Les oubliés de Prémontré de Jean-Denis Pendanx et Stéphane Piatzszek

Les oubliés de Prémontré de Jean-Denis Pendanx et Stéphane Piatzszek.

Futuropolis, mai 2018, 104 pages, 21 €, ISBN 978-2-75482-273-2.

Genres : bande dessinée française, Histoire.

Jean-Denis Pendanx, le dessinateur, naît le 27 septembre 1966 à Dax. Il étudie les arts appliqués et les arts décoratifs à l’École Estienne à Paris puis à Jolimont à Toulouse. Il vit à Bordeaux où il est auteur et illustrateur (bandes dessinées, livres jeunesse, magazines). Il travaille aussi pour l’animation.

Stéphane Piatzszek, le scénariste, naît le 5 avril 1971 dans le Doubs (cependant l’éditeur dit « en banlieue parisienne »). Il étudie le Droit et l’Histoire à la Sorbonne (Paris). Il vit à Mulhouse (Alsace) où il est journaliste et auteur de bandes dessinées. Plus d’infos sur son blog.

Des mêmes auteurs : Tsunami (2013) et Le maître des crocodiles (2016).

« Août 1914. Asile de Prémontré, près de Soissons. » (p. 3). Soissons est dans l’Aisne (Hauts de France). Les patients ont entre 4 et 95 ans. Comme ils ne sont sensibles qu’à leur propre folie, ils ne sont pas dangereux, enfin sauf si « ils s’éveillent » (p. 4). « Si tu veux bosser ici, il va falloir t’habituer à la mort, mon garçon. » (p. 6). Le jeune Clément est embauché comme gardien mais, comme il sait conduire et que beaucoup d’hommes ont été mobilisés, il est en fait chauffeur de l’ambulance de la Croix-Rouge pour l’asile. Mais qui est vraiment Clément ? Bon, je ne divulgue rien mais le lecteur sait dès la page 9 que Clément n’est pas Clément.

Les Allemands arrivent et tout le monde fuit… Sauf quelques-uns comme Letombe l’économe, Loisel un gardien, Clément et les religieuses qui s’occupent du pavillon des femmes (interdit aux hommes). Le lendemain, l’armée allemande est là mais l’économe n’a rien pour nourrir ni les aliénés ni les Allemands qui s’en vont rapidement « nach Paris ! » (p. 24) mais ils subissent une défaite à Soissons et réquisitionnent tout. « Les réquisitions sont calculées en fonction de la population de chaque commune. Prémontré, 1500 habitants. Les Français sont de grands travailleurs, vous aurez vite fait de compenser ça. » (p. 34). Sauf que « sur les 1500 habitants, 1300 sont des malades mentaux dont la plupart ne peuvent même pas attacher leurs chaussures tout seuls ! » (p. 34).

L’évacuation est refusée, il n’y a plus rien à manger, plus de charbon, il faut trouver une solution… Faire travailler les aliénés qui le peuvent, aux champs, ramassage et coupage du bois, filage de la laine pour les femmes… Et contre toute attente, un régiment d’Allemands arrivent avec parmi eux des médecins et même un aliéniste : la vie des aliénés encore en vie va en être changée !

Je comprends que c’était la guerre et que ça devait être difficile partout mais combien de lieux comme l’asile de Prémontré ont-ils été abandonnés par le gouvernement français durant les 4 ans de guerre ? Les employés qui n’ont pas fui et quelques malades ont été exemplaires et même si ça dérange je veux le dire aussi il en est de même pour certains soldats allemands en particulier ceux du corps médical (dommage qu’on ne sache pas ce qui est arrivé au jeune aliéniste allemand après qu’il ait reçu son ordre de mission pour le front russe). En tout cas, cette bande dessinée est inspirée d’une histoire vraie puisque l’asile de Prémontré, construit en 1121, accueille des malades depuis 900 ans !

Les oubliés de Prémontré est une très belle bande dessinée qui m’a plu tant au niveau des dessins (je les trouve lumineux) que des personnages (réels et fictifs) et que du récit (historique et médical). Les auteurs se sont montrés respectueux envers leurs personnages et cette période de l’histoire et ont bien maîtrisé leur sujet, bravo messieurs. Et pour moi, ce fut une lecture enrichissante et émouvante.

Il me semble avoir vu cette bande dessinée dans La BD de la semaine mais je ne me rappelle plus chez qui… Et je la mets dans les challenges BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 36, un livre basé sur des faits réels), Des histoires et des bulles (catégorie 50, une BD qui se déroule pendant une guerre), Petit Bac 2021 (catégorie Lieu pour Prémontré).

Dessiner encore de Coco

Dessiner encore de Coco.

Les Arènes BD, mars 2021, 352 pages, 28 €, ISBN 979-10-375-0283-4.

Genres : bande dessinée française, récit graphique autobiographique.

Coco – de son vrai nom Corinne Rey – naît le 21 août 1982 à Annemasse (Haute-Savoie). Elle étudie les arts plastiques et l’expression plastique à l’École européenne supérieure de l’image de Poitiers. Elle est dessinatrice pour plusieurs journaux dont Charlie Hebdo, Les Inrockuptibles, Libération, entre autres. J’ai envie de lire son adaptation en bande dessinée avec le philosophe Raphaël Enthoven du Banquet de Platon (2019). Dessiner encore est en fait sa première bande dessinée seule aux commandes.

Je vois Coco régulièrement lorsqu’elle est invitée pour dessiner à 28 minutes sur Arte mais je ne l’avais jamais lue. Je cite la 4e de couverture : « L’attentat du 7 janvier 2015 tourne en boucle dans ma tête. Tout fout le camp en moi mais le dessin résiste… » et voici ce qu’en dit l’éditeur sur son site : « Le récit graphique bouleversant d’un voyage intérieur, pudique et authentique. », ce qui résume parfaitement cette grosse bande dessinée (sûrement une des plus épaisses que j’aie lue !) en noir et blanc et parfois en couleurs.

