ui (1941) est traduit de l’allemand par Armand Jacob. Cette pièce a été écrite en collaboration avec Margarete Steffin et elle est sous-titrée Parabole dramatique.

Genres : littérature allemande, théâtre, Histoire.

Bertolt Brecht naît le 10 février 1898 à Augsbourg en Bavière dans l’Empire germanique (1871-1918). Il naît dans une famille bourgeoise (son père est propriétaire d’une fabrique de papier). En 1914, il a 16 ans et il est déjà publié. Il étudie la philosophie puis la médecine mais il est mobilisé pour la Première guerre mondiale. Cependant il n’arrête pas d’écrire, en particulier des écrits pacifistes. Après la guerre, il écrit des pièces – la plus célèbre étant sûrement L’Opéra de quat’sous – et rencontre un succès international. Mais il est devenu marxiste dans les années 20 et, avec la montée du nazisme, ses pièces sont de plus en plus souvent interdites. Bertolt Brecht et son épouse – Helene Weigel, une actrice (1900-1971) – quittent l’Allemagne et s’exilent au Danemark (tout comme Thomas Mann, il est déchu de sa nationalité allemande) puis en Suède, en Finlande et enfin en Californie aux États-Unis. Il continue d’écrire des pièces et aussi des scénarios pour Hollywood. Lorsqu’il revient en Europe à la fin des années 1940, il vit en Suisse puis en Allemagne mais à Berlin-Est où il fonde avec Helene Weigel le Berliner Ensemble. Il meurt le 14 août 1956 à Berlin-Est en RDA (République démocratique allemande, 1949-1990). Il laisse à la postérité de nombreux articles de journaux et une cinquantainre de titres (pièces de théâtre mais aussi du ballet et de la poésie).

Margarete (Émilie Charlotte) Steffin naît le 21 mars 1908 à Rummelsburg dans le Land de Berlin. Issue d’une famille d’ouvriers, elle travaille dès 14 ans (compagnie de téléphone puis théâtre et revue Rote). Grâce à Bertolt Brecht et Hélène Weigel, elle devient actrice de théâtre mais elle est aussi autrice, critique littéraire et traductrice du russe et des langues scandinaves. Elle meurt le 4 juin 1941 à Moscou (tuberculose).

Dans le prologue, le Bonimenteur fait son discours d’ouverture et parle des scandales et des gangsters qui secouent la ville de Chicago. « Chers spectateurs, nous présentons / – Vos gueules un peu, dans le fond ! / Chapeau là-bas, la petit’ dame ! – / Des gangsters l’historique drame : / Stupéfiante révélation / Sur le scandal’ des subventions ! » (p. 7) ou l’art d’alpaguer la foule ; et annonce les gangsters qui participeront au spectacle dont Arturo Ui. Le « grand style tragique » et le « réel authentique » (p. 8) seront bien sûr respectés. Musique forte et crépitement de mitraillette, l’ambiance est assurée.

C’est la crise à Chicago, les affaires ne rapportent plus, les denrées peinent à arriver, les commerces mettent la clé sous la porte (crise des choux-fleurs !) et les gangsters ne peuvent plus… travailler, les docks devant être construits manquant de budget. « Toute morale est morte. La crise est de morale aussi bien que d’argent. […] Morale, où donc es-tu au moment du malheur ? » (Mulberry, p. 12).

Notez l’humour : « J’ai couru de Caïphe à Pilate : Caïphe ? / Absent pour plusieurs jours, Pilate ? Dans son bain. / De ses meilleurs amis on ne voit que les fesses ! » (Sheet, p. 15). « L’argent est cher en ce moment. » (Flake, p. 16) et « Oui, et surtout / Pour qui en a besoin. » (Sheet, p. 16).

Pendant la conversation, apparaît Arturo Ui, pas très apprécié, « Ce type nous assiège de propositions […] / Le revolver en main. On rencontre aujourd’hui / Beaucoup d’hommes pareils à Arturo Ui, / Qui couvrent notre ville et semblent une lèpre / Qui lui ronge les doigts, et les mains et les bras. / D’où cela vient, nul ne le sait. Mais on devine / Que cela vient d’un gouffre insondable. Ces vols, / Ces rapts, ces extorsions, ces chantages, ces crimes. / […]. » (Flake, p. 17).

De son côté, le vieil Hindsborough, élu à la mairie, a raflé la mise et Hindsborough Junior est ravi ; le vieux représente un peu Dieu le père et Junior est d’ailleurs écrit le Fils et réponds la plupart du temps « Oui, Père. », c’est le côté irrévérencieux de Bertolt Brecht. Mais tout le monde est corruptible…

Quant à Arturo Ui, par manque de travail, ses hommes deviennent oisifs et cela « surtout leur fait beaucoup de mal. » (Roma, p. 23) et il déprime… « La gloire du gangster ne dure qu’un matin. / Le peuple est inconstant, et déjà il se tourne / Vers les vainqueurs nouveaux. […]. » (Ragg, p. 26).

Le lecteur va donc croiser Hindsborough, Gobbola, Gori… des noms qui ressemblent à von Hindenburg, Goebbels, Göring… À la fin de chaque scène, un panneau explicatif apparaît et, à la fin de la scène IV, il y est écrit : « Dans le cours de l’automne 1932, le parti d’Adolf Hitler et les S.A. sont à la veille d’une banqueroute et menacés de dissolution. Les élections de novembre sont très défavorables aux nazis. Par contre le nombre des voix qui se sont portées sur les deux partis ouvriers, communiste et socialiste, s’est accru considérablement. » (p. 30). Vous voyez le parallèle entre Arturo Ui et Adolf Hitler et entre les Gardes du Corps d’Ui et les S.A. ? Mais, tout comme l’ascension d’Arturo Ui, celle d’Adolf Hitler était résistible, c’est-à-dire qu’elle aurait vraiment pu être évitée.

