Nous, les Allemands d’Alexander Starritt

Nous, les Allemands d’Alexander Starritt.

Belfond, août 2022, 208 pages, 20 €, ISBN 978-2-71449-566-2. We Germans (2020) est traduit de l’anglais par Diane Meur.

Genres : littérature germano-écossaise, roman.

Alexander Starritt naît en 1985 de mère allemande et de père écossais. Il grandit en Écosse puis étudie à l’université d’Oxford en Angleterre où il vit actuellement. Il est journaliste (Daily Mail, Guardian, Newsweek, Times Literary Supplement principalement), romancier : son premier roman (non traduit en français) The Beast paraît en 2017, traducteur (Late Fame d’Arthur Schnitzler et A Chess Story de Stefan Zweig) et entrepreneur (il est un des fondateurs de la plateforme apolitical, site en anglais).

Lorsque Callum a posé des questions sur l’Allemagne et la guerre à son grand-père, celui-ci a été un peu en colère parce que les gens de sa génération n’en parle pas et parce qu’il ne se souvenait de pas grand-chose « à part quelques formules que l’on peut énoncer en prenant le café » (p. 10). Mais Meissner, veuf et n’ayant plus rien à perdre, se rappelle peu à peu et recontacte son petit-fils pour raconter, « j’ai beaucoup de temps, beaucoup de tranquillité, et rien à faire. Et, une fois mise en branle par tes questions, voilà que, lentement et poussivement d’abord, la mémoire a commencé à me revenir. » (p. 11). Le roman étant dédicacé « à la mémoire de mes grands parents bien aimés, Walter et Katharina Pretzsch » (p. 7), on se doute que l’auteur s’est inspiré (du moins un peu) de ses grands-parents maternels.

Le récit alterne entre la lettre que Meissner rédige à son petit-fils dans laquelle il raconte ce dont il se souvient et les pensées de Callum Emslie, « C’est vrai que j’avais posé à Opa des questions qui manquaient franchement de tact, lors de ce séjour. » (p. 15), « Pas une seule fois lorsque je l’ai revu après cette conversation, il n’a mentionné la longue lettre qu’il était en train d’écrire. J’imagine qu’au bout d’un moment, il l’a terminée et rangée dans un tiroir : à sa mort, mon oncle l’a trouvée parmi ses affaires, adressée à moi. » (p. 16).

Dès le début, je ressens la solennité et l’émotion de ce roman et je sais qu’il va me plaire. « […] mon grand-père a été enrôlé dans la Wehrmacht en 1940 au sortir du lycée, il a participé à l’invasion de l’Union soviétique en 1941, il a servie dans l’artillerie sur le front de l’Est pendant quatre ans puis, fait prisonnier en 1945 dans ce qui est aujourd’hui l’Autriche, il a été envoyé dans un camp de détention russe au nord-est de la mer Noire, où il est resté jusqu’en 1948. » (p. 17).

Alors que les Allemands avaient gagné en six semaines contre la France, ils pensaient faire de même en Russie, leur armée était tellement « trop perfectionnée, dotée de stratèges trop subtils pour être sérieusement mise en difficulté » (p. 19) ; Meissner avait même apporté ses manuels de chimie pour ne pas prendre de retard dans ses études (il voulait devenir un grand scientifique). « Mais envahir la Russie, c’était comme déclarer la guerre à la mer ; elle nous a tout simplement avalés. » (p. 19) et, en 1944, ce fut la débandade et le retour tragique, sans supérieurs, sans véhicules, sans matériels, en cherchant à rester en vie et à se ravitailler, « prendre des choses à des gens qui ne veulent pas les donner, telle est bien la réalité de la guerre. » (p. 34). Meissner, et sûrement d’autres de ses camarades, ressentent cette honte de prendre (des vies, de la nourriture…) pour rester en vie, de se sentir « coupable d’une chose qui ne dépendait pas de vous. » (p. 35).

C’est que, même si Meissner n’était pas nazi et si Callum adorait son grand-père, il est bien conscient que « il s’est battu pour les nazis. Il a porté l’uniforme, il a tué des gens. Il a accompli les actes dont il parle ici. » (p. 40-41). Et Meissner se demande pourquoi un pays riche comme l’Allemagne est allé envahir des pays pauvres qui avaient « tant de misère, tant d’indigence » (p. 41), « les gens n’ont rien du tout, ici. » (p. 42), « À l’Est, il n’y avait que la campagne de belle. » (p. 42). Opération Barbarossa, trois millions de soldats allemands envoyés à l’Est… « certains sont restés vivants jusqu’au bout. » (p. 49).

Un roman d’une grande force, sincère et émouvant. Meissner raconte la propagande, l’épuisement, la faim, les ignominies, la naïveté (pas que chez les jeunes soldats), les barouds d’honneur (inutiles), les suicides (individuels ou collectifs)… « En commençant ma lettre, c’est vrai, je t’ai dit que je n’allais pas te raconter des atrocités. Mais ces choses-là ont une force de gravité à elles. Elles exercent leur attraction sur le fil de vos pensées. Maintenant nous y voilà. » (p. 62-63). « Les gens s’imaginent toujours que dans ce genre de situation ils n’auraient pas perdu leur humanité, eux. » (p. 64, sûrement ma phrase préférée).

L’Est… « La guerre à l’Est n’était pas comme les autres. Rien à voir avec les combats qui ont eu lieu en France, en Italie ou en Afrique du Nord. On dit parfois que la guerre à l’Est, avec sa cruauté, le génocide, c’était comme l’enfer ou comme l’apocalypse. Ça, je l’ai ressenti. Mais ce qu’on entend par là, en fait, c’est seulement qu’elle excédait toute comparaison possible. » (p. 83). « Aujourd’hui, je pense qu’aucune guerre n’est bonne. Mais, comparée à l’Est, la guerre de l’Ouest donnait et donne encore l’impression d’avoir été une campagne relativement propre, à laquelle on aurait pu être fier d’avoir participé, si ça n’avait été au service des nazis. » (p. 85). « Mais nous, les Allemands, nous savons dans notre chair – et les Polonais, les Ukraininens, les Juifs et les Russes le savent aussi – que la guerre à l’Est était la seule vraie : nue, impitoyable, affranchie de toute loi, exempte de toute compassion, une pure affaire de haine et d’annihilation. Sur huit soldats allemands tués, sept l’ont été à l’Est. Et, à l’échelle des pertes russes, on peut à peine dire que les puissances occidentales ont fait la guerre. » (p. 86). Je ne pense pas que Meissner veule minimiser ce qui s’est passé à l’Ouest, il est conscient des pertes, des exactions commises, mais il donne son ressenti par rapport à ce qu’il a vécu et aussi par rapport aux chiffres. Ses phrases sont vraiment intenses et donnent à réfléchir. À l’Ouest, « Les lois de la guerre, ce paradoxe raffiné, y avaient encore cours. Des atrocités y étaient commises aussi, mais c’était une violation des règles, et non leur pure et simple abolition. Là-bas, les armées vaincus étaient autorisées à négocier les termes de leur reddition ; les prisonniers recevaient des rations américaines, fumaient des cigarettes américaines, et attendaient de rentrer chez eux. » (p. 86), c’est sûr que les prisonniers allemands n’étaient pas du tout traités de la même façon à l’Est qu’à l’Ouest (et les prisonniers soviétiques non plus d’ailleurs).