Parfois Coco lutte contre la vague qui la submerge, parfois elle est engloutie. « C’est incontrôlable. Ça vient à tout moment m’avaler et me replonger dans cette poignée de minutes qui a bouleversé ma vie. » (p. 17). La résistance, la combativité, Coco les maîtrise grâce au dessin. « Dessiner pour ne plus penser. Dessiner, dessiner, dessiner… » (p. 21) « Et rire, malgré tout. Ça semble encore possible… » (p. 23).

Flashback. Mai 2015. Coco raconte comment elle a été orientée vers l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing). Elle n’y croit pas trop mais elle y retourne. « Peut-être par curiosité. Ou par indulgence… » (p. 54). Puis elle essaie la psychologie post-traumatique mais « Cette journée tourne dans ma tête comme un disque rayé. J’en revois chaque instant, chaque détail. » (p. 83). La thérapie, qu’elle quelle soit, est longue et semble inutile…

Des phrases importantes

« Qu’on aime ou qu’on n’aime pas Charlie Hebdo, c’est un journal. La liberté de la presse, c’est une liberté sacrée pour les Français. La liberté de la presse, ça veut dire la liberté d’expression et même la liberté de penser. » (Claude Guéant, ministre de l’intérieur, p. 160).

Après le procès des caricatures danoises, le justice française a confirmé « qu’il n’y avait pas de délit de blasphème en France » (p. 163) et « Charlie n’avait fait que ce qu’il avait toujours fait : analyser l’actualité et en rire. » (p. 162).

« Ils [les terroristes] ont tiré sur de vrais journalistes, des gens qui avaient le courage de leurs opinions et qui usaient de leur droit à la critique sans tabou. C’est le talent qu’ils ont assassiné. » (p. 206).

Si le thème est glaçant (terrorisme, assassinat), la BD est profondément humaine et émouvante. Coco se met à nu, au propre comme au figuré (puisqu’elle se dessine sans rien, simplement le contour de son corps et ses cheveux), et elle continue à vivre (elle montre les moments avec son compagnon, sa fille, son chat, son travail) mais la « guérison » sera longue car « Il y a dans la beauté quelque chose d’insoutenable. » (p. 275).

Cette bande dessinée bouleversante est à mon avis complémentaire du film documentaire C’est dur d’être aimé par des cons de Daniel Leconte que j’ai vu en octobre 2020. Pensées pour les cinq dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski et les sept autres personnes assassinées le 7 janvier 2015. Pensées aussi pour les survivants qui restent avec leur angoisse, leur culpabilité d’être encore en vie…

Pour La BD de la semaine et les challenges BD, Challenge lecture 2021 (catégorie 36, un livre basé sur des faits réels, 2e billet, mais il va aussi dans la catégorie 14, un roman graphique), Des histoires et des bulles (catégorie 34, une BD autobiographique). Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

La valise de Sergueï Dovlatov

La valise de Sergueï Dovlatov.

La Baconnière, avril 2021, 176 pages, 14 €, ISBN 978-2-88960-045-8. Chemodan Чемодан (1986) est traduit du russe par Jacques Michaut-Paternò et la traduction a été révisée par Annick Morard.

Genres : littérature russe (soviétique), nouvelles, humour.

Sergueï Donatovitch Dovlatov (Сергей Донатович Довлатов) naît le 3 septembre 1941 à Oufa en Bachkirie (Union soviétique) d’une mère arménienne et d’un père russe aux origines juives. Déplacée pendant la guerre en Bachkirie, la famille retourne à Léningrad (Saint-Pétersbourg) après 1945. Dovlatov étudie le finnois à l’université, fait son service militaire (une nouvelle du recueil La valise en parle) puis devient journaliste. Il est aussi romancier et nouvelliste. Il quitte l’Union soviétique en 1979 et passe par l’Italie avant de rejoindre son épouse et leur fille à New York (une nouvelle du recueil La valise en parle) où il meurt le 24 août 1990. Parmi ses titres, Le livre invisible. Le journal invisible (1977), Le compromis (1981), La Zone. Souvenirs d’un gardien de camp (1982), Le domaine Pouchkine (1983), Le colonel dit que je t’aime (1983), L’étrangère (1986), La filiale (1990).

Alors que je lisais pas mal de littérature russe dans les années 80 et 90, je ne connais pas cet auteur mais je me rends compte qu’il est traduit en français depuis quelques années seulement (années 2000 aux éditions du Rocher et années 2010 à La Baconnière).

Le narrateur a 36 ans et il quitte la Russie, enfin l’Union soviétique. « Chaque partant a droit à trois valises. » (p. 7). Seulement ? Mais finalement une seule valise lui suffit. Après avoir vendu, donné, jeté, sa vie tient dans une valise ! Heureusement ses manuscrits étaient « depuis longtemps envoyés clandestinement à l’Ouest » (p. 8). La valise ficelée voyage donc à Rome en Italie où elle est glissée sous le lit pendant trois mois puis à New York aux États-Unis où elle finit, toujours non ouverte, au fond d’un placard. C’est quatre ans plus tard que le narrateur l’ouvre. « J’examinais la valise vide. Karl Marx au fond. Brodsky sur le couvercle. Et entre les deux, une vie foutue, inestimable, unique… » (p. 9). Remarquez que, même s’il considère sa vie comme foutue, elle lui est toutefois inestimable et unique. « C’est alors que les souvenirs, comme on dit, refirent surface. » (p. 10), ces souvenirs étant liés aux huit objets sortis de la valise.

Les chaussettes finlandaises en crêpe – Lorsqu’il était étudiant à Leningrad, Assia (une étudiante étrangère) est tombée amoureuse de lui et lui a présenté des amis. Parmi eux, Fred Kolesnikov qui fait des trafics. Et voici notre narrateur embarqué embarqué dans une histoire avec deux Finlandaises et leurs chaussettes à « soixante kopecks la paire » (p. 20).

Les chaussures du maire – Voici ce que répondait l’historien Karamzine lorsqu’on lui demandait « En deux mots, que se passe-t-il en Russie : On vole. » (p. 27). Eh bien, les « solides chaussures soviétiques destinées à l’exportation » (p. 28), le narrateur les a volées au maire. Il explique dans quelles circonstances et, au passage, vous apprendrez tout sur la confection d’une sculpture monumentale en marbre. Vous en préféreriez une de Lénine ou de Lomonossov ?

