Le Club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal

Le Club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal.

Belfond, collection Le Cercle, mai 2018, 352 pages, 21 €, ISBN 978-2-7144-7575-6. Erotic Stories for Punjabi Widows (2017) est traduit de l’anglais (Singapour) par Guillaume-Jean Milan.

Genres : littérature singapourienne, littérature indienne.

Balli Kaur Jaswal naît à Singapour et grandit « entre le Japon, la Russie, les États-Unis et l’Europe ». Elle étudie l’écriture créative ; ses deux premiers romans, Inheritance (2013) et Sugarbread (2016), ne sont pas traduits en français. Plus d’infos sur https://ballijaswal.com/.

Jeune Indienne Pendjabie moderne et libre vivant à Londres, Nikki est horrifiée de voir sa sœur, Mindi, se proposer pour un mariage arrangé. Mais, alors que Mindi est optimiste pour son avenir, la vie de Nikki n’est pas au mieux, elle travaille dans un bar, elle vit seule… « Quel avenir y avait-il pour une jeune femme de vingt-deux ans avec la moitié d’une licence en droit ? Dans la situation économique actuelle (et sans doute n’importe quelle autre) : aucun. » (p. 13). La pression familiale et même des voisins est forte… « […] la sensation d’être coupée en deux. À la fois britannique et indienne. » (p. 19).

En allant déposer la petite annonce pour Mindi à Southall sur le panneau d’affichage du temple, Nikki lit une autre annonce : « Cours d’écriture : inscrivez-vous maintenant ! ». Kulwinder Kaur, seule femme au conseil de la communauté, embauche Nikki pour donner les cours aux femmes inscrites, pour la plupart des veuves. Lors du premier cours, Nikki se rend compte que les femmes ne savent pas écrire mais sont friandes de récits érotiques ! « Elle avait été engagée pour enseigner l’anglais, certes, mais n’avait-elle pas aussi signé pour aider ces femmes à gagner en indépendance ? Si les veuves voulaient raconter des histoires érotiques, de quel droit les censurer ? » (p. 83). Un soir, Nikki fume une cigarette et fait la connaissance de Jason Singh Bhamra. « Américain. Et Pendjabi. Et Sikh évidemment. » (p. 84). L’atelier d’écriture devient de plus en plus populaire mais qui dit plus de participantes dit plus de papotages à l’extérieur et plus de danger d’être découvertes par les Frères et les bien-pensants de la communauté.

Une visite au temple, une petite annonce, des rencontres et la vie de Nikki est bouleversée ! Un roman délicieusement érotique, avec des femmes incroyables (dans une société traditionnelle toujours patriarcale), des veuves qui vont tout faire voltiger autour d’elles et de leurs histoires, réelles ou fantasmées ! Un « club » un peu comme l’Inde, coloré, enlevé, épicé même, vraiment drôle et j’ai lu qu’il va être adapté au cinéma. Ce roman, c’est un peu de girl power (il parle de féminisme, d’émancipation, de liberté et aussi de crimes d’honneur) et de love power (les histoires des veuves sont en italique) mais jamais vulgaire et jamais mièvre. Un succès mérité car le lecteur passe un super moment de lecture, apprend beaucoup de choses, s’interroge et… a très envie de manger indien (mais attention, vous ne regarderez plus certains légumes, carottes, courgettes, concombres… de la même façon !) 😉

Je note que, lors de leur arrivée dans un autre pays « pour vivre mieux », ici l’Angleterre, certains Indiens veulent vivre au milieu des Anglais, comme les Anglais, mais, avec l’éducation des enfants, la nostalgie du pays d’origine ou d’autres raisons plus prosaïques comme pouvoir acheter facilement des ingrédients pour cuisiner, beaucoup vont vivre dans un quartier indien, ici Southall, pour se sentir entourés, rassurés, ce qui crée du communautarisme et donne malheureusement une certaine autorité aux intégristes de la pensée, de la morale et du comportement…

Un passage que je veux retenir. « Je déteste ça. Le regret littéraire. On tombe sur un livre et puis on se dit, je le prendrai plus tard. Ensuite on regrette et impossible de le trouver nulle part. Ça devient une obsession. » (p. 136).