Meissner utilise très régulièrement dans sa lettre « nous, les Allemands » qui donne son titre au roman, c’est qu’il y avait une sorte de fierté, un courage et une unité dans le peuple allemand (de même chez les Russes mais différemment). Mais il veut dire aussi que ‘nous, les Allemands, nous n’étions pas tous des nazis’. J’ai apprécié l’honnêteté de Meissner, « Je n’ai pas vu les camps de la mort. Je n’ai entendu parler du Zyklon B et des fours crématoires qu’après la fin de la guerre. Mais je savais que lorsqu’on déportait les habitants d’un ghetto, c’était pour les envoyer se faire tuer. » (p. 88), c’est sûr que les gradés, les décideurs n’allaient pas parler de ce projet aux jeunes recrues de 18-19 ans envoyées sur les fronts ukrainien et russe… Mais, il reconnaît « la culpabilité collective. Je ne vois aucune faille dans ce concept […]. Même à distance, vous vous rendiez coupable, dans une plus ou moins grande mesure. » (p. 90), responsables sûrement mais peut-on être coupables (collectivement) de ce que l’on n’a pas fait, pas vu, pas su… Meissner n’arrive pas à se sentir coupable de ça mais il éprouve « une honte inextricable » (p. 90) et « La honte ne s’expie pas ; elle est une dette impossible à acquitter. » (p. 91). « Chacun de nous se dit : Ce n’est pas moi qui ai fondé le parti nazi ; je n’ai déclaré la guerre à personne, moi, je n’ai envoyé personne dans les camps. Mais nous l’avons fait. » (p. 161). Le bien, le mal…, il y a « des questions à laisser aux prêtres et aux philosophes. » (p. 199).

Callum, quant à lui, est très honnête aussi, « À l’époque où, gamin, je grandissais en Écosse, avec une vision purement hollywoodienne de ce qu’étaient les nazis et de ce qu’ils avaient fait, la germanité se bornait pour moi à de longues vacances d’été chez mes grands-parents. [dans] un village du sud-ouest agricole de l’Allemagne, au climat doux et aux odeurs de vache. » (p. 92) où Meissner, Opa (grand-père), tenait une pharmacie. Callum explique pourquoi il a interrogé son grand-père sur la guerre et sa réflexion est très instructive (elle es différente de celle d’un jeune qui serait né et aurait grandi en Allemagne).

J’ai bien aimé Ferdinand (Ferdy), le poney que les survivants de la troupe de Meissner ont récupéré, « imperturbable » (p. 61), docile et « parfaitement indifférent à notre morosité croissante. » (p. 128). Et sur la couverture, ce loup comme pour dire que l’homme est un loup pour l’homme.

Nous, les Allemands est un livre bouleversant, d’une grande honnêteté, d’une grande maturité, sans jugement hâtif, qui apprend des choses à son lecteur : il parle bien sûr des nazis et quelque peu des officiers mais surtout des jeunes soldats, retirés à leur vie simple, familiale et estudiantine (pour Meissner), de ce qu’ils ont vécu, subi, pensé, regretté et de ce qu’ils ont vécu ensuite, le retour pour certains, les camps pour d’autres, pour Meissner le camp puis le retour puis l’amour avec Oma (grand-mère de Callum), ainsi il pouvait encore y avoir de l’amour et de la tendresse dans leurs vies cassées. J’ai lu ce roman comme en écho de la guerre en Ukraine… (bientôt un an). Peut-être mon dernier coup de cœur de l’année, en tout cas une lecture indispensable.

Ils l’ont lu : Eve-Yeshé, Matatoune, d’autres ?

Pour Les feuilles allemandes (après avoir lu 3 titres classiques, je voulais terminer ce mois avec un roman récent), Petit Bac 2022 (catégorie Ponctuation pour la virgule), Un genre par mois (en novembre, c’est du contemporain), Voisins Voisines (Écosse mais d’origine allemande) et ABC illimité (lettre N pour le titre).

Helene Fischer avec Atemlos durch die Nacht dont l’auteur parle page 136, de la country allemande. Pas du tout dans mes goûts musicaux mais pour les curieux… lol

 

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Correspondance 1925-1941 de Stefan Zweig et Klaus Mann

Correspondance 1925-1941 de Stefan Zweig et Klaus Mann.

Phébus, collection Littérature étrangère, mars 2014, 208 pages, 17 €, ISBN 978-2-7529-0774-5. Les lettres sont traduites de l’allemand par Corinna Gepner.

Genres : littératures autrichienne et allemande, correspondance.

Stefan Zweig naît le 28 novembre 1881 à Vienne (alors dans l’empire d’Autriche-Hongrie). Il est bon élève en particulier en allemand, en histoire et en physique ; il étudie la philosophie et l’histoire de la littérature germanique à l’université de Vienne. Journaliste, écrivain, biographe, traducteur et dramaturge reconnu, il a de nombreux amis écrivains, artistes et intellectuels (avec qui il correspond). Il voyage beaucoup en Europe (Allemagne, Belgique, France, Italie, Pologne, Suisse…) et en Amérique (Canada, États-Unis). Bien que né dans une famille juive originaire de Moravie, l’auteur (comme ses parents et son frère aîné) ne parle pas le yiddish, ne fréquente pas la synagogue et ne parle jamais de sa judéité mais, avec la montée du nazisme, il s’exile en 1934, d’abord à Londres puis au Brésil (il est inquiet et comprend le danger mais refuse cependant de prendre position et préfère rester neutre). Mais rongé par les atrocités de la guerre, il met fin à ses jours le 22 février 1942 à Pétropolis au Brésil. Il laisse à la postérité une œuvre magnifique et inspirée (je n’ai pas encore tout lu).

Klaus Mann de son vrai nom Klaus Heinrich Thomas Mann, naît le 18 novembre 1906 à Munich en Bavière (en Allemagne). Il est issu d’une famille juive, bourgeoise et intellectuelle, son père Thomas Mann et son oncle Heinrich Mann sont écrivains, sa sœur aînée Erika et son jeune frère Golo aussi. Son premier roman, La danse pieuse, est le premier roman allemand homosexuel. Juif, homosexuel, il est bien conscient des dangers du nazisme et quitte l’Allemagne en mars 1933, d’abord pour la Tchécoslovaquie puis pour les États-Unis. Il est principalement romancier, nouvelliste, journaliste et dramaturge mais aussi poète, diariste et critique littéraire. Il voyage beaucoup avec Erika, fonde une revue littéraire à Amsterdam (en Hollande), lutte contre le nazisme et le franquisme (vous pouvez lire tout ça dans les lettres). L’après-guerre est difficile et nombre de ses amis se sont suicidés (pas que Stefan Zweig) alors il se suicide le 21 mai 1949 dans la pension de famille où il réside à Cannes. Il laisse à la postérité une œuvre incroyable, éclectique et sensible à découvrir.