Lorsque Arturo Ui et son fidèle lieutenant Ernesto Roma font irruption dans sa maison, le vieil Hindsborough est sous le choc. « Ainsi, de la violence ? » (p. 34) mais Roma lui répond « Oh que non, cher ami ! Juste un peu d’insistance. » (p. 34) ou le nouveau langage. Tiens, que vous disais-je ci-dessus : Ui vient ‘prier’ le vieil Hindsborough bien qu’il « n’aime pourtant guère prier » (p. 35). Bref, Ui a « pris [sa] décision », il veut être « protecteur. Contre toute menace. Par la force qu besoin. » (p. 35), ben voyons, il annonce la couleur ! « Payer ou bien fermer. Tant pis si quelques faibles / Risquent de succomber : c’est la loi naturelle. / […] moi qui vous respecte à l’extrême […] » (Ui, p. 36). Extrême, le mot est dit… et Ui ne s’arrête pas là… « (Hurlant :) En ce cas je l’exige / En tant que criminel ! Je possède les preuves ! / […] Je vous préviens ! Ne me poussez donc pas / À des extrémités funestes ! […]. / Plus d’amis ! C’est de l’histoire ancienne ! Vous n’avez plus d’amis aujourd’hui, et demain / Rien que des ennemis. S’il est pour vous sauver / Quelqu’un, c’est moi, Arturo Ui ! Moi, moi ! » (Ui, p. 37). Le personnage vociférant, rugissant est, je trouve, très ressemblant. En plus, il veut se donner un air respectable et apprend à bien se tenir, bien marcher, bien parler et même à bien s’asseoir pour plaire « aux petites gens » (p. 53), tout un programme qui malheureusement fonctionne… Arturo Ui est prêt, bien entouré quoique de peu d’hommes au début, il va dénoncer la délinquance, expliquer que c’est « le chaos qui règne » (p. 56), faire peur sous prétexte de la défense « des citoyens honnêtes » (p. 56), du travail et de la paix alors qu’il n’appelle qu’à la haine de l’autre. Voilà, tout est clair, le sort en est jeté, la messe est dite… Vous savez que Hitler aimait les enfants, eh bien voilà une petite orpheline avec sa maman, jeune veuve, qui vient témoigner pour Arturo Ui, un bienfaiteur selon la maman mais elle s’emmêle les crayons : sa fille a d’abord six ans et, dans la phrase suivante, elle a cinq ans (Fleur des Quais, p. 61), MDR, bonjour la crédibilité ! Quant au feu inopiné et au procès fantoche contre Fish, un ouvrier au chômage, c’est… sans commentaire ! La peste noire est là et va tout contaminer… Tout ça pour des choux-fleurs (enfin, dans la pièce de Bertolt Brecht), je ne mangerai plus les choux-fleurs de la même façon après avoir lu ce texte !

Chicago (dans les années 20 et 30, une ville industrielle, à forte croissance démographique, à forte immigration, à forte ségrégation aussi, à fortes tensions sociales, à fort chômage et à forte délinquance, et donc capitale du crime et de la prohibition) était idéale pour symboliser l’Allemagne. Quant à Cicero (une ville en banlieue de Chicago, fief d’Al Capone), elle est dans la pièce plus « discrète » mais représente bien l’Autriche, qui préfère se taire et faire profil bas. Et Ui n’en a pas finit, « […] Et j’ai, moi, de plus vastes projets / Pour l’avenir. » (p. 76). Même le complot contre Hitler, je veux dire contre Ui, et l’envahissement des territoires voisins y sont !

Je sais que j’ai déjà crié au génie pour Klaus Mann (Correspondance avec Stefan Zweig et Contre la barbarie) mais Bertolt Brecht est très bon aussi, excellent même ! Une partie des vers est en alexandrins (dont j’ai parlé récemment, décidément mes lectures sont liées !) et Brecht fait preuve de beaucoup d’humour dans cette pièce épique et je comprends pourquoi elle est sous-titrée Parabole dramatique. Elle raconte, en la personne d’Arturo Ui (on appelle ça la distanciation), l’ascension d’Adolf Hitler au pouvoir (entre 1929 et 1938), ascension qui aurait pu être évitée mais on ne peut refaire l’histoire… Par ce principe de distanciation, l’auteur met en parallèle le trust des choux-fleurs en crise et la crise économique mondiale qui éreinte l’Allemagne entre les deux guerres, la destruction des commerces à Chicago et la Nuit de cristal (destruction des magasins juifs), l’incendie de l’entrepôt (et des maisons avoisinantes) et l’incendie du Reichstag, entre autres.

Comme les écrivains engagés de son époque, Bertolt Brecht appelle à toujours rester attentif, vigilant car le monde n’est pas à l’abri de telles idées et de tels gangsters. L’auteur pense à cette pièce dès 1934 (entretien avec Walter Benjamin, 1892-1940), l’écrit en 1941 alors qu’il est en exil en Finlande (en trois semaines seulement mais y apporte quelques modifications ensuite). Elle a été traduite en anglais et lue à New York en 1941 (peu de succès) puis jouée en 1958 à Stuttgart et en 1960 à Paris. La pièce a été régulièrement joué entre 1960 et 2017.

Je vous conseille fortement cette lecture, même si vous n’aimez pas spécialement lire du théâtre, parce que c’est une lecture indispensable. Je vous invite aussi à regarder / écouter la vidéo de la Compagnie Brasse de l’air ci-dessous.

Cette lecture est pour Les classiques c’est fantastique puisque, pour le mois de novembre, le thème est titre-prénom (un classique qui comporte un prénom dans son titre) et Les feuilles allemandes mais elle entre aussi dans 2022 en classiques, Petit Bac 2022 (catégorie Prénom pour Arturo) et ABC illimité (j’hésite entre la lettre B pour prénom ou nom et la lettre R pour titre… allez va pour B et le nom).

Contre la barbarie 1925-1948 de Klaus Mann

Contre la barbarie 1925-1948 de Klaus Mann.

Phébus, collection Littérature étrangère, mars 2009, 368 pages, 23,35 €, ISBN 978-2-7529-0317-4. Articles et essais traduits de l’allemand par Corinna Gepner et Dominique Laure Miermont.

Genres : littérature allemande, essais, Histoire.

Klaus Mann de son vrai nom Klaus Heinrich Thomas Mann, naît le 18 novembre 1906 à Munich en Bavière (en Allemagne). Je remets plus ou moins ce que j’ai écrit pour Correspondance 1925-1941 de Stefan Zweig et Klaus Mann. Il est issu d’une famille juive, bourgeoise et intellectuelle, son père Thomas Mann et son oncle Heinrich Mann sont écrivains, sa sœur aînée Erika et son jeune frère Golo aussi. Son premier roman, La danse pieuse, est le premier roman allemand homosexuel. Juif, homosexuel, il est bien conscient des dangers du nazisme et quitte l’Allemagne en mars 1933, d’abord pour la Tchécoslovaquie puis pour les États-Unis (où il s’enrôle dans l’armée). Il est principalement romancier, nouvelliste, journaliste et dramaturge mais aussi poète, diariste et critique littéraire. Il voyage beaucoup avec Erika, fonde une revue littéraire à Amsterdam (en Hollande), lutte contre le nazisme et le franquisme (vous pouvez lire tout ça dans sa correspondance). L’après-guerre est difficile et nombre de ses amis se sont suicidés (dont Stefan Zweig) alors il se suicide le 21 mai 1949 dans la pension de famille où il réside à Cannes. Il laisse à la postérité une œuvre incroyable, éclectique et sensible à découvrir.

« Pourquoi ce livre ? Parce que l’essayiste et inlassable chroniqueur de son temps que fut Klaus Mann est encore très mal connu en France. On se souvient du Tournant, cette prodigieuse fresque autobiographique ; du roman Mephisto qui a fait, à l’image de son héros, une carrière brillante et mouvementée ; et il y a quelques années, de son étonnant et émouvant Journal. Dans des formes et des styles très divers, ces ouvrages révèlent un écrivain engagé corps et âme dans les problèmes de son époque. Mais il est un domaine dans lequel Klaus Mann a excellé, manifestant au fil des jours toute la vivacité de son esprit et la pertinence de ses engagements : la chronique et l’essai. Son insatiable curiosité intellectuelle et sa combativité naturelle nous en ont légué plusieurs centaines, sur tous les sujets littéraires, artistiques et politiques qui agitèrent le monde entre les deux guerres et jusqu’en 1949, année de son suicide à Cannes. » (extrait de l’introduction par Dominique Laure Miermont, p. 7).

