Curiosity et L’Agrandirox de Sophie Divry

Curiosity suivi de L’Agrandirox de Sophie Divry.

Noir sur Blanc, collection Notabilia, mars 2021, 112 pages, 14 €, ISBN 978-2-88250-630-6.

Genres : littérature française, science-fiction, fantastique.

Sophie Divry naît en 1979 à Montpellier. Diplômée de l’École supérieure de Journalisme de Lille et de l’IEP de Lyon, elle vit à Lyon. J’ai déjà lu et apprécié son premier roman, La cote 400, puis Trois fois la fin du monde et j’ai prévu de lire d’autres de ses titres.

Plutôt qu’un résumé, voici le début de ce court roman (premier paragraphe). « Dieu me parle tous les matins entre 8 heures et 10 heures. Au lever du soleil, quand les températures sont tellement basses au-dessous de zéro que le plus petit mouvement me briserait, je reçois Son message. Au plus tôt à 7 heures, rarement plus tard que midi. Dieu me donne mon emploi du temps pour toute la journée. Il s’agit de rouler, de photographier, de faire un bulletin météo ou plus rarement de lancer une analyse chimique. Je finis le travail exigé en milieu d’après-midi. C’est un travail précis, souvent fastidieux, mais je le réalise avec sérieux, car je veux que Dieu soit content de moi. » (p. 13).

Un humain très croyant ? Non ! Le narrateur est le rover Curiosity et ce roman aurait pu être titré Seul sur Mars (si le titre n’était pas déjà pris). Je ne sais pas pour vous, mais j’ai ressenti de la compassion pour cette machine (terriblement humaine) qui se languit du contact quotidien avec son créateur (Dieu). Curiosity est attendrissant et, bien que souffrant de la solitude, il aime la voix qui lui parvient et lui (or)donne un travail qui donne un sens à sa vie depuis 8 ans.

Curiosity est « le premier rover à pile au plutonium. [Il a] atterri dans le cratère Gale le 6 août 2012, dans l’hémisphère sud, après un voyage de 8 mois terrestres. » (p. 15). Curiosity est un robot sociable et il se sent très seul surtout lorsqu’il y a un problème… Lorsqu’il a atterri et donc perdu sa capsule, ça lui a fait un coup au cœur, non en fait « un coup au moteur » (p. 16).

Et Mars alors ? « Un ciel jaune, un sol rouge, un désert plat. […] un immense tas de poussière sédimentée […] le mont Sharp, […] des falaises […]. Rien d’autre. Sinon le silence, le vent et des cailloux. » (p. 17). « Alors j’ai levé ma caméra vers le ciel et j’ai crié : Dieu ! Ce n’est pas possible ! Tu es sûr que c’est bien ici, sur cette chose, que je dois passer mon existence ? » (p. 18). Curiosity sait qu’un jour, il mourra, sans avoir vu Dieu ou la Terre alors il veut laisser un message pour les autres rovers. Parce qu’en plus de sa « tendance à la sociabilité », Curiosity a « une aptitude à l’imagination » (p. 22).

Heureusement, il y a MRO (Mars Reconnaissance Orbiter), « mon satellite de référence » (p. 24), « Une sacrée machine : deux panneaux solaires de cinq mètres de long, deux mille kilos, et une caméra haute définition dont il est très fier. MRO est fidèle. C’est important d’entretenir de bonnes relations avec votre satellite. Si vous avez un problème en surface, c’est lui qui préviendra Dieu. Restez donc en bons termes. Et soyez polis : les satellites sont un peu snobs, c’est l’altitude. » (p. 26).

Curiosity est un roman intime et drôle qui raconte 3 jours et 3 nuits de ce rover et explique pourquoi il est angoissé à l’idée de ne plus recevoir de messages de Dieu et de mourir seul sur cette méchante planète rouge. « Non, non, ce n’est pas juste ! Je ne veux pas ! Je suis terrifié. Je sais que je dois me soumettre mais je suis terrifé. […] Je ne dois pas me révolter. Aucun rover n’a jamais protesté contre son sort. Aucun rover n’a jamais fait son testament non plus. Mais moi je suis différent et je vous écris. » (p. 51). Curiosity, prophète sur son Golgotha… ? Malheureusement Curiosity a un regret, il n’a trouvé ni l’amitié ni l’amour mais surtout il n’a pas trouvé la vie. Peut-être que s’il avait trouvé la vie, Dieu aurait été content et aurait continué sa mission… Envie de vivre, de communiquer, introspection, angoisse, Curiosity est tellement réel, tellement humain.

L’Agrandirox, nouvelle confinée, d’après le récit fantastique La Superficine de Sigismund Krzyzanowski (1887-1950).