Un costume croisé tout à fait convenable – Lorsqu’il était journaliste, le narrateur devait assister à des obsèques et rédiger des articles « de portée sociale » (p. 44) mais, comme il est toujours mal habillé, son directeur lui reproche de compromettre l’intégrité du journal. « La rédaction n’a qu’à m’acheter une veste. Mieux encore, un costume. Pour ce qui est de la cravate, c’est d’accord, je l’achèterai moi-même. » (p. 44). Il fallait oser, n’est-ce pas ? Et il obtient son « complet croisé, sobre, de marque est-allemande » (p. 54).

Le ceinturon d’officier – « Durant l’été 1963, dans le sud de la République des Komis » (p. 61), le narrateur fait son service militaire en tant que surveillant de camp. Il doit accompagner (à pieds) un zek (un prisonnier) du baraquement 14 « qui est devenu fou » (p. 62) à l’asile de Iosser. Mais, avec Tchouriline, son collègue, ils s’arrêtent pour boire et il y a… un incident. « On entendit un bruit sourd, un craquement de bois mort… le pistolet tomba à terre. » (p. 68). En tout cas, le narrateur est blessé à la tête, au bras et il récupère ce ceinturon orné d’une boucle en laiton.

La veste de Fernand Léger – Nikolaï et Nina Tcherkassov, connus dans le monde du théâtre sont amis avec les parents du narrateur (les parents de l’auteur travaillent tous deux au théâtre en tant que metteur en scène et actrice). Leur fils Andreï naît en mars 1941 et le narrateur en septembre 1941. C’est l’histoire « d’un prince et d’un miséreux » (p. 79). Andreï (Andriouchka) et le narrateur grandissent ensemble et deviennent amis. « Nous courions dans le jardin, mangions des groseilles, jouions au ping-pong, attrapions des scarabées. […] nous allions à la plage […] jouions avec la pâte à modeler sous la véranda. » (p. 82). Lorsqu’il est adulte, Nina Tcherkassov lui offre une vieille veste ayant appartenu au peintre Fernand Léger.

La chemise en popeline – L’auteur se souvient de la rencontre avec Elena Borissovna, une « des agitateurs politiques qui passaient de maison en maison, histoire de persuader les gens d’aller voter le plus tôt possible » (p. 96) mais lui ne se presse pas et même parfois ne va pas voter. Finalement, ce jour-là, aucun des deux jeunes gens n’a voté ! « Nous avons derrière nous vingt ans de mariage. Vingt ans d’isolement réciproque et d’indifférence à l’égard de la vie. » (p. 102) et une fille, Katia. Ici, j’ai remarqué une faute : « nous attaquâme » (p. 99).

La chapka – Un jour que le narrateur arrive à la rédaction du journal qui l’emploie, ses collègues lui apprennent que Raïssa, leur dactylo, s’est empoisonnée. « Non mais Raïssa, quoi ! Une fille jeune, en pleine santé ! » (p. 113). Ensuite son cousin l’emmène à l’hôtel Sovietskaïa pour rejoindre Sofa, Rita et Galina Pavlovna qui réalisent un film documentaire mais après une chute – « le sol était-il glissant ? Ou mon centre de gravité trop haut ? » (p. 117) – le narrateur se retrouve aux urgences de la rue Gogol et il repart avec la chapka qui était à son cousin Boria, enfin pas tout à fait !

Les gants d’automobiliste – Alors que le narrateur représente le journal Le Constructeur de turbines, il est abordé par Ioura Schlippenbach qui décide que sa carrure et son 1m94 conviennent pour le rôle principal de son film amateur de dix minutes. Voici le journaliste embarqué dans un rôle d’acteur, déguisé et maquillé ! « Qu’est-ce que je dois dire ? – Ce qui te vient à l’esprit. Les mots n’ont pas d’importance. L’important c’est la mimique, les gestes… » (p. 139). Il lui restera ces gants d’automobiliste.

Dans ces huit nouvelles, le narrateur est bien sûr un alter ego de l’auteur mais il y mélange réalité et fiction. J’ai aimé les souvenirs de l’auteur, sa façon de les raconter (avec des éléments fictifs tout à fait plausibles), ses digressions et surtout son humour (les auteurs russes (soviétiques) n’étant pas particulièrement réputés pour leur humour ! À part quelques-uns comme Dovlatov ou Bokov). Il y a 8 pages d’illustrations en noir et blanc, ma préférée est celle page 78 (Le ceinturon d’officier).

Les romans et les nouvelles de Sergueï Dovlatov n’ont pas été publiés en Union soviétique (que ses articles journalistiques). C’est seulement en 1989 (moins d’un an avant sa mort) que le magazine littéraire, Zvezda, publie un de ses textes grâce à un de ses amis, Andreï Arev (1940-…) qui est présent dans le recueil La valise. Zvezda (Звезда́ signifie étoile) est un magazine littéraire fondé en janvier 1924 à Saint-Pétersbourg et qui existe toujours, d’ailleurs si vous lisez le russe voici le lien vers le site officiel.

Dovlatov (Довлатов), un film biographique réalisé par Alexeï Alexeïevitch Guerman (1976-…) est récompensé à Berlin (Ours d’argent de la meilleure contribution artistique pour les costumes et les décors, à la Berlinale de février 2018) et à Moscou (Aigle d’or de la meilleure actrice dans un second rôle pour Svetlana Khodtchenkova, 17e cérémonie des Aigles d’or en janvier 2019) et il est présenté à Paris (16e Semaine du nouveau cinéma russe en novembre 2018). J’aimerais le voir un jour.

Une exceptionnelle lecture que je mets dans Challenge de l’été #2 (Russie), Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour Valise), Les textes courts (le livre compte 176 pages mais chaque nouvelle contient dans les 20 pages en moyenne) et Voisins Voisines 2021 (Russie).