« Autant aller à l’essentiel : cette lettre de Klaus Mann adressée à Stefan Zweig en octobre 1930, juste après le succès électoral des nazis au Reichstag, succès étourdissant, jugé par Zweig dans un article comme un signal de la jeunesse ‘contre les lenteurs de la haute politique’. Zweig trouve ‘naturelle’ cette révolte des jeunes ; ce ne serait que pour ses goûts personnels, il n’y mettrait bien sûr pas le petit doigt, mais il est d’humeur compréhensive. Les jeunes… La réponse de Klaus Mann à l’illustre auteur est cinglante : ‘Tout ce que fait la jeunesse ne nous montre pas la voie de l’avenir. Moi qui dis cela, je suis jeune moi-même. La plupart des gens de mon âge – ou des gens encore plus jeunes – ont fait, avec l’enthousiasme qui devrait être réservé au progrès, le choix de la régression. C’est une chose que nous ne pouvons sous aucun prétexte approuver. Sous aucun prétexte.’ Toute la suite de cette réponse est un prodige d’insolence respectueuse, de lucidité ardente […]. De 1930 à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Klaus Mann n’aura donc cessé de secouer le cocotier, il a vu, il a senti tout de suite que l’atmosphère n’était pas bonne du tout. » et « D’une certaine manière, Klaus Mann est une incarnation bouleversante du XXe siècle dans tout ce qu’il peut avoir à la fois d’ardent et de désespéré. » (extraits de Klaus Mann, l’antitotalitaire, la préface de Michel Crépu, p. 9 puis p. 12).

Ce recueil regroupe 67 textes extraits des 5 tomes (2200 pages en tout) parus entre 1992 et 1994 en Allemagne aux éditions Rowohlt fondées à Reinbek en 1908 et dont le siège est à Hambourg depuis 2019. La majorité de ces textes est parue du vivant de l’auteur mais une autre partie non publiée est conservée aux archives de la bibliothèque de Munich, voir sur Thomas Mann International. À noter que Klaus Mann, exilé aux États-Unis, a écrit plusieurs textes en anglais dès 1940.

Je ne peux que saluer – honorer même avec cette deuxième lecture – cet homme, Allemand de naissance et Européen de cœur, auteur et intellectuel de son temps mais aussi en avance sur son temps, sincère et intègre, un humaniste aimant le beau et la liberté, qui toute sa vie s’est battu contre la barbarie, contre les totalitarismes et qui a essayé d’ouvrir les yeux de ses contemporains… parfois plus ou moins aveugles et sourds face aux dangers. Les textes sont présentés par ordre chronologique.

Le premier jour, article paru dans 8 Uhr-Abendblatt de Berlin le 14 avril 1925, raconte le premier jour du voyage que Klaus Mann a fait à Paris au printemps 1925. Il n’a pas 20 ans et il écrit déjà des articles, en particulier littéraires, pour des journaux. « Certaines villes mettent des jours, d’autres des semaines à dévoiler leur spécificité et leur charme. Paris convainc et même subjugue en quelques heures […] émerveillé […] sortilèges de la capitale. » (p. 16). On parle ici du Paris d’il y a presque 100 ans (que, personnellement, je n’ai pas du tout ressenti comme tel au début des années 2000) et ça m’a fait penser à Ivar Lo-Johansson (Suédois) et à George Orwell (Anglais) qui, dans les années 1920, y ont vécu dans la misère, lire L’Autre Paris d’Ivar Lo-Johansson et Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell mais Klaus Mann avait bien le droit de penser que Paris était « la splendeur de l’Europe » (p. 17).

Réponse à une enquête menée auprès des jeunes écrivains sur leurs tendances artistiques, article paru dans Die Kolonne en février 1930, dans lequel Klaus Mann montre que la jeunesse confond art avec actes militants et politiques. « De nos jours, tout art sans exception doit être de la ‘propagande politique’, dans l’acceptation la plus large du terme. […] c’est une méprise très en vogue, surtout à Berlin, de considérer une œuvre d’art comme légitime uniquement si elle combat […]. La valeur militante sert volontiers d’excuse à l’absence la plus flagrante de dimension artistique […]. » (p. 18) et « être conscient de sa mission militante » oui mais « renoncer à sa qualité d’artiste » non (p. 19).

Jeunesse et radicalisme, une réponse à Stefan Zweig (1931) dont j’ai déjà parlé pour Correspondance 1925-1941 de Stefan Zweig et Klaus Mann.

Est-ce l’avènement du ‘Troisième Reich’ ?, article paru dans Die Literatur en avril 1931, dans lequel Klaus Mann donne son avis sur deux essais parus aux éditions Rowohlt, Est-ce l’avènement du Troisième Reich ? de Walter Oehme et Kurt Caro et Adolf Hitler, Guillaume III de Weigand von Miltenberg. Oehme et Caro, journalistes qui quitteront l’Allemagne en 1933, demandent pourquoi un parti qui se veut socialiste se fait financer par la grande industrie donc le capitalisme, « Quelle sinistre imposture ! […] Quelle triste jeunesse ! » (p. 24) déplore Mann.

Ne rien faire…, article paru dans 8 Uhr-Abendblatt de Berlin le 19 octobre 1931, explique que le peuple allemand n’est pas paresseux mais 25 % des actifs sont au chômage à cause de la crise de 1929 et que « l’ennui est un spectre plus malfaisant que le dénuement. » (p. 26), « mise à l’écart […] amertume […] injustice sans égale » (p. 27), « Ce qui est sûr, c’est qu’à la longue, il aimera mieux faire le mal que de ne rien faire… » (p. 28).

Jumeaux de pathologie sexuelle, article paru dans Das Tagebuch le 31 décembre 1931, dans lequel Klaus Mann explique que le magazine français VU a publié un numéro spécial sur l’Allemagne et « a consacré une illustration à cette curiosité qui lui paraît typiquement berlinoise » (p. 29), la librairie de sexologie. De façon amusante, Mann montre comment le libraire allie sexualité et politique.

Munich, mars 1933, tapuscrit conservé dans le fonds Klaus Mann à Munich (cité et linké plus haut). « Le 10 mars 1933. Nous étions allés faire du ski en Suisse. » (p. 31) mais le retour à Munich est tendu… « Munich a l’air calme. Mais lorsqu’on tend l’oreille, on sent la tension, l’inquiétude de tous ces gens […], une tension qui pour beaucoup est sûrement joyeuse et confiante en l’avenir, mais pour bien d’autres désespérée. […] Munich était une oasis. Cela ne pouvait pas durer. » (p. 32). « Les conversations téléphoniques sont surveillées […]. Nombre de ceux avec qui l’ont veut prendre contact ont déjà été arrêtés […]. » (p. 33). Le 13 mars, les Mann quittent l’Allemagne.