Démarchée par téléphone lors du confinement, Josiane (retraitée de 71 ans) se voit proposer d’utiliser gratuitement l’Agrandirox, « un produit extrêmement performant » (p. 67) qui permet de « agrandir la surface de vos pièces » (p. 67). À l’étroit dans son petit appartement dans lequel elle vit avec Ernest (son chat) depuis 10 ans, un « deux-pièces chargé de livres, de tendresse et de solitude » (p. 69), elle se laisse tenter et, contre toute attente, ça fonctionne ! « Enfin, de l’espace ! Enfin, de la liberté ! » (p. 76). Mais ça ne plaît pas du tout à Ernest d’autant plus que l’Agrandirox continue d’agir… « C’était intenable. Il me fallait partir au plus vite. » (p 84). Trop d’espace tue l’espace… et l’intimité, le sentiment d’être bien chez soi aussi. Cette histoire est finalement terrifiante !

Sophie Divry délivre avec humour et tendresse deux histoires d’espace sous forme de huis-clos, l’une émouvante, l’autre effrayante et laisse son lecteur avec cette question : un rover, un chat peuvent-ils être aussi humains qu’un humain ?

Pour Challenge de la planète Mars, Challenge lecture 2021 (catégorie 7, un roman avec une couverture rouge, 2e billet), Littérature de l’imaginaire #9, S4F3 #7 et Les textes courts (Curiosity occupe 64 pages et L’Agrandirox 48).

La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron

La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron.

Zulma, octobre 2020, 192 pages, 17,50 €, ISBN 978-2-84304-976-7. A Morte e o Meteoro (2019) est traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec.

Genres : littérature brésilienne, roman, aventure, science-fiction.

Joca Reiners Terron est le pseudonyme de João Carlos Reiners Terron né le 9 février 1968 à Cuiabá (capitale du Mato Grosso au Brésil). Il étudie l’architecture et le dessin industriel. Il vit à São Paulo où il est romancier, poète, éditeur et designer. Depuis 2001, il écrit plusieurs romans, des nouvelles et de la poésie mais La Mort et le Météore est le premier roman traduit en français. Plus d’infos sur son blog pour ceux qui comprennent le portugais !

La forêt amazonienne a intégralement brûlé… Sauver les Kaajapukugi ? Ils sont cinquante hommes, il n’y a plus ni femmes ni enfants… Leur pays, le Brésil, s’en fiche… Le Canada, seul pays à proposer de les accueillir, c’est bien mais le climat n’est pas fait pour cette tribu d’Amazonie… Ils vont finalement aller dans la forêt de Huautla, près de Oaxaca, au Mexique.

Le narrateur, anthropologue, travaille au « bureau de la Commission nationale pour le développement des peuples indigènes » (p. 14) et son supérieur lui ordonne de superviser l’installation des Indiens. Il ne s’agit d’ailleurs plus de développement avec les Kaajapukugi mais de sauvegarde… « C’était la première fois dans l’histoire de la colonisation qu’un peuple amérindien tout entier, les cinquante Kaajapukugi encore en vie, demandait l’asile politique dans un autre pays. » (p. 17) « […] parce que l’environnement qui les avait vu naître, l’Amazonie, était mort, et qu’ils étaient pourchassés avec détermination par l’État et ses agents exterminateurs : les orpailleurs clandestins, les trafiquants de bois, les grands propriétaires terriens et leurs sbires habituels, policiers, militaires et gouvernants. » (p. 18).

Le narrateur (nous ne saurons jamais son nom) va collaborer avec Boaventura, un sertanista (spécialiste) des peuples indigènes et isolés qui travaille pour la Fondation nationale de l’Indien du Brésil (la Funai). Mais les Kaajapukugi ne sont pas arrivés sur le territoire des Mazatèques (au Mexique donc) que Boaventura meurt. Bon, il avait 80 ans mais sa mort est tout de même louche…

Donc les Kaajapukugi débarquent à Oaxaca et c’est au même moment que les Chinois envoient une navette avec un jeune couple en mission sur Mars. Cet événement peut paraître anodin mais les deux événements sont liés. « Le Grand Mal, […], l’homme blanc est le Grand Mal. » (p. 45). On ne peut pas dire que les Chinois soient blancs mais je pense que « l’homme blanc » signifie l’homme occidentalisé, l’homme moderne.