Je mets aussi La valise dans le Mois américain. Pourquoi ? Parce que Sergueï Dovlatov a émigré à New York et c’est en y ouvrant sa valise que les souvenirs de ces huit nouvelles lui sont revenus, nouvelles écrites donc à New York, qui n’auraient pas été publiées en Union soviétique mais qui ont été publiées sans problème aux États-Unis, parce que les exilés d’Europe de l’Est (Russes ou autres), c’est ça aussi l’Amérique.

Le peintre hors-la-loi de Frantz Duchazeau

Le peintre hors-la-loi de Frantz Duchazeau.

Casterman, mars 2021, 96 pages, 20 €, ISBN 978-2-20320-277-1..

Genres : bande dessinée française, Histoire.

Frantz Duchazeau, de son vrai nom Frantz Duchazeaubeneix, naît le 11 octobre 1971 à Angoulême. Il vit à Paris où il est dessinateur et scénariste de bandes dessinées et travaille aussi pour des journaux (Capsule Cosmique, Journal de Mickey, Spirou).

Le peintre hors-la-loi de Duchazeau et Drac chez Casterman (1ère planche)

Drac, de son vrai nom Pascale Wallet, naît le 1er mai 1978. Elle est coloriste et illustratrice de bandes dessinées. Fin des années 90, elle participe à la création de l’association (et du fanzine) Nekomix. Plus d’infos sur son site officiel.

Je remercie Lecteurs.com de m’avoir envoyé cette bande dessinée.

La grande Histoire. Paris, 21 janvier 1793, Louis XVI est guillotiné sous les acclamations du peuple. Enfin, pas de tout le peuple, les révolutionnaires tuant et pillant, beaucoup sont mécontents. « Ces révolutionnaires sont des assassins ! Ils affament le peuple ! » (p. 30).

La petite histoire. Contrairement à « Prieur, Desfontaines, Girardet, Fragonard » (p. 12), Lazare Bruandet dessine et peint « pour le plaisir de l’instant » (p. 12) et n’aspire pas à la postérité. Après avoir bien bu, il tue son épouse par accident, s’enfuit et se réfugie dans une abbaye. « Je n’ai pas voulu la tuer. Adieu l’ami. » (p. 19), dit-il à son ami dessinateur Jean Duplessis-Bertaux. Bruandet a un étrange physique, il est hanté par un événement de son enfance, il devient le peintre hors-la-loi. Un jour, il rencontre Hollandine qui lave le linge à la rivière ; son père est aubergiste.

« Ces révolutionnaires sont des assassins, des pilleurs, des violeurs, des incendiaires ! » (p. 31) et les frères de la Cour-Dieu ont été brûlés et pendus… Alors les frères de l’abbaye dans laquelle Bruandet s’est réfugié lui demande de l’aide. « Vous êtes armé. Apprenez-nous à nous servir d’une arme. Nous vous demandons protection. » (p. 40).

Et, après tous ces événements odieux, il est en colère. « Hahahaha ! La populace des faubourgs et tout ce que Paris peut fournir de coupe-jarrets sont venus conquérir le titre de héros. En pillant et dévastant le château des Tuileries… Massacrant la poignée de Suisses qui le défendaient, égorgeant sans pitié… Glup… égorgeant jusque dans les caves et les cuisines les gens de services, les hommes de peine, les marmitons, les laveuses de vaisselle, ils s’étaient réfugiés là, tout tremblants. Tous exécutés !! » (p. 67). Cette révolution fut affreuse, surtout durant la Terreur, et personne n’a pu y échapper… et, au milieu de toute cette violence, l’Art, le beau, la forêt, la Nature.

J’ai eu l’impression que les personnages étaient petits, peut-être pour montrer la grandeur des paysages et de la nature. Parce qu’en plus, le comportement de la majorité des gens est vraiment petit, très petit… Les dessins sont un peu spéciaux, anguleux, je dirais, mais j’ai aimé et je vous conseille vivement cette bande dessinée historique et artistique.

En tout cas, Lazare Bruandet n’est pas un personnage de fiction ! Il est né le 3 juillet 1755 à Paris. Il était peintre et graveur. Grâce à lui, la peinture de paysage a évolué par rapport au cadre institutionnel. Il a étudié avec le peintre de lavis Jean-Philippe Sarrazin puis avec le maître allemand Rœser qui l’inclina vers la tradition du paysage réaliste nordique. Dans la bande dessinée, on le voit vivre isolé de tout, eh bien il a effectivement vécu dans la forêt de Fontainebleau, caché dans les ruines de l’ancien prieuré Notre-Dame de Franchard. La petite histoire rejoint donc la grande Histoire. Il meurt le 26 mars 1804 à Paris.

Une chouette lecture pour La BD de la semaine que je mets aussi dans BD, Des histoires et des bulles (catégorie 15, une BD autour d’un artiste, celui-ci est peintre) et Les textes courts.

Plus de BD de la semaine chez Noukette.

Au loin le ciel du Sud de Joseph Andras

Au loin le ciel du Sud de Joseph Andras.

Actes Sud, collection Domaine français, avril 2021, 112 pages, 9,80 €, ISBN 978-2-330-14905-5

Genres : littérature française, récit.

Joseph Andras – de son vrai nom Romain Mercier – naît en 1984. Il vit au Havre en Normandie. Un premier roman en 2016 : De nos frères blessés (Prix Goncourt du premier roman) que j’avais repéré mais pas lu. Un livre-disque en 2017 : S’il ne restait qu’un chien avec le rappeur slameur D’ de Kabal. Puis un deuxième roman en 2018 : Kanaky – Sur les traces d’Alphonse Dianou, pour lequel il est parti en Nouvelle-Calédonie. Je ne connaissais pas cet auteur mais j’ai très envie de lire Ainsi nous leur faisons la guerre paru également en avril 2021 mais qui, lui, traite de la cause animale.

L’auteur, depuis la rue de Charonne, part sur les traces de Hô Chi Minh avant qu’il ne soit Hô Chi Minh, c’est-à-dire lorsqu’il était à Paris (dès 1917 ou 1918, les sources varient) sous le nom de Nguyên Tât Thanh « tout juste débarqué de Londres, ‘incognito’ dans un garni. » (p. 16) puis sous le nom de Nguyên Ai Quôc (175 noms différents ont été répertoriés !) et qu’il a créé le Groupe des patriotes annamites.