Culture et ‘bolchevisme culturel’, avril 1933, tapuscrit conservé dans le fonds Klaus Mann à Munich. Dans ‘la nouvelle Allemagne’, il est plus facile d’être contre que pour, « contre le marxisme, contre le traité de Versailles, contre les Juifs » (p. 34). Le ‘bolchevik culturel’ n’est pas que le communiste, il est « motif à suspicion […] et mérite de mourir parce qu’il est ‘anti-allemand’, ‘réfractaire’, ‘judéo-analytique’, dépourvu de respect devant les bonnes vieilles traditions (à savoir les corporations étudiantes et les défilés militaires), pas ‘assez attaché à la terre’, pas assez ‘dynamique’ et de ce fait – de tous les reproches le plus épouvantable – ‘pacifiste’ ! [Il] s’est ligué avec la France, les Juifs et l’Union soviétique. […] à la fois marxiste et anarchiste (on met tout dans le même sac). Il reçoit tous les jours de l’argent des francs-maçons, des sionistes et de Staline. Il faut l’exterminer. » (p. 35). Bref, soit vous êtes un nazi convaincu et convainquant soit vous êtes un ennemi… Mann note ‘la nouvelle Allemagne’, les nouveaux idéaux et le nouveau jargon typique d’une société totalitaire. Rien de réjouissant donc dans cette nouvelle Allemagne avec des écoles respectées, libres et humanistes, fondées « sur les valeurs de fraternité et de démocratie » (note, p. 35) fermées, la science et les universités également menacées, et la « presse allemande n’existe plus, toute liberté d’expression, même la plus modeste, est réprimée avec un radicalisme remarquable (qui surpasse encore, s’il est possible, celui des Italiens). Les journaux des partis de gauche sont […] tous interdits. La ‘grande presse libérale’ est […] contrainte d’emboucher la trompette fasciste […] elle a succombé sans la moindre résistance à une mort peu glorieuse et bien méritée. […] Sont évidemment interdites les revues ayant conservé jusqu’au bout une attitude courageuse et un niveau élevé : Tagebuch et Weltbühne. Leurs éditeurs sont en fuite ou en prison. » (p. 37), et je passe sur plusieurs exactions et propagande (littérature, théâtre, cinéma, radios, musique, peinture, architecture…), ou comment niquer la culture et l’art, désinformer et tromper tout un peuple. « On le voit, rien n’est oublié […]. » (p. 40). Un titre à lire absolument parce qu’on n’est malheureusement pas à l’abri de ce genre d’idées nauséabondes et contre-productives…

Lettre à Gottfried Benn, lettre personnelle de Klaus Mann à Gottfried Benn « qui connut un bref engouement pour l’idéologie nazie entre 1933-1934 » (p. 41), qui répondit par Réponse aux écrivains en exil (diffusée à la radio le 24 mai 1933 et publiée le 26 mai 1933 dans le Deutsche Allgemeine Zeitung, et lettre publiée par Gottfried Benn dans Dopelleben en 1950). Klaus Mann questionne Gottfried Benn (auteur allemand que je ne connais pas) qui n’a pas démissionné de l’Académie dont plusieurs de ses amis, dont Heinrich Mann (l’oncle de Klaus Mann) « s’est fait honteusement renvoyer » (p. 42).

Réponse à la ‘Réponse’, 31 mai 1933, tapuscrit conservé dans le fonds Klaus Mann à Munich. Il faudrait lire Gottfried Benn pour savoir ce qu’il a répondu à la lettre de Klaus Mann mais, en tout cas, Mann écrit une réponse indignée et sincère, « les propos de Benn [sont] épouvantablement symptomatiques » (p. 46). Comment Benn peut-il décrire « Hitler comme un génie » (p. 46) ? « Comme si, pendant des années, nous n’avions pas entendu à la radio, discours après discours, les menaces proférées par une horde de sauvages contre les idéaux de l’humanité. Maintenant nous y sommes, la menace a pris le pouvoir, la barbarie est totale.  » (p. 46). « Quel avilissement d’un énorme talent – je trouve cela poignant ! […] platitude […] perfidie […] cynisme […] » (p. 47).

Die Sammlung, éditorial publié en septembre 1933 dans le 1er n° de cette revue littéraire fondée par Klaus Mann et la Suissesse Annemarie Schwarzenbach, aux éditions Querido à Amsterdam, dont j’ai déjà parlé pour Correspondance 1925-1941 de Stefan Zweig et Klaus Mann. Cent cinquante écrivains (principalement européens mais aussi des Amériques) ont participé à cette revue qui sera publiée pendant deux ans. « La présente revue sera au service de la littérature, cette chose élevée qui ne concerne pas seulement un peuple mais tous les peuples de la Terre. » (p. 50). « Une revue littéraire n’est pas une revue politique […]. Il n’empêche que cette revue aura une mission politique. Son orientation doit être dénuée de toute équivoque. Ceux qui prendront la peine de suivre les différents numéros de notre revue ne doivent douter ni de notre position à nous, les éditeurs, ni de celle de nos collaborateurs. Il faut que dès le début nous disions clairement ce que nous abhorrons et ce que nous espérons être en droit d’aimer. » (p. 51).

Gottgried Benn ou l’avilissement de l’esprit, article paru en septembre 1933 dans le 1er n° de Die Sammlung (Le Rassemblement). Suite à une lettre privée de Klaus Mann à Gottfried Benn, celui-ci répondit par une lettre ouverte intitulée Aux émigrés qu’il diffusa à la radio et publia dans un journal (voir ci-dessus). En plus de l’amitié, de l’admiration et de l’estime perdues, Klaus Mann déplore ici la platitude, l’indigence intellectuelle de Benn ce qui est « encore plus pernicieux. » (p. 53), il déplore aussi une « Allemagne violentée » (p. 54) par l’absurdité, la démagogie…

Réponse aux attaques contre la revue Die Sammlung, 14 octobre 1933, tapuscrit conservé dans le fonds Klaus Mann à Munich. Sur l’influence de leur éditeur allemand, des auteurs allemands dont le père de Klaus Mann, Thomas Mann, se sont dédits de leur collaboration littéraire. Après avoir reçu une lettre de Romain Rolland surpris par ces désistements, Klaus Mann rédige cette réponse qui n’a finalement pas été publiée. « Mais il y a des situations où il est plus convenable de se taire, même s’il serait plus profitable de parler. » (p. 56-57).

88 au pilori, article paru en novembre 1933 dans Das Neue Tage-Buch. 88 écrivains allemands ont fait allégeance au régime nazi et, à part Gottfried Benn (cité plus haut) et qui était déjà célèbre avant, « aucun des signataires n’est passé à la postérité » (p. 59). « Il se sont cloués eux-mêmes au pilori » (p. 59) écrit Klaus Mann.

À l’intérieur et à l’extérieur, article paru en novembre 1933 dans Deutsche Stimmen. « Pour un homme intellectuellement honnête, il doit être terrible de vivre dans ce pays. Il lui faut obéir aux caprices de la force et de la confusion, et ce sans relâche. » (p. 61). « L’émigration n’est pas une aventure distrayante, et ce qui nous attend risque d’être plus difficile que tout ce que nous avons vécu jusqu’à présent. Je me dis pourtant que notre situation est magnifique comparée à celle des humiliés de l’intérieur. » (p. 64).

Dimitroff, 14 décembre 1933, manuscrit conservé dans le fonds Klaus Mann à Munich. Georgi Dimitroff (1882-1949) est un communiste bulgare et un des deux accusés de l’incendie du Reichstag. Sous la pression internationale, Georgi Dimitroff et Ernst Torgler furent acquittés.