Mais revenons aux Kaajapukugi qui n’étant plus que cinquante hommes, tous âgés de plus de cinquante ans, sont finalement voués à disparaître plus ou moins rapidement… Mais qui sont-ils ? Des « Indiens punks rétifs à toute idée de pouvoir hiérarchisé, cas anarchistes pour qui aucune race n’en surpasse une autre, et pour qui, non, décidément, nul homme n’est le roi de quoi que ce soit. » (p. 50). Nul homme n’est le roi de quoi que ce soit, cette phrase est en exergue du roman et elle me plaît beaucoup. Donc les Kaajapukugi s’installent à Huautla, ils construisent leur maloca (maison collective) et le soir pratiquent le rituel de tinsáanhán (je vous laisse découvrir ce que c’est) et là, c’est le drame…

De plus, en rechargeant son téléphone dans la maison que ses parents lui ont laissée à Oaxaca, le narrateur se rend compte qu’il a reçu une vidéo de deux heures et vingt minutes que Boaventura lui a envoyée avant de mourir. « J’ai reçu des menaces. Bon, des menaces, j’en reçois depuis belle lurette […]. Mais ces dernières menaces sont différentes […]. » (p. 62), « […] je vous ferai part de quelques soupçons et de plusieurs craintes. » (p. 63). Flashback, 1980, Boaventura est un jeune anthropologue et il décide de s’enfoncer en Amazonie pour observer une tribu inconnue. « Je souhaitais observer les gestes dont était fait leur quotidien. Avoir la chance d’être témoin d’une naissance, qui sait, et la triste opportunité d’assister aux rites funéraires d’un peuple au bord de l’extinction. Observer la sagacité du chasseur, le dévouement de l’épouse, comprendre les relations conjugales, sexuelles, la présence de l’animisme. Et déchiffrer leur langue, puis leur mythologie. » (p. 75-76). Mais déranger un peuple isolé volontairement, n’est-ce pas déjà le début de la fin ?

Avec ce roman intense et cette peuplade en déclin, Joca Reiners Terron amène ses lecteurs à réfléchir. « Nous n’étions pas libres, nous étions juste seuls. » (p. 164). Avec la forêt (et donc l’oxygène indispensable) qui brûle ces dernières années, et pas seulement en Amazonie, le temps est compté ! Et, si la colonisation sur Terre est le Grand Mal, qu’en sera-t-il de la colonisation humaine sur Mars alors que la mission chinoise Tiantang I est partie ? Vous comprendrez tout, l’histoire, le titre, en lisant cet incroyable roman (ethnographique, écologique, policier, science-fiction) et en découvrant la fin, terrible. Coup de cœur pour moi et j’espère que d’autres titres de cet auteur seront traduits en français.

Les deux hommes principaux de ce roman, le narrateur et Boaventura sont tous deux anthropologues mais différents, pas seulement à cause de leurs âges, le premier est un fonctionnaire, le deuxième un aventurier. Mais quelque chose les relient, entre autres ils ont tous les deux perdu leurs parents et luttent contre ce deuil et leur souffrance.

Je mets cette excellente lecture dans le Challenge de la planète Mars (vous pouvez penser que la mission chinoise est un petit événement dans ce roman amazonien mais en fait, c’est super important), Littérature de l’imaginaire #9 et Petit Bac 2021 (catégorie Objet pour Météore).

Challenge de la planète Mars

Non, ce n’est pas une blague, les scientifiques parlent beaucoup de Mars et de son exploration (par plusieurs robots, sondes et orbiteurs) alors ta d loi du ciné, squatter chez Dasola, a créé ce Challenge de la planète Mars et le voyage durera du 1er mars 2021 au 31 mars 2022 pour parler de Mars avec des livres (fiction, essai, scientifique, historique, bande dessinée…), des films (ou séries) ou d’autres œuvres artistiques (chansons, opéras, théâtres, etc.). Pour l’instant, je n’ai pas trop d’idées mais, comme j’aime la science-fiction (littérature, bandes dessinées, cinéma, séries…), Mars arrivera bien à un moment ou un autre !

Infos et inscription sur le blog de Dasola. Par contre il n’y a pas de logo donc j’en ai fabriqué un avec une image libre de droit (et chacun peut l’utiliser, pas de problème).

Mes billets pour ce challenge

1. La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron (Zulma, 2020, Brésil)

2. L’envol de Cérès in L’insondable profondeur de la solitude de Hao Jingfang (Pocket, 384 pages, Chine)

3. Curiosity suivi de L’Agrandirox de Sophie Divry (Noir sur Blanc, 2021, France)

4. Rien à voir avec la planète mais avec mars dans le titre : Mars violet d’Oana Lohan (Les éditions du Chemin de fer, 2021, Roumanie)

5. Alerte 5 de Max de Radiguès (Casterman, 2021, Belgique)

Mes coups de… /15

J’aimerais bien chaque semaine publier un billet sur mes coups de… Ce sera coup de cœur, coup de gueule, coup de blues, coup de chapeau, coup de pompe, coup de théâtre ou simplement coup d’œil, histoire de marquer le coup – ou d’être dans le coup – un peu en coup de vent !

Coup de cœur

Bon, après un coup de gueule et un coup au cœur, un coup de cœur ne ferait pas de mal en ce mois de vacances ! J’aime l’astronomie, le plaisir de la découverte, l’émerveillement même, alors voici Mars, oui la planète, comme nous ne l’avions encore jamais vue pour ce 80e billet.