Ces 82 lettres échangées entre Stefan Zweig et Klaus Mann sont suivies par trois essais : Jeunesse et radicalisme, Érasme de Rotterdam, Stefan Zweig.

Début de la préface de Corinna Gepner. « Deux écrivains. L’un, le plus jeune, fils d’un prix Nobel de littérature, est encore au début de sa carrière littéraire. La critique l’éreinte, ne voit en lui qu’un dandy superficiel, habile à tirer partie de son nom et se complaisant dans la description des turpitudes morales. L’autre est au faîte de sa gloire. Artiste prolifique, insatiable découvreur de talents, il enchaîne les succès et occupe une place importante sur la scène littéraire. Le plus jeune est respectueux, admiratif, en quête d’approbation et de reconnaissance. L’aîné est encourageant, bienveillant – et fasciné par le père de son jeune laudateur, qui est à ses yeux une figure exemplaire sur le plan littéraire et intellectuel. Klaus Mann et Stefan Zweig, donc. » (p. 7).

Les points communs entre les deux hommes : ils sont tous les deux écrivains, de langue germanique (Zweig est Autrichien et Mann est Allemand mais ils sont tous deux Juifs), ils sont aussi tous les deux dépressifs et se suicideront (Zweig en 1942 et Mann en 1949). Les divergences entre les deux hommes : elles sont surtout politiques, « Mann est sans pitié. Très tôt conscient du danger que représente le nazisme, il en devient un adversaire déclaré. Là où Zweig témoigne une indulgence coupable à l’égard d’une jeunesse attirée par les sirènes du nationalisme, il condamne cette évolution et prend publiquement parti contre Zweig. » (préface, p. 8). Mann quitte l’Allemagne et fonde avec la Suissesse Annemarie Schwarzenbach Die Sammlung (Le Rassemblement) en 1933, une revue littéraire opposée au régime nazisme et au fascisme sans être une revue politique et Zweig se dérobera toujours à participer à cette revue. Mann est profondément déçu par le comportement de Zweig qui pense que les choses vont s’arranger et qui veut être irréprochable ; Mann crie à l’hypocrisie et à la lâcheté. Voyons ces échanges de lettres donc ; certaines ont été perdues, détruites par les nazis mais « en l’état actuel des recherches, le lecteur français dispose de l’édition la plus complète existant à ce jour – privilège que n’a pas le lecteur allemand ! » (extrait de la note éditoriale rédigée par Dominique Laure Miermont, p. 12).

Après la parution du premier roman de Klaus Mann, La danse pieuse, Stefan Zweig lui écrit pour le féliciter et l’encourager. Cette lettre est perdue (comme beaucoup d’autres) mais Mann en parle dans son autobiographie, Le tournant, et la première lettre de ce recueil est sa réponse à Zweig en décembre 1925. Les deux hommes ne se connaissent pas encore personnellement mais leur échange durera près de 16 ans.

Au début (pendant 5 ans), les échanges parlent de littérature, de théâtre, de poésie, de philosophie et parfois d’homosexualité (Mann est homosexuel et Zweig a écrit la nouvelle La confusion des sentiments en 1927) et de voyages (Mann a voyagé avec sa sœur Erika aux États-Unis, au Japon, en Corée et en Union Soviétique, puis en Suisse, en France, en Espagne et au Maroc). En avril 1930, à Tarragone en Catalogne. « Obéissant à une mode bien de notre époque, nous nous précipitons aux corridas et aux combats de coqs, mais restons secrètement fidèles à la littérature – et à l’affection sincère que nous vous portons, Klaus Mann » (p. 32). Les deux hommes s’échangent aussi leurs livres au fil des années et Zweig rêve d’une revue littéraire plutôt hebdomadaire à un prix abordable (pour que tous puissent l’acheter et la lire) que Mann concevra aux États-Unis fin 1939 (le premier numéro de Decision : A Review of Free Culture paraîtra en janvier 1941 et de grands noms de la littérature européenne et américaine y participeront).

C’est en novembre 1930 que Mann écrit son mécontentement à Zweig et parle pour la première fois de politique. « Vous avez publié dans le premier numéro de la prometteuse revue Die Zeitlupe un article court mais très dense, que j’ai lu avec le plus grand intérêt, mais sans être tout à fait d’accord avec vous. Votre indulgence pour la ‘radicalisation de la jeunesse’ – pour sa radicalisation réactionnaire – me semble aller trop loin. Une telle longanimité à l’égard de ces gens est-elle de mise ? Là, je ne peux pas vous suivre. […] » (p. 35). Mann répondra à cet article de Zweig par un article intitulé Jeunesse et radicalisme qui est un des trois essais suivants les lettres. Zweig répond à Mann en mai 1933 avec diplomatie en parlant d’humanisme, en disant qu’il ne veut pas se « lancer dans la polémique [… qu’il n’est] pas d’un tempérament agressif [… qu’il ne croit] pas à la ‘victoire’ [… qu’il préfère] notre obstination silencieuse et déterminée […] au travers de l’art [car c’est là] que réside notre plus grande force. » (p. 50) et il publiera Triomphe et tragédie d’Érasme de Rotterdam en 1934 (Mann écrira en réponse un essai Érasme de Rotterdam qui est en fin de ce volume).

À noter que Klaus Mann quitte l’Allemagne en mars 1933 et qu’il est déchu de sa nationalité en 1934. « Il est sûr que je ne rentrerai plus en Allemagne. L’avenir est très sombre et très incertain. » (extrait de la lettre de mai 1933, p. 47). Durant toutes ces années d’échanges épistolaires, Mann est parfois déçu ou en colère par les idées et le comportement de Zweig mais leur amitié et leur correspondance a duré jusqu’à la mort de Zweig.

Sûrement la lettre que je préfère. « Cher Stefan Zweig – J’éprouve un plaisir particulier à lire votre bel ouvrage Souvenirs et rencontres : merci de me l’avoir fait envoyer. Chaque soir, j’y trouve quelque chose qui m’avait marqué autrefois et qui éveille à nouveau mon intérêt […], par exemple les essais sur Renan et Sainte-Beuve, que j’ai lus avec délectation. C’est un grand plaisir. D’ailleurs, j’aime beaucoup les recueils d’essais et je regrette toujours que les éditeurs se décident si rarement à en publier. Pour nous autres, ils constituent, je crois, une lecture idéale. Partout il y a des références, des allusions, des synthèses, des indications renvoyant à des choses familières et aimées – et, en même temps, tout est montré sous un jour nouveau et reçoit des couleurs nouvelles. C’est, au sens le plus fort de ce terme, une lecture stimulante. » (extrait de la lettre de Klaus Mann à New York à Stefan Zweig, p. 136).

En 1941, les dernières lettres de Mann et de Zweig sont enjouées, ils ont tous deux quitté l’Europe : Mann pour les États-Unis et Zweig pour le Brésil puis l’Argentine où ils peuvent être édités en allemand et traduits (en anglais pour l’un et en espagnol pour l’autre), et ils ont des projets (revue littéraire, autobiographie…). C’est vraiment triste que Zweig se suicide en février 1942 et Mann en mai 1949.