Esprit de logique, article paru en décembre 1933 dans Der Gegen-Angriff. Le régime nazi pensait que les femmes qui fumaient étaient vulgaires et leur a donc interdit de fumer jusqu’à ce « que les fabricants de cigarettes le lui permirent. Ceux-ci furent les seuls à protester. » (p. 68). J’ai envie de dire lol mais c’est un anachronisme ! L’industrie et les finances dont plus importantes que la vulgarité ou la santé, c’est logique ! Klaus Mann parle aussi de l’hypocrisie et du cynisme envers les Juifs, il ne faudrait pas « entraîner un déficit d’impôts » (p. 69).

Oh la la, ma note de lecture est déjà super longue, 5 pages de traitement de texte (sûrement une des trois plus longues que j’ai rédigées) et je ne suis pas sûre que WordPress autorise les billets si longs… Je n’ai qu’une chose à dire : je continue évidemment la lecture du livre et je vous invite chaleureusement à lire ces 67 textes plus ou moins longs mais tous très enrichissants tant au niveau humain qu’historique et littéraire. Klaus Mann est un très grand écrivain que je suis vraiment contente d’avoir découvert pour Les feuilles allemandes, auteur découvert grâce à Eva et, si ce livre vous paraît trop dense, vous pouvez toujours vous replier vers Mise en garde présenté par Eva qui est une sélection peut-être plus abordable (en tout cas, plus courte) du talent de journaliste et d’essayiste de Klaus Mann, un homme intègre, investi, et ce dès son plus jeune âge. Il émanait certainement de lui, une aura, une puissance dont sont faits les grands hommes, les visionnaires, les héros, ceux qui se battent pour la vérité, la paix, la liberté, la beauté et l’art. C’était, je pense, toute sa vie, sa vocation et son style est magnifique, d’une grande précision et d’une grande beauté, avec un certain lyrisme mais ce qu’il faut, pas appuyé et ronflant, il fait preuve aussi d’humour (quand c’est possible), bref à lire, à découvrir et même à relire parce que ses textes restent (malheureusement) d’actualité près de 100 ans après. Il y a en milieu de volume un cahier de 8 pages avec des photos en noir et blanc ; j’aime beaucoup la première, Klaus Mann à Uttwil en 1926, photographié par Thea Sternheim (si je la retrouve sur internet, je la mets ci-contre).

Ce livre entre aussi dans les challenges 2022 en classiques, Petit Bac 2022 (catégorie Chiffre pour 1925-1948) et ABC illimité (je profite du K de Klaus pour honorer la lettre à prénom).

Correspondance 1925-1941 de Stefan Zweig et Klaus Mann

Correspondance 1925-1941 de Stefan Zweig et Klaus Mann.

Phébus, collection Littérature étrangère, mars 2014, 208 pages, 17 €, ISBN 978-2-7529-0774-5. Les lettres sont traduites de l’allemand par Corinna Gepner.

Genres : littératures autrichienne et allemande, correspondance.

Stefan Zweig naît le 28 novembre 1881 à Vienne (alors dans l’empire d’Autriche-Hongrie). Il est bon élève en particulier en allemand, en histoire et en physique ; il étudie la philosophie et l’histoire de la littérature germanique à l’université de Vienne. Journaliste, écrivain, biographe, traducteur et dramaturge reconnu, il a de nombreux amis écrivains, artistes et intellectuels (avec qui il correspond). Il voyage beaucoup en Europe (Allemagne, Belgique, France, Italie, Pologne, Suisse…) et en Amérique (Canada, États-Unis). Bien que né dans une famille juive originaire de Moravie, l’auteur (comme ses parents et son frère aîné) ne parle pas le yiddish, ne fréquente pas la synagogue et ne parle jamais de sa judéité mais, avec la montée du nazisme, il s’exile en 1934, d’abord à Londres puis au Brésil (il est inquiet et comprend le danger mais refuse cependant de prendre position et préfère rester neutre). Mais rongé par les atrocités de la guerre, il met fin à ses jours le 22 février 1942 à Pétropolis au Brésil. Il laisse à la postérité une œuvre magnifique et inspirée (je n’ai pas encore tout lu).

Klaus Mann de son vrai nom Klaus Heinrich Thomas Mann, naît le 18 novembre 1906 à Munich en Bavière (en Allemagne). Il est issu d’une famille juive, bourgeoise et intellectuelle, son père Thomas Mann et son oncle Heinrich Mann sont écrivains, sa sœur aînée Erika et son jeune frère Golo aussi. Son premier roman, La danse pieuse, est le premier roman allemand homosexuel. Juif, homosexuel, il est bien conscient des dangers du nazisme et quitte l’Allemagne en mars 1933, d’abord pour la Tchécoslovaquie puis pour les États-Unis. Il est principalement romancier, nouvelliste, journaliste et dramaturge mais aussi poète, diariste et critique littéraire. Il voyage beaucoup avec Erika, fonde une revue littéraire à Amsterdam (en Hollande), lutte contre le nazisme et le franquisme (vous pouvez lire tout ça dans les lettres). L’après-guerre est difficile et nombre de ses amis se sont suicidés (pas que Stefan Zweig) alors il se suicide le 21 mai 1949 dans la pension de famille où il réside à Cannes. Il laisse à la postérité une œuvre incroyable, éclectique et sensible à découvrir.

Ces 82 lettres échangées entre Stefan Zweig et Klaus Mann sont suivies par trois essais : Jeunesse et radicalisme, Érasme de Rotterdam, Stefan Zweig.

Début de la préface de Corinna Gepner. « Deux écrivains. L’un, le plus jeune, fils d’un prix Nobel de littérature, est encore au début de sa carrière littéraire. La critique l’éreinte, ne voit en lui qu’un dandy superficiel, habile à tirer partie de son nom et se complaisant dans la description des turpitudes morales. L’autre est au faîte de sa gloire. Artiste prolifique, insatiable découvreur de talents, il enchaîne les succès et occupe une place importante sur la scène littéraire. Le plus jeune est respectueux, admiratif, en quête d’approbation et de reconnaissance. L’aîné est encourageant, bienveillant – et fasciné par le père de son jeune laudateur, qui est à ses yeux une figure exemplaire sur le plan littéraire et intellectuel. Klaus Mann et Stefan Zweig, donc. » (p. 7).

Les points communs entre les deux hommes : ils sont tous les deux écrivains, de langue germanique (Zweig est Autrichien et Mann est Allemand mais ils sont tous deux Juifs), ils sont aussi tous les deux dépressifs et se suicideront (Zweig en 1942 et Mann en 1949). Les divergences entre les deux hommes : elles sont surtout politiques, « Mann est sans pitié. Très tôt conscient du danger que représente le nazisme, il en devient un adversaire déclaré. Là où Zweig témoigne une indulgence coupable à l’égard d’une jeunesse attirée par les sirènes du nationalisme, il condamne cette évolution et prend publiquement parti contre Zweig. » (préface, p. 8). Mann quitte l’Allemagne et fonde avec la Suissesse Annemarie Schwarzenbach Die Sammlung (Le Rassemblement) en 1933, une revue littéraire opposée au régime nazisme et au fascisme sans être une revue politique et Zweig se dérobera toujours à participer à cette revue. Mann est profondément déçu par le comportement de Zweig qui pense que les choses vont s’arranger et qui veut être irréprochable ; Mann crie à l’hypocrisie et à la lâcheté. Voyons ces échanges de lettres donc ; certaines ont été perdues, détruites par les nazis mais « en l’état actuel des recherches, le lecteur français dispose de l’édition la plus complète existant à ce jour – privilège que n’a pas le lecteur allemand ! » (extrait de la note éditoriale rédigée par Dominique Laure Miermont, p. 12).