Une excellente lecture pour le Challenge de l’été, Raconte-moi l’Asie (l’auteur est une Indienne de Singapour) et Feel good (même si ce roman est plus que ça).

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Scents of Orient de Marianne Stern

Scents of Orient de Marianne Stern.

Récits du Monde Mécanique 2/3

Chat noir, collection Black Steam, février 2017, 392 pages, 19,90 €, ISBN 9978-2-37568-027-8.

Genres : science-fiction, steampunk.

Marianne Stern était physicienne mais, mais passionnée par les machines volantes (un peu comme Hayao Miyazaki), elle se consacre maintenant à l’écriture (science-fiction, fantastique) et un peu à la musique. Voir le tome 1, Smog of Germania.

1916. Inde, région de Golkonda. L’empire allemand, avec à sa tête le Kaiser Joachim, a écrasé les Belges et les Français. Mais nous quittons l’Europe puisque le zeppelin Jungfrau est parti vers l’est avec à son bord Maxwell, L’Orfèvre, et Jeremiah, L’Exécuteur. Mais les deux frères sont tout aussi mystérieux en Inde qu’en Europe ! « Les informations, au sein de la haute société, se révélaient aussi précieuses, voire plus, que les richesses – surtout lorsque comme la duchesse, l’on était le meilleur agent de la Couronne britannique infiltré au cœur du Raj. » (p. 10). Les soldats anglais ont arraisonné le Jungfrau et pris possession de la caverne où Maxwell cachait ses trésors mais lui a disparu.

Avec des titres de chapitres comme « Orage et tasse de thé » ou « Le show excentrique de Lord Archibald Nelson », les lecteurs comprennent vite qu’il ont quitté l’empire germanique de Smog of Germania pour l’empire britannique de l’Inde. Évidemment de nouveaux personnages apparaissent comme Lord Archibald Nelson, gouverneur à Surat (centre de l’Inde) depuis 5 ans, le capitaine Oliver Clive, la duchesse Elzebeth de Wigton, riche veuve de 32 ans qui travaille pour le British Intelligence Service depuis 10 ans, Charles de Bellecourt, un Français au service de la duchesse et des services secrets anglais, et Anshu Kapoor, maître marchand ami de Lord Nelson et de Maxwell, pour les principaux. « Maxwell n’avait pas changé d’une once, il était toujours le même que dans ses souvenirs. Ces traits fins, cette longue chevelure ébène, ce regard noir et luisant, ce minuscule sourire rivé au coin des lèvres… Et le corbeau, perché sur son épaule, ses yeux de diamants rouges luisant dans la pénombre. » (p. 58). Vous l’avez compris le corbeau est un des mécanismes créés par Maxwell. Et la couverture qui les représente est vraiment belle, plus lumineuse que celle du tome 1. En quittant l’empire germanique, les lecteurs n’ont par contre pas quitté les complots, les espions et le danger ! « Nelson avait toujours détesté la politique et ses jeux vicieux ; chacun voulait le pouvoir pour lui seul, en finalité, et par conséquent, tous les coups étaient permis ! Ce soir encore, les divers acteurs impliqués dans l’histoire s’inclinaient devant le roi George en public, pour mieux le poignarder entre les omoplates un peu plus tard ! Ce pouvait-il que lui, Lord Archibald Nelson, soit l’unique loyal fidèle serviteur de la Couronne à Surat ? » (p. 101-102). En qui est-il possible d’avoir confiance, qui est sincère, qui trahit ? « En moins d’une heure, l’Allemand avait changé de statut à ses yeux, et il lui vouait désormais respect et admiration. Le personnage était charismatique, gentleman et salopard à la fois, pourvu du grain de folie à même de le différencier de n’importe quel individu lambda. » (p. 303). Tout comme pour le premier tome, je redis ce que j’avais écrit : Marianne Stern plonge ses lecteurs dans un récit steampunk époustouflant et haletant (les lecteurs sont réellement en immersion, en Inde cette fois et dans le monde britannique). Les explications scientifiques et mécaniques sont les bienvenues et participent au bon déroulement de la lecture et de la compréhension des événements. Les mécanismes de Maxwell sont des « babioles » extraordinaires ! Parfois dangereuses… Tout comme le premier tome avec l’Allemagne de 1900, ce deuxième tome montre une Inde mi-réelle mi-fictive, avec de belles descriptions, une Inde plus exotique que Germania sous son brouillard pollué et j’ai pris grand plaisir à suivre Maxwell (mon personnage préféré ici) parmi les nouvelles personnes qui l’entourent, chacune ayant sa personnalité, son rôle et ses manquements (soif de pouvoir, de richesse, traîtrise…). Après l’Allemagne, l’auteur a emmené ses lecteurs 16 ans après en Inde, et j’ai hâte d’avoir le tome 3 pour savoir où il se déroulera (il a été question de la Russie deux ou trois fois dans ce tome mais bon, rien n’est sûr !).