En tout cas, ce recueil de correspondance est d’une grande richesse, tant humaine que littéraire et historique ; j’y ai appris pas mal de choses sur les deux écrivains (mais pas que) et je me demande bien si je ne vais pas noter tous les auteurs, titres et références pour de prochaines lectures ! Avec deux avis radicalement opposés quant à la politique et la prise de position, Mann et Zweig conservent leur amitié et leur correspondance qui interrogent le lecteur sur la place des écrivains et des intellectuels en temps de guerre (ou durant les prémices de la guerre) : quel est leur rôle, que peuvent-ils faire et écrire, leur parole et leurs textes ont-ils un poids sur les politiques et sur les peuples, etc. ? Peut-on penser que tout cela est vain ? Peut-on se mettre en retrait pour ne pas se salir ? C’est l’histoire troublante de deux écrivains, deux hommes expatriés, diamétralement opposés dans leurs idées mais courtois et respectueux l’un de l’autre qui en arrivent à la même fin, le suicide…

Suivent trois essais de Klaus Mann.

Jeunesse et radicalisme, une réponse à Stefan Zweig – Mann écrit ce texte en novembre 1930 et il est publié en 1931 dans son premier recueil d’essais, Auf der Suche nach einem Weg soit En quête d’un chemin. Voici le début, « Très cher et très honoré Stefan Zweig, Bien peu d’écrivains de votre rang ont autant d’amis que vous parmi les jeunes. Bien peu s’intéressent d’aussi près à nos aspirations et nous soutiennent aussi judicieusement de leurs conseils et de leur amitié. Si quelqu’un a le droit de s’adresser à ‘la jeunesse’, considérée comme entité, c’est sans conteste vous, cher Stefan Zweig. C’est ce que vous faites dans votre article ‘Révolte contre la lenteur’ que j’ai lu avec le plus grand intérêt. Permettez-vous de vous répondre. » (p. 163-164). Mann reconnaît l’aptitude littéraire et la légitimité de Zweig à parler à la jeunesse mais il n’est pas d’accord avec ses idées et il tient à le faire savoir tout en lui conservant son admiration littéraire et son amitié. Pour Mann, la jeunesse (dont il fait partie) a le droit d’être enthousiaste, de penser au progrès mais ces jeunes ne peuvent pas se montrer complaisants et faire « le choix de la régression. C’est une chose que nous ne pouvons sous aucun prétexte approuver. Sous aucun prétexte. » (p. 164). Mann s’est ensuite battu tout le restant de sa vie pour la littérature, l’art et la liberté contre les radicalismes, les extrémismes et les oppressions politiques (bolchevisme, nazisme, fascisme, franquisme) parce qu’il avait tout de suite compris où « ce pseudo-nationalisme pseudo-social » (p. 164) allait mener, réarmement, guerre, brutalité, perversité et aucun espoir (et il avait raison). Mann est d’accord pour « saluer toute tentative plus radicale – radicale dans un sens positif. » (p. 165) (il parle de ce qui se déroule à Genève tout en lenteur). Alors que Zweig excuse cette génération extrémiste, Mann la rejette, la répudie et il préfère l’incertitude à la catastrophe. Un texte court mais fort que Zweig a sûrement lu mais n’a pas voulu entendre…

Érasme de Rotterdam – Ce texte est un tapuscrit d’août 1934 en réponse à Triomphe et tragédie d’Érasme de Rotterdam que Zweig vient de faire publier. « Il y fait davantage la place à la tragédie qu’au triomphe. » (p. 167). À son époque, Érasme est un « grand humaniste qui illumine la terre entière [et il est même] plus puissant que les puissants de ce monde » (p. 164) malheureusement Mann pense que, malgré la beauté et la mélancolie du texte de Zweig, l’idéal de la Renaissance et de l’humanisme n’a été qu’un « bref instant d’optimisme et de confiance dans le monde [et ne représente que] une petite fraction d’érudits de culture classique, d’esprits chevronnés, qui ne veulent pas lutter en son nom. » (p. 168). Ainsi, Mann pense que Zweig est comme Érasme, « non combatif par excellence, […] grand hésitant, […] ennemi des extrêmes, qui ne voudrait opter pour rien, qui souhaiterait rester loin des partis – sans se faire mal voir d’aucuns – et qui, ‘dans tout ce qui semble inconciliable’, cherche ‘l’unité supérieure, l’unité humaine’. Mais il n’irait pas ‘se mettre en danger au nom de la vérité’ comme il l’avoue lui-même. » (p. 168). Mann n’accepte pas le parallèle entre (Martin) Luther « [qui] lui, a provoqué d’autres tempêtes » (p. 169) et Hitler « [qui] n’a rien d’autre qu’un peu de violence vulgaire » (p. 170) et pense (et c’est son choix et je le respecte) que le comportement de Zweig est grave et avilissant. Mais peut-on jeter la pierre à Zweig ? Tout le monde peut-il s’engager pour défendre ses idées et se battre intellectuellement ? Certains – même ceux qui ont de la connaissance – n’ont pas la force, pas le courage, ils se résignent et sûrement souffrent… Qu’en pensez-vous ?

Stefan Zweig – Après le suicide de Stefan Zweig (et de son épouse, Lotte) le 22 février 1942 au Brésil, Klaus Mann écrit la nécrologie qui paraît dans le journal new yorkais Free World d’avril 1942. « Stefan Zweig est mort. Avec lui disparaît un représentant de la littérature de notre époque – ainsi qu’un grand connaisseur, un grand mécène, un authentique amoureux de la littérature. […] Il éprouvait une curiosité incroyable – il était toujours en quête d’aventures intellectuelles inédites. Avec quelle ardeur, quelle circonspection il explorait l’univers littéraire en en célébrant chaque trouvaille ! Il dépoussiérait les classiques et découvrait les jeunes talents. Il traduisait la littérature en allemand et faisait entendre l’Allemagne sur cinq continents. […] » (p. 171). Mann s’enthousiasme sur « la personne et l’œuvre de Stefan Zweig » (p. 174) et sur le charme de Vienne (qui était, il me semble, le centre du monde littéraire, artistique et intellectuel à cette époque). « Je ne veux pas combattre, dit l’humaniste, tout ce que je veux, c’est comprendre. » (p. 175). « Sa mort volontaire remet-elle en question la validité de son œuvre ? […] l’œuvre reste, elle est nôtre […]. » (p. 176). Comme vous le voyez, c’est avec finesse et tendresse que Mann rédige avec « de la tolérance » (p. 176) un texte émouvant et puissant. Malgré le manque de position de Zweig, Mann lui gardera un respect, une admiration et une affection indéfectibles (même s’il se contredit parfois dans son journal intime).

En fin de volume, le lecteur peut consulter une chronologie de Stefan Zweig et une bibliographie sélective ainsi qu’une chronologie de Klaus Mann et une bibliographie de ses ouvrages parus en France puis les sources et les index des noms de personnes et des noms de revues.