Après la parution du premier roman de Klaus Mann, La danse pieuse, Stefan Zweig lui écrit pour le féliciter et l’encourager. Cette lettre est perdue (comme beaucoup d’autres) mais Mann en parle dans son autobiographie, Le tournant, et la première lettre de ce recueil est sa réponse à Zweig en décembre 1925. Les deux hommes ne se connaissent pas encore personnellement mais leur échange durera près de 16 ans.

Au début (pendant 5 ans), les échanges parlent de littérature, de théâtre, de poésie, de philosophie et parfois d’homosexualité (Mann est homosexuel et Zweig a écrit la nouvelle La confusion des sentiments en 1927) et de voyages (Mann a voyagé avec sa sœur Erika aux États-Unis, au Japon, en Corée et en Union Soviétique, puis en Suisse, en France, en Espagne et au Maroc). En avril 1930, à Tarragone en Catalogne. « Obéissant à une mode bien de notre époque, nous nous précipitons aux corridas et aux combats de coqs, mais restons secrètement fidèles à la littérature – et à l’affection sincère que nous vous portons, Klaus Mann » (p. 32). Les deux hommes s’échangent aussi leurs livres au fil des années et Zweig rêve d’une revue littéraire plutôt hebdomadaire à un prix abordable (pour que tous puissent l’acheter et la lire) que Mann concevra aux États-Unis fin 1939 (le premier numéro de Decision : A Review of Free Culture paraîtra en janvier 1941 et de grands noms de la littérature européenne et américaine y participeront).

C’est en novembre 1930 que Mann écrit son mécontentement à Zweig et parle pour la première fois de politique. « Vous avez publié dans le premier numéro de la prometteuse revue Die Zeitlupe un article court mais très dense, que j’ai lu avec le plus grand intérêt, mais sans être tout à fait d’accord avec vous. Votre indulgence pour la ‘radicalisation de la jeunesse’ – pour sa radicalisation réactionnaire – me semble aller trop loin. Une telle longanimité à l’égard de ces gens est-elle de mise ? Là, je ne peux pas vous suivre. […] » (p. 35). Mann répondra à cet article de Zweig par un article intitulé Jeunesse et radicalisme qui est un des trois essais suivants les lettres. Zweig répond à Mann en mai 1933 avec diplomatie en parlant d’humanisme, en disant qu’il ne veut pas se « lancer dans la polémique [… qu’il n’est] pas d’un tempérament agressif [… qu’il ne croit] pas à la ‘victoire’ [… qu’il préfère] notre obstination silencieuse et déterminée […] au travers de l’art [car c’est là] que réside notre plus grande force. » (p. 50) et il publiera Triomphe et tragédie d’Érasme de Rotterdam en 1934 (Mann écrira en réponse un essai Érasme de Rotterdam qui est en fin de ce volume).

À noter que Klaus Mann quitte l’Allemagne en mars 1933 et qu’il est déchu de sa nationalité en 1934. « Il est sûr que je ne rentrerai plus en Allemagne. L’avenir est très sombre et très incertain. » (extrait de la lettre de mai 1933, p. 47). Durant toutes ces années d’échanges épistolaires, Mann est parfois déçu ou en colère par les idées et le comportement de Zweig mais leur amitié et leur correspondance a duré jusqu’à la mort de Zweig.

Sûrement la lettre que je préfère. « Cher Stefan Zweig – J’éprouve un plaisir particulier à lire votre bel ouvrage Souvenirs et rencontres : merci de me l’avoir fait envoyer. Chaque soir, j’y trouve quelque chose qui m’avait marqué autrefois et qui éveille à nouveau mon intérêt […], par exemple les essais sur Renan et Sainte-Beuve, que j’ai lus avec délectation. C’est un grand plaisir. D’ailleurs, j’aime beaucoup les recueils d’essais et je regrette toujours que les éditeurs se décident si rarement à en publier. Pour nous autres, ils constituent, je crois, une lecture idéale. Partout il y a des références, des allusions, des synthèses, des indications renvoyant à des choses familières et aimées – et, en même temps, tout est montré sous un jour nouveau et reçoit des couleurs nouvelles. C’est, au sens le plus fort de ce terme, une lecture stimulante. » (extrait de la lettre de Klaus Mann à New York à Stefan Zweig, p. 136).

En 1941, les dernières lettres de Mann et de Zweig sont enjouées, ils ont tous deux quitté l’Europe : Mann pour les États-Unis et Zweig pour le Brésil puis l’Argentine où ils peuvent être édités en allemand et traduits (en anglais pour l’un et en espagnol pour l’autre), et ils ont des projets (revue littéraire, autobiographie…). C’est vraiment triste que Zweig se suicide en février 1942 et Mann en mai 1949.

En tout cas, ce recueil de correspondance est d’une grande richesse, tant humaine que littéraire et historique ; j’y ai appris pas mal de choses sur les deux écrivains (mais pas que) et je me demande bien si je ne vais pas noter tous les auteurs, titres et références pour de prochaines lectures ! Avec deux avis radicalement opposés quant à la politique et la prise de position, Mann et Zweig conservent leur amitié et leur correspondance qui interrogent le lecteur sur la place des écrivains et des intellectuels en temps de guerre (ou durant les prémices de la guerre) : quel est leur rôle, que peuvent-ils faire et écrire, leur parole et leurs textes ont-ils un poids sur les politiques et sur les peuples, etc. ? Peut-on penser que tout cela est vain ? Peut-on se mettre en retrait pour ne pas se salir ? C’est l’histoire troublante de deux écrivains, deux hommes expatriés, diamétralement opposés dans leurs idées mais courtois et respectueux l’un de l’autre qui en arrivent à la même fin, le suicide…

Suivent trois essais de Klaus Mann.