Encore une excellente lecture pour les challenges Littérature de l’imaginaire, Un genre par mois (le dernier genre de l’année est science-fiction) et Vapeur et feuilles de thé.

La colère de Kurathi Amman de Meena Kandasamy

La colère de Kurathi Amman de Meena Kandasamy.

Plon, collection Feux croisés, 272 pages, août 2017, 20,90 €, ISBN 978-2-25925-966-8. The Gypsy Goddess (2014) est traduit de l’anglais (Inde) par Carine Chichereau.

Genres : littérature indienne, littérature tamoule.

Meena Kandasamy naît Ilavenil Kandasamy en 1984 à Chennai (État de Tamil Nadu dans le sud de l’Inde). Elle a un doctorat de philosophie et socio-linguistique. Elle est romancière, poétesse (Touch en 2006 et Ms. Militancy en 2010), traductrice et militante (droits des femmes, action contre la violence faite aux femmes, anti-castes, anti-corruption…). Elle a même été actrice dans un film, Oraalppokkam, réalisé en langue malayalam par Sanalkumar Sasidharan en 2014. Plus d’infos sur http://www.meenakandasamy.com/.

District de Tanjore le long du Golfe du Bengale. 1er mai 1968, mémorandum de Gopalakrishna Naidu, président de l’Association des producteurs de riz, au Ministre en chef de Madras. Depuis dix ans, « des chefs communistes autoproclamés » (naxalites) incitent les coolies à se mettre en grève, à exiger des augmentations, ils moissonnent illégalement et s’approprient les récoltes mettant à mal les exploitations et leurs propriétaires (mirasdars). Ces « meneurs douteux » s’enrichissent sur le dos des coolies et des propriétaires, utilisant même des supercheries criminelles et « vivent dans le confort ». Les producteurs de riz sont non-violents et réclament justice.

Je remercie NetGalley et les éditions Plon car j’ai reçu ce livre en epub. Sur la couverture, très belle, un bandeau dit : « Éblouissant et souvent très drôle… The Times » ; le thème et le pays (l’Inde) ont suffit à me convaincre de lire ce roman.

Humour et autodérision : « tamoul dans son essence, anglais par la langue, libre de toute poésie et de toute prosodie, servi par une prose raffinée » (p. 14), ce roman dramatique, comme pour braver les clichés, commence par « Il était une fois » et la romancière, résolument moderne, se met aussi en scène, jonglant avec les mots, les lieux, l’histoire et les lecteurs (à qui elle s’adresse carrément). C’est que depuis que Ptolémée a rédigé son Lonely Planet, personne n’avait entendu parler du village portuaire de Nagapattinam, n’est-ce pas ? Kali, Bouddha, les Soufis, Saint-Antoine, peu importe du moment que les dieux et les hommes passent « un bon moment » ! Mais Meena Kandasamy, si elle veut nous faire passer un bon moment avec son roman (nous malheureux lecteurs qui n’achetons pas de billet pour aller sur place voir ce qui se passe et manger « avec gourmandise » les spécialités locales), raconte des choses difficiles comme l’esclavage, l’agriculture, l’émigration et les idées importées en particulier le communisme (en plus des castes, il y a donc eu lutte des classes).