Je suis bien consciente que ma note de lecture est très longue mais Correspondance est un très beau recueil (d’ailleurs, j’ai déjà lu des romans épistolaires mais j’ai l’impression que c’est la première fois que je parle de correspondances sur ce blog) qui me conforte dans l’idée du génie littéraire, philosophique et humain de Stefan Zweig et qui me fait découvrir Klaus Mann (j’avais lu – à l’adolescence, c’est loin… – La montagne magique de Thomas Mann, son père, et je me souviens que l’histoire se déroule dans un sanatorium dans les Alpes avec plusieurs résidents mais je n’en ai qu’un vague souvenir, c’était il y a 40 ans voire 41, à relire donc). En tout cas, je relirai Klaus Mann, c’est sûr.

Ils l’ont lu : Benjamin Fayet sur PhiLitt, Michel Host sur La cause littéraire, Pierrick d’Années Trente, S. De Book & Tea, d’autres ?

Une lecture que j’ai choisie pour Les feuilles allemandes après avoir vu le billet d’Eva sur Mise en garde de Klaus Mann, et qui entre aussi dans 2022 en classiquesPetit Bac 2022 (catégorie Chiffre pour 1925-1941), Tour du monde en 80 livres (Allemagne et Autriche) et ABC illimité (je profite du Z de Zweig pour honorer la lettre à nom).

Entre les lignes de Baptiste Beaulieu et Dominique Mermoux

Entre les lignes de Baptiste Beaulieu et Dominique Mermoux.

Rue de Sèvres, mai 2021, 168 pages, 20 €, ISBN 978-2-81020-250-8. Vous pouvez feuilleter 8 pages sur le site de l’éditeur.

Genres : bande dessinée française, drame familial, Histoire.

Baptiste Beaulieu naît le 2 août 1985. Il est médecin et auteur. D’abord un blog Alors voilà (pas de mise à jour depuis juin 2021) et un livre où il raconte son quotidien professionnel (Alors voilà : Les 1001 vies des urgences en 2013) puis des romans, des nouvelles, de la poésie et de la bande dessinée (Les mille et une vies des urgences en 2017 et Entre les lignes, adaptée du roman Toutes les histoires d’amour du monde, en 2021).

Dominique Mermoux naît en 1980 en Haute-Savoie. Il étudie à l’École des arts décoratifs à Strasbourg, il obtient un BTS en communication visuelle et un diplôme en illustration. Il travaille comme dessinateur pour la presse et pour des scénaristes de bandes dessinées. Plus d’infos sur son site officiel (j’ai déjà lu L’appel de Galandon et Mermoux et j’avais même rencontré les auteurs !).

Moïse, le grand-père, est mort, « âpre, renfermé, taciturne » (p. 14). Dans ses affaires, son fils, Denis, trouve trois carnets avec des dizaines de lettres et une photo d’une Anne-Lise Schmidt que personne ne connaît. Il veut partir sur les traces de Moïse, pour découvrir son enfance, son passé, pour découvrir ce qu’il n’a jamais dit, ni à son épouse, ni à lui mais il en est empêché par des problèmes cardiaques.

Alors qu’il est hospitalisé, il se confie à Baptiste, son fils qui, étonné, demande : « Il y a quoi dans ces lettres ? – La plus belle histoire d’amour que j’aie jamais lue. » (p. 13). « Les billets de train et l’hôtel sont déjà réservés… » (p. 15) alors le fils se décide : « Je vais y aller, moi. Je partirai à ta place. Sur les traces de Moïse, comme tu dis, avec les carnets. Et quand j’aurai fini, je t’aiderai à trouver cette Anne-Lise. » (p. 16).

Baptiste lit alors les lettres que Moïse écrivait à Anne-Lise et il apprend tout ce qu’il ne savait pas sur son grand-père, Moïse, né le 10 juillet 1910 à Fourmies dans le Nord, son enfance, son meilleur ami, et puis en août 1914 la mobilisation des hommes donc de son père qui ne reviendra pas… À 5 ans, Moïse ne comprend pas vraiment que son père est mort…

Toutes les lettres sont datées du 3 avril de 1960 à 2007, toute une vie ! « Pourquoi écrivait-il une fois par an, toujours à la même date ? » (p. 22).

Dans le Nord de la France, Baptiste rencontre quelques descendants de ceux qui ont connu Moïse mais ils n’ont pas grand-chose à lui raconter… alors il invente des choses à raconter à son père et s’en ouvre à Anna-Lisa, sa sœur aînée qui a été adoptée.

« Sans doute est-ce une émotion effroyable pour les morts qu’on a chéris que d’assister, impuissants, à l’œuvre du temps sur nos douleurs. Tout s’estompe, hélas ou tant mieux ! Même les plus gros chagrins s’émoussent. Mais les regrets, oh, les regrets… Ils enflent avec les années, ils vous dévorent le soir, ils teintent de tristesse le plus joyeux des rires et tournent à l’amer le plus sucré des mets. » (extrait de la lettre du 3 avril 1973, p. 48).

Trente ans après que son père soit parti se battre contre les Allemands, Moïse est mobilisé… « De ma première bataille, je n’ai gardé que l’image d’un immense chaos, et celle de l’arme, vieille et usée, qu’on me colla dans les mains. C’était à R… quelque chose, je ne me souviens plus du nom (Rothel ? Rethel ?), mais je sais que les Allemands étaient les plus forts, c’est cent mètres par cent mètres que nous reculions. Avais-je peur ? Évidemment que oui, ma petite souris. Avais-je le choix ? Évidemment que non. » (extrait de la lettre du 3 avril 1981, p. 69).

Au bout d’un moment, Baptiste se pose la même question que je me pose : « […] à quoi bon rédiger des lettres sans les envoyer ensuite ? Cela n’avait aucun sens. » (p. 73).

Une très belle phrase de Moïse : « […] je ne me fais aucune illusion : c’est si banal, la guerre. La paix, c’est ça qui est rare. Ça qui est extraordinaire […]. » (p. 157).

Quelle bande dessinée magnifique, émouvante, bouleversante même, pourquoi n’ai-je pas repéré le roman paru chez Fayard/Mazarine en octobre 2018 ? C’est tout le XXe siècle qui défile avec les dessins délicats de Dominique Mermoux et le texte profond de Baptiste Beaulieu. Une histoire vraie ! Une histoire d’amour, de guerres, de famille (et de secrets de famille), de paternité, de transmission avec un brin d’humour de temps en temps (heureusement).

Beaucoup de personnes ayant vécu la guerre (ou les deux guerres mais il n’y en a plus il me semble) et les camps n’ont jamais voulu parler mais c’est important pour leurs enfants, petits-enfants et arrières-petits-enfants. Si vous êtes encore là, parlez, racontez, délivrez-vous ! Je n’ai jamais su ce que mes grands-parents ont vécu enfants pendant la Première guerre mondiale et ce qu’ils ont vécu jeunes adultes pendant la Seconde guerre mondiale…

Ils l’ont lue : Mylène (je savais bien que je l’avais déjà vue quelque part) et aussi Alain Paul sur Cases d’Histoire (abondamment illustré), Caroline, Coco, Hélène et Mumu (qui a aimé les illustrations mais pas l’histoire ni dans le roman ni dans la BD), d’autres ?