Né à Hoang Trù, un village au nord du Vietnam, le jeune homme a travaillé sur des bateaux pendant des années ce qui lui a permis de voyager (Europe, Afrique, Amérique) avant de s’installer à Londres puis à Paris. Comme il était en situation illégale, il changeait régulièrement de nom et de lieu de résidence donc, cent ans après, il n’est pas facile de retrouver des traces sérieuses mais il ressemblait à « la version vietnamienne de Charlie Chaplin » (p. 27) et il était fortement surveillé par la police.

« Sur une carte de Paris – échelle un vingt millième –, tu as signalé d’une pastille de couleur l’ensemble des lieux dont on a indice ou preuve qu’il les fréquenta. Si la capitale sur lui se tait, mutique sous tes pas, au moins as-tu ceci : curieuse constellation sur le plat du papier. » (p. 36). Avec cet extrait, vous voyez que l’auteur se tutoie lui-même ce qui m’a surprise au début de la lecture mais je m’y suis habituée !

Nguyên Ai Quôc était fasciné par la révolution bolchevique. Juillet 1920. « C’était donc un jour d’été à Petrograd et Lénine parla des colonies. Pillées, massacrées par une poignée d’États et d’affairistes. Il parla de la révolution soviétique qui gagnerait à se propager en Orient, en Asie, aux quatre coins du monde. Il parla des soixante-dix pour cent de l’espèce humaine, tributaires, captifs, face contre terre, que les bolcheviks aspiraient à représenter. Il dit la révolution prolétarienne universelle, il dit ces trois mots et tu imagines la fierté qui dut l’étreindre lorsqu’il les prononça devant les délégués, plus de deux cents de partout venus, de Bulgarie de France d’Inde de Corée du Mexique, pour assister au second congrès de l’Internationale communiste. » (p. 59).

Et un jour Nguyên Ai Quôc disparut des radars de la police française pour réapparaître Hô Chi Minh dans son pays d’origine. Lors de son périple dans Paris, l’auteur note les endroits correspondants au passé (comme les barricades) ou ceux correspondants au présent (comme les attentats de 2015), des lieux parfois oubliés ou méconnus mais ayant vécu l’Histoire. Ce récit a été rédigé de l’hiver 2017 à l’été 2020 soit près de trois ans de travail.

Au loin le ciel du Sud est à la fois un récit historique (empreint de poésie) et un récit politique. Malheureusement on sait dans quels abîmes, le jeune homme chétif et insignifiant (adjectifs empruntés au récit, il y en a d’autres) a plongé le peuple qu’il voulait délivrer (à juste titre) de la colonisation… L’auteur s’efface tellement lui-même devant l’Histoire et le personnage qu’il se tutoie tout du long. Son récit précis, documenté et rythmé est vraiment agréable à lire même si on apprend finalement peu de choses sur le jeune Annamite qui a vécu à Paris comme s’il était pratiquement invisible bien qu’étroitement surveillé. À noter qu’en 2019, Joseph Andras a préfacé Ho Chi Minh. Écrits et combats d’Alain Ruscio paru chez Le temps des cerises.

Je suis toujours surprise lorsque je lis un livre et qu’il ne rentre dans aucun challenge !

Ma sœur Mongsil de KWON Jung-saeng

Ma sœur Mongsil de KWON Jung-saeng.

Decrescenzo, juin 2021, 200 pages, 18 €, ISBN 978-2-367-27103-3. Mongsil eonni 몽실 언니 (1984, 1990, 2007, 2012) est traduit du coréen par PARK Mihwi et Jean-Claude de Crescenzo. Illustrations en couleurs de LEE Chul-soo.

Genres : littérature sud-coréenne, roman jeunesse, Histoire.

KWON Jung-saeng 권정생 naît le 10 septembre 1937 à Tôkyô, donc au Japon mais dans une famille coréenne qui retourne en Corée en 1946. Sa famille est très pauvre et l’adolescent doit travailler au lieu d’aller à l’école. Mais en 1967, il travaille comme gardien dans une église à Andong et publie son premier livre jeunesse en 1969, La crotte du chien (Gang-ajittong), ou Popo du chiot (Paquet, 2006). En 1971 et en 1973, il remporte des concours littéraires pour respectivement L’ombre de l’agneau, Ttallangi (Agiyang-ui geurimja, Ttallang-i) et Maman et la veste de coton (Mumyeong jeogori-wa eomma), carrière lancée avec succès. Il meurt le 17 mai 2007.

LEE Chul-soo naît en 1984, il est illustrateur. Vous pouvez voir ses œuvres sur la collection de Davidson Galleries.

Petit rappel historique. Le Japon occupa la Corée de 1910 à 1945 mais, « La Deuxième guerre mondiale terminée, le Japon défait, la Corée fut libérée du gouvernement colonial japonais. La Libération mit le pays entier en effervescence et la Corée vécut une période d’excitation, comme si elle espérait se débarrasser à coup sûr, une bonne fois pour toutes, de la tristesse accumulée en trente-cinq ans d’occupation. […] les Coréens survivants revinrent dans leur patrie. En dépit de leur espoir, ils ne découvrirent que misère et indifférence à leur sort. Rentrés les mains vides dans un pays dévasté […] en réalité, on les nommait ‘les mendiants du Japon’ […]. » (p. 11).