Jeunesse et radicalisme, une réponse à Stefan Zweig – Mann écrit ce texte en novembre 1930 et il est publié en 1931 dans son premier recueil d’essais, Auf der Suche nach einem Weg soit En quête d’un chemin. Voici le début, « Très cher et très honoré Stefan Zweig, Bien peu d’écrivains de votre rang ont autant d’amis que vous parmi les jeunes. Bien peu s’intéressent d’aussi près à nos aspirations et nous soutiennent aussi judicieusement de leurs conseils et de leur amitié. Si quelqu’un a le droit de s’adresser à ‘la jeunesse’, considérée comme entité, c’est sans conteste vous, cher Stefan Zweig. C’est ce que vous faites dans votre article ‘Révolte contre la lenteur’ que j’ai lu avec le plus grand intérêt. Permettez-vous de vous répondre. » (p. 163-164). Mann reconnaît l’aptitude littéraire et la légitimité de Zweig à parler à la jeunesse mais il n’est pas d’accord avec ses idées et il tient à le faire savoir tout en lui conservant son admiration littéraire et son amitié. Pour Mann, la jeunesse (dont il fait partie) a le droit d’être enthousiaste, de penser au progrès mais ces jeunes ne peuvent pas se montrer complaisants et faire « le choix de la régression. C’est une chose que nous ne pouvons sous aucun prétexte approuver. Sous aucun prétexte. » (p. 164). Mann s’est ensuite battu tout le restant de sa vie pour la littérature, l’art et la liberté contre les radicalismes, les extrémismes et les oppressions politiques (bolchevisme, nazisme, fascisme, franquisme) parce qu’il avait tout de suite compris où « ce pseudo-nationalisme pseudo-social » (p. 164) allait mener, réarmement, guerre, brutalité, perversité et aucun espoir (et il avait raison). Mann est d’accord pour « saluer toute tentative plus radicale – radicale dans un sens positif. » (p. 165) (il parle de ce qui se déroule à Genève tout en lenteur). Alors que Zweig excuse cette génération extrémiste, Mann la rejette, la répudie et il préfère l’incertitude à la catastrophe. Un texte court mais fort que Zweig a sûrement lu mais n’a pas voulu entendre…

Érasme de Rotterdam – Ce texte est un tapuscrit d’août 1934 en réponse à Triomphe et tragédie d’Érasme de Rotterdam que Zweig vient de faire publier. « Il y fait davantage la place à la tragédie qu’au triomphe. » (p. 167). À son époque, Érasme est un « grand humaniste qui illumine la terre entière [et il est même] plus puissant que les puissants de ce monde » (p. 164) malheureusement Mann pense que, malgré la beauté et la mélancolie du texte de Zweig, l’idéal de la Renaissance et de l’humanisme n’a été qu’un « bref instant d’optimisme et de confiance dans le monde [et ne représente que] une petite fraction d’érudits de culture classique, d’esprits chevronnés, qui ne veulent pas lutter en son nom. » (p. 168). Ainsi, Mann pense que Zweig est comme Érasme, « non combatif par excellence, […] grand hésitant, […] ennemi des extrêmes, qui ne voudrait opter pour rien, qui souhaiterait rester loin des partis – sans se faire mal voir d’aucuns – et qui, ‘dans tout ce qui semble inconciliable’, cherche ‘l’unité supérieure, l’unité humaine’. Mais il n’irait pas ‘se mettre en danger au nom de la vérité’ comme il l’avoue lui-même. » (p. 168). Mann n’accepte pas le parallèle entre (Martin) Luther « [qui] lui, a provoqué d’autres tempêtes » (p. 169) et Hitler « [qui] n’a rien d’autre qu’un peu de violence vulgaire » (p. 170) et pense (et c’est son choix et je le respecte) que le comportement de Zweig est grave et avilissant. Mais peut-on jeter la pierre à Zweig ? Tout le monde peut-il s’engager pour défendre ses idées et se battre intellectuellement ? Certains – même ceux qui ont de la connaissance – n’ont pas la force, pas le courage, ils se résignent et sûrement souffrent… Qu’en pensez-vous ?

Stefan Zweig – Après le suicide de Stefan Zweig (et de son épouse, Lotte) le 22 février 1942 au Brésil, Klaus Mann écrit la nécrologie qui paraît dans le journal new yorkais Free World d’avril 1942. « Stefan Zweig est mort. Avec lui disparaît un représentant de la littérature de notre époque – ainsi qu’un grand connaisseur, un grand mécène, un authentique amoureux de la littérature. […] Il éprouvait une curiosité incroyable – il était toujours en quête d’aventures intellectuelles inédites. Avec quelle ardeur, quelle circonspection il explorait l’univers littéraire en en célébrant chaque trouvaille ! Il dépoussiérait les classiques et découvrait les jeunes talents. Il traduisait la littérature en allemand et faisait entendre l’Allemagne sur cinq continents. […] » (p. 171). Mann s’enthousiasme sur « la personne et l’œuvre de Stefan Zweig » (p. 174) et sur le charme de Vienne (qui était, il me semble, le centre du monde littéraire, artistique et intellectuel à cette époque). « Je ne veux pas combattre, dit l’humaniste, tout ce que je veux, c’est comprendre. » (p. 175). « Sa mort volontaire remet-elle en question la validité de son œuvre ? […] l’œuvre reste, elle est nôtre […]. » (p. 176). Comme vous le voyez, c’est avec finesse et tendresse que Mann rédige avec « de la tolérance » (p. 176) un texte émouvant et puissant. Malgré le manque de position de Zweig, Mann lui gardera un respect, une admiration et une affection indéfectibles (même s’il se contredit parfois dans son journal intime).

En fin de volume, le lecteur peut consulter une chronologie de Stefan Zweig et une bibliographie sélective ainsi qu’une chronologie de Klaus Mann et une bibliographie de ses ouvrages parus en France puis les sources et les index des noms de personnes et des noms de revues.

Je suis bien consciente que ma note de lecture est très longue mais Correspondance est un très beau recueil (d’ailleurs, j’ai déjà lu des romans épistolaires mais j’ai l’impression que c’est la première fois que je parle de correspondances sur ce blog) qui me conforte dans l’idée du génie littéraire, philosophique et humain de Stefan Zweig et qui me fait découvrir Klaus Mann (j’avais lu – à l’adolescence, c’est loin… – La montagne magique de Thomas Mann, son père, et je me souviens que l’histoire se déroule dans un sanatorium dans les Alpes avec plusieurs résidents mais je n’en ai qu’un vague souvenir, c’était il y a 40 ans voire 41, à relire donc). En tout cas, je relirai Klaus Mann, c’est sûr.

Ils l’ont lu : Benjamin Fayet sur PhiLitt, Michel Host sur La cause littéraire, Pierrick d’Années Trente, S. De Book & Tea, d’autres ?

Une lecture que j’ai choisie pour Les feuilles allemandes après avoir vu le billet d’Eva sur Mise en garde de Klaus Mann, et qui entre aussi dans 2022 en classiquesPetit Bac 2022 (catégorie Chiffre pour 1925-1941), Tour du monde en 80 livres (Allemagne et Autriche) et ABC illimité (je profite du Z de Zweig pour honorer la lettre à nom).

Mokhtar et le figuier d’Abdelkader Djemaï

Mokhtar et le figuier d’Abdelkader Djemaï.

Le Pommier, Hors collection, août 2022, 128 pages, 14 €, ISBN 978-2-7465-2516-0.

Genres : littérature algérienne, roman.

Abdelkader Djemaï naît le 16 novembre 1948 à Oran en Algérie. Il lit dès l’enfance et écrit depuis l’adolescence. Instituteur (pendant 2 ans dans une école primaire) puis journaliste (dès 1966 et jusqu’en 1993) puis écrivain (premier roman paru en 1986, je ne connaissais pas du tout !), il s’installe à Paris en 1993. Il écrit de nombreux romans, récits et nouvelles (plus de 20) et reçoit la médaille des Chevaliers des Arts et des Lettres.