Pour La BD de la semaine (plus de BD de la semaine chez Stéphie) et les challenges Adaptations littéraires (cette BD est l’adaptation du roman de l’auteur), BD 2022, Challenge lecture 2022 (catégorie 53, un livre dont le personnage principal est une personne âgée, il y a Denis et Baptiste bien sûr mais c’est bien Moïse, père de Denis et grand-père de Baptiste, le personnage principal, on le suit de son enfance jusqu’à sa mort et ce sont les lettres qu’il a écrites pendant près de 50 ans que nous lisons).

Ci-dessous, la vidéo présentant le roman et le travail de Baptiste Beaulieu :

Un libraire de Mérédith Le Dez

Un libraire de Mérédith Le Dez.

Philippe Rey, septembre 2021, 144 pages, 16 €, ISBN 978-2-84876-891-5.

Genres : littérature française, récit, roman.

Mérédith Le Dez naît en 1973 en Haute-Saône (Franche-Comté) mais elle vit à Saint-Brieuc (Bretagne). Elle est romancière et poétesse et a tenté l’édition et la librairie (expériences dont elle parle dans Un libraire).

Mérédith Le Dez rend un vibrant hommage à Jacques Allano, libraire à Saint-Brieuc en Bretagne, fondateur de la librairie Le Pain des Rêves, mort en mai 2020. « […] sur les pas du libraire et de l’ami perdu, remontons le temps. Redonnons vie à nos fantômes, fantômes de ceux que nous avons connus, êtres de chair et de sang ; et fantômes des personnages qui nous ont hantés, de papier et d’encre. » (p. 14).

Anecdotes, souvenirs, émotion. Les personnages réels et les personnages de fiction sont tous des personnages qui nous accompagnent dans notre vie.

Jacques Allano et Mérédith Le Dez (source internet)

« Jacques Allano. Un libraire. Une figure. Un personnage. Une légende. Mais un serviteur avant tout, humble et tenace : un homme qui était sorti de sa retraite pour, dans sa soixante-dixième année, reprendre du service dans cette librairie, sa vie, son œuvre, pour éviter qu’elle ne fermât, faute de successeur et faute de salariés. » (p. 19).

Dans cette librairie qu’elle fréquente depuis quinze ans et avec ce libraire qui est devenu un ami, elle va travailler pendant neuf mois, délaissant le roman qu’elle avait commencé à écrire. Neuf mois, il y a quelque chose de charnel dans la relation avec la librairie, avec les livres, avec la lecture. Parce que « ce monde, la librairie, était essentiel. » (p. 20). Oui, vous avez bien lu, essentiel.

Après la mort de Jacques, elle veut écrire, le raconter, (le rendre immortel ?), mais « Comment écrire en engageant ma seule parole pour témoigner de sa vie, toute une vie de libraire. Comment faire avec les trous, les lacunes, les mystères, les contradictions. Comment faire avec mon chagrin. » (p. 26). Ce ne sont pas des questions, ce sont des faits, Jacques est mort, Jacques s’est suicidé.

Mérédith Le Dez décide de parler de lui, de communiquer avec lui, avec des lettres. Avant chaque lettre, un extrait littéraire et de nombreux livres cités, lus pendant le confinement, parmi lesquels je repère Ténèbre de Paul Kawczak, Porc braisé d’An Yu, Mauvaises herbes de Dima Abdallah, Le dit du Mistral d’Olivier Mak-Bouchard que j’ai lus, je trouve que c’est émouvant.

Voici un extrait d’une des lettres : « Jeudi 3 décembre 2020. Cher Jacques, Les livres sont nos paysages. Pendant quelque temps, après ta mort, quand à mon tour j’ai déserté la librairie, j’ai cessé d’y voyager. J’ai cru même n’y plus revenir, définitivement rouillée, et puis peu à peu, non sans effort, le seul peut-être que j’étais capable de produire, de nouveau j’y suis entrée. » (p. 63). Et d’une autre lettre, parce que, parfois, les jours de pluie, on est plus pessimiste. « Jeudi 10 décembre 2020. Cher Jacques, […] On peut mourir de chagrin. On peut crever de solitude, c’est donc vrai, Jacques. On a beau le savoir, on a beau faire tout pour l’empêcher, c’est elle, la solitude, la mort, qui a le dernier mot. » (p. 83-84).

J’ai appris que les habitants de Saint-Brieuc s’appellent les Briochins, j’aime beaucoup, ça fait gourmand ! Mais je n’oublie pas que ce livre, ce récit douloureux est « Une tragédie du confinement, voilà ce qui s’est horriblement joué. » (p. 112). Heureusement « La littérature n’est pas morte […]. » (p. 73).

Un libraire m’a beaucoup touchée, c’est un roman fort et bouleversant, un récit ancré dans cette période difficile mais en même temps empreint d’une grande pudeur et d’une belle poésie. Repose en paix, Jacques Allano.

Pour Bingo littéraire d’Hylyirio (n° 30, un roman qui se passe en huis-clos, dans une librairie il n’y a pas mieux !) et Challenge lecture 2022 (catégorie 6, un livre dont le titre comporte un métier, libraire quel beau métier !).

Une loge en mer de Magali Desclozeaux

Une loge en mer de Magali Desclozeaux.

Éditions du Faubourg, collection Littérature, janvier 2021, 176 pages, 16,90 €, ISBN 978-2-491241-48-3.

Genres : littérature française, roman.

Magali Desclozeaux… Très peu d’infos sur cette autrice française qui vit en Italie (elle est traductrice de l’italien). Ses deux premiers romans sont Le crapaud (Plon, 1997, sélectionné pour le Goncourt du premier roman) et Un deuil pornographique (Flammarion, 2003).

Depuis deux ans et demi, Ninon Moinot, concierge retraitée, vit dans le conteneur n° 124328 qu’elle loue à Félix De Cuïus sur le Ship Flowers (un bateau avec 29 marins à bord). Elle veut quitter la mer et « rompre le contrat de pension viagère » (p. 9) mais n’arrive pas à contacter De Caïus qui vit à Nassau aux Bahamas, un paradis fiscal donc… Elle écrit alors à une conseillère à Fos sur Mer, madame Noisette, qui lui répond simplement « À ma connaissance, un contrat viager ne peut être cassé. » (p. 11).

« […] je dors en haute mer sous des étoiles à n’en plus finir quand ce n’est pas à la merci des pinces d’acier des dockers suspendus à quarante mètres au-dessus de ma tête […]. » (p. 20). Un confinement en pleine mer…

Une loge en mer est un roman épistolaire extravagant. Ninon Moinot écrit des lettres de plus en plus longues mais elle se rend compte que ce n’est pas madame Noisette qui lui répond car la signature « ppe Prune Noisette » signifie « pour personne empêchée ». Comme je ne veux pas vendre la mèche, je ne peux en dire plus. Mais la retraitée comprend, au fur et à mesure de la correspondance (qui s’étale sur quelques années car chaque lettre met des mois pour arriver à destination) que De Cuïus a ruiné les sœurs d’un couvent et certainement d’autres personnes en mélangeant « des parts de prêts avant de les regrouper en titres financiers et de les revendre à des investisseurs » (p. 37-38). Ainsi le viager de Ninon a-t-il sûrement été revendu de même et c’est pourquoi De Cuïus est aux abonnés absents, bien tranquille sur son île paradisiaque… « Mon conteneur et moi-même, nous serions devenus un contrat voguant au gré des opportunités du marché. » (p. 45).