La famille de Mongsil, installée dans le village de Salgang, fait partie des « compatriotes rentrés au pays » (p. 11). Le père, Jeong, gagne difficilement sa vie, la mère, Milyang, mendie. Mais le petit frère, Jong-ho, meurt et, au printemps 1947, Milyang décide de fuir avec Mongsil (qui a 6 ans) dans un village de montagne, Daet-gol, et de vivre avec un autre homme. « Embarrassée, Mongsil sentit une vague d’émotions la submerger […]. » (p. 15). Mongsil a donc un beau-père, Kim, une grand-mère et vit dans une jolie maison avec de quoi manger chaque jour mais elle est triste pour son père parti loin chercher du travail…

Jeong Mongsil devient dont Kim Mongsil. Mais, en mai de l’année suivante, Milyang accouche d’un garçon prénommé Yeong-deuk qui devient le favori et Mongsil est alors négligée voire traitée comme la servante. « Mongsil éprouvait le plus souvent une peur chronique et une fatigue permanente. » (p. 22-23). D’ailleurs, après une chute (son beau-père l’a poussée), Mongsil a un problème au genou gauche et reste boiteuse… « Pourtant, elle était heureuse de pouvoir marcher de nouveau. Elle reprit les tâches ménagères. Malgré son handicap, elle passait ses journées à faire la vaisselle, à laver le linge et à s’occuper de toutes sortes de menues tâches. » (p. 29).

Et encore une année après, elle repart avec une tante qui est venue la chercher mais elle doit laisser Yeong-deuk, son petit frère qui a un an, et Soon-deok, sa meilleure amie. La tante amène Mongsil à Norusil où le père, Jeong, vit et travaille comme valet de ferme. Mongsil se fait une nouvelle amie, Nam-joo, et peut apprendre à lire et à écrire. Son père se remarie avec Bukchon mais Mongsil n’arrive pas à l’aimer. « Sa mère et Yeong-deuk lui manquaient toujours plus cruellement. » (p. 43). De plus des Coréens, des partisans communistes, descendent de la montagne et volent les habitants des villages de Norusil, Cachibawi-gol et Samgori.

Le soir, pendant que les hommes surveillent, Mongsil et Bukchon qui se sont rapprochées, vont apprendre à l’école. « Notre pays est divisé en deux. Nous devons nous poser des questions sur la stupidité de cette situation : est-ce que le Sud et le Nord se disputent avec leurs propres idées et leurs propres arguments ? Ou bien les deux parties du pays ne sont-elles pas manipulées par les idées des autres pays ? Quand on est ignorant de la réalité, on se laisse facilement duper. Si on ne veut pas le regretter par la suite, il faut d’abord enrichir ses connaissances. » (l’instituteur Choe, p. 54).

Cependant Jeong est mobilisé (la guerre entre le Sud et le Nord a commencé le 25 juin 1950, elle durera trois ans). Bukchon, fragile, accouche d’une petite fille, Nan-nam, et rend l’âme. « Cette nuit-là, les chars de combat de l’Armée populaire communiste apparurent sur la grande route récemment construite. » (p. 70). Mongsil a 9 ans et doit s’occuper de sa petite sœur mais « Mongsil faisait preuve de courage dans l’adversité et l’affrontait avec ténacité. » (p. 105).

Plusieurs fois édité en Corée du Sud, ce roman destiné à la jeunesse est toutefois éprouvant tant les épreuves traversées par Mongsil (et d’autres enfants) sont difficiles. La famille maltraitante, la pauvreté, les enfants qui travaillent, la guerre, le deuil, plusieurs thèmes sont abordés à tel point que ça peut paraître trop mais je pense que tout ça s’est passé tel quel dans de nombreuses familles…

Pour le Challenge coréen #2 bien sûr, Jeunesse young adult #10 et Petit Bac 2021 (catégorie Prénom pour Mongsil). En ce qui concerne Lire en thème : le thème de septembre est ‘une histoire qui se passe dans le milieu scolaire’ (lorsque Mongsil peut enfin aller à l’école, elle apprend à lire, à écrire et elle est même bonne élève), 1er thème secondaire = un enfant/ado sur la couverture (Mongsil), 2e thème secondaire = une histoire vraie/un témoignage (l’auteur s’est inspiré de ce qu’il a vécu enfant – ainsi que ce qu’on vécu de nombreux enfants – lorsque la famille quittait le Japon pour revenir en Corée avec en plus la guerre de Corée).

Atar Gull de Nury et Brüno

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle de Nury et Brüno.

Dargaud, collection Long Courrier, octobre 2011, 88 pages, 16,95 €, ISBN 978-2-20506-746-0.

Genres : bande dessinée française, Histoire, adaptation d’une œuvre littéraire.

Fabien Nury naît le 31 mai 1976 en France. Il étudie le commerce dans une grande école à Paris mais devient scénariste de bandes dessinées, W.E.S.T., Je suis légion, Il était une fois en France… Des BD historiques ou science-fiction ou policières. Il est aussi scénariste pour le cinéma.

Bruno Thielleux, dit Brüno, naît le 1er mars 1975 à Albstadt en Allemagne mais il est Français (son père y est militaire). Il étudie les arts plastiques à l’École Estienne à Paris puis à Rennes. Il débute sa carrière de dessinateur en 1996 mais il est aussi scénariste. Plus d’infos sur son site officiel.

Laurence Croix naît le 29 janvier 1974 à Châteaubriant en Loire-Atlantique. Elle est coloriste et travaille avec de nombreux auteurs de bandes dessinées (Apollo, Brüno, Jean Dufaux, Li-An…).

1830. Afrique. « Moi, Atar Gull, je ne pleurerai jamais. Jamais. » (p. 4).

Monsieur Benoît, capitaine de la Catherine, fait du trafic de « bois d’ébène » (p. 11). Atar Gull est une des marchandises, il est vendu par Van Hop pour 100 guinées et pourra en rapporter 500 « au bas mot » (p. 17) à la Jamaïque. Mais le brick du capitaine Benoît est attaqué par une goélette sans pavillon. C’est la Hyène du capitaine Brulart, un pirate qui embarque plusieurs esclaves pour les vendre à son compte. Bon, sur les 100 du départ, il n’en reste plus que 17… dont Atar Gull – fils du roi des petits Namaquas – qui est acheté « par monsieur Tom Will, planteur à Greenwiew » (p. 46).

Ce Tom Will est un humaniste et il traite bien ses esclaves, du moins mieux que les autres planteurs… On parle déjà des « abolitionnistes », des « nègres marrons » mais il y a de nombreuses exactions…

Cette bande dessinée possède des couleurs chatoyantes et quelques personnages hauts en couleurs mais c’est surtout la vengeance d’Atar Gull qui est terrible ! « Moi, Atar Gull, je suis ton bourreau, et ton supplice sera plus long que le mien la été. » (p. 83).