Tout ça semble très intéressant, voire pointu, mais je n’ai pas réussi à entrer dans ce roman… J’aurais voulu apprécié mais, après avoir eu un problème de fichier et avoir rechargé l’epub, j’ai eu du mal à continuer ma lecture : c’était trop compliqué, trop foisonnant, trop lourd… J’ai finalement laissé tomber, à la moitié, et je me suis rendue compte avec quelques billets publiés sur la blogosphère que je ne suis pas la seule dans ce cas… C’est une lecture sûrement exigeante, trop pour moi à ce moment-là. Dommage… Tant pis… !

Je mets quand même cette lecture dans les challenges 1 % rentrée littéraire 2017, Défi Premier roman 2017 et Raconte-moi l’Asie #3.

La tresse de Lætitia Colombani

La tresse de Lætitia Colombani.

Grasset, mai 2017, 224 pages, 18 €, ISBN 978-2-24681-388-0.

Genre : premier roman.

Lætitia Colombani naît en 1976 à Bordeaux. Elle travaille dans le monde du cinéma (actrice, réalisatrice) et La tresse est son premier roman.

« Tresse n.f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés. » (p. 9).

Smita vit dans le village de Badlapur dans l’Uttar Pradesh en Inde. Elle ramasse les excréments dans les maisons des Jatts. C’est une Dalit, une Intouchable, mais elle est fière car, aujourd’hui, Lalita, sa fille de 6 ans, va entrer à l’école alors qu’elle n’y a jamais été. « Ma fille saura lire et écrire, se dit-elle, et cette pensée la réjouit. » (p. 20).

Giulia, 20 ans, vit à Palerme en Sicile en Italie. Elle travaille à l’atelier Lanfredi fondé par son arrière-grand-père en 1926, un atelier de cascatura, « cette coutume sicilienne ancestrale qui consiste à garder les cheveux qui tombent ou que l’on coupe, pour en faire des postiches ou des perruques. » (p. 26).

Sarah, 40 ans, vit à Montréal au Canada. Divorcée deux fois, elle élève Hannah, collégienne, Simon et Ethan, des jumeaux ; elle est une avocate réputée de Johnson & Lockwood. « S’il y a une majorité de femmes parmi les collaboratrices, Sarah est la première à avoir été promue associée, dans ce cabinet réputé machiste. » (p. 33).

Malgré l’adversité, Smita, Giulia et Sarah semblent heureuses, mais…

Ces trois femmes, qui vivent sur trois continents différents, ne se connaissent pas, ne se rencontreront jamais, mais un lien les unit, vous l’avez compris : les cheveux ! C’est avec un grand plaisir que j’ai découvert comment Lætitia Colombani tresse ce roman, clair, vif, émouvant, humain, féminin. À ces trois femmes se rajoute une ouvrière de l’atelier de cheveux, puisque ses poèmes sont intercalés entre les groupes de chapitres consacrés à Smita, Giulia et Sarah, une inconnue, une petite main, mais elle est indispensable. « Je ne suis qu’un lien, un trait d’union dérisoire. » (p. 222). Peut-être que nous sommes tous des liens, des traits d’union dérisoires, mais indispensables, aux uns et aux autres, au bon fonctionnement de ce monde, même dans une toute petite sphère. Un petit point négatif dans ce roman : les rapprochements avec les tours jumelles du World Trade Center (p. 55) et le Costa Concordia (p. 124), c’est un peu limite… Mais quand même coup de cœur pour La tresse, un beau roman sur la vie, la soif de liberté, l’adversité et l’espoir.

Je remercie Sophie Merlieux de me l’avoir envoyé dans le cadre des 68 premières fois 2017 et je le mets dans les challenges Défi Premier roman 2017 et Rentrée littéraire janvier 2017.

Une vidéo de « June rencontre Lætitia Colombani autour de son premier roman La tresse » : https://vimeo.com/221588073.