Un roman parfait pour découvrir le trafic maritime, le « monde offshore » (p. 78) et connaître la solution pour que le malfaiteur exilé dans son paradis fiscal ne vive plus aux frais de personnes crédules. Le tout raconté de façon poétique, rythmée et très drôle. Quant à la fin, elle est surprenante, toujours avec des échanges de lettres mais de différents services et personnes. Où comment des gens sont précarisés et injustement abusés ! Ou comment des humains sont considérés comme des objets de valeur, même moindres, comme des bien actifs, sur le dos desquels des requins peuvent se faire du fric… beaucoup de fric !

Coup de cœur, à lire absolument !

Pour le Challenge lecture 2021 (catégorie 35, un roman épistolaire).

Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid

Le monstre de la mémoire de Yishaï Sarid.

Actes Sud, collection Lettres hébraïques, février 2020, 160 pages, 18,50 €, ISBN 978-2-330-13170-8. Mifletzet HaZicharon (2017) est traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz.

Genres : littérature israélienne, récit épistolaire, Histoire.

Yishai Sarid naît en 1965 à Tel Aviv (Israël). Il étudie le Droit à l’Université hébraïque de Jérusalem et devient avocat puis procureur général avant de se lancer dans l’écriture de romans policiers parus chez Actes Sud : Une proie trop facile (2000, 2015), Le poète de Gaza (2009, 2010), Le troisième temple (2015).

Historien, spécialiste de l’antisémitisme et des camps de la mort, le narrateur est guide de la Shoah pour des adolescents. Il pensait être fort mais… « Je me suis jeté dans l’arène à corps perdu, avec la fougue d’un jeune taureau. J’ai immédiatement commencé à encadrer des groupes dans le musée, les salles d’études, le long de l’allée des Justes, j’ai déversé sur notre jeunesse une partie du savoir que j’avais emmagasiné et je l’ai fait avec talent. » (p. 14).

Le roman est une lettre qu’il écrit au président de Yad Vashem (l’Institut international pour la mémoire de la Shoah à Jérusalem). La lettre est en un seul chapitre. Pas le temps de respirer.

Comment ne pas oublier et comment transmettre 75 ans après les événements ? Comment le faire avec empathie et compassion ? Les jeunes comprennent-ils ce qu’on leur montre, ce qu’on leur dit, ou cela les dépasse-t-il comme quelque chose de lointain qui n’arrivera plus ? L’objectif étant de « galvaniser la jeunesse et l’État d’Israël » (p. 25).

Le titre dit toute la monstruosité des faits mais aussi de la mémoire politisée, instrumentée à outrance, et du tourisme qui s’est créé (comme si les camps étaient devenus des parcs d’attractions sous couvert d’historique) avec des « mièvreries ritualisées » (p. 55)…

Birkenau. « […] tout est là, devant nous, bien réel, exactement là, on peut toucher l’endroit où l’humanité a été assassinée. » (p. 30). 75 à 80 % des déportés étaient exterminés dès leur arrivée (p. 33). « Extermination industrialisée des camps » (p. 41).

Mon premier passage préféré. « Si les Juifs s’étaient révoltés dès le début et avaient refusé de collaborer, l’opération n’aurait pas pu être menée avec autant de facilité, leur disais-je, les Allemands auraient dû fournir beaucoup plus de main-d’œuvre, ce qui aurait peut-être permis de retarder un peu le processus, impossible de le savoir avec certitude. […] J’expliquais aux élèves la peur paralysante, l’annihilation de la volonté […]. Le système allemand s’appuyait sur deux choses : l’instinct animal de survie (à tout prix) qui huilait les rouages de leur entreprise de mort, et le renoncement humain devant la force écrasante. » (p. 54).

Mon deuxième passage préféré. « La Shoah n’est pas l’œuvre des Polonais mais bien des Allemands, lui répondis-je. Les Polonais ont profité de l’occasion pour continuer les pogroms, un sport national qu’ils ont pratiqué tout au long de leur histoire, c’est inhérent à leur mode de vie. Ils haïssent les Juifs parce que les Juifs ont crucifié Jésus, que c’étaient ces mêmes Juifs, sachant lire et écrire, qui collectaient les impôts au nom de la noblesse. De plus, les femmes juives étaient propres parce qu’elles allaient au bain rituel une fois par semaine, à la différence des Polonaises. À l’auberge, le Juif leur servait du vin qui montait vite à la tête, se faisait payer mais ne buvait jamais avec eux, ne partageait avec eux ni la joie des pauvres gens, ni leurs deuils. Son visage restait éveillé alors qu’ils s’abrutissaient d’alcool et quand il avait un instant de libre, il plongeait le nez dans un livre couvert de mots ensorcelés alors qu’eux étaient illettrés. C’est donc par jalousie et bêtise que de temps en temps, à quelques années d’intervalle, ils se permettaient une descente chez les youpins, débarquaient au milieu de la nuit, éventraient les édredons et cassaient les meubles, violaient les femmes et les filles, parfois coupaient les membres du mari les uns après les autres jusqu’à ce l’expression de suffisance s’efface de son visage, et après, ils allaient trinquer. Mais jamais ces imbéciles d’ivrognes n’ont envisagé d’assassiner tout le peuple, cela dépasse leur imagination et leur capacité d’action. » (p. 102-103).

Le narrateur s’interroge et interroge son directeur. Le devoir de mémoire, que représente-t-il réellement ? « […] c’est un monstre qui vit dans la mémoire. » (p. 73) et « […] à quoi bon tous ces rabâchages ? » (p. 139) d’autant plus que la jeunesse actuelle s’en fiche.

Un récit pas facile à lire, dérangeant, mais fort instructif voire salutaire. Que dire de plus… Il vaut mieux que vous le lisiez pour vous rendre compte par vous-mêmes !

Pour le Challenge de l’été (Israël).

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann.

Albin Michel, février 2019, 252 pages, 18 €, ISBN 978-226-43666-5.

Genres : littérature française, roman épistolaire.

Florence Herrlemann naît à Marseille ; elle vit à Lyon et se rend régulièrement à Paris pour son travail. Elle apprend le théâtre, la musique, la sculpture et devient réalisatrice. Son premier roman, Le festin du lézard, paraît en avril 2016 chez Antigone 14.

Un immeuble cossu du quartier du Marais à Paris.

« Je pourrai, si vous le souhaitez, vous suggérer des lectures. J’aime lire, je lis tout ce qui ne me tombe pas des mains. Éclectique mais sélective ! […] Littérature, musique, chat. Voilà un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones. » (p. 10). Extrait de la première lettre que Hectorine, la doyenne de l’immeuble, envoie à la jeune voisine (Sarah) qui vient d’emménager au-dessus de chez elle. Hectorine a bientôt 104 ans et Sarah en a 30. Elles ne se connaissent pas, elles se sont à peine aperçues lors de l’emménagement de Sarah. Lorsque la trentenaire reçoit la première lettre de la centenaire, elle ne répond pas mais la vieille dame se se décourage pas et se montre insistante (c’est qu’elle a des choses à raconter). « Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir m’écrire et me lire ? Pourquoi épiez-vous mes allées et venues ? Qu’attendez-vous de moi ? » (p. 49).

Les relations épistolaires entre les deux femmes ne sont pas au beau fixe mais elles vont évoluer de façon surprenante. Pour le plus grand plaisir des lecteurs ! « Quand tout devient sombre, quand on ne saisit plus réellement le sens de l’existence, il est bon de savoir s’arrêter. Ne plus penser à rien d’autre qu’à l’instant présent. » (p. 213).

L’appartement du dessous est un roman atypique, uniquement épistolaire, et surtout avec une chute stupéfiante : à découvrir donc ! Quand une petite histoire se retrouve connectée avec la grande histoire.

Et je me rappelle que je voulais lire Le festin du lézard mais je ne l’ai pas trouvé en librairie et la médiathèque ne l’a pas acheté, dommage.

Une excellente lecture de la Rentrée littéraire de janvier 2019.

Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan

PetitesRecettesBonheurPetites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan.

Belfond, collection Littérature étrangère, juin 2014, 396 pages, 21 €, ISBN 978-2-71445-415-7. I’ll be seing you (2013) est traduit de l’américain par Nathalie Peronny.

Genres : littérature américaine, épistolaire, historique.

Suzanne Hayes est déjà l’auteur d’une série, The witch of Little Italy, The witch of Belladonna Bay et The witch of Bourbon Street sous le nom de Suzanne Palmieri. Elle vit à New Haven, dans le Connecticut, avec sa famille.

Loretta Nyhan est journaliste et professeur (Lettres et écriture). Petites recettes de bonheur est son premier roman. Elle vit près de Chicago avec sa famille.

Il est possible de les suivre sur Twitter : Suzy & Loretta, Suzanne Palmieri et Loretta Nyhan, sur Pinterest, sur Facebook : Suzanne Palmieri Hayes et Loretta Nyhan, sur le site officiel de Suzanne Palmieri et le site officiel de Loretta Nyhan. On y apprend qu’il y a une suite à I’ll be seing you : Empire girls.

DefiPremierRoman2016Janvier 1943, de nombreux hommes américains sont partis au combat, laissant les femmes seules. À travers le pays, le Club des femmes propose aux femmes « dans la même situation » de s’écrire pour se soutenir, s’encourager. Ainsi Gloria (Glory) Whitehall, 23 ans, maman d’un garçon de 2 ans et enceinte de 7 mois, habitante de Rockport dans le Massachusetts, envoie sa première lettre à une inconnue surnommée « Sorcière aux mains vertes ». Son mari, Robert Whitehall, est premier sergent dans la 2e division d’infanterie. Deux semaines plus tard, Marguerite (Rita) Vincenzo, 41 ans, habitante d’Iowa City dans l’Iowa lui répond. Son mari, Salvatore (Sal) Vincenzo, professeur de biologie, s’est engagé malgré son âge, et Toby, leur fils unique de 18 ans est dans un centre d’entraînement de la marine dans le Maryland, laissant une petite amie, Roylene Dawson. « Parfois, quand je repense à cette guerre, je me demande ce que sont devenus tous les beaux endroits, les gens que j’ai connus… et ça me fait peur. À quoi ressemblera le monde, une fois cette violence terminée ? » (p. 14).

FeelGood1Quelques extraits

« C’est drôle. Il pleut des bombes tous les jours, la violence et le chaos ravagent le monde, mais nous avons surtout peur des mines cachées au fond de nos cœurs… Celles que nous espérons ne jamais voir exploser. » (p. 111).

« Il y a trois ans, j’étais une jeune mariée dans un monde en paix. Aujourd’hui, me voilà mère de deux enfants et épouse de soldat. Quant au reste du monde, il s’apprête à basculer dans le chaos et la tyrannie. » (p. 139).

« Le monde entier a été transformé par la guerre. Nous ne serons jamais plus tout à fait les mêmes. » (p. 273).

Les lettres que les deux femmes vont échanger – puisque c’est un roman épistolaire – entre janvier 1943 et juillet 1946 seront une force, un réconfort et une source de courage et d’enrichissement pour l’une comme pour l’autre, dans le respect de leur vie et de leurs erreurs. Il y aura même quelques échanges avec Toby et avec Roylene. « C’est incroyable, l’effet que peuvent vous faire quelques lignes manuscrites ! Cela n’a pas entièrement suffi à m’apaiser mais, pour reprendre une expression du jargon militaire, mes angoisses sont en net repli face à l’ennemi… » (p. 39). Pourtant, pour ces deux femmes, épouses et mères, « L’absence est un vide lancinant qui refuse de vous lâcher. » (p. 60-61). Leurs lettres sont pleines de vie, elles échangent non seulement sur leur quotidien et leurs enfants mais aussi sur ce qu’elles savent de la guerre, leurs espoirs, leurs craintes, leurs souvenirs, leur solitude et elles se donnent des conseils, des encouragements et même des recettes de cuisine ! « Certains pensent que tout arrive par hasard, et d’autres que tout est tracé d’avance depuis le commencement. À mon avis, c’est un mélange des deux. » (p. 101). Bref, leurs lettres sont des petits bonheurs en ces temps difficiles.

UnGenreParMoisCe roman épistolaire en temps de guerre – comparé par l’éditeur à l’excellent Cercle des amateurs d’épluchures de patates – est un beau témoignage d’amitié, de solidarité et d’amour aussi. Il permet de découvrir un autre côté de la guerre, un autre côté des États-Unis, plus intime.

Je le mets dans le Défi premier roman (pour Loretta Nyhan) et les challenges Feel good et Un genre par mois (historique).

Avec Galleane, c’est lundi, que lisez-vous ? [237]

C’est la première fois que je participe à cet événement hebdomadaire (qui en est apparemment à sa 237e semaine [lien]) et je ne sais pas si je participerai tous les lundis mais je veux absolument vous montrer le beau logo de Galleane !

C-est-lundi-que-lisez-vous-galleane

« C’est lundi, que lisez-vous ? » est tout simple : il suffit de dire ce que l’on a lu, ce qu’on est en train de lire et ce qu’on va lire. Il est organisé par Galleane du Blog de Galleane qui a pris la relève de Mallou (qui s’était inspirée de « It’s Monday, what are you reading ? » de Book Journey).

Alors…

Ce que j’ai lu : Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles de Suzanne Hayes et Loretta Nyhan (Belfond, 2014).

Ce que je lis : La quête de Mary Bennet de Pamela Mingle (J’ai lu, 2015).

Ce que je vais lire : La bibliothèque des cœurs cabossés de Katarina Bivald (Denoël, 2015).

Je suis dans une veine féminine en ce moment !

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