Atar Gull est une adaptation du roman éponyme d’Eugène Sue, un roman de 400 pages paru en 1831 (disponible librement sur Wikisource). Roman maritime (avec une sacrée tempête puis un abordage par des pirates), roman social sur la traite des Noirs et récit d’une vengeance impitoyable, Eugène Sue a accompli un coup de maître en « dénonçant » toute la chaîne aussi bien noire que blanche (du côté des Noirs il y a les tribus qui se font des guerres incessantes et qui pratiquent le cannibalisme ou vendent aux hommes blancs les prisonniers des autres tribus, et du côté des Occidentaux il y a la traite d’êtres humains et l’esclavage). Nury, Brüno et Laurence Croix rendent parfaitement l’intensité dramatique de cette histoire qui se déroule au début du XIXe siècle.

Une très belle adaptation lue pour Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’août est de l’écrit à l’écran en passant par les cases) que je mets également dans La BD de la semaine et les challenges 2021, cette année sera classique, À la découverte de l’Afrique (les Namaquas viennent d’Afrique australe, c’est-à-dire Namibie et Afrique du Sud), BD, Challenge de l’été #2 (voyage en Jamaïque), Des histoires et des bulles (catégorie 49, une BD avec des pirates) et Les textes courts.

Plus de BD de la semaine chez Stéphie.

L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus

L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus.

Gallimard, collection Fétiche, avril 2013, 136 pages, 19 €, ISBN 978-2-07064-518-3.

Genres : bande dessinée française, adaptation d’une œuvre littéraire.

Albert Camus naît le 7 novembre 1913 en Algérie, dans une famille pauvre en partie bordelaise en partie ardéchoise. Il perd son père en octobre 1914 (dans la bataille de la Marne) et sa mère, en partie sourde, ne sait ni lire ni écrire. Heureusement, il y a des rencontres : Gustave Acault, un oncle anarchiste et voltairien, Louis Germain, un instituteur avisé et dévoué (le discours du prix Nobel lui fut dédié), Jean Grenier, écrivain et philosophe, Edmond Charlot, éditeur, André Malraux, écrivain et homme politique, etc. Deux jours après l’explosion de la bombe à Hiroshima (août 1945), il est le seul intellectuel occidental à dénoncer l’usage de la bombe atomique (éditorial publié dans Combat). Mort le 4 janvier 1960 dans un accident de voiture, Albert Camus laisse une œuvre conséquente, avec ses théories sur l’absurde (le bonheur n’est-il pas tout simplement de vivre sa vie malgré son absurdité ?), sur la révolte intelligente et ses limites (la fin ne justifie pas les moyens), avec des essais (le premier date de 1936), des pièces dont Les Justes (1949), des romans dont les célèbres L’étranger (1942), La peste (1947), La chute (1956), quelques nouvelles, ses correspondances, plusieurs préfaces et des articles. Il existe une Société des études camusiennes qui édite la revue Présence d’Albert Camus.

Jacques Ferrandez naît le 12 décembre 1955 à Alger dans une famille d’origine espagnole qui quitte l’Algérie 3 mois après (sa naissance) pour s’installer à Nice (France). Il étudie les Arts décoratifs, il est auteur, dessinateur et débute sa carrière en 1978 (magazines, adaptations d’œuvres littéraires, bandes dessinées). Il aime l’Histoire, les romans noirs et le jazz (il est contrebassiste). Parmi ses titres, Les enquêtes du commissaire Raffini (4 tomes entre 1980 et 1988), Carnets d’Orient (10 tomes entre 1987 et 2009), entre autres.

Alger. Meursault est employé de bureau. Lorsqu’un télégramme lui apprend que sa mère est décédée, il se rend à « l’asile de vieillards de Marengo, à 80 km d’Alger » (p. 6). Il fait très chaud mais, après avoir veillé sa mère, il accepte une tasse de café au lait proposée par le concierge, un Parisien. De retour à Alger, il revoit Marie Cardona et ils vont au cinéma voir Le Schpountz avec Fernandel avec la fameuse réplique sur plusieurs tons « Tout condamné à mort aura la tête tranchée » (p. 28-29). Puis son voisin, Raymond Sintès, qui veut se venger de sa petite amie qui abuse de sa gentillesse (hum, hum…), lui demande d’écrire une lettre pour lui et de menus services… Le patron de Meursault a « l’intention d’installer un bureau à Paris pour traiter sur place directement avec les grandes compagnies » (p. 53) et propose le poste au jeune homme mais ça lui est égal, il ne veut pas changer de vie.

Alors qu’il est à la plage avec Marie et des amis, deux Arabes dont parmi eux le frère de la jeune femme que Raymond Sintès moleste, les attaquent. « Attention, il a un couteau ! » (p. 65). Plus tard, Meursault tire avec le pistolet que Sintès lui a confié. Il est jeté en prison. « Qu’est-ce que tu as fait ? – J’ai tué un Arabe. » (p. 76).

Le juge est horrifié par son manque d’empathie et son refus de demander pardon à Dieu. « Aujourd’hui, le gardien m’a dit que j’étais là depuis cinq mois… Je l’ai cru, mais je n’ai pas compris. » (p. 93). Malgré les témoins de la défense, le procès est à charge contre Meursault… C’est son caractère, son comportement qui est jugé, le fait qu’il parle peu, qu’il ait mis sa mère dans un asile (car il n’avait pas les moyens de s’occuper d’elle et de la faire soigner), qu’il ne croit pas en Dieu, qu’il ait des relations avec une jeune femme avant le mariage, etc. plus que le fait d’avoir tué un homme. Il est finalement condamné à mort. « J’écoute mon cœur. Je ne peux imaginer que ce bruit qui m’accompagne depuis si longtemps puisse cesser. » (p. 122).

Jacques Ferrandez s’empare de cette histoire poignante d’Albert Camus et en fait une superbe (et respectueuse) bande dessinée, aux couleurs chaudes et lumineuses, avec des personnages et des décors parfaitement imaginés. Meursault est jugé et condamné pour son côté insensible mais un homme est mort… Albert Camus voulait (dé)montrer l’absurdité de ces deux événements. Je rajouterai d’anciennes chroniques de lectures d’Albert Camus plus tard. En attendant, je vous invite à (re)lire cet auteur sincère et intègre.

Une lecture pour Les classiques c’est fantastique #2 (le thème d’août est de l’écrit à l’écran en passant par les cases) que je mets aussi dans 2021, cette année sera classique, BD, Challenge de l’été #2 (Algérie), Des histoires et des bulles (catégorie 3, un roman graphique) et À la découverte de l’Afrique (Algérie).

Les autres classiques chez Moka.

L’azalée de Ga-Yan et Shin Ji-sang

L’azalée de Ga-Yan et Shin Ji-sang.

Kidari Studio 키다리이엔티, Gung-eneun Gaekkochi Sanda 궁에는 개꽃이 산다 ou The Wicked Queen (2017) est traduit du coréen par Isabelle Hignette (58 pages).

Genres : manwha, romance historique, webtoon.

Ga-Yan est dessinateur. Shin Ji-Sang 신지상 est scénariste. Yoon Tae Roo 윤태루 est l’autrice du roman dont s’inspire ce manhwa.

Règne de Jin Myungje, quatorzième roi de la dynastie Li (début du XVe siècle). La fille unique de Ke Songsong, Ke Li, orpheline de mère, est belle, intelligente, curieuse et perspicace mais aussi extravagante. Pour ses sept ans, elle veut visiter le Palais impérial mais il est interdit d’y entrer. Pour faire plaisir à la fillette, Ke Songsong, ministre, l’introduit dans le Palais mais Li (qui signifie fleur de poirier) rencontre le prince Eon et le fait tomber dans l’eau. Le prince en colère – et enrhumé – jure de lui trancher la tête la prochaine fois qu’il la verra. « Qui est cette enfant qui a réussi à mettre notre prince si sérieux dans cet état de colère… ? ». Mais Li est tombée amoureuse.

Qu’est-ce qu’un webtoon 웹툰 ? C’est une bande dessinée sud-coréenne (ou manwha) mise en ligne sur une plateforme dédiée comme Webtoon Kakao (de Daum, dès 2003) ou Comic Naver (de Naver, dès 2004) en coréen. D’autres pays comme la Chine (web manhua) et le Japon (webtoons) ont suivi le mouvement, et même la France mais plus tard avec iznéo en 2010, Delitoon en 2011 (qui publie L’azalée) ou Yurai en 2019.

The Wicked Queens compte 130 chapitres parus entre septembre 2017 et juillet 2020. Dommage que je n’aie pu lire que le premier tome… parce que cette histoire et les dessins me plaisaient bien…

Voir la jolie vidéo ci-dessous.

Pour le Challenge coréen #2 et BD, La BD de la semaine (cependant toujours en pause estivale), Challenge de l’été (Corée du Sud, 2e billet), Challenge lecture 2021 (catégorie 32, un livre dont le titre comprend le nom d’une fleur, 3e billet), Des histoires et des bulles (catégorie 40, une BD autour du thème de l’amour), Jeunesse young adult #10 et Les textes courts.

Le Baron Perché de Claire Martin

Le Baron Perché de Claire Martin.

Jungle (Steinkis), janvier 2021, 128 pages, 16,95 €, ISBN 978-2-82222-998-2.

Genres : bande dessinée française, histoire.

Claire Martin étudie à l’École Émile Cohl et obtient un diplôme de dessinateur concepteur en 2019. Elle est autrice et illustratrice. Le Baron Perché est sa première bande dessinée, une adaptation de Il Barone Rampante (1957) d’Italo Calvino. Plus d’infos sur son blog.

Ombreuse, en Italie, au milieu du XVIIIe siècle. Côme et Blaise Laverse du Rondeau vivent dans un beau domaine avec leurs parents, Konradine et Arminius, Baron d’Ombreuse. L’aîné, Côme, 12 ans, est en conflit avec son père et s’enfuit du manoir pour vivre dans les arbres. « Je ne mettrai plus jamais les pieds sur le sol. Désormais, je ne vivrai que dans les arbres. » (p. 14), d’où son surnom de Baron Perché.

Il rencontre Violette qui vit chez sa tante et une bande d’enfants pauvres qui volent des fruits et qui surnomment Violette, La Capelinette.

Les années passent (dans les arbres). Côme mûrit, il construit une maison perchée, il adopte un chien qu’il appelle Optimus Maximus, il chasse et aide les pauvres, il accueille « Jean des Bruyères, le célèbre brigand » (p. 46) dont la passion est en fait de lire des romans et l’été de ses 18 ans, il empêche même le feu de ravager la forêt et le village avec l’aide des villageois.

Mais, un jour, il apprend que des réfugiés espagnols vivent un peu plus loin, eux aussi dans des arbres.

J’ai tout aimé dans cette bande dessinée, l’histoire (je n’ai pas lu le roman de Calvino mais je me le note !), les dessins, les couleurs, l’ambiance, l’humour (Côme est perché dans les arbres mais il est aussi un peu parfois perché dans sa tête !). Ce conte philosophique montre la liberté, l’indépendance et la conviction de Côme qui ne dérogera jamais à la règle de ne plus jamais mettre les pieds sur le sol. Pour ça, il va devoir être inventif et il y a des moments drôles. Il va aussi découvrir les auteurs français des Lumières, l’amitié, l’amour, la solidarité avec les villageois ou les réfugiés espagnols.

Une très belle bande dessinée que je vous conseille donc vivement et que je mets dans les challenges classiques : 2021 cette année sera classique et Les classiques c’est fantastique (puisque cette BD est une adaptation d’un roman italien paru en 1957), les challenges bandes dessinées : BD, La BD de la semaine (bien qu’en pause estivale) et Des histoires et des bulles (catégorie 11, une adaptation littéraire, 2e billet) ainsi que dans Challenge de l’été #2 (Italie) et Jeunesse young adult #10.