Dans la campagne algérienne, une vieille maison éclairée par des lampes à pétrole, une petite cour avec « des cailloux jaunes et lisses comme des galets » (p. 11), « un puits à la margelle en pierre grise, un four en boue séchée, un poulailler grillagé et un petit enclos pour les moutons. » (p. 10). Une petite mare et un figuier qui apporte un peu d’ombre et des fruits deux fois par an.

Mokhtar vit avec ses parents, sa grand-mère paternelle, Aïchouche, et son grand-père paternel, Kouider. Il passe sa petite enfance de façon sereine à la campagne près du village Saint-Lucien. Lorsque ses parents déménagent, grâce à la tante Halima, dans une charrette tirée par un mulet, Mokhtar voit pour la première fois autre chose que son village et surtout la grande ville ! « C’était la première fois que Mokhtar voyait à ciel ouvert autant de voitures, de camions, de motos passer près de lui, parfois à toute allure, le frôlant presque en laissant derrière eux une odeur forte de carburant. » (p. 51). Dans la maison séparée en quatre parties, les parents de Mokhtar louent une pièce unique mais… « il manquait le figuier et son ombre verte. » (p. 58).

Un an après, le père travaille sur les chantiers et la mère accouche de Bachir, « le premier de la lignée à être né dans une grande ville. » (p. 64). Quant à Mokhtar, « À six ans, il allait être aussi le premier de sa lignée à franchir le portail d’une école. » (p. 65). Les vacances se passent chez les grands-parents où l’enfant lit sous le figuier, qui est « comme un membre de la famille qui lui était cher » (p. 75) et sous lequel son grand-père, Kouider, fait la sieste.

Les lecteurs rentrent avec plaisir dans l’intimité de cette famille rurale, simple et pauvre ; ils découvrent des mœurs différents des nôtres (occidentaux), comme « les femmes [qui], selon la tradition, ne pouvaient pas assister, quel que soit le sexe du disparu, aux enterrements […]. » (p. 109) et peuvent être surpris par la différence entre les mots arabes dont on devine le sens (ou pas !) comme douar, koubba, wâada, kanoun, meïda, haouch, foutah, et les noms des communes (Saint-Lucien par exemple), des rues, des noms des cinémas…

Et, après le déménagement, il y a à la fois la nostalgie et le plaisir de découvrir la ville, l’école et la lecture, les magasins, le cinéma (son père s’est pris de passion pour les westerns), la mer, la photographie, et même le corps féminin dans un hammam après un mariage. Et, alors que Mokhtar et les autres enfants vivent dans l’insouciance de l’enfance, les prémices de la guerre se font jour. Mais, à la campagne où vivent toujours ses grands-parents, le figuier reste « toujours debout, paisible et fécond » (p. 125, mon passage préféré).

Ce roman est-il véritablement un roman ? Bien sûr, il y a une continuité chronologique de chapitre en chapitre mais j’ai plutôt ressenti ce récit comme un recueil d’anecdotes, de chroniques, de petites histoires (la maison, le figuier, la boue, le déménagement, les noces, etc.), agréables à lire par ailleurs, l’histoire d’un enfant, l’histoire d’une guerre (qu’il n’a suivi que par bribes), les souvenirs d’un enfant devenu adolescent qui veut apprendre, lire et écrire pour raconter, pour garder en mémoire et laisser une trace des êtres aimés qui sont partis.

C’est le premier titre de la rentrée littéraire d’automne que je lis, pas un coup de cœur mais une bonne pioche ! Et, accessoirement, la couverture est très belle (et donne envie de manger de bonnes figues fraîches).

Elle l’a lu : MimiPinson, d’autres ?

Pour Le tour du monde en 80 jours (Algérie), Un genre par mois (en novembre, il faut lire du contemporain et donc ce livre de la rentrée littéraire d’automne est idéal) et ABC illimité (lettre D pour Djemaï).

Le jeudi, c’est musée/expo #37 – 40 ans des radios libres

Cliquez !

Bonjour, il était temps que je vous parle de cette expo des 40 ans des radios libres (du 4 octobre au 5 novembre). L’histoire de la radio durant la Seconde guerre mondiale, des plannings de programmation, les radios FM, des affiches, des objets de collection (dommage, je n’ai pas trouvé ma petite radio vintage – qui est encore dans un carton avec des livres – pour la prêter…), la transmission sans fil, les pionniers et les marques (en 1922, Radiola est la première station de radio privée française mais Philips et Pathé, entre autres, sont aussi des marques très connues). Une expo très intéressante dont voici quelques photos. Passez une bonne fin de semaine.

La petite voleuse de la Tour Eiffel de Manini, Richez et Ratte

La petite voleuse de la Tour Eiffel de Manini, Richez et Ratte.

Grand Angle, septembre 2021, 64 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-8189-7897-9.

Genres : bande dessinée française, Histoire, policier.

Jack Manini naît le 9 juillet 1960 à Montargis dans le Loiret. Il étudie les Arts appliqués, publie dans des magazines (Circus, Pilote…) et Futuropolis édite sa première bande dessinée en 1985. Sur cette BD, il est scénariste.

Hervé Richez naît le 23 juillet 1967 à Saint Malo dans le Nord. Il étudie l’économie scientifique et suit des études commerciales à Lille mais se lance en 1997 dans la bande dessinée. Il est directeur éditorial chez Bamboo. Sur cette BD, il est scénariste.

David Ratte naît le 13 août 1970 à Besançon dans le Doubs. Il étudie d’abord l’architecture d’intérieure puis le dessin publicitaire mais devient commercial dans la métallurgie avant de se lancer en 2007 dans la bande dessinée. J’ai déjà lu sa trilogie Toxic Planet et Le voyage des pères (tomes 1 et 2, tome 3), j’en ai profité pour rapatrier les notes de lecture sur ce blog. Sur cette BD, il est dessinateur et coloriste.

Des mêmes auteurs : Le canonnier de la Tour Eiffel, histoire complète et indépendante parue en mai 2021.

Paris, octobre 1904. La IIIe république est en danger !

L’inspecteur Jules Dormoy et son équipe trouve un noyé, Jules Granjean, un magicien qui laisse une tourterelle dans une cage et une lettre d’amour.

Au même moment, un complot pour rétablir la royauté se met en place et de nombreuses personnes sont victimes de vols à la Tour Eiffel y compris le personnel « au service des Parisiens ».

Mais qui est cette vieille dame avec son panier de violettes ?

Dormoy qui vit avec plusieurs animaux sauvages rescapés va – un peu à l’insu de son plein gré – découvrir une voleuse, Juliette, et résoudre l’affaire des fiches.

Je ne vous en dis pas plus, ce serait divulgâcher ! Cette bande dessinée n’est pas si légère que ça (elle se situe au tout début du XXe siècle avec une affaire politique que je ne connaissais pas) mais elle est fraîche, pétillante et il y flotte comme une charmante odeur de violettes.

Pour La BD de la semaine (plus de BD de la semaine chez Moka), BD 2022, Les textes courts et dans les deux nouveaux challenges illimités Les départements français en lectures (le Loiret pour Jack Manini) et ABC illimité (à la lettre P avec